--Et moi aussi; mais pressons nos chevaux, car votre illustre
Chateaubriand nous a mis d’un mille en arrière.»
Lorsqu’il eut rejoint ses compagnons, Paganel trouva Glenarvan en
grande conversation avec l’indien qu’il ne semblait pas
comprendre. Thalcave s’était souvent arrêté pour observer
l’horizon, et chaque fois son visage avait exprimé un assez vif
étonnement. Glenarvan, ne voyant pas auprès de lui son interprète
ordinaire, avait essayé, mais en vain, d’interroger l’indien.
Aussi, du plus loin qu’il aperçut le savant, il lui cria:
«Arrivez donc, ami Paganel, Thalcave et moi, nous ne parvenons
guère à nous entendre!»
Paganel s’entretint pendant quelques minutes avec le patagon, et
se retournant vers Glenarvan:
«Thalcave, lui dit-il, s’étonne d’un fait qui est véritablement
bizarre.
--Lequel?
--C’est de ne rencontrer ni indiens ni traces d’indiens dans ces
plaines, qui sont ordinairement sillonnées de leurs bandes, soit
qu’ils chassent devant eux le bétail volé aux estancias, soit
qu’ils aillent jusqu’aux Andes vendre leurs tapis de -zorillo- et
leurs fouets en cuir tressé.
--Et à quoi Thalcave attribue-t-il cet abandon?
--Il ne saurait le dire; il s’en étonne, voilà tout.
--Mais quels indiens comptait-il trouver dans cette partie des
pampas?
--Précisément ceux qui ont eu des prisonniers étrangers entre
leurs mains, ces indigènes que commandent les caciques
Calfoucoura, Catriel ou Yanchetruz.
--Quels sont ces gens-là?
--Des chefs de bandes qui étaient tout-puissants il y a une
trentaine d’années, avant qu’ils eussent été rejetés au delà des
sierras. Depuis cette époque, ils se sont soumis autant qu’un
indien peut se soumettre, et ils battent la plaine de la Pampasie
aussi bien que la province de Buenos-Ayres. Je m’étonne donc avec
Thalcave de ne pas rencontrer leurs traces dans un pays où ils
font généralement le métier de -salteadores-.
--Mais alors, demanda Glenarvan, quel parti devons-nous prendre?
--Je vais le savoir», répondit Paganel.
Et après quelques instants de conversation avec Thalcave, il dit:
«Voici son avis, qui me paraît fort sage. Il faut continuer notre
route à l’est jusqu’au fort indépendance, --c’est notre chemin, --
et là, si nous n’avons pas de nouvelles du capitaine Grant, nous
saurons du moins ce que sont devenus les indiens de la plaine
argentine.
--Ce fort indépendance est-il éloigné? répondit Glenarvan.
--Non, il est situé dans la sierra Tandil, à une soixantaine de
milles.
--Et nous y arriverons?...
--Après-demain soir.»
Glenarvan fut assez déconcerté de cet incident. Ne pas trouver un
indien dans les pampas, c’était à quoi on se fût le moins attendu.
Il y en a trop ordinairement. Il fallait donc qu’une circonstance
toute spéciale les eût écartés. Mais, chose grave surtout, si
Harry Grant était prisonnier de l’une de ces tribus, il avait été
entraîné dans le nord ou dans le sud? Ce doute ne laissa pas
d’inquiéter Glenarvan. Il s’agissait de conserver à tout prix la
piste du capitaine. Enfin, le mieux était de suivre l’avis de
Thalcave et d’atteindre le village de Tandil. Là, du moins, on
trouverait à qui parler.
Vers quatre heures du soir, une colline, qui pouvait passer pour
une montagne dans un pays si plat, fut signalée à l’horizon.
C’était la sierra Tapalquem, au pied de laquelle les voyageurs
campèrent la nuit suivante. Le passage de cette sierra se fit le
lendemain le plus facilement du monde. On suivait des ondulations
sablonneuses d’un terrain à pentes douces. Une pareille sierra ne
pouvait être prise au sérieux par des gens qui avaient franchi la
cordillère des Andes, et les chevaux ralentirent à peine leur
rapide allure.
À midi, on dépassait le fort abandonné de Tapalquem, premier
anneau de cette chaîne de fortins tendue sur la lisière du sud
contre les indigènes pillards. Mais d’indiens, on n’en rencontra
pas l’ombre, à la surprise croissante de Thalcave. Cependant, vers
le milieu du jour, trois coureurs des plaines, bien montés et bien
armés, observèrent un instant la petite troupe; mais ils ne se
laissèrent pas approcher, et s’enfuirent avec une incroyable
rapidité. Glenarvan était furieux.
«Des gauchos», dit le patagon, en donnant à ces indigènes la
dénomination qui avait amené une discussion entre le major et
Paganel.
«Ah! Des gauchos, répondit Mac Nabbs. Eh bien, Paganel, le vent du
nord ne souffle pas aujourd’hui. Qu’est-ce que vous pensez de ces
animaux-là?
--Je pense qu’ils ont l’air de fameux bandits, répondit Paganel.
--Et de là à en être, mon cher savant?
--Il n’y a qu’un pas, mon cher major!»
L’aveu de Paganel fut suivi d’un rire général qui ne le déconcerta
point, et il fit même, à l’occasion de ces indiens, une très
curieuse observation.
«J’ai lu quelque part, dit-il, que chez l’arabe la bouche a une
rare expression de férocité, tandis que l’expression humaine se
trouve dans le regard. Eh bien, chez le sauvage américain, c’est
tout le contraire. Ces gens-là ont l’œil particulièrement
méchant.»
Un physionomiste de profession n’eût pas mieux dit pour
caractériser la race indienne.
Cependant, d’après les ordres de Thalcave, on marchait en peloton
serré; quelque désert que fût le pays, il fallait se défier des
surprises; mais la précaution fut inutile, et le soir même on
campait dans une vaste -tolderia- abandonnée, où le cacique
Catriel réunissait ordinairement ses bandes d’indigènes. À
l’inspection du terrain, au défaut de traces récentes, le patagon
reconnut que la -tolderia- n’avait pas été occupée depuis
longtemps.
Le lendemain, Glenarvan et ses compagnons se retrouvaient dans la
plaine: les premières estancias qui avoisinent la sierra Tandil
furent aperçues; mais Thalcave résolut de ne pas s’y arrêter et de
marcher droit au fort indépendance, où il voulait se renseigner,
particulièrement sur la situation singulière de ce pays abandonné.
Les arbres, si rares, depuis la cordillère, reparurent alors, la
plupart plantés après l’arrivée des européens sur le territoire
américain. Il y avait là des -azedarachs-, des pêchers, des
peupliers, des saules, des acacias, qui poussaient tout seuls,
vite et bien. Ils entouraient généralement les «corrales», vastes
enceintes à bétail garnies de pieux. Là paissaient et
s’engraissaient par milliers bœufs, moutons, vaches et chevaux,
marqués au fer chaud de l’estampille du maître, tandis que de
grands chiens vigilants et nombreux veillaient aux alentours. Le
sol un peu salin qui s’étend au pied des montagnes convient
admirablement aux troupeaux et produit un fourrage excellent. On
le choisit donc de préférence pour l’établissement des estancias,
qui sont dirigées par un majordome et un contremaître, ayant sous
leurs ordres quatre péons pour mille têtes de bétail.
Ces gens-là mènent la vie des grands pasteurs de la bible; leurs
troupeaux sont aussi nombreux, plus nombreux peut-être, que ceux
dont s’emplissaient les plaines de la Mésopotamie; mais ici la
famille manque au berger, et les grands «estanceros» de la pampa
ont tout du grossier marchand de bœufs, rien du patriarche des
temps bibliques.
C’est ce que Paganel expliqua fort bien à ses compagnons, et, à ce
sujet, il se livra à une discussion anthropologique pleine
d’intérêt sur la comparaison des races. Il parvint même à
intéresser le major, qui ne s’en cacha point.
Paganel eut aussi l’occasion de faire observer un curieux effet de
mirage très commun dans ces plaines horizontales: les estancias,
de loin, ressemblaient à de grandes îles; les peupliers et les
saules de leur lisière semblaient réfléchis dans une eau limpide
qui fuyait devant les pas des voyageurs; mais l’illusion était si
parfaite que l’œil ne pouvait s’y habituer.
Pendant cette journée du 6 novembre, on rencontra plusieurs
estancias, et aussi un ou deux saladeros.
C’est là que le bétail, après avoir été engraissé au milieu de
succulents pâturages, vient tendre la gorge au couteau du boucher.
Le saladero, ainsi que son nom l’indique, est l’endroit où se
salent les viandes. C’est à la fin du printemps que commencent ces
travaux répugnants. Les «saladeros» vont alors chercher les
animaux au corral; ils les saisissent avec le -lazo-, qu’ils
manient habilement, et les conduisent au saladero; là, bœufs,
taureaux, vaches, moutons sont abattus par centaines, écorchés et
décharnés. Mais souvent les taureaux ne se laissent pas prendre
sans résistance.
L’écorcheur se transforme alors en toréador, et ce métier
périlleux, il le fait avec une adresse et, il faut le dire, une
férocité peu communes. En somme, cette boucherie présente un
affreux spectacle. Rien de repoussant comme les environs d’un
saladero; de ces enceintes horribles s’échappent, avec une
atmosphère chargée d’émanations fétides, des cris féroces
d’écorcheurs, des aboiements sinistres de chiens, des hurlements
prolongés de bêtes expirantes, tandis que les urubus et les auras,
grands vautours de la plaine argentine, venus par milliers de
vingt lieues à la ronde, disputent aux bouchers les débris encore
palpitants de leurs victimes. Mais en ce moment les saladeros
étaient muets, paisibles et inhabités.
L’heure de ces immenses tueries n’avait pas encore sonné.
Thalcave pressait la marche; il voulait arriver le soir même au
fort indépendance; les chevaux, excités par leurs maîtres et
suivant l’exemple de Thaouka, volaient à travers les hautes
graminées du sol. On rencontra plusieurs fermes crénelées et
défendues par des fossés profonds; la maison principale était
pourvue d’une terrasse du haut de laquelle les habitants,
organisés militairement, peuvent faire le coup de fusil avec les
pillards de la plaine. Glenarvan eût peut-être trouvé là les
renseignements qu’il cherchait, mais le plus sûr était d’arriver
au village de Tandil. On ne s’arrêta pas. On passa à gué le -rio-
de los Huesos, et, quelques milles plus loin, le Chapaléofu.
Bientôt la sierra Tandil offrit au pied des chevaux le talus
gazonné de ses premières pentes, et, une heure après, le village
apparut au fond d’une gorge étroite, dominée par les murs crénelés
du fort indépendance.
Chapitre XXI
-Le fort indépendance-
La sierra Tandil est élevée de mille pieds au-dessus du niveau de
la mer; c’est une chaîne primordiale, c’est-à-dire antérieure à
toute création organique et métamorphique, en ce sens que sa
texture et sa composition se sont peu à peu modifiées sous
l’influence de la chaleur interne.
Elle est formée d’une succession semi-circulaire de collines de
gneiss couvertes de gazon. Le district de Tandil, auquel elle a
donné son nom, comprend tout le sud de la province de Buenos-Ayres,
et se délimite par un versant qui envoie vers le nord les
-rios- nés sur ses pentes.
Ce district renferme environ quatre mille habitants, et son chef-lieu
est le village de Tandil, situé au pied des croupes
septentrionales de la sierra, sous la protection du fort
indépendance; sa position est assez heureuse sur l’important
ruisseau du Chapaléofu. Particularité singulière et que ne pouvait
ignorer Paganel, ce village est spécialement peuplé de basques
français et de colons italiens. Ce fut en effet la France qui
fonda les premiers établissements étrangers dans cette portion
inférieure de la Plata. En 1828, le fort indépendance, destiné à
protéger le pays contre les invasions réitérées des indiens, fut
élevé par les soins du français Parchappe. Un savant de premier
ordre le seconda dans cette entreprise, Alcide d’Orbigny, qui a le
mieux connu, étudié et décrit tous les pays méridionaux de
l’Amérique du sud.
C’est un point assez important que ce village de Tandil. Au moyen
de ses «galeras», grandes charrettes à bœufs très propres à
suivre les routes de la plaine, il communique en douze jours avec
Buenos-Ayres; de là un commerce assez actif:
Le village envoie à la ville le bétail de ses estancias, les
salaisons de ses saladeros, et les produits très curieux de
l’industrie indienne, tels que les étoffes de coton, les tissus de
laine, les ouvrages si recherchés des tresseurs de cuir, etc.
Aussi Tandil, sans compter un certain nombre de maisons assez
confortables, renferme-t-il des écoles et des églises, pour
s’instruire dans ce monde et dans l’autre.
Paganel, après avoir donné ces détails, ajouta que les
renseignements ne pourraient manquer au village de Tandil; le
fort, d’ailleurs, est toujours occupé par un détachement de
troupes nationales. Glenarvan fit donc mettre les chevaux à
l’écurie d’une «fonda» d’assez bonne apparence; puis Paganel, le
major, Robert et lui, sous la conduite de Thalcave, se dirigèrent
vers le fort indépendance. Après quelques minutes d’ascension sur
une des croupes de la sierra, ils arrivèrent à la poterne, assez
mal gardée par une sentinelle argentine. Ils passèrent sans
difficulté, ce qui indiquait une grande incurie ou une extrême
sécurité.
Quelques soldats faisaient alors l’exercice sur l’esplanade du
fort; mais le plus âgé de ces soldats avait vingt ans, et le plus
jeune sept à peine. À vrai dire, c’était une douzaine d’enfants et
de jeunes garçons, qui s’escrimaient assez proprement. Leur
uniforme consistait en une chemise rayée, nouée à la taille par
une ceinture de cuir; de pantalon, de culotte ou de kilt écossais,
il n’était point question; la douceur de la température autorisait
d’ailleurs la légèreté relative de ce costume. Et d’abord, Paganel
eut bonne idée d’un gouvernement qui ne se ruinait pas en galons.
Chacun de ces jeunes bambins portait un fusil à percussion et un
sabre, le sabre trop long et le fusil trop lourd pour les petits.
Tous avaient la figure basanée, et un certain air de famille. Le
caporal instructeur qui les commandait leur ressemblait aussi. Ce
devaient être, et c’étaient en effet, douze frères qui paradaient
sous les ordres du treizième.
Paganel ne s’en étonna pas; il connaissait sa statistique
argentine, et savait que dans le pays la moyenne des enfants
dépasse neuf par ménage; mais ce qui le surprit fort, ce fut de
voir ces petits une précision parfaite les principaux mouvements
de la charge en douze temps. Souvent même, les commandements du
caporal se faisaient dans la langue maternelle du savant
géographe.
«Voilà qui est particulier», dit-il.
Mais Glenarvan n’était pas venu au fort indépendance pour voir des
bambins faire l’exercice, encore moins pour s’occuper de leur
nationalité ou de leur origine. Il ne laissa donc pas à Paganel le
temps de s’étonner davantage, et il le pria de demander le chef de
la garnison. Paganel s’exécuta, et l’un des soldats argentins se
dirigea vers une petite maison qui servait de caserne.
Quelques instants après, le commandant parut en personne. C’était
un homme de cinquante ans, vigoureux, l’air militaire, les
moustaches rudes, la pommette des joues saillante, les cheveux
grisonnants, l’œil impérieux, autant du moins qu’on en pouvait
juger à travers les tourbillons de fumée qui s’échappaient de sa
pipe à court tuyau. Sa démarche rappela fort à Paganel la tournure
-sui generis- des vieux sous-officiers de son pays.
Thalcave, s’adressant au commandant, lui présenta lord Glenarvan
et ses compagnons. Pendant qu’il parlait, le commandant ne cessait
de dévisager Paganel avec une persistance assez embarrassante.
Le savant ne savait où le troupier voulait en venir, et il allait
l’interroger, quand l’autre lui prit la main sans façon, et dit
d’une voix joyeuse dans la langue du géographe:
«Un français?
--Oui! Un français! répondit Paganel.
--Ah! Enchanté! Bienvenu! Bienvenu! Suis français aussi, répéta
le commandant en secouant le bras du savant avec une vigueur
inquiétante.
--Un de vos amis? demanda le major à Paganel.
--Parbleu! répondit celui-ci avec une certaine fierté, on a des
amis dans les cinq parties du monde.»
Et après avoir dégagé sa main, non sans peine, de l’étau vivant
qui la broyait, il entra en conversation réglée avec le vigoureux
commandant.
Glenarvan aurait bien voulu placer un mot qui eût rapport à ses
affaires, mais le militaire racontait son histoire, et il n’était
pas d’humeur à s’arrêter en route. On voyait que ce brave homme
avait quitté la France depuis longtemps; sa langue maternelle ne
lui était plus familière, et il avait oublié sinon les mots, du
moins la manière de les assembler. Il parlait à peu près comme un
nègre des colonies françaises. En effet, et ainsi que ses
visiteurs ne tardèrent pas à l’apprendre, le commandant du fort
indépendance était un sergent français, ancien compagnon de
Parchappe.
Depuis la fondation du fort, en 1828, il ne l’avait plus quitté,
et actuellement il le commandait avec l’agrément du gouvernement
argentin. C’était un homme de cinquante ans, un basque; il se
nommait Manuel Ipharaguerre. On voit que, s’il n’était pas
espagnol, il l’avait échappé belle. Un an après son arrivée dans
le pays, le sergent Manuel se fit naturaliser, prit du service
dans l’armée argentine et épousa une brave indienne, qui
nourrissait alors deux jumeaux de six mois. Deux garçons, bien
entendu, car la digne compagne du sergent ne se serait pas permis
de lui donner des filles. Manuel ne concevait pas d’autre état que
l’état militaire, et il espérait bien, avec le temps et l’aide de
Dieu, offrir à la république une compagnie de jeunes soldats tout
entière.
«Vous avez vu! dit-il. Charmants! Bons soldats. José! Juan!
Miquele! Pepe! Pepe, sept ans! mâche déjà sa cartouche!»
Pepe, s’entendant complimenter, rassembla ses deux petits pieds et
présenta les armes avec une grâce parfaite.
«Il ira bien! Ajouta le sergent. Un jour, colonel major ou
brigadier général!»
Le sergent Manuel se montrait si enchanté qu’il n’y avait à le
contredire ni sur la supériorité du métier des armes, ni sur
l’avenir réservé à sa belliqueuse progéniture. Il était heureux,
et, comme l’a dit Goethe: «Rien de ce qui nous rend heureux n’est
illusion.»
Toute cette histoire dura un bon quart d’heure, au grand
étonnement de Thalcave. L’indien ne pouvait comprendre que tant de
paroles sortissent d’un seul gosier. Personne n’interrompit le
commandant.
Mais comme il faut bien qu’un sergent, même un sergent français
finisse par se taire, Manuel se tut enfin, non sans avoir obligé
ses hôtes à le suivre dans sa demeure. Ceux-ci se résignèrent à
être présentés à Mme Ipharaguerre, qui leur parut être «une bonne
personne», si cette expression du vieux monde peut s’employer
toutefois, à propos d’une indienne.
Puis, quand on eut fait toutes ses volontés, le sergent demanda à
ses hôtes ce qui lui procurait l’honneur de leur visite. C’était
l’instant ou jamais de s’expliquer. Paganel lui raconta en
français tout ce voyage à travers les pampas et termina en
demandant la raison pour laquelle les indiens avaient abandonné le
pays.
«Ah!... Personne!... Répondit le sergent en haussant les épaules.
Effectivement!... Personne!... Nous autres, bras croisés... Rien à
faire!
--Mais pourquoi?
--Guerre.
--Guerre?
--Oui! Guerre civile...
--Guerre civile?... Reprit Paganel, qui, sans y prendre garde, se
mettait à «parler nègre.»
--Oui, guerre entre Paraguayens et Buenos-Ayriens, répondit le
sergent.
--Eh bien?
--Eh bien, indiens tous dans le nord, sur les derrières du
général Flores. Indiens pillards, pillent.
--Mais les caciques?
--Caciques avec eux.
--Quoi! Catriel.
--Pas de Catriel.
--Et Calfoucoura?
--Point de Calfoucoura.
--Et Yanchetruz?
--Plus de Yanchetruz!»
Cette réponse fut rapportée à Thalcave, qui secoua la tête d’un
air approbatif. En effet, Thalcave l’ignorait ou l’avait oublié,
une guerre civile, qui devait entraîner plus tard l’intervention
du Brésil, décimait les deux partis de la république.
Les indiens ont tout à gagner à ces luttes intestines, et ils ne
pouvaient manquer de si belles occasions de pillage. Aussi le
sergent ne se trompait-il pas en donnant à l’abandon des pampas
cette raison d’une guerre civile qui se faisait dans le nord des
provinces argentines.
Mais cet événement renversait les projets de Glenarvan, dont les
plans se trouvaient ainsi déjoués. En effet, si Harry Grant était
prisonnier des caciques, il avait dû être entraîné avec eux
jusqu’aux frontières du nord.
Dès lors, où et comment le retrouver? Fallait-il tenter une
recherche périlleuse, et presque inutile, jusqu’aux limites
septentrionales de la pampa?
C’était une résolution grave, qui devait être sérieusement
débattue.
Cependant, une question importante pouvait encore être posée au
sergent, et ce fut le major qui songea à la faire pendant que ses
amis se regardaient en silence.
«Le sergent avait-il entendu dire que des européens fussent
retenus prisonniers par les caciques de la pampa?»
Manuel réfléchit pendant quelques instants, en homme qui fait
appel à ses souvenirs.
«Oui, dit-il enfin.
--Ah!» fit Glenarvan, se rattachant à un nouvel espoir.
Paganel, Mac Nabbs, Robert et lui entouraient le sergent.
«Parlez! Parlez! disaient-ils en le considérant d’un œil avide.
--Il y a quelques années, répondit Manuel, oui... C’est cela...
Prisonniers européens... Mais jamais vus...
--Quelques années, reprit Glenarvan, vous vous trompez... La date
du naufrage est précise... Le -Britannia- s’est perdu en juin
1862... Il y a donc moins de deux ans.
--Oh! Plus que cela, -mylord-.
--Impossible, s’écria Paganel.
--Si vraiment! C’était à la naissance de Pepe... Il s’agissait de
deux hommes.
--Non, trois! dit Glenarvan.
--Deux! répliqua le sergent d’un ton affirmatif.
--Deux! dit Glenarvan très surpris. Deux anglais?
--Non pas, répondit le sergent. Qui parle d’anglais? Non... Un
français et un italien.
--Un italien qui fut massacré par les Poyuches? s’écria Paganel.
--Oui! Et j’ai appris depuis... Français sauvé.
--Sauvé! s’écria le jeune Robert, dont la vie était suspendue aux
lèvres du sergent.
--Oui, sauvé des mains des indiens», répondit Manuel.
Chacun regardait le savant, qui se frappait le front d’un air
désespéré.
«Ah! Je comprends, dit-il enfin, tout est clair, tout s’explique!
--Mais de quoi s’agit-il? demanda Glenarvan, aussi inquiet
qu’impatienté.
--Mes amis, répondit Paganel, en prenant les mains de Robert, il
faut nous résigner à une grave déconvenue! Nous avons suivi une
fausse piste! Il ne s’agit point ici du capitaine, mais d’un de
mes compatriotes, dont le compagnon, Marco Vazello, fut
effectivement assassiné par les Poyuches, d’un français qui
plusieurs fois accompagna ces cruels indiens jusqu’aux rives du
Colorado, et qui, après s’être heureusement échappé de leurs
mains, a revu la France. En croyant suivre les traces d’Harry
Grant, nous sommes tombés sur celles du jeune Guinnard.»
Un profond silence accueillit cette déclaration.
L’erreur était palpable. Les détails donnés par le sergent, la
nationalité du prisonnier, le meurtre de son compagnon, son
évasion des mains des indiens, tout s’accordait pour la rendre
évidente.
Glenarvan regardait Thalcave d’un air décontenancé. L’indien prit
alors la parole:
«N’avez-vous jamais entendu parler de trois anglais captifs?
demanda-t-il au sergent français.
--Jamais, répondit Manuel... On l’aurait appris à Tandil... Je le
saurais... Non, cela n’est pas...»
Glenarvan, après cette réponse formelle, n’avait rien à faire au
fort indépendance. Ses amis et lui se retirèrent donc, non sans
avoir remercié le sergent et échangé quelques poignées de main
avec lui.
Glenarvan était désespéré de ce renversement complet de ses
espérances. Robert marchait près de lui sans rien dire, les yeux
humides de larmes.
Glenarvan ne trouvait pas une seule parole pour le consoler.
Paganel gesticulait en se parlant à lui-même. Le major ne
desserrait pas les lèvres. Quant à Thalcave, il paraissait froissé
dans son amour-propre d’indien de s’être égaré sur une fausse
piste. Personne, cependant, ne songeait à lui reprocher une erreur
si excusable.
On rentra à la fonda.
Le souper fut triste. Certes, aucun de ces hommes courageux et
dévoués ne regrettait tant de fatigues inutilement supportées,
tant de dangers vainement encourus. Mais chacun voyait s’anéantir
en un instant tout espoir de succès. En effet, pouvait-on
rencontrer le capitaine Grant entre la sierra Tandil et la mer?
Non. Le sergent Manuel, si quelque prisonnier fût tombé aux mains
des indiens sur les côtes de l’Atlantique, en aurait été
certainement informé. Un événement de cette nature ne pouvait
échapper à l’attention des indigènes qui font un commerce suivi de
Tandil à Carmen, à l’embouchure de -rio- Negro. Or, entre
trafiquants de la plaine argentine, tout se sait, et tout se dit.
Il n’y avait donc plus qu’un parti à prendre: rejoindre, et sans
tarder, le -Duncan-, au rendez-vous assigné de la pointe Medano.
Cependant, Paganel avait demandé à Glenarvan le document sur la
foi duquel leurs recherches s’étaient si malheureusement égarées.
Il le relisait avec une colère peu dissimulée. Il cherchait à lui
arracher une interprétation nouvelle.
«Ce document est pourtant bien clair! répétait Glenarvan. Il
s’explique de la manière la plus catégorique sur le naufrage du
capitaine et sur le lieu de sa captivité!
--Eh bien, non! répondit le géographe en frappant la table du
poing, cent fois non! Puisque Harry Grant n’est pas dans les
pampas, il n’est pas en Amérique. Or, où il est, ce document doit
le dire, et il le dira, mes amis, ou je ne suis plus Jacques
Paganel!»
Chapitre XXII
-La crue-
Une distance de cent cinquante milles sépare le fort indépendance
des rivages de l’Atlantique.
À moins de retards imprévus, et certainement improbables,
Glenarvan, en quatre jours, devait avoir rejoint le -Duncan-. Mais
revenir à bord sans le capitaine Grant, après avoir si
complètement échoué dans ses recherches, il ne pouvait se faire à
cette idée. Aussi, le lendemain, ne songea-t-il pas à donner ses
ordres pour le départ. Ce fut le major qui prit sur lui de faire
seller les chevaux, de renouveler les provisions, et d’établir les
relèvements de route. Grâce à son activité, la petite troupe, à
huit heures du matin, descendait les croupes gazonnées de la
sierra Tandil.
Glenarvan, Robert à ses côtés, galopait sans mot dire; son
caractère audacieux et résolu ne lui permettait pas d’accepter cet
insuccès d’une âme tranquille; son cœur battait à se rompre, et
sa tête était en feu. Paganel, agacé par la difficulté, retournait
de toutes les façons les mots du document pour en tirer un
enseignement nouveau.
Thalcave, muet, laissait à Thaouka le soin de le conduire. Le
major, toujours confiant, demeurait solide au poste, comme un
homme sur lequel le découragement ne saurait avoir de prise. Tom
Austin et ses deux matelots partageaient l’ennui de leur maître. À
un moment où un timide lapin traversa devant eux les sentiers de
la sierra, les superstitieux écossais se regardèrent.
«Un mauvais présage, dit Wilson.
--Oui, dans les Highlands, répondit Mulrady.
--Ce qui est mauvais dans les Highlands n’est pas meilleur ici»,
répliqua sentencieusement Wilson.
Vers midi, les voyageurs avaient franchi la sierra Tandil et
retrouvaient les plaines largement ondulées qui s’étendent jusqu’à
la mer. À chaque pas, des -rios- limpides arrosaient cette fertile
contrée et allaient se perdre au milieu de hauts pâturages. Le sol
reprenait son horizontalité normale, comme l’océan après une
tempête. Les dernières montagnes de la Pampasie argentine étaient
passées, et la prairie monotone offrait au pas des chevaux son
long tapis de verdure.
Le temps jusqu’alors avait été beau. Mais le ciel, ce jour-là,
prit un aspect peu rassurant. Les masses de vapeurs, engendrées
par la haute température des journées précédentes et disposées par
nuages épais, promettaient de se résoudre en pluies torrentielles.
D’ailleurs, le voisinage de l’Atlantique et le vent d’ouest qui y
règne en maître rendaient le climat de cette contrée
particulièrement humide. On le voyait bien à sa fertilité, à la
grasse abondance de ses pâturages et à leur sombre verdeur.
Cependant, ce jour-là du moins, les larges nues ne crevèrent pas,
et, le soir, les chevaux, après avoir allègrement fourni une
traite de quarante milles, s’arrêtèrent au bord de profondes
«canadas», immenses fossés naturels remplis d’eau. Tout abri
manquait. Les -ponchos- servirent à la fois de tentes et de
couvertures, et chacun s’endormit sous un ciel menaçant, qui s’en
tint aux menaces, fort heureusement.
Le lendemain, à mesure que la plaine s’abaissait, la présence des
eaux souterraines se trahit plus sensiblement encore; l’humidité
suintait par tous les pores du sol. Bientôt de larges étangs, les
uns déjà profonds, les autres commençant à se former, coupèrent la
route de l’est. Tant qu’il ne s’agit que de «lagunas», amas d’eau
bien circonscrits et libres de plantes aquatiques, les chevaux
purent aisément s’en tirer; mais avec ces bourbiers mouvants,
nommés «penganos», ce fut plus difficile; de hautes herbes les
obstruaient, et pour reconnaître le péril, il fallait y être
engagé.
Ces fondrières avaient été déjà fatales à plus d’un être vivant.
En effet, Robert, qui s’était porté en avant d’un demi-mille,
revint au galop, et s’écria:
«Monsieur Paganel! Monsieur Paganel! Une forêt de cornes!
--Quoi! répondit le savant, tu as trouvé une forêt de cornes?
--Oui, oui, tout au moins un taillis.
--Un taillis! Tu rêves, mon garçon, répliqua Paganel en haussant
les épaules.
--Je ne rêve pas, reprit Robert, et vous verrez vous-même! Voilà
un singulier pays! on y sème des cornes, et elles poussent comme
du blé! Je voudrais bien en avoir de la graine!
--Mais il parle sérieusement, dit le major.
--Oui, monsieur le major, vous allez bien voir.»
Robert ne s’était pas trompé, et bientôt on se trouva devant un
immense champ de cornes, régulièrement plantées, qui s’étendait à
perte de vue. C’était un véritable taillis, bas et serré, mais
étrange.
«Eh bien? dit Robert.
--Voilà qui est particulier, répondit Paganel en se tournant vers
l’indien et l’interrogeant.
--Les cornes sortent de terre, dit Thalcave, mais les bœufs sont
dessous.
--Quoi! s’écria Paganel, il y a là tout un troupeau enlisé dans
cette boue?
--Oui», fit le patagon.
En effet, un immense troupeau avait trouvé la mort sous ce sol
ébranlé par sa course; des centaines de bœufs venaient de périr
ainsi, côte à côte, étouffés dans la vaste fondrière. Ce fait, qui
se produit quelquefois dans la plaine argentine, ne pouvait être
ignoré de l’indien, et c’était un avertissement dont il convenait
de tenir compte. On tourna l’immense hécatombe, qui eût satisfait
les dieux les plus exigeants de l’antiquité, et, une heure après,
le champ de cornes restait à deux milles en arrière.
Thalcave observait avec une certaine anxiété cet état de choses
qui ne lui semblait pas ordinaire.
Il s’arrêtait souvent et se dressait sur ses étriers. Sa grande
taille lui permettait d’embrasser du regard un vaste horizon;
mais, n’apercevant rien qui pût l’éclairer, il reprenait bientôt
sa marche interrompue. Un mille plus loin, il s’arrêtait encore,
puis, s’écartant de la ligne suivie, il faisait une pointe de
quelques milles, tantôt au nord, tantôt au sud, et revenait
prendre la tête de la troupe, sans dire ni ce qu’il espérait ni ce
qu’il craignait. Ce manège, maintes fois répété, intrigua Paganel
et inquiéta Glenarvan.
Le savant fut donc invité à interroger l’indien.
Ce qu’il fit aussitôt.
Thalcave lui répondit qu’il s’étonnait de voir la plaine imprégnée
d’eau. Jamais, à sa connaissance, et depuis qu’il exerçait le
métier de guide, ses pieds n’avaient foulé un sol si détrempé.
Même à la saison des grandes pluies, la campagne argentine offrait
toujours des passes praticables.
«Mais à quoi attribuer cette humidité croissante? demanda Paganel.
--Je ne sais, répondit l’indien, et quand je le saurais!...
--Est-ce que les -rios- des sierras grossis par les pluies ne
débordent jamais?
--Quelquefois.
--Et maintenant, peut-être?
--Peut-être!» dit Thalcave.
Paganel dut se contenter de cette demi-réponse, et il fit
connaître à Glenarvan le résultat de sa conversation.
«Et que conseille Thalcave? dit Glenarvan.
--Qu’y a-t-il à faire? demanda Paganel au patagon.
--Marcher vite», répondit l’indien.
Conseil plus facile à donner qu’à suivre. Les chevaux se
fatiguaient promptement à fouler un sol qui fuyait sous eux, la
dépression s’accusait de plus en plus, et cette partie de la
plaine pouvait être assimilée à un immense bas-fond, où les eaux
envahissantes devaient rapidement s’accumuler. Il importait donc
de franchir sans retard ces terrains en contre-bas qu’une
inondation eût immédiatement transformés en lac.
On hâta le pas. Mais ce ne fut pas assez de cette eau qui se
déroulait en nappes sous le pied des chevaux. Vers deux heures,
les cataractes du ciel s’ouvrirent, et des torrents d’une pluie
tropicale se précipitèrent sur la plaine. Jamais plus belle
occasion ne se présenta de se montrer philosophe.
Nul moyen de se soustraire à ce déluge, et mieux valait le
recevoir stoïquement. Les -ponchos- étaient ruisselants; les
chapeaux les arrosaient comme un toit dont les gouttières sont
engorgées; la frange des -recados- semblait faite de filets
liquides, et les cavaliers, éclaboussés par leurs montures dont le
sabot frappait à chaque pas les torrents du sol, chevauchaient
dans une double averse qui venait à la fois de la terre et du
ciel.
Ce fut ainsi que, trempés, transis et brisés de fatigue, ils
arrivèrent le soir à un rancho fort misérable. Des gens peu
difficiles pouvaient seuls lui donner le nom d’abri, et des
voyageurs aux abois consentir à s’y abriter. Mais Glenarvan et ses
compagnons n’avaient pas le choix. Ils se blottirent donc dans
cette cahute abandonnée, dont n’aurait pas voulu un pauvre indien
des pampas.
Un mauvais feu d’herbe qui donnait plus de fumée que de chaleur
fut allumé, non sans peine. Les rafales de pluie faisaient rage au
dehors, et à travers le chaume pourri suintaient de larges
gouttes. Si le foyer ne s’éteignit pas vingt fois, c’est que vingt
fois Mulrady et Wilson luttèrent contre l’envahissement de l’eau.
Le souper, très médiocre et peu réconfortant, fut assez triste.
L’appétit manquait. Seul le major fit honneur au -charqui- humide
et ne perdit pas un coup de dent.
L’impassible Mac Nabbs était supérieur aux événements. Quant à
Paganel, en sa qualité de français, il essaya de plaisanter. Mais
cela ne prit pas.
«Mes plaisanteries sont mouillées, dit-il, elles ratent!»
Cependant, comme ce qu’il y avait de plus plaisant dans cette
circonstance était de dormir, chacun chercha dans le sommeil un
oubli momentané de ses fatigues. La nuit fut mauvaise; les ais du
rancho craquaient à se rompre; il s’inclinait sous les poussées du
vent et menaçait de s’en aller à chaque rafale; les malheureux
chevaux gémissaient au dehors, exposés à toute l’inclémence du
ciel, et leurs maîtres ne souffraient pas moins dans leur méchante
cahute. Cependant le sommeil finit par l’emporter. Robert le
premier, fermant les yeux, laissa reposer sa tête sur l’épaule de
lord Glenarvan, et bientôt tous les hôtes du rancho dormaient sous
la garde de Dieu.
Il paraît que Dieu fit bonne garde, car la nuit s’acheva sans
accident. On se réveilla à l’appel de Thaouka, qui, toujours
veillant, hennissait au dehors et frappait d’un sabot vigoureux le
mur de la cahute. À défaut de Thalcave, il savait au besoin donner
le signal du départ. On lui devait trop pour ne pas lui obéir, et
l’on partit. La pluie avait diminué, mais le terrain étanche
conservait l’eau versée; sur son imperméable argile, les flaques,
les marais, les étangs débordaient et formaient d’immenses
«banados» d’une perfide profondeur. Paganel, consultant sa carte,
pensa, non sans raison, que les -rios- Grande et Vivarota, où se
drainent habituellement les eaux de cette plaine, devaient s’être
confondus dans un lit large de plusieurs milles.
Une extrême vitesse de marche devint alors nécessaire. Il
s’agissait du salut commun. Si l’inondation croissait, où trouver
asile?
L’immense cercle tracé par l’horizon n’offrait pas un seul point
culminant, et sur cette plaine horizontale l’envahissement des
eaux devait être rapide.
Les chevaux furent donc poussés à fond de train.
Thaouka tenait la tête, et, mieux que certains amphibies aux
puissantes nageoires, il méritait le nom de cheval marin, car il
bondissait comme s’il eût été dans son élément naturel.
Tout d’un coup, vers dix heures du matin, Thaouka donna les signes
d’une extrême agitation. Il se retournait fréquemment vers les
planes immensités du sud; ses hennissements se prolongeaient; ses
naseaux aspiraient fortement l’air vif. Il se cabrait avec
violence. Thalcave, que ses bonds ne pouvaient désarçonner, ne le
maintenait pas sans peine. L’écume de sa bouche se mélangeait de
sang sous l’action du mors vigoureusement serré, et cependant
l’ardent animal ne se calmait pas; libre, son maître sentait bien
qu’il se fût enfui vers le nord de toute la rapidité de ses
jambes.
«Qu’a donc Thaouka? demanda Paganel; est-il mordu par les sangsues
si voraces des eaux argentines?
--Non, répondit l’indien.
--Il s’effraye donc de quelque danger?
--Oui, il a senti le danger.
--Lequel?
--Je ne sais.»
Si l’œil ne révélait pas encore ce péril que devinait Thaouka,
l’oreille, du moins, pouvait déjà s’en rendre compte. En effet, un
murmure sourd, pareil au bruit d’une marée montante, se faisait
entendre au delà des limites de l’horizon. Le vent soufflait par
rafales humides et chargées d’une poussière aqueuse; les oiseaux,
fuyant quelque phénomène inconnu, traversaient l’air à tire-d’aile;
les chevaux, immergés jusqu’à mi-jambe, ressentaient les
premières poussées du courant. Bientôt un bruit formidable, des
beuglements, des hennissements, des bêlements retentirent à un
demi-mille dans le sud, et d’immenses troupeaux apparurent, qui,
se renversant, se relevant, se précipitant, mélange incohérent de
bêtes effarées, fuyaient avec une effroyable rapidité.
C’est à peine s’il fut possible de les distinguer au milieu des
tourbillons liquides soulevés dans leur course. Cent baleines de
la plus forte taille n’auraient pas refoulé avec plus de violence
les flots de l’océan.
«-Anda, anda!- cria Thalcave d’une voix éclatante.
--Qu’est-ce donc? dit Paganel.
--La crue! La crue! répondit Thalcave en éperonnant son cheval
qu’il lança dans la direction du nord.
--L’inondation!» s’écria Paganel, et ses compagnons, lui en tête,
volèrent sur les traces de Thaouka.
Il était temps. En effet, à cinq milles vers le sud, un haut et
large mascaret dévalait sur la campagne, qui se changeait en
océan. Les grandes herbes disparaissaient comme fauchées. Les
touffes de mimosées, arrachées par le courant, dérivaient et
formaient des îlots flottants. La masse liquide se débitait par
nappes épaisses d’une irrésistible puissance. Il y avait
évidemment eu rupture des -barrancas- des grands fleuves de la
Pampasie, et peut-être les eaux du Colorado au nord et du -rio-
Negro au sud se réunissaient-elles alors dans un lit commun.
La barre signalée par Thalcave arrivait avec la vitesse d’un
cheval de course. Les voyageurs fuyaient devant elle comme une
nuée chassée par un vent d’orage. Leurs yeux cherchaient en vain
un lieu de refuge. Le ciel et l’eau se confondaient à l’horizon.
Les chevaux, surexcités par le péril, s’emportaient dans un galop
échevelé, et leurs cavaliers pouvaient à peine se tenir en selle.
Glenarvan regardait souvent en arrière.
«L’eau nous gagne, pensait-il.
---Anda, anda!-» criait Thalcave.
Et l’on pressait encore les malheureuses bêtes.
De leur flanc labouré par l’éperon s’échappait un sang vif qui
traçait sur l’eau de longs filets rouges. Ils trébuchaient dans
les crevasses du sol.
Ils s’embarrassaient dans les herbes cachées. Ils s’abattaient. On
les relevait. Ils s’abattaient encore. On les relevait toujours.
Le niveau des eaux montait sensiblement. De longues ondulations
annonçaient l’assaut de cette barre qui agitait à moins de deux
milles sa tête écumante. Pendant un quart d’heure se prolongea
cette lutte suprême contre le plus terrible des éléments. Les
fugitifs n’avaient pu se rendre compte de la distance qu’ils
venaient de parcourir, mais, à en juger par la rapidité de leur
course, elle devait être considérable. Cependant, les chevaux,
noyés jusqu’au poitrail, n’avançaient plus qu’avec une extrême
difficulté. Glenarvan, Paganel, Austin, tous se crurent perdus et
voués à cette mort horrible des malheureux abandonnés en mer.
Leurs montures commençaient à perdre le sol de la plaine, et six
pieds d’eau suffisaient à les noyer. Il faut renoncer à peindre
les poignantes angoisses de ces huit hommes envahis par une marée
montante. Ils sentaient leur impuissance à lutter contre ces
cataclysmes de la nature, supérieurs aux forces humaines. Leur
salut n’était plus dans leurs mains.
Cinq minutes après, les chevaux étaient à la nage; le courant seul
les entraînait avec une incomparable violence et une vitesse égale
à celle de leur galop le plus rapide, qui devait dépasser vingt
milles à l’heure.
Tout salut semblait impossible, quand la voix du major se fit
entendre.
«Un arbre, dit-il.
--Un arbre? s’écria Glenarvan.
--Là, là!» répondit Thalcave.
Et, du doigt, il montra à huit cents brasses dans le nord une
espèce de noyer gigantesque qui s’élevait solitairement du milieu
des eaux.
Ses compagnons n’avaient pas besoin d’être excités.
Cet arbre qui s’offrait si inopinément à eux, il fallait le gagner
à tout prix. Les chevaux ne l’atteindraient pas sans doute, mais
les hommes, du moins, pouvaient être sauvés. Le courant les
portait. En ce moment, le cheval de Tom Austin fit entendre un
hennissement étouffé et disparut.
Son maître, dégagé de ses étriers se mit à nager vigoureusement.
«Accroche-toi à ma selle, lui cria Glenarvan.
--Merci, votre honneur, répondit Tom Austin, les bras sont
solides.
--Ton cheval, Robert?... Reprit Glenarvan, se tournant vers le
jeune Grant.
--Il va, -mylord-! Il va! Il nage comme un poisson!
--Attention!» dit le major d’une voix forte.
Ce mot était à peine prononcé, que l’énorme mascaret arriva. Une
vague monstrueuse, haute de quarante pieds, déferla sur les
fugitifs avec un bruit épouvantable. Hommes et bêtes, tout
disparut dans un tourbillon d’écume. Une masse liquide pesant
plusieurs millions de tonnes les roula dans ses eaux furieuses.
Lorsque la barre fut passée, les hommes revinrent à la surface des
eaux et se comptèrent rapidement; mais les chevaux, sauf Thaouka
portant son maître, avaient pour jamais disparu.
«Hardi! Hardi! répétait Glenarvan, qui soutenait Paganel d’un bras
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