cuir, attachée à l’avant du recado.
L’indien les lance souvent à cent pas de distance sur l’animal ou
l’ennemi qu’il poursuit, et avec une précision telle, qu’elles
s’enroulent autour de ses jambes et l’abattent aussitôt. C’est
donc entre ses mains un instrument redoutable, et il le manie avec
une surprenante habileté. Le -lazo-, au contraire, n’abandonne pas
la main qui le brandit. Il se compose uniquement d’une corde
longue de trente pieds, formée par la réunion de deux cuirs bien
tressés, et terminée par un nœud coulant qui glisse dans un
anneau de fer. C’est ce nœud coulant que lance la main droite,
tandis que la gauche tient le reste du -lazo-, dont l’extrémité
est fixée fortement à la selle. Une longue carabine mise en
bandoulière complétait les armes offensives du patagon.
Thalcave, sans remarquer l’admiration produite par sa grâce
naturelle, son aisance et sa fière désinvolture, prit la tête de
la troupe, et l’on partit, tantôt au galop, tantôt au pas des
chevaux, auxquels l’allure du trot semblait être inconnue.
Robert montait avec beaucoup de hardiesse, et rassura promptement
Glenarvan sur son aptitude à se tenir en selle.
Au pied même de la cordillère commence la plaine des pampas. Elle
peut se diviser en trois parties.
La première s’étend depuis la chaîne des Andes sur un espace de
deux cent cinquante milles, couvert d’arbres peu élevés et de
buissons. La seconde, large de quatre cent cinquante milles, est
tapissée d’une herbe magnifique, et s’arrête à cent quatre-vingts
milles de Buenos-Ayres. De ce point à la mer, le pas du voyageur
foule d’immenses prairies de luzernes et de chardons.
C’est la troisième partie des pampas.
En sortant des gorges de la cordillère, la troupe de Glenarvan
rencontra d’abord une grande quantité de dunes de sable appelées
«medanos», véritables vagues incessamment agitées par le vent,
lorsque la racine des végétaux ne les enchaîne pas au sol.
Ce sable est d’une extrême finesse; aussi le voyait-on, au moindre
souffle, s’envoler en ébroussins légers, ou former de véritables
trombes qui s’élevaient à une hauteur considérable. Ce spectacle
faisait à la fois le plaisir et le désagrément des yeux: le
plaisir, car rien n’était plus curieux que ces trombes errant par
la plaine, luttant, se confondant, s’abattant, se relevant dans un
désordre inexprimable; le désagrément, car une poussière
impalpable se dégageait de ces innombrables -medanos-, et
pénétrait à travers les paupières, si bien fermées qu’elles
fussent.
Ce phénomène dura pendant une grande partie de la journée sous
l’action des vents du nord. On marcha rapidement néanmoins, et,
vers six heures, les cordillères, éloignées de quarante milles,
présentaient un aspect noirâtre déjà perdu dans les brumes du
soir.
Les voyageurs étaient un peu fatigués de leur route, qui pouvait
être estimée à trente-huit milles. Aussi virent-ils avec plaisir
arriver l’heure du coucher.
Ils campèrent sur les bords du rapide Neuquem, un -rio-
torrentueux aux eaux troubles, encaissé dans de hautes falaises
rouges. Le Neuquem est nommé Ramid ou Comoe par certains
géographes, et prend sa source au milieu de lacs que les indiens
seuls connaissent.
La nuit et la journée suivante n’offrirent aucun incident digne
d’être relaté. On allait vite et bien. Un sol uni une température
supportable rendaient facile la marche en avant. Vers midi,
cependant, le soleil fut prodigue de rayons très chauds. Le soir
venu, une barre de nuages raya l’horizon du sud-ouest, symptôme
assuré d’un changement de temps. Le patagon ne pouvait s’y
méprendre, et du doigt il indiqua au géographe la zone occidentale
du ciel.
«Bon! Je sais», dit Paganel, et s’adressant à ses compagnons:
«voilà ajouta-t-il, un changement de temps qui se prépare. Nous
allons avoir un coup de pampero.»
Et il expliqua que ce pampero est fréquent dans les plaines
argentines. C’est un vent du sud-ouest très sec. Thalcave ne
s’était pas trompé, et pendant la nuit, qui fut assez pénible pour
des gens abrités d’un simple -poncho-, le pampero souffla avec une
grande force. Les chevaux se couchèrent sur le sol, et les hommes
s’étendirent près d’eux en groupe serré. Glenarvan craignait
d’être retardé si cet ouragan se prolongeait; mais Paganel le
rassura, après avoir consulté son baromètre.
«Ordinairement, lui dit-il, le pampero crée des tempêtes de trois
jours que la dépression du mercure indique d’une façon certaine.
Mais quand, au contraire, le baromètre remonte, --et c’est le
cas, --On en est quitte pour quelques heures de rafales
furieuses. Rassurez-vous donc, mon cher ami, au lever du jour le
ciel aura repris sa pureté habituelle.
--Vous parlez comme un livre, Paganel, répondit Glenarvan.
--Et j’en suis un, répliqua Paganel. Libre à vous de me
feuilleter tant qu’il vous plaira.»
Le livre ne se trompait pas. À une heure du matin, le vent tomba
subitement, et chacun put trouver dans le sommeil un repos
réparateur. Le lendemain, on se levait frais et dispos, Paganel
surtout, qui faisait craquer ses articulations avec un bruit
joyeux et s’étirait comme un jeune chien.
Ce jour était le vingt-quatrième d’octobre, et le dixième depuis
le départ de Talcahuano.
Quatre-vingt-treize milles séparaient encore les voyageurs du
point où le -rio--Colorado coupe le trente-septième parallèle,
c’est-à-dire trois jours de voyage. Pendant cette traversée du
continent américain, lord Glenarvan guettait avec une scrupuleuse
attention l’approche des indigènes. Il voulait les interroger au
sujet du capitaine Grant par l’intermédiaire du patagon, avec
lequel Paganel, d’ailleurs, commençait à s’entretenir
suffisamment. Mais on suivait une ligne peu fréquentée des
indiens, car les routes de la pampa qui vont de la république
argentine aux cordillères sont situées plus au nord.
Aussi, indiens errants ou tribus sédentaires vivant sous la loi
des caciques ne se rencontraient pas.
Si, d’aventure, quelque cavalier nomade apparaissait au loin, il
s’enfuyait rapidement, peu soucieux d’entrer en communication avec
des inconnus. Une pareille troupe devait sembler suspecte à
quiconque se hasardait seul dans la plaine, au bandit dont la
prudence s’alarmait à la vue de huit hommes bien armés et bien
montés, comme au voyageur qui, par ces campagnes désertes, pouvait
voir en eux des gens mal intentionnés. De là, une impossibilité
absolue de s’entretenir avec les honnêtes gens ou les pillards.
C’était à regretter de ne pas se trouver en face d’une bande de
«rastreadores», dût-on commencer la conversation à coups de fusil.
Cependant, si Glenarvan, dans l’intérêt de ses recherches, eut à
regretter l’absence des indiens, un incident se produisit qui vint
singulièrement justifier l’interprétation du document.
Plusieurs fois la route suivie par l’expédition coupa des sentiers
de la pampa, entre autres une route assez importante, --celle de
Carmen à Mendoza, --reconnaissable aux ossements d’animaux
domestiques, de mulets, de chevaux, de moutons ou de bœufs, qui
la jalonnaient de leurs débris désagrégés sous le bec des oiseaux
de proie et blanchis à l’action décolorante de l’atmosphère. Ils
étaient là par milliers, et sans doute plus d’un squelette humain
y confondait sa poussière avec la poussière des plus humbles
animaux.
Jusqu’alors Thalcave n’avait fait aucune observation sur la route
rigoureusement suivie. Il comprenait, cependant, que, ne se
reliant à aucune voie des pampas, elle n’aboutissait ni aux
villes, ni aux villages, ni aux établissements des provinces
argentines.
Chaque matin, on marchait vers le soleil levant, sans s’écarter de
la ligne droite, et chaque soir le soleil couchant se trouvait à
l’extrémité opposée de cette ligne. En sa qualité de guide,
Thalcave devait donc s’étonner de voir que non seulement il ne
guidait pas, mais qu’on le guidait lui-même.
Cependant, s’il s’en étonna, ce fut avec la réserve naturelle aux
indiens, et à propos de simples sentiers négligés jusqu’alors, il
ne fit aucune observation.
Mais ce jour-là, arrivé à la susdite voie de communication, il
arrêta son cheval et se tourna vers Paganel:
«Route de Carmen, dit-il.
--Eh bien, oui, mon brave patagon, répondit le géographe dans son
plus pur espagnol, route de Carmen à Mendoza.
--Nous ne la prenons pas? reprit Thalcave.
--Non, répliqua Paganel.
--Et nous allons?
--Toujours à l’est.
--C’est aller nulle part.
--Qui sait?»
Thalcave se tut et regarda le savant d’un air profondément
surpris. Il n’admettait pas, pourtant, que Paganel plaisantât le
moins du monde. Un indien, toujours sérieux, ne pense jamais qu’on
ne parle pas sérieusement.
«Vous n’allez donc pas à Carmen? Ajouta-t-il après un instant de
silence.
--Non, répondit Paganel.
--Ni à Mendoza?
--Pas davantage.»
En ce moment, Glenarvan, ayant rejoint Paganel, lui demanda ce que
disait Thalcave, et pourquoi il s’était arrêté.
«Il m’a demandé si nous allions soit à Carmen, soit à Mendoza,
répondit Paganel, et il s’étonne fort de ma réponse négative à sa
double question.
--Au fait, notre route doit lui paraître fort étrange reprit
Glenarvan.
--Je le crois. Il dit que nous n’allons nulle part.
--Eh bien, Paganel, est-ce que vous ne pourriez pas lui expliquer
le but de notre expédition, et quel intérêt nous avons à marcher
toujours vers l’est?
--Ce sera fort difficile, répondit Paganel, car un indien
n’entend rien aux degrés terrestres, et l’histoire du document
sera pour lui une histoire fantastique.
--Mais, dit sérieusement le major, sera-ce l’histoire qu’il ne
comprendra pas, ou l’historien?
--Ah! Mac Nabbs, répliqua Paganel, voilà que vous doutez encore
de mon espagnol!
--Eh bien, essayez, mon digne ami.
--Essayons.»
Paganel retourna vers le patagon et entreprit un discours
fréquemment interrompu par le manque de mots, par la difficulté de
traduire certaines particularités, et d’expliquer à un sauvage à
demi ignorant des détails fort peu compréhensibles pour lui.
Le savant était curieux à voir. Il gesticulait, il articulait, il
se démenait de cent façons, et des gouttes de sueur tombaient en
cascade de son front à sa poitrine. Quand la langue n’alla plus,
le bras lui vint en aide. Paganel mit pied à terre, et là, sur le
sable, il traça une carte géographique où se croisaient des
latitudes et des longitudes, où figuraient les deux océans, où
s’allongeait la route de Carmen. Jamais professeur ne fut dans un
tel embarras. Thalcave regardait ce manège d’un air tranquille,
sans laisser voir s’il comprenait ou non. La leçon du géographe
dura plus d’une demi-heure. Puis il se tut, épongea son visage qui
fondait en eau, et regarda le patagon.
«A-t-il compris? demanda Glenarvan.
--Nous verrons bien, répondit Paganel, mais s’il n’a pas compris,
j’y renonce.»
Thalcave ne bougeait pas. Il ne parlait pas davantage. Ses yeux
restaient attachés aux figures tracées sur le sable, que le vent
effaçait peu à peu.
«Eh bien?» lui demanda Paganel.
Thalcave ne parut pas l’entendre. Paganel voyait déjà un sourire
ironique se dessiner sur les lèvres du major, et, voulant en venir
à son honneur, il allait recommencer avec une nouvelle énergie ses
démonstrations géographiques, quand le patagon l’arrêta d’un
geste.
«Vous cherchez un prisonnier? dit-il.
--Oui, répondit Paganel.
--Et précisément sur cette ligne comprise entre le soleil qui se
couche et le soleil qui se lève, ajouta Thalcave, en précisant par
une comparaison à la mode indienne la route de l’ouest à l’est.
--Oui, oui, c’est cela.
--Et c’est votre dieu, dit le patagon, qui a confié aux flots de
la vaste mer les secrets du prisonnier?
--Dieu lui-même.
--Que sa volonté s’accomplisse alors, répondit Thalcave avec une
certaine solennité, nous marcherons dans l’est, et s’il le faut,
jusqu’au soleil!»
Paganel, triomphant dans la personne de son élève, traduisit
immédiatement à ses compagnons les réponses de l’indien.
«Quelle race intelligente! Ajouta-t-il. Sur vingt paysans de mon
pays, dix-neuf n’auraient rien compris à mes explications.»
Glenarvan engagea Paganel à demander au patagon s’il avait entendu
dire que des étrangers fussent tombés entre les mains d’indiens
des pampas.
Paganel fit la demande, et attendit la réponse.
«Peut-être», dit le patagon.
À ce mot immédiatement traduit, Thalcave fut entouré des sept
voyageurs. On l’interrogeait du regard.
Paganel, ému, et trouvant à peine ses mots, reprit cet
interrogatoire si intéressant, tandis que ses yeux fixés sur le
grave indien essayaient de surprendre sa réponse avant qu’elle ne
sortît de ses lèvres.
Chaque mot espagnol du patagon, il le répétait en anglais, de
telle sorte que ses compagnons l’entendaient parler, pour ainsi
dire, dans leur langue naturelle.
«Et ce prisonnier? demanda Paganel.
--C’était un étranger, répondit Thalcave, un européen.
--Vous l’avez vu?
--Non, mais il est parlé de lui dans les récits des indiens.
C’était un brave! Il avait un cœur de taureau!
--Un cœur de taureau! dit Paganel. Ah!
Magnifique langue patagone! Vous comprenez, mes amis! Un homme
courageux!
--Mon père!» s’écria Robert Grant.
Puis, s’adressant à Paganel:
«Comment dit-on «-c’est mon père-» en espagnol? lui demanda-t-il.
---Es mio padre-», répondit le géographe.
Aussitôt Robert, prenant les mains de Thalcave, dit d’une voix
douce:
«-Es mio padre!-
---Suo padre!-» répondit le patagon, dont le regard s’éclaira.
Il prit l’enfant dans ses bras, l’enleva de son cheval, et le
considéra avec la plus curieuse sympathie. Son visage intelligent
était empreint d’une paisible émotion.
Mais Paganel n’avait pas terminé son interrogatoire.
Ce prisonnier, où était-il? Que faisait-il? Quand Thalcave en
avait-il entendu parler? Toutes ces questions se pressaient à la
fois dans son esprit.
Les réponses ne se firent pas attendre, et il apprit que
l’européen était esclave de l’une des tribus indiennes qui
parcourent le pays entre le Colorado et le -rio- Negro.
«Mais où se trouvait-il en dernier lieu? demanda Paganel.
--Chez le cacique Calfoucoura, répondit Thalcave.
--Sur la ligne suivie par nous jusqu’ici?
--Oui.
--Et quel est ce cacique?
--Le chef des indiens-poyuches, un homme à deux langues, un homme
à deux cœurs!
--C’est-à-dire faux en parole et faux en action, dit Paganel,
après avoir traduit à ses compagnons cette belle image de la
langue patagone. --et pourrons-nous délivrer notre ami? Ajouta-t-il.
--Peut-être, s’il est encore aux mains des indiens.
--Et quand en avez-vous entendu parler?
--Il y a longtemps, et, depuis lors, le soleil a ramené déjà deux
étés dans le ciel des pampas!»
La joie de Glenarvan ne peut se décrire. Cette réponse concordait
exactement avec la date du document. Mais une question restait à
poser à Thalcave. Paganel la fit aussitôt.
«Vous parlez d’un prisonnier, dit-il, est-ce qu’il n’y en avait
pas trois?
--Je ne sais, répondit Thalcave.
--Et vous ne connaissez rien de la situation actuelle?
--Rien.»
Ce dernier mot termina la conversation. Il était possible que les
trois prisonniers fussent séparés depuis longtemps. Mais ce qui
résultait des renseignements donnés par le patagon, c’est que les
indiens parlaient d’un européen tombé en leur pouvoir. La date de
sa captivité, l’endroit même où il devait être, tout, jusqu’à la
phrase patagone employée pour exprimer son courage, se rapportait
évidemment au capitaine Harry Grant. Le lendemain 25 octobre, les
voyageurs reprirent avec une animation nouvelle la route de l’est.
La plaine, toujours triste et monotone, formait un de ces espaces
sans fin qui se nomment «travesias» dans la langue du pays. Le sol
argileux, livré à l’action des vents, présentait une horizontalité
parfaite; pas une pierre, pas un caillou même, excepté dans
quelques ravins arides et desséchés, ou sur le bord des mares
artificielles creusées de la main des indiens. À de longs
intervalles apparaissaient des forêts basses à cimes noirâtres que
perçaient çà et là des caroubiers blancs dont la gousse renferme
une pulpe sucrée, agréable et rafraîchissante; puis, quelques
bouquets de térébinthes, des «chanares», des genêts sauvages, et
toute espèce d’arbres épineux dont la maigreur trahissait déjà
l’infertilité du sol.
Le 26, la journée fut fatigante. Il s’agissait de gagner le -rio--Colorado.
Mais les chevaux, excités par leurs cavaliers, firent
une telle diligence, que le soir même, par 69° 45’ de longitude,
ils atteignirent le beau fleuve des régions pampéennes. Son nom
indien, le Cobu-Leubu, signifie «grande rivière», et, après un
long parcours, il va se jeter dans l’Atlantique. Là, vers son
embouchure, se produit une particularité curieuse, car alors la
masse de ses eaux diminue en s’approchant de la mer, soit par
imbibition, soit par évaporation, et la cause de ce phénomène
n’est pas encore parfaitement déterminée.
En arrivant au Colorado, le premier soin de Paganel fut de se
baigner «géographiquement».
Dans ses eaux colorées par une argile rougeâtre. Il fut surpris de
les trouver aussi profondes, résultat uniquement dû à la fonte des
neiges sous le premier soleil de l’été. De plus, la largeur du
fleuve était assez considérable pour que les chevaux ne pussent le
traverser à la nage. Fort heureusement, à quelques centaines de
toises en amont se trouvait un pont de clayonnage soutenu par des
lanières de cuir et suspendu à la mode indienne. La petite troupe
put donc passer le fleuve et camper sur la rive gauche.
Avant de s’endormir, Paganel voulut prendre un relèvement exact du
Colorado, et il le pointa sur sa carte avec un soin particulier, à
défaut du Yarou-Dzangbo-Tchou, qui coulait sans lui dans les
montagnes du Tibet.
Pendant les deux journées suivantes, celles du 27 et du 28
octobre, le voyage s’accomplit sans incidents. Même monotonie et
même stérilité du terrain. Jamais paysage ne fut moins varié,
jamais panorama plus insignifiant.
Cependant, le sol devint très humide. Il fallut passer des
«canadas», sortes de bas-fonds inondés, et des «esteros», lagunes
permanentes encombrées d’herbes aquatiques. Le soir, les chevaux
s’arrêtèrent au bord d’un vaste lac, aux eaux fortement
minéralisées, l’Ure-Lanquem, nommé «lac amer» par les indiens, qui
fut en 1862 témoin de cruelles représailles des troupes
argentines.
On campa à la manière accoutumée, et la nuit aurait été bonne,
n’eût été la présence des singes, des allouates et des chiens
sauvages. Ces bruyants animaux, sans doute en l’honneur, mais, à
coup sûr, pour le désagrément des oreilles européennes,
exécutèrent une de ces symphonies naturelles que n’eût pas
désavouée un compositeur de l’avenir.
Chapitre XVII
-Les pampas-
La Pampasie argentine s’étend du trente-quatrième au quarantième
degré de latitude australe. Le mot «pampa», d’origine
araucanienne, signifie «plaine d’herbes», et s’applique justement
à cette région.
Les mimosées arborescentes de sa partie occidentale, les herbages
substantiels de sa partie orientale, lui donnent un aspect
particulier. Cette végétation prend racine dans une couche de
terre qui recouvre le sol argilo-sableux, rougeâtre ou jaune. Le
géologue trouverait des richesses abondantes, s’il interrogeait
ces terrains de l’époque tertiaire.
Là gisent en quantités infinies des ossements antédiluviens que
les indiens attribuent à de grandes races de tatous disparues, et
sous cette poussière végétale est enfouie l’histoire primitive de
ces contrées.
La pampa américaine est une spécialité géographique, comme les
savanes des grands-lacs ou les steppes de la Sibérie. Son climat a
des chaleurs et des froids plus extrêmes que celui de la province
de Buenos-Ayres, étant plus continental. Car, suivant
l’explication que donna Paganel, la chaleur de l’été emmagasinée
dans l’océan qui l’absorbe est lentement restituée par lui pendant
l’hiver. De là cette conséquence, que les îles ont une température
plus uniforme que l’intérieur des continents. Aussi, le climat de
la Pampasie occidentale n’a-t-il pas cette égalité qu’il présente
sur les côtes, grâce au voisinage de l’Atlantique. Il est soumis à
de brusques excès, à des modifications rapides qui font
incessamment sauter d’un degré à l’autre les colonnes
thermométriques. En automne, c’est-à-dire pendant les mois d’avril
et de mai, les pluies y sont fréquentes et torrentielles. Mais, à
cette époque de l’année, le temps était très sec et la température
fort élevée.
On partit dès l’aube, vérification faite de la route; le sol,
enchaîné par les arbrisseaux et arbustes, offrait une fixité
parfaite; plus de -médanos-, ni le sable dont ils se formaient, ni
la poussière que le vent tenait en suspension dans les airs. Les
chevaux marchaient d’un bon pas, entre les touffes de «paja-brava»,
l’herbe pampéenne par excellence, qui sert d’abri aux
indiens pendant les orages. À de certaines distances, mais de plus
en plus rares, quelques bas-fonds humides laissaient pousser des
saules, et une certaine plante, le «gygnerium argenteum», qui se
plaît dans le voisinage des eaux douces. Là, les chevaux se
délectaient d’une bonne lampée, prenant le bien quand il venait,
et se désaltérant pour l’avenir.
Thalcave, en avant, battait les buissons. Il effrayait ainsi les
«cholinas», vipères de la plus dangereuse espèce, dont la morsure
tue un bœuf en moins d’une heure. L’agile Thaouka bondissait au-dessus
des broussailles et aidait son maître à frayer un passage
aux chevaux qui le suivaient.
Le voyage, sur ces plaines unies et droites, s’accomplissait donc
facilement et rapidement.
Aucun changement ne se produisait dans la nature de la prairie;
pas une pierre, pas un caillou, même à cent milles à la ronde.
Jamais pareille monotonie ne se rencontra, ni si obstinément
prolongée. De paysages, d’incidents, de surprises naturelles, il
n’y avait pas l’ombre! Il fallait être un Paganel, un de ces
enthousiastes savants qui voient là où il n’y a rien à voir, pour
prendre intérêt aux détails de la route. À quel propos? Il
n’aurait pu le dire. Un buisson tout au plus! Un brin d’herbe
peut-être. Cela lui suffisait pour exciter sa faconde inépuisable,
et instruire Robert, qui se plaisait à l’écouter.
Pendant cette journée du 29 octobre, la plaine se déroula devant
les voyageurs avec son uniformité infinie. Vers deux heures, de
longues traces d’animaux se rencontrèrent sous les pieds des
chevaux. C’étaient les ossements d’un innombrable troupeau de
bœufs, amoncelés et blanchis. Ces débris ne s’allongeaient pas en
ligne sinueuse, telle que la laissent après eux des animaux à bout
de forces et tombant peu à peu sur la route.
Aussi, personne ne savait comment expliquer cette réunion de
squelettes dans un espace relativement restreint, et Paganel, quoi
qu’il fît, pas plus que les autres. Il interrogea donc Thalcave,
qui ne fut point embarrassé de lui répondre.
Un «pas possible!» du savant et un signe très affirmatif du
patagon intriguèrent fort leurs compagnons.
«Qu’est-ce donc? demandèrent-ils.
--Le feu du ciel, répondit le géographe.
--Quoi! La foudre aurait produit un tel désastre! dit Tom Austin;
un troupeau de cinq cents têtes étendu sur le sol!
--Thalcave l’affirme, et Thalcave ne se trompe pas. Je le crois,
d’ailleurs, car les orages des pampas se signalent, entre tous,
par leurs fureurs.
Puissions-nous ne pas les éprouver un jour!
--Il fait bien chaud, dit Wilson.
--Le thermomètre, répondit Paganel, doit marquer trente degrés à
l’ombre.
--Cela ne m’étonne pas, dit Glenarvan, je sens l’électricité qui
me pénètre. Espérons que cette température ne se maintiendra pas.
--Oh! Oh! fit Paganel, il ne faut pas compter sur un changement
de temps, puisque l’horizon est libre de toute brume.
--Tant pis, répondit Glenarvan, car nos chevaux sont très
affectés par la chaleur. Tu n’as pas trop chaud, mon garçon?
Ajouta-t-il en s’adressant à Robert.
--Non, -mylord-, répondit le petit bonhomme. J’aime la chaleur,
c’est une bonne chose.
--L’hiver surtout», fit observer judicieusement le major, en
lançant vers le ciel la fumée de son cigare.
Le soir, on s’arrêta près d’un «rancho» abandonné, un
entrelacement de branchages mastiqués de boue et recouverts de
chaume; cette cabane attenait à une enceinte de pieux à demi
pourris, qui suffit, cependant, à protéger les chevaux pendant la
nuit contre les attaques des renards. Non qu’ils eussent rien à
redouter personnellement de la part de ces animaux, mais les
malignes bêtes rongent leurs licous, et les chevaux en profitent
pour s’échapper.
À quelques pas du rancho était creusé un trou qui servait de
cuisine et contenait des cendres refroidies. À l’intérieur, il y
avait un banc, un grabat de cuir de bœuf, une marmite, une broche
et une bouilloire à maté. Le maté est une boisson fort en usage
dans l’Amérique du sud. C’est le thé des indiens. Il consiste en
une infusion de feuilles séchées au feu, et on l’aspire comme les
boissons américaines au moyen d’un tube de paille. À la demande de
Paganel, Thalcave prépara quelques tasses de ce breuvage, qui
accompagna fort avantageusement les comestibles ordinaires et fut
déclaré excellent.
Le lendemain, 30 octobre, le soleil se leva dans une brume ardente
et versa sur le sol ses rayons les plus chauds. La température de
cette journée devait être excessive, en effet, et malheureusement
la plaine n’offrait aucun abri. Cependant, on reprit
courageusement la route de l’est. Plusieurs fois se rencontrèrent
d’immenses troupeaux qui, n’ayant pas la force de paître sous
cette chaleur accablante, restaient paresseusement étendus. De
gardiens, de bergers, pour mieux dire, il n’était pas question.
Des chiens habitués à téter les brebis, quand la soif les
aiguillonne, surveillaient seuls ces nombreuses agglomérations de
vaches, de taureaux et de bœufs. Ces animaux sont d’ailleurs
d’humeur douce, et n’ont pas cette horreur instinctive du rouge
qui distingue leurs congénères européens.
«Cela vient sans doute de ce qu’ils paissent l’herbe d’une
république!» dit Paganel, enchanté de sa plaisanterie, un peu trop
française peut-être.
Vers le milieu de la journée, quelques changements se produisirent
dans la pampa, qui ne pouvaient échapper à des yeux fatigués de sa
monotonie. Les graminées devinrent plus rares. Elles firent place
à de maigres bardanes, et à des chardons gigantesques, hauts de
neuf pieds, qui eussent fait le bonheur de tous les ânes de la
terre. Des -chanares- rabougris et autres arbrisseaux épineux d’un
vert sombre, plantes chères aux terrains desséchés, poussaient çà
et là. Jusqu’alors une certaine humidité conservée dans l’argile
de la prairie entretenait les pâturages; le tapis d’herbe était
épais et luxueux; mais alors, sa moquette, usée par places,
arrachée en maint endroit, laissait voir la trame et étalait aux
regards la misère du sol. Ces symptômes d’une croissante
sécheresse ne pouvaient être méconnus, et Thalcave les fit
remarquer.
«Je ne suis pas fâché de ce changement, dit Tom Austin; toujours
de l’herbe, toujours de l’herbe, cela devient écœurant à la
longue.
--Oui, mais toujours de l’herbe, toujours de l’eau, répondit le
major.
--Oh! Nous ne sommes pas à court, dit Wilson, et nous trouverons
bien quelque rivière sur notre route.»
Si Paganel avait entendu cette réponse, il n’eût pas manqué de
dire que les rivières étaient rares entre le Colorado et les
sierras de la province argentine; mais en ce moment il expliquait
à Glenarvan un fait sur lequel celui-ci venait d’attirer son
attention.
Depuis quelque temps, l’atmosphère semblait être imprégnée d’une
odeur de fumée. Cependant, nul feu n’était visible à l’horizon;
nulle fumée ne trahissait un incendie éloigné. On ne pouvait donc
assigner à ce phénomène une cause naturelle. Bientôt cette odeur
d’herbe brûlée devint si forte qu’elle étonna les voyageurs, moins
Paganel et Thalcave. Le géographe, que l’explication d’un fait
quelconque ne pouvait embarrasser, fit à ses amis la réponse
suivante:
«Nous ne voyons pas le feu, dit-il, et nous sentons la fumée. Or,
pas de fumée sans feu, et le proverbe est vrai en Amérique comme
en Europe. Il y a donc un feu quelque part. Seulement, ces pampas
sont si unies que rien n’y gêne les courants de l’atmosphère, et
l’on y sent souvent l’odeur d’herbes qui brûlent à une distance de
près de soixante-quinze milles.
--Soixante-quinze milles? Répliqua le major d’un ton peu
convaincu.
--Tout autant, affirma Paganel. Mais j’ajoute que ces
conflagrations se propagent sur une grande échelle et atteignent
souvent un développement considérable.
--Qui met le feu aux prairies? demanda Robert.
--Quelquefois la foudre, quand l’herbe est desséchée par les
chaleurs; quelquefois aussi la main des indiens.
--Et dans quel but?
--Ils prétendent, --je ne sais jusqu’à quel point cette
prétention est fondée, --qu’après un incendie des pampas les
graminées y poussent mieux. Ce serait alors un moyen de revivifier
le sol par l’action des cendres. Pour mon compte, je crois plutôt
que ces incendies sont destinés à détruire des milliards d’ixodes,
sorte d’insectes parasites qui incommodent particulièrement les
troupeaux.
--Mais ce moyen énergique, dit le major, doit coûter la vie à
quelques-uns des bestiaux qui errent par la plaine?
--Oui, il en brûle; mais qu’importe dans le nombre?
--Je ne réclame pas pour eux, reprit Mac Nabbs, c’est leur
affaire, mais pour les voyageurs qui traversent la pampa. Ne peut-il
arriver qu’ils soient surpris et enveloppés par les flammes?
--Comment donc! s’écria Paganel avec un air de satisfaction
visible, cela arrive quelquefois, et, pour ma part, je ne serais
pas fâché d’assister à un pareil spectacle.
--Voilà bien notre savant, répondit Glenarvan, il pousserait la
science jusqu’à se faire brûler vif.
--Ma foi non, mon cher Glenarvan, mais on a lu son Cooper, et Bas
De Cuir nous a enseigné le moyen d’arrêter la marche des flammes
en arrachant l’herbe autour de soi dans un rayon de quelques
toises. Rien n’est plus simple. Aussi, je ne redoute pas
l’approche d’un incendie, et je l’appelle de tous mes vœux!»
Mais les désirs de Paganel ne devaient pas se réaliser, et s’il
rôtit à moitié, ce fut uniquement à la chaleur des rayons du
soleil, qui versait une insoutenable ardeur. Les chevaux
haletaient sous l’influence de cette température tropicale. Il n’y
avait pas d’ombre à espérer, à moins qu’elle ne vînt de quelque
rare nuage voilant le disque enflammé; l’ombre courait alors sur
le sol uni, et les cavaliers, poussant leur monture, essayaient de
se maintenir dans la nappe fraîche que les vents d’ouest
chassaient devant eux. Mais les chevaux, bientôt distancés,
demeuraient en arrière, et l’astre dévoilé arrosait d’une nouvelle
pluie de feu le terrain calciné des pampas.
Cependant, quand Wilson avait dit que la provision d’eau ne
manquerait pas, il comptait sans la soif inextinguible qui dévora
ses compagnons pendant cette journée; quand il avait ajouté que
l’on rencontrerait quelque -rio- sur la route, il s’était trop
avancé. En effet, non seulement les -rios- manquaient, car la
planéité du sol ne leur offrait aucun lit favorable, mais les
mares artificielles creusées de la main des indiens étaient
également taries.
En voyant les symptômes de sécheresse s’accroître de mille en
mille, Paganel fit quelques observations à Thalcave, et lui
demanda où il comptait trouver de l’eau.
«Au lac Salinas, répondit l’indien.
--Et quand y arriverons-nous?
--Demain soir.»
Le soir, on fit halte après une traite de trente milles. Chacun
comptait sur une bonne nuit pour se remettre des fatigues du jour,
et elle fut précisément troublée par une nuée de moustiques et de
maringouins. Leur présence indiquait un changement du vent, qui,
en effet, tourna d’un quart et passa dans le nord. Ces maudits
insectes disparaissent généralement avec les brises du sud ou du
sud-ouest.
Si le major gardait son calme, même au milieu des petites misères
de la vie, Paganel, au contraire, s’indignait des taquineries du
sort. Il donna au diable moustiques et maringouins, et regretta
fort l’eau acidulée qui eût calmé les mille cuissons de ses
piqûres. Bien que le major essayât de le consoler en lui disant
que sur les trois cent mille espèces d’insectes que comptent les
naturalistes on devait s’estimer heureux de n’avoir affaire qu’à
deux seulement, il se réveilla de fort mauvaise humeur.
Cependant, il ne se fit point prier pour repartir dès l’aube
naissante, car il s’agissait d’arriver le jour même au lac
Salinas. Les chevaux étaient très fatigués; ils mouraient de soif,
et quoique leurs cavaliers se fussent privés pour eux, leur ration
avait été très restreinte. La sécheresse était encore plus forte,
et la chaleur non moins intolérable sous le souffle poussiéreux du
vent du nord, ce simoun des pampas.
Pendant cette journée, la monotonie du voyage fut un instant
interrompue. Mulrady, qui marchait en avant, revint sur ses pas en
signalant l’approche d’un parti d’indiens. Cette rencontre fut
appréciée diversement. Glenarvan songea aux renseignements que ces
indigènes pourraient lui fournir sur les naufragés du -Britannia-.
Thalcave, pour son compte, ne se réjouit guère de trouver sur sa
route les indiens nomades de la prairie; il les tenait pour
pillards et voleurs, et ne cherchait qu’à les éviter. Suivant ses
ordres, la petite troupe se massa, et les armes furent mises en
état.
Bientôt, on aperçut le détachement indien. Il se composait
seulement d’une dizaine d’indigènes, ce qui rassura le patagon.
Les indiens s’approchèrent à une centaine de pas. On pouvait
facilement les distinguer. C’étaient des naturels appartenant à
cette race pampéenne, balayée en 1833 par le général Rosas. Leur
front élevé, bombé et non fuyant, leur haute taille, leur couleur
olivâtre, en faisaient de beaux types de la race indienne.
Ils étaient vêtus de peaux de guanaques ou de mouffettes, et
portaient avec la lance, longue de vingt pieds, couteaux, frondes,
-bolas- et -lazos-.
Leur dextérité à manier le cheval indiquait d’habiles cavaliers.
Ils s’arrêtèrent à cent pas et parurent conférer, criant et
gesticulant. Glenarvan s’avança vers eux.
Mais il n’avait pas franchi deux toises, que le détachement,
faisant volte-face, disparut avec une incroyable vélocité.
«Les lâches! s’écria Paganel.
--Ils s’enfuient trop vite pour d’honnêtes gens, dit Mac Nabbs.
--Quels sont ces indiens? demanda Paganel à Thalcave.
--Gauchos, répondit le patagon.
--Des gauchos! reprit Paganel, en se tournant vers ses
compagnons, des gauchos! Alors nous n’avions pas besoin de prendre
tant de précautions!
--Pourquoi cela? dit le major.
--Parce que les gauchos sont des paysans inoffensifs.
--Vous croyez, Paganel?
--Sans doute, ceux-ci nous ont pris pour des voleurs et ils se
sont enfuis.
--Je crois plutôt qu’ils n’ont pas osé nous attaquer, répondit
Glenarvan, très vexé de n’avoir pu communiquer avec ces indigènes,
quels qu’ils fussent.
--C’est mon avis, dit le major, car, si je ne me trompe, loin
d’être inoffensifs, les gauchos sont, au contraire, de francs et
redoutables bandits.
--Par exemple!» s’écria Paganel.
Et il se mit à discuter vivement cette thèse ethnologique, si
vivement même, qu’il trouva moyen d’émouvoir le major, et s’attira
cette répartie peu habituelle dans les discussions de Mac Nabbs:
«Je crois que vous avez tort, Paganel.
--Tort? Répliqua le savant.
--Oui. Thalcave lui-même a pris ces indiens pour des voleurs, et
Thalcave sait à quoi s’en tenir.
--Eh bien, Thalcave s’est trompé cette fois, riposta Paganel avec
une certaine aigreur. Les gauchos sont des agriculteurs, des
pasteurs, pas autre chose, et moi-même, je l’ai écrit dans une
brochure assez remarquée sur les indigènes des pampas.
--Eh bien, vous avez commis une erreur, Monsieur Paganel.
--Moi, une erreur, Monsieur Mac Nabbs?
--Par distraction, si vous voulez, répliqua le major en
insistant, et vous en serez quitte pour faire quelques errata à
votre prochaine édition.»
Paganel, très mortifié d’entendre discuter et même plaisanter ses
connaissances géographiques, sentit la mauvaise humeur le gagner.
«Sachez, monsieur, dit-il, que mes livres n’ont pas besoin
d’errata de cette espèce!
--Si! à cette occasion, du moins, riposta Mac Nabbs.
--Monsieur, je vous trouve taquin aujourd’hui! répartit Paganel.
--Et moi, je vous trouve aigre!» riposta le major.
La discussion prenait, on le voit, des proportions inattendues, et
sur un sujet qui, certes, n’en valait pas la peine. Glenarvan
jugea à propos d’intervenir.
«Il est certain, dit-il, qu’il y a d’un côté taquinerie et de
l’autre aigreur, ce qui m’étonne de votre part à tous deux.»
Le patagon, sans comprendre le sujet de la querelle, avait
facilement deviné que les deux amis se disputaient. Il se mit à
sourire et dit tranquillement:
«C’est le vent du nord.
--Le vent du nord! s’écria Paganel. Qu’est-ce que le vent du nord
a à faire dans tout ceci?
--Eh! c’est cela même, répondit Glenarvan, c’est le vent du nord
qui est la cause de votre mauvaise humeur! J’ai entendu dire qu’il
irritait particulièrement le système nerveux dans le sud de
l’Amérique.
--Par saint Patrick, Edward, vous avez raison! dit le major, et
il partit d’un éclat de rire.
Mais Paganel, vraiment monté, ne voulut pas démordre de la
discussion, et il se rabattit sur Glenarvan, dont l’intervention
lui parut un peu trop plaisante.
«Ah! vraiment, -mylord-, dit-il, j’ai le système nerveux irrité?
--Oui, Paganel, c’est le vent du nord, un vent qui fait commettre
bien des crimes dans la pampa, comme la tramontane dans la
campagne de Rome!
--Des crimes! répartit le savant. J’ai l’air d’un homme qui veut
commettre des crimes?
--Je ne dis pas précisément cela.
--Dites tout de suite que je veux vous assassiner!
--Eh! répondit Glenarvan, qui riait sans pouvoir se contenir,
j’en ai peur. Heureusement que le vent du nord ne dure qu’un
jour!»
Tout le monde, à cette réponse, fit chorus avec Glenarvan. Alors
Paganel piqua des deux, et s’en alla en avant passer sa mauvaise
humeur. Un quart d’heure après, il n’y pensait plus.
À huit heures du soir, Thalcave ayant poussé une pointe en avant,
signala les -barrancas- du lac tant désiré. Un quart d’heure
après, la petite troupe descendait les berges du Salinas. Mais là
l’attendait une grave déception. Le lac était à sec.
Chapitre XVIII
-À la recherche d’une aiguade-
Le lac Salinas termine le chapelet de lagunes qui se rattachent
aux sierras Ventana et Guamini. De nombreuses expéditions venaient
autrefois de Buenos-Ayres y faire provision de sel, car ses eaux
contiennent du chlorure de sodium dans une remarquable proportion.
Mais alors, l’eau volatilisée par une chaleur ardente avait déposé
tout le sel qu’elle contenait en suspension, et le lac ne formait
plus qu’un immense miroir resplendissant.
Lorsque Thalcave annonça la présence d’un liquide potable au lac
Salinas il entendait parler des -rios- d’eau douce qui s’y
précipitent en maint endroit.
Mais, en ce moment, ses affluents étaient taris comme lui.
L’ardent soleil avait tout bu. De là, consternation générale,
quand la troupe altérée arriva sur les rives desséchées du
Salinas. Il fallait prendre un parti. Le peu d’eau conservée dans
les outres était à demi corrompue, et ne pouvait désaltérer. La
soif commençait à se faire cruellement sentir. La faim et la
fatigue disparaissaient devant cet impérieux besoin. Un «roukah»,
sorte de tente de cuir dressée dans un pli de terrain et
abandonnée des indigènes, servit de retraite aux voyageurs
épuisés, tandis que leurs chevaux, étendus sur les bords vaseux du
lac, broyaient avec répugnance les plantes marines et les roseaux
secs.
Lorsque chacun eut pris place dans le -roukah-, Paganel interrogea
Thalcave et lui demanda son avis sur ce qu’il convenait de faire.
Une conversation rapide, dont Glenarvan saisit quelques mots,
cependant, s’établit entre le géographe et l’indien. Thalcave
parlait avec calme. Paganel gesticulait pour deux.
Ce dialogue dura quelques minutes, et le patagon se croisa les
bras.
«Qu’a-t-il dit? demanda Glenarvan. J’ai cru comprendre qu’il
conseillait de nous séparer.
--Oui, en deux troupes, répondit Paganel. Ceux de nous dont les
chevaux, accablés de fatigue et de soif, peuvent à peine mettre un
pied devant l’autre, continueront tant bien que mal la route du
trente-septième parallèle. Les mieux montés, au contraire, les
devançant sur cette route, iront reconnaître la rivière Guamini,
qui se jette dans le lac San-Lucas, à trente et un milles d’ici.
Si l’eau s’y trouve en quantité suffisante, ils attendront leurs
compagnons sur les bords de la Guamini. Si l’eau manque, ils
reviendront au-devant d’eux pour leur épargner un voyage inutile.
--Et alors? demanda Tom Austin.
--Alors, il faudra se résoudre à descendre pendant soixante-quinze
milles vers le sud, jusqu’aux premières ramifications de la
sierra Ventana, où les rivières sont nombreuses.
--L’avis est bon, répondit Glenarvan, et nous le suivrons sans
retard. Mon cheval n’a pas encore trop souffert du manque d’eau,
et j’offre d’accompagner Thalcave.
--Oh! -Mylord-, emmenez-moi, dit Robert, comme s’il se fût agi
d’une partie de plaisir.
--Mais pourras-tu nous suivre, mon enfant?
--Oui! J’ai une bonne bête qui ne demande pas mieux que d’aller
en avant. Voulez-vous... -Mylord-?... Je vous en prie.
--Viens donc, mon garçon, dit Glenarvan, enchanté de ne pas se
séparer de Robert. À nous trois, ajouta-t-il, nous serons bien
maladroits si nous ne découvrons pas quelque aiguade fraîche et
limpide.
--Eh bien, et moi? dit Paganel.
--Oh! Vous, mon cher Paganel, répondit le major, vous resterez
avec le détachement de réserve. Vous connaissez trop bien le
trente-septième parallèle, et la rivière Guamini et la pampa tout
entière pour nous abandonner. Ni Mulrady, ni Wilson, ni moi, nous
ne sommes capables de rejoindre Thalcave à son rendez-vous, tandis
que nous marcherons avec confiance sous la bannière du brave
Jacques Paganel.
--Je me résigne, répondit le géographe, très flatté d’obtenir un
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