--Cela est probable, répondit le major.
--Et si l’on vous priait d’aller vous poster à l’affût malgré le
froid et la nuit, vous iriez sans faire une réflexion?
--Évidemment, et pour peu que cela vous plaise...»
Les compagnons de Mac Nabbs n’avaient pas eu le temps de le
remercier et d’enrayer son incessante obligeance, que des
hurlements lointains se firent entendre. Ils se prolongeaient
longuement. Ce n’étaient pas là des cris d’animaux isolés, mais
ceux d’un troupeau qui s’approchait avec rapidité.
La providence, après avoir fourni la cahute, voulait-elle donc
offrir le souper? Ce fut la réflexion du géographe. Mais Glenarvan
rabattit un peu de sa joie en lui faisant observer que les
quadrupèdes de la cordillère ne se rencontrent jamais sur une zone
si élevée.
«Alors, d’où vient ce bruit? dit Tom Austin. Entendez-vous comme
il s’approche!
--Une avalanche? dit Mulrady.
--Impossible! Ce sont de véritables hurlements, répliqua Paganel.
--Voyons, dit Glenarvan.
--Et voyons en chasseurs», répondit le major qui prit sa
carabine.
Tous s’élancèrent hors de la -casucha-. La nuit était venue,
sombre et constellée. La lune ne montrait pas encore le disque à
demi rongé de sa dernière phase.
Les sommets du nord et de l’est disparaissaient dans les ténèbres,
et le regard ne percevait plus que la silhouette fantastique de
quelques rocs dominants. Les hurlements, --des hurlements de
bêtes effarées, --redoublaient. Ils venaient de la partie
ténébreuse des cordillères. Que se passait-il?
Soudain, une avalanche furieuse arriva, mais une avalanche d’êtres
animés et fous de terreur. Tout le plateau sembla s’agiter. De ces
animaux, il en venait des centaines, des milliers peut-être, qui,
malgré la raréfaction de l’air, produisaient un vacarme
assourdissant. Étaient-ce des bêtes fauves de la pampa ou
seulement une troupe de lamas et de vigognes? Glenarvan, Mac
Nabbs, Robert, Austin, les deux matelots, n’eurent que le temps de
se jeter à terre, pendant que ce tourbillon vivant passait à
quelques pieds au-dessus d’eux.
Paganel, qui, en sa qualité de nyctalope, se tenait debout pour
mieux voir, fut culbuté en un clin d’œil.
En ce moment la détonation d’une arme à feu éclata.
Le major avait tiré au jugé. Il lui sembla qu’un animal tombait à
quelques pas de lui, tandis que toute la bande, emportée par son
irrésistible élan et redoublant ses clameurs, disparaissait sur
les pentes éclairées par la réverbération du volcan.
«Ah! Je les tiens, dit une voix, --la voix de Paganel.
--Et que tenez-vous? demanda Glenarvan.
--Mes lunettes, parbleu! C’est bien le moins qu’on perde ses
lunettes dans une pareille bagarre!
--Vous n’êtes pas blessé?...
--Non, un peu piétiné. Mais par qui?
--Par ceci», répondit le major, en traînant après lui l’animal
qu’il avait abattu.
Chacun se hâta de regagner la cahute, et à la lueur du foyer on
examina le «coup de fusil» de Mac Nabbs.
C’était une jolie bête, ressemblant à un petit chameau sans bosse;
elle avait la tête fine, le corps aplati, les jambes longues et
grêles, le poil fin, le pelage café au lait, et le dessous du
ventre tacheté de blanc. À peine Paganel l’eut-il regardée, qu’il
s’écria:
«C’est un guanaque!
--Qu’est-ce que c’est qu’un guanaque? demanda Glenarvan.
--Une bête qui se mange, répondit Paganel.
--Et c’est bon?
--Savoureux. Un mets de l’olympe. Je savais bien que nous
aurions de la viande fraîche pour souper. Et quelle viande! Mais
qui va découper l’animal?
--Moi, dit Wilson.
--Bien, je me charge de le faire griller, répliqua Paganel.
--Vous êtes donc cuisinier, Monsieur Paganel? dit Robert.
--Parbleu, mon garçon, puisque je suis français! Dans un français
il y a toujours un cuisinier.»
Cinq minutes après, Paganel déposa de larges tranches de venaison
sur les charbons produits par la racine de -llaretta-. Dix minutes
plus tard, il servit à ses compagnons cette viande fort
appétissante sous le nom de «filets de guanaque».
Personne ne fit de façons, et chacun y mordit à pleines dents.
Mais, à la grande stupéfaction du géographe, une grimace générale,
accompagnée d’un «pouah» unanime, accueillit la première bouchée.
«C’est horrible! dit l’un.
--Ce n’est pas mangeable!» répliqua l’autre.
Le pauvre savant, quoi qu’il en eût, dut convenir que cette
grillade ne pouvait être acceptée, même par des affamés. On
commençait donc à lui lancer quelques plaisanteries, qu’il
entendait parfaitement, du reste, et à dauber son «mets de
l’olympe»; lui-même cherchait la raison pour laquelle cette chair
de guanaque, véritablement bonne et très estimée, était devenue
détestable entre ses mains, quand une réflexion subite traversa
son cerveau.
«J’y suis, s’écria-t-il! Eh parbleu! J’y suis, j’ai trouvé!
--Est-ce que c’est de la viande trop avancée? demanda
tranquillement Mac Nabbs.
--Non, major intolérant, mais de la viande qui a trop marché!
Comment ai-je pu oublier cela?
--Que voulez-vous dire? Monsieur Paganel, demanda Tom Austin.
--Je veux dire que le guanaque n’est bon que lorsqu’il a été tué
au repos; si on le chasse longtemps, s’il fournit une longue
course, sa chair n’est plus mangeable. Je puis donc affirmer au
goût que cet animal venait de loin, et par conséquent le troupeau
tout entier.
--Vous êtes certain de ce fait? dit Glenarvan.
--Absolument certain.
--Mais quel événement, quel phénomène a pu effrayer ainsi ces
animaux et les chasser à l’heure où ils devraient être
paisiblement endormis dans leur gîte?
--À cela, mon cher Glenarvan, dit Paganel, il m’est impossible de
vous répondre. Si vous m’en croyez, allons dormir sans en chercher
plus long. Pour mon compte, je meurs de sommeil. Dormons-nous,
major?
--Dormons, Paganel.»
Sur ce, chacun s’enveloppa de son -poncho-, le feu fut ravivé pour
la nuit, et bientôt dans tous les tons et sur tous les rythmes
s’élevèrent des ronflements formidables, au milieu desquels la
basse du savant géographe soutenait l’édifice harmonique.
Seul, Glenarvan ne dormit pas. De secrètes inquiétudes le tenaient
dans un état de fatigante insomnie. Il songeait involontairement à
ce troupeau fuyant dans une direction commune, à son effarement
inexplicable. Les guanaques ne pouvaient être poursuivis par des
bêtes fauves.
À cette hauteur, il n’y en a guère, et de chasseurs encore moins.
Quelle terreur les précipitait donc vers les abîmes de l’Antuco,
et quelle en était la cause? Glenarvan avait le pressentiment d’un
danger prochain.
Cependant, sous l’influence d’un demi-assoupissement, ses idées se
modifièrent peu à peu, et les craintes firent place à l’espérance.
Il se vit au lendemain, dans la plaine des Andes. Là devaient
commencer véritablement ses recherches, et le succès n’était peut-être
pas loin. Il songea au capitaine Grant, à ses deux matelots
délivrés d’un dur esclavage.
Ces images passaient rapidement devant son esprit, à chaque
instant distrait par un pétillement du feu, une étincelle
crépitant dans l’air, une flamme vivement oxygénée qui éclairait
la face endormie de ses compagnons, et agitait quelque ombre
fuyante sur les murs de la -casucha-. Puis, ses pressentiments
revenaient avec plus d’intensité. Il écoutait vaguement les bruits
extérieurs, difficiles à expliquer sur ces cimes solitaires?
À un certain moment, il crut surprendre des grondements éloignés,
sourds, menaçants, comme les roulements d’un tonnerre qui ne
viendrait pas du ciel. Or, ces grondements ne pouvaient appartenir
qu’à un orage déchaîné sur les flancs de la montagne, à quelques
milles pieds au-dessous de son sommet.
Glenarvan voulut constater le fait, et sortit.
La lune se levait alors. L’atmosphère était limpide et calme. Pas
un nuage, ni en haut, ni en bas. Çà et là, quelques reflets
mobiles des flammes de l’Antuco. Nul orage, nul éclair. Au zénith
étincelaient des milliers d’étoiles. Pourtant les grondements
duraient toujours: ils semblaient se rapprocher et courir à
travers la chaîne des Andes. Glenarvan rentra plus inquiet, se
demandant quel rapport existait entre ces ronflements souterrains
et la fuite des guanaques. Y avait-il là un effet et une cause? Il
regarda sa montre, qui marquait deux heures du matin.
Cependant, n’ayant point la certitude d’un danger immédiat, il
n’éveilla pas ses compagnons, que la fatigue tenait pesamment
endormis, et il tomba lui-même dans une lourde somnolence qui dura
plusieurs heures.
Tout d’un coup, de violents fracas le remirent sur pied. C’était
un assourdissant vacarme, comparable au bruit saccadé que feraient
d’innombrables caissons d’artillerie roulant sur un pavé sonore.
Soudain Glenarvan sentit le sol manquer à ses pieds; il vit la
-casucha- osciller et s’entr’ouvrir.
«Alerte!» s’écria-t-il.
Ses compagnons, tous réveillés et renversés pêle-mêle, étaient
entraînés sur une pente rapide.
Le jour se levait alors, et la scène était effrayante. La forme
des montagnes changeait subitement: les cônes se tronquaient; les
pics chancelants disparaissaient comme si quelque trappe
s’entr’ouvrait sous leur base. Par suite d’un phénomène
particulier aux cordillères, un massif, large de plusieurs milles,
se déplaçait tout entier et glissait vers la plaine.
«Un tremblement de terre!» s’écria Paganel.
Il ne se trompait pas. C’était un de ces cataclysmes fréquents sur
la lisière montagneuse du Chili, et précisément dans cette région
où Copiapo a été deux fois détruit, et Santiago renversé quatre
fois en quatorze ans. Cette portion du globe est travaillée par
les feux de la terre, et les volcans de cette chaîne d’origine
récente n’offrent que d’insuffisantes soupapes à la sortie des
vapeurs souterraines. De là ces secousses incessantes, connues
sous le nom de «tremblores».
Cependant, ce plateau auquel se cramponnaient sept hommes
accrochés à des touffes de lichen, étourdis, épouvantés, glissait
avec la rapidité d’un express, c’est-à-dire une vitesse de
cinquante milles à l’heure. Pas un cri n’était possible, pas un
mouvement pour fuir ou s’enrayer. On n’aurait pu s’entendre. Les
roulements intérieurs, le fracas des avalanches, le choc des
masses de granit et de basalte, les tourbillons d’une neige
pulvérisée, rendaient toute communication impossible. Tantôt, le
massif dévalait sans heurts ni cahots; tantôt, pris d’un mouvement
de tangage et de roulis comme le pont d’un navire secoué par la
houle, côtoyant des gouffres dans lesquels tombaient des morceaux
de montagne, déracinant les arbres séculaires, il nivelait avec la
précision d’une faux immense toutes les saillies du versant
oriental.
Que l’on songe à la puissance d’une masse pesant plusieurs
milliards de tonnes, lancée avec une vitesse toujours croissante
sous un angle de cinquante degrés.
Ce que dura cette chute indescriptible, nul n’aurait pu l’évaluer.
À quel abîme elle devait aboutir, nul n’eût osé le prévoir. Si
tous étaient là, vivants, ou si l’un d’eux gisait déjà au fond
d’un abîme, nul encore n’aurait pu le dire. Étouffés par la
vitesse de la course, glacés par l’air froid qui les pénétrait,
aveuglés par les tourbillons de neige, ils haletaient, anéantis,
presque inanimés, et ne s’accrochaient aux rocs que par un suprême
instinct de conservation.
Tout d’un coup, un choc d’une incomparable violence les arracha de
leur glissant véhicule. Ils furent lancés en avant et roulèrent
sur les derniers échelons de la montagne. Le plateau s’était
arrêté net.
Pendant quelques minutes, nul ne bougea. Enfin, l’un se releva
étourdi du coup, mais ferme encore, --le major. Il secoua la
poussière qui l’aveuglait, puis il regarda autour de lui. Ses
compagnons, étendus dans un cercle restreint, comme les grains de
plomb d’un fusil qui ont fait balle, étaient renversés les uns sur
les autres.
Le major les compta. Tous, moins un, gisaient sur le sol. Celui
qui manquait, c’était Robert Grant.
Chapitre XIV
-Le coup de fusil de la providence-
Le versant oriental de la cordillère des Andes est fait de longues
pentes qui vont se perdre insensiblement à la plaine, sur laquelle
une portion du massif s’était subitement arrêtée. Dans cette
contrée nouvelle, tapissée de pâturages épais, hérissée d’arbres
magnifiques, un nombre incalculable de ces pommiers plantés au
temps de la conquête étincelaient de fruits dorés et formaient des
forêts véritables. C’était un coin de l’opulente Normandie jeté
dans les régions platéennes, et, en toute autre circonstance,
l’œil d’un voyageur eût été frappé de cette transition subite du
désert à l’oasis, des cimes neigeuses aux prairies verdoyantes, de
l’hiver à l’été.
Le sol avait repris, d’ailleurs, une immobilité absolue. Le
tremblement de terre s’était apaisé, et sans doute les forces
souterraines exerçaient plus loin leur action dévastatrice, car la
chaîne des Andes est toujours en quelque endroit agitée ou
tremblante. Cette fois, la commotion avait été d’une violence
extrême. La ligne des montagnes se trouvait entièrement modifiée.
Un panorama nouveau de cimes, de crêtes et de pics se découpait
sur le fond bleu du ciel, et le guide des pampas y eût en vain
cherché ses points de repère accoutumés.
Une admirable journée se préparait; les rayons du soleil, sorti de
son lit humide du Pacifique, glissaient sur les plaines argentines
et se plongeaient déjà dans les flots de l’autre océan. Il était
huit heures du matin.
Lord Glenarvan et ses compagnons, ranimés par les soins du major,
revinrent peu à peu à la vie. En somme, ils avaient subi un
étourdissement effroyable, mais rien de plus. La cordillère était
descendue, et ils n’auraient eu qu’à s’applaudir d’un moyen de
locomotion dont la nature avait fait tous les frais, si l’un
d’eux, le plus faible, un enfant, Robert Grant, n’eût manqué à
l’appel.
Chacun l’aimait, ce courageux garçon, Paganel qui s’était
particulièrement attaché à lui, le major malgré sa froideur, tous,
et surtout Glenarvan.
Ce dernier, quand il apprit la disparition de Robert, fut
désespéré. Il se représentait le pauvre enfant englouti dans
quelque abîme, et appelant d’une voix inutile celui qu’il nommait
son second père.
«Mes amis, mes amis, dit-il en retenant à peine ses larmes, il
faut le chercher, il faut le retrouver! Nous ne pouvons
l’abandonner ainsi! Pas une vallée, pas un précipice, pas un abîme
qui ne doive être fouillé jusqu’au fond! on m’attachera par une
corde! on m’y descendra! Je le veux, vous m’entendez! Je le veux!
Fasse le ciel que Robert respire encore! Sans lui, comment
oserions-nous retrouver son père, et de quel droit sauver le
capitaine Grant, si son salut a coûté la vie à son enfant!»
Les compagnons de Glenarvan l’écoutaient sans répondre; ils
sentaient qu’il cherchait dans leur regard quelque lueur
d’espérance, et ils baissaient les yeux.
«Eh bien, reprit Glenarvan, vous m’avez entendu! Vous vous taisez!
Vous n’espérez plus rien! Rien!»
Il y eut quelques instants de silence; puis, Mac Nabbs prit la
parole et dit:
«Qui de vous, mes amis, se rappelle à quel instant Robert a
disparu?»
À cette demande, aucune réponse ne fut faite.
«Au moins, reprit le major, vous me direz près de qui se trouvait
l’enfant pendant la descente de la cordillère?
--Près de moi, répondit Wilson.
--Eh bien, jusqu’à quel moment l’as-tu vu près de toi? Rappelle
tes souvenirs. Parle.
--Voici tout ce dont je me souviens, répondit Wilson. Robert
Grant était encore à mes côtés, la main crispée à une touffe de
lichen, moins de deux minutes avant le choc qui a terminé notre
descente.
--Moins de deux minutes! Fais bien attention, Wilson, les minutes
ont dû te paraître longues!
--Ne te trompes-tu pas?
--Je ne crois pas me tromper... C’est bien cela... Moins de deux
minutes!
--Bon! dit Mac Nabbs. Et Robert se trouvait-il placé à ta gauche
ou à ta droite?
--À ma gauche. Je me rappelle que son -poncho- fouettait ma
figure.
--Et toi, par rapport à nous, tu étais placé?...
--Également sur la gauche.
--Ainsi, Robert n’a pu disparaître que de ce côté, dit le major,
se tournant vers la montagne et indiquant sa droite. J’ajouterai
qu’en tenant compte du temps écoulé depuis sa disparition,
l’enfant doit être tombé sur la partie de la montagne comprise
entre le sol et deux milles de hauteur. C’est là qu’il faut le
chercher, en nous partageant les différentes zones, et c’est là
que nous le retrouverons.»
Pas une parole ne fut ajoutée. Les six hommes, gravissant les
pentes de la cordillère, s’échelonnèrent sur sa croupe à diverses
hauteurs et commencèrent leur exploration. Ils se maintenaient
constamment à droite de la ligne de descente, fouillant les
moindres fissures, descendant au fond des précipices comblés en
partie par les débris du massif, et plus d’un en sortit les
vêtements en lambeaux, les pieds et les mains ensanglantés, après
avoir exposé sa vie. Toute cette portion des Andes, sauf quelques
plateaux inaccessibles, fut scrupuleusement fouillée pendant de
longues heures, sans qu’aucun de ces braves gens songeât à prendre
du repos. Vaines recherches.
L’enfant avait trouvé non seulement la mort dans la montagne, mais
aussi un tombeau dont la pierre, faite de quelque roc énorme,
s’était à jamais refermée sur lui.
Vers une heure, Glenarvan et ses compagnons, brisés, anéantis, se
retrouvaient au fond de la vallée.
Glenarvan était en proie à une douleur violente; il parlait à
peine, et de ses lèvres sortaient ces seuls mots entrecoupés de
soupirs:
«Je ne m’en irai pas! Je ne m’en irai pas!»
Chacun comprit cette obstination devenue une idée fixe, et la
respecta.
«Attendons, dit Paganel au major et à Tom Austin. Prenons quelque
repos, et réparons nos forces. Nous en avons besoin, soit pour
recommencer nos recherches, soit pour continuer notre route.
--Oui, répondit Mac Nabbs, et restons, puisque Edward veut
demeurer! Il espère. Mais qu’espère-t-il?
--Dieu le sait, dit Tom Austin.
--Pauvre Robert!» répondit Paganel en s’essuyant les yeux.
Les arbres poussaient en grand nombre dans la vallée.
Le major choisit un groupe de hauts caroubiers, sous lesquels il
fit établir un campement provisoire.
Quelques couvertures, les armes, un peu de viande séchée et du
riz, voilà ce qui restait aux voyageurs. Un -rio- coulait non
loin, qui fournit une eau encore troublée par l’avalanche. Mulrady
alluma du feu sur l’herbe, et bientôt il offrit à son maître une
boisson chaude et réconfortante. Mais Glenarvan la refusa et
demeura étendu sur son -poncho- dans une profonde prostration.
La journée se passa ainsi. La nuit vint, calme et tranquille comme
la nuit précédente. Pendant que ses compagnons demeuraient
immobiles, quoique inassoupis, Glenarvan remonta les pentes de la
cordillère. Il prêtait l’oreille, espérant toujours qu’un dernier
appel parviendrait jusqu’à lui. Il s’aventura loin, haut, seul,
collant son oreille contre terre, écoutant et comprimant les
battements de son cœur, appelant d’une voix désespérée.
Pendant toute la nuit, le pauvre lord erra dans la montagne.
Tantôt Paganel, tantôt le major le suivaient, prêts à lui porter
secours sur les crêtes glissantes et au bord des gouffres où
l’entraînait son inutile imprudence. Mais ses derniers efforts
furent stériles, et à ces cris mille fois jetés de «Robert!
Robert!» l’écho seul répondit en répétant ce nom regretté.
Le jour se leva. Il fallut aller chercher Glenarvan sur les
plateaux éloignés, et, malgré lui, le ramener au campement. Son
désespoir était affreux. Qui eût osé lui parler de départ et lui
proposer de quitter cette vallée funeste? Cependant, les vivres
manquaient. Non loin devaient se rencontrer les guides argentins
annoncés par le muletier, et les chevaux nécessaires à la
traversée des pampas. Revenir sur ses pas offrait plus de
difficultés que marcher en avant. D’ailleurs, c’était à l’océan
Atlantique que rendez-vous avait été donné au -Duncan-. Toutes les
raisons graves ne permettaient pas un plus long retard, et, dans
l’intérêt de tous, l’heure de partir ne pouvait être reculée.
Ce fut Mac Nabbs qui tenta d’arracher Glenarvan à sa douleur.
Longtemps il parla sans que son ami parût l’entendre. Glenarvan
secouait la tête.
Quelques mots, cependant, entr’ouvrirent ses lèvres.
«Partir? dit-il.
--Oui! Partir.
--Encore une heure!
--Oui, encore une heure», répondit le digne major.
Et, l’heure écoulée, Glenarvan demanda en grâce qu’une autre heure
lui fût accordée. On eût dit un condamné implorant une
prolongation d’existence.
Ce fut ainsi jusqu’à midi environ. Alors Mac Nabbs, de l’avis de
tous, n’hésita plus, et dit à Glenarvan qu’il fallait partir, et
que d’une prompte résolution dépendait la vie de ses compagnons.
«Oui! oui! répondit Glenarvan. Partons! partons!»
Mais, en parlant ainsi, ses yeux se détournaient de Mac Nabbs; son
regard fixait un point noir dans les airs. Soudain, sa main se
leva et demeura immobile comme si elle eût été pétrifiée.
«Là! Là, dit-il, voyez! Voyez!»
Tous les regards se portèrent vers le ciel, et dans la direction
si impérieusement indiquée. En ce moment, le point noir
grossissait visiblement. C’était un oiseau qui planait à une
hauteur incommensurable.
«Un condor, dit Paganel.
--Oui, un condor, répondit Glenarvan. Qui sait? Il vient! Il
descend! Attendons!»
Qu’espérait Glenarvan? Sa raison s’égarait-elle?
«Qui sait?» avait-il dit.
Paganel ne s’était pas trompé. Le condor devenait plus visible
d’instants en instants. Ce magnifique oiseau, jadis révéré des
incas, est le roi des Andes méridionales. Dans ces régions, il
atteint un développement extraordinaire.
Sa force est prodigieuse, et souvent il précipite des bœufs au
fond des gouffres. Il s’attaque aux moutons, aux chevaux, aux
jeunes veaux errants par les plaines, et les enlève dans ses
serres à de grandes hauteurs. Il n’est pas rare qu’il plane à
vingt mille pieds au-dessus du sol, c’est-à-dire à cette limite
que l’homme ne peut pas franchir. De là, invisible aux meilleures
vues, ce roi des airs promène un regard perçant sur les régions
terrestres, et distingue les plus faibles objets avec une
puissance de vision qui fait l’étonnement des naturalistes.
Qu’avait donc vu ce condor? Un cadavre, celui de Robert Grant!»
Qui sait?» répétait Glenarvan, sans le perdre du regard. L’énorme
oiseau s’approchait, tantôt planant, tantôt tombant avec la
vitesse des corps inertes abandonnés dans l’espace. Bientôt il
décrivit des cercles d’un large rayon, à moins de cent toises du
sol. On le distinguait parfaitement. Il mesurait plus de quinze
pieds d’envergure. Ses ailes puissantes le portaient sur le fluide
aérien presque sans battre, car c’est le propre des grands oiseaux
de voler avec un calme majestueux, tandis que pour les soutenir
dans l’air il faut aux insectes mille coups d’ailes par seconde.
Le major et Wilson avaient saisi leur carabine, Glenarvan les
arrêta d’un geste. Le condor enlaçait dans les replis de son vol
une sorte de plateau inaccessible situé à un quart de mille sur
les flancs de la cordillère. Il tournait avec une rapidité
vertigineuse, ouvrant, refermant ses redoutables serres, et
secouant sa crête cartilagineuse.
«C’est là! Là!» s’écria Glenarvan.
Puis, soudain, une pensée traversa son esprit.
«Si Robert est encore vivant! s’écria-t-il en poussant une
exclamation terrible, cet oiseau... Feu! Mes amis! Feu!»
Mais il était trop tard. Le condor s’était dérobé derrière de
hautes saillies de roc. Une seconde s’écoula, une seconde que
l’aiguille dut mettre un siècle à battre! Puis l’énorme oiseau
reparut pesamment chargé et s’élevant d’un vol plus lourd.
Un cri d’horreur se fit entendre. Aux serres du condor un corps
inanimé apparaissait suspendu et ballotté, celui de Robert Grant.
L’oiseau l’enlevait par ses vêtements et se balançait dans les
airs à moins de cent cinquante pieds au-dessus du campement; il
avait aperçu les voyageurs, et, cherchant à s’enfuir avec sa
lourde proie, il battait violemment de l’aile les couches
atmosphériques.
«Ah! s’écria Glenarvan, que le cadavre de Robert se brise sur ces
rocs, plutôt que de servir...»
Il n’acheva pas, et, saisissant la carabine de Wilson, il essaya
de coucher en joue le condor.
Mais son bras tremblait. Il ne pouvait fixer son arme. Ses yeux se
troublaient.
«Laissez-moi faire», dit le major.
Et l’œil calme, la main assurée, le corps immobile, il visa
l’oiseau qui se trouvait déjà à trois cents pieds de lui.
Mais il n’avait pas encore pressé la gâchette de sa carabine,
qu’une détonation retentit dans le fond de la vallée; une fumée
blanche fusa entre deux masses de basalte, et le condor, frappé à
la tête, tomba peu à peu en tournoyant, soutenu par ses grandes
ailes déployées qui formaient parachute. Il n’avait pas lâché sa
proie, et ce fut avec une certaine lenteur qu’il s’affaissa sur le
sol, à dix pas des berges du ruisseau.
«À nous! à nous!» dit Glenarvan.
Et sans chercher d’où venait ce coup de fusil providentiel, il se
précipita vers le condor. Ses compagnons le suivirent en courant.
Quand ils arrivèrent, l’oiseau était mort, et le corps de Robert
disparaissait sous ses larges ailes. Glenarvan se jeta sur le
cadavre de l’enfant, l’arracha aux serres de l’oiseau, l’étendit
sur l’herbe, et pressa de son oreille la poitrine de ce corps
inanimé.
Jamais plus terrible cri de joie ne s’échappa de lèvres humaines,
qu’à ce moment où Glenarvan se releva en répétant:
«Il vit! Il vit encore!»
En un instant, Robert fut dépouillé de ses vêtements, et sa figure
baignée d’eau fraîche. Il fit un mouvement, il ouvrit les yeux, il
regarda, il prononça quelques paroles, et ce fut pour dire:
«Ah! vous, -mylord-... Mon père!...»
Glenarvan ne put répondre; l’émotion l’étouffait, et,
s’agenouillant, il pleura près de cet enfant si miraculeusement
sauvé.
Chapitre XV
-L’espagnol de Jacques Paganel-
Après l’immense danger auquel il venait d’échapper, Robert en
courut un autre, non moins grand, celui d’être dévoré de caresses.
Quoiqu’il fût bien faible encore, pas un de ces braves gens ne
résista au désir de le presser sur son cœur. Il faut croire que
ces bonnes étreintes ne sont pas fatales aux malades, car l’enfant
n’en mourut pas. Au contraire.
Mais après le sauvé, on pensa au sauveur, et ce fut naturellement
le major qui eut l’idée de regarder autour de lui. À cinquante pas
du -rio-, un homme d’une stature très élevée se tenait immobile
sur un des premiers échelons de la montagne. Un long fusil
reposait à ses pieds. Cet homme, subitement apparu, avait les
épaules larges, les cheveux longs et rattachés avec des cordons de
cuir. Sa taille dépassait six pieds. Sa figure bronzée était rouge
entre les yeux et la bouche, noire à la paupière inférieure, et
blanche au front. Vêtu à la façon des patagons des frontières,
l’indigène portait un splendide manteau décoré d’arabesques
rouges, fait avec le dessous du cou et des jambes d’un guanaque,
cousu de tendons d’autruche, et dont la laine soyeuse était
retournée à l’extérieur. Sous son manteau s’appliquait un vêtement
de peau de renard serré à la taille, et qui par devant se
terminait en pointe. À sa ceinture pendait un petit sac renfermant
les couleurs qui lui servaient à peindre son visage. Ses bottes
étaient formées d’un morceau de cuir de bœuf, et fixées à la
cheville par des courroies croisées régulièrement.
La figure de ce patagon était superbe et dénotait une réelle
intelligence, malgré le bariolage qui la décorait. Il attendait
dans une pose pleine de dignité. À le voir immobile et grave sur
son piédestal de rochers, on l’eût pris pour la statue du sang-froid.
Le major, dès qu’il l’eut aperçu, le montra à Glenarvan, qui
courut à lui. Le patagon fit deux pas en avant. Glenarvan prit sa
main et la serra dans les siennes. Il y avait dans le regard du
lord, dans l’épanouissement de sa figure, dans toute sa
physionomie un tel sentiment de reconnaissance, une telle
expression de gratitude, que l’indigène ne put s’y tromper. Il
inclina doucement la tête, et prononça quelques paroles que ni le
major ni son ami ne purent comprendre.
Alors, le patagon, après avoir regardé attentivement les
étrangers, changea de langage; mais, quoi qu’il fît, ce nouvel
idiome ne fut pas plus compris que le premier. Cependant,
certaines expressions dont se servit l’indigène frappèrent
Glenarvan. Elles lui parurent appartenir à la langue espagnole,
dont il connaissait quelques mots usuels.
«-Espanol?-» dit-il.
Le patagon remua la tête de haut en bas, mouvement alternatif qui
a la même signification affirmative chez tous les peuples.
«Bon, fit le major, voilà l’affaire de notre ami Paganel. Il est
heureux qu’il ait eu l’idée d’apprendre l’espagnol!»
On appela Paganel. Il accourut aussitôt, et salua le Patagon avec
une grâce toute française, à laquelle celui-ci n’entendit
probablement rien. Le savant géographe fut mis au courant de la
situation.
«Parfait», dit-il.
Et, ouvrant largement la bouche afin de mieux articuler, il dit:
«-Vos sois un homem de bem!-»
L’indigène tendit l’oreille, et ne répondit rien.
«Il ne comprend pas, dit le géographe.
--Peut-être n’accentuez-vous pas bien? Répliqua le major.
--C’est juste. Diable d’accent!»
Et de nouveau Paganel recommença son compliment.
Il obtint le même succès.
«Changeons de phrase», dit-il, et, prononçant avec une lenteur
magistrale, il fit entendre ces mots:
«-Sem duvida, um patagâo-.»
L’autre resta muet comme devant.
«-Dizeime!-» ajouta Paganel.
Le patagon ne répondit pas davantage.
«-Vos compriendeis?-» cria Paganel si violemment qu’il faillit
s’en rompre les cordes vocales.
Il était évident que l’indien ne comprenait pas, car il répondit,
mais en espagnol:
«-No comprendo-.»
Ce fut au tour de Paganel d’être ébahi, et il fit vivement aller
ses lunettes de son front à ses yeux, comme un homme agacé.
«Que je sois pendu, dit-il, si j’entends un mot de ce patois
infernal! C’est de l’araucanien, bien sûr!
--Mais non, répondit Glenarvan, cet homme a certainement répondu
en espagnol.»
Et se tournant vers le patagon:
«-Espanol?- répéta-t-il.
---Si, si!-» répondit l’indigène.
La surprise de Paganel devint de la stupéfaction.
Le major et Glenarvan se regardaient du coin de l’œil.
«Ah çà! Mon savant ami, dit le major, pendant qu’un demi-sourire
se dessinait sur ses lèvres, est-ce que vous auriez commis une de
ces distractions dont vous me paraissez avoir le monopole?
--Hein! fit le géographe en dressant l’oreille.
--Oui! Il est évident que ce patagon parle l’espagnol...
--Lui?
--Lui! Est-ce que, par hasard, vous auriez appris une autre
langue, en croyant étudier...»
Mac Nabbs n’acheva pas. Un «oh!» vigoureux du savant, accompagné
de haussements d’épaules, le coupa net.
«Major, vous allez un peu loin, dit Paganel d’un ton assez sec.
--Enfin, puisque vous ne comprenez pas! répondit Mac Nabbs.
--Je ne comprends pas, parce que cet indigène parle mal! répliqua
le géographe, qui commençait à s’impatienter.
--C’est-à-dire qu’il parle mal parce que vous ne comprenez pas,
riposta tranquillement le major.
--Mac Nabbs, dit alors Glenarvan, c’est là une supposition
inadmissible. Quelque distrait que soit notre ami Paganel, on ne
peut supposer que ses distractions aient été jusqu’à apprendre une
langue pour une autre!
--Alors, mon cher Edward, ou plutôt vous, mon brave Paganel,
expliquez-moi ce qui se passe ici.
--Je n’explique pas, répondit Paganel, je constate. Voici le
livre dans lequel je m’exerce journellement aux difficultés de la
langue espagnole! Examinez-le, major, et vous verrez si je vous en
impose!»
Ceci dit, Paganel fouilla dans ses nombreuses poches; après
quelques minutes de recherches, il en tira un volume en fort
mauvais état, et le présenta d’un air assuré.
Le major prit le livre et le regarda:
«Eh bien, quel est cet ouvrage? demanda-t-il.
--Ce sont les -Lusiades-, répondit Paganel, une admirable épopée,
qui...
--Les -Lusiades!- s’écria Glenarvan.
--Oui, mon ami, les -Lusiades- du grand Camoëns, ni plus ni
moins!
--Camoëns, répéta Glenarvan, mais, malheureux ami, Camoëns est un
portugais! C’est le portugais que vous apprenez depuis six
semaines!
--Camoëns! -Lusiades!- portugais!...»
Paganel ne put pas en dire davantage. Ses yeux se troublèrent sous
ses lunettes, tandis qu’un éclat de rire homérique éclatait à ses
oreilles, car tous ses compagnons étaient là qui l’entouraient.
Le patagon ne sourcillait pas; il attendait patiemment
l’explication d’un incident absolument incompréhensible pour lui.
«Ah! Insensé! Fou! dit enfin Paganel. Comment! Cela est ainsi? Ce
n’est point une invention faite à plaisir? J’ai fait cela, moi?
Mais c’est la confusion des langues, comme à Babel! Ah! Mes amis!
Mes amis! Partir pour les Indes et arriver au Chili! Apprendre
l’espagnol et parler le portugais, cela est trop fort, et si cela
continue, un jour il m’arrivera de me jeter par la fenêtre au lieu
de jeter mon cigare!»
À entendre Paganel prendre ainsi sa mésaventure, à voir sa comique
déconvenue, il était impossible de garder son sérieux. D’ailleurs,
il donnait l’exemple.
«Riez, mes amis! disait-il, riez de bon cœur! Vous ne rirez pas
tant de moi que j’en ris moi-même!»
Et il fit entendre le plus formidable éclat de rire qui soit
jamais sorti de la bouche d’un savant.
«Il n’en est pas moins vrai que nous sommes sans interprète, dit
le major.
--Oh! Ne vous désolez pas, répondit Paganel; le portugais et
l’espagnol se ressemblent tellement que je m’y suis trompé; mais
aussi, cette ressemblance me servira à réparer promptement mon
erreur, et avant peu je veux remercier ce digne patagon dans la
langue qu’il parle si bien.»
Paganel avait raison, car bientôt il put échanger quelques mots
avec l’indigène; il apprit même que le patagon se nommait
Thalcave, mot qui dans la langue araucanienne signifie «Le
Tonnant».
Ce surnom lui venait sans doute de son adresse à manier des armes
à feu.
Mais ce dont Glenarvan se félicita particulièrement, ce fut
d’apprendre que le patagon était guide de son métier, et guide des
pampas. Il y avait dans cette rencontre quelque chose de si
providentiel, que le succès de l’entreprise prit déjà la forme
d’un fait accompli, et personne ne mit plus en doute le salut du
capitaine Grant. Cependant, les voyageurs et le patagon étaient
retournés auprès de Robert.
Celui-ci tendit les bras vers l’indigène, qui, sans prononcer une
parole, lui mit la main sur la tête.
Il examina l’enfant et palpa ses membres endoloris.
Puis, souriant, il alla cueillir sur les bords du -rio- quelques
poignées de céleri sauvage dont il frotta le corps du malade. Sous
ce massage fait avec une délicatesse infinie, l’enfant sentit ses
forces renaître, et il fut évident que quelques heures de repos
suffiraient à le remettre.
On décida donc que cette journée et la nuit suivante se
passeraient au campement. Deux graves questions, d’ailleurs,
restaient à résoudre, touchant la nourriture et le transport.
Vivres et mulets manquaient également. Heureusement, Thalcave
était là. Ce guide, habitué à conduire les voyageurs le long des
frontières patagones, et l’un des plus intelligents -baqueanos- du
pays, se chargea de fournir à Glenarvan tout ce qui manquait à sa
petite troupe. Il lui offrit de le conduire à une «tolderia»
d’indiens, distante de quatre milles au plus, où se trouveraient
les choses nécessaires à l’expédition. Cette proposition fut faite
moitié par gestes, moitié en mots espagnols, que Paganel parvint à
comprendre. Elle fut acceptée.
Aussitôt, Glenarvan et son savant ami, prenant congé de leurs
compagnons, remontèrent le -rio- sous la conduite du patagon.
Ils marchèrent d’un bon pas pendant une heure et demie, et à
grandes enjambées, pour suivre le géant Thalcave. Toute cette
région andine était charmante et d’une opulente fertilité. Les
gras pâturages se succédaient l’un à l’autre, et eussent nourri
sans peine une armée de cent mille ruminants.
De larges étangs, liés entre eux par l’inextricable lacet des
-rios-, procuraient à ces plaines une verdoyante humidité. Des
cygnes à tête noire s’y ébattaient capricieusement et disputaient
l’empire des eaux à de nombreuses autruches qui gambadaient à
travers les llanos. Le monde des oiseaux était fort brillant, fort
bruyant aussi, mais d’une variété merveilleuse. Les «isacas»,
gracieuses tourterelles grisâtres au plumage strié de blanc, et
les cardinaux jaunes s’épanouissaient sur les branches d’arbres
comme des fleurs vivantes; les pigeons voyageurs traversaient
l’espace, tandis que toute la gent emplumée des moineaux, les
«chingolos», les «hilgueros» et les «monjitas», se poursuivant à
tire-d’aile, remplissaient l’air de cris pétillants.
Jacques Paganel marchait d’admiration en admiration; les
interjections sortaient incessamment de ses lèvres, à l’étonnement
du patagon, qui trouvait tout naturel qu’il y eût des oiseaux par
les airs, des cygnes sur les étangs et de l’herbe dans les
prairies. Le savant n’eut pas à regretter sa promenade, ni à se
plaindre de sa durée. Il se croyait à peine parti, que le
campement des indiens s’offrait à sa vue.
Cette -tolderia- occupait le fond d’une vallée étranglée entre les
contreforts des Andes. Là vivaient, sous des cabanes de
branchages, une trentaine d’indigènes nomades paissant de grands
troupeaux de vaches laitières, de moutons, de bœufs et de
chevaux. Ils allaient ainsi d’un pâturage à un autre, et
trouvaient la table toujours servie pour leurs convives à quatre
pattes.
Type hybride des races d’Araucans, de Pehuenches et d’Aucas, ces
ando-péruviens, de couleur olivâtre, de taille moyenne, de formes
massives, au front bas, à la face presque circulaire, aux lèvres
minces, aux pommettes saillantes, aux traits efféminés, à la
physionomie froide, n’eussent pas offert aux yeux d’un
anthropologiste le caractère des races pures.
C’étaient, en somme, des indigènes peu intéressants.
Mais Glenarvan en voulait à leur troupeau, non à eux. Du moment
qu’ils avaient des bœufs et des chevaux, il n’en demandait pas
davantage.
Thalcave se chargea de la négociation, qui ne fut pas longue. En
échange de sept petits chevaux de race argentine tout harnachés,
d’une centaine de livres de -charqui- ou viande séchée, de
quelques mesures de riz et d’outres de cuir pour l’eau, les
indiens, à défaut de vin ou de rhum, qu’ils eussent préféré,
acceptèrent vingt onces d’or, dont ils connaissaient parfaitement
la valeur. Glenarvan voulait acheter un huitième cheval pour le
patagon, mais celui-ci lui fit comprendre que c’était inutile.
Ce marché terminé, Glenarvan prit congé de ses nouveaux
«fournisseurs», suivant l’expression de Paganel, et il revint au
campement en moins d’une demi-heure. Son arrivée fut saluée par
des acclamations qu’il voulut bien rapporter à qui de droit,
c’est-à-dire aux vivres et aux montures.
Chacun mangea avec appétit. Robert prit quelques aliments; ses
forces lui étaient presque entièrement revenues.
La fin de la journée se passa dans un repos complet.
On parla un peu de tout, des chères absentes, du -Duncan-, du
capitaine John Mangles, de son brave équipage, d’Harry Grant, qui
n’était pas loin peut-être.
Quant à Paganel, il ne quittait pas l’indien; il se faisait
l’ombre de Thalcave. Il ne se sentait pas d’aise de voir un vrai
patagon, auprès duquel il eût passé pour un nain, un patagon qui
pouvait presque rivaliser avec cet empereur Maximin et ce nègre du
Congo vu par le savant Van Der Brock, hauts de huit pieds tous les
deux! Puis il assommait le grave indien de phrases espagnoles, et
celui-ci se laissait faire. Le géographe étudiait, sans livre
cette fois. On l’entendait articuler des mots retentissants à
l’aide du gosier, de la langue et des mâchoires.
«Si je n’attrape pas l’accent, répétait-il au major, il ne faudra
pas m’en vouloir! Mais qui m’eût dit qu’un jour ce serait un
patagon qui m’apprendrait l’espagnol?»
Chapitre XVI
-Le rio-Colorado-
Le lendemain 22 octobre, à huit heures, Thalcave donna le signal
du départ. Le sol argentin, entre le vingt-deuxième et le
quarante-deuxième degré, s’incline de l’ouest à l’est; les
voyageurs n’avaient plus qu’à descendre une pente douce jusqu’à la
mer.
Quand le patagon refusa le cheval que lui offrait Glenarvan,
celui-ci pensa qu’il préférait aller à pied, suivant l’habitude de
certains guides, et certes, ses longues jambes devaient lui rendre
la marche facile. Mais Glenarvan se trompait.
Au moment de partir, Thalcave siffla d’une façon particulière.
Aussitôt un magnifique cheval argentin, de superbe taille, sortit
d’un petit bois peu éloigné, et se rendit à l’appel de son maître.
L’animal était d’une beauté parfaite; sa couleur brune indiquait
une bête de fond, fière, courageuse et vive; il avait la tête
légère et finement attachée, les naseaux largement ouverts, l’œil
ardent, les jarrets larges, le garrot bien sorti, la poitrine
haute, les paturons longs, c’est-à-dire toutes les qualités qui
font la force et la souplesse. Le major, en parfait connaisseur,
admira sans réserve cet échantillon de la race pampéenne, auquel
il trouva certaines ressemblances avec le «hunter».
Anglais. Ce bel animal s’appelait «Thaouka», c’est-à-dire «oiseau»
en langue patagone, et il méritait ce nom à juste titre.
Lorsque Thalcave fut en selle, son cheval bondit sous lui. Le
patagon, écuyer consommé, était magnifique à voir. Son
harnachement comportait les deux instruments de chasse usités dans
la plaine argentine, les «bolas» et le «lazo». Les bolas
consistent en trois boules réunies ensemble par une courroie de
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