rencontre des documents, l’histoire du capitaine Grant, la
généreuse proposition de lady Helena.
«Madame, dit-il, permettez-moi d’admirer votre conduite en tout
ceci, et de l’admirer sans réserve. Que votre yacht continue sa
route, je me reprocherais de le retarder d’un seul jour.
--Voulez-vous donc vous associer à nos recherches? demanda lady
Helena.
--C’est impossible, madame, il faut que je remplisse ma mission.
Je débarquerai à votre prochaine relâche...
--À Madère alors, dit John Mangles.
--À Madère, soit. Je ne serai qu’à cent quatre-vingts lieues de
Lisbonne, et j’attendrai là des moyens de transport.
--Eh bien, Monsieur Paganel, dit Glenarvan, il sera fait suivant
votre désir, et pour mon compte, je suis heureux de pouvoir vous
offrir pendant quelques jours l’hospitalité à mon bord. Puissiez-vous
ne pas trop vous ennuyer dans notre compagnie!
--Oh! -Mylord-, s’écria le savant, je suis encore trop heureux de
m’être trompé d’une si agréable façon! Néanmoins, c’est une
situation fort ridicule que celle d’un homme qui s’embarque pour
les Indes et fait voile pour l’Amérique!»
Malgré cette réflexion mélancolique, Paganel prit son parti d’un
retard qu’il ne pouvait empêcher.
Il se montra aimable, gai et même distrait; il enchanta les dames
par sa bonne humeur; avant la fin de la journée, il était l’ami de
tout le monde. Sur sa demande, le fameux document lui fut
communiqué. Il l’étudia avec soin, longuement, minutieusement.
Aucune autre interprétation ne lui parut possible. Mary Grant et
son frère lui inspirèrent le plus vif intérêt.
Il leur donna bon espoir. Sa façon d’entrevoir les événements et
le succès indiscutable qu’il prédit au -Duncan- arrachèrent un
sourire à la jeune fille. Vraiment, sans sa mission, il se serait
lancé à la recherche du capitaine Grant!
En ce qui concerne lady Helena, quand il apprit qu’elle était
fille de William Tuffnel, ce fut une explosion d’interjections
admiratives. Il avait connu son père. Quel savant audacieux! Que
de lettres ils échangèrent, quand William Tuffnel fut membre
correspondant de la société! C’était lui, lui-même, qui l’avait
présenté avec M Malte-Brun! Quelle rencontre, et quel plaisir de
voyager avec la fille de William Tuffnel!
Finalement, il demanda à lady Helena la permission de l’embrasser.
À quoi consentit lady Glenarvan quoique de fût peut-être un peu
«improper.»
Chapitre VIII
-Un brave homme de plus à bord du «Duncan»-
Cependant le yacht, favorisé par les courants du nord de
l’Afrique, marchait rapidement vers l’équateur. Le 30 août, on eut
connaissance du groupe de Madère. Glenarvan, fidèle à sa promesse,
offrit à son nouvel hôte de relâcher pour le mettre à terre.
«Mon cher lord, répondit Paganel, je ne ferai point de cérémonies
avec vous. Avant mon arrivée à bord, aviez-vous l’intention de
vous arrêter à Madère?
--Non, dit Glenarvan.
--Eh bien, permettez-moi de mettre à profit les conséquences de
ma malencontreuse distraction. Madère est une île trop connue.
Elle n’offre plus rien d’intéressant à un géographe. On a tout
dit, tout écrit sur ce groupe, qui est, d’ailleurs, en pleine
décadence au point de vue de la viticulture. Imaginez-vous qu’il
n’y a plus de vignes à Madère! La récolte de vin qui, en 1813,
s’élevait à vingt-deux mille pipes, est tombée, en 1845, à deux
mille six cent soixante-neuf. Aujourd’hui, elle ne va pas à cinq
cents! C’est un affligeant spectacle. Si donc il vous est
indifférent de relâcher aux Canaries?...
--Relâchons aux Canaries, répondit Glenarvan. Cela ne nous écarte
pas de notre route.
--Je le sais, mon cher lord. Aux Canaries, voyez-vous, il y a
trois groupes à étudier, sans parler du pic de Ténériffe, que j’ai
toujours désiré voir. C’est une occasion. J’en profite, et, en
attendant le passage d’un navire qui me ramène en Europe, je ferai
l’ascension de cette montagne célèbre.
--Comme il vous plaira, mon cher Paganel», répondit lord
Glenarvan, qui ne put s’empêcher de sourire.
Et il avait raison de sourire.
Les Canaries sont peu éloignées de Madère. Deux cent cinquante
milles à peine séparent les deux groupes, distance insignifiante
pour un aussi bon marcheur que le -Duncan-.
Le 31 août, à deux heures du soir, John Mangles et Paganel se
promenaient sur la dunette. Le français pressait son compagnon de
vives questions sur le Chili; tout à coup le capitaine
l’interrompit, et montrant dans le sud un point de l’horizon:
«Monsieur Paganel? dit-il.
--Mon cher capitaine, répondit le savant.
--Veuillez porter vos regards de ce côté. Ne voyez-vous rien?
--Rien.
--Vous ne regardez pas où il faut. Ce n’est pas à l’horizon, mais
au-dessus, dans les nuages.
--Dans les nuages? J’ai beau chercher...
--Tenez, maintenant, par le bout-dehors de beaupré.
--Je ne vois rien.
--C’est que vous ne voulez pas voir. Quoi qu’il en soit, et bien
que nous en soyons à quarante milles, vous m’entendez, le pic de
Ténériffe est parfaitement visible au-dessus de l’horizon.»
Que Paganel voulût voir ou non, il dut se rendre à l’évidence
quelques heures plus tard, à moins de s’avouer aveugle.
«Vous l’apercevez enfin? lui dit John Mangles.
--Oui, oui, parfaitement, répondit Paganel; et c’est là, ajouta-t-il
d’un ton dédaigneux, c’est là ce qu’on appelle le pic de
Ténériffe?
--Lui-même.
--Il paraît avoir une hauteur assez médiocre.
--Cependant il est élevé de onze mille pieds au-dessus du niveau
de la mer.
--Cela ne vaut pas le Mont Blanc.
--C’est possible, mais quand il s’agira de le gravir, vous le
trouverez peut-être suffisamment élevé.
--Oh! le gravir! Le gravir, mon cher capitaine, à quoi bon, je
vous prie, après MM De Humboldt et Bonplan? Un grand génie, ce
Humboldt! Il a fait l’ascension de cette montagne; il en a donné
une description qui ne laisse rien à désirer; il en a reconnu les
cinq zones: la zone des vins, la zone des lauriers, la zone des
pins, la zone des bruyères alpines, et enfin la zone de la
stérilité. C’est au sommet du piton même qu’il a posé le pied, et
là, il n’avait même pas la place de s’asseoir. Du haut de la
montagne, sa vue embrassait un espace égal au quart de l’Espagne.
Puis il a visité le volcan jusque dans ses entrailles, et il a
atteint le fond de son cratère éteint. Que voulez-vous que je
fasse après ce grand homme, je vous le demande?
--En effet, répondit John Mangles, il ne reste plus rien à
glaner. C’est fâcheux, car vous vous ennuierez fort à attendre un
navire dans le port de Ténériffe. Il n’y a pas là beaucoup de
distractions à espérer.
--Excepté les miennes, dit Paganel en riant. Mais, mon cher
Mangles, est-ce que les îles du Cap-Vert n’offrent pas des points
de relâche importants?
--Si vraiment. Rien de plus facile que de s’embarquer à Villa-Praïa.
--Sans parler d’un avantage qui n’est point à dédaigner, répliqua
Paganel, c’est que les îles du Cap-Vert sont peu éloignées du
Sénégal, où je trouverai des compatriotes. Je sais bien que l’on
dit ce groupe médiocrement intéressant, sauvage, malsain; mais
tout est curieux à l’œil du géographe. Voir est une science. Il y
a des gens qui ne savent pas voir, et qui voyagent avec autant
d’intelligence qu’un crustacé. Croyez bien que je ne suis pas de
leur école.
--À votre aise, monsieur Paganel, répondit John Mangles; je suis
certain que la science géographique gagnera à votre séjour dans
les îles du Cap-Vert. Nous devons précisément y relâcher pour
faire du charbon. Votre débarquement ne nous causera donc aucun
retard.»
Cela dit, le capitaine donna la route de manière à passer dans
l’ouest des Canaries; le célèbre pic fut laissé sur bâbord, et le
-Duncan-, continuant sa marche rapide, coupa le tropique du Cancer
le 2 septembre, à cinq heures du matin.
Le temps vint alors à changer. C’était l’atmosphère humide et
pesante de la saison des pluies, «le tempo das aguas», suivant
l’expression espagnole, saison pénible aux voyageurs, mais utile
aux habitants des îles africaines, qui manquent d’arbres, et
conséquemment qui manquent d’eau. La mer, très houleuse, empêcha
les passagers de se tenir sur le pont; mais les conversations du
carré n’en furent pas moins fort animées.
Le 3 septembre, Paganel se mit à rassembler ses bagages pour son
prochain débarquement. Le -Duncan- évoluait entre les îles du Cap-Vert;
il passa devant l’île du sel, véritable tombe de sable,
infertile et désolée; après avoir longé de vastes bancs de corail,
il laissa par le travers l’île Saint-Jacques, traversée du nord au
midi par une chaîne de montagnes basaltiques que terminent deux
mornes élevés. Puis John Mangles embouqua la baie de Villa-Praïa,
et mouilla bientôt devant la ville par huit brasses de fond. Le
temps était affreux et le ressac excessivement violent, bien que
la baie fût abritée contre les vents du large. La pluie tombait à
torrents et permettait à peine de voir la ville, élevée sur une
plaine en forme de terrasse qui s’appuyait à des contreforts de
roches volcaniques hauts de trois cents pieds. L’aspect de l’île à
travers cet épais rideau de pluie était navrant.
Lady Helena ne put donner suite à son projet de visiter la ville;
l’embarquement du charbon ne se faisait pas sans de grandes
difficultés. Les passagers du -Duncan- se virent donc consignés
sous la dunette, pendant que la mer et le ciel mêlaient leurs eaux
dans une inexprimable confusion. La question du temps fut
naturellement à l’ordre du jour dans les conversations du bord.
Chacun dit son mot, sauf le major, qui eût assisté au déluge
universel avec une indifférence complète. Paganel allait et venait
en hochant la tête.
«C’est un fait exprès, disait-il.
--Il est certain, répondit Glenarvan, que les éléments se
déclarent contre vous.
--J’en aurai pourtant raison.
--Vous ne pouvez affronter pareille pluie, dit lady Helena.
--Moi, madame, parfaitement. Je ne la crains que pour mes bagages
et mes instruments. Tout sera perdu.
--Il n’y a que le débarquement à redouter, reprit Glenarvan. Une
fois à Villa-Praïa, vous ne serez pas trop mal logé; peu
proprement, par exemple: En compagnie de singes et de porcs dont
les relations ne sont pas toujours agréables. Mais un voyageur n’y
regarde pas de si près. D’abord il faut espérer que dans sept ou
huit mois vous pourrez vous embarquer pour l’Europe.
--Sept ou huit mois! s’écria Paganel.
--Au moins. Les îles du Cap-Vert ne sont pas très fréquentées des
navires pendant la saison des pluies. Mais vous pourrez employer
votre temps d’une façon utile. Cet archipel est encore peu connu;
en topographie, en climatologie, en ethnographie, en hypsométrie,
il y a beaucoup à faire.
--Vous aurez des fleuves à reconnaître, dit lady Helena.
--Il n’y en a pas, madame, répondit Paganel.
--Eh bien, des rivières?
--Il n’y en a pas non plus.
--Des cours d’eau alors?
--Pas davantage.
--Bon, fit le major, vous vous rabattrez sur les forêts.
--Pour faire des forêts, il faut des arbres; or, il n’y a pas
d’arbres.
--Un joli pays! répliqua le major.
--Consolez-vous, mon cher Paganel, dit alors Glenarvan, vous
aurez du moins des montagnes.
--Oh! peu élevées et peu intéressantes, -mylord-. D’ailleurs, ce
travail a été fait.
--Fait! dit Glenarvan.
--Oui, voilà bien ma chance habituelle. Si, aux Canaries, je me
voyais en présence des travaux de Humboldt, ici, je me trouve
devancé par un géologue, M Charles Sainte-Claire Deville!
--Pas possible?
--Sans doute, répondit Paganel d’un ton piteux. Ce savant se
trouvait à bord de la corvette de l’état -la décidée-, pendant sa
relâche aux îles du Cap-Vert, et il a visité le sommet le plus
intéressant du groupe, le volcan de l’île Fogo. Que voulez-vous
que je fasse après lui?
--Voilà qui est vraiment regrettable, répondit lady Helena.
Qu’allez-vous devenir, Monsieur Paganel?»
Paganel garda le silence pendant quelques instants.
«Décidément, reprit Glenarvan, vous auriez mieux fait de débarquer
à Madère, quoiqu’il n’y ait plus de vin!»
Nouveau silence du savant secrétaire de la société de géographie.
«Moi, j’attendrais», dit le major, exactement comme s’il avait
dit: je n’attendrais pas.
«Mon cher Glenarvan, reprit alors Paganel, où comptez-vous
relâcher désormais?
--Oh! Pas avant Concepcion.
--Diable! Cela m’écarte singulièrement des Indes.
--Mais non, du moment que vous avez passé le cap Horn, vous vous
en rapprochez.
--Je m’en doute bien.
--D’ailleurs, reprit Glenarvan avec le plus grand sérieux, quand
on va aux Indes, qu’elles soient orientales ou occidentales, peu
importe.
--Comment, peu importe!
--Sans compter que les habitants des pampas de la Patagonie sont
aussi bien des indiens que les indigènes du Pendjaub.
--Ah! parbleu, -mylord-, s’écria Paganel, voilà une raison que je
n’aurais jamais imaginée!
--Et puis, mon cher Paganel, on peut gagner la médaille d’or en
quelque lieu que ce soit; il y a partout à faire, à chercher, à
découvrir, dans les chaînes des Cordillères comme dans les
montagnes du Tibet.
--Mais le cours du Yarou-Dzangbo-Tchou?
--Bon! vous le remplacerez par le Rio-Colorado! Voilà un fleuve
peu connu, et qui sur les cartes coule un peu trop à la fantaisie
des géographes.
--Je le sais, mon cher lord, il y a là des erreurs de plusieurs
degrés. Oh! je ne doute pas que sur ma demande la société de
Géographie ne m’eût envoyé dans la Patagonie aussi bien qu’aux
Indes. Mais je n’y ai pas songé.
--Effet de vos distractions habituelles.
--Voyons, Monsieur Paganel, nous accompagnez-vous? dit lady
Helena de sa voix la plus engageante.
--Madame, et ma mission?
--Je vous préviens que nous passerons par le détroit de Magellan,
reprit Glenarvan.
---Mylord-, vous êtes un tentateur.
--J’ajoute que nous visiterons le Port-Famine!
--Le Port-Famine, s’écria le français, assailli de toutes parts,
ce port célèbre dans les fastes géographiques!
--Considérez aussi, Monsieur Paganel, reprit lady Helena, que,
dans cette entreprise, vous aurez le droit d’associer le nom de la
France à celui de l’Écosse.
--Oui, sans doute!
--Un géographe peut servir utilement notre expédition, et quoi de
plus beau que de mettre la science au service de l’humanité?
--Voilà qui est bien dit, madame!
--Croyez-moi. Laissez faire le hasard, ou plutôt la providence.
Imitez-nous. Elle nous a envoyé ce document, nous sommes partis.
Elle vous jette à bord du -Duncan-, ne le quittez plus.
--Voulez-vous que je vous le dise, mes braves amis? reprit alors
Paganel; eh bien, vous avez grande envie que je reste!
--Et vous, Paganel, vous mourez d’envie de rester, repartit
Glenarvan.
--Parbleu! s’écria le savant géographe, mais je craignais d’être
indiscret!»
Chapitre IX
-Le détroit de Magellan-
La joie fut générale à bord, quand on connut la résolution de
Paganel. Le jeune Robert lui sauta au cou avec une vivacité fort
démonstrative. Le digne secrétaire faillit tomber à la renverse.
«Un rude petit bonhomme, dit-il, je lui apprendrai la géographie.»
Or, comme John Mangles se chargeait d’en faire un marin, Glenarvan
un homme de cœur, le major un garçon de sang-froid, lady Helena
un être bon et généreux, Mary Grant un élève reconnaissant envers
de pareils maîtres, Robert devait évidemment devenir un jour un
gentleman accompli.
Le -Duncan- termina rapidement son chargement de charbon, puis,
quittant ces tristes parages, il gagna vers l’ouest le courant de
la côte du Brésil, et, le 7 septembre, après avoir franchi
l’équateur sous une belle brise du nord, il entra dans
l’hémisphère austral.
La traversée se faisait donc sans peine. Chacun avait bon espoir.
Dans cette expédition à la recherche du capitaine Grant, la somme
des probabilités semblait s’accroître chaque jour.
L’un des plus confiants du bord, c’était le capitaine. Mais sa
confiance venait surtout du désir qui le tenait si fort au cœur
de voir miss Mary heureuse et consolée. Il s’était pris d’un
intérêt tout particulier pour cette jeune fille; et ce sentiment,
il le cacha si bien, que, sauf Mary Grant et lui, tout le monde
s’en aperçut à bord du -Duncan-.
Quant au savant géographe, c’était probablement l’homme le plus
heureux de l’hémisphère austral; il passait ses journées à étudier
les cartes dont il couvrait la table du carré; de là des
discussions quotidiennes avec Mr Olbinett, qui ne pouvait mettre
le couvert. Mais Paganel avait pour lui tous les hôtes de la
dunette, sauf le major, que les questions géographiques laissaient
fort indifférent, surtout à l’heure du dîner. De plus, ayant
découvert toute une cargaison de livres fort dépareillés dans les
coffres du second, et parmi eux un certain nombre d’ouvrages
espagnols, Paganel résolut d’apprendre la langue de Cervantes, que
personne ne savait à bord. Cela devait faciliter ses recherches
sur le littoral chilien. Grâce à ses dispositions au
polyglottisme, il ne désespérait pas de parler couramment ce
nouvel idiome en arrivant à Concepcion. Aussi étudiait-il avec
acharnement, et on l’entendait marmotter incessamment des syllabes
hétérogènes.
Pendant ses loisirs, il ne manquait pas de donner une instruction
pratique au jeune Robert, et il lui apprenait l’histoire de ces
côtes dont le -Duncan- s’approchait si rapidement.
On se trouvait alors, le 10 septembre, par 57° 3’ de latitude et
31° 15’ de longitude, et ce jour-là Glenarvan apprit une chose que
de plus instruits ignorent probablement. Paganel racontait
l’histoire de l’Amérique, et pour arriver aux grands navigateurs,
dont le yacht suivait alors la route, il remonta à Christophe
Colomb; puis il finit en disant que le célèbre génois était mort
sans savoir qu’il avait découvert un nouveau monde. Tout
l’auditoire se récria. Paganel persista dans son affirmation.
«Rien n’est plus certain, ajouta-t-il. Je ne veux pas diminuer la
gloire de Colomb, mais le fait est acquis. À la fin du quinzième
siècle, les esprits n’avaient qu’une préoccupation: faciliter les
communications avec l’Asie, et chercher l’orient par les routes de
l’occident; en un mot, aller par le plus court «au pays des
épices». C’est ce que tenta Colomb. Il fit quatre voyages; il
toucha l’Amérique aux côtes de Cumana, de Honduras, de Mosquitos,
de Nicaragua, de Veragua, de Costa-Rica, de Panama, qu’il prit
pour les terres du Japon et de la Chine, et mourut sans s’être
rendu compte de l’existence du grand continent auquel il ne devait
pas même léguer son nom!
--Je veux vous croire, mon cher Paganel, répondit Glenarvan;
cependant vous me permettrez d’être surpris, et de vous demander
quels sont les navigateurs qui ont reconnu la vérité sur les
découvertes de Colomb?
--Ses successeurs, Ojeda, qui l’avait déjà accompagné dans ses
voyages, ainsi que Vincent Pinzon, Vespuce, Mendoza, Bastidas,
Cabral, Solis, Balboa. Ces navigateurs longèrent les côtes
orientales de l’Amérique; ils les délimitèrent en descendant vers
le sud, emportés, eux aussi, trois cent soixante ans avant nous,
par ce courant qui nous entraîne! Voyez, mes amis, nous avons
coupé l’équateur à l’endroit même où Pinzon le passa dans la
dernière année du quinzième siècle, et nous approchons de ce
huitième degré de latitude australe sous lequel il accosta les
terres du Brésil. Un an après, le portugais Cabral descendit
jusqu’au port Séguro. Puis Vespuce, dans sa troisième expédition
en 1502, alla plus loin encore dans le sud. En 1508, Vincent
Pinzon et Solis s’associèrent pour la reconnaissance des rivages
américains, et en 1514, Solis découvrit l’embouchure du -rio- de
la Plata, où il fut dévoré par les indigènes, laissant à Magellan
la gloire de contourner le continent. Ce grand navigateur, en
1519, partit avec cinq bâtiments, suivit les côtes de la
Patagonie, découvrit le port Désiré, le port San-Julian, où il fit
de longues relâches, trouva par cinquante-deux degrés de latitude
ce détroit des Onze-mille-vierges qui devait porter son nom, et,
le 28 novembre 1520, il déboucha dans l’océan Pacifique. Ah!
Quelle joie il dut éprouver, et quelle émotion fit battre son
cœur, lorsqu’il vit une mer nouvelle étinceler à l’horizon sous
les rayons du soleil!
--Oui, M Paganel, s’écria Robert Grant, enthousiasmé par les
paroles du géographe, j’aurais voulu être là!
--Moi aussi, mon garçon, et je n’aurais pas manqué une occasion
pareille, si le ciel m’eût fait naître trois cents ans plus tôt!
--Ce qui eût été fâcheux pour nous, Monsieur Paganel, répondit
lady Helena, car vous ne seriez pas maintenant sur la dunette du
-Duncan- à nous raconter cette histoire.
--Un autre l’eût dite à ma place, madame, et il aurait ajouté que
la reconnaissance de la côte occidentale est due aux frères
Pizarre. Ces hardis aventuriers furent de grands fondateurs de
villes. Cusco, Quito, Lima, Santiago, Villarica, Valparaiso et
Concepcion, où le -Duncan- nous mène, sont leur ouvrage. À cette
époque, les découvertes de Pizarre se relièrent à celles de
Magellan, et le développement des côtes américaines figura sur les
cartes, à la grande satisfaction des savants du vieux monde.
--Eh bien, moi, dit Robert, je n’aurais pas encore été satisfait.
--Pourquoi donc? répondit Mary, en considérant son jeune frère
qui se passionnait à l’histoire de ces découvertes.
--Oui, mon garçon, pourquoi? demanda lord Glenarvan avec le plus
encourageant sourire.
--Parce que j’aurais voulu savoir ce qu’il y avait au delà du
détroit de Magellan.
--Bravo, mon ami, répondit Paganel, et moi aussi, j’aurais voulu
savoir si le continent se prolongeait jusqu’au pôle, ou s’il
existait une mer libre, comme le supposait Drake, un de vos
compatriotes, -mylord-. Il est donc évident que si Robert Grant
et Jacques Paganel eussent vécu au XVIIe siècle, ils se seraient
embarqués à la suite de Shouten et de Lemaire, deux hollandais
fort curieux de connaître le dernier mot de cette énigme
géographique.
--Étaient-ce des savants? demanda lady Helena.
--Non, mais d’audacieux commerçants, que le côté scientifique des
découvertes inquiétait assez peu. Il existait alors une compagnie
hollandaise des Indes orientales, qui avait un droit absolu sur
tout le commerce fait par le détroit de Magellan. Or, comme à
cette époque on ne connaissait pas d’autre passage pour se rendre
en Asie par les routes de l’occident, ce privilège constituait un
accaparement véritable. Quelques négociants voulurent donc lutter
contre ce monopole, en découvrant un autre détroit, et de ce
nombre fut un certain Isaac Lemaire, homme intelligent et
instruit. Il fit les frais d’une expédition commandée par son
neveu, Jacob Lemaire, et Shouten, un bon marin, originaire de
Horn. Ces hardis navigateurs partirent au mois de juin 1615, près
d’un siècle après Magellan; ils découvrirent le détroit de
Lemaire, entre la Terre de Feu et la terre des états, et, le 12
février 1616, ils doublèrent ce fameux cap Horn, qui, mieux que
son frère, le cap de Bonne-Espérance, eût mérité de s’appeler le
cap des tempêtes!
--Oui, certes, j’aurais voulu être là! s’écria Robert.
--Et tu aurais puisé à la source des émotions les plus vives, mon
garçon, reprit Paganel en s’animant. Est-il, en effet, une
satisfaction plus vraie, un plaisir plus réel que celui du
navigateur qui pointe ses découvertes sur la carte du bord? Il
voit les terres se former peu à peu sous ses regards, île par île,
promontoire par promontoire, et, pour ainsi dire, émerger du sein
des flots! D’abord, les lignes terminales sont vagues, brisées,
interrompues! Ici un cap solitaire, là une baie isolée, plus loin
un golfe perdu dans l’espace. Puis les découvertes se complètent,
les lignes se rejoignent, le pointillé des cartes fait place au
trait; les baies échancrent des côtes déterminées, les caps
s’appuient sur des rivages certains; enfin le nouveau continent,
avec ses lacs, ses rivières et ses fleuves, ses montagnes, ses
vallées et ses plaines, ses villages, ses villes et ses capitales,
se déploie sur le globe dans toute sa splendeur magnifique! Ah!
Mes amis, un découvreur de terres est un véritable inventeur! Il
en a les émotions et les surprises! Mais maintenant cette mine est
à peu près épuisée! on a tout vu, tout reconnu, tout inventé en
fait de continents ou de nouveaux mondes, et nous autres, derniers
venus dans la science géographique, nous n’avons plus rien à
faire?
--Si, mon cher Paganel, répondit Glenarvan.
--Et quoi donc?
--Ce que nous faisons!»
Cependant le -Duncan- filait sur cette route des Vespuce et des
Magellan avec une rapidité merveilleuse. Le 15 septembre, il coupa
le tropique du Capricorne, et le cap fut dirigé vers l’entrée du
célèbre détroit. Plusieurs fois les côtes basses de la Patagonie
furent aperçues, mais comme une ligne à peine visible à l’horizon;
on les rangeait à plus de dix milles, et la fameuse longue-vue de
Paganel ne lui donna qu’une vague idée de ces rivages américains.
Le 25 septembre, le -Duncan- se trouvait à la hauteur du détroit
de Magellan. Il s’y engagea sans hésiter. Cette voie est
généralement préférée par les navires à vapeur qui se rendent dans
l’océan Pacifique. Sa longueur exacte n’est que de trois cent
soixante-seize milles; les bâtiments du plus fort tonnage y
trouvent partout une eau profonde, même au ras de ses rivages, un
fond d’une excellente tenue, de nombreuses aiguades, des rivières
abondantes en poissons, des forêts riches en gibier, en vingt
endroits des relâches sûres et faciles, enfin mille ressources qui
manquent au détroit de Lemaire et aux terribles rochers du cap
Horn, incessamment visités par les ouragans et les tempêtes.
Pendant les premières heures de navigation, c’est-à-dire sur un
espace de soixante à quatre-vingts milles, jusqu’au cap Gregory,
les côtes sont basses et sablonneuses. Jacques Paganel ne voulait
perdre ni un point de vue, ni un détail du détroit. La traversée
devait durer trente-six heures à peine, et ce panorama mouvant des
deux rives valait bien la peine que le savant s’imposât de
l’admirer sous les splendides clartés du soleil austral. Nul
habitant ne se montra sur les terres du nord; quelques misérables
Fuegiens seulement erraient sur les rocs décharnés de la Terre de
Feu. Paganel eut donc à regretter de ne pas voir de patagons, ce
qui le fâcha fort, au grand amusement de ses compagnons de route.
«Une Patagonie sans patagons, disait-il, ce n’est plus une
Patagonie.
--Patience, mon digne géographe, répondit Glenarvan, nous verrons
des patagons.
--Je n’en suis pas certain.
--Mais il en existe, dit lady Helena.
--J’en doute fort, madame, puisque je n’en vois pas.
--Enfin, ce nom de patagons, qui signifie «grands pieds» en
espagnol, n’a pas été donné à des êtres imaginaires.
--Oh! le nom n’y fait rien, répondit Paganel, qui s’entêtait dans
son idée pour animer la discussion, et d’ailleurs, à vrai dire, on
ignore comment ils se nomment!
--Par exemple! s’écria Glenarvan. Saviez-vous cela, major?
--Non, répondit Mac Nabbs, et je ne donnerais pas une livre
d’Écosse pour le savoir.
--Vous l’entendrez pourtant, reprit Paganel, major indifférent!
Si Magellan a nommé Patagons les indigènes de ces contrées, les
Fuegiens les appellent Tiremenen, les Chiliens Caucalhues, les
colons du Carmen Tehuelches, les Araucans Huiliches; Bougainville
leur donne le nom de Chaouha, Falkner celui de Tehuelhets! Eux-mêmes
ils se désignent sous la dénomination générale d’Inaken! Je
vous demande comment vous voulez que l’on s’y reconnaisse, et si
un peuple qui a tant de noms peut exister!
--Voilà un argument! répondit lady Helena.
--Admettons-le, reprit Glenarvan; mais notre ami Paganel avouera,
je pense, que s’il y a doute sur le nom des patagons, il y a au
moins certitude sur leur taille!
--Jamais je n’avouerai une pareille énormité, répondit Paganel.
--Ils sont grands, dit Glenarvan.
--Je l’ignore.
--Petits? demanda lady Helena.
--Personne ne peut l’affirmer.
--Moyens, alors? dit Mac Nabbs pour tout concilier.
--Je ne le sais pas davantage.
--Cela est un peu fort, s’écria Glenarvan; les voyageurs qui les
ont vus...
--Les voyageurs qui les ont vus, répondit le géographe, ne
s’entendent en aucune façon. Magellan dit que sa tête touchait à
peine à leur ceinture!
--Eh bien!
--Oui, mais Drake prétend que les anglais sont plus grands que le
plus grand patagon!
--Oh! des anglais, c’est possible, répliqua dédaigneusement le
major; mais s’il s’agissait d’écossais!
--Cavendish assure qu’ils sont grands et robustes, reprit
Paganel. Hawkins en fait des géants. Lemaire et Shouten leur
donnent onze pieds de haut.
--Bon, voilà des gens dignes de foi, dit Glenarvan.
--Oui, tout autant que Wood, Narborough et Falkner, qui leur ont
trouvé une taille moyenne. Il est vrai que Byron, la Giraudais,
Bougainville, Wallis et Carteret affirment que les patagons ont
six pieds six pouces, tandis que M D’Orbigny, le savant qui
connaît le mieux ces contrées, leur attribue une taille moyenne de
cinq pieds quatre pouces.
--Mais alors, dit lady Helena, quelle est la vérité au milieu de
tant de contradictions?
--La vérité, madame, répondit Paganel, la voici: C’est que les
patagons ont les jambes courtes et le buste développé. On peut
donc formuler son opinion d’une manière plaisante, en disant que
ces gens-là ont six pieds quand ils sont assis, et cinq seulement
quand ils sont debout.
--Bravo! Mon cher savant, répondit Glenarvan. Voilà qui est dit.
--À moins, reprit Paganel, qu’ils n’existent pas, ce qui mettrait
tout le monde d’accord. Mais pour finir, mes amis, j’ajouterai
cette remarque consolante: c’est que le détroit de Magellan est
magnifique, même sans patagons!»
En ce moment, le -Duncan- contournait la presqu’île de Brunswick,
entre deux panoramas splendides. Soixante-dix milles après avoir
doublé le cap Gregory, il laissa sur tribord le pénitencier de
Punta Arena. Le pavillon chilien et le clocher de l’église
apparurent un instant entre les arbres.
Alors le détroit courait entre des masses granitiques d’un effet
imposant; les montagnes cachaient leur pied au sein de forêts
immenses, et perdaient dans les nuages leur tête poudrée d’une
neige éternelle; vers le sud-ouest, le mont Tarn se dressait à six
mille cinq cents pieds dans les airs; la nuit vint, précédée d’un
long crépuscule; la lumière se fondit insensiblement en nuances
douces; le ciel se constella d’étoiles brillantes, et la croix du
sud vint marquer aux yeux des navigateurs la route du pôle
austral. Au milieu de cette obscurité lumineuse, à la clarté de
ces astres qui remplacent les phares des côtes civilisées, le
yacht continua audacieusement sa route sans jeter l’ancre dans ces
baies faciles dont le rivage abonde; souvent l’extrémité de ses
vergues frôla les branches des hêtres antarctiques qui se
penchaient sur les flots; souvent aussi son hélice battit les eaux
des grandes rivières, en réveillant les oies, les canards, les
bécassines, les sarcelles, et tout ce monde emplumé des humides
parages.
Bientôt des ruines apparurent, et quelques écroulements auxquels
la nuit prêtait un aspect grandiose, triste reste d’une colonie
abandonnée, dont le nom protestera éternellement contre la
fertilité de ces côtes et la richesse de ces forêts giboyeuses. Le
-Duncan- passait devant le Port-Famine.
Ce fut à cet endroit même que l’espagnol Sarmiento, en 1581, vint
s’établir avec quatre cents émigrants.
Il y fonda la ville de Saint-Philippe; des froids extrêmement
rigoureux décimèrent la colonie, la disette acheva ceux que
l’hiver avait épargnés, et, en 1587, le corsaire Cavendish trouva
le dernier de ces quatre cents malheureux qui mourait de faim sur
les ruines d’une ville vieille de six siècles après six ans
d’existence.
Le -Duncan- longea ces rivages déserts; au lever du jour, il
naviguait au milieu des passes rétrécies, entre des forêts de
hêtres, de frênes et de bouleaux, du sein desquelles émergeaient
des dômes verdoyants, des mamelons tapissés d’un houx vigoureux et
des pics aigus, parmi lesquels l’obélisque de Buckland se dressait
à une grande hauteur. Il passa à l’ouvert de la baie Saint-Nicolas,
autrefois la baie des français, ainsi nommée par
Bougainville; au loin, se jouaient des troupeaux de phoques et de
baleines d’une grande taille, à en juger par leurs jets, qui
étaient visibles à une distance de quatre milles.
Enfin, il doubla le cap Froward, tout hérissé encore des dernières
glaces de l’hiver. De l’autre côté du détroit, sur la Terre de
Feu, s’élevait à six milles pieds le mont Sarmiento, énorme
agrégation de roches séparées par des bandes de nuages, et qui
formaient dans le ciel comme un archipel aérien.
C’est au cap Froward que finit véritablement le continent
américain, car le cap Horn n’est qu’un rocher perdu en mer sous le
cinquante-sixième degré de latitude.
Ce point dépassé, le détroit se rétrécit entre la presqu’île de
Brunswick et la terre de la désolation, longue île allongée entre
mille îlots, comme un énorme cétacé échoué au milieu des galets.
Quelle différence entre cette extrémité si déchiquetée de
l’Amérique et les pointes franches et nettes de l’Afrique, de
l’Australie ou des Indes! Quel cataclysme inconnu a ainsi
pulvérisé cet immense promontoire jeté entre deux océans?
Alors, aux rivages fertiles succédait une suite de côtes dénudées,
à l’aspect sauvage, échancrées par les mille pertuis de cet
inextricable labyrinthe.
Le -Duncan-, sans une erreur, sans une hésitation, suivait de
capricieuses sinuosités en mêlant les tourbillons de sa fumée aux
brumes déchirées par les rocs. Il passa, sans ralentir sa marche,
devant quelques factoreries espagnoles établies sur ces rives
abandonnées. Au cap Tamar, le détroit s’élargit; le yacht put
prendre du champ pour tourner la côte accore des îles Narborough
et se rapprocha des rivages du sud. Enfin, trente-six heures après
avoir embouqué le détroit, il vit surgir le rocher du cap Pilares
sur l’extrême pointe de la terre de la désolation. Une mer
immense, libre, étincelante, s’étendait devant son étrave, et
Jacques Paganel, la saluant d’un geste enthousiaste, se sentit ému
comme le fut Fernand de Magellan lui-même, au moment où la
-Trinidad- s’inclina sous les brises de l’océan Pacifique.
Chapitre X
-Le trente-septième parallèle-
Huit jours après avoir doublé le cap Pilares, le -Duncan- donnait
à pleine vapeur dans la baie de Talcahuano, magnifique estuaire
long de douze milles et large de neuf. Le temps était admirable.
Le ciel de ce pays n’a pas un nuage de novembre à mars, et le vent
du sud règne invariablement le long des côtes abritées par la
chaîne des Andes. John Mangles, suivant les ordres d’Edward
Glenarvan, avait serré de près l’archipel des Chiloé et les
innombrables débris de tout ce continent américain. Quelque épave,
un espars brisé, un bout de bois travaillé de la main des hommes,
pouvaient mettre le -Duncan- sur les traces du naufrage; mais on
ne vit rien, et le yacht, continuant sa route, mouilla dans le
port de Talcahuano, quarante-deux jours après avoir quitté les
eaux brumeuses de la Clyde.
Aussitôt Glenarvan fit mettre son canot à la mer, et, suivi de
Paganel, il débarqua au pied de l’estacade. Le savant géographe,
profitant de la circonstance, voulut se servir de la langue
espagnole qu’il avait si consciencieusement étudiée; mais, à son
grand étonnement, il ne put se faire comprendre des indigènes.
«C’est l’accent qui me manque, dit-il.
--Allons à la douane», répondit Glenarvan.
Là, on lui apprit, au moyen de quelques mots d’anglais accompagnés
de gestes expressifs, que le consul britannique résidait à
Concepcion. C’était une course d’une heure. Glenarvan trouva
aisément deux chevaux d’allure rapide, et peu de temps après
Paganel et lui franchissaient les murs de cette grande ville, due
au génie entreprenant de Valdivia, le vaillant compagnon des
Pizarre.
Combien elle était déchue de son ancienne splendeur! Souvent
pillée par les indigènes, incendiée en 1819, désolée, ruinée, ses
murs encore noircis par la flamme des dévastations, éclipsée déjà
par Talcahuano, elle comptait à peine huit mille âmes.
Sous le pied paresseux des habitants, ses rues se transformaient
en prairies. Pas de commerce, activité nulle, affaires
impossibles. La mandoline résonnait à chaque balcon; des chansons
langoureuses s’échappaient à travers la jalousie des fenêtres, et
Concepcion, l’antique cité des hommes, était devenue un village de
femmes et d’enfants.
Glenarvan se montra peu désireux de rechercher les causes de cette
décadence, bien que Jacques Paganel l’entreprît à ce sujet, et,
sans perdre un instant, il se rendit chez J R Bentock, esq, consul
de sa majesté britannique. Ce personnage le reçut fort civilement,
et se chargea, lorsqu’il connut l’histoire du capitaine Grant, de
prendre des informations sur tout le littoral.
Quant à la question de savoir si le trois-mâts -Britannia- avait
fait côte vers le trente-septième parallèle le long des rivages
chiliens ou araucaniens, elle fut résolue négativement. Aucun
rapport sur un événement de cette nature n’était parvenu ni au
consul, ni à ses collègues des autres nations.
Glenarvan ne se découragea pas. Il revint à Talcahuano, et
n’épargnant ni démarches, ni soins, ni argent, il expédia des
agents sur les côtes.
Vaines recherches. Les enquêtes les plus minutieuses faites chez
les populations riveraines ne produisirent pas de résultat. Il
fallut en conclure que le -Britannia- n’avait laissé aucune trace
de son naufrage.
Glenarvan instruisit alors ses compagnons de l’insuccès de ses
démarches. Mary Grant et son frère ne purent contenir l’expression
de leur douleur. C’était six jours après l’arrivée du -Duncan- à
Talcahuano. Les passagers se trouvaient réunis dans la dunette.
Lady Helena consolait, non par ses paroles, --qu’aurait-elle pu
dire? --mais par ses caresses, les deux enfants du capitaine.
Jacques Paganel avait repris le document, et il le considérait
avec une profonde attention, comme s’il eût voulu lui arracher de
nouveaux secrets. Depuis une heure, il l’examinait ainsi, lorsque
Glenarvan, l’interpellant, lui dit:
«Paganel! Je m’en rapporte à votre sagacité. Est-ce que
l’interprétation que nous avons faite de ce document est erronée?
Est-ce que le sens de ces mots est illogique?»
Paganel ne répondit pas. Il réfléchissait.
«Est-ce que nous nous trompons sur le théâtre présumé de la
catastrophe? reprit Glenarvan. Est-ce que le nom de -Patagonie- ne
saute pas aux yeux des gens les moins perspicaces?»
Paganel se taisait toujours.
«Enfin, dit Glenarvan, le mot -indien- ne vient-il pas encore nous
donner raison?
--Parfaitement, répondit Mac Nabbs.
--Et, dès lors, n’est-il pas évident que les naufragés, au moment
où ils écrivaient ces lignes, s’attendaient à devenir prisonniers
des indiens?
--Je vous arrête là, mon cher lord, répondit enfin Paganel, et si
vos autres conclusions sont justes, la dernière, du moins, ne me
paraît pas rationnelle.
--Que voulez-vous dire? demanda lady Helena, tandis que tous les
regards se fixaient sur le géographe.
--Je veux dire, répondit Paganel, en accentuant ses paroles, que
le capitaine Grant -est maintenant prisonnier des indiens-, et
j’ajouterai que le document ne laisse aucun doute sur cette
situation.
--Expliquez-vous, monsieur, dit Miss Grant.
--Rien de plus facile, ma chère Mary; au lieu de lire sur le
document -seront prisonniers-, lisons -sont prisonniers-, et tout
devient clair.
--Mais cela est impossible! répondit Glenarvan.
--Impossible! Et pourquoi, mon noble ami? demanda Paganel en
souriant.
--Parce que la bouteille n’a pu être lancée qu’au moment où le
navire se brisait sur les rochers. De là cette conséquence, que
les degrés de longitude et de latitude s’appliquent au lieu même
du naufrage.
--Rien ne le prouve, répliqua vivement Paganel, et je ne vois pas
pourquoi les naufragés, après avoir été entraînés par les indiens
dans l’intérieur du continent, n’auraient pas cherché à faire
connaître, au moyen de cette bouteille, le lieu de leur captivité.
--Tout simplement, mon cher Paganel, parce que, pour lancer une
bouteille à la mer, il faut au moins que la mer soit là.
--Ou, à défaut de la mer, repartit Paganel, les fleuves qui s’y
jettent!»
Un silence d’étonnement accueillit cette réponse inattendue, et
admissible cependant. À l’éclair qui brilla dans les yeux de ses
auditeurs, Paganel comprit que chacun d’eux se rattachait à une
nouvelle espérance. Lady Helena fut la première à reprendre la
parole.
«Quelle idée! s’écria-t-elle.
--Et quelle bonne idée, ajouta naïvement le géographe.
--Alors, votre avis?... Demanda Glenarvan.
--Mon avis est de chercher le trente-septième parallèle à
l’endroit où il rencontre la côte américaine et de le suivre sans
s’écarter d’un demi-degré jusqu’au point où il se plonge dans
l’Atlantique. Peut-être trouverons-nous sur son parcours les
naufragés du -Britannia-.
--Faible chance! répondit le major.
--Si faible qu’elle soit, reprit Paganel, nous ne devons pas la
négliger. Que j’aie raison, par hasard, que cette bouteille soit
arrivée à la mer en suivant le courant d’un fleuve de ce
continent, nous ne pouvons manquer, dès lors, de tomber sur les
traces des prisonniers. Voyez, mes amis, voyez la carte de ce
pays, et je vais vous convaincre jusqu’à l’évidence!»
Ce disant, Paganel étala sur la table une carte du Chili et des
provinces argentines.
«Regardez, dit-il, et suivez-moi dans cette promenade à travers le
continent américain. Enjambons l’étroite bande chilienne.
Franchissons la Cordillère des Andes. Descendons au milieu des
pampas. Les fleuves, les rivières, les cours d’eau manquent-ils à
ces régions? Non. Voici le Rio Negro, voici le Rio Colorado, voici
leurs affluents coupés par le trente-septième degré de latitude,
et qui tous ont pu servir au transport du document. Là, peut-être,
au sein d’une tribu, aux mains d’indiens sédentaires, au bord de
ces rivières peu connues, dans les gorges des sierras, ceux que
j’ai le droit de nommer nos amis attendent une intervention
providentielle! Devons-nous donc tromper leur espérance? N’est-ce
pas votre avis à tous de suivre à travers ces contrées la ligne
rigoureuse que mon doigt trace en ce moment sur la carte, et si,
contre toute prévision, je me trompe encore, n’est-ce pas notre
devoir de remonter jusqu’au bout le trente-septième parallèle, et,
s’il le faut, pour retrouver les naufragés, de faire avec lui le
tour du monde?»
Ces paroles prononcées avec une généreuse animation, produisirent
une émotion profonde parmi les auditeurs de Paganel. Tous se
levèrent et vinrent lui serrer la main.
«Oui! Mon père est là! s’écriait Robert Grant, en dévorant la
carte des yeux.
--Et où il est, répondit Glenarvan, nous saurons le retrouver,
mon enfant! Rien de plus logique que l’interprétation de notre ami
Paganel, et il faut, sans hésiter, suivre la voie qu’il nous
trace. Ou le capitaine est entre les mains d’indiens nombreux, ou
il est prisonnier d’une faible tribu. Dans ce dernier cas, nous le
délivrerons. Dans l’autre, après avoir reconnu sa situation, nous
rejoignons le -Duncan- sur la côte orientale, nous gagnons Buenos-Ayres,
et là, un détachement organisé par le major Mac Nabbs aura
raison de tous les indiens des provinces argentines.
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