Et en ce moment, Mary Grant, revenue à elle, égarée, folle,
s’écriait aussi: «Mon père! Mon père est là!»
La malheureuse jeune fille, se relevant et se penchant au-dessus
de la lisse, voulait se précipiter à la mer.
«-Mylord-! Madame Helena! répétait-elle en joignant les mains, je
vous dis que mon père est là! Je vous affirme que j’ai entendu sa
voix sortir des flots comme une lamentation, comme un dernier
adieu!»
Alors, des spasmes, des convulsions reprirent la pauvre enfant.
Elle se débattit. Il fallut la transporter dans sa cabine, et lady
Helena la suivit pour lui donner ses soins, tandis que Robert
répétait toujours:
«Mon père! Mon père est là! J’en suis sûr, -mylord-!»
Les témoins de cette scène douloureuse finirent par comprendre que
les deux enfants du capitaine avaient été le jouet d’une
hallucination. Mais comment détromper leurs sens, si violemment
abusés?
Glenarvan l’essaya cependant. Il prit Robert par la main et lui
dit:
«Tu as entendu la voix de ton père, mon cher enfant?
--Oui, -mylord-. Là, au milieu des flots! Il criait: À moi! à
moi!
--Et tu as reconnu cette voix?
--Si j’ai reconnu sa voix, -mylord-! Oh! oui! Je vous le jure! Ma
sœur l’a entendue, elle l’a reconnue comme moi! Comment voulez-vous
que nous nous soyons trompés tous les deux? -Mylord-, allons
au secours de mon père! Un canot! Un canot!»
Glenarvan vit bien qu’il ne pourrait détromper le pauvre enfant.
Néanmoins, il fit une dernière tentative et appela l’homme de
barre.
«Hawkins, lui demanda-t-il, vous étiez au gouvernail au moment où
miss Mary a été si singulièrement frappée?
--Oui, votre honneur, répondit Hawkins.
--Et vous n’avez rien vu, rien entendu?
--Rien.
--Tu le vois, Robert.
--Si c’eût été le père d’Hawkins, répondit le jeune enfant avec
une indomptable énergie, Hawkins ne dirait pas qu’il n’a rien
entendu. C’était mon père, -mylord-! Mon père! Mon père!...»
La voix de Robert s’éteignit dans un sanglot. Pâle et muet, à son
tour, il perdit connaissance.
Glenarvan fit porter Robert dans son lit, et l’enfant, brisé par
l’émotion, tomba dans un profond assoupissement.
«Pauvres orphelins! dit John Mangles, Dieu les éprouve d’une
terrible façon!
--Oui, répondit Glenarvan, l’excès de la douleur aura produit
chez tous les deux, et au même moment, une hallucination pareille.
--Chez tous les deux! Murmura Paganel, c’est étrange! La science
pure ne l’admettrait pas.»
Puis, se penchant à son tour sur la mer et prêtant l’oreille,
Paganel, après avoir fait signe à chacun de se taire, écouta. Le
silence était profond partout. Paganel héla d’une voix forte. Rien
ne lui répondit.
«C’est étrange! répétait le géographe, en regagnant sa cabine. Une
intime sympathie de pensées et de douleurs ne suffit pas à
expliquer un phénomène!»
Le lendemain, 8 mars, à cinq heures du matin, dès l’aube, les
passagers, Robert et Mary parmi eux, car il avait été impossible
de les retenir, étaient réunis sur le pont du -Duncan-. Chacun
voulait examiner cette terre à peine entrevue la veille.
Les lunettes se promenèrent avidement sur les points principaux de
l’île. Le yacht en prolongeait les rivages à la distance d’un
mille. Le regard pouvait saisir leurs moindres détails. Un cri
poussé par Robert s’éleva soudain. L’enfant prétendait voir deux
hommes qui couraient et gesticulaient, pendant qu’un troisième
agitait un pavillon.
«Le pavillon d’Angleterre, s’écria John Mangles qui avait saisi sa
lunette.
--C’est vrai! s’écria Paganel, en se retournant vivement vers
Robert.
---Mylord-, dit Robert tremblant d’émotion, -mylord-, si vous ne
voulez pas que je gagne l’île à la nage, vous ferez mettre à la
mer une embarcation. Ah! -mylord-! Je vous demande à genoux d’être
le premier à prendre terre!»
Personne n’osait parler à bord. Quoi! Sur cet îlot traversé par ce
trente-septième parallèle, trois hommes, des naufragés, des
anglais! Et chacun, revenant sur les événements de la veille
pensait à cette voix entendue dans la nuit par Robert et Mary!...
Les enfants ne s’étaient abusés peut-être que sur un point: une
voix avait pu venir jusqu’à eux, mais cette voix pouvait-elle être
celle de leur père? Non, mille fois non, hélas! Et chacun, pensant
à l’horrible déception qui les attendait, tremblait que cette
nouvelle épreuve ne dépassât leurs forces! Mais comment les
arrêter? Lord Glenarvan n’en eut pas le courage.
«Au canot!» s’écria-t-il.
En une minute, l’embarcation fut mise à la mer. Les deux enfants
du capitaine, Glenarvan, John Mangles, Paganel, s’y précipitèrent,
et elle déborda rapidement sous l’impulsion de six matelots qui
nageaient avec rage.
À dix toises du rivage, Mary poussa un cri déchirant.
«Mon père!»
Un homme se tenait sur la côte, entre deux autres hommes. Sa
taille grande et forte, sa physionomie à la fois douce et hardie,
offrait un mélange expressif des traits de Mary et de Robert
Grant.
C’était bien l’homme qu’avaient si souvent dépeint les deux
enfants. Leur cœur ne les avait pas trompés. C’était leur père,
c’était le capitaine Grant!
Le capitaine entendit le cri de Mary, ouvrit les bras, et tomba
sur le sable, comme foudroyé.
Chapitre XXI
-L’île Tabor-
On ne meurt pas de joie, car le père et les enfants revinrent à la
vie avant même qu’on les eût recueillis sur le yacht. Comment
peindre cette scène? Les mots n’y suffiraient pas. Tout l’équipage
pleurait en voyant ces trois êtres confondus dans une muette
étreinte. Harry Grant, arrivé sur le pont, fléchit le genou. Le
pieux écossais voulut, en touchant ce qui était pour lui le sol de
la patrie, remercier, avant tous, Dieu de sa délivrance.
Puis, se tournant vers lady Helena, vers lord Glenarvan et ses
compagnons, il leur rendit grâces d’une voix brisée par l’émotion.
En quelques mots, ses enfants, dans la courte traversée de l’îlot
au yacht venaient de lui apprendre toute l’histoire du -Duncan-.
Quelle immense dette il avait contractée envers cette noble femme
et ses compagnons! Depuis lord Glenarvan jusqu’au dernier des
matelots, tous n’avaient-ils pas lutté et souffert pour lui?
Harry Grant exprima les sentiments de gratitude qui inondaient son
cœur avec tant de simplicité et de noblesse, son mâle visage
était illuminé d’une émotion si pure et si douce, que tout
l’équipage se sentit récompensé et au delà des épreuves subies.
L’impassible major lui-même avait l’œil humide d’une larme qu’il
n’était pas en son pouvoir de retenir. Quant au digne Paganel, il
pleurait comme un enfant qui ne pense pas à cacher ses larmes.
Harry Grant ne se lassait pas de regarder sa fille. Il la trouvait
belle, charmante! Il le lui disait et redisait tout haut, prenant
lady Helena à témoin, comme pour certifier que son amour paternel
ne l’abusait pas.
Puis, se tournant vers son fils:
«Comme il a grandi! C’est un homme!» s’écriait-il avec
ravissement.
Et il prodiguait à ces deux êtres si chers les mille baisers
amassés dans son cœur pendant deux ans d’absence.
Robert lui présenta successivement tous ses amis, et trouva le
moyen de varier ses formules, quoiqu’il eût à dire de chacun la
même chose! C’est que, l’un comme l’autre, tout le monde avait été
parfait pour les deux orphelins. Quand arriva le tour de John
Mangles d’être présenté, le capitaine rougit comme une jeune fille
et sa voix tremblait en répondant au père de Mary.
Lady Helena fit alors au capitaine Grant le récit du voyage, et
elle le rendit fier de son fils, fier de sa fille.
Harry Grant apprit les exploits du jeune héros, et comment cet
enfant avait déjà payé à lord Glenarvan une partie de la dette
paternelle. Puis, à son tour, John Mangles parla de Mary en des
termes tels, que Harry Grant, instruit par quelques mots de lady
Helena, mit la main de sa fille dans la vaillante main du jeune
capitaine, et, se tournant vers lord et lady Glenarvan:
«-Mylord-, et vous, madame, dit-il, bénissons nos enfants!»
Lorsque tout fut dit et redit mille fois, Glenarvan instruisit
Harry Grant de ce qui concernait Ayrton. Grant confirma les aveux
du quartier-maître au sujet de son débarquement sur la côte
australienne.
«C’est un homme intelligent, audacieux, ajouta-t-il, et que les
passions ont jeté dans le mal. Puissent la réflexion et le
repentir le ramener à des sentiments meilleurs!»
Mais avant qu’Ayrton fût transféré à l’île Tabor, Harry Grant
voulut faire à ses nouveaux amis les honneurs de son rocher. Il
les invita à visiter sa maison de bois et à s’asseoir à la table
du Robinson océanien. Glenarvan et ses hôtes acceptèrent de grand
cœur. Robert et Mary Grant brûlaient du désir de voir ces lieux
solitaires où le capitaine les avait tant pleurés.
Une embarcation fut armée, et le père, les deux enfants, lord et
lady Glenarvan, le major, John Mangles et Paganel, débarquèrent
bientôt sur les rivages de l’île.
Quelques heures suffirent à parcourir le domaine d’Harry Grant.
C’était à vrai dire, le sommet d’une montagne sous-marine, un
plateau où les roches de basalte abondaient avec des débris
volcaniques. Aux époques géologiques de la terre, ce mont avait
peu à peu surgi des profondeurs du Pacifique sous l’action des
feux souterrains; mais, depuis des siècles, le volcan était devenu
une montagne paisible, et son cratère comblé, un îlot émergeant de
la plaine liquide. Puis l’humus se forma; le règne végétal
s’empara de cette terre nouvelle; quelques baleiniers de passage y
débarquèrent des animaux domestiques, chèvres et porcs, qui
multiplièrent à l’état sauvage, et la nature se manifesta par ses
trois règnes sur cette île perdue au milieu de l’océan.
Lorsque les naufragés du -Britannia- s’y furent réfugiés, la main
de l’homme vint régulariser les efforts de la nature. En deux ans
et demi, Harry Grant et ses matelots métamorphosèrent leur îlot.
Plusieurs acres de terre, cultivés avec soin, produisaient des
légumes d’une excellente qualité.
Les visiteurs arrivèrent à la maison ombragée par des gommiers
verdoyants; devant ses fenêtres s’étendait la magnifique mer,
étincelant aux rayons du soleil. Harry Grant fit mettre sa table à
l’ombre des beaux arbres, et chacun y prit place. Un gigot de
chevreau, du pain de -nardou-, quelques bols de lait, deux ou
trois pieds de chicorée sauvage, une eau pure et fraîche formèrent
les éléments de ce repas simple et digne de bergers de l’Arcadie.
Paganel était ravi.
Ses vieilles idées de Robinson lui remontaient au cerveau.
«Il ne sera pas à plaindre, ce coquin d’Ayrton! s’écria-t-il dans
son enthousiasme. C’est un paradis que cet îlot.
--Oui, répondit Harry Grant, un paradis pour trois pauvres
naufragés que le ciel y garde! Mais je regrette que Maria-Thérésa
n’ait pas été une île vaste et fertile, avec une rivière au lieu
d’un ruisseau et un port au lieu d’une anse battue par les flots
du large.
--Et pourquoi, capitaine? demanda Glenarvan.
--Parce que j’y aurais jeté les fondements de la colonie dont je
veux doter l’Écosse dans le Pacifique.
--Ah! Capitaine Grant, dit Glenarvan, vous n’avez donc point
abandonné l’idée qui vous a rendu si populaire dans notre vieille
patrie?
--Non, -mylord-, et Dieu ne m’a sauvé par vos mains que pour me
permettre de l’accomplir. Il faut que nos pauvres frères de la
vieille Calédonie, tous ceux qui souffrent, aient un refuge contre
la misère sur une terre nouvelle! Il faut que notre chère patrie
possède dans ces mers une colonie à elle, rien qu’à elle, où elle
trouve un peu de cette indépendance et de ce bien-être qui lui
manquent en Europe!
--Ah! Cela est bien dit, capitaine Grant, répondit lady Helena.
C’est un beau projet, et digne d’un grand cœur. Mais cet îlot?...
--Non, madame, c’est un roc bon tout au plus à nourrir quelques
colons, tandis qu’il nous faut une terre vaste et riche de tous
les trésors des premiers âges.
--Eh bien, capitaine, s’écria Glenarvan, l’avenir est à nous, et
cette terre, nous la chercherons ensemble!»
Les mains d’Harry Grant et de Glenarvan se serrèrent dans une
chaude étreinte, comme pour ratifier cette promesse.
Puis, sur cette île même, dans cette humble maison, chacun voulut
connaître l’histoire des naufragés du -Britannia- pendant ces deux
longues années d’abandon. Harry Grant s’empressa de satisfaire le
désir de ses nouveaux amis:
«Mon histoire, dit-il, est celle de tous les Robinsons jetés sur
une île, et qui, ne pouvant compter que sur Dieu et sur eux-mêmes,
sentent qu’ils ont le devoir de disputer leur vie aux éléments!
«Ce fut pendant la nuit du 26 au 27 juin 1862 que le -Britannia-,
désemparé par six jours de tempête, vint se briser sur les rochers
de Maria-Thérésa. La mer était démontée, le sauvetage impossible,
et tout mon malheureux équipage périt. Seuls, mes deux matelots,
Bob Learce, Joe Bell et moi, nous parvînmes à gagner la côte après
vingt tentatives infructueuses!
«La terre qui nous recueillit n’était qu’un îlot désert, large de
deux milles, long de cinq, avec une trentaine d’arbres à
l’intérieur, quelques prairies et une source d’eau fraîche qui
fort heureusement ne tarit jamais. Seul avec mes deux matelots,
dans ce coin du monde, je ne désespérai pas. Je mis ma confiance
en Dieu, et je m’apprêtai à lutter résolument. Bob et Joe, mes
braves compagnons d’infortune, mes amis, me secondèrent
énergiquement.
«Nous commençâmes, comme le Robinson idéal de Daniel de Foe, notre
modèle, par recueillir les épaves du navire, des outils, un peu de
poudre, des armes, un sac de graines précieuses. Les premiers
jours furent pénibles, mais bientôt la chasse et la pêche nous
fournirent une nourriture assurée, car les chèvres sauvages
pullulaient à l’intérieur de l’île, et les animaux marins
abondaient sur ses côtes. Peu à peu notre existence s’organisa
régulièrement.
«Je connaissais exactement la situation de l’îlot par mes
instruments, que j’avais sauvés du naufrage. Ce relèvement nous
plaçait hors de la route des navires, et nous ne pouvions être
recueillis, à moins d’un hasard providentiel. Tout en songeant à
ceux qui m’étaient chers et que je n’espérais plus revoir,
j’acceptai courageusement cette épreuve, et le nom de mes deux
enfants se mêla chaque jour à mes prières.
«Cependant, nous travaillions résolument. Bientôt plusieurs acres
de terre furent ensemencés avec les graines du -Britannia-; les
pommes de terre, la chicorée, l’oseille assainirent notre
alimentation habituelle; puis d’autres légumes encore. Nous prîmes
quelques chevreaux, qui s’apprivoisèrent facilement. Nous eûmes du
lait, du beurre. Le -nardou-, qui croissait dans les creeks
desséchés, nous fournit une sorte de pain assez substantiel, et la
vie matérielle ne nous inspira plus aucune crainte.
«Nous avions construit une maison de planches avec les débris du
-Britannia-; elle fut recouverte de voiles soigneusement
goudronnées, et sous ce solide abri la saison des pluies se passa
heureusement. Là, furent discutés bien des plans, bien des rêves,
dont le meilleur vient de se réaliser!
«J’avais d’abord eu l’idée d’affronter la mer sur un canot fait
avec les épaves du navire, mais quinze cents milles nous
séparaient de la terre la plus proche, c’est-à-dire des îles de
l’archipel Pomotou. Aucune embarcation n’eût résisté à une
traversée si longue. Aussi j’y renonçai, et je n’attendis plus mon
salut que d’une intervention divine.
«Ah! Mes pauvres enfants! Que de fois, du haut des rocs de la
côte, nous avons guetté des navires au large! Pendant tout le
temps que dura notre exil, deux ou trois voiles seulement
apparurent à l’horizon, mais pour disparaître aussitôt! Deux ans
et demi se passèrent ainsi. Nous n’espérions plus, mais nous ne
désespérions pas encore.
«Enfin, la veille de ce jour, j’étais monté sur le plus haut
sommet de l’île, quand j’aperçus une légère fumée dans l’ouest.
Elle grandit. Bientôt un navire devint visible à mes yeux. Il
semblait se diriger vers nous.
«Mais n’éviterait-il pas cet îlot qui ne lui offrait aucun point
de relâche?
«Ah! Quelle journée d’angoisses, et comment mon cœur ne s’est-il
pas brisé dans ma poitrine! Mes compagnons allumèrent un feu sur
un des pics de Maria-Thérésa. La nuit vint, mais le yacht ne fit
aucun signal de reconnaissance! Le salut était là cependant!
Allions-nous donc le voir s’évanouir!
«Je n’hésitai plus. L’ombre s’accroissait. Le navire pouvait
doubler l’île pendant la nuit. Je me jetai à la mer et me dirigeai
vers lui. L’espoir triplait mes forces. Je fendais les lames avec
une vigueur surhumaine. J’approchais du yacht, et trente brasses
m’en séparaient à peine, quand il vira de bord!
«Alors je poussai ces cris désespérés que mes deux enfants furent
seuls à entendre, et qui n’avaient point été une illusion.
«Puis je revins au rivage, épuisé, vaincu par l’émotion et la
fatigue. Mes deux matelots me recueillirent à demi-mort. Ce fut
une nuit horrible que cette dernière nuit que nous passâmes dans
l’île, et nous nous croyions pour jamais abandonnés, quand, le
jour venu, j’aperçus le yacht qui courait des bordées sous petite
vapeur. Votre canot fut mis à la mer... Nous étions sauvés, et,
divine bonté du ciel! Mes enfants, mes chers enfants, étaient là,
qui me tendaient les bras!»
Le récit d’Harry Grant s’acheva au milieu des baisers et des
caresses de Mary et de Robert. Et ce fut alors seulement que le
capitaine apprit qu’il devait son salut à ce document passablement
hiéroglyphique, que, huit jours après son naufrage, il avait
enfermé dans une bouteille et confié aux caprices des flots. Mais
que pensait Jacques Paganel pendant le récit du capitaine Grant?
Le digne géographe retournait une millième fois dans son cerveau
les mots du document! Il repassait ces trois interprétations
successives, fausses toutes trois! Comment cette île Maria-Thérésa
était-elle donc indiquée sur ces papiers rongés par la mer?
Paganel n’y tint plus, et, saisissant la main d’Harry Grant:
«Capitaine, s’écria-t-il, me direz-vous enfin ce que contenait
votre indéchiffrable document?»
À cette demande du géographe, la curiosité fut générale, car le
mot de l’énigme, cherché depuis neuf mois, allait être prononcé!
«Eh bien, capitaine, demanda Paganel, vous souvenez-vous des
termes précis du document?
--Exactement, répondit Harry Grant, et pas un jour ne s’est
écoulé sans que ma mémoire ne m’ait rappelé ces mots auxquels se
rattachait notre seul espoir.
--Et quels sont-ils, capitaine? demanda Glenarvan. Parlez, car
notre amour-propre est piqué au vif.
--Je suis prêt à vous satisfaire, répondit Harry Grant, mais vous
savez que, pour multiplier les chances de salut, j’avais renfermé
dans la bouteille trois documents écrits en trois langues. Lequel
désirez-vous connaître?
--Ils ne sont donc pas identiques? s’écria Paganel.
--Si, à un nom près.
--Eh bien, citez le document français, reprit Glenarvan; c’est
celui que les flots ont le plus respecté, et il a principalement
servi de base à nos interprétations.
---Mylord-, le voici mot pour mot, répondit Harry Grant.
«Le 27 juin 1862, le trois-mâts -Britannia-, de Glasgow, s’est
perdu à quinze cents lieues de la Patagonie, dans l’hémisphère
austral. Portés à terre, deux matelots et le capitaine Grant ont
atteint à l’île Tabor...
--Hein! fit Paganel.
--là, reprit Harry Grant, continuellement en proie à une cruelle
indigence, ils ont jeté ce document par 15°3’ de longitude et
37°11’ de latitude. Venez à leur secours, ou ils sont perdus.»
À ce nom de Tabor, Paganel s’était levé brusquement; puis, ne se
contenant plus, il s’écria:
«Comment, l’île Tabor! Mais c’est l’île Maria-Thérésa?
--Sans doute, Monsieur Paganel, répondit Harry Grant, Maria-Thérésa
sur les cartes anglaises et allemandes, mais Tabor sur les
cartes françaises!»
À cet instant, un formidable coup de poing atteignit l’épaule de
Paganel, qui plia sous le choc. La vérité oblige à dire qu’il lui
fut adressé par le major, manquant pour la première fois à ses
graves habitudes de convenance.
«Géographe!» dit Mac Nabbs avec le ton du plus profond mépris.
Mais Paganel n’avait même pas senti la main du major. Qu’était-ce
auprès du coup géographique qui l’accablait!
Ainsi donc, comme il l’apprit au capitaine Grant, il s’était peu à
peu rapproché de la vérité! Il avait déchiffré presque entièrement
l’indéchiffrable document! Tour à tour les noms de la Patagonie,
de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande lui étaient apparus avec
une irrécusable certitude. -Cotin-, d’abord -continent-, avait peu
à peu repris sa véritable signification de -continuelle-. -Indi-
avait successivement signifié -indiens, indigènes-, puis enfin
-indigence-, son sens vrai. Seul, le mot rongé «abor» avait trompé
la sagacité du géographe! Paganel en avait fait obstinément le
radical du verbe -aborder-, quand c’était le nom propre, le nom
français de l’île Tabor, de l’île qui servait de refuge aux
naufragés du -Britannia-! Erreur difficile à éviter, cependant,
puisque les planisphères du -Duncan- donnaient à cet îlot le nom
de Maria-Thérésa.
«Il n’importe! s’écriait Paganel, s’arrachant les cheveux, je
n’aurais pas dû oublier cette double appellation! C’est une faute
impardonnable, une erreur indigne d’un secrétaire de la société de
géographie! Je suis déshonoré!
--Mais, Monsieur Paganel, dit lady Helena, modérez votre douleur!
--Non! Madame, non! Je ne suis qu’un âne!
--Et pas même un âne savant!» répondit le major, en manière de
consolation.
Lorsque le repas fut terminé, Harry Grant remit toutes choses en
ordre dans sa maison. Il n’emporta rien, voulant que le coupable
héritât des richesses de l’honnête homme.
On revint à bord. Glenarvan comptait partir le jour même et donna
ses ordres pour le débarquement du quartier-maître. Ayrton fut
amené sur la dunette et se trouva en présence d’Harry Grant.
«C’est moi, Ayrton, dit Grant.
--C’est vous, capitaine, répondit Ayrton, sans marquer aucun
étonnement de retrouver Harry Grant. Eh bien, je ne suis pas fâché
de vous revoir en bonne santé.
--Il paraît, Ayrton, que j’ai fait une faute en vous débarquant
sur une terre habitée.
--Il paraît, capitaine.
--Vous allez me remplacer sur cette île déserte. Puisse le ciel
vous inspirer le repentir!
--Ainsi soit-il!» répondit Ayrton d’un ton calme.
Puis Glenarvan, s’adressant au quartier-maître, lui dit:
«Vous persistez, Ayrton, dans cette résolution d’être abandonné?
--Oui, -mylord-.
--L’île Tabor vous convient?
--Parfaitement.
--Maintenant, écoutez mes dernières paroles, Ayrton. Ici, vous
serez éloigné de toute terre, et sans communication possible avec
vos semblables. Les miracles sont rares, et vous ne pourrez fuir
cet îlot où le -Duncan- vous laisse. Vous serez seul, sous l’œil
d’un Dieu qui lit au plus profond des cœurs, mais vous ne serez
ni perdu ni ignoré, comme fut le capitaine Grant. Si indigne que
vous soyez du souvenir des hommes, les hommes se souviendront de
vous. Je sais où vous êtes, Ayrton, je sais où vous trouver, je ne
l’oublierai jamais.
--Dieu conserve votre honneur!» répondit simplement Ayrton.
Telles furent les dernières paroles échangées entre Glenarvan et
le quartier-maître. Le canot était prêt. Ayrton y descendit.
John Mangles avait d’avance fait transporter dans l’île quelques
caisses d’aliments conservés, des outils, des armes et un
approvisionnement de poudre et de plomb.
Le quartier-maître pouvait donc se régénérer par le travail; rien
ne lui manquait, pas même des livres, et entre autres la bible, si
chère aux cœurs anglais.
L’heure de la séparation était venue. L’équipage et les passagers
se tenaient sur le pont. Plus d’un se sentait l’âme serrée. Mary
Grant et lady Helena ne pouvaient contenir leur émotion.
«Il le faut donc? demanda la jeune femme à son mari, il faut donc
que ce malheureux soit abandonné!
--Il le faut, Helena, répondit lord Glenarvan. C’est
l’expiation!»
En ce moment, le canot, commandé par John Mangles, déborda.
Ayrton, debout, toujours impassible, ôta son chapeau et salua
gravement.
Glenarvan se découvrit, avec lui tout l’équipage, comme on fait
devant un homme qui va mourir, et l’embarcation s’éloigna au
milieu d’un profond silence.
Ayrton, arrivé à terre, sauta sur le sable, et le canot revint à
bord.
Il était alors quatre heures du soir, et du haut de la dunette,
les passagers purent voir le quartier-maître, les bras croisés,
immobile comme une statue sur un roc, et regardant le navire.
«Nous partons, -mylord-? demanda John Mangles.
--Oui, John, répondit vivement Glenarvan, plus ému qu’il ne
voulait le paraître.
--Go head!» cria John à l’ingénieur.
La vapeur siffla dans ses conduits, l’hélice battit les flots, et,
à huit heures, les derniers sommets de l’île Tabor disparaissaient
dans les ombres de la nuit.
Chapitre XXII
-La dernière distraction de Jacques Paganel-
Le -Duncan-, onze jours après avoir quitté l’île, le 18 mars, eut
connaissance de la côte américaine, et, le lendemain, il mouilla
dans la baie de Talcahuano.
Il y revenait après un voyage de cinq mois, pendant lequel,
suivant rigoureusement la ligne du trente-septième parallèle, il
avait fait le tour du monde. Les passagers de cette mémorable
expédition, sans précédents dans les annales du -traveller’s
club-, venaient de traverser le Chili, les Pampas, la république
Argentine, l’Atlantique, les îles d’Acunha, l’océan Indien, les
îles Amsterdam, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, l’île Tabor et
le Pacifique. Leurs efforts n’avaient point été stériles et ils
rapatriaient les naufragés du -Britannia-.
Pas un de ces braves écossais, partis à la voix de leur laird, ne
manquait à l’appel, tous revenaient à leur vieille Écosse, et
cette expédition rappelait la bataille «sans larmes» de l’histoire
ancienne.
Le -Duncan-, son ravitaillement terminé, prolongea les côtes de la
Patagonie, doubla le cap Horn, et courut à travers l’océan
Atlantique.
Nul voyage ne fut moins incidenté. Le yacht emportait dans ses
flancs une cargaison de bonheur.
Il n’y avait plus de secret à bord, pas même les sentiments de
John Mangles pour Mary Grant.
Si, cependant. Un mystère intriguait encore Mac Nabbs. Pourquoi
Paganel demeurait-il toujours hermétiquement renfermé dans ses
habits et encravaté au fond d’un cache-nez qui lui montait
jusqu’aux oreilles?
Le major grillait de connaître le motif de cette singulière manie.
Mais c’est le cas de dire que, malgré les interrogations, les
allusions, les soupçons de Mac Nabbs, Paganel ne se déboutonna
pas.
Non, pas même quand le -Duncan- passa la ligne et que les coutures
du pont fondirent sous une chaleur de cinquante degrés.
«Il est si distrait, qu’il se croit à Saint-Pétersbourg,» disait
le major en voyant le géographe enveloppé d’une vaste houppelande,
comme si le mercure eût été gelé dans le thermomètre.
Enfin, le 9 mai, cinquante-trois jours après avoir quitté
Talcahuano, John Mangles releva les feux du cap Clear. Le yacht
embouqua le canal Saint-Georges, traversa la mer d’Irlande, et, le
10 mai, il donna dans le golfe de la Clyde. À onze heures, il
mouillait à Dumbarton. À deux heures du soir, ses passagers
entraient à Malcolm-Castle, au milieu des hurrahs des highlanders.
Il était donc écrit qu’Harry Grant et ses deux compagnons seraient
sauvés, que John Mangles épouserait Mary Grant dans la vieille
cathédrale de Saint-Mungo, où le révérend Morton, après avoir
prié, neuf mois auparavant, pour le salut du père, bénit le
mariage de sa fille et de son sauveur!
Il était donc écrit que Robert serait marin comme Harry Grant,
marin comme John Mangles, et qu’il reprendrait avec eux les grands
projets du capitaine, sous la haute protection de lord Glenarvan!
Mais était-il écrit que Jacques Paganel ne mourrait pas garçon?
Probablement.
En effet, le savant géographe, après ses héroïques exploits, ne
pouvait échapper à la célébrité. Ses distractions firent fureur
dans le grand monde écossais. On se l’arrachait, et il ne
suffisait plus aux politesses dont il fut l’objet.
Et ce fut alors qu’une aimable demoiselle de trente ans, rien de
moins que la cousine du major Mac Nabbs, un peu excentrique elle-même,
mais bonne et charmante encore, s’éprit des singularités du
géographe et lui offrit sa main. Il y avait un million dedans;
mais on évita d’en parler.
Paganel était loin d’être insensible aux sentiments de miss
Arabella; cependant, il n’osait se prononcer.
Ce fut le major qui s’entremit entre ces deux cœurs faits l’un
pour l’autre. Il dit même à Paganel que le mariage était
la «dernière distraction» qu’il pût se permettre.
Grand embarras de Paganel, qui, par une étrange singularité, ne se
décidait pas à articuler le mot fatal.
«Est-ce que miss Arabella ne vous plaît pas? lui demandait sans
cesse Mac Nabbs.
--Oh! Major, elle est charmante! s’écria Paganel, mille fois trop
charmante, et, s’il faut tout vous dire, il me plairait davantage
qu’elle le fût moins! Je lui voudrais un défaut.
--Soyez tranquille, répondit le major, elle en possède, et plus
d’un. La femme la plus parfaite en a toujours son contingent.
Ainsi, Paganel, est-ce décidé?
--Je n’ose, reprenait Paganel.
--Voyons, mon savant ami, pourquoi hésitez-vous?
--Je suis indigne de miss Arabella!» répondait invariablement le
géographe.
Et il ne sortait pas de là.
Enfin, mis un jour au pied du mur par l’intraitable major, il
finit par lui confier, sous le sceau du secret, une particularité
qui devait faciliter son signalement, si jamais la police se
mettait à ses trousses.
«Bah! s’écria le major.
--C’est comme je vous le dis, répliqua Paganel.
--Qu’importe? Mon digne ami.
--Vous croyez?
--Au contraire, vous n’en êtes que plus singulier. Cela ajoute à
vos mérites personnels! Cela fait de vous l’homme sans pareil rêvé
par Arabella!»
Et le major, gardant un imperturbable sérieux, laissa Paganel en
proie aux plus poignantes inquiétudes.
Un court entretien eut lieu entre Mac Nabbs et miss Arabella.
Quinze jours après, un mariage se célébrait à grand fracas, dans
la chapelle de Malcolm-Castle.
Paganel était magnifique, mais hermétiquement boutonné, et miss
Arabella splendide.
Et ce secret du géographe fût toujours resté enseveli dans les
abîmes de l’inconnu, si le major n’en eût parlé à Glenarvan, qui
ne le cacha point à lady Helena, qui en dit un mot à -mistress-
Mangles.
Bref, ce secret parvint aux oreilles de -mistress- Olbinett, et il
éclata.
Jacques Paganel, pendant ses trois jours de captivité chez les
maoris, avait été -tatoué-, mais tatoué des pieds aux épaules, et
il portait sur sa poitrine l’image d’un kiwi héraldique, aux ailes
éployées, qui lui mordait le cœur.
Ce fut la seule aventure de son grand voyage dont Paganel ne se
consola jamais et qu’il ne pardonna pas à la Nouvelle-Zélande; ce
fut aussi ce qui, malgré bien des sollicitations et malgré ses
regrets, l’empêcha de retourner en France. Il eût craint d’exposer
toute la société de géographie dans sa personne aux plaisanteries
des caricaturistes et des petits journaux, en lui ramenant un
secrétaire fraîchement tatoué.
Le retour du capitaine en Écosse fut salué comme un événement
national et Harry Grant devint l’homme le plus populaire de la
vieille Calédonie.
Son fils Robert s’est fait marin comme lui, marin comme le
capitaine John, et c’est sous les auspices de lord Glenarvan qu’il
a repris le projet de fonder une colonie écossaise dans les mers
du Pacifique.
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