Ayrton s’obstinait à garder un absolu silence. «Parlez, Ayrton, qu’avez-vous à dire?» reprit Glenarvan. Ayrton hésita; les plis de son front se creusèrent profondément; puis, d’une voix calme: «Je n’ai rien à dire, -mylord-, répliqua-t-il. J’ai fait la sottise de me laisser prendre. Agissez comme il vous plaira.» Sa réponse faite, le quartier-maître porta ses regards vers la côte qui se déroulait à l’ouest, et il affecta une profonde indifférence pour tout ce qui se passait autour de lui. À le voir, on l’eût cru étranger à cette grave affaire. Mais Glenarvan avait résolu de rester patient. Un puissant intérêt le poussait à connaître certains détails de la mystérieuse existence d’Ayrton, surtout en ce qui touchait Harry Grant et le -Britannia-. Il reprit donc son interrogatoire, parlant avec une douceur extrême, et imposant le calme le plus complet aux violentes irritations de son cœur. «Je pense, Ayrton, reprit-il, que vous ne refuserez pas de répondre à certaines demandes que je désire vous faire. Et d’abord, dois-je vous appeler Ayrton ou Ben Joyce? êtes-vous, oui ou non, le quartier-maître du -Britannia-?» Ayrton resta impassible, observant la côte, sourd à toute question. Glenarvan, dont l’œil s’animait, continua d’interroger le quartier-maître. «Voulez-vous m’apprendre comment vous avez quitté le -Britannia-, pourquoi vous étiez en Australie?» Même silence, même impassibilité. «Écoutez-moi bien, Ayrton, reprit Glenarvan. Vous avez intérêt à parler. Il peut vous être tenu compte d’une franchise qui est votre dernière ressource. Pour la dernière fois, voulez-vous répondre à mes questions?» Ayrton tourna la tête vers Glenarvan et le regarda dans les yeux: «-Mylord-, dit-il, je n’ai pas à répondre. C’est à la justice et non à moi de prouver contre moi-même. --Les preuves seront faciles! répondit Glenarvan. --Faciles! -Mylord-? reprit Ayrton d’un ton railleur. Votre honneur me paraît s’avancer beaucoup. Moi, j’affirme que le meilleur juge de -temple-bar- serait embarrassé de ma personne! Qui dira pourquoi je suis venu en Australie, puisque le capitaine Grant n’est plus là pour l’apprendre? Qui prouvera que je suis ce Ben Joyce signalé par la police, puisque la police ne m’a jamais tenu entre ses mains et que mes compagnons sont en liberté? Qui relèvera à mon détriment, sauf vous, non pas un crime, mais une action blâmable? Qui peut affirmer que j’ai voulu m’emparer de ce navire et le livrer aux convicts? Personne, entendez-moi, personne! Vous avez des soupçons, bien, mais il faut des certitudes pour condamner un homme, et les certitudes vous manquent. Jusqu’à preuve du contraire, je suis Ayrton, quartier-maître du -Britannia-.» Ayrton s’était animé en parlant, et il revint bientôt à son indifférence première. Il s’imaginait sans doute que sa déclaration terminerait l’interrogatoire; mais Glenarvan reprit la parole et dit: «Ayrton, je ne suis pas un juge chargé d’instruire contre vous. Ce n’est point mon affaire. Il importe que nos situations respectives soient nettement définies. Je ne vous demande rien qui puisse vous compromettre. Cela regarde la justice. Mais vous savez quelles recherches je poursuis, et d’un mot vous pouvez me remettre sur les traces que j’ai perdues. Voulez-vous parler?» Ayrton remua la tête en homme décidé à se taire. «Voulez-vous me dire où est le capitaine Grant? demanda Glenarvan. --Non, -mylord-, répondit Ayrton. --Voulez-vous m’indiquer où s’est échoué le -Britannia-? --Pas davantage. --Ayrton, répondit Glenarvan d’un ton presque suppliant, voulez-vous au moins, si vous savez où est Harry Grant, l’apprendre à ses pauvres enfants qui n’attendent qu’un mot de votre bouche?» Ayrton hésita. Ses traits se contractèrent. Mais d’une voix basse: «Je ne puis, -mylord-», murmura-t-il. Et il ajouta avec violence, comme s’il se fût reproché un instant de faiblesse: «Non! Je ne parlerai pas! Faites-moi pendre si vous voulez! --Pendre!» s’écria Glenarvan, dominé par un brusque mouvement de colère. Puis, se maîtrisant, il répondit d’une voix grave: «Ayrton, il n’y a ici ni juges ni bourreaux. À la première relâche vous serez remis entre les mains des autorités anglaises. --C’est ce que je demande!» répliqua le quartier-maître. Puis il retourna d’un pas tranquille à la cabine qui lui servait de prison, et deux matelots furent placés à sa porte, avec ordre de surveiller ses moindres mouvements. Les témoins de cette scène se retirèrent indignés et désespérés. Puisque Glenarvan venait d’échouer contre l’obstination d’Ayrton, que lui restait-il à faire? Évidemment poursuivre le projet formé à Eden de retourner en Europe, quitte à reprendre plus tard cette entreprise frappée d’insuccès, car alors les traces du -Britannia- semblaient être irrévocablement perdues, le document ne se prêtait à aucune interprétation nouvelle, tout autre pays manquait même sur la route du trente-septième parallèle, et le -Duncan- n’avait plus qu’à revenir. Glenarvan, après avoir consulté ses amis, traita plus spécialement avec John Mangles la question du retour. John inspecta ses soutes; l’approvisionnement de charbon devait durer quinze jours au plus. Donc, nécessité de refaire du combustible à la plus prochaine relâche. John proposa à Glenarvan de mettre le cap sur la baie de Talcahuano, où le -Duncan- s’était déjà ravitaillé avant d’entreprendre son voyage de circumnavigation. C’était un trajet direct et précisément sur le trente-septième degré. Puis le yacht, largement approvisionné, irait au sud doubler le cap Horn, et regagnerait l’Écosse par les routes de l’Atlantique. Ce plan fut adopté, ordre fut donné à l’ingénieur de forcer sa pression. Une demi-heure après, le cap était mis sur Talcahuano par une mer digne de son nom de Pacifique, et à six heures du soir, les dernières montagnes de la Nouvelle-Zélande disparaissaient dans les chaudes brumes de l’horizon. C’était donc le voyage du retour qui commençait. Triste traversée pour ces courageux chercheurs qui revenaient au port sans ramener Harry Grant! Aussi l’équipage si joyeux au départ, si confiant au début, maintenant vaincu et découragé, reprenait-il le chemin de l’Europe. De ces braves matelots, pas un ne se sentait ému à la pensée de revoir son pays, et tous, longtemps encore, ils auraient affronté les périls de la mer pour retrouver le capitaine Grant. Aussi, à ces hurrahs qui acclamèrent Glenarvan à son retour, succéda bientôt le découragement. Plus de ces communications incessantes entre les passagers, plus de ces entretiens qui égayaient autrefois la route. Chacun se tenait à l’écart, dans la solitude de sa cabine, et rarement l’un ou l’autre apparaissait sur le pont du -Duncan-. L’homme en qui s’exagéraient ordinairement les sentiments du bord, pénibles ou joyeux, Paganel, lui qui au besoin eût inventé l’espérance, Paganel demeurait morne et silencieux. On le voyait à peine. Sa loquacité naturelle, sa vivacité française s’étaient changées en mutisme et en abattement. Il semblait même plus complètement découragé que ses compagnons. Si Glenarvan parlait de recommencer ses recherches, Paganel secouait la tête en homme qui n’espère plus rien, et dont la conviction paraissait faite sur le sort des naufragés du -Britannia-. On sentait qu’il les croyait irrévocablement perdus. Cependant, il y avait à bord un homme qui pouvait dire le dernier mot de cette catastrophe, et dont le silence se prolongeait. C’était Ayrton. Nul doute que ce misérable ne connût, sinon la vérité sur la situation actuelle du capitaine, du moins le lieu du naufrage. Mais évidemment, Grant, retrouvé, serait un témoin à charge contre lui. Aussi se taisait-il obstinément. De là une violente colère, chez les matelots surtout, qui voulait lui faire un mauvais parti. Plusieurs fois, Glenarvan renouvela ses tentatives près du quartier-maître. Promesses et menaces furent inutiles. L’entêtement d’Ayrton était poussé si loin, et si peu explicable, en somme, que le major en venait à croire qu’il ne savait rien. Opinion partagée, d’ailleurs, par le géographe, et qui corroborait ses idées particulières sur le compte d’Harry Grant. Mais si Ayrton ne savait rien, pourquoi n’avouait-il pas son ignorance? Elle ne pouvait tourner contre lui. Son silence accroissait la difficulté de former un plan nouveau. De la rencontre du quartier-maître en Australie devait-on déduire la présence d’Harry Grant sur ce continent? Il fallait décider à tout prix Ayrton à s’expliquer sur ce sujet. Lady Helena, voyant l’insuccès de son mari, lui demanda la permission de lutter à son tour contre l’obstination du quartier-maître. Où un homme avait échoué, peut-être une femme réussirait-elle par sa douce influence. N’est-ce pas l’éternelle histoire de cet ouragan de la fable qui ne peut arracher le manteau aux épaules du voyageur, tandis que le moindre rayon de soleil le lui enlève aussitôt? Glenarvan, connaissant l’intelligence de sa jeune femme, lui laissa toute liberté d’agir. Ce jour-là, 5 mars, Ayrton fut amené dans l’appartement de lady Helena. Mary Grant dut assister à l’entrevue, car l’influence de la jeune fille pouvait être grande, et lady Helena ne voulait négliger aucune chance de succès. Pendant une heure, les deux femmes restèrent enfermées avec le quartier-maître du -Britannia-, mais rien ne transpira de leur entretien. Ce qu’elles dirent, les arguments qu’elles employèrent pour arracher le secret du convict, tous les détails de cet interrogatoire demeurèrent inconnus. D’ailleurs, quand elles quittèrent Ayrton, elles ne paraissaient pas avoir réussi, et leur figure annonçait un véritable découragement. Aussi, lorsque le quartier-maître fut reconduit à sa cabine, les matelots l’accueillirent à son passage par de violentes menaces. Lui, se contenta de hausser les épaules, ce qui accrut la fureur de l’équipage, et pour la contenir, il ne fallut rien moins que l’intervention de John Mangles et de Glenarvan. Mais lady Helena ne se tint pas pour battue. Elle voulut lutter jusqu’au bout contre cette âme sans pitié, et le lendemain elle alla elle-même à la cabine d’Ayrton, afin d’éviter les scènes que provoquait son passage sur le pont du yacht. Pendant deux longues heures, la bonne et douce écossaise resta seule, face à face, avec le chef des convicts. Glenarvan, en proie à une nerveuse agitation, rôdait auprès de la cabine, tantôt décidé à épuiser jusqu’au bout les chances de réussite, tantôt à arracher sa femme à ce pénible entretien. Mais cette fois, lorsque lady Helena reparut, ses traits respiraient la confiance. Avait-elle donc arraché ce secret et remué dans le cœur de ce misérable les dernières fibres de la pitié? Mac Nabbs, qui l’aperçut tout d’abord, ne put retenir un mouvement bien naturel d’incrédulité. Pourtant le bruit se répandit aussitôt parmi l’équipage que le quartier-maître avait enfin cédé aux instances de lady Helena. Ce fut comme une commotion électrique. Tous les matelots se rassemblèrent sur le pont, et plus rapidement que si le sifflet de Tom Austin les eût appelés à la manœuvre. Cependant Glenarvan s’était précipité au-devant de sa femme. «Il a parlé? demanda-t-il. --Non, répondit lady Helena. Mais, cédant à mes prières, Ayrton désire vous voir. --Ah! Chère Helena, vous avez réussi! --Je l’espère, Edward. --Avez-vous fait quelque promesse que je doive ratifier? --Une seule, mon ami, c’est que vous emploierez tout votre crédit à adoucir le sort réservé à ce malheureux. --Bien, ma chère Helena. Qu’Ayrton vienne à l’instant.» Lady Helena se retira dans sa chambre, accompagnée de Mary Grant, et le quartier-maître fut conduit au carré, où l’attendait lord Glenarvan. Chapitre XIX -Une transaction- Dès que le quartier-maître se trouva en présence du lord, ses gardiens se retirèrent. «Vous avez désiré me parler, Ayrton? dit Glenarvan. --Oui, -mylord-, répondit le quartier-maître. --À moi seul? --Oui, mais je pense que si le major Mac Nabbs et Monsieur Paganel assistaient à l’entretien, cela vaudrait mieux. --Pour qui? --Pour moi.» Ayrton parlait avec calme. Glenarvan le regarda fixement; puis il fit prévenir Mac Nabbs et Paganel, qui se rendirent aussitôt à son invitation. «Nous vous écoutons», dit Glenarvan, dès que ses deux amis eurent pris place à la table du carré. Ayrton se recueillit pendant quelques instants et dit: «-Mylord-, c’est l’habitude que des témoins figurent à tout contrat ou transaction intervenue entre deux parties. Voilà pourquoi j’ai réclamé la présence de MM Paganel et Mac Nabbs. Car c’est, à proprement parler, une affaire que je viens vous proposer.» Glenarvan, habitué aux manières d’Ayrton, ne sourcilla pas, bien qu’une affaire entre cet homme et lui semblât chose étrange. «Quelle est cette affaire? dit-il. --La voici, répondit Ayrton. Vous désirez savoir de moi certains détails qui peuvent vous être utiles. Je désire obtenir de vous certains avantages qui me seront précieux. Donnant, donnant, -mylord-. Cela vous convient-il ou non? --Quels sont ces détails? demanda Paganel. --Non, reprit Glenarvan, quels sont ces avantages?» Ayrton, d’une inclination de tête, montra qu’il comprenait la nuance observée par Glenarvan. «Voici, dit-il, les avantages que je réclame. Vous avez toujours, -mylord-, l’intention de me remettre entre les mains des autorités anglaises? --Oui, Ayrton, et ce n’est que justice. --Je ne dis pas non, répondit tranquillement le quartier-maître. Ainsi, vous ne consentiriez point à me rendre la liberté?» Glenarvan hésita avant de répondre à une question si nettement posée. De ce qu’il allait dire dépendait peut-être le sort d’Harry Grant! Cependant le sentiment du devoir envers la justice l’emporta, et il dit: «Non, Ayrton, je ne puis vous rendre la liberté. --Je ne la demande pas, répondit fièrement le quartier-maître. --Alors, que voulez-vous? --Une situation moyenne, -mylord-, entre la potence qui m’attend et la liberté que vous ne pouvez pas m’accorder. --Et c’est?... --De m’abandonner dans une des îles désertes du Pacifique, avec les objets de première nécessité. Je me tirerai d’affaire comme je pourrai, et je me repentirai, si j’ai le temps!» Glenarvan, peu préparé à cette ouverture, regarda ses deux amis, qui restaient silencieux. Après avoir réfléchi quelques instants, il répondit: «Ayrton, si je vous accorde votre demande, vous m’apprendrez tout ce que j’ai intérêt à savoir? --Oui, -mylord-, c’est-à-dire tout ce que je sais sur le capitaine Grant et sur le -Britannia-. --La vérité entière? --Entière. --Mais qui me répondra?... --Oh! je vois ce qui vous inquiète, -mylord-. Il faudra vous en rapporter à moi, à la parole d’un malfaiteur! C’est vrai! Mais que voulez-vous? La situation est ainsi faite. C’est à prendre ou à laisser. --Je me fierai à vous, Ayrton, dit simplement Glenarvan. --Et vous aurez raison, -mylord-. D’ailleurs, si je vous trompe, vous aurez toujours le moyen de vous venger! --Lequel? --En me venant reprendre dans l’île que je n’aurai pu fuir.» Ayrton avait réponse à tout. Il allait au-devant des difficultés, il fournissait contre lui des arguments sans réplique. On le voit, il affectait de traiter son «affaire» avec une indiscutable bonne foi. Il était impossible de s’abandonner avec une plus parfaite confiance. Et cependant, il trouva le moyen d’aller plus loin encore dans cette voie du désintéressement. «-Mylord- et messieurs, ajouta-t-il, je veux que vous soyez convaincus de ce fait, c’est que je joue cartes sur table. Je ne cherche point à vous tromper, et vais vous donner une nouvelle preuve de ma sincérité dans cette affaire. J’agis franchement, parce que moi-même je compte sur votre loyauté. --Parlez, Ayrton, répondit Glenarvan. ---Mylord-, je n’ai point encore votre parole d’accéder à ma proposition, et cependant, je n’hésite pas à vous dire que je sais peu de chose sur le compte d’Harry Grant. --Peu de chose! s’écria Glenarvan. --Oui, -mylord-, les détails que je suis en mesure de vous communiquer sont relatifs à moi; ils me sont personnels, et ne contribueront guère à vous remettre sur les traces que vous avez perdues.» Un vif désappointement se peignit sur les traits de Glenarvan et du major. Ils croyaient le quartier-maître possesseur d’un important secret, et celui-ci avouait que ses révélations seraient à peu près stériles. Quant à Paganel, il demeurait impassible. Quoi qu’il en soit, cet aveu d’Ayrton, qui se livrait, pour ainsi dire, sans garantie, toucha singulièrement ses auditeurs, surtout lorsque le quartier-maître ajouta pour conclure: «Ainsi, vous êtes prévenu, -mylord-; l’affaire sera moins avantageuse pour vous que pour moi. --Il n’importe, répondit Glenarvan. J’accepte votre proposition, Ayrton. Vous avez ma parole d’être débarqué dans une des îles de l’océan Pacifique. --Bien, -mylord-», répondit le quartier-maître. Cet homme étrange fut-il heureux de cette décision? On aurait pu en douter, car sa physionomie impassible ne révéla aucune émotion. Il semblait qu’il traitât pour un autre que pour lui. «Je suis prêt à répondre, dit-il. --Nous n’avons pas de questions à vous faire, dit Glenarvan. Apprenez-nous ce que vous savez, Ayrton en commençant par déclarer qui vous êtes. --Messieurs, répondit Ayrton, je suis réellement Tom Ayrton, le quartier-maître du -Britannia-. J’ai quitté Glasgow sur le navire d’Harry Grant, le 12 mars 1861. Pendant quatorze mois, nous avons couru ensemble les mers du Pacifique, cherchant quelque position avantageuse pour y fonder une colonie écossaise. Harry Grant était un homme à faire de grandes choses, mais souvent de graves discussions s’élevaient entre nous. Son caractère ne m’allait pas. Je ne sais pas plier; or, avec Harry Grant, quand sa résolution est prise, toute résistance est impossible, -mylord-. Cet homme-là est de fer pour lui et pour les autres. Néanmoins, j’osai me révolter. J’essayai d’entraîner l’équipage dans ma révolte, et de m’emparer du navire. Que j’aie eu tort ou non, peu importe. Quoi qu’il en soit, Harry Grant n’hésita pas, et, le 8 avril 1862, il me débarqua sur la côte ouest de l’Australie. --De l’Australie, dit le major, interrompant le récit d’Ayrton, et par conséquent vous avez quitté le -Britannia- avant sa relâche au Callao, d’où sont datées ses dernières nouvelles? --Oui, répondit le quartier-maître, car le -Britannia- n’a jamais relâché au Callao pendant que j’étais à bord. Et si je vous ai parlé du Callao à la ferme de Paddy O’Moore, c’est que votre récit venait de m’apprendre ce détail. --Continuez, Ayrton, dit Glenarvan. --Je me trouvai donc abandonné sur une côte à peu près déserte, mais à vingt milles seulement des établissements pénitentiaires de Perth, la capitale de l’Australie occidentale. En errant sur les rivages, je rencontrai une bande de convicts qui venaient de s’échapper. Je me joignis à eux. Vous me dispenserez, -mylord-, de vous raconter ma vie pendant deux ans et demi. Sachez seulement que je devins le chef des évadés sous le nom de Ben Joyce. Au mois de septembre 1864, je me présentai à la ferme irlandaise. J’y fus admis comme domestique sous mon vrai nom d’Ayrton. J’attendais là que l’occasion se présentât de m’emparer d’un navire. C’était mon suprême but. Deux mois plus tard, le -Duncan- arriva. Pendant votre visite à la ferme, vous avez raconté, -mylord-, toute l’histoire du capitaine Grant. J’appris alors ce que j’ignorais, la relâche du -Britannia- au Callao, ses dernières nouvelles datées de juin 1862, deux mois après mon débarquement, l’affaire du document, la perte du navire sur un point du trente-septième parallèle, et enfin les raisons sérieuses que vous aviez de chercher Harry Grant à travers le continent australien. Je n’hésitai pas. Je résolus de m’approprier le -Duncan-, un merveilleux navire qui eût distancé les meilleurs marcheurs de la marine britannique. Mais il avait des avaries graves à réparer. Je le laissai donc partir pour Melbourne, et je me donnai à vous en ma vraie qualité de quartier-maître, offrant de vous guider vers le théâtre d’un naufrage placé fictivement par moi vers la côte est de l’Australie. Ce fut ainsi que, tantôt suivi à distance et tantôt précédé de ma bande de convicts, je dirigeai votre expédition à travers la province de Victoria. Mes gens commirent à Camden-Bridge un crime inutile, puisque le -Duncan-, une fois rendu à la côte, ne pouvait m’échapper, et qu’avec ce yacht, j’étais le maître de l’océan. Je vous conduisis ainsi et sans défiance jusqu’à la Snowy-River. Les chevaux et les bœufs tombèrent peu à peu empoisonnés par le gastrolobium. J’embourbai le chariot dans les marais de la Snowy. Sur mes instances... Mais vous savez le reste, -mylord-, et vous pouvez être certain que, sans la distraction de M Paganel, je commanderais maintenant à bord du -Duncan-. Telle est mon histoire, messieurs; mes révélations ne peuvent malheureusement pas vous remettre sur les traces d’Harry Grant et vous voyez qu’en traitant avec moi vous avez fait une mauvaise affaire.» Le quartier-maître se tut, croisa ses bras suivant son habitude, et attendit. Glenarvan et ses amis gardaient le silence. Ils sentaient que la vérité tout entière venait d’être dite par cet étrange malfaiteur. La prise du -Duncan- n’avait manqué que par une cause indépendante de sa volonté. Ses complices étaient venus aux rivages de Twofold-Bay, comme le prouvait cette vareuse de convict trouvée par Glenarvan. Là, fidèles aux et enfin, las de l’attendre, ils s’étaient sans doute remis à leur métier de pillards et d’incendiaires dans les campagnes de la Nouvelle-Galles du sud. Le major reprit le premier l’interrogatoire, afin de préciser les dates relatives au -Britannia-. «Ainsi, demanda-t-il au quartier-maître, c’est bien le 8 avril 1862 que vous avez été débarqué sur la côte ouest de l’Australie? --Exactement, répondit Ayrton. --Et savez-vous alors quels étaient les projets d’Harry Grant? --D’une manière vague. --Parlez toujours, Ayrton, dit Glenarvan. Le moindre indice peut nous mettre sur la voie. --Ce que je puis vous dire, le voici, -mylord-, répondit le quartier-maître. Le capitaine Grant avait l’intention de visiter la Nouvelle-Zélande. Or, cette partie de son programme n’a point été exécutée pendant mon séjour à bord. Il ne serait donc pas impossible que le -Britannia-, en quittant le Callao, ne fût venu prendre connaissance des terres de la Nouvelle-Zélande. Cela concorderait avec la date du 27 juin 1862, assignée par le document au naufrage du trois-mâts. --Évidemment, dit Paganel. --Mais, reprit Glenarvan, rien dans ces restes de mots conservés sur le document ne peut s’appliquer à la Nouvelle-Zélande. --À cela, je ne puis rien répondre, dit le quartier-maître. --Bien, Ayrton, dit Glenarvan. Vous avez tenu votre parole, je tiendrai la mienne. Nous allons décider dans quelle île de l’océan Pacifique vous serez abandonné. --Oh! peu m’importe, -mylord-, répondit Ayrton. --Retournez à votre cabine, dit Glenarvan, et attendez notre décision.» Le quartier-maître se retira sous la garde de deux matelots. «Ce scélérat aurait pu être un homme, dit le major. --Oui, répondit Glenarvan. C’est une nature forte et intelligente! Pourquoi faut-il que ses facultés se soient tournées vers le mal! --Mais Harry Grant? --Je crains bien qu’il soit à jamais perdu! Pauvres enfants, qui pourrait leur dire où est leur père? --Moi! répondit Paganel. Oui! moi.» On a dû le remarquer, le géographe, si loquace, si impatient d’ordinaire, avait à peine parlé pendant l’interrogatoire d’Ayrton. Il écoutait sans desserrer les dents. Mais ce dernier mot qu’il prononça en valait bien d’autres, et il fit tout d’abord bondir Glenarvan. «Vous! s’écria-t-il, vous, Paganel, vous savez où est le capitaine Grant! --Oui, autant qu’on peut le savoir, répondit le géographe. --Et par qui le savez-vous? --Par cet éternel document. --Ah! fit le major du ton de la plus parfaite incrédulité. --Écoutez d’abord, Mac Nabbs, dit Paganel, vous hausserez les épaules après. Je n’ai pas parlé plus tôt parce que vous ne m’auriez pas cru. Puis, c’était inutile. Mais si je me décide aujourd’hui, c’est que l’opinion d’Ayrton est précisément venue appuyer la mienne. --Ainsi la Nouvelle-Zélande? demanda Glenarvan. --Écoutez et jugez, répondit Paganel. Ce n’est pas sans raison, ou plutôt, ce n’est pas sans «une raison», que j’ai commis l’erreur qui nous a sauvés. Au moment où j’écrivais cette lettre sous la dictée de Glenarvan, le mot «Zélande» me travaillait le cerveau. Voici pourquoi. Vous vous rappelez que nous étions dans le chariot. Mac Nabbs venait d’apprendre à lady Helena l’histoire des convicts; il lui avait remis le numéro de l’-Australian and New Zealand gazette- qui relatait la catastrophe de Camden-Bridge. Or, au moment où j’écrivais, le journal gisait à terre, et plié de telle façon que deux syllabes de son titre apparaissaient seulement. Ces deux syllabes étaient -aland-. Quelle illumination se fit dans mon esprit! -aland- était précisément un mot du document anglais, un mot que nous avions traduit jusqu’alors par -à terre-, et qui devait être la terminaison du nom propre -Zealand-. --Hein! fit Glenarvan. --Oui, reprit Paganel avec une conviction profonde, cette interprétation m’avait échappé, et savez-vous pourquoi? Parce que mes recherches s’exerçaient naturellement sur le document français, plus complet que les autres, et où manque ce mot important. --Oh! oh! dit le major, c’est trop d’imagination, Paganel, et vous oubliez un peu facilement vos déductions précédentes. --Allez, major, je suis prêt à vous répondre. --Alors, reprit Mac Nabbs, que devient votre mot -austra-? --Ce qu’il était d’abord. Il désigne seulement les contrées «australes.» --Bien. Et cette syllabe -indi-, qui a été une première fois le radical d’-indiens-, et une seconde fois le radical d’-indigènes-? --Eh bien, la troisième et dernière fois, répondit Paganel, elle sera la première syllabe du mot -indigence-! --Et -contin-! s’écria Mac Nabbs, signifie-t-il encore -continent-? --Non! Puisque la Nouvelle-Zélande n’est qu’une île. --Alors?... Demanda Glenarvan. --Mon cher lord, répondit Paganel, je vais vous traduire le document suivant ma troisième interprétation, et vous jugerez. Je ne vous fais que deux observations: 1) oubliez autant que possible les interprétations précédentes, et dégagez votre esprit de toute préoccupation antérieure; 2) certains passages vous paraîtront «forcés», et il est possible que je les traduise mal, mais ils n’ont aucune importance, entre autres le mot -agonie- qui me choque, mais que je ne puis expliquer autrement. D’ailleurs, c’est le document français qui sert de base à mon interprétation, et n’oubliez pas qu’il a été écrit par un anglais, auquel les idiotismes de la langue française pouvaient ne pas être familiers. Ceci posé, je commence.» Et Paganel, articulant chaque syllabe avec lenteur, récita les phrases suivantes: «Le -27 juin 1862-, le -trois-mâts Britannia-, de -Glasgow-, a -sombré-, après une «longue -agonie-, dans les mers -australes- et sur les côtes de la Nouvelle-Zélande, --en anglais -Zealand-. -- -deux matelots- et le -capitaine Grant- ont pu y aborder.» Là, continuellement en proie à une cruelle indigence, ils ont -jeté ce document- «par... De longitude et 37° 11’ de latitude. -Venez à leur- secours, ou ils sont -perdus-.» Paganel s’arrêta. Son interprétation était admissible. Mais, précisément parce qu’elle paraissait aussi vraisemblable que les précédentes, elle pouvait être aussi fausse. Glenarvan et le major ne cherchèrent donc pas à la discuter. Cependant, puisque les traces du -Britannia- ne s’étaient rencontrées ni sur les côtes de la Patagonie, ni sur les côtes de l’Australie, au point où ces deux contrées sont coupées par le trente-septième parallèle, les chances étaient en faveur de la Nouvelle-Zélande. Cette remarque, faite par Paganel, frappa surtout ses amis. «Maintenant, Paganel, dit Glenarvan, me direz-vous pourquoi, depuis deux mois environ, vous avez tenu cette interprétation secrète? --Parce que je ne voulais pas vous donner encore de vaines espérances. D’ailleurs, nous allions à Auckland, précisément au point indiqué par la latitude du document. --Mais depuis lors, quand nous avons été entraînés hors de cette route, pourquoi n’avoir pas parlé? --C’est que, si juste que soit cette interprétation, elle ne peut contribuer au salut du capitaine. --Pour quelle raison, Paganel? --Parce que, l’hypothèse étant admise que le capitaine Harry Grant s’est échoué à la Nouvelle-Zélande, du moment que deux ans se sont passés sans qu’il ait reparu, c’est qu’il a été victime du naufrage ou des zélandais. --Ainsi, votre opinion est?... Demanda Glenarvan. --Que l’on pourrait peut-être retrouver quelques vestiges du naufrage, mais que les naufragés du -Britannia- sont irrévocablement perdus! --Silence sur tout ceci, mes amis, dit Glenarvan, et laissez-moi choisir le moment où j’apprendrai cette triste nouvelle aux enfants du capitaine Grant!» Chapitre XX -Un cri dans la nuit- L’équipage sut bientôt que la mystérieuse situation du capitaine Grant n’avait pas été éclaircie par les révélations d’Ayrton. Le découragement fut profond à bord, car on avait compté sur le quartier-maître, et le quartier-maître ne savait rien qui pût mettre le -Duncan- sur les traces du -Britannia-! La route du yacht fut donc maintenue. Restait à choisir l’île dans laquelle Ayrton devait être abandonné. Paganel et John Mangles consultèrent les cartes du bord. Précisément, sur ce trente-septième parallèle, figurait un îlot isolé connu sous le nom de Maria-Thérésa, rocher perdu en plein océan Pacifique relégué à trois mille cinq cents milles de la côte américaine et à quinze cents milles de la Nouvelle-Zélande. Au nord, les terres les plus rapprochées formaient l’archipel des Pomotou, sous le protectorat français. Au sud, rien jusqu’à la banquise éternellement glacée du pôle austral. Nul navire ne venait prendre connaissance de cette île solitaire. Aucun écho du monde n’arrivait jusqu’à elle. Seuls, les oiseaux des tempêtes s’y reposaient pendant leurs longues traversées, et beaucoup de cartes ne signalaient même pas ce roc battu par les flots du Pacifique. Si jamais l’isolement absolu devait se rencontrer sur la terre, c’était dans cette île jetée en dehors des routes humaines. On fit connaître sa situation à Ayrton. Ayrton accepta d’y vivre loin de ses semblables, et le cap fut mis sur Maria-Thérésa. En ce moment, une ligne rigoureusement droite eût passé par l’axe du -Duncan-, l’île et la baie de Talcahuano. Deux jours plus tard, à deux heures, la vigie signala une terre à l’horizon. C’était Maria-Thérésa, basse, allongée, à peine émergée des flots, qui apparaissait comme un énorme cétacé. Trente milles la séparaient encore du yacht, dont l’étrave tranchait les lames avec une rapidité de seize nœuds à l’heure. Peu à peu, le profil de l’îlot s’accusa sur l’horizon. Le soleil, s’abaissant vers l’ouest, découpait en pleine lumière sa capricieuse silhouette. Quelques sommets peu élevés se détachaient çà et là, piqués par les rayons de l’astre du jour. À cinq heures, John Mangles crut distinguer une fumée légère qui montait vers le ciel. «Est-ce un volcan? demanda-t-il à Paganel, qui, la longue-vue aux yeux, observait cette terre nouvelle. --Je ne sais que penser, répondit le géographe. Maria-Thérésa est un point peu connu. Cependant, il ne faudrait pas s’étonner si son origine était due à quelque soulèvement sous-marin, et, par conséquent, volcanique. --Mais alors, dit Glenarvan, si une éruption l’a produite, ne peut-on craindre qu’une éruption ne l’emporte? --C’est peu probable, répondit Paganel. On connaît son existence depuis plusieurs siècles, ce qui est une garantie. Lorsque l’île Julia émergea de la Méditerranée, elle ne demeura pas longtemps hors des flots et disparut quelques mois après sa naissance. --Bien, dit Glenarvan. Penses-tu, John, que nous puissions atterrir avant la nuit? --Non, votre honneur. Je ne dois pas risquer le -Duncan- au milieu des ténèbres, sur une côte qui ne m’est pas connue. Je me tiendrai sous faible pression en courant de petits bords, et demain, au point du jour, nous enverrons une embarcation à terre.» À huit heures du soir, Maria-Thérésa, quoique à cinq milles au vent, n’apparaissait plus que comme une ombre allongée, à peine visible. Le -Duncan- s’en rapprochait toujours. À neuf heures, une lueur assez vive, un feu brilla dans l’obscurité. Il était immobile et continu. «Voilà qui confirmerait le volcan, dit Paganel, en observant avec attention. --Cependant, répondit John Mangles, à cette distance, nous devrions entendre les fracas qui accompagnent toujours une éruption, et le vent d’est n’apporte aucun bruit à notre oreille. --En effet, dit Paganel, ce volcan brille, mais ne parle pas. On dirait, de plus, qu’il a des intermittences comme un phare à éclat. --Vous avez raison, reprit John Mangles, et pourtant nous ne sommes pas sur une côte éclairée. Ah! s’écria-t-il, un autre feu! Sur la plage cette fois! Voyez! Il s’agite! Il change de place!» John ne se trompait pas. Un nouveau feu avait apparu, qui semblait s’éteindre parfois et se ranimait tout à coup. «L’île est donc habitée? dit Glenarvan. --Par des sauvages, évidemment, répondit Paganel. --Mais alors, nous ne pouvons y abandonner le quartier-maître. --Non, répondit le major, ce serait faire un trop mauvais cadeau, même à des sauvages. --Nous chercherons quelque autre île déserte, dit Glenarvan, qui ne put s’empêcher de sourire de «la délicatesse» de Mac Nabbs. J’ai promis la vie sauve à Ayrton, et je veux tenir ma promesse. --En tout cas, défions-nous, ajouta Paganel. Les zélandais ont la barbare coutume de tromper les navires avec des feux mouvants, comme autrefois les habitants de Cornouailles. Or, les indigènes de Maria-Thérésa peuvent connaître ce procédé. --Laisse arriver d’un quart, cria John au matelot du gouvernail. Demain, au soleil levant, nous saurons à quoi nous en tenir.» À onze heures, les passagers et John Mangles regagnèrent leurs cabines. À l’avant, la bordée de quart se promenait sur le pont du yacht. À l’arrière, l’homme de barre était seul à son poste. En ce moment, Mary Grant et Robert montèrent sur la dunette. Les deux enfants du capitaine, accoudés sur la lisse, regardaient tristement la mer phosphorescente et le sillage lumineux du -Duncan-. Mary songeait à l’avenir de Robert; Robert songeait à l’avenir de sa sœur. Tous deux pensaient à leur père. Existait-il encore, ce père adoré? Fallait-il donc renoncer? Mais non, sans lui, que serait la vie? Sans lui que deviendraient-ils? Que seraient-ils devenus déjà sans lord Glenarvan, sans lady Helena? Le jeune garçon, mûri par l’infortune, devinait les pensées qui agitaient sa sœur. Il prit la main de Mary dans la sienne. «Mary, lui dit-il, il ne faut jamais désespérer. Rappelle-toi les leçons que nous donnait notre père: «le courage remplace tout ici-bas», disait-il. Ayons-le donc, ce courage obstiné, qui le faisait supérieur à tout. Jusqu’ici tu as travaillé pour moi, ma sœur, je veux travailler pour toi à mon tour. --Cher Robert! répondait la jeune fille. --Il faut que je t’apprenne une chose, reprit Robert. Tu ne te fâcheras pas, Mary? --Pourquoi me fâcherais-je, mon enfant? --Et tu me laisseras faire? --Que veux-tu dire? demanda Mary, inquiète. --Ma sœur! Je serai marin... --Tu me quitteras? s’écria la jeune fille, en serrant la main de son frère. --Oui, sœur! Je serai marin comme mon père, marin comme le capitaine John! Mary, ma chère Mary! Le capitaine John n’a pas perdu tout espoir, lui! Tu auras, comme moi, confiance dans son dévouement! Il fera de moi, il me l’a promis, un bon, un grand marin, et jusque-là, nous chercherons notre père ensemble! Dis que tu le veux, sœur! Ce que notre père eût fait pour nous, notre devoir, le mien du moins, est de le faire pour lui! Ma vie a un but auquel elle est due tout entière: chercher, chercher toujours celui qui ne nous eût jamais abandonnés l’un ou l’autre! Chère Mary, qu’il était bon, notre père! --Et si noble, si généreux! reprit Mary. Sais-tu, Robert, qu’il était déjà une des gloires de notre pays et qu’il aurait compté parmi ses grands hommes, si le sort ne l’eût arrêté dans sa marche! --Si je le sais!» dit Robert. Mary Grant serra Robert sur son cœur. Le jeune enfant sentit que des larmes coulaient sur son front. «Mary! Mary! s’écria-t-il, ils ont beau dire, nos amis, ils ont beau se taire, j’espère encore et j’espérerai toujours! Un homme comme mon père ne meurt pas avant d’avoir accompli sa tâche!» Mary Grant ne put répondre. Les sanglots l’étouffaient. Mille sentiments se heurtaient dans son âme à cette pensée que de nouvelles tentatives seraient faites pour retrouver Harry Grant, et que le dévouement du jeune capitaine était sans bornes. «Monsieur John espère encore? demanda-t-elle. --Oui, répondit Robert. C’est un frère qui ne nous abandonnera jamais. Je serai marin, n’est-ce pas, sœur, marin pour chercher mon père avec lui! Tu veux bien? --Si je le veux! répondit Mary. Mais nous séparer! murmura la jeune fille. --Tu ne seras pas seule, Mary. Je sais cela! Mon ami John me l’a dit. Mme Helena ne te permettra pas de la quitter. Tu es une femme, toi, tu peux, tu dois accepter ses bienfaits. Les refuser serait de l’ingratitude! Mais un homme, mon père me l’a dit cent fois, un homme doit se faire son sort à lui-même! --Mais que deviendra notre chère maison de Dundee, si pleine de souvenirs? --Nous la conserverons, petite sœur! Tout cela est arrangé et bien arrangé par notre ami John et aussi par lord Glenarvan. Il te gardera au château de Malcolm, comme sa fille! Le lord l’a dit à mon ami John, et mon ami John me l’a répété! Tu seras là chez toi, trouvant à qui parler de notre père, en attendant que John et moi nous te le ramenions un jour! Ah! Quel beau jour ce sera! s’écria Robert, dont le front rayonnait d’enthousiasme. --Mon frère, mon enfant, répondit Mary, qu’il serait heureux, notre père, s’il pouvait t’entendre! Comme tu lui ressembles, cher Robert, à ce père bien-aimé! Quand tu seras un homme, tu seras lui tout entier! --Dieu t’entende, Mary, dit Robert, rougissant d’un saint et filial orgueil. --Mais comment nous acquitter envers lord et lady Glenarvan? reprit Mary Grant. --Oh! Ce ne sera pas difficile! s’écria Robert avec sa confiance juvénile. On les aime, on les vénère, on le leur dit, on les embrasse bien, et un jour, à la première occasion, on se fait tuer pour eux! --Vis pour eux, au contraire! s’écria la jeune fille en couvrant de baisers le front de son frère. Ils aimeront mieux cela, --et moi aussi!» Puis, se laissant aller à d’indéfinissables rêveries, les deux enfants du capitaine se regardèrent dans la vague obscurité de la nuit. Cependant, par la pensée, ils causaient, ils s’interrogeaient, ils se répondaient encore. La mer calme se berçait en longues ondulations, et l’hélice agitait dans l’ombre un remous lumineux. Alors se produisit un incident étrange et véritablement surnaturel. Le frère et la sœur, par une de ces communications magnétiques qui lient mystérieusement les âmes entre elles, subirent à la fois et au même instant une même hallucination. Du milieu de ces flots alternativement sombres et brillants, Mary et Robert crurent entendre s’élever jusqu’à eux une voix dont le son profond et lamentable fit tressaillir toutes les fibres de leur cœur. «À moi! à moi! Criait cette voix. --Mary, dit Robert, as-tu entendu? Tu as entendu?» Et, se dressant subitement au-dessus de la lisse, tous deux, penchés, interrogèrent les profondeurs de la nuit. Mais ils ne virent rien, que l’ombre qui s’étendait sans fin devant eux. «Robert, dit Mary, pâle d’émotion, j’ai cru... Oui, j’ai cru comme toi... Nous avons la fièvre tous les deux, mon Robert!...» Mais un nouvel appel arriva jusqu’à eux, et cette fois l’illusion fut telle que le même cri sortit à la fois de leurs deux cœurs: «Mon père! Mon père!...» C’en était trop pour Mary Grant. Brisée par l’émotion, elle tomba évanouie dans les bras de Robert. «Au secours! Cria Robert. Ma sœur! Mon père! Au secours!» L’homme de barre s’élança pour relever la jeune fille. Les matelots de quart accoururent, puis John Mangles, lady Helena, Glenarvan, subitement réveillés. «Ma sœur se meurt, et notre père est là!» s’écriait Robert en montrant les flots. On ne comprenait rien à ses paroles. «Si, répétait-il. Mon père est là! J’ai entendu la voix de mon père! Mary l’a entendue comme moi!» 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000