Cette eau répandit d’abord une légère odeur de bouillon, qui se
changea bientôt en une odeur de soufre très marquée.
Alors, les vases, les laves, les détritus volcaniques, se
confondirent dans un même embrasement. Des torrents de feu
sillonnèrent les flancs du Maunganamu. Les montagnes prochaines
s’éclairèrent au feu de l’éruption; les vallées profondes
s’illuminèrent d’une réverbération intense.
Tous les sauvages s’étaient levés, hurlant sous la morsure de ces
laves qui bouillonnaient au milieu de leur bivouac. Ceux que le
fleuve de feu n’avait pas atteints fuyaient et remontaient les
collines environnantes; puis, ils se retournaient épouvantés, et
considéraient cet effrayant phénomène, ce volcan dans lequel la
colère de leur dieu abîmait les profanateurs de la montagne
sacrée. Et, à de certains moments où faiblissait le fracas de
l’éruption, on les entendait hurler leur cri sacramentel:
«Tabou! Tabou! Tabou!»
Cependant, une énorme quantité de vapeurs, de pierres enflammées
et de laves s’échappait de ce cratère du Maunganamu. Ce n’était
plus un simple geyser comme ceux qui avoisinent le mont Hécla en
Islande, mais le mont Hécla lui-même. Toute cette suppuration
volcanique s’était contenue jusqu’alors sous l’enveloppe du cône,
parce que les soupapes du Tongariro suffisaient à son expansion;
mais lorsqu’on lui ouvrit une issue nouvelle, elle se précipita
avec une extrême véhémence, et cette nuit-là, par une loi
d’équilibre, les autres éruptions de l’île durent perdre de leur
intensité habituelle.
Une heure après le début de ce volcan sur la scène du monde, de
larges ruisseaux de lave incandescente coulaient sur ses flancs.
On voyait toute une légion de rats sortir de leurs trous
inhabitables et fuir le sol embrasé.
Pendant la nuit entière et sous l’orage qui se déchaînait dans les
hauteurs du ciel, le cône fonctionna avec une violence qui ne
laissa pas d’inquiéter Glenarvan. L’éruption rongeait les bords du
cratère.
Les prisonniers, cachés derrière l’enceinte de pieux, suivaient
les effrayants progrès du phénomène.
Le matin arriva. La fureur volcanique ne se modérait pas.
D’épaisses vapeurs jaunâtres se mêlaient aux flammes; les torrents
de lave serpentaient de toutes parts.
Glenarvan, l’œil aux aguets, le cœur palpitant, glissa son
regard à tous les interstices de l’enceinte palissadée et observa
le campement des indigènes.
Les maoris avaient fui sur les plateaux voisins, hors des
atteintes du volcan. Quelques cadavres, couchés au pied du cône,
étaient carbonisés par le feu. Plus loin, vers le -pah-, les laves
avaient gagné une vingtaine de huttes, qui fumaient encore. Les
zélandais, formant çà et là des groupes, considéraient le sommet
empanaché du Maunganamu avec une religieuse épouvante.
Kai-Koumou vint au milieu de ses guerriers, et Glenarvan le
reconnut. Le chef s’avança jusqu’au pied du cône, par le côté
respecté des laves, mais il n’en franchit pas le premier échelon.
Là, les bras étendus comme un sorcier qui exorcise, il fit
quelques grimaces dont le sens n’échappa point aux prisonniers.
Ainsi que l’avait prévu Paganel, Kai-Koumou lançait sur la
montagne vengeresse un tabou plus rigoureux.
Bientôt après, les indigènes s’en allaient par files dans les
sentiers sinueux qui descendaient vers le -pah-.
«Ils partent! s’écria Glenarvan. Ils abandonnent leur poste! Dieu
soit loué! Notre stratagème a réussi! Ma chère Helena, mes braves
compagnons, nous voilà morts, nous voilà enterrés! Mais ce soir, à
la nuit, nous ressusciterons, nous quitterons notre tombeau, nous
fuirons ces barbares peuplades!»
On se figurerait difficilement la joie qui régna dans l’-oudoupa-.
L’espoir avait repris tous les cœurs. Ces courageux voyageurs
oubliaient le passé, oubliaient l’avenir, pour ne songer qu’au
présent!
Et pourtant, cette tâche n’était pas facile de gagner quelque
établissement européen au milieu de ces contrées inconnues. Mais,
Kai-Koumou dépisté, on se croyait sauvé de tous les sauvages de la
Nouvelle-Zélande!
Le major, pour son compte, ne cacha pas le souverain mépris que
lui causaient ces maoris, et les expressions ne lui manquèrent pas
pour les qualifier.
Ce fut un assaut entre Paganel et lui. Ils les traitèrent de
brutes impardonnables, d’ânes stupides, d’idiots du Pacifique, de
sauvages de Bedlam, de crétins des antipodes, etc., etc.
Ils ne tarirent pas.
Une journée entière devait encore s’écouler avant l’évasion
définitive. On l’employa à discuter un plan de fuite. Paganel
avait précieusement conservé sa carte de la Nouvelle-Zélande, et
il put y chercher les plus sûrs chemins.
Après discussion, les fugitifs résolurent de se porter dans l’est,
vers la baie Plenty. C’était passer par des régions inconnues,
mais vraisemblablement désertes. Les voyageurs, habitués déjà à se
tirer des difficultés naturelles, à tourner les obstacles
physiques, ne redoutaient que la rencontre des maoris. Ils
voulaient donc les éviter à tout prix et gagner la côte orientale,
où les missionnaires ont fondé quelques établissements.
De plus, cette portion de l’île avait échappé jusqu’ici aux
désastres de la guerre, et les partis indigènes n’y battaient pas
la campagne.
Quant à la distance qui séparait le lac Taupo de la baie Plenty,
on pouvait l’évaluer à cent milles.
Dix jours de marche à dix milles par jour. Cela se ferait, non
sans fatigue; mais, dans cette courageuse troupe, nul ne comptait
ses pas. Les missions une fois atteintes, les voyageurs s’y
reposeraient en attendant quelque occasion favorable de gagner
Auckland, car c’était toujours cette ville qu’ils voulaient
gagner.
Ces divers points arrêtés, on continua de surveiller les indigènes
jusqu’au soir. Il n’en restait plus un seul au pied de la
montagne, et quand l’ombre envahit les vallées du Taupo, aucun feu
ne signala la présence des maoris au bas du cône. Le chemin était
libre.
À neuf heures, par une nuit noire, Glenarvan donna le signal du
départ. Ses compagnons et lui, armés et équipés aux frais de Kara-Tété,
commencèrent à descendre prudemment les rampes du
Maunganamu. John Mangles et Wilson tenaient la tête, l’oreille et
l’œil aux aguets. Ils s’arrêtaient au moindre bruit, ils
interrogeaient la moindre lueur. Chacun se laissait pour ainsi
dire glisser sur le talus du mont pour se mieux confondre avec
lui.
À deux cents pieds au-dessus du sommet, John Mangles et son
matelot atteignirent la périlleuse arête défendue si obstinément
par les indigènes. Si par malheur les maoris, plus rusés que les
fugitifs, avaient feint une retraite pour les attirer jusqu’à eux,
s’ils n’avaient pas été dupes du phénomène volcanique, c’était en
ce lieu même que leur présence se révélerait. Glenarvan, malgré
toute sa confiance et en dépit des plaisanteries de Paganel, ne
put s’empêcher de frémir. Le salut des siens allait se jouer tout
entier pendant ces dix minutes nécessaires à franchir la crête. Il
sentait battre le cœur de lady Helena, cramponnée à son bras.
Il ne songeait pas à reculer d’ailleurs. John, pas davantage. Le
jeune capitaine, suivi de tous et protégé par une obscurité
complète, rampa sur l’arête étroite, s’arrêtant lorsque quelque
pierre détachée roulait jusqu’au bas du plateau. Si les sauvages
étaient encore embusqués en contre-bas, ces bruits insolites
devaient provoquer des deux côtés une redoutable fusillade.
Cependant, à glisser comme un serpent sur cette crête inclinée,
les fugitifs n’allaient pas vite. Quand John Mangles eut atteint
le point le plus abaissé, vingt-cinq pieds à peine le séparaient
du plateau où la veille campaient les indigènes; puis l’arête se
relevait par une pente assez roide et montait vers un taillis
pendant l’espace d’un quart de mille.
Toutefois, cette partie basse fut franchie sans accident, et les
voyageurs commencèrent à remonter en silence. Le bouquet de bois
était invisible, mais on le savait là, et pourvu qu’une embuscade
n’y fût pas préparée, Glenarvan espérait s’y trouver en lieu sûr.
Cependant, il observa qu’à compter de ce moment il n’était plus
protégé par le tabou. La crête remontante n’appartenait pas au
Maunganamu, mais bien au système orographique qui hérissait la
partie orientale du lac Taupo. Donc, non seulement les coups de
fusil des indigènes, mais une attaque corps à corps était à
redouter.
Pendant dix minutes, la petite troupe s’éleva par un mouvement
insensible vers les plateaux supérieurs.
John n’apercevait pas encore le sombre taillis, mais il devait en
être à moins de deux cents pieds.
Soudain il s’arrêta, recula presque. Il avait cru surprendre
quelque bruit dans l’ombre. Son hésitation enraya la marche de ses
compagnons.
Il demeura immobile, et assez pour inquiéter ceux qui le
suivaient. On attendit. Dans quelles angoisses, cela ne peut
s’exprimer! Serait-on forcé de revenir en arrière et de regagner
le sommet du Maunganamu?
Mais John, voyant que le bruit ne se renouvelait pas, reprit son
ascension sur l’étroit chemin de l’arête.
Bientôt le taillis se dessina vaguement dans l’ombre.
En quelques pas, il fut atteint, et les fugitifs se blottirent
sous l’épais feuillage des arbres.
Chapitre XVI
-Entre deux feux-
La nuit favorisait cette évasion. Il fallait donc en profiter pour
quitter les funestes parages du lac Taupo. Paganel prit la
direction de la petite troupe, et son merveilleux instinct de
voyageur se révéla de nouveau pendant cette difficile
pérégrination dans les montagnes. Il manœuvrait avec une
surprenante habileté au milieu des ténèbres, choisissant sans
hésiter les sentiers presque invisibles, tenant une direction
constante dont il ne s’écartait pas. Sa nyctalopie, il est vrai,
le servait fort, et ses yeux de chat lui permettaient de
distinguer les moindres objets dans cette profonde obscurité.
Pendant trois heures, on marcha sans faire halte sur les rampes
très allongées du revers oriental.
Paganel inclinait un peu vers le sud-est, afin de gagner un étroit
passage creusé entre les Kaimanawa et les Wahiti-Ranges, où se
glisse la route d’Auckland à la baie Haukes. Cette gorge franchie,
il comptait se jeter hors du chemin, et, abrité par les hautes
chaînes, marcher à la côte à travers les régions inhabitées de la
province.
À neuf heures du matin, douze milles avaient été enlevés en douze
heures. On ne pouvait exiger plus des courageuses femmes.
D’ailleurs, le lieu parut convenable pour établir un campement.
Les fugitifs avaient atteint le défilé qui sépare les deux
chaînes. La route d’Oberland restait à droite et courait vers le
sud. Paganel, sa carte à la main, fit un crochet vers le nord-est,
et, à dix heures, la petite troupe atteignit une sorte d’abrupt
redan formé par une saillie de la montagne. Les vivres furent
tirés des sacs, et on leur fit honneur. Mary Grant et le major,
que la fougère comestible avait peu satisfaits jusqu’alors, s’en
régalèrent ce jour-là.
La halte se prolongea jusqu’à deux heures de l’après-midi, puis la
route de l’est fut reprise, et les voyageurs s’arrêtèrent le soir
à huit milles des montagnes. Ils ne se firent pas prier pour
dormir en plein air.
Le lendemain, le chemin présenta des difficultés assez sérieuses.
Il fallut traverser ce curieux district des lacs volcaniques, des
geysers et des solfatares qui s’étend à l’est des Wahiti-Ranges.
Les yeux en furent beaucoup plus satisfaits que les jambes.
C’étaient à chaque quart de mille des détours, des obstacles, des
crochets, très fatigants à coup sûr; mais quel étrange spectacle,
et quelle variété infinie la nature donne à ses grandes scènes!
Sur ce vaste espace de vingt milles carrés, l’épanchement des
forces souterraines se produisait sous toutes les formes. Des
sources salines d’une transparence étrange, peuplées de myriades
d’insectes, sortaient des taillis indigènes d’arbres à thé. Elles
dégageaient une pénétrante odeur de poudre brûlée, et déposaient
sur le sol un résidu blanc comme une neige éblouissante. Leurs
eaux limpides étaient portées jusqu’à l’ébullition, tandis que
d’autres sources voisines s’épanchaient en nappes glacées. Des
fougères gigantesques croissaient sur leurs bords, et dans des
conditions analogues à celles de la végétation silurienne.
De tous côtés, des gerbes liquides, entourbillonnées de vapeurs,
s’élançaient du sol comme les jets d’eau d’un parc, les unes
continues, les autres intermittentes et comme soumises au bon
plaisir d’un Pluton capricieux. Elles s’étageaient en amphithéâtre
sur des terrasses naturelles superposées à la manière des vasques
modernes; leurs eaux se confondaient peu à peu sous les volutes de
fumées blanches, et, rongeant les degrés semi-diaphanes de ces
escaliers gigantesques, elles alimentaient des lacs entiers avec
leurs cascades bouillonnantes. Plus loin, aux sources chaudes et
aux geysers tumultueux succédèrent les solfatares. Le terrain
apparut tout boutonné de grosses pustules. C’étaient autant de
cratères à demi éteints et lézardés de nombreuses fissures d’où se
dégageaient divers gaz. L’atmosphère était saturée de l’odeur
piquante et désagréable des acides sulfureux. Le soufre, formant
des croûtes et des concrétions cristallines, tapissait le sol. Là
s’amassaient depuis de longs siècles d’incalculables et stériles
richesses, et c’est en ce district encore peu connu de la
Nouvelle-Zélande que l’industrie viendra s’approvisionner, si les
soufrières de la Sicile s’épuisent un jour.
On comprend quelles fatigues subirent les voyageurs à traverser
ces régions hérissées d’obstacles. Les campements y étaient
difficiles, et la carabine des chasseurs n’y rencontrait pas un
oiseau digne d’être plumé par les mains de Mr Olbinett. Aussi
fallait-il le plus souvent se contenter de fougères et de patates
douces, maigre repas qui ne refaisait guère les forces épuisées de
la petite troupe. Chacun avait donc hâte d’en finir avec ces
terrains arides et déserts.
Cependant, il ne fallut pas moins de quatre jours pour tourner
cette impraticable contrée. Le 23 février seulement, à cinquante
milles du Maunganamu, Glenarvan put camper au pied d’un mont
anonyme, indiqué sur la carte de Paganel. Les plaines
d’arbrisseaux s’étendaient sous sa vue, et les grandes forêts
réapparaissaient à l’horizon.
C’était de bon augure, à la condition toutefois que l’habitabilité
de ces régions n’y ramenât pas trop d’habitants. Jusqu’ici, les
voyageurs n’avaient pas rencontré l’ombre d’un indigène.
Ce jour-là, Mac Nabbs et Robert tuèrent trois kiwis, qui
figurèrent avec honneur sur la table du campement, mais pas
longtemps, pour tout dire, car en quelques minutes ils furent
dévorés du bec aux pattes.
Puis, au dessert, entre les patates douces et les pommes de terre,
Paganel fit une motion qui fut adoptée avec enthousiasme.
Il proposa de donner le nom de Glenarvan à cette montagne innommée
qui se perdait à trois mille pieds dans les nuages, et il pointa
soigneusement sur sa carte le nom du lord écossais.
Insister sur les incidents assez monotones et peu intéressants qui
marquèrent le reste du voyage, est inutile. Deux ou trois faits de
quelque importance seulement signalèrent cette traversée des lacs
à l’océan Pacifique.
On marchait pendant toute la journée à travers les forêts et les
plaines. John relevait sa direction sur le soleil et les étoiles.
Le ciel, assez clément, épargnait ses chaleurs et ses pluies.
Néanmoins, une fatigue croissante retardait ces voyageurs si
cruellement éprouvés déjà, et ils avaient hâte d’arriver aux
missions. Ils causaient, cependant, ils s’entretenaient encore,
mais non plus d’une façon générale. La petite troupe se divisait
en groupes que formait, non pas une plus étroite sympathie, mais
une communion d’idées plus personnelles.
Le plus souvent, Glenarvan allait seul, songeant, à mesure qu’il
s’approchait de la côte, au -Duncan- et à son équipage. Il
oubliait les dangers qui le menaçaient encore jusqu’à Auckland,
pour penser à ses matelots massacrés. Cette horrible image ne le
quittait pas.
On ne parlait plus d’Harry Grant. À quoi bon, puisqu’on ne pouvait
rien tenter pour lui? Si le nom du capitaine se prononçait encore,
c’était dans les conversations de sa fille et de John Mangles.
John n’avait point rappelé à Mary ce que la jeune fille lui avait
dit pendant la dernière nuit du -Waré-atoua-. Sa discrétion ne
voulait pas prendre acte d’une parole prononcée dans un suprême
instant de désespoir.
Quand il parlait d’Harry Grant, John faisait encore des projets de
recherches ultérieures. Il affirmait à Mary que lord Glenarvan
reprendrait cette entreprise avortée. Il partait de ce point que
l’authenticité du document ne pouvait être mise en doute. Donc,
Harry Grant existait quelque part.
Donc, fallût-il fouiller le monde entier, on devait le retrouver.
Mary s’enivrait de ces paroles, et John et elle, unis par les
mêmes pensées, se confondaient maintenant dans le même espoir.
Souvent lady Helena prenait part à leur conversation; mais elle ne
s’abandonnait point à tant d’illusions, et se gardait pourtant de
ramener ces jeunes gens à la triste réalité.
Pendant ce temps, Mac Nabbs, Robert, Wilson et Mulrady chassaient
sans trop s’éloigner de la petite troupe, et chacun d’eux
fournissait son contingent de gibier. Paganel, toujours drapé dans
son manteau de phormium, se tenait à l’écart, muet et pensif.
Et cependant, --cela est bon à dire, --malgré cette loi de la
nature qui fait qu’au milieu des épreuves, des dangers, des
fatigues, des privations, les meilleurs caractères se froissent et
s’aigrissent, tous ces compagnons d’infortune restèrent unis,
dévoués, prêts à se faire tuer les uns pour les autres.
Le 25 février, la route fut barrée par une rivière qui devait être
le Waikari de la carte de Paganel.
On put la passer à gué.
Pendant deux jours, les plaines d’arbustes se succédèrent sans
interruption. La moitié de la distance qui sépare le lac Taupo de
la côte avait été franchie sans mauvaise rencontre, sinon sans
fatigue.
Alors apparurent d’immenses et interminables forêts qui
rappelaient les forêts australiennes; mais ici, les kauris
remplaçaient les eucalyptus. Bien qu’ils eussent singulièrement
usé leur admiration depuis quatre mois de voyage, Glenarvan et ses
compagnons furent encore émerveillés à la vue de ces pins
gigantesques, dignes rivaux des cèdres du Liban et des «mammouth
trees» de la Californie. Ces kauris, en langue de botaniste «des
abiétacées damarines», mesuraient cent pieds de hauteur avant la
ramification des branches. Ils poussaient par bouquets isolés, et
la forêt se composait, non pas d’arbres, mais d’innombrables
groupes d’arbres qui étendaient à deux cents pieds dans les airs
leur parasol de feuilles vertes.
Quelques-uns de ces pins, jeunes encore, âgés à peine d’une
centaine d’années, ressemblaient aux sapins rouges des régions
européennes. Ils portaient une sombre couronne terminée par un
cône aigu. Leurs aînés, au contraire, des arbres vieux de cinq ou
six siècles, formaient d’immenses tentes de verdure supportées sur
les inextricables bifurcations de leurs branches. Ces patriarches
de la forêt zélandaise mesuraient jusqu’à cinquante pieds de
circonférence, et les bras réunis de tous les voyageurs ne
pouvaient pas entourer leur tronc.
Pendant trois jours, la petite troupe s’aventura sous ces vastes
arceaux et sur un sol argileux que le pas de l’homme n’avait
jamais foulé. On le voyait bien aux amas de gomme résineuse
entassés, en maint endroit, au pied des kauris, et qui eussent
suffi pendant de longues années à l’exportation indigène.
Les chasseurs trouvèrent par bandes nombreuses les kiwis si rares
au milieu des contrées fréquentées par les maoris. C’est dans ces
forêts inaccessibles que se sont réfugiés ces curieux oiseaux
chassés par les chiens zélandais. Ils fournirent aux repas des
voyageurs une abondante et saine nourriture.
Il arriva même à Paganel d’apercevoir au loin, dans un épais
fourré, un couple de volatiles gigantesques. Son instinct de
naturaliste se réveilla. Il appela ses compagnons, et, malgré leur
fatigue, le major, Robert et lui se lancèrent sur les traces de
ces animaux.
On comprendra l’ardente curiosité du géographe, car il avait
reconnu ou cru reconnaître ces oiseaux pour des «moas»,
appartenant à l’espèce des «dinormis», que plusieurs savants
rangent parmi les variétés disparues. Or, cette rencontre
confirmait l’opinion de M De Hochstetter et autres voyageurs sur
l’existence actuelle de ces géants sans ailes de la Nouvelle-Zélande.
Ces -moas- que poursuivait Paganel, ces contemporains des
mégathérium et des ptérodactyles, devaient avoir dix-huit pieds de
hauteur. C’étaient des autruches démesurées et peu courageuses,
car elles fuyaient avec une extrême rapidité. Mais pas une balle
ne put les arrêter dans leur course! Après quelques minutes de
chasse, ces insaisissables -moas- disparurent derrière les grands
arbres, et les chasseurs en furent pour leurs frais de poudre et
de déplacement.
Ce soir-là, 1er mars, Glenarvan et ses compagnons, abandonnant
enfin l’immense forêt de kauris, campèrent au pied du mont
Ikirangi, dont la cime montait à cinq mille cinq cents pieds dans
les airs.
Alors, près de cent milles avaient été franchis depuis le
Maunganamu, et la côte restait encore à trente milles. John
Mangles avait espéré faire cette traversée en dix jours, mais il
ignorait alors les difficultés que présentait cette région.
En effet, les détours, les obstacles de la route, les
imperfections des relèvements, l’avaient allongée d’un cinquième,
et malheureusement les voyageurs, en arrivant au mont Ikirangi,
étaient complètement épuisés.
Or, il fallait encore deux grands jours de marche pour atteindre
la côte, et maintenant, une nouvelle activité, une extrême
vigilance, redevenaient nécessaires, car on rentrait dans une
contrée souvent fréquentée par les naturels.
Cependant, chacun dompta ses fatigues, et le lendemain la petite
troupe repartit au lever du jour.
Entre le mont Ikirangi, qui fut laissé à droite, et le mont Hardy,
dont le sommet s’élevait à gauche à une hauteur de trois mille
sept cents pieds, le voyage devint très pénible. Il y avait là,
sur une longueur de dix milles, une plaine toute hérissée de
«supple-jacks», sorte de liens flexibles justement nommés «lianes
étouffantes». À chaque pas, les bras et les jambes s’y
embarrassaient, et ces lianes, de véritables serpents, enroulaient
le corps de leurs tortueux replis. Pendant deux jours, il fallut
s’avancer la hache à la main et lutter contre cette hydre à cent
mille têtes, ces plantes tracassantes et tenaces, que Paganel eût
volontiers classées parmi les zoophytes.
Là, dans ces plaines, la chasse devint impossible, et les
chasseurs n’apportèrent plus leur tribut accoutumé. Les provisions
touchaient à leur fin, on ne pouvait les renouveler; l’eau
manquait, on ne pouvait apaiser une soif doublée par les fatigues.
Alors, les souffrances de Glenarvan et des siens furent horribles,
et, pour la première fois, l’énergie morale fut près de les
abandonner.
Enfin, ne marchant plus, se traînant, corps sans âmes menés par le
seul instinct de la conservation qui survivait à tout autre
sentiment, ils atteignirent la pointe Lottin, sur les bords du
Pacifique.
En cet endroit se voyaient quelques huttes désertes, ruines d’un
village récemment dévasté par la guerre, des champs abandonnés,
partout les marques du pillage, de l’incendie. Là, la fatalité
réservait une nouvelle et terrible épreuve aux infortunés
voyageurs.
Ils erraient le long du rivage, quand, à un mille de la côte,
apparut un détachement d’indigènes, qui s’élança vers eux en
agitant ses armes. Glenarvan, acculé à la mer, ne pouvait fuir,
et, réunissant ses dernières forces, il allait prendre ses
dispositions pour combattre, quand John Mangles s’écria:
«Un canot, un canot!»
À vingt pas, en effet, une pirogue, garnie de six avirons, était
échouée sur la grève. La mettre à flot, s’y précipiter et fuir ce
dangereux rivage, ce fut l’affaire d’un instant. John Mangles, Mac
Nabbs, Wilson, Mulrady se mirent aux avirons; Glenarvan prit le
gouvernail; les deux femmes, Olbinett et Robert s’étendirent près
de lui.
En dix minutes, la pirogue fut d’un quart de mille au large. La
mer était calme. Les fugitifs gardaient un profond silence.
Cependant, John, ne voulant pas trop s’écarter de la côte, allait
donner l’ordre de prolonger le rivage, quand son aviron s’arrêta
subitement dans ses mains.
Il venait d’apercevoir trois pirogues qui débouchaient de la
pointe Lottin, dans l’évidente intention de lui appuyer la chasse.
«En mer! En mer! s’écria-t-il, et plutôt nous abîmer dans les
flots!»
La pirogue, enlevée par ses quatre rameurs, reprit le large.
Pendant une demi-heure, elle put maintenir sa distance; mais les
malheureux, épuisés, ne tardèrent pas à faiblir, et les trois
autres pirogues gagnèrent sensiblement sur eux. En ce moment, deux
milles à peine les en séparaient. Donc, nulle possibilité d’éviter
l’attaque des indigènes, qui, armés de leurs longs fusils, se
préparaient à faire feu.
Que faisait alors Glenarvan? Debout, à l’arrière du canot, il
cherchait à l’horizon quelque secours chimérique. Qu’attendait-il?
Que voulait-il? Avait-il comme un pressentiment?
Tout à coup, son regard s’enflamma, sa main s’étendit vers un
point de l’espace.
«Un navire! s’écria-t-il, mes amis, un navire!
Nagez! Nagez ferme!»
Pas un des quatre rameurs ne se retourna pour voir ce bâtiment
inespéré, car il ne fallait pas perdre un coup d’aviron. Seul,
Paganel, se levant, braqua sa longue-vue sur le point indiqué.
«Oui, dit-il, un navire! Un steamer! Il chauffe à toute vapeur! Il
vient sur nous! Hardi, mes camarades!»
Les fugitifs déployèrent une nouvelle énergie, et pendant une
demi-heure encore, conservant leur distance, ils enlevèrent la
pirogue à coups précipités. Le steamer devenait de plus en plus
visible. On distinguait ses deux mâts à sec de toile et les gros
tourbillons de sa fumée noire.
Glenarvan, abandonnant la barre à Robert, avait saisi la lunette
du géographe et ne perdait pas un des mouvements du navire.
Mais que durent penser John Mangles et ses compagnons, quand ils
virent les traits du lord se contracter, sa figure pâlir, et
l’instrument tomber de ses mains? Un seul mot leur expliqua ce
subit désespoir.
«Le -Duncan!- s’écria Glenarvan, le -Duncan- et les convicts!
--Le -Duncan!- s’écria John, qui lâcha son aviron et se leva
aussitôt.
--Oui! La mort des deux côtés!» murmura Glenarvan, brisé par tant
d’angoisses.
C’était le yacht, en effet, on ne pouvait s’y méprendre, le yacht
avec son équipage de bandits!
Le major ne put retenir une malédiction qu’il lança contre le
ciel. C’en était trop!
Cependant, la pirogue était abandonnée à elle-même.
Où la diriger? Où fuir? était-il possible de choisir entre les
sauvages ou les convicts?
Un coup de fusil partit de l’embarcation indigène la plus
rapprochée, et la balle vint frapper l’aviron de Wilson. Quelques
coups de rames repoussèrent alors la pirogue vers le -Duncan-.
Le yacht marchait à toute vapeur et n’était plus qu’à un demi-mille.
John Mangles, coupé de toutes parts, ne savait plus comment
évoluer, dans quelle direction fuir. Les deux pauvres femmes,
agenouillées, éperdues, priaient.
Les sauvages faisaient un feu roulant, et les balles pleuvaient
autour de la pirogue. En ce moment, une forte détonation éclata,
et un boulet, lancé par le canon du yacht, passa sur la tête des
fugitifs. Ceux-ci, pris entre deux feux, demeurèrent immobiles
entre le -Duncan- et les canots indigènes.
John Mangles, fou de désespoir, saisit sa hache. Il allait
saborder la pirogue, la submerger avec ses infortunés compagnons,
quand un cri de Robert l’arrêta.
«Tom Austin! Tom Austin! disait l’enfant. Il est à bord! Je le
vois! Il nous a reconnus! Il agite son chapeau!»
La hache resta suspendue au bras de John.
Un second boulet siffla sur sa tête et vint couper en deux la plus
rapprochée des trois pirogues, tandis qu’un hurrah éclatait à bord
du -Duncan-. Les sauvages, épouvantés, fuyaient et regagnaient la
côte.
«À nous! à nous, Tom!» avait crié John Mangles d’une voix
éclatante.
Et, quelques instants après, les dix fugitifs, sans savoir
comment, sans y rien comprendre, étaient tous en sûreté à bord du
-Duncan-.
Chapitre XVII
-Pourquoi le «Duncan» croisait sur la côte est de la Nouvelle-Zélande-
Il faut renoncer à peindre les sentiments de Glenarvan et de ses
amis, quand résonnèrent à leurs oreilles les chants de la vieille
Écosse. Au moment où ils mettaient le pied sur le pont du
-Duncan-, le -bag-piper-, gonflant sa cornemuse, attaquait le
-pibroch- national du clan de Malcolm, et de vigoureux hurrahs
saluaient le retour du laird à son bord.
Glenarvan, John Mangles, Paganel, Robert, le major lui-même, tous
pleuraient et s’embrassaient.
Ce fut d’abord de la joie, du délire. Le géographe était
absolument fou; il gambadait et mettait en joue avec son
inséparable longue-vue, les dernières pirogues qui regagnaient la
côte.
Mais, à la vue de Glenarvan, de ses compagnons, les vêtements en
lambeaux, les traits hâves et portant la marque de souffrances
horribles, l’équipage du yacht interrompit ses démonstrations.
C’étaient des spectres qui revenaient à bord, et non ces voyageurs
hardis et brillants, que, trois mois auparavant, l’espoir
entraînait sur les traces des naufragés. Le hasard, le hasard seul
les ramenait à ce navire qu’ils ne s’attendaient plus à revoir! Et
dans quel triste état de consomption et de faiblesse!
Mais, avant de songer à la fatigue, aux impérieux besoins de la
faim et de la soif, Glenarvan interrogea Tom Austin sur sa
présence dans ces parages.
Pourquoi le -Duncan- se trouvait-il sur la côte orientale de la
Nouvelle-Zélande? Comment n’était-il pas entre les mains de Ben
Joyce? Par quelle providentielle fatalité Dieu l’avait-il amené
sur la route des fugitifs?
Pourquoi? Comment? À quel propos? Ainsi débutaient les questions
simultanées qui venaient frapper Tom Austin à bout portant. Le
vieux marin ne savait auquel entendre. Il prit donc le parti de
n’écouter que lord Glenarvan et de ne répondre qu’à lui.
«Mais les convicts? demanda Glenarvan, qu’avez-vous fait des
convicts?
--Les convicts?... Répondit Tom Austin du ton d’un homme qui ne
comprend rien à une question.
--Oui! Les misérables qui ont attaqué le yacht?
--Quel yacht? dit Tom Austin, le yacht de votre honneur?
--Mais oui! Tom! Le -Duncan-, et ce Ben Joyce qui est venu à
bord?
--Je ne connais pas ce Ben Joyce, je ne l’ai jamais vu, répondit
Austin.
--Jamais! s’écria Glenarvan stupéfait des réponses du vieux
marin. Alors, me direz-vous, Tom, pourquoi le -Duncan- croise en
ce moment sur les côtes de la Nouvelle-Zélande?»
Si Glenarvan, lady Helena, miss Grant, Paganel, le major, Robert,
John Mangles, Olbinett, Mulrady, Wilson, ne comprenaient rien aux
étonnements du vieux marin, quelle fut leur stupéfaction, quand
Tom répondit d’une voix calme:
«Mais le -Duncan- croise ici par ordre de votre honneur.
--Par mes ordres! s’écria Glenarvan.
--Oui, -mylord-. Je n’ai fait que me conformer à vos instructions
contenues dans votre lettre du 14 janvier.
--Ma lettre! Ma lettre!» s’écria Glenarvan.
En ce moment, les dix voyageurs entouraient Tom Austin et le
dévoraient du regard. La lettre datée de Snowy-River était donc
parvenue au -Duncan?-
«Voyons, reprit Glenarvan, expliquons-nous, car je crois rêver.
Vous avez reçu une lettre, Tom?
--Oui, une lettre de votre honneur.
--À Melbourne?
--À Melbourne, au moment où j’achevais de réparer mes avaries.
--Et cette lettre?
--Elle n’était pas écrite de votre main, mais signée de vous,
-mylord-.
--C’est cela même. Ma lettre vous a été apportée par un convict
nommé Ben Joyce.
--Non, par un matelot appelé Ayrton, quartier-maître du
-Britannia-.
--Oui! Ayrton, Ben Joyce, c’est le même individu. Eh bien! Que
disait cette lettre?
--Elle me donnait l’ordre de quitter Melbourne sans retard, et de
venir croiser sur les côtes orientales de...
--De l’Australie! s’écria Glenarvan avec une véhémence qui
déconcerta le vieux marin.
--De l’Australie? répéta Tom en ouvrant les yeux, mais non! De la
Nouvelle-Zélande!
--De l’Australie! Tom! De l’Australie!» répondirent d’une seule
voix les compagnons de Glenarvan.
En ce moment, Austin eut une sorte d’éblouissement.
Glenarvan lui parlait avec une telle assurance, qu’il craignit de
s’être trompé en lisant cette lettre. Lui, le fidèle et exact
marin, aurait-il commis une pareille erreur? Il rougit, il se
troubla.
«Remettez-vous, Tom, dit lady Helena, la providence a voulu...
--Mais non, madame, pardonnez-moi, reprit le vieux Tom. Non! Ce
n’est pas possible! Je ne me suis pas trompé! Ayrton a lu la
lettre comme moi, et c’est lui, lui, qui voulait, au contraire, me
ramener à la côte australienne!
--Ayrton? s’écria Glenarvan.
--Lui-même! Il m’a soutenu que c’était une erreur, que vous me
donniez rendez-vous à la baie Twofold!
--Avez-vous la lettre, Tom? demanda le major, intrigué au plus
haut point.
--Oui, Monsieur Mac Nabbs, répondit Austin. Je vais la chercher.»
Austin courut à sa cabine du gaillard d’avant.
Pendant la minute que dura son absence, on se regardait, on se
taisait, sauf le major, qui, l’œil fixé sur Paganel, dit en se
croisant les bras:
«Par exemple, il faut avouer, Paganel, que ce serait un peu fort!
--Hein?» fit le géographe, qui, le dos courbé et les lunettes sur
le front, ressemblait à un gigantesque point d’interrogation.
Austin revint. Il tenait à la main la lettre écrite par Paganel et
signée par Glenarvan.
«Que votre honneur lise», dit le vieux marin.
Glenarvan prit la lettre et lut:
«Ordre à Tom Austin de prendre la mer sans retard et de conduire
le -Duncan- par 37 degrés de latitude à la côte orientale de la
Nouvelle-Zélande!...»
«La Nouvelle-Zélande!» s’écria Paganel bondissant.
Et il saisit la lettre des mains de Glenarvan, se frotta les yeux,
ajusta ses lunettes sur son nez, et lut à son tour.
«La Nouvelle-Zélande!» dit-il avec un accent impossible à rendre,
tandis que la lettre s’échappait de ses doigts.
En ce moment, il sentit une main s’appuyer sur son épaule. Il se
redressa et se vit face à face avec le major.
«Allons, mon brave Paganel, dit Mac Nabbs d’un air grave, il est
encore heureux que vous n’ayez pas envoyé le -Duncan- en
Cochinchine!»
Cette plaisanterie acheva le pauvre géographe. Un rire universel,
homérique, gagna tout l’équipage du yacht. Paganel, comme fou,
allait et venait, prenant sa tête à deux mains, s’arrachant les
cheveux. Ce qu’il faisait, il ne le savait plus; ce qu’il voulait
faire, pas davantage! Il descendit par l’échelle de la dunette,
machinalement; il arpenta le pont, titubant, allant devant lui,
sans but, et remonta sur le gaillard d’avant. Là, ses pieds
s’embarrassèrent dans un paquet de câbles. Il trébucha. Ses mains,
au hasard, se raccrochèrent à une corde.
Tout à coup, une épouvantable détonation éclata. Le canon du
gaillard d’avant partit, criblant les flots tranquilles d’une
volée de mitraille. Le malencontreux Paganel s’était rattrapé à la
corde de la pièce encore chargée, et le chien venait de s’abattre
sur l’amorce fulminante. De là ce coup de tonnerre. Le géographe
fut renversé sur l’échelle du gaillard et disparut par le capot
jusque dans le poste de l’équipage.
À la surprise produite par la détonation, succéda un cri
d’épouvante. On crut à un malheur. Dix matelots se précipitèrent
dans l’entrepont et remontèrent Paganel plié en deux.
Le géographe ne parlait plus.
On transporta ce long corps sur la dunette. Les compagnons du
brave français étaient désespérés. Le major, toujours médecin dans
les grandes occasions, se préparait à enlever les habits du
malheureux Paganel, afin de panser ses blessures; mais à peine
avait-il porté la main sur le moribond, que celui-ci se redressa,
comme s’il eût été mis en contact avec une bobine électrique.
«Jamais! Jamais!» s’écria-t-il; et, ramenant sur son maigre corps
les lambeaux de ses vêtements, il se boutonna avec une vivacité
singulière.
«Mais, Paganel! dit le major.
--Non! vous dis-je!
--Il faut visiter...
--Vous ne visiterez pas!
--Vous avez peut-être cassé... Reprit Mac Nabbs.
--Oui, répondit Paganel, qui se remit d’aplomb sur ses longues
jambes, mais ce que j’ai cassé, le charpentier le raccommodera!
--Quoi donc?
--L’épontille du poste, qui s’est brisée dans ma chute!»
À cette réplique, les éclats de rire recommencèrent de plus belle.
Cette réponse avait rassuré tous les amis du digne Paganel, qui
était sorti sain et sauf de ses aventures avec le canon du
gaillard d’avant.
«En tout cas, pensa le major, voilà un géographe étrangement
pudibond!»
Cependant, Paganel, revenu de ses grandes émotions, eut encore à
répondre à une question qu’il ne pouvait éviter.
«Maintenant, Paganel, lui dit Glenarvan, répondez franchement. Je
reconnais que votre distraction a été providentielle. À coup sûr,
sans vous, le -Duncan- serait tombé entre les mains des convicts;
sans vous, nous aurions été repris par les maoris! Mais, pour
l’amour de dieu, dites-moi par quelle étrange association d’idées,
par quelle surnaturelle aberration d’esprit, vous avez été conduit
à écrire le nom de la Nouvelle-Zélande pour le nom de l’Australie?
--Eh! Parbleu! s’écria Paganel, c’est...»
Mais au même instant, ses yeux se portèrent sur Robert, sur Mary
Grant, et il s’arrêta court; puis il répondit:
«Que voulez-vous, mon cher Glenarvan, je suis un insensé, un fou,
un être incorrigible, et je mourrai dans la peau du plus fameux
distrait...
--À moins qu’on ne vous écorche, ajouta le major.
--M’écorcher! s’écria le géographe d’un air furibond. Est-ce une
allusion?...
--Quelle allusion, Paganel?» demanda Mac Nabbs de sa voix
tranquille.
L’incident n’eut pas de suite. Le mystère de la présence du
-Duncan- était éclairci; les voyageurs si miraculeusement sauvés
ne songèrent plus qu’à regagner leurs confortables cabines du bord
et à déjeuner.
Cependant, laissant lady Helena et Mary Grant, le major, Paganel
et Robert entrer dans la dunette, Glenarvan et John Mangles
retinrent Tom Austin près d’eux. Ils voulaient encore
l’interroger.
«Maintenant, mon vieux Tom, dit Glenarvan, répondez-moi. Est-ce
que cet ordre d’aller croiser sur les côtes de la Nouvelle-Zélande
ne vous a pas paru singulier?
--Si, votre honneur, répondit Austin, j’ai été très surpris, mais
je n’ai pas l’habitude de discuter les ordres que je reçois, et
j’ai obéi. Pouvais-je agir autrement? Si, pour n’avoir pas suivi
vos instructions à la lettre, une catastrophe fût arrivée,
n’aurais-je pas été coupable? Auriez-vous fait autrement,
capitaine?
--Non, Tom, répondit John Mangles.
--Mais qu’avez-vous pensé? demanda Glenarvan.
--J’ai pensé, votre honneur, que, dans l’intérêt d’Harry Grant,
il fallait aller là où vous me disiez d’aller. J’ai pensé que, par
suite de combinaisons nouvelles, un navire devait vous transporter
à la Nouvelle-Zélande, et que je devais vous attendre sur la côte
est de l’île. D’ailleurs, en quittant Melbourne, j’ai gardé le
secret de ma destination, et l’équipage ne l’a connue qu’au moment
où nous étions en pleine mer, lorsque les terres de l’Australie
avaient déjà disparu à nos yeux. Mais alors un incident, qui m’a
rendu très perplexe, s’est passé à bord.
--Que voulez-vous dire, Tom? demanda Glenarvan.
--Je veux dire, répondit Tom Austin, que lorsque le quartier-maître
Ayrton apprit, le lendemain de l’appareillage, la
destination du -Duncan-...
--Ayrton! s’écria Glenarvan. Il est donc à bord?
--Oui, votre honneur.
--Ayrton ici! répéta Glenarvan, regardant John Mangles.
--Dieu l’a voulu!» répondit le jeune capitaine.
En un instant, avec la rapidité de l’éclair, la conduite d’Ayrton,
sa trahison longuement préparée, la blessure de Glenarvan,
l’assassinat de Mulrady, les misères de l’expédition arrêtée dans
les marais de la Snowy, tout le passé du misérable apparut devant
les yeux de ces deux hommes. Et maintenant, par le plus étrange
concours de circonstances, le convict était en leur pouvoir.
«Où est-il? demanda vivement Glenarvan.
--Dans une cabine du gaillard d’avant, répondit Tom Austin, et
gardé à vue.
--Pourquoi cet emprisonnement?
--Parce que quand Ayrton a vu que le yacht faisait voile pour la
Nouvelle-Zélande, il est entré en fureur, parce qu’il a voulu
m’obliger à changer la direction du navire, parce qu’il m’a
menacé, parce qu’enfin il a excité mes hommes à la révolte. J’ai
compris que c’était un particulier dangereux, et j’ai dû prendre
des mesures de précaution contre lui.
--Et depuis ce temps?
--Depuis ce temps, il est resté dans sa cabine, sans chercher à
en sortir.
--Bien, Tom.»
En ce moment, Glenarvan et John Mangles furent mandés dans la
dunette. Le déjeuner, dont ils avaient un si pressant besoin,
était préparé. Ils prirent place à la table du carré et ne
parlèrent point d’Ayrton.
Mais, le repas achevé, quand les convives, refaits et restaurés,
furent réunis sur le pont, Glenarvan leur apprit la présence du
quartier-maître à son bord. En même temps, il annonça son
intention de le faire comparaître devant eux.
«Puis-je me dispenser d’assister à cet interrogatoire? demanda
lady Helena. Je vous avoue, mon cher Edward, que la vue de ce
malheureux me serait extrêmement pénible.
--C’est une confrontation, Helena, répondit lord Glenarvan.
Restez, je vous en prie. Il faut que Ben Joyce se voie face à face
avec toutes ses victimes!»
Lady Helena se rendit à cette observation. Mary Grant et elle
prirent place auprès de lord Glenarvan. Autour de lui se rangèrent
le major, Paganel, John Mangles, Robert, Wilson, Mulrady,
Olbinett, tous compromis si gravement par la trahison du convict.
L’équipage du yacht, sans comprendre encore la gravité de cette
scène, gardait un profond silence.
«Faites venir Ayrton», dit Glenarvan.
Chapitre XVIII
-Ayrton ou Ben Joyce-
Ayrton parut. Il traversa le pont d’un pas assuré et gravit
l’escalier de la dunette. Ses yeux étaient sombres, ses dents
serrées, ses poings fermés convulsivement. Sa personne ne décelait
ni forfanterie ni humilité. Lorsqu’il fut en présence de lord
Glenarvan, il se croisa les bras, muet et calme, attendant d’être
interrogé.
«Ayrton, dit Glenarvan, nous voilà donc, vous et nous, sur ce
-Duncan- que vous vouliez livrer aux convicts de Ben Joyce!»
À ces paroles, les lèvres du quartier-maître tremblèrent
légèrement. Une rapide rougeur colora ses traits impassibles. Non
la rougeur du remords, mais la honte de l’insuccès. Sur ce yacht
qu’il prétendait commander en maître, il était prisonnier, et son
sort allait s’y décider en peu d’instants.
Cependant, il ne répondit pas. Glenarvan attendit patiemment. Mais
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