C’était une main de femme ou d’enfant, une main européenne!
De part et d’autre, pas un mot n’avait été prononcé. Il était
évident que, de part et d’autre, il y avait intérêt à se taire.
«Est-ce Robert?» murmura Glenarvan.
Mais, si bas qu’il eût prononcé ce nom, Mary Grant, éveillée par
les mouvements qui s’accomplissaient dans la case, se glissa près
de Glenarvan, et, saisissant cette main toute maculée de terre,
elle la couvrit de baisers.
«Toi! Toi! disait la jeune fille, qui n’avait pu s’y méprendre,
toi, mon Robert!
--Oui, petite sœur, répondit Robert, je suis là, pour vous
sauver tous! Mais, silence!
--Brave enfant! répétait Glenarvan.
--Surveillez les sauvages au dehors», reprit Robert.
Mulrady, un moment distrait par l’apparition de l’enfant, reprit
son poste d’observation.
«Tout va bien, dit-il. Il n’y a plus que quatre guerriers qui
veillent. Les autres sont endormis.
--Courage!» répondit Wilson.
En un instant, le trou fut agrandi, et Robert passa des bras de sa
sœur dans les bras de lady Helena.
Autour de son corps était roulée une longue corde de phormium.
«Mon enfant, mon enfant, murmurait la jeune femme, ces sauvages ne
t’ont pas tué!
--Non, madame, répondit Robert. Je ne sais comment, pendant le
tumulte, j’ai pu me dérober à leurs yeux; j’ai franchi l’enceinte;
pendant deux jours, je suis resté caché derrière des arbrisseaux;
j’errais la nuit; je voulais vous revoir. Pendant que toute la
tribu s’occupait des funérailles du chef, je suis venu reconnaître
ce côté du retranchement où s’élève la prison, et j’ai vu que je
pourrais arriver jusqu’à vous. J’ai volé dans une hutte déserte ce
couteau et cette corde. Les touffes d’herbes, les branches
d’arbustes m’ont servi d’échelle; j’ai trouvé par hasard une
espèce de grotte creusée dans le massif même où s’appuie cette
hutte; je n’ai eu que quelques pieds à creuser dans une terre
molle, et me voilà.»
Vingt baisers muets furent la seule réponse que put obtenir
Robert.
«Partons! dit-il d’un ton décidé.
--Paganel est en bas? demanda Glenarvan.
--Monsieur Paganel? répondit l’enfant, surpris de la question.
--Oui, il nous attend?
--Mais non, -mylord-. Comment, Monsieur Paganel n’est pas ici?
--Il n’y est pas, Robert, répondit Mary Grant.
--Quoi? Tu ne l’as pas vu? demanda Glenarvan. Vous ne vous êtes
pas rencontrés dans ce tumulte? Vous ne vous êtes pas échappés
ensemble?
--Non, -mylord-, répondit Robert, atterré d’apprendre la
disparition de son ami Paganel.
--Partons, dit le major, il n’y a pas une minute à perdre. En
quelque lieu que soit Paganel, il ne peut pas être plus mal que
nous ici. Partons!»
En effet, les moments étaient précieux. Il fallait fuir. L’évasion
ne présentait pas de grandes difficultés, si ce n’est sur une
paroi presque perpendiculaire en dehors de la grotte, et pendant
une vingtaine de pieds seulement. Puis, après, le talus offrait
une descente assez douce jusqu’au bas de la montagne. De ce point,
les captifs pouvaient gagner rapidement les vallées inférieures,
tandis que les maoris, s’ils venaient à s’apercevoir de leur
fuite, seraient forcés de faire un très long détour pour les
atteindre, puisqu’ils ignoraient l’existence de cette galerie
creusée entre le -waré-atoua- et le talus extérieur.
L’évasion commença. Toutes les précautions furent prises pour la
faire réussir. Les captifs passèrent un à un par l’étroite galerie
et se trouvèrent dans la grotte. John Mangles, avant de quitter la
hutte, fit disparaître tous les décombres et se glissa à son tour
par l’ouverture, sur laquelle il laissa retomber les nattes de la
case. La galerie se trouvait donc entièrement dissimulée.
Il s’agissait à présent de descendre la paroi perpendiculaire
jusqu’au talus, et cette descente aurait été impraticable, si
Robert n’eût apporté la corde de phormium.
On la déroula; elle fut fixée à une saillie de roche et rejetée au
dehors.
John Mangles, avant de laisser ses amis se suspendre à ces
filaments de phormium, qui, par leur torsion, formaient la corde,
les éprouva; ils ne lui parurent pas offrir une grande solidité;
or, il ne fallait pas s’exposer inconsidérément, car une chute
pouvait être mortelle.
«Cette corde, dit-il, ne peut supporter que le poids de deux
corps; ainsi, procédons en conséquence. Que lord et lady Glenarvan
se laissent glisser d’abord; lorsqu’ils seront arrivés au talus,
trois secousses imprimées à la corde nous donneront le signal de
les suivre.
--Je passerai le premier, répondit Robert. J’ai découvert au bas
du talus une sorte d’excavation profonde où les premiers descendus
se cacheront pour attendre les autres.
--Va, mon enfant», dit Glenarvan en serrant la main du jeune
garçon.
Robert disparut par l’ouverture de la grotte. Une minute après,
les trois secousses de la corde apprenaient que l’enfant venait
d’opérer heureusement sa descente.
Aussitôt Glenarvan et lady Helena se hasardèrent en dehors de la
grotte. L’obscurité était profonde encore, mais quelques teintes
grisâtres nuançaient déjà les cimes qui se dressaient dans l’est.
Le froid piquant du matin ranima la jeune femme. Elle se sentit
plus forte et commença sa périlleuse évasion.
Glenarvan d’abord, lady Helena ensuite, se laissèrent glisser le
long de la corde jusqu’à l’endroit où la paroi perpendiculaire
rencontrait le sommet du talus. Puis Glenarvan, précédant sa femme
et la soutenant, commença à descendre à reculons. Il cherchait les
touffes d’herbes et les arbrisseaux propres à lui offrir un point
d’appui; il les éprouvait d’abord, et y plaçait ensuite le pied de
lady Helena. Quelques oiseaux, réveillés subitement, s’envolaient
en poussant de petits cris, et les fugitifs frémissaient quand une
pierre, détachée de son alvéole, roulait avec bruit jusqu’au bas
de la montagne.
Ils avaient atteint la moitié du talus, lorsqu’une voix se fit
entendre à l’ouverture de la grotte:
«Arrêtez!» murmurait John Mangles.
Glenarvan, accroché d’une main à une touffe de tétragones, de
l’autre, retenant sa femme, attendit, respirant à peine.
Wilson avait eu une alerte. Ayant entendu quelque bruit à
l’extérieur du -waré-atoua-, il était rentré dans la hutte, et,
soulevant la natte, il observait les maoris. Sur un signe de lui,
John arrêta Glenarvan.
En effet, un des guerriers, surpris par quelque rumeur insolite,
s’était relevé et rapproché du -waré-atoua-. Debout, à deux pas de
la hutte, il écoutait, la tête inclinée. Il resta dans cette
attitude pendant une minute longue comme une heure, l’oreille
tendue, l’œil aux aguets. Puis, secouant la tête en homme qui
s’est mépris, il revint vers ses compagnons, prit une brassée de
bois mort et la jeta dans le brasier à demi éteint, dont les
flammes se ravivèrent. Sa figure, vivement éclairée, ne trahissait
plus aucune préoccupation, et, après avoir observé les premières
lueurs de l’aube qui blanchissaient l’horizon, il s’étendit près
du feu pour réchauffer ses membres refroidis.
«Tout va bien», dit Wilson.
John fit signe à Glenarvan de reprendre sa descente.
Glenarvan se laissa glisser doucement sur le talus; bientôt lady
Helena et lui prirent pied sur l’étroit sentier où les attendait
Robert.
La corde fut secouée trois fois, et, à son tour, John Mangles,
précédant Mary Grant, suivit la périlleuse route. Son opération
réussit; il rejoignit lord et lady Glenarvan dans le trou signalé
par Robert.
Cinq minutes plus tard, tous les fugitifs, heureusement évadés du
-waré-atoua-, quittaient leur retraite provisoire, et, fuyant les
rives habitées du lac, ils s’enfonçaient par d’étroits sentiers,
au plus profond des montagnes.
Ils marchaient rapidement, cherchant à se défier de tous les
points où quelque regard pouvait les atteindre. Ils ne parlaient
pas, ils glissaient comme des ombres à travers les arbrisseaux. Où
allaient-ils? à l’aventure, mais ils étaient libres.
Vers cinq heures, le jour commença à poindre. Des nuances
bleuâtres marbraient les hautes bandes de nuages. Les brumeux
sommets se dégageaient des vapeurs matinales. L’astre du jour ne
devait pas tarder à paraître, et ce soleil, au lieu de donner le
signal du supplice, allait, au contraire, signaler la fuite des
condamnés.
Il fallait donc, avant ce moment fatal, que les fugitifs se
fussent mis hors de la portée des sauvages, afin de les dépister
par l’éloignement.
Mais ils ne marchaient pas vite, car les sentiers étaient abrupts.
Lady Helena gravissait les pentes, soutenue, pour ne pas dire
portée, par Glenarvan, et Mary Grant s’appuyait au bras de John
Mangles; Robert, heureux, triomphant, le cœur plein de joie de
son succès, ouvrait la marche, les deux matelots la fermaient.
Encore une demi-heure, et l’astre radieux allait émerger des
brumes de l’horizon.
Pendant une demi-heure, les fugitifs marchèrent à l’aventure.
Paganel n’était pas là pour les diriger, --Paganel, l’objet de
leurs alarmes et dont l’absence faisait une ombre noire à leur
bonheur.
Cependant, ils se dirigeaient vers l’est, autant que possible, et
s’avançaient au-devant d’une magnifique aurore. Bientôt ils eurent
atteint une hauteur de cinq cents pieds au-dessus du lac Taupo, et
le froid du matin, accru par cette altitude, les piquait vivement.
Des formes indécises de collines et de montagnes s’étageaient les
unes au-dessus des autres; mais Glenarvan ne demandait qu’à s’y
perdre. Plus tard, il verrait à sortir de ce montueux labyrinthe.
Enfin le soleil parut, et il envoya ses premiers rayons au-devant
des fugitifs.
Soudain un hurlement terrible, fait de cent cris, éclata dans les
airs. Il s’élevait du -pah-, dont Glenarvan ignorait alors
l’exacte situation.
D’ailleurs, un épais rideau de brumes, tendu sous ses pieds,
l’empêchait de distinguer les vallées basses.
Mais les fugitifs ne pouvaient en douter, leur évasion était
découverte, échapperaient-ils à la poursuite des indigènes?
Avaient-ils été aperçus?
Leurs traces ne les trahiraient-elles pas?
En ce moment, le brouillard inférieur se leva, les enveloppa
momentanément d’un nuage humide, et ils aperçurent à trois cents
pieds au-dessous d’eux la masse frénétique des indigènes.
Ils voyaient, mais ils avaient été vus. De nombreux hurlements
éclatèrent, des aboiements s’y joignirent, et la tribu tout
entière, après avoir en vain essayé d’escalader la roche du -waré-atoua-,
se précipita hors des enceintes, et s’élança par les plus
courts sentiers à la poursuite des prisonniers qui fuyaient sa
vengeance.
Chapitre XIV
-La montagne tabou-
Le sommet de la montagne s’élevait encore d’une centaine de pieds.
Les fugitifs avaient intérêt à l’atteindre afin de se dérober, sur
le versant opposé, à la vue des maoris. Ils espéraient que quelque
crête praticable leur permettrait alors de gagner les cimes
voisines, qui se confondaient dans un système orographique, dont
le pauvre Paganel eût sans doute, s’il avait été là, débrouillé
les complications.
L’ascension fut donc hâtée, sous la menace de ces vociférations
qui se rapprochaient de plus en plus.
La horde envahissante arrivait au pied de la montagne.
«Courage! Courage! Mes amis», criait Glenarvan, excitant ses
compagnons de la voix et du geste.
En moins de cinq minutes, ils atteignirent le sommet du mont; là,
ils se retournèrent afin de juger la situation et de prendre une
direction qui pût dépister les maoris.
De cette hauteur, leurs regards dominaient le lac Taupo, qui
s’étendait vers l’ouest dans son cadre pittoresque de montagnes.
Au nord, les cimes du Pirongia. Au sud, le cratère enflammé du
Tongariro.
Mais, vers l’est, le regard butait contre la barrière de cimes et
de croupes qui joignait les Wahiti-Ranges, cette grande chaîne
dont les anneaux non interrompus relient toute l’île
septentrionale du détroit de Cook au cap oriental.
Il fallait donc redescendre le versant opposé et s’engager dans
d’étroites gorges, peut-être sans issues.
Glenarvan jeta un coup d’œil anxieux autour de lui; le brouillard
s’étant fondu aux rayons du soleil, son regard pénétrait nettement
dans les moindres cavités du sol. Aucun mouvement des maoris ne
pouvait échapper à sa vue.
Les indigènes n’étaient pas à cinq cents pieds de lui, quand ils
atteignirent le plateau sur lequel reposait le cône solitaire.
Glenarvan ne pouvait, si peu que ce fût, prolonger sa halte.
épuisé ou non, il fallait fuir sous peine d’être cerné.
«Descendons! s’écria-t-il, descendons avant que le chemin ne soit
coupé!»
Mais, au moment où les pauvres femmes se relevaient par un suprême
effort, Mac Nabbs les arrêta, et dit:
«C’est inutile, Glenarvan. Voyez.»
Et tous, en effet, virent l’inexplicable changement qui venait de
se produire dans le mouvement des maoris.
Leur poursuite s’était subitement interrompue.
L’assaut de la montagne venait de cesser comme par un impérieux
contre-ordre. La bande d’indigènes avait maîtrisé son élan, et
s’était arrêtée comme les flots de la mer devant un roc
infranchissable.
Tous ces sauvages, mis en appétit de sang, maintenant rangés au
pied du mont, hurlaient, gesticulaient, agitaient des fusils et
des haches, mais n’avançaient pas d’une semelle. Leurs chiens,
comme eux enracinés au sol, aboyaient avec rage.
Que se passait-il donc? Quelle puissance invisible retenait les
indigènes? Les fugitifs regardaient sans comprendre, craignant que
le charme qui enchaînait la tribu de Kai-Koumou ne vînt à se
rompre.
Soudain, John Mangles poussa un cri qui fit retourner ses
compagnons. De la main, il leur montrait une petite forteresse
élevée au sommet du cône.
«Le tombeau du chef Kara-Tété! s’écria Robert.
--Dis-tu vrai, Robert? demanda Glenarvan.
--Oui, -mylord-, c’est bien le tombeau! Je le reconnais...»
Robert ne se trompait pas. À cinquante pieds au-dessus, à la
pointe extrême de la montagne, des pieux fraîchement peints
formaient une petite enceinte palissadée. Glenarvan reconnut à son
tour la tombe du chef zélandais. Dans les hasards de sa fuite, il
avait été conduit à la cime même du Maunganamu.
Le lord suivi de ses compagnons, gravit les derniers talus du cône
jusqu’au pied même du tombeau. Une large ouverture recouverte de
nattes y donnait accès.
Glenarvan allait pénétrer dans l’intérieur de l’-oudoupa- quand,
tout d’un coup, il recula vivement:
«Un sauvage! dit-il.
--Un sauvage dans ce tombeau? demanda le major.
--Oui, Mac Nabbs.
--Qu’importe, entrons.»
Glenarvan, le major, Robert et John Mangles pénétrèrent dans
l’enceinte. Un maori était là, vêtu d’un grand manteau de
phormium; l’ombre de l’-oudoupa- ne permettait pas de distinguer
ses traits. Il paraissait fort tranquille, et déjeunait avec la
plus parfaite insouciance. Glenarvan allait lui adresser la
parole, quand l’indigène, le prévenant, lui dit d’un ton aimable
et en bonne langue anglaise:
«Asseyez-vous donc, mon cher lord, le déjeuner vous attend.»
C’était Paganel. À sa voix, tous se précipitèrent dans l’-oudoupa-
et tous passèrent dans les bras de l’excellent géographe. Paganel
était retrouvé!
C’était le salut commun qui se présentait dans sa personne! on
allait l’interroger, on voulait savoir comment et pourquoi il se
trouvait au sommet du Maunganamu; mais Glenarvan arrêta d’un mot
cette inopportune curiosité.
«Les sauvages! dit-il.
--Les sauvages, répondit en haussant les épaules Paganel. Voilà
des individus que je méprise souverainement!
--Mais ne peuvent-ils?...
--Eux! Ces imbéciles! Venez les voir!»
Chacun suivit Paganel, qui sortit de l’-oudoupa-. Les zélandais
étaient à la même place, entourant le pied du cône, et poussant
d’épouvantables vociférations.
«Criez! Hurlez! époumonez-vous, stupides créatures! dit Paganel.
Je vous défie bien de gravir cette montagne!
--Et pourquoi? demanda Glenarvan.
--Parce que le chef y est enterré, parce que ce tombeau nous
protège, parce que la montagne est tabou!
--Tabou?
--Oui, mes amis! Et voilà pourquoi je me suis réfugié ici comme
dans un de ces lieux d’asile du moyen âge ouverts aux malheureux.
--Dieu est pour nous!» s’écria lady Helena, levant ses mains vers
le ciel.
En effet, le mont était tabou, et, par sa consécration, il
échappait à l’envahissement des superstitieux sauvages.
Ce n’était pas encore le salut des fugitifs, mais un répit
salutaire, dont ils cherchaient à profiter. Glenarvan, en proie à
une indicible émotion, ne proférait pas une parole, et le major
remuait la tête d’un air véritablement satisfait.
«Et maintenant, mes amis, dit Paganel, si ces brutes comptent sur
nous pour exercer leur patience, ils se trompent. Avant deux
jours, nous serons hors des atteintes de ces coquins.
--Nous fuirons! dit Glenarvan. Mais comment?
--Je n’en sais rien répondit Paganel, mais nous fuirons tout de
même.»
Alors, chacun voulut connaître les aventures du géographe. Chose
bizarre, et retenue singulière chez un homme si prolixe, il
fallut, pour ainsi dire, lui arracher les paroles de la bouche.
Lui qui aimait tant à conter, il ne répondit que d’une manière
évasive aux questions de ses amis.
«On m’a changé mon Paganel», pensait Mac Nabbs.
En effet, la physionomie du digne savant n’était plus la même. Il
s’enveloppait sévèrement dans son vaste châle de phormium, et
semblait éviter les regards trop curieux. Ses manières
embarrassées, lorsqu’il était question de lui, n’échappèrent à
personne, mais, par discrétion, personne ne parut les remarquer.
D’ailleurs, quand Paganel n’était plus sur le tapis, il reprenait
son enjouement habituel.
Quant à ses souvenirs, voici ce qu’il jugea convenable d’en
apprendre à ses compagnons, lorsque tous se furent assis près de
lui, au pied des poteaux de l’-oudoupa-.
Après le meurtre de Kara-Tété, Paganel profita comme Robert du
tumulte des indigènes et se jeta hors de l’enceinte du -pah-.
Mais, moins heureux que le jeune Grant, il alla donner droit dans
un campement de maoris. Là commandait un chef de belle taille, à
l’air intelligent, évidemment supérieur à tous les guerriers de sa
tribu. Ce chef parlait correctement anglais, et souhaita la
bienvenue en limant du bout de son nez le nez du géographe.
Paganel se demandait s’il devait se considérer comme prisonnier ou
non. Mais, voyant qu’il ne pouvait faire un pas sans être
gracieusement accompagné du chef, il sut bientôt à quoi s’en tenir
à cet égard.
Ce chef, nommé «Hihy», c’est-à-dire «rayon du soleil», n’était
point un méchant homme. Les lunettes et la longue-vue du géographe
semblaient lui donner une haute idée de Paganel, et il l’attacha
particulièrement à sa personne, non seulement par ses bienfaits,
mais encore avec de bonnes cordes de phormium. La nuit surtout.
Cette situation nouvelle dura trois grands jours.
Pendant ce laps de temps, Paganel fut-il bien ou mal traité? «oui
et non», dit-il, sans s’expliquer davantage. Bref, il était
prisonnier, et, sauf la perspective d’un supplice immédiat, sa
condition ne lui paraissait guère plus enviable que celle de ses
infortunés amis.
Heureusement, pendant une nuit, il parvint à ronger ses cordes et
à s’échapper. Il avait assisté de loin à l’enterrement du chef, il
savait qu’on l’avait inhumé au sommet du Maunganamu, et que la
montagne devenait tabou par ce fait. Ce fut là qu’il résolut de se
réfugier, ne voulant pas quitter le pays où ses compagnons étaient
retenus. Il réussit dans sa périlleuse entreprise. Il arriva
pendant la nuit dernière au tombeau de Kara-Tété, et attendit,
«tout en reprenant des forces», que le ciel délivrât ses amis par
quelque hasard.
Tel fut le récit de Paganel. Omit-il à dessein certaine
circonstance de son séjour chez les indigènes? Plus d’une fois,
son embarras le laissa croire. Quoi qu’il en soit, il reçut
d’unanimes félicitations, et, le passé connu, on en revint au
présent. La situation était toujours excessivement grave. Les
indigènes, s’ils ne se hasardaient pas à gravir le Maunganamu,
comptaient sur la faim et la soif pour reprendre leurs
prisonniers. Affaire de temps, et les sauvages ont la patience
longue.
Glenarvan ne se méprenait pas sur les difficultés de sa position,
mais il résolut d’attendre les circonstances favorables, et de les
faire naître, au besoin.
Et d’abord Glenarvan voulut reconnaître avec soin le Maunganamu,
c’est-à-dire sa forteresse improvisée, non pour la défendre, car
le siège n’en était pas à craindre, mais pour en sortir. Le major,
John, Robert, Paganel et lui, prirent un relevé exact de la
montagne. Ils observèrent la direction des sentiers, leurs
aboutissants, leur déclivité. La crête, longue d’un mille, qui
réunissait le Maunganamu à la chaîne des Wahiti, allait en
s’abaissant vers la plaine. Son arête, étroite et capricieusement
profilée, présentait la seule route praticable, au cas où
l’évasion serait possible. Si les fugitifs y passaient inaperçus,
à la faveur de la nuit, peut-être réussiraient-ils à s’engager
dans les profondes vallées des Ranges, et à dépister les guerriers
maoris. Mais cette route offrait plus d’un danger. Dans sa partie
basse, elle passait à portée des coups de fusil. Les balles des
indigènes postés aux rampes inférieures pouvaient s’y croiser, et
tendre là un réseau de fer que nul ne saurait impunément franchir.
Glenarvan et ses amis, s’étant aventurés sur la partie dangereuse
de la crête, furent salués d’une grêle de plomb qui ne les
atteignit pas. Quelques bourres, enlevées par le vent, arrivèrent
jusqu’à eux. Elles étaient faites de papier imprimé que Paganel
ramassa par curiosité pure et qu’il déchiffra non sans peine.
«Bon! dit-il, savez-vous, mes amis, avec quoi ces animaux-là
bourrent leurs fusils?
--Non, Paganel, répondit Glenarvan.
--Avec des feuillets de la bible! Si c’est l’emploi qu’ils font
des versets sacrés, je plains leurs missionnaires! Ils auront de
la peine à fonder des bibliothèques maories.
--Et quel passage des livres saints ces indigènes nous ont-ils
tiré en pleine poitrine? demanda Glenarvan.
--Une parole du Dieu tout-puissant, répondit John Mangles, qui
venait de lire à son tour le papier maculé par l’explosion. Cette
parole nous dit d’espérer en lui, ajouta le capitaine, avec
l’inébranlable conviction de sa foi écossaise.
--Lis, John», dit Glenarvan.
Et John lut ce verset respecté par la déflagration de la poudre:
«Psaume 90. --«-Parce qu’il a espéré en moi, je le délivrerai-.»
--Mes amis, dit Glenarvan, il faut reporter ces paroles
d’espérance à nos braves et chères compagnes. Il y a là de quoi
leur ranimer le cœur.»
Glenarvan et ses compagnons remontèrent les abrupts sentiers du
cône, et se dirigèrent vers le tombeau qu’ils voulaient examiner.
Chemin faisant, ils furent étonnés de surprendre, à de petits
intervalles, comme un certain frémissement du sol. Ce n’était pas
une agitation, mais cette vibration continue qu’éprouvent les
parois d’une chaudière à la poussée de l’eau bouillante. De
violentes vapeurs, nées de l’action des feux souterrains, étaient
évidemment emmagasinées sous l’enveloppe de la montagne.
Cette particularité ne pouvait émerveiller des gens qui venaient
de passer entre les sources chaudes du Waikato. Ils savaient que
cette région centrale d’Ika-Na-Maoui est essentiellement
volcanique.
C’est un véritable tamis dont le tissu laisse transpirer les
vapeurs de la terre par les sources bouillantes et les solfatares.
Paganel, qui l’avait déjà observée, appela donc l’attention de ses
amis sur la nature volcanique de la montagne. Le Maunganamu
n’était que l’un de ces nombreux cônes qui hérissent la portion
centrale de l’île, c’est-à-dire un volcan de l’avenir.
La moindre action mécanique pouvait déterminer la formation d’un
cratère dans ses parois faites d’un tuf siliceux et blanchâtre.
«En effet, dit Glenarvan, mais nous ne sommes pas plus en danger
ici qu’auprès de la chaudière du -Duncan-. C’est une tôle solide
que cette croûte de terre!
--D’accord, répondit le major, mais une chaudière, si bonne
qu’elle soit, finit toujours par éclater, après un long service.
--Mac Nabbs, reprit Paganel, je ne demande pas à rester sur ce
cône. Que le ciel me montre une route praticable, et je le quitte
à l’instant.
--Ah! Pourquoi ce Maunganamu ne peut-il nous entraîner lui-même,
répondit John Mangles, puisque tant de puissance mécanique est
renfermée dans ses flancs! Il y a peut-être, sous nos pieds, la
force de plusieurs millions de chevaux, stérile et perdue! Notre
-Duncan- n’en demanderait pas la millième partie pour nous porter
au bout du monde!»
Ce souvenir du -Duncan-, évoqué par John Mangles, eut pour effet
de ramener les pensées les plus tristes dans l’esprit de
Glenarvan; car, si désespérée que fût sa propre situation, il
l’oubliait souvent pour gémir sur le sort de son équipage.
Il songeait encore, quand il retrouva au sommet du Maunganamu ses
compagnons d’infortune.
Lady Helena, dès qu’elle l’aperçut, vint à lui.
«Mon cher Edward, dit-elle, vous avez reconnu notre position?
Devons-nous espérer ou craindre?
--Espérer, ma chère Helena, répondit Glenarvan. Les indigènes ne
franchiront jamais la limite de la montagne, et le temps ne nous
manquera pas pour former un plan d’évasion.
--D’ailleurs, madame, dit John Mangles, c’est Dieu lui-même qui
nous recommande d’espérer.»
John Mangles remit à lady Helena ce feuillet de la bible, où se
lisait le verset sacré. La jeune femme et la jeune fille, l’âme
confiante, le cœur ouvert à toutes les interventions du ciel,
virent dans ces paroles du livre saint un infaillible présage de
salut.
«Maintenant, à l’-oudoupa-! s’écria gaiement Paganel. C’est notre
forteresse, notre château, notre salle à manger, notre cabinet de
travail! Personne ne nous y dérangera! Mesdames, permettez-moi de
vous faire les honneurs de cette charmante habitation.»
On suivit l’aimable Paganel. Lorsque les sauvages virent les
fugitifs profaner de nouveau cette sépulture tabouée, ils firent
éclater de nombreux coups de feu et d’épouvantables hurlements,
ceux-ci aussi bruyants que ceux-là. Mais, fort heureusement, les
balles ne portèrent pas si loin que les cris, et tombèrent à mi-côte,
pendant que les vociférations allaient se perdre dans l’espace.
Lady Helena, Mary Grant et leurs compagnons, tout à fait rassurés
en voyant que la superstition des maoris était encore plus forte
que leur colère, entrèrent dans le monument funèbre.
C’était une palissade de pieux peints en rouge, que cet -oudoupa-
du chef zélandais. Des figures symboliques, un vrai tatouage sur
bois, racontaient la noblesse et les hauts faits du défunt. Des
chapelets d’amulettes, de coquillages ou de pierres taillées se
balançaient d’un poteau à l’autre. À l’intérieur, le sol
disparaissait sous un tapis de feuilles vertes. Au centre, une
légère extumescence trahissait la tombe fraîchement creusée.
Là, reposaient les armes du chef, ses fusils chargés et amorcés,
sa lance, sa superbe hache en jade vert, avec une provision de
poudre et de balles suffisante pour les chasses éternelles.
«Voilà tout un arsenal, dit Paganel, dont nous ferons un meilleur
emploi que le défunt. Une bonne idée qu’ont ces sauvages
d’emporter leurs armes dans l’autre monde!
--Eh! mais, ce sont des fusils de fabrique anglaise! dit le
major.
--Sans doute, répondit Glenarvan, et c’est une assez sotte
coutume de faire cadeau d’armes à feu aux sauvages! Ils s’en
servent ensuite contre les envahisseurs, et ils ont raison. En
tout cas, ces fusils pourront nous être utiles!
--Mais ce qui nous sera plus utile encore, dit Paganel, ce sont
les vivres et l’eau destinés à Kara-Tété.»
En effet, les parents et les amis du mort avaient bien fait les
choses. L’approvisionnement témoignait de leur estime pour les
vertus du chef. Il y avait des vivres suffisants à nourrir dix
personnes pendant quinze jours ou plutôt le défunt pour
l’éternité. Ces aliments de nature végétale consistaient en
fougères, en patates douces, le «convolvulus batatas» indigène, et
en pommes de terre importées depuis longtemps dans le pays par les
européens. De grands vases contenaient l’eau pure qui figure au
repas zélandais, et une douzaine de paniers, artistement tressés,
renfermaient des tablettes d’une gomme verte parfaitement
inconnue.
Les fugitifs étaient donc prémunis pour quelques jours contre la
faim et la soif. Ils ne se firent aucunement prier pour prendre
leur premier repas aux dépens du chef.
Glenarvan rapporta les aliments nécessaires à ses compagnons, et
les confia aux soins de Mr Olbinett.
Le -stewart-, toujours formaliste, même dans les plus graves
situations, trouva le menu du repas un peu maigre. D’ailleurs, il
ne savait comment préparer ces racines, et le feu lui manquait.
Mais Paganel le tira d’affaire, en lui conseillant d’enfouir tout
simplement ses fougères et ses patates douces dans le sol même.
En effet, la température des couches supérieures était très
élevée, et un thermomètre, enfoncé dans ce terrain, eût
certainement accusé une chaleur de soixante à soixante-cinq
degrés. Olbinett faillit même s’échauder très sérieusement, car,
au moment où il venait de creuser un trou pour y déposer ses
racines, une colonne de vapeur d’eau se dégagea, et monta en
sifflant à une hauteur d’une toise. Le -stewart- tomba à la
renverse, épouvanté.
«Fermez le robinet!» cria le major, qui, aidé des deux matelots,
accourut et combla le trou de débris ponceux, tandis que Paganel,
considérant d’un air singulier ce phénomène, murmurait ces mots:
«Tiens! Tiens! Hé! Hé! Pourquoi pas?
--Vous n’êtes pas blessé? demanda Mac Nabbs à Olbinett.
--Non, Monsieur Mac Nabbs, répondit le -stewart-, mais je ne
m’attendais guère...
--À tant de bienfaits du ciel! s’écria Paganel d’un ton enjoué.
Après l’eau et les vivres de Kara-Tété, le feu de la terre! Mais
c’est un paradis que cette montagne! Je propose d’y fonder une
colonie, de la cultiver, de nous y établir pour le reste de nos
jours! Nous serons les Robinsons du Maunganamu! En vérité, je
cherche vainement ce qui nous manque sur ce confortable cône!
--Rien, s’il est solide, répondit John Mangles.
--Bon! Il n’est pas fait d’hier, dit Paganel. Depuis longtemps il
résiste à l’action des feux intérieurs, et il tiendra bien jusqu’à
notre départ.
--Le déjeuner est servi», annonça Mr Olbinett, aussi gravement
que s’il eût été dans l’exercice de ses fonctions au château de
Malcolm.
Aussitôt les fugitifs, assis près de la palissade, commencèrent un
de ces repas que depuis quelque temps la providence leur envoyait
si exactement dans les plus graves conjonctures.
On ne se montra pas difficile sur le choix des aliments, mais les
avis furent partagés touchant la racine de fougère comestible. Les
uns lui trouvèrent une saveur douce et agréable, les autres un
goût mucilagineux, parfaitement insipide, et une remarquable
coriacité. Les patates douces, cuites dans le sol brûlant, étaient
excellentes. Le géographe fit observer que Kara-Tété n’était point
à plaindre.
Puis, la faim rassasiée, Glenarvan proposa de discuter sans
retard, un plan d’évasion.
«Déjà! dit Paganel, d’un ton véritablement piteux. Comment, vous
songez déjà à quitter ce lieu de délices?
--Mais, Monsieur Paganel, répondit lady Helena, en admettant que
nous soyons à Capoue, vous savez qu’il ne faut pas imiter Annibal!
--Madame, répondit Paganel, je ne me permettrai point de vous
contredire, et puisque vous voulez discuter, discutons.
--Je pense tout d’abord, dit Glenarvan, que nous devons tenter
une évasion avant d’y être poussés par la famine. Les forces ne
nous manquent pas, et il faut en profiter. La nuit prochaine, nous
essayerons de gagner les vallées de l’est en traversant le cercle
des indigènes à la faveur des ténèbres.
--Parfait, répondit Paganel, si les maoris nous laissent passer.
--Et s’ils nous en empêchent? dit John Mangles.
--Alors, nous emploierons les grands moyens, répondit Paganel.
--Vous avez donc de grands moyens? demanda le major.
--À n’en savoir que faire!» répliqua Paganel sans s’expliquer
davantage.
Il ne restait plus qu’à attendre la nuit pour essayer de franchir
la ligne des indigènes.
Ceux-ci n’avaient pas quitté la place. Leurs rangs semblaient même
s’être grossis des retardataires de la tribu.
Çà et là, des foyers allumés formaient une ceinture de feux à la
base du cône. Quand les ténèbres envahirent les vallées
environnantes, le Maunganamu parut sortir d’un vaste brasier,
tandis que son sommet se perdait dans une ombre épaisse.
On entendait à six cents pieds plus bas l’agitation, les cris, le
murmure du bivouac ennemi.
À neuf heures, par une nuit très noire, Glenarvan et John Mangles
résolurent d’opérer une reconnaissance, avant d’entraîner leurs
compagnons sur cette périlleuse route. Ils descendirent sans
bruit, pendant dix minutes environ, et s’engagèrent sur l’étroite
arête qui traversait la ligne indigène, à cinquante pieds au-dessus
du campement.
Tout allait bien jusqu’alors. Les maoris, étendus près de leurs
brasiers, ne semblaient pas apercevoir les deux fugitifs, qui
firent encore quelques pas.
Mais soudain, à gauche et à droite de la crête, une double
fusillade éclata.
«En arrière! dit Glenarvan, ces bandits ont des yeux de chat et
des fusils de riflemen!»
John Mangles et lui remontèrent aussitôt les roides talus du mont,
et vinrent promptement rassurer leurs amis effrayés par les
détonations.
Le chapeau de Glenarvan avait été traversé de deux balles. Il
était donc impossible de s’aventurer sur l’interminable crête
entre ces deux rangs de tirailleurs.
«À demain, dit Paganel, et puisque nous ne pouvons tromper la
vigilance de ces indigènes, vous me permettrez de leur servir un
plat de ma façon!»
La température était assez froide. Heureusement, Kara-Tété avait
emporté dans sa tombe ses meilleures robes de nuit, de chaudes
couvertures de phormium dont chacun s’enveloppa sans scrupule, et
bientôt les fugitifs, gardés par la superstition indigène,
dormaient tranquillement à l’abri des palissades, sur ce sol tiède
et tout frissonnant de bouillonnements intérieurs.
Chapitre XV
-Les grands moyens de Paganel-
Le lendemain, 17 février, le soleil levant réveilla de ses
premiers rayons les dormeurs du Maunganamu. Les maoris, depuis
longtemps déjà, allaient et venaient au pied du cône, sans
s’écarter de leur ligne d’observation. De furieuses clameurs
saluèrent l’apparition des européens qui sortaient de l’enceinte
profanée.
Chacun jeta son premier coup d’œil aux montagnes environnantes,
aux vallées profondes encore noyées de brumes, à la surface du lac
Taupo, que le vent du matin ridait légèrement.
Puis tous, avides de connaître les nouveaux projets de Paganel, se
réunirent autour de lui, et l’interrogèrent des yeux.
Paganel répondit aussitôt à l’inquiète curiosité de ses
compagnons.
«Mes amis, dit-il, mon projet a cela d’excellent que, s’il ne
produit pas tout l’effet que j’en attends, s’il échoue même, notre
situation ne sera pas empirée. Mais il doit réussir, il réussira.
--Et ce projet? demanda Mac Nabbs.
--Le voici, répondit Paganel. La superstition des indigènes a
fait de cette montagne un lieu d’asile, il faut que la
superstition nous aide à en sortir.
Si je parviens à persuader à Kai-Koumou que nous avons été
victimes de notre profanation, que le courroux céleste nous a
frappés, en un mot, que nous sommes morts et d’une mort terrible,
croyez-vous qu’il abandonne ce plateau du Maunganamu pour
retourner à son village?
--Cela n’est pas douteux, dit Glenarvan.
--Et de quelle mort horrible nous menacez-vous? demanda lady
Helena.
--De la mort des sacrilèges, mes amis, répondit Paganel. Les
flammes vengeresses sont sous nos pieds. Ouvrons-leur passage!
--Quoi! Vous voulez faire un volcan! s’écria John Mangles.
--Oui, un volcan factice, un volcan improvisé, dont nous
dirigerons les fureurs! Il y a là toute une provision de vapeurs
et de feux souterrains qui ne demandent qu’à sortir! Organisons
une éruption artificielle à notre profit!
--L’idée est bonne, dit le major. Bien imaginé, Paganel!
--Vous comprenez, reprit le géographe, que nous feindrons d’être
dévorés par les flammes du Pluton zélandais, et que nous
disparaîtrons spirituellement dans le tombeau de Kara-Tété...
--Où nous resterons trois jours, quatre jours, cinq jours, s’il
le faut, c’est-à-dire jusqu’au moment où les sauvages, convaincus
de notre mort, abandonneront la partie.
--Mais s’ils ont l’idée de constater notre châtiment, dit miss
Grant, s’ils gravissent la montagne?
--Non, ma chère Mary, répondit Paganel, ils ne le feront pas. La
montagne est tabouée, et quand elle aura elle-même dévoré ses
profanateurs, son tabou sera plus rigoureux encore!
--Ce projet est véritablement bien conçu, dit Glenarvan. Il n’a
qu’une chance contre lui, et cette chance, c’est que les sauvages
s’obstinent à rester si longtemps encore au pied du Maunganamu,
que les vivres viennent à nous manquer. Mais cela est peu
probable, surtout si nous jouons habilement notre jeu.
--Et quand tenterons-nous cette dernière chance? demanda lady
Helena.
--Ce soir même, répondit Paganel, à l’heure des plus épaisses
ténèbres.
--C’est convenu, répondit Mac Nabbs. Paganel, vous êtes un homme
de génie et moi qui ne me passionne guère, d’habitude, je réponds
du succès. Ah! Ces coquins! Nous allons leur servir un petit
miracle, qui retardera leur conversion d’un bon siècle! Que les
missionnaires nous le pardonnent!»
Le projet de Paganel était donc adopté, et véritablement, avec les
superstitieuses idées des maoris, il pouvait, il devait réussir.
Restait son exécution. L’idée était bonne, mais sa mise en
pratique difficile. Ce volcan n’allait-il pas dévorer les
audacieux qui lui creuseraient un cratère? Pourrait-on maîtriser,
diriger cette éruption, quand ses vapeurs, ses flammes et ses
laves seraient déchaînées? Le cône tout entier ne s’abîmerait-il
pas dans un gouffre de feu? C’était toucher là à ces phénomènes
dont la nature s’est réservé le monopole absolu.
Paganel avait prévu ces difficultés, mais il comptait agir avec
prudence et sans pousser les choses à l’extrême. Il suffisait
d’une apparence pour duper les maoris, et non de la terrible
réalité d’une éruption.
Combien cette journée parut longue! Chacun en compta les
interminables heures. Tout était préparé pour la fuite. Les vivres
de l’-oudoupa- avaient été divisés et formaient des paquets peu
embarrassants.
Quelques nattes et les armes à feu complétaient ce léger bagage,
enlevé au tombeau du chef. Il va sans dire que ces préparatifs
furent faits dans l’enceinte palissadée et à l’insu des sauvages.
À six heures, le -stewart- servit un repas réconfortant. Où et
quand mangerait-on dans les vallées du district, nul ne le pouvait
prévoir.
Donc, on dîna pour l’avenir. Le plat du milieu se composait d’une
demi-douzaine de gros rats, attrapés par Wilson et cuits à
l’étouffée. Lady Helena et Mary Grant refusèrent obstinément de
goûter ce gibier si estimé dans la Nouvelle-Zélande, mais les
hommes s’en régalèrent comme de vrais maoris. Cette chair était
véritablement excellente, savoureuse, même, et les six rongeurs
furent rongés jusqu’aux os.
Le crépuscule du soir arriva. Le soleil disparut derrière une
bande d’épais nuages d’aspect orageux.
Quelques éclairs illuminaient l’horizon, et un tonnerre lointain
roulait dans les profondeurs du ciel.
Paganel salua l’orage qui venait en aide à ses desseins et
complétait sa mise en scène. Les sauvages sont superstitieusement
affectés par ces grands phénomènes de la nature. Les néo-zélandais
tiennent le tonnerre pour la voix irritée de leur Nouï-Atoua et
l’éclair n’est que la fulguration courroucée de ses yeux. La
divinité paraîtrait donc venir personnellement châtier les
profanateurs du tabou. À huit heures, le sommet du Maunganamu
disparut dans une obscurité sinistre.
Le ciel prêtait un fond noir à cet épanouissement de flammes que
la main de Paganel allait y projeter.
Les maoris ne pouvaient plus voir leurs prisonniers.
Le moment d’agir était venu.
Il fallait procéder avec rapidité. Glenarvan, Paganel, Mac Nabbs,
Robert, le -stewart-, les deux matelots, se mirent à l’œuvre
simultanément.
L’emplacement du cratère fut choisi à trente pas du tombeau de
Kara-Tété. Il était important, en effet, que cet -oudoupa- fut
respecté par l’éruption, car avec lui eût également disparu le
tabou de la montagne. Là, Paganel avait remarqué un énorme bloc de
pierre autour duquel les vapeurs s’épanchaient avec une certaine
intensité. Ce bloc recouvrait un petit cratère naturel creusé dans
le cône, et s’opposait par son poids seul à l’épanchement des
flammes souterraines. Si l’on parvenait à le rejeter hors de son
alvéole, les vapeurs et les laves fuseraient aussitôt par
l’ouverture dégagée.
Les travailleurs se firent des leviers avec les pieux arrachés à
l’intérieur de l’-oudoupa-, et ils attaquèrent vigoureusement la
masse rocheuse. Sous leurs efforts simultanés, le roc ne tarda pas
à s’ébranler. Ils lui creusèrent une sorte de petite tranchée sur
le talus du mont, afin qu’il pût glisser par ce plan incliné. À
mesure qu’ils le soulevaient, les trépidations du sol s’accusaient
plus violemment.
De sourds rugissements de flammes et des sifflements de fournaise
couraient sous la croûte amincie. Les audacieux ouvriers,
véritables cyclopes maniant les feux de la terre, travaillaient
silencieusement.
Bientôt, quelques fissures et des jets de vapeur brûlante leur
apprirent que la place devenait périlleuse. Mais un suprême effort
arracha le bloc qui glissa sur la pente du mont et disparut.
Aussitôt la couche amincie céda. Une colonne incandescente fusa
vers le ciel avec de véhémentes détonations, tandis que des
ruisseaux d’eau bouillante et de laves roulaient vers le campement
des indigènes et les vallées inférieures.
Tout le cône trembla, et l’on put croire qu’il s’abîmait dans un
gouffre sans fond. Glenarvan et ses compagnons eurent à peine le
temps de se soustraire aux atteintes de l’éruption; ils
s’enfuirent dans l’enceinte de l’-oudoupa-, non sans avoir reçu
quelques gouttes d’une eau portée à une température de quatre-vingt-quatorze
degrés.
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