relever.
Mais quand tout manque à l’homme, lorsqu’il se voit sans
ressources, à l’instant où il pense que l’heure est venue de
succomber à la peine, alors se manifeste l’intervention de la
providence.
L’eau, elle l’offrit dans des «céphalotes», espèces de godets
remplis d’un bienfaisant liquide, qui pendaient aux branches
d’arbustes coralliformes. Tous s’y désaltérèrent et sentirent la
vie se ranimer en eux.
La nourriture, ce fut celle qui soutient les indigènes, quand le
gibier, les insectes, les serpents viennent à manquer. Paganel
découvrit, dans le lit desséché d’un creek, une plante dont les
excellentes propriétés lui avaient été souvent décrites par un de
ses collègues de la société de géographie.
C’était le «-nardou-», un cryptogame de la famille des
marsiléacées, celui-là même qui prolongea la vie de Burke et de
King dans les déserts de l’intérieur.
Sous ses feuilles, semblables à celles du trèfle, poussaient des
sporules desséchées. Ces sporules, grosses comme une lentille,
furent écrasées entre deux pierres, et donnèrent une sorte de
farine. On en fit un pain grossier, qui calma les tortures de la
faim. Cette plante se trouvait abondamment à cette place. Olbinett
put donc en ramasser une grande quantité, et la nourriture fut
assurée pour plusieurs jours.
Le lendemain, 24, Mulrady fit une partie de la route à pied. Sa
blessure était entièrement cicatrisée. La ville de Delegete
n’était plus qu’à dix milles, et le soir, on campa par 149 de
longitude sur la frontière même de la Nouvelle Galles du sud.
Une pluie fine et pénétrante tombait depuis quelques heures. Tout
abri eût manqué, si, par hasard, John Mangles n’eût découvert une
hutte de scieurs, abandonnée et délabrée. Il fallut se contenter
de cette misérable cahute de branchages et de chaumes.
Wilson voulut allumer du feu afin de préparer le pain de -nardou-,
et il alla ramasser du bois mort qui jonchait le sol. Mais quand
il s’agit d’enflammer ce bois, il ne put y parvenir. La grande
quantité de matière alumineuse qu’il renfermait empêchait toute
combustion. C’était le bois incombustible que Paganel avait
cité dans son étrange nomenclature des produits australiens.
Il fallut donc se passer de feu, de pain par conséquent, et dormir
dans les vêtements humides, tandis que les oiseaux rieurs, cachés
dans les hautes branches, semblaient bafouer ces infortunés
voyageurs.
Cependant, Glenarvan touchait au terme de ses souffrances. Il
était temps. Les deux jeunes femmes faisaient d’héroïques efforts,
mais leurs forces s’en allaient d’heure en heure. Elles se
traînaient, elles ne marchaient plus.
Le lendemain, on partit dès l’aube. À onze heures, apparut
Delegete, dans le comté de Wellesley, à cinquante milles de la
baie Twofold.
Là, des moyens de transport furent rapidement organisés. En se
sentant si près de la côte, l’espoir revint au cœur de Glenarvan.
Peut-être, s’il y avait eu le moindre retard, devancerait-il
l’arrivée du -Duncan!- en vingt-quatre heures, il serait parvenu à
la baie!
À midi, après un repas réconfortant, tous les voyageurs, installés
dans un -mail-coach-, quittèrent Delegete au galop de cinq chevaux
vigoureux.
Les postillons, stimulés par la promesse d’une bonne-main
princière, enlevaient la rapide voiture sur une route bien
entretenue. Ils ne perdaient pas deux minutes aux relais, qui se
succédaient de dix milles en dix milles. Il semblait que Glenarvan
leur eût communiqué l’ardeur qui le dévorait.
Toute la journée, on courut ainsi à raison de six milles à
l’heure, toute la nuit aussi.
Le lendemain, au soleil levant, un sourd murmure annonça
l’approche de l’océan Indien. Il fallut contourner la baie pour
atteindre le rivage au trente-septième parallèle, précisément à ce
point où Tom Austin devait attendre l’arrivée des voyageurs.
Quand la mer apparut, tous les regards se portèrent au large,
interrogeant l’espace. Le -Duncan-, par un miracle de la
providence, était-il là, courant bord sur bord, comme un mois
auparavant, par le travers du cap Corrientes, sur les côtes
argentines?
On ne vit rien. Le ciel et l’eau se confondaient dans un même
horizon. Pas une voile n’animait la vaste étendue de l’océan.
Un espoir restait encore. Peut-être Tom Austin avait-il cru devoir
jeter l’ancre dans la baie Twofold, car la mer était mauvaise, et
un navire ne pouvait se tenir en sûreté sur de pareils atterrages.
«À Eden!» dit Glenarvan.
Aussitôt, le -mail-coach- reprit à droite la route circulaire qui
prolongeait les rivages de la baie, et se dirigea vers la petite
ville d’Eden, distante de cinq milles.
Les postillons s’arrêtèrent non loin du feu fixe qui signale
l’entrée du port. Quelques navires étaient mouillés dans la rade,
mais aucun ne déployait à sa corne le pavillon de Malcolm.
Glenarvan, John Mangles, Paganel, descendirent de voiture,
coururent à la douane, interrogèrent les employés et consultèrent
les arrivages des derniers jours. Aucun navire n’avait rallié la
baie depuis une semaine.
«Ne serait-il pas parti! s’écria Glenarvan, qui, par un revirement
facile au cœur de l’homme, ne voulait plus désespérer. Peut-être
sommes-nous arrivés avant lui!»
John Mangles secoua la tête. Il connaissait Tom Austin. Son second
n’aurait jamais retardé de dix jours l’exécution d’un ordre.
«Je veux savoir à quoi m’en tenir, dit Glenarvan.
Mieux vaut la certitude que le doute!»
Un quart d’heure après, un télégramme était lancé au syndic des
-shipbrokers- de Melbourne. Puis, les voyageurs se firent conduire
à l’hôtel -Victoria-.
À deux heures, une dépêche télégraphique fut remise à lord
Glenarvan. Elle était libellée en ces termes:
«Lord Glenarvan, Eden, «Twofold-Bay.
«-Duncan- parti depuis 18 courant pour destination inconnue.
«J Andrew S B «
La dépêche tomba des mains de Glenarvan.
Plus de doute! L’honnête yacht écossais, aux mains de Ben Joyce,
était devenu un navire de pirates!
Ainsi finissait cette traversée de l’Australie, commencée sous de
si favorables auspices. Les traces du capitaine Grant et des
naufragés semblaient être irrévocablement perdues; cet insuccès
coûtait la vie de tout un équipage; lord Glenarvan succombait à la
lutte, et ce courageux chercheur, que les éléments conjurés
n’avaient pu arrêter dans les pampas, la perversité des hommes
venait de le vaincre sur le continent australien.
TROISIÈME PARTIE
Chapitre I
-Le Macquarie-
Si jamais les chercheurs du capitaine Grant devaient désespérer de
le revoir, n’était-ce pas en ce moment où tout leur manquait à la
fois?
Sur quel point du monde tenter une nouvelle expédition? Comment
explorer de nouveaux pays?
Le -Duncan- n’existait plus, et un rapatriement immédiat n’était
pas même possible. Ainsi donc l’entreprise de ces généreux
écossais avait échoué.
L’insuccès! Triste mot qui n’a pas d’écho dans une âme vaillante,
et, cependant, sous les coups de la fatalité, il fallait bien que
Glenarvan reconnût son impuissance à poursuivre cette œuvre de
dévouement.
Mary Grant, dans cette situation, eut le courage de ne plus
prononcer le nom de son père. Elle contint ses angoisses en
songeant au malheureux équipage qui venait de périr. La fille
s’effaça devant l’amie, et ce fut elle qui consola Lady Glenarvan,
après en avoir reçu tant de consolations!
La première, elle parla du retour en Écosse. À la voir si
courageuse, si résignée, John Mangles l’admira.
Il voulut faire entendre un dernier mot en faveur du capitaine,
mais Mary l’arrêta d’un regard, et, plus tard, elle lui dit:
«Non, monsieur John, songeons à ceux qui se sont dévoués. Il faut
que lord Glenarvan retourne en Europe!
--Vous avez raison, miss Mary, répondit John Mangles, il le faut.
Il faut aussi que les autorités anglaises soient informées du sort
du -Duncan-. Mais ne renoncez pas à tout espoir. Les recherches
que nous avons commencées, plutôt que de les abandonner, je les
reprendrais seul! Je retrouverai le capitaine Grant, ou je
succomberai à la tâche!»
C’était un engagement sérieux que prenait John Mangles. Mary
l’accepta, et elle tendit sa main vers la main du jeune capitaine,
comme pour ratifier ce traité. De la part de John Mangles, c’était
un dévouement de toute sa vie; de la part de Mary, une inaltérable
reconnaissance.
Pendant cette journée, le départ fut décidé définitivement. On
résolut de gagner Melbourne sans retard. Le lendemain, John alla
s’enquérir des navires en partance. Il comptait trouver des
communications fréquentes entre Eden et la capitale de Victoria.
Son attente fut déçue. Les navires étaient rares.
Trois ou quatre bâtiments, ancrés dans la baie de Twofold,
composaient toute la flotte marchande de l’endroit. Aucun en
destination de Melbourne ni de Sydney, ni de Pointe-De-Galles. Or,
en ces trois ports de l’Australie seulement, Glenarvan eût trouvé
des navires en charge pour l’Angleterre. En effet, la -Peninsular
oriental steam navigation company- a une ligne régulière de
paquebots entre ces points et la métropole.
Dans cette conjoncture, que faire? Attendre un navire? on pouvait
s’attarder longtemps, car la baie de Twofold est peu fréquentée.
Combien de bâtiments passent au large et ne viennent jamais
atterrir!
Après réflexions et discussions, Glenarvan allait se décider à
gagner Sydney par les routes de la côte, lorsque Paganel fit une
proposition à laquelle personne ne s’attendait.
Le géographe avait été rendre de son côté une visite à la baie
Twofold. Il savait que les moyens de transport manquaient pour
Sydney et Melbourne.
Mais de ces trois navires mouillés en rade, l’un se préparait à
partir pour Auckland, la capitale d’Ikana-Maoui, l’île nord de la
Nouvelle-Zélande.
Or, Paganel proposa de fréter le bâtiment en question, et de
gagner Auckland, d’où il serait facile de retourner en Europe par
les bateaux de la compagnie péninsulaire.
Cette proposition fut prise en considération sérieuse. Paganel,
d’ailleurs, ne se lança point dans ces séries d’arguments dont il
était habituellement si prodigue. Il se borna à énoncer le fait,
et il ajouta que la traversée ne durerait pas plus de cinq ou six
jours. La distance qui sépare l’Australie de la Nouvelle-Zélande
n’est, en effet, que d’un millier de milles.
Par une coïncidence singulière, Auckland se trouvait situé
précisément sur cette ligne du trente-septième parallèle que les
chercheurs suivaient obstinément depuis la côte de l’Araucanie.
Certes, le géographe, sans être taxé de partialité, aurait pu
tirer de ce fait un argument favorable à sa proposition. C’était,
en effet, une occasion toute naturelle de visiter les accores de
la Nouvelle-Zélande.
Cependant, Paganel ne fit pas valoir cet avantage.
Après deux déconvenues successives, il ne voulait pas sans doute
hasarder une troisième interprétation du document. D’ailleurs,
qu’en eût-il tiré? Il y était dit d’une façon péremptoire qu’un
«continent» avait servi de refuge au capitaine Grant, non pas une
île. Or, ce n’était qu’une île, cette Nouvelle-Zélande. Ceci
paraissait décisif. Quoi qu’il en soit, pour cette raison ou pour
toute autre, Paganel ne rattacha aucune idée d’exploration
nouvelle à cette proposition de gagner Auckland. Il fit seulement
observer que des communications régulières existaient entre ce
point et la Grande-Bretagne, et qu’il serait facile d’en profiter.
John Mangles appuya la proposition de Paganel. Il en conseilla
l’adoption, puisqu’on ne pouvait attendre l’arrivée problématique
d’un navire à la baie Twofold. Mais, avant de passer outre, il
jugea convenable de visiter le bâtiment signalé par le géographe.
Glenarvan, le major, Paganel, Robert et lui prirent une
embarcation, et, en quelques coups d’avirons, ils accostèrent le
navire mouillé à deux encablures du quai.
C’était un brick de deux cent cinquante tonneaux, nommé le
-Macquarie-. Il faisait le cabotage entre les différents ports de
l’Australie et de la Nouvelle-Zélande. Le capitaine, ou, pour
mieux dire, le «master», reçut assez grossièrement ses visiteurs.
Ils virent bien qu’ils avaient affaire à un homme sans éducation,
que ses manières ne distinguaient pas essentiellement des cinq
matelots de son bord. Une grosse figure rouge, des mains épaisses,
un nez écrasé, un œil crevé, des lèvres encrassées par la pipe,
avec cela l’air brutal, faisaient de Will Halley un triste
personnage. Mais on n’avait pas le choix, et, pour une traversée
de quelques jours, il ne fallait pas y regarder de si près.
«Que voulez-vous, vous autres? demanda Will Halley à ces inconnus
qui prenaient pied sur le pont de son navire.
--Le capitaine? répondit John Mangles.
--C’est moi, dit Halley. Après?
--Le -Macquarie- est en charge pour Auckland?
--Oui. Après?
--Qu’est-ce qu’il porte?
--Tout ce qui se vend et tout ce qui s’achète. Après?
--Quand part-il?
--Demain, à la marée de midi. Après?
--Prendrait-il des passagers?
--C’est selon les passagers, et s’ils se contentaient de la
gamelle du bord.
--Ils apporteraient leurs provisions.
--Après?
--Après?
--Oui. Combien sont-ils?
--Neuf, dont deux dames.
--Je n’ai pas de cabines.
--On s’arrangera du roufle qui sera laissé à leur disposition.
--Après?
--Acceptez-vous? dit John Mangles, que les façons du capitaine
n’embarrassaient guère.
--Faut voir», répondit le patron du -Macquarie-.
Will Halley fit un tour ou deux, frappant le pont de ses grosses
bottes ferrées, puis il revint brusquement sur John Mangles.
«Qu’est-ce qu’on paye? dit-il.
--Qu’est-ce qu’on demande? répondit John.
--Cinquante livres.»
Glenarvan fit un signe d’assentiment.
«Bon! Cinquante livres, répondit John Mangles.
--Mais le passage tout sec, ajouta Will Halley.
--Tout sec.
--Nourriture à part.
--À part.
--Convenu. Après? dit Will en tendant la main.
--Hein?
--Les arrhes?
--Voici la moitié du prix, vingt-cinq livres, dit John Mangles,
en comptant la somme au master, qui l’empocha sans dire merci.
--Demain à bord, fit-il. Avant midi. Qu’on y soit où qu’on n’y
soit pas, je dérape.
--On y sera.»
Ceci répondu, Glenarvan, le major, Robert, Paganel et John Mangles
quittèrent le bord, sans que Will Halley eût seulement touché du
doigt le surouet collé à sa tignasse rouge.
«Quel butor! dit John.
--Eh bien, il me va, répondit Paganel. C’est un vrai loup de mer.
--Un vrai ours! répliqua le major.
--Et j’imagine, ajouta John Mangles, que cet ours-là doit avoir
fait, dans le temps, trafic de chair humaine.
--Qu’importe! répondit Glenarvan, du moment qu’il commande le
-Macquarie-, et que le -Macquarie- va à la Nouvelle-Zélande. De
Twofold-Bay à Auckland on le verra peu; après Auckland, on ne le
verra plus.»
Lady Helena et Mary Grant apprirent avec plaisir que le départ
était fixé au lendemain. Glenarvan leur fit observer que la
-Macquarie- ne valait pas le -Duncan- pour le confort. Mais, après
tant d’épreuves, elles n’étaient pas femmes à s’embarrasser de si
peu. Mr Olbinett fut invité à se charger des approvisionnements.
Le pauvre homme, depuis la perte du -Duncan-, avait souvent pleuré
la malheureuse -mistress- Olbinett restée à bord, et, par
conséquent, victime avec tout l’équipage de la férocité des
convicts. Cependant, il remplit ses fonctions de -stewart- avec
son zèle accoutumé, et la «nourriture à part» consista en vivres
choisis qui ne figurèrent jamais à l’ordinaire du brick. En
quelques heures ses provisions furent faites.
Pendant ce temps, le major escomptait chez un changeur des traites
que Glenarvan avait sur l’-Union-Bank- de Melbourne. Il ne voulait
pas être dépourvu d’or, non plus que d’armes et de munitions;
aussi renouvela-t-il son arsenal.
Quant à Paganel, il se procura une excellente carte de la
Nouvelle-Zélande, publiée à Édimbourg par Johnston.
Mulrady allait bien alors. Il se ressentait à peine de la blessure
qui mit ses jours en danger. Quelques heures de mer devaient
achever sa guérison. Il comptait se traiter par les brises du
Pacifique.
Wilson fut chargé de disposer à bord du -Macquarie- le logement
des passagers. Sous ses coups de brosse et de balai, le roufle
changea d’aspect. Will Halley, haussant les épaules, laissa le
matelot faire à sa guise. De Glenarvan, de ses compagnes et de ses
compagnons, il ne se souciait guère. Il ne savait même pas leur
nom et ne s’en inquiéta pas. Ce surcroît de chargement lui valait
cinquante livres, voilà tout, et il le prisait moins que les deux
cents tonneaux de cuirs tannés dont regorgeait sa cale. Les peaux
d’abord, les hommes ensuite. C’était un négociant. Quant à ses
qualités de marin, il passait pour un assez bon pratique de ces
mers que les récifs de coraux rendent très dangereuses.
Pendant les dernières heures de cette journée, Glenarvan voulut
retourner à ce point du rivage coupé par le trente-septième
parallèle. Deux motifs l’y poussaient.
Il désirait visiter encore une fois cet endroit présumé du
naufrage. En effet, Ayrton était certainement le quartier-maître
du -Britannia-, et le -Britannia- pouvait s’être réellement perdu
sur cette partie de la côte australienne; sur la côte est à défaut
de la côte ouest. Il ne fallait donc pas abandonner légèrement un
point que l’on ne devait plus revoir.
Et puis, à défaut du -Britannia-, le -Duncan-, du moins, était
tombé là entre les mains des convicts. Peut-être y avait-il eu
combat! Pourquoi ne trouverait-on pas sur le rivage les traces
d’une lutte, d’une suprême résistance? Si l’équipage avait péri
dans les flots, les flots n’auraient-ils pas rejeté quelques
cadavres à la côte?
Glenarvan, accompagné de son fidèle John, opéra cette
reconnaissance. Le maître de l’hôtel -Victoria- mit deux chevaux à
leur disposition, et ils reprirent cette route du nord qui
contourne la baie Twofold.
Ce fut une triste exploration. Glenarvan et le capitaine John
chevauchaient sans parler.
Mais ils se comprenaient. Mêmes pensées, et, partant, mêmes
angoisses torturaient leur esprit. Ils regardaient les rocs rongés
par la mer. Ils n’avaient besoin ni de s’interroger ni de se
répondre.
On peut s’en rapporter au zèle et à l’intelligence de John pour
affirmer que chaque point du rivage fut scrupuleusement exploré,
les moindres criques examinées avec soin comme les plages déclives
et les plateaux sableux où les marées du Pacifique, médiocres
cependant, auraient pu jeter une épave.
Mais aucun indice ne fut relevé, de nature à provoquer en ces
parages de nouvelles recherches.
La trace du naufrage échappait encore.
Quant au -Duncan-, rien non plus. Toute cette portion de
l’Australie, riveraine de l’océan, était déserte.
Toutefois, John Mangles découvrit sur la lisière du rivage des
traces évidentes de campement, des restes de feux récemment
allumés sous des -myalls- isolés. Une tribu nomade de naturels
avait-elle donc passé là depuis quelques jours? Non, car un indice
frappa les yeux de Glenarvan et lui démontra d’une incontestable
façon que des convicts avaient fréquenté cette partie de la côte.
Cet indice, c’était une vareuse grise et jaune, usée, rapiécée, un
haillon sinistre abandonné au pied d’un arbre. Elle portait le
numéro matricule du pénitentiaire de Perth. Le forçat n’était plus
là, mais sa défroque sordide répondait pour lui.
Cette livrée du crime, après avoir vêtu quelque misérable,
achevait de pourrir sur ce rivage désert.
«Tu vois, John! dit Glenarvan, les convicts sont arrivés
jusqu’ici! Et nos pauvres camarades du -Duncan-?...
--Oui! répondit John d’une voix sourde, il est certain qu’ils
n’ont pas été débarqués, qu’ils ont péri...
--Les misérables! s’écria Glenarvan. S’ils tombent jamais entre
mes mains, je vengerai mon équipage!...»
La douleur avait durci les traits de Glenarvan.
Pendant quelques minutes, le lord regarda l’immensité des flots,
cherchant peut-être d’un dernier regard quelque navire perdu dans
l’espace. Puis ses yeux s’éteignirent, il redevint lui-même, et,
sans ajouter un mot ni faire un geste, il reprit la route d’Eden
au galop de son cheval.
Une seule formalité restait à remplir, la déclaration au constable
des événements qui venaient de s’accomplir. Elle fut faite le soir
même à Thomas Banks. Ce magistrat put à peine dissimuler sa
satisfaction en libellant son procès-verbal. Il était tout
simplement ravi du départ de Ben Joyce et de sa bande. La ville
entière partagea son contentement. Les convicts venaient de
quitter l’Australie, grâce à un nouveau crime, il est vrai, mais
enfin ils étaient partis. Cette importante nouvelle fut
immédiatement télégraphiée aux autorités de Melbourne et de
Sydney.
Sa déclaration achevée, Glenarvan revint à l’hôtel -Victoria-.
Les voyageurs passèrent fort tristement cette dernière soirée.
Leurs pensées erraient sur cette terre féconde en malheurs. Ils se
rappelaient tant d’espérances si légitimement conçues au cap
Bernouilli, si cruellement brisées à la baie Twofold!
Paganel, lui, était en proie à une agitation fébrile. John
Mangles, qui l’observait depuis l’incident de la Snowy-River,
sentait que le géographe voulait et ne voulait pas parler. Maintes
fois il l’avait pressé de questions auxquelles l’autre n’avait pas
répondu.
Cependant, ce soir-là, John, le reconduisant à sa chambre, lui
demanda pourquoi il était si nerveux.
«Mon ami John, répondit évasivement Paganel, je ne suis pas plus
nerveux que d’habitude.
--Monsieur Paganel, reprit John, vous avez un secret qui vous
étouffe!
--Eh bien! Que voulez-vous, s’écria le géographe gesticulant,
c’est plus fort que moi!
--Qu’est-ce qui est plus fort que vous?
--Ma joie d’un côté, mon désespoir de l’autre.
--Vous êtes joyeux et désespéré à la fois?
--Oui, joyeux et désespéré d’aller visiter la Nouvelle-Zélande.
--Est-ce que vous auriez quelque indice? demanda vivement John
Mangles. Est-ce que vous avez repris la piste perdue?
--Non, ami John! on -ne revient pas de la Nouvelle-Zélande!-
mais, cependant... Enfin, vous connaissez la nature humaine! Il
suffit qu’on respire pour espérer! Et ma devise, c’est «-spiro,
spero-,» qui vaut les plus belles devises du monde!»
Chapitre II
-Le passé du pays où l’on va-
Le lendemain, 27 janvier, les passagers du -Macquarie- étaient
installés à bord dans l’étroit roufle du brick. Will Halley
n’avait point offert sa cabine aux voyageuses. Politesse peu
regrettable, car la tanière était digne de l’ours.
À midi et demi, on appareilla avec le jusant. L’ancre vint à pic
et fut péniblement arrachée du fond. Il ventait du sud-ouest une
brise modérée. Les voiles furent larguées peu à peu. Les cinq
hommes du bord manœuvraient lentement. Wilson voulut aider
l’équipage. Mais Halley le pria de se tenir tranquille et de ne
point se mêler de ce qui ne le regardait pas. Il avait l’habitude
de se tirer tout seul d’affaire et ne demandait ni aide ni
conseils.
Ceci était à l’adresse de John Mangles, que la gaucherie de
certaines manœuvres faisait sourire.
John le tint pour dit, se réservant d’intervenir, de fait sinon de
droit, au cas où la maladresse de l’équipage compromettrait la
sûreté du navire.
Cependant, avec le temps et les bras des cinq matelots stimulés
par les jurons du master, la voilure fut établie. Le -Macquarie-
courut grand largue, bâbord amure, sous ses basses voiles, ses
huniers, ses perroquets, sa brigantine et ses focs.
Plus tard, les bonnettes et les cacatois furent hissés. Mais,
malgré ce renfort de toiles, le brick avançait à peine. Ses formes
renflées de l’avant, l’évasement de ses fonds, la lourdeur de son
arrière, en faisaient un mauvais marcheur, le type parfait du
«sabot.»
Il fallut en prendre son parti. Heureusement, et si mal que
naviguât le -Macquarie-, en cinq jours, six au plus, il devait
avoir atteint la rade d’Auckland.
À sept heures du soir, on perdit de vue les côtes de l’Australie
et le feu fixe du port d’Eden. La mer, assez houleuse, fatiguait
le navire; il tombait lourdement dans le creux des vagues. Les
passagers éprouvèrent de violentes secousses qui rendirent pénible
leur séjour dans le roufle.
Cependant, ils ne pouvaient rester sur le pont, car la pluie était
violente. Ils se virent donc condamnés à un emprisonnement
rigoureux.
Chacun alors se laissa aller au courant de ses pensées. On causa
peu. C’est à peine si lady Helena et Mary Grant échangeaient
quelques paroles.
Glenarvan ne tenait pas en place. Il allait et venait, tandis que
le major demeurait immobile.
John Mangles, suivi de Robert, montait de temps en temps sur le
pont pour observer la mer. Quant à Paganel, il murmurait dans son
coin des mots vagues et incohérents.
À quoi songeait le digne géographe? À cette Nouvelle-Zélande vers
laquelle la fatalité le conduisait. Toute son histoire, il la
refaisait dans son esprit, et le passé de ce pays sinistre
réapparaissait à ses yeux.
Mais y avait-il dans cette histoire un fait, un incident qui eût
jamais autorisé les découvreurs de ces îles à les considérer comme
un continent?
Un géographe moderne, un marin, pouvaient-ils leur attribuer cette
dénomination? on le voit, Paganel revenait toujours à
l’interprétation du document.
C’était une obsession, une idée fixe. Après la Patagonie, après
l’Australie, son imagination, sollicitée par un mot, s’acharnait
sur la Nouvelle-Zélande. Mais un point, un seul, l’arrêtait dans
cette voie.
«-contin... Contin...- répétait-il... Cela veut pourtant dire
continent!»
Et il se reprit à suivre par le souvenir les navigateurs qui
reconnurent ces deux grandes îles des mers australes.
Ce fut le 13 décembre 1642 que le hollandais Tasman, après avoir
découvert la terre de Van-Diemen, vint atterrir aux rivages
inconnus de la Nouvelle-Zélande.
Il prolongea la côte pendant quelques jours, et, le 17, ses
navires pénétrèrent dans une large baie que terminait une étroite
passe creusée entre deux îles.
L’île du nord, c’était Ika-Na-Maoui, mots zélandais qui signifient
«le poisson de Mauwi». L’île du sud, c’était Mahaï-Pouna-Mou,
c’est-à-dire «la baleine qui produit le jade vert.»
Abel Tasman envoya ses canots à terre, et ils revinrent
accompagnés de deux pirogues qui portaient un bruyant équipage de
naturels. Ces sauvages étaient de taille moyenne, bruns et jaunes
de peau, avec les os saillants, la voix rude, les cheveux noirs,
liés sur la tête à la mode japonaise et surmontés d’une grande
plume blanche.
Cette première entrevue des européens et des indigènes semblait
promettre des relations amicales de longue durée. Mais le jour
suivant, au moment où l’un des canots de Tasman allait reconnaître
un mouillage plus rapproché de la terre, sept pirogues, montées
par un grand nombre d’indigènes, l’assaillirent violemment.
Le canot se retourna sur le côté et s’emplit d’eau.
Le quartier-maître qui le commandait fut tout d’abord frappé à la
gorge d’une pique grossièrement aiguisée.
Il tomba à la mer. De ses six compagnons, quatre furent tués; les
deux autres et le quartier-maître, nageant vers les navires,
purent être recueillis et sauvés.
Après ce funeste événement, Tasman appareilla, bornant sa
vengeance à cingler les naturels de quelques coups de mousquet qui
ne les atteignirent probablement pas. Il quitta cette baie à
laquelle est resté le nom de baie du massacre, remonta la côte
occidentale, et, le 5 janvier, il mouilla près de la pointe du
nord. En cet endroit, non seulement la violence du ressac, mais
les mauvaises dispositions des sauvages, l’empêchèrent de faire de
l’eau, et il quitta définitivement ces terres auxquelles il donna
le nom de Staten-Land, c’est-à-dire Terre Des états, en l’honneur
des états généraux.
En effet, le navigateur hollandais s’imaginait qu’elles
confinaient aux îles du même nom découvertes à l’est de la Terre
de Feu, à la pointe méridionale de l’Amérique. Il croyait avoir
trouvé «le grand continent du sud.»
«Mais, se disait Paganel, ce qu’un marin du dix-septième siècle a
pu nommer «continent», un marin du dix-neuvième n’a pu l’appeler
ainsi! Pareille erreur n’est pas admissible! Non! Il y a quelque
chose qui m’échappe!»
Pendant plus d’un siècle, la découverte de Tasman fut oubliée, et
la Nouvelle-Zélande ne semblait plus exister, quand un navigateur
français, Surville, en prit connaissance par 35° 37’ de latitude.
D’abord il n’eut pas à se plaindre des indigènes; mais les vents
l’assaillirent avec une violence extrême, et une tempête se
déclara pendant laquelle la chaloupe qui portait les malades de
l’expédition fut jetée sur le rivage de la baie du refuge. Là, un
chef nommé Nagui-Nouï reçut parfaitement les français et les
traita dans sa propre case. Tout alla bien jusqu’au moment où un
canot de Surville fut volé.
Surville réclama vainement, et crut devoir punir de ce vol un
village qu’il incendia tout entier.
Terrible et injuste vengeance, qui ne fut pas étrangère aux
sanglantes représailles dont la Nouvelle-Zélande allait être le
théâtre.
Le 6 octobre 1769, parut sur ces côtes l’illustre Cook. Il mouilla
dans la baie de Taoué-Roa avec son navire l’-Endeavour-, et
chercha à se rallier les naturels par de bons traitements. Mais,
pour bien traiter les gens, il faut commencer par les prendre.
Cook n’hésita pas à faire deux ou trois prisonniers et à leur
imposer ses bienfaits par la force. Ceux-ci, comblés de présents
et de caresses, furent ensuite renvoyés à terre. Bientôt,
plusieurs naturels, séduits par leurs récits, vinrent à bord
volontairement et firent des échanges avec les européens. Quelques
jours après, Cook se dirigea vers la baie Hawkes, vaste échancrure
creusée dans la côte est de l’île septentrionale. Il se trouva
là en présence d’indigènes belliqueux, criards, provocateurs.
Leurs démonstrations allèrent même si loin qu’il devint nécessaire
de les calmer par un coup de mitraille.
Le 20 octobre, l’-Endeavour- mouilla sur la baie de Toko-Malou, où
vivait une population pacifique de deux cents âmes. Les botanistes
du bord firent dans le pays de fructueuses explorations, et les
naturels les transportèrent au rivage avec leurs propres pirogues.
Cook visita deux villages défendus par des palissades, des
parapets et de doubles fossés, qui annonçaient de sérieuses
connaissances en castramétation. Le plus important de ces forts
était situé sur un rocher dont les grandes marées faisaient une
île véritable; mieux qu’une île même, car non seulement les eaux
l’entouraient, mais elles mugissaient à travers une arche
naturelle, haute de soixante pieds, sur laquelle reposait ce «pâh»
inaccessible. Le 31 mars, Cook, après avoir fait pendant cinq mois
une ample moisson d’objets curieux, de plantes indigènes, de
documents ethnographiques et ethnologiques, donna son nom au
détroit qui sépare les deux îles, et quitta la Nouvelle-Zélande.
Il devait la retrouver dans ses voyages ultérieurs.
En effet, en 1773, le grand marin reparut à la baie Hawkes, et fut
témoin de scènes de cannibalisme. Ici, il faut reprocher à ses
compagnons de les avoir provoquées. Des officiers, ayant trouvé à
terre les membres mutilés d’un jeune sauvage, les rapportèrent à
bord, «les firent cuire», et les offrirent aux naturels, qui se
jetèrent dessus avec voracité. Triste fantaisie de se faire ainsi
les cuisiniers d’un repas d’anthropophages!
Cook, pendant son troisième voyage, visita encore ces terres qu’il
affectionnait particulièrement et dont il tenait à compléter le
levé hydrographique. Il les quitta pour la dernière fois le 25
février 1777.
En 1791, Vancouver fit une relâche de vingt jours à la baie
sombre, sans aucun profit pour les sciences naturelles ou
géographiques. D’Entrecasteaux, en 1793, releva vingt-cinq milles
de côtes dans la partie septentrionale d’Ikana-Maoui. Les
capitaines de la marine marchande, Hausen et Dalrympe, puis Baden,
Richardson, Moodi, y firent une courte apparition, et le docteur
Savage, pendant un séjour de cinq semaines, recueillit
d’intéressants détails sur les mœurs des néo-zélandais.
Ce fut cette même année, en 1805, que le neveu du chef de Rangui-Hou,
l’intelligent Doua-Tara, s’embarqua sur le navire l’-Argo-,
mouillé à la Baie Des Îles et commandé par le capitaine Baden.
Peut-être les aventures de Doua-Tara fourniront-elles un sujet
d’épopée à quelque Homère maori. Elles furent fécondes en
désastres, en injustices, en mauvais traitements.
Manque de foi, séquestration, coups et blessures, voilà ce que le
pauvre sauvage reçut en échange de ses bons services. Quelle idée
il dut se faire de gens qui se disent civilisés! on l’emmena à
Londres. On en fit un matelot de la dernière classe, le souffre-douleur
des équipages. Sans le révérend Marsden, il fût mort à la
peine. Ce missionnaire s’intéressa au jeune sauvage, auquel il
reconnut un jugement sûr, un caractère brave, des qualités
merveilleuses de douceur, de grâce et d’affabilité. Marsden fit
obtenir à son protégé quelques sacs de blé et des instruments de
culture destinés à son pays. Cette petite pacotille lui fut volée.
Les malheurs, les souffrances accablèrent de nouveau le pauvre
Doua-Tara jusqu’en 1814, où on le retrouve enfin rétabli dans le
pays de ses ancêtres. Il allait alors recueillir le fruit de tant
de vicissitudes, quand la mort le frappa à l’âge de vingt-huit
ans, au moment où il s’apprêtait à régénérer cette sanguinaire
Zélande. La civilisation se trouva sans doute retardée de longues
années par cet irréparable malheur. Rien ne remplace un homme
intelligent et bon, qui réunit dans son cœur l’amour du bien à
l’amour de la patrie!
Jusqu’en 1816, la Nouvelle-Zélande fut délaissée. À cette époque,
Thompson, en 1817, Lidiard Nicholas, en 1819, Marsden,
parcoururent diverses portions des deux îles, et, en 1820, Richard
Cruise, capitaine au quatre-vingt-quatrième régiment d’infanterie,
y fit un séjour de dix mois qui valut à la science de sérieuses
études sur les mœurs indigènes.
En 1824, Duperrey, commandant la -Coquille-, relâcha à la Baie des
Îles pendant quinze jours, et n’eut qu’à se louer des naturels.
Après lui, en 1827, le baleinier anglais -Mercury- dut se défendre
contre le pillage et le meurtre. La même année, le capitaine
Dillon fut accueilli de la plus hospitalière façon pendant deux
relâches.
En mars 1827, le commandant de l’-Astrolabe-, l’illustre Dumont-d’Urville,
put impunément et sans armes passer quelques nuits à
terre au milieu des indigènes, échanger des présents et des
chansons, dormir dans les huttes, et poursuivre, sans être
troublé, ses intéressants travaux de relèvements, qui ont valu de
si belles cartes au dépôt de la marine.
Au contraire, l’année suivante, le brick anglais -Hawes-, commandé
par John James, après avoir touché à la Baie des Îles, se dirigea
vers le cap de l’est, et eut beaucoup à souffrir de la part d’un
chef perfide nommé Enararo. Plusieurs de ses compagnons subirent
une mort affreuse.
De ces événements contradictoires, de ces alternatives de douceur
et de barbarie, il faut conclure que trop souvent les cruautés des
néo-zélandais ne furent que des représailles. Bons ou mauvais
traitements tenaient aux mauvais ou aux bons capitaines. Il y eut
certainement quelques attaques non justifiées de la part des
naturels, mais surtout des vengeances provoquées par les
européens; malheureusement, le châtiment retomba sur ceux qui ne
le méritaient pas. Après d’Urville, l’ethnographie de la Nouvelle-Zélande
fut complétée par un audacieux explorateur qui, vingt
fois, parcourut le monde entier, un nomade, un bohémien de la
science, un anglais, Earle. Il visita les portions inconnues des
deux îles, sans avoir à se plaindre personnellement des indigènes,
mais il fut souvent témoin de scène d’anthropophagie. Les néo-zélandais
se dévoraient entre eux avec une sensualité répugnante.
C’est aussi ce que le capitaine Laplace reconnut en 1831, pendant
sa relâche à la Baie des Îles. Déjà les combats étaient bien
autrement redoutables, car les sauvages maniaient les armes à feu
avec une remarquable précision. Aussi, les contrées autrefois
florissantes et peuplées d’Ika-Na-Maoui se changèrent-elles en
solitudes profondes. Des peuplades entières avaient disparu comme
disparaissent des troupeaux de moutons, rôties et mangées.
Les missionnaires ont en vain lutté pour vaincre ces instincts
sanguinaires. Dès 1808, -Church missionary society- avait envoyé
ses plus habiles agents, --c’est le nom qui leur convient, --
dans les principales stations de l’île septentrionale. Mais la
barbarie des néo-zélandais l’obligea à suspendre l’établissement
des missions. En 1814, seulement, MM Marsden, le protecteur de
Doua-Tara, Hall et King débarquèrent à la Baie des Îles, et
achetèrent des chefs un terrain de deux cents acres au prix de
douze haches de fer. Là s’établit le siège de la société
anglicane.
Les débuts furent difficiles. Mais enfin les naturels respectèrent
la vie des missionnaires. Ils acceptèrent leurs soins et leurs
doctrines. Quelques naturels farouches s’adoucirent. Le sentiment
de la reconnaissance s’éveilla dans ces cœurs inhumains. Il
arriva même en 1824, que les zélandais protégèrent leurs «arikis»,
c’est-à-dire les révérends, contre de sauvages matelots qui les
insultaient et les menaçaient de mauvais traitements.
Ainsi donc, avec le temps, les missions prospérèrent, malgré la
présence des convicts évadés de Port Jackson, qui démoralisaient
la population indigène. En 1831, le -journal des missions
évangéliques- signalait deux établissements considérables, situés
l’un à Kidi-Kidi, sur les rives d’un canal qui court à la mer dans
la Baie des Îles, l’autre à Paï-Hia, au bord de la rivière de
Kawa-Kawa. Les indigènes convertis au christianisme avaient tracé
des routes sous la direction des -arikis-, percé des
communications à travers les forêts immenses, jeté des ponts sur
les torrents. Chaque missionnaire allait à son tour prêcher la
religion civilisatrice dans les tribus reculées, élevant des
chapelles de joncs ou d’écorce, des écoles pour les jeunes
indigènes, et sur le toit de ces modestes constructions se
déployait le pavillon de la mission, portant la croix du Christ et
ces mots: «rongo-pai», c’est-à-dire «l’évangile», en langue néo-zélandaise.
Malheureusement, l’influence des missionnaires ne s’est pas
étendue au delà de leurs établissements.
Toute la partie nomade des populations échappe à leur action. Le
cannibalisme n’est détruit que chez les chrétiens, et encore, il
ne faudrait pas soumettre ces nouveaux convertis à de trop grandes
tentations. L’instinct du sang frémit en eux.
D’ailleurs, la guerre existe toujours à l’état chronique dans ces
sauvages contrées. Les zélandais ne sont pas des australiens
abrutis, qui fuient devant l’invasion européenne; ils résistent,
ils se défendent, ils haïssent leurs envahisseurs, et une
incurable haine les pousse en ce moment contre les émigrants
anglais. L’avenir de ces grandes îles est joué sur un coup de dé.
C’est une civilisation immédiate qui l’attend, ou une barbarie
profonde pour de longs siècles, suivant le hasard des armes.
Ainsi Paganel, le cerveau bouillant d’impatience, avait refait
dans son esprit l’histoire de la Nouvelle-Zélande. Mais rien, dans
cette histoire, ne permettait de qualifier de «continent» cette
contrée composée de deux îles, et si quelques mots du document
avaient éveillé son imagination, ces deux syllabes -contin-
l’arrêtaient obstinément dans la voie d’une interprétation
nouvelle.
Chapitre III
-Les massacres de la Nouvelle-Zélande-
À la date du 31 janvier, quatre jours après son départ, le
-Macquarie- n’avait pas encore franchi les deux tiers de cet océan
resserré entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Will Halley
s’occupait peu des manœuvres de son bâtiment: il laissait faire.
On le voyait rarement, ce dont personne ne songeait à se plaindre.
Qu’il passât tout son temps dans sa cabine, nul n’y eût trouvé à
redire, si le grossier master ne se fût pas grisé chaque jour de
gin ou de brandy. Ses matelots l’imitaient volontiers, et jamais
navire ne navigua plus à la grâce de Dieu que le -Macquarie- de
Twofold-Bay.
Cette impardonnable incurie obligeait John Mangles à une
surveillance incessante. Mulrady et Wilson redressèrent plus d’une
fois la barre au moment où quelque embardée allait coucher le
brick sur le flanc. Souvent Will Halley intervenait et malmenait
les deux marins avec force jurons. Ceux-ci, peu endurants, ne
demandaient qu’à souquer cet ivrogne et à l’affaler à fond de cale
pour le reste de la traversée. Mais John Mangles les arrêtait, et
calmait, non sans peine, leur juste indignation.
Cependant, cette situation du navire le préoccupait; mais, pour ne
pas inquiéter Glenarvan, il n’en parla qu’au major et à Paganel.
Mac Nabbs lui donna, en d’autres termes, le même conseil que
Mulrady et Wilson.
«Si cette mesure vous paraît utile John, dit Mac Nabbs, vous ne
devez point hésiter à prendre le commandement, ou, si vous l’aimez
mieux, la direction du navire. Cet ivrogne, après nous avoir
débarqués à Auckland, redeviendra maître à son bord, et il
chavirera, si c’est son bon plaisir.
--Sans doute, monsieur Mac Nabbs, répondit John, et je le ferai,
s’il le faut absolument. Tant que nous sommes en pleine mer, un
peu de surveillance suffit; mes matelots et moi, nous ne quittons
pas le pont. Mais, à l’approche des côtes, si ce Will Hallay ne
recouvre pas sa raison, j’avoue que je serai très embarrassé.
--Ne pourrez-vous donner la route! demanda Paganel.
--Ce sera difficile, répondit John. Croiriez-vous qu’il n’y a pas
une carte marine à bord!
--En vérité?
--En vérité. Le -Macquarie- ne fait que le cabotage entre Eden et
Auckland, et ce Will Halley a une telle habitude de ces parages,
qu’il ne prend aucun relèvement.
--Il s’imagine sans doute, répondit Paganel, que son navire
connaît la route, et qu’il se dirige tout seul.
--Oh! Oh! reprit John Mangles, je ne crois pas aux bâtiments qui
se dirigent eux-mêmes, et si Will Halley est ivre sur les
atterrages, il nous mettra dans un extrême embarras.
--Espérons, dit Paganel, qu’il aura repêché sa raison dans le
voisinage de la terre.
--Ainsi, demanda Mac Nabbs, le cas échéant, vous ne pourriez pas
conduire le -Macquarie- à Auckland?
--Sans la carte de cette partie de la côte, c’est impossible. Les
accores en sont extrêmement dangereux. C’est une suite de petits
fiords irréguliers et capricieux comme les fiords de Norvège. Les
récifs sont nombreux et il faut une grande pratique pour les
éviter. Un navire, quelque solide qu’il fût, serait perdu, si sa
quille heurtait l’un de ces rocs immergés à quelques pieds sous
l’eau.
--Et dans ce cas, dit le major, l’équipage n’a d’autre ressource
que de se réfugier à la côte?
--Oui, monsieur Mac Nabbs, si le temps le permet.
--Dure extrémité! répondit Paganel, car elles ne sont pas
hospitalières, les côtes de la Nouvelle-Zélande, et les dangers
sont aussi grands au delà qu’en deçà des rivages!
--Vous parlez des maoris, monsieur Paganel? demanda John Mangles.
--Oui, mon ami. Leur réputation est faite dans l’océan Indien. Il
ne s’agit pas ici d’australiens timides ou abrutis, mais bien
d’une race intelligente et sanguinaire, de cannibales friands de
chair humaine, d’anthropophages dont il ne faut attendre aucune
pitié.
--Ainsi, dit le major, si le capitaine Grant avait fait naufrage
sur les côtes de la Nouvelle-Zélande, vous ne conseilleriez point
de se lancer à sa recherche?
--Sur les côtes, si, répondit le géographe, car on pourrait peut-être
trouver des traces du -Britannia-, mais à l’intérieur, non,
car ce serait inutile. Tout européen qui s’aventure dans ces
funestes contrées tombe entre les mains des maoris, et tout
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