perdu, et son père mort, bien mort. Il faut donc renoncer à
peindre son émotion, quand la note du -Times-, que le hasard jeta
sous ses yeux, la tira subitement de son désespoir.
Il n’y avait pas à hésiter; son parti fut pris immédiatement. Dût-elle
apprendre que le corps du capitaine Grant avait été retrouvé
sur une côte déserte, au fond d’un navire désemparé, cela valait
mieux que ce doute incessant, cette torture éternelle de
l’inconnu.
Elle dit tout à son frère; le jour même, ces deux enfants prirent
le chemin de fer de Perth, et le soir ils arrivèrent à Malcolm-Castle,
où Mary, après tant d’angoisses, se reprit à espérer.
Voilà cette douloureuse histoire que Mary Grant raconta à lady
Glenarvan, d’une façon simple, et sans songer qu’en tout ceci,
pendant ces longues années d’épreuves, elle s’était conduite en
fille héroïque; mais lady Helena y songea pour elle, et à
plusieurs reprises, sans cacher ses larmes, elle pressa dans ses
bras les deux enfants du capitaine Grant.
Quant à Robert, il semblait qu’il entendît cette histoire pour la
première fois, il ouvrait de grands yeux en écoutant sa sœur; il
comprenait tout ce qu’elle avait fait, tout ce qu’elle avait
souffert, et enfin, l’entourant de ses bras:
«Ah! Maman! Ma chère maman!» s’écria-t-il, sans pouvoir retenir ce
cri parti du plus profond de son cœur.
Pendant cette conversation, la nuit était tout à fait venue. Lady
Helena, tenant compte de la fatigue des deux enfants, ne voulut
pas prolonger plus longtemps cet entretien. Mary Grant et Robert
furent conduits dans leurs chambres, et s’endormirent en rêvant à
un meilleur avenir. Après leur départ, lady Helena fit demander le
major, et lui apprit tous les incidents de cette soirée.
«Une brave jeune fille que cette Mary Grant! dit Mac Nabbs,
lorsqu’il eut entendu le récit de sa cousine.
--Fasse le ciel que mon mari réussisse dans son entreprise!
répondit lady Helena, car la situation de ces deux enfants
deviendrait affreuse.
--Il réussira, répliqua Mac Nabbs, ou les lords de l’amirauté
auraient un cœur plus dur que la pierre de Portland.»
Malgré cette assurance du major, lady Helena passa la nuit dans
les craintes les plus vives et ne put prendre un moment de repos.
Le lendemain, Mary Grant et son frère, levés dès l’aube, se
promenaient dans la grande cour du château, quand un bruit de
voiture se fit entendre.
Lord Glenarvan rentrait à Malcolm-Castle de toute la vitesse de
ses chevaux. Presque aussitôt lady Helena, accompagnée du major,
parut dans la cour, et vola au-devant de son mari. Celui-ci
semblait triste, désappointé, furieux.
Il serrait sa femme dans ses bras et se taisait.
«Eh bien, Edward, Edward? s’écria lady Helena.
--Eh bien, ma chère Helena, répondit lord Glenarvan, ces gens-là
n’ont pas de cœur!
--Ils ont refusé?...
--Oui! Ils m’ont refusé un navire! Ils ont parlé des millions
vainement dépensés à la recherche de Franklin! Ils ont déclaré le
document obscur, inintelligible! Ils ont dit que l’abandon de ces
malheureux remontait à deux ans déjà, et qu’il y avait peu de
chance de les retrouver! Ils ont soutenu que, prisonniers des
indiens, ils avaient dû être entraînés dans l’intérieur des
terres, qu’on ne pouvait fouiller toute la Patagonie pour
retrouver trois hommes, --trois écossais! --que cette recherche
serait vaine et périlleuse, qu’elle coûterait plus de victimes
qu’elle n’en sauverait. Enfin, ils ont donné toutes les mauvaises
raisons de gens qui veulent refuser. Ils se souvenaient des
projets du capitaine, et le malheureux Grant est à jamais perdu!
--Mon père! mon pauvre père! s’écria Mary Grant en se précipitant
aux genoux de lord Glenarvan.
--Votre père! quoi, miss... dit celui-ci, surpris de voir cette
jeune fille à ses pieds.
--Oui, Edward, miss Mary et son frère, répondit lady Helena, les
deux enfants du capitaine Grant, que l’amirauté vient de condamner
à rester orphelins!
--Ah! Miss, reprit lord Glenarvan en relevant la jeune fille, si
j’avais su votre présence...»
Il n’en dit pas davantage! Un silence pénible, entrecoupé de
sanglots, régnait dans la cour.
Personne n’élevait la voix, ni lord Glenarvan, ni lady Helena, ni
le major, ni les serviteurs du château, rangés silencieusement
autour de leurs maîtres. Mais par leur attitude, tous ces écossais
protestaient contre la conduite du gouvernement anglais.
Après quelques instants, le major prit la parole, et, s’adressant
à lord Glenarvan, il lui dit:
«Ainsi, vous n’avez plus aucun espoir?
--Aucun.
--Eh bien, s’écria le jeune Robert, moi j’irai trouver ces gens-là,
et nous verrons...»
Robert n’acheva pas sa menace, car sa sœur l’arrêta; mais son
poing fermé indiquait des intentions peu pacifiques.
«Non, Robert, dit Mary Grant, non! Remercions ces braves seigneurs
de ce qu’ils ont fait pour nous; gardons-leur une reconnaissance
éternelle, et partons tous les deux.
--Mary! s’écria lady Helena.
--Miss, où voulez-vous aller? dit lord Glenarvan.
--Je vais aller me jeter aux pieds de la reine, répondit la jeune
fille, et nous verrons si elle sera sourde aux prières de deux
enfants qui demandent la vie de leur père.»
Lord Glenarvan secoua la tête, non qu’il doutât du cœur de sa
gracieuse majesté, mais il savait que Mary Grant ne pourrait
parvenir jusqu’à elle.
Les suppliants arrivent trop rarement aux marches d’un trône, et
il semble que l’on ait écrit sur la porte des palais royaux ce que
les anglais mettent sur la roue des gouvernails de leurs navires:
-Passengers are requested not to speak to the man at the wheel-.
Lady Helena avait compris la pensée de son mari; elle savait que
la jeune fille allait tenter une inutile démarche; elle voyait ces
deux enfants menant désormais une existence désespérée. Ce fut
alors qu’elle eut une idée grande et généreuse.
«Mary Grant, s’écria-t-elle, attendez, mon enfant, et écoutez ce
que je vais dire.»
La jeune fille tenait son frère par la main et se disposait à
partir. Elle s’arrêta.
Alors lady Helena, l’œil humide, mais la voix ferme et les traits
animés, s’avança vers son mari.
«Edward, lui dit-elle, en écrivant cette lettre et en la jetant à
la mer, le capitaine Grant l’avait confiée aux soins de Dieu lui-même.
Dieu nous l’a remise, à nous! Sans doute, Dieu a voulu nous
charger du salut de ces malheureux.
--Que voulez-vous dire, Helena?» demanda lord Glenarvan.
Un silence profond régnait dans toute l’assemblée.
«Je veux dire, reprit lady Helena, qu’on doit s’estimer heureux de
commencer la vie du mariage par une bonne action. Eh bien, vous,
mon cher Edward, pour me plaire, vous avez projeté un voyage de
plaisir! Mais quel plaisir sera plus vrai, plus utile, que de
sauver des infortunés que leur pays abandonne?
--Helena! s’écria lord Glenarvan.
--Oui, vous me comprenez, Edward! Le -Duncan- est un brave et bon
navire! Il peut affronter les mers du sud! Il peut faire le tour
du monde, et il le fera, s’il le faut! Partons, Edward! Allons à
la recherche du capitaine Grant!»
À ces hardies paroles, lord Glenarvan avait tendu les bras à sa
jeune femme; il souriait, il la pressait sur son cœur, tandis que
Mary et Robert lui baisaient les mains. Et, pendant cette scène
touchante, les serviteurs du château, émus et enthousiasmés,
laissaient échapper de leur cœur ce cri de reconnaissance:
«Hurrah pour la dame de Luss! Hurrah! Trois fois hurrah pour lord
et lady Glenarvan!»
Chapitre V
-Le départ du «Duncan»-
Il a été dit que lady Helena avait une âme forte et généreuse. Ce
qu’elle venait de faire en était une preuve indiscutable. Lord
Glenarvan fut à bon droit fier de cette noble femme, capable de le
comprendre et de le suivre. Cette idée de voler au secours du
capitaine Grant s’était déjà emparée de lui, quand, à Londres, il
vit sa demande repoussée; s’il n’avait pas devancé lady Helena,
c’est qu’il ne pouvait se faire à la pensée de se séparer d’elle.
Mais puisque lady Helena demandait à partir elle-même, toute
hésitation cessait. Les serviteurs du château avaient salué de
leurs cris cette proposition; il s’agissait de sauver des frères,
des écossais comme eux, et lord Glenarvan s’unit cordialement aux
hurrahs qui acclamaient la dame de Luss.
Le départ résolu, il n’y avait pas une heure à perdre. Le jour
même, lord Glenarvan expédia à John Mangles l’ordre d’amener le
-Duncan- à Glasgow, et de tout préparer pour un voyage dans les
mers du sud qui pouvait devenir un voyage de circumnavigation.
D’ailleurs, en formulant sa proposition, lady Helena n’avait pas
trop préjugé des qualités du -Duncan-; construit dans des
conditions remarquables de solidité et de vitesse, il pouvait
impunément tenter un voyage au long cours.
C’était un yacht à vapeur du plus bel échantillon; il jaugeait
deux cent dix tonneaux, et les premiers navires qui abordèrent au
nouveau monde, ceux de Colomb, de Vespuce, de Pinçon, de Magellan,
étaient de dimensions bien inférieures.
Le -Duncan- avait deux mâts: un mât de misaine avec misaine,
goélette-misaine, petit hunier et petit perroquet, un grand mât
portant brigantine et flèche; de plus, une trinquette, un grand
foc, un petit foc et des voiles d’étai. Sa voilure était
suffisante, et il pouvait profiter du vent comme un simple
clipper; mais, avant tout, il comptait sur la puissance mécanique
renfermée dans ses flancs.
Sa machine, d’une force effective de cent soixante chevaux, et
construite d’après un nouveau système, possédait des appareils de
surchauffe qui donnaient une tension plus grande à sa vapeur; elle
était à haute pression et mettait en mouvement une hélice double.
Le -Duncan- à toute vapeur pouvait acquérir une vitesse supérieure
à toutes les vitesses obtenues jusqu’à ce jour. En effet, pendant
ses essais dans le golfe de la Clyde, il avait fait, d’après le
-patent-log-, jusqu’à dix-sept milles à l’heure. Donc, tel il
était, tel il pouvait partir et faire le tour du monde. John
Mangles n’eut à se préoccuper que des aménagements intérieurs.
Son premier soin fut d’abord d’agrandir ses soutes, afin
d’emporter la plus grande quantité possible de charbon, car il est
difficile de renouveler en route les approvisionnements de
combustible. Même précaution fut prise pour les cambuses, et John
Mangles fit si bien qu’il emmagasina pour deux ans de vivres;
l’argent ne lui manquait pas, et il en eut même assez pour acheter
un canon à pivot qui fut établi sur le gaillard d’avant du yacht;
on ne savait pas ce qui arriverait, et il est toujours bon de
pouvoir lancer un boulet de huit à une distance de quatre milles.
John Mangles, il faut le dire, s’y entendait; bien qu’il ne
commandât qu’un yacht de plaisance, il comptait parmi les
meilleurs skippers de Glasgow; il avait trente ans, les traits un
peu rudes, mais indiquant le courage et la bonté.
C’était un enfant du château, que la famille Glenarvan éleva et
dont elle fit un excellent marin. John Mangles donna souvent des
preuves d’habileté, d’énergie et de sang-froid dans quelques-uns
de ses voyages au long cours. Lorsque lord Glenarvan lui offrit le
commandement du -Duncan-, il l’accepta de grand cœur, car il
aimait comme un frère le seigneur de Malcolm-Castle, et cherchait,
sans l’avoir rencontrée jusqu’alors, l’occasion de se dévouer pour
lui.
Le second, Tom Austin, était un vieux marin digne de toute
confiance; vingt-cinq hommes, en comprenant le capitaine et le
second composaient l’équipage du -Duncan-; tous appartenaient au
comté de Dumbarton; tous, matelots éprouvés, étaient fils des
tenanciers de la famille et formaient à bord un clan véritable de
braves gens auxquels ne manquait même pas le -piper-bag-
traditionnel. Lord Glenarvan avait là une troupe de bons sujets,
heureux de leur métier, dévoués, courageux, habiles dans le
maniement des armes comme à la manœuvre d’un navire, et capables
de le suivre dans les plus hasardeuses expéditions. Quand
l’équipage du -Duncan- apprit où on le conduisait, il ne put
contenir sa joyeuse émotion, et les échos des rochers de Dumbarton
se réveillèrent à ses enthousiastes hurrahs.
John Mangles, tout en s’occupant d’arrimer et d’approvisionner son
navire, n’oublia pas d’aménager les appartements de lord et de
lady Glenarvan pour un voyage de long cours. Il dut préparer
également les cabines des enfants du capitaine Grant, car lady
Helena n’avait pu refuser à Mary la permission de la suivre à bord
du -Duncan-.
Quant au jeune Robert, il se fût caché dans la cale du yacht
plutôt que de ne pas partir. Eût-il dû faire le métier de mousse,
comme Nelson et Franklin, il se serait embarqué sur le -Duncan-.
Le moyen de résister à un pareil petit bonhomme!
On n’essaya pas. Il fallut même consentir «à lui refuser» la
qualité de passager, car, mousse, novice ou matelot, il voulait
servir. John Mangles fut chargé de lui apprendre le métier de
marin.
«Bon, dit Robert, et qu’il ne m’épargne pas les coups de martinet,
si je ne marche pas droit!
--Sois tranquille, mon garçon», répondit Glenarvan d’un air
sérieux, et sans ajouter que l’usage du chat à neuf queues était
défendu, et, d’ailleurs, parfaitement inutile à bord du -Duncan-.
Pour compléter le rôle des passagers, il suffira de nommer le
major Mac Nabbs. Le major était un homme âgé de cinquante ans,
d’une figure calme et régulière, qui allait où on lui disait
d’aller, une excellente et parfaite nature, modeste, silencieux,
paisible et doux; toujours d’accord sur n’importe quoi, avec
n’importe qui, il ne discutait rien, il ne se disputait pas, il ne
s’emportait point; il montait du même pas l’escalier de sa chambre
à coucher ou le talus d’une courtine battue en brèche, ne
s’émouvant de rien au monde, ne se dérangeant jamais, pas même
pour un boulet de canon, et sans doute il mourra sans avoir trouvé
l’occasion de se mettre en colère. Cet homme possédait au suprême
degré non seulement le vulgaire courage des champs de bataille,
cette bravoure physique uniquement due à l’énergie musculaire,
mais mieux encore, le courage moral, c’est-à-dire la fermeté de
l’âme.
S’il avait un défaut, c’était d’être absolument écossais de la
tête aux pieds, un calédonien pur sang, un observateur entêté des
vieilles coutumes de son pays. Aussi ne voulut-il jamais servir
l’Angleterre, et ce grade de major, il le gagna au 42e régiment
des Highland-Black-Watch, garde noire, dont les compagnies étaient
formées uniquement de gentilshommes écossais. Mac Nabbs, en sa
qualité de cousin des Glenarvan, demeurait au château de Malcolm,
et en sa qualité de major il trouva tout naturel de prendre
passage sur le -Duncan-.
Tel était donc le personnel de ce yacht, appelé par des
circonstances imprévues à accomplir un des plus surprenants
voyages des temps modernes. Depuis son arrivée au -steamboat-quay-
de Glasgow, il avait monopolisé à son profit la curiosité
publique; une foule considérable venait chaque jour le visiter; on
ne s’intéressait qu’à lui, on ne parlait que de lui, au grand
déplaisir des autres capitaines du port, entre autres du capitaine
Burton, commandant le -Scotia-, un magnifique steamer amarré
auprès du -Duncan-, et en partance pour Calcutta.
Le -Scotia-, vu sa taille, avait le droit de considérer le
-Duncan- comme un simple -fly-boat-.
Cependant tout l’intérêt se concentrait sur le yacht de lord
Glenarvan, et s’accroissait de jour en jour.
En effet, le moment du départ approchait, John Mangles s’était
montré habile et expéditif. Un mois après ses essais dans le golfe
de la Clyde, le -Duncan-, arrimé, approvisionné, aménagé, pouvait
prendre la mer. Le départ fut fixé au 25 août, ce qui permettait
au yacht d’arriver vers le commencement du printemps des latitudes
australes.
Lord Glenarvan, dès que son projet fut connu, n’avait pas été sans
recevoir quelques observations sur les fatigues et les dangers du
voyage; mais il n’en tint aucun compte, et il se disposa à quitter
Malcolm-Castle. D’ailleurs, beaucoup le blâmaient qui l’admiraient
sincèrement. Puis, l’opinion publique se déclara franchement pour
le lord écossais, et tous les journaux, à l’exception des «organes
du gouvernement», blâmèrent unanimement la conduite des
commissaires de l’amirauté dans cette affaire. Au surplus, lord
Glenarvan fut insensible au blâme comme à l’éloge: il faisait son
devoir, et se souciait peu du reste.
Le 24 août, Glenarvan, lady Helena, le major Mac Nabbs, Mary et
Robert Grant, Mr Olbinett, le steward du yacht, et sa femme Mrs
Olbinett, attachée au service de lady Glenarvan, quittèrent
Malcolm-Castle, après avoir reçu les touchants adieux des
serviteurs de la famille. Quelques heures plus tard, ils étaient
installés à bord. La population de Glasgow accueillit avec une
sympathique admiration lady Helena, la jeune et courageuse femme
qui renonçait aux tranquilles plaisirs d’une vie opulente et
volait au secours des naufragés.
Les appartements de lord Glenarvan et de sa femme occupaient dans
la dunette tout l’arrière du -Duncan-; ils se composaient de deux
chambres à coucher, d’un salon et de deux cabinets de toilette;
puis il y avait un carré commun, entouré de six cabines, dont cinq
étaient occupées par Mary et Robert Grant, Mr et Mrs Olbinett, et
le major Mac Nabbs. Quant aux cabines de John Mangles et de Tom
Austin, elles se trouvaient situées en retour et s’ouvraient sur
le tillac.
L’équipage était logé dans l’entrepont, et fort à son aise, car le
yacht n’emportait d’autre cargaison que son charbon, ses vivres et
des armes. La place n’avait donc pas manqué à John Mangles pour
les aménagements intérieurs, et il en avait habilement profité.
Le -Duncan- devait partir dans la nuit du 24 au 25 août, à la
marée descendante de trois heures du matin. Mais, auparavant, la
population de Glasgow fut témoin d’une cérémonie touchante. À huit
heures du soir, lord Glenarvan et ses hôtes, l’équipage entier,
depuis les chauffeurs jusqu’au capitaine, tous ceux qui devaient
prendre part à ce voyage de dévouement, abandonnèrent le yacht et
se rendirent à Saint-Mungo, la vieille cathédrale de Glasgow.
Cette antique église restée intacte au milieu des ruines causées
par la réforme et si merveilleusement décrite par Walter Scott,
reçut sous ses voûtes massives les passagers et les marins du
-Duncan-.
Une foule immense les accompagnait. Là, dans la grande nef, pleine
de tombes comme un cimetière, le révérend Morton implora les
bénédictions du ciel et mit l’expédition sous la garde de la
providence. Il y eut un moment où la voix de Mary Grant s’éleva
dans la vieille église. La jeune fille priait pour ses
bienfaiteurs et versait devant Dieu les douces larmes de la
reconnaissance. Puis, l’assemblée se retira sous l’empire d’une
émotion profonde. À onze heures, chacun était rentré à bord. John
Mangles et l’équipage s’occupaient des derniers préparatifs.
À minuit, les feux furent allumés; le capitaine donna l’ordre de
les pousser activement, et bientôt des torrents de fumée noire se
mêlèrent aux brumes de la nuit. Les voiles du -Duncan- avaient été
soigneusement renfermées dans l’étui de toile qui servait à les
garantir des souillures du charbon, car le vent soufflait du sud-ouest
et ne pouvait favoriser la marche du navire.
À deux heures, le -Duncan- commença à frémir sous la trépidation
de ses chaudières; le manomètre marqua une pression de quatre
atmosphères; la vapeur réchauffée siffla par les soupapes; la
marée était étale; le jour permettait déjà de reconnaître les
passes de la Clyde entre les balises et les -biggings- dont les
fanaux s’effaçaient peu à peu devant l’aube naissante. Il n’y
avait plus qu’à partir.
John Mangles fit prévenir lord Glenarvan, qui monta aussitôt sur
le pont.
Bientôt le jusant se fit sentir; le -Duncan- lança dans les airs
de vigoureux coups de sifflet, largua ses amarres, et se dégagea
des navires environnants; l’hélice fut mise en mouvement et poussa
le yacht dans le chenal de la rivière.
John n’avait pas pris de pilote; il connaissait admirablement les
passes de la Clyde, et nul pratique n’eût mieux manœuvré à son
bord. Le yacht évoluait sur un signe de lui: de la main droite il
commandait à la machine; de la main gauche, au gouvernail,
silencieusement et sûrement. Bientôt les dernières usines firent
place aux villas élevées çà et là sur les collines riveraines, et
les bruits de la ville s’éteignirent dans l’éloignement.
Une heure après le -Duncan- rasa les rochers de Dumbarton; deux
heures plus tard, il était dans le golfe de la Clyde; à six heures
du matin, il doublait le -mull- de Cantyre, sortait du canal du
nord, et voguait en plein océan.
Chapitre VI
-Le passager de la cabine numéro six-
Pendant cette première journée de navigation, la mer fut assez
houleuse, et le vent fraîchit vers le soir; le -Duncan- était fort
secoué; aussi les dames ne parurent-elles pas sur la dunette;
elles restèrent couchées dans leurs cabines, et firent bien.
Mais le lendemain le vent tourna d’un point; le capitaine John
établit la misaine, la brigantine et le petit hunier; le -Duncan-,
mieux appuyé sur les flots, fut moins sensible aux mouvements de
roulis et de tangage. Lady Helena et Mary Grant purent dès l’aube
rejoindre sur le pont lord Glenarvan, le major et le capitaine. Le
lever du soleil fut magnifique. L’astre du jour, semblable à un
disque de métal doré par les procédés Ruolz, sortait de l’océan
comme d’un immense bain voltaïque.
Le -Duncan- glissait au milieu d’une irradiation splendide, et
l’on eût vraiment dit que ses voiles se tendaient sous l’effort
des rayons du soleil.
Les hôtes du yacht assistaient dans une silencieuse contemplation
à cette apparition de l’astre radieux.
«Quel admirable spectacle! dit enfin lady Helena. Voilà le début
d’une belle journée. Puisse le vent ne point se montrer contraire
et favoriser la marche du -Duncan-.
--Il serait impossible d’en désirer un meilleur, ma chère Helena,
répondit lord Glenarvan, et nous n’avons pas à nous plaindre de ce
commencement de voyage.
--La traversée sera-t-elle longue, mon cher Edward?
--C’est au capitaine John de nous répondre, dit Glenarvan.
Marchons-nous bien? Êtes-vous satisfait de votre navire, John?
--Très satisfait, votre honneur, répliqua John; c’est un
merveilleux bâtiment, et un marin aime à le sentir sous ses pieds.
Jamais coque et machine ne furent mieux en rapport; aussi, vous
voyez comme le sillage du yacht est plat, et combien il se dérobe
aisément à la vague. Nous marchons à raison de dix-sept milles à
l’heure. Si cette rapidité se soutient, nous couperons la ligne
dans dix jours, et avant cinq semaines nous aurons doublé le cap
Horn.
--Vous entendez, Mary, reprit lady Helena, avant cinq semaines!
--Oui, madame, répondit la jeune fille, j’entends, et mon cœur a
battu bien fort aux paroles du capitaine.
--Et cette navigation, miss Mary, demanda lord Glenarvan, comment
la supportez-vous?
--Assez bien, -mylord-, et sans éprouver trop de désagréments.
D’ailleurs, je m’y ferai vite.
--Et notre jeune Robert?
--Oh! Robert, répondit John Mangles, quand il n’est pas fourré
dans la machine, il est juché à la pomme des mâts. Je vous le
donne pour un garçon qui se moque du mal de mer. Et tenez! Le
voyez-vous?»
Sur un geste du capitaine, tous les regards se portèrent vers le
mât de misaine, et chacun put apercevoir Robert suspendu aux
balancines du petit perroquet à cent pieds en l’air. Mary ne put
retenir un mouvement.
«Oh! Rassurez-vous, miss, dit John Mangles, je réponds de lui, et
je vous promets de présenter avant peu un fameux luron au
capitaine Grant, car nous le retrouverons, ce digne capitaine!
--Le ciel vous entende, Monsieur John, répondit la jeune fille.
--Ma chère enfant, reprit lord Glenarvan, il y a dans tout ceci
quelque chose de providentiel qui doit nous donner bon espoir.
Nous n’allons pas, on nous mène. Nous ne cherchons pas, on nous
conduit. Et puis, voyez tous ces braves gens enrôlés au service
d’une si belle cause. Non seulement nous réussirons dans notre
entreprise, mais elle s’accomplira sans difficultés. J’ai promis à
lady Helena un voyage d’agrément, et je me trompe fort, ou je
tiendrai ma parole.
--Edward, dit lady Glenarvan, vous êtes le meilleur des hommes.
--Non point, mais j’ai le meilleur des équipages sur le meilleur
des navires. Est-ce que vous ne l’admirez pas notre -Duncan-, miss
Mary?
--Au contraire, -mylord-, répondit la jeune fille, je l’admire et
en véritable connaisseuse.
--Ah! vraiment!
--J’ai joué tout enfant sur les navires de mon père; il aurait dû
faire de moi un marin, et s’il le fallait, je ne serais peut-être
pas embarrassée de prendre un ris ou de tresser une garcette.
--Eh! Miss, que dites-vous là? s’écria John Mangles.
--Si vous parlez ainsi, reprit lord Glenarvan, vous allez vous
faire un grand ami du capitaine John, car il ne conçoit rien au
monde qui vaille l’état de marin! Il n’en voit pas d’autre, même
pour une femme! N’est-il pas vrai, John?
--Sans doute, votre honneur, répondit le jeune capitaine, et
j’avoue cependant que miss Grant est mieux à sa place sur la
dunette qu’à serrer une voile de perroquet; mais je n’en suis pas
moins flatté de l’entendre parler ainsi.
--Et surtout quand elle admire le -Duncan-, répliqua Glenarvan.
--Qui le mérite bien, répondit John.
--Ma foi, dit lady Helena, puisque vous êtes si fier de votre
yacht, vous me donnez envie de le visiter jusqu’à fond de cale, et
de voir comment nos braves matelots sont installés dans
l’entrepont.
--Admirablement, répondit John; ils sont là comme chez eux.
--Et ils sont véritablement chez eux, ma chère Helena, répondit
lord Glenarvan. Ce yacht est une portion de notre vieille
Calédonie! C’est un morceau détaché du comté de Dumbarton qui
vogue par grâce spéciale, de telle sorte que nous n’avons pas
quitté notre pays! Le -Duncan-, c’est le château de Malcolm, et
l’océan, c’est le lac Lomond.
--Eh bien, mon cher Edward, faites-nous les honneurs du château,
répondit lady Helena.
--À vos ordres, madame, dit Glenarvan, mais auparavant laissez-moi
prévenir Olbinett.»
Le steward du yacht était un excellent maître d’hôtel, un écossais
qui aurait mérité d’être français pour son importance; d’ailleurs,
remplissant ses fonctions avec zèle et intelligence.
Il se rendit aux ordres de son maître.
«Olbinett, nous allons faire un tour avant déjeuner, dit
Glenarvan, comme s’il se fût agi d’une promenade à Tarbet ou au
lac Katrine; j’espère que nous trouverons la table servie à notre
retour.»
Olbinett s’inclina gravement.
«Nous accompagnez-vous, major? dit lady Helena.
--Si vous l’ordonnez, répondit Mac Nabbs.
--Oh! fit lord Glenarvan, le major est absorbé dans les fumées de
son cigare; il ne faut pas l’en arracher; car je vous le donne
pour un intrépide fumeur, miss Mary. Il fume toujours, même en
dormant.»
Le major fit un signe d’assentiment, et les hôtes de lord
Glenarvan descendirent dans l’entrepont.
Mac Nabbs, demeuré seul, et causant avec lui-même, selon son
habitude, mais sans jamais se contrarier, s’enveloppa de nuages
plus épais; il restait immobile, et regardait à l’arrière le
sillage du yacht. Après quelques minutes, d’une muette
contemplation, il se retourna et se vit en face d’un nouveau
personnage. Si quelque chose avait pu le surprendre, le major eût
été surpris de cette rencontre, car ce passager lui était
absolument inconnu.
Cet homme grand, sec et maigre, pouvait avoir quarante ans; il
ressemblait à un long clou à grosse tête; sa tête, en effet, était
large et forte, son front haut, son nez allongé, sa bouche grande,
son menton fortement busqué. Quant à ses yeux, ils se
dissimulaient derrière d’énormes lunettes rondes et son regard
semblait avoir cette indécision particulière aux nyctalopes. Sa
physionomie annonçait un homme intelligent et gai; il n’avait pas
l’air rébarbatif de ces graves personnages qui ne rient jamais,
par principe, et dont la nullité se couvre d’un masque sérieux.
Loin de là. Le laisser-aller, le sans-façon aimable de cet inconnu
démontraient clairement qu’il savait prendre les hommes et les
choses par leur bon côté. Mais sans qu’il eût encore parlé, on le
sentait parleur, et distrait surtout, à la façon des gens qui ne
voient pas ce qu’ils regardent, et qui n’entendent pas ce qu’ils
écoutent. Il était coiffé d’une casquette de voyage, chaussé de
fortes bottines jaunes et de guêtres de cuir, vêtu d’un pantalon
de velours marron et d’une jaquette de même étoffe, dont les
poches innombrables semblaient bourrées de calepins, d’agendas, de
carnets, de portefeuilles, et de mille objets aussi embarrassants
qu’inutiles, sans parler d’une longue-vue qu’il portait en
bandoulière.
L’agitation de cet inconnu contrastait singulièrement avec la
placidité du major; il tournait autour de mac Nabbs, il le
regardait, il l’interrogeait des yeux, sans que celui-ci
s’inquiétât de savoir d’où il venait, où il allait, pourquoi il se
trouvait à bord du -Duncan-.
Quand cet énigmatique personnage vit ses tentatives déjouées par
l’indifférence du major, il saisit sa longue-vue, qui dans son
plus grand développement mesurait quatre pieds de longueur, et,
immobile, les jambes écartées, semblable au poteau d’une grande
route, il braqua son instrument sur cette ligne où le ciel et
l’eau se confondaient dans un même horizon; après cinq minutes
d’examen, il abaissa sa longue-vue, et, la posant sur le pont, il
s’appuya dessus comme il eût fait d’une canne; mais aussitôt les
compartiments de la lunette glissèrent l’un sur l’autre, elle
rentra en elle-même, et le nouveau passager, auquel le point
d’appui manqua subitement, faillit s’étaler au pied du grand mât.
Tout autre eût au moins souri à la place du major.
Le major ne sourcilla pas. L’inconnu prit alors son parti.
«Steward!» cria-t-il, avec un accent qui dénotait un étranger.
Et il attendit. Personne ne parut.
«Steward!» répéta-t-il d’une voix plus forte.
Mr Olbinett passait en ce moment, se rendant à la cuisine située
sous le gaillard d’avant. Quel fut son étonnement de s’entendre
ainsi interpellé par ce grand individu qu’il ne connaissait pas?
«D’où vient ce personnage? se dit-il. Un ami de lord Glenarvan?
C’est impossible.»
Cependant il monta sur la dunette, et s’approcha de l’étranger.
«Vous êtes le steward du bâtiment? lui demanda celui-ci.
--Oui, monsieur, répondit Olbinett, mais je n’ai pas l’honneur...
--Je suis le passager de la cabine numéro six.
--Numéro six? répéta le steward.
--Sans doute. Et vous vous nommez?...
--Olbinett.
--Eh bien! Olbinett, mon ami, répondit l’étranger de la cabine
numéro six, il faut penser au déjeuner, et vivement. Voilà trente-six
heures que je n’ai mangé, ou plutôt trente-six heures que je
n’ai que dormi, ce qui est pardonnable à un homme venu tout d’une
traite de Paris à Glasgow. À quelle heure déjeune-t-on, s’il vous
plaît?
--À neuf heures», répondit machinalement Olbinett.
L’étranger voulut consulter sa montre, mais cela ne laissa pas de
prendre un temps long, car il ne la trouva qu’à sa neuvième poche.
«Bon, fit-il, il n’est pas encore huit heures. Eh bien, alors,
Olbinett, un biscuit et un verre de sherry pour attendre, car je
tombe d’inanition.»
Olbinett écoutait sans comprendre; d’ailleurs l’inconnu parlait
toujours et passait d’un sujet à un autre avec une extrême
volubilité.
«Eh bien, dit-il, et le capitaine? Le capitaine n’est pas encore
levé! Et le second? Que fait-il le second? Est-ce qu’il dort
aussi? Le temps est beau, heureusement, le vent favorable, et le
navire marche tout seul.»
Précisément, et comme il parlait ainsi, John Mangles parut à
l’escalier de la dunette.
«Voici le capitaine, dit Olbinett.
--Ah! Enchanté, s’écria l’inconnu, enchanté, capitaine Burton, de
faire votre connaissance!»
Si quelqu’un fut stupéfait, ce fut à coup sûr John Mangles, non
moins de s’entendre appeler «capitaine Burton» que de voir cet
étranger à son bord.
L’autre continuait de plus belle:
«Permettez-moi de vous serrer la main, dit-il, et si je ne l’ai
pas fait avant-hier soir, c’est qu’au moment d’un départ il ne
faut gêner personne. Mais aujourd’hui, capitaine, je suis
véritablement heureux d’entrer en relation avec vous.»
John Mangles ouvrait des yeux démesurés, regardant tantôt
Olbinett, et tantôt ce nouveau venu.
«Maintenant, reprit celui-ci, la présentation est faite, mon cher
capitaine, et nous voilà de vieux amis. Causons donc, et dites-moi
si vous êtes content du -Scotia?-
--Qu’entendez-vous par le -Scotia?- dit enfin John Mangles.
--Mais le -Scotia- qui nous porte, un bon navire dont on m’a
vanté les qualités physiques non moins que les qualités morales de
son commandant, le brave capitaine Burton. Seriez-vous parent du
grand voyageur africain de ce nom? Un homme audacieux. Mes
compliments, alors!
--Monsieur, reprit John Mangles, non seulement je ne suis pas
parent du voyageur Burton, mais je ne suis même pas le capitaine
Burton.
--Ah! fit l’inconnu, c’est donc au second du -Scotia-, Mr
Burdness, que je m’adresse en ce moment?
--Mr Burdness?» répondit John Mangles qui commençait à soupçonner
la vérité.
Seulement, avait-il affaire à un fou ou à un étourdi? Cela faisait
question dans son esprit, et il allait s’expliquer
catégoriquement, quand lord Glenarvan, sa femme et miss Grant
remontèrent sur le pont.
L’étranger les aperçut, et s’écria:
«Ah! Des passagers! Des passagères! Parfait. J’espère, Monsieur
Burdness, que vous allez me présenter...»
Et s’avançant avec une parfaite aisance, sans attendre
l’intervention de John Mangles:
«Madame, dit-il à miss Grant, miss, dit-il à lady Helena,
monsieur... Ajouta-t-il en s’adressant à lord Glenarvan.
--Lord Glenarvan, dit John Mangles.
---Mylord-, reprit alors l’inconnu, je vous demande pardon de me
présenter moi-même; mais, à la mer, il faut bien se relâcher un
peu de l’étiquette; j’espère que nous ferons rapidement
connaissance, et que dans la compagnie de ces dames la traversée
du -Scotia- nous paraîtra aussi courte qu’agréable.»
Lady Helena et miss Grant n’auraient pu trouver un seul mot à
répondre. Elles ne comprenaient rien à la présence de cet intrus
sur la dunette du -Duncan-.
«Monsieur, dit alors Glenarvan, à qui ai-je l’honneur de parler?
--À Jacques-Éliacin-François-Marie Paganel, secrétaire de la
société de géographie de Paris, membre correspondant des sociétés
de Berlin, de Bombay, de Darmstadt, de Leipzig, de Londres, de
Pétersbourg, de Vienne, de New-York, membre honoraire de
l’institut royal géographique et ethnographique des Indes
orientales, qui, après avoir passé vingt ans de sa vie à faire de
la géographie de cabinet, a voulu entrer dans la science
militante, et se dirige vers l’Inde pour y relier entre eux les
travaux des grands voyageurs.»
Chapitre VII
-D’où vient et où va Jacques Paganel-
Le secrétaire de la société de géographie devait être un aimable
personnage, car tout cela fut dit avec beaucoup de grâce. Lord
Glenarvan, d’ailleurs, savait parfaitement à qui il avait affaire;
le nom et le mérite de Jacques Paganel lui étaient parfaitement
connus; ses travaux géographiques, ses rapports sur les
découvertes modernes insérés aux bulletins de la société, sa
correspondance avec le monde entier, en faisaient l’un des savants
les plus distingués de la France. Aussi Glenarvan tendit
cordialement la main à son hôte inattendu.
«Et maintenant que nos présentations sont faites, ajouta-t-il,
voulez-vous me permettre, Monsieur Paganel, de vous adresser une
question?
--Vingt questions, -mylord-, répondit Jacques Paganel; ce sera
toujours un plaisir pour moi de m’entretenir avec vous.
--C’est avant-hier soir que vous êtes arrivé à bord de ce navire?
--Oui, -mylord-, avant-hier soir, à huit heures. J’ai sauté du
-caledonian-railway- dans un cab, et du cab dans le -Scotia-, où
j’avais fait retenir de Paris la cabine numéro six. La nuit était
sombre. Je ne vis personne à bord. Or, me sentant fatigué par
trente heures de route, et sachant que pour éviter le mal de mer
c’est une précaution bonne à prendre de se coucher en arrivant et
de ne pas bouger de son cadre pendant les premiers jours de la
traversée, je me suis mis au lit incontinent, et j’ai
consciencieusement dormi pendant trente-six heures, je vous prie
de le croire.»
Les auditeurs de Jacques Paganel savaient désormais à quoi s’en
tenir sur sa présence à bord.
Le voyageur français, se trompant de navire, s’était embarqué
pendant que l’équipage du -Duncan- assistait à la cérémonie de
Saint-Mungo. Tout s’expliquait. Mais qu’allait dire le savant
géographe, lorsqu’il apprendrait le nom et la destination du
navire sur lequel il avait pris passage?
«Ainsi, Monsieur Paganel, dit Glenarvan, c’est Calcutta que vous
avez choisi pour point de départ de vos voyages?
--Oui, -mylord-. Voir l’Inde est une idée que j’ai caressée
pendant toute ma vie. C’est mon plus beau rêve qui va se réaliser
enfin dans la patrie des éléphants et des -taugs-.
--Alors, Monsieur Paganel, il ne vous serait point indifférent de
visiter un autre pays?
--Non, -mylord-, cela me serait désagréable, car j’ai des
recommandations pour lord Sommerset, le gouverneur général des
Indes, et une mission de la société de géographie que je tiens à
remplir.
--Ah! vous avez une mission?
--Oui, un utile et curieux voyage à tenter, et dont le programme
a été rédigé par mon savant ami et collègue M Vivien De Saint-Martin.
Il s’agit, en effet, de s’élancer sur les traces des
frères Schlaginweit, du colonel Waugh, de Webb, d’Hodgson, des
missionnaires Huc et Gabet, de Moorcroft, de M Jules Remy, et de
tant d’autres voyageurs célèbres. Je veux réussir là où le
missionnaire Krick a malheureusement échoué en 1846; en un mot,
reconnaître le cours du Yarou-Dzangbo-Tchou, qui arrose le Tibet
pendant un espace de quinze cents kilomètres, en longeant la base
septentrionale de l’Himalaya, et savoir enfin si cette rivière
ne se joint pas au Brahmapoutre dans le nord-est de l’Assam. La
médaille d’or, -mylord-, est assurée au voyageur qui parviendra à
réaliser ainsi l’un des plus vifs -desiderata- de la géographie
des Indes.»
Paganel était magnifique. Il parlait avec une animation superbe.
Il se laissait emporter sur les ailes rapides de l’imagination. Il
eût été aussi impossible de l’arrêter que le Rhin aux chutes de
Schaffouse.
«Monsieur Jacques Paganel, dit lord Glenarvan, après un instant de
silence, c’est là certainement un beau voyage et dont la science
vous sera fort reconnaissante; mais je ne veux pas prolonger plus
longtemps votre erreur, et, pour le moment du moins, vous devez
renoncer au plaisir de visiter les Indes.
--Y renoncer! Et pourquoi?
--Parce que vous tournez le dos à la péninsule indienne.
--Comment! Le capitaine Burton...
--Je ne suis pas le capitaine Burton, répondit John Mangles.
--Mais le -Scotia?-
--Mais ce navire n’est pas le -Scotia-!»
L’étonnement de Paganel ne saurait se dépeindre.
Il regarda tour à tour lord Glenarvan, toujours sérieux, lady
Helena et Mary Grant, dont les traits exprimaient un sympathique
chagrin, John Mangles qui souriait, et le major qui ne bronchait
pas; puis, levant les épaules et ramenant ses lunettes de son
front à ses yeux:
«Quelle plaisanterie!» s’écria-t-il.
Mais en ce moment ses yeux rencontrèrent la roue du gouvernail qui
portait ces deux mots en exergue:
-Duncan Glasgow-
«Le -Duncan!- le -Duncan!-» fit-il en poussant un véritable cri de
désespoir!
Puis, dégringolant l’escalier de la dunette, il se précipita vers
sa cabine.
Dès que l’infortuné savant eut disparu, personne à bord, sauf le
major, ne put garder son sérieux, et le rire gagna jusqu’aux
matelots. Se tromper de railway! Bon! Prendre le train d’Édimbourg
pour celui de Dumbarton. Passe encore! Mais se tromper de navire,
et voguer vers le Chili quand on veut aller aux Indes, c’est là le
fait d’une haute distraction.
«Au surplus, cela ne m’étonne pas de la part de Jacques Paganel,
dit Glenarvan; il est fort cité pour de pareilles mésaventures. Un
jour, il a publié une célèbre carte d’Amérique, dans laquelle il
avait mis le Japon. Cela ne l’empêche pas d’être un savant
distingué, et l’un des meilleurs géographes de France.
--Mais qu’allons-nous faire de ce pauvre monsieur? dit lady
Helena. Nous ne pouvons l’emmener en Patagonie.
--Pourquoi non? répondit gravement Mac Nabbs; nous ne sommes pas
responsables de ses distractions. Supposez qu’il soit dans un
train de chemin de fer, le ferait-il arrêter?
--Non, mais il descendrait à la station prochaine, reprit lady
Helena.
--Eh bien, dit Glenarvan, c’est ce qu’il pourra faire, si cela
lui plaît, à notre prochaine relâche.»
En ce moment, Paganel, piteux et honteux, remontait sur la
dunette, après s’être assuré de la présence de ses bagages à bord.
Il répétait incessamment ces mots malencontreux; le -Duncan!- le
-Duncan!-
Il n’en eût pas trouvé d’autres dans son vocabulaire. Il allait et
venait, examinant la mâture du yacht, et interrogeant le muet
horizon de la pleine mer. Enfin, il revint vers lord Glenarvan:
«Et ce -Duncan- va?... Dit-il.
--En Amérique, Monsieur Paganel.
--Et plus spécialement?...
--À Concepcion.
--Au Chili! Au Chili! s’écria l’infortuné géographe. Et ma
mission des Indes! Mais que vont dire M De Quatrefages, le
président de la commission centrale! Et M D’Avezac! Et M
Cortambert! Et M Vivien De Saint-Martin! Comment me représenter
aux séances de la société!
--Voyons, Monsieur Paganel, répondit Glenarvan, ne vous
désespérez pas. Tout peut s’arranger, et vous n’aurez subi qu’un
retard relativement de peu d’importance. Le Yarou-Dzangbo-Tchou
vous attendra toujours dans les montagnes du Tibet. Nous
relâcherons bientôt à Madère, et là vous trouverez un navire qui
vous ramènera en Europe.
--Je vous remercie, -mylord-, il faudra bien se résigner. Mais,
on peut le dire, voilà une aventure extraordinaire, et il n’y a
qu’à moi que ces choses arrivent. Et ma cabine qui est retenue à
bord du -Scotia!-
--Ah! Quant au -Scotia-, je vous engage à y renoncer
provisoirement.
--Mais, dit Paganel, après avoir examiné de nouveau le navire, le
-Duncan- est un yacht de plaisance?
--Oui, monsieur, répondit John Mangles, et il appartient à son
honneur lord Glenarvan.
--Qui vous prie d’user largement de son hospitalité, dit
Glenarvan.
--Mille grâces, -mylord-, répondit Paganel; je suis vraiment
sensible à votre courtoisie; mais permettez-moi une simple
observation: c’est un beau pays que l’Inde; il offre aux voyageurs
des surprises merveilleuses; les dames ne le connaissent pas sans
doute... Eh bien, l’homme de la barre n’aurait qu’à donner un tour
de roue, et le yacht le -Duncan- voguerait aussi facilement vers
Calcutta que vers Concepcion; or, puisqu’il fait un voyage
d’agrément...»
Les hochements de tête qui accueillirent la proposition de Paganel
ne lui permirent pas d’en continuer le développement. Il s’arrêta
court.
«Monsieur Paganel, dit alors lady Helena, s’il ne s’agissait que
d’un voyage d’agrément, je vous répondrais: Allons tous ensemble
aux grandes-Indes, et lord Glenarvan ne me désapprouverait pas.
Mais le -Duncan- va rapatrier des naufragés abandonnés sur la côte
de la Patagonie, et il ne peut changer une si humaine
destination...»
En quelques minutes, le voyageur français fut mis au courant de la
situation; il apprit, non sans émotion, la providentielle
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