démasqué que du traître.
Mais de cette situation nettement élucidée ressortait une
conséquence grave. Personne n’y avait encore songé. Seule Mary
Grant, laissant discuter tout ce passé, regardait l’avenir. John
Mangles, d’abord, la vit ainsi pâle et désespérée. Il comprit ce
qui se passait dans son esprit.
«Miss Mary! Miss Mary! s’écria-t-il. Vous pleurez!
--Tu pleures, mon enfant? dit lady Helena.
--Mon père! Madame, mon père!» répondit la jeune fille.
Elle ne put continuer. Mais une révélation subite se fit dans
l’esprit de chacun. On comprit la douleur de miss Mary, pourquoi
les larmes tombaient de ses yeux, pourquoi le nom de son père
montait de son cœur à ses lèvres.
La découverte de la trahison d’Ayrton détruisait tout espoir. Le
convict, pour entraîner Glenarvan, avait supposé un naufrage. Dans
leur conversation surprise par Mac Nabbs, les convicts l’avaient
clairement dit. Jamais le -Britannia- n’était venu se briser sur
les écueils de Twofold-Bay! Jamais Harry Grant n’avait mis le pied
sur le continent australien!
Pour la seconde fois, l’interprétation erronée du document venait
de jeter sur une fausse piste les chercheurs du -Britannia!-
Tous, devant cette situation, devant la douleur des deux enfants,
gardèrent un morne silence. Qui donc eût encore trouvé quelques
paroles d’espoir? Robert pleurait dans les bras de sa sœur.
Paganel murmurait d’une voix dépitée:
«Ah! Malencontreux document! Tu peux te vanter d’avoir mis le
cerveau d’une douzaine de braves gens à une rude épreuve!»
Et le digne géographe, véritablement furieux contre lui-même, se
frappait le front à le démolir.
Cependant Glenarvan rejoignit Mulrady et Wilson, préposés à la
garde extérieure. Un profond silence régnait sur cette plaine
comprise entre la lisière du bois et la rivière. Les gros nuages
immobiles s’écrasaient sur la voûte du ciel. Au milieu de cette
atmosphère engourdie dans une torpeur profonde, le moindre bruit
se fût transmis avec netteté, et rien ne se faisait entendre. Ben
Joyce et sa bande devaient s’être repliés à une distance assez
considérable, car des volées d’oiseaux qui s’ébattaient sur les
basses branches des arbres, quelques -kanguroos- occupés à brouter
paisiblement les jeunes pousses, un couple d’eurus dont la tête
confiante passait entre les grandes touffes d’arbrisseaux,
prouvaient que la présence de l’homme ne troublait pas ces
paisibles solitudes.
«Depuis une heure, demandait Glenarvan à ses deux matelots, vous
n’avez rien vu, rien entendu?
--Rien, votre honneur, répondit Wilson. Les convicts doivent être
à plusieurs milles d’ici.
--Il faut qu’ils n’aient pas été en force suffisante pour nous
attaquer, ajouta Mulrady. Ce Ben Joyce aura voulu recruter
quelques bandits de son espèce parmi les -bushrangers- qui errent
au pied des Alpes.
--C’est probable, Mulrady, répondit Glenarvan. Ces coquins sont
des lâches. Ils nous savent armés et bien armés. Peut-être
attendent-ils la nuit pour commencer leur attaque. Il faudra
redoubler de surveillance à la chute du jour. Ah! Si nous pouvions
quitter cette plaine marécageuse et poursuivre notre route vers la
côte! Mais les eaux grossies de la rivière nous barrent le
passage. Je payerais son pesant d’or un radeau qui nous
transporterait sur l’autre rive!
--Pourquoi votre honneur, dit Wilson, ne nous donne-t-il pas
l’ordre de construire ce radeau? Le bois ne manque pas.
--Non, Wilson, répondit Glenarvan, cette Snowy n’est pas une
rivière, c’est un infranchissable torrent.»
En ce moment, John Mangles, le major et Paganel rejoignirent
Glenarvan. Ils venaient précisément d’examiner la Snowy. Les eaux
accrues par les dernières pluies s’étaient encore élevées d’un
pied au-dessus de l’étiage. Elles formaient un courant
torrentueux, comparable aux rapides de l’Amérique. Impossible de
s’aventurer sur ces nappes mugissantes et ces impétueuses
avalasses, brisées en mille remous où se creusaient des gouffres.
John Mangles déclara le passage impraticable.
«Mais, ajouta-t-il, il ne faut pas rester ici sans rien tenter. Ce
qu’on voulait faire avant la trahison d’Ayrton est encore plus
nécessaire après.
--Que dis-tu, John? demanda Glenarvan.
--Je dis que des secours sont urgents, et puisqu’on ne peut aller
à Twofold-Bay, il faut aller à Melbourne. Un cheval nous reste.
Que votre honneur me le donne, -mylord-, et j’irai à Melbourne.
--Mais c’est là une dangereuse tentative, John, dit Glenarvan.
Sans parler des périls de ce voyage de deux cents milles à travers
un pays inconnu, les sentiers et la route doivent être gardés par
les complices de Ben Joyce.
--Je le sais, -mylord-, mais je sais aussi que la situation ne
peut se prolonger. Ayrton ne demandait que huit jours d’absence
pour ramener les hommes du -Duncan-. Moi, je veux en six jours
être revenu sur les bords de la Snowy. Eh bien! Qu’ordonne votre
honneur?
--Avant que Glenarvan se prononce, dit Paganel, je dois faire une
observation. Qu’on aille à Melbourne, oui, mais que ces dangers
soient réservés à John Mangles, non. C’est le capitaine du
-Duncan-, et comme tel il ne peut s’exposer. J’irai à sa place.
--Bien parlé, répondit le major. Et pourquoi serait-ce vous,
Paganel?
--Ne sommes-nous pas là? s’écrièrent Mulrady et Wilson.
--Et croyez-vous, reprit Mac Nabbs, que je m’effraye d’une traite
de deux cents milles à cheval?
--Mes amis, dit Glenarvan, si l’un de nous doit aller à
Melbourne, que le sort le désigne. Paganel, écrivez nos noms...
--Pas le vôtre, du moins, -mylord-, dit John Mangles.
--Et pourquoi? demanda Glenarvan.
--Vous séparer de lady Helena, vous, dont la blessure n’est pas
même fermée!
--Glenarvan, dit Paganel, vous ne pouvez quitter l’expédition.
--Non, reprit le major. Votre place est ici, Edward, vous ne
devez pas partir.
--Il y a des dangers à courir, répondit Glenarvan, et je n’en
laisserai pas ma part à d’autres. écrivez, Paganel. Que mon nom
soit mêlé aux noms de mes camarades, et fasse le ciel qu’il soit
le premier à sortir!»
On s’inclina devant cette volonté. Le nom de Glenarvan fut joint
aux autres noms. On procéda au tirage, et le sort se prononça pour
Mulrady. Le brave matelot poussa un hurrah de satisfaction.
«-Mylord-, je suis prêt à partir», dit-il.
Glenarvan serra la main de Mulrady. Puis il retourna vers le
chariot, laissant au major et à John Mangles la garde du
campement.
Lady Helena fut aussitôt instruite du parti pris d’envoyer un
messager à Melbourne et de la décision du sort. Elle trouva pour
Mulrady, des paroles qui allèrent au cœur de ce vaillant marin.
On le savait brave, intelligent, robuste, supérieur à toute
fatigue, et, véritablement, le sort ne pouvait mieux choisir.
Le départ de Mulrady fut fixé à huit heures, après le court
crépuscule du soir. Wilson se chargea de préparer le cheval. Il
eut l’idée de changer le fer révélateur qu’il portait au pied
gauche, et de le remplacer par le fer de l’un des chevaux morts
dans la nuit. Les convicts ne pourraient pas reconnaître les
traces de Mulrady, ni le suivre, n’étant pas montés.
Pendant que Wilson s’occupait de ces détails, Glenarvan prépara la
lettre destinée à Tom Austin; mais son bras blessé le gênait, et
il chargea Paganel d’écrire pour lui. Le savant, absorbé dans une
idée fixe, semblait étranger à ce qui se passait autour de lui. Il
faut le dire, Paganel, dans toute cette succession d’aventures
fâcheuses, ne pensait qu’à son document faussement interprété. Il
en retournait les mots pour leur arracher un nouveau sens, et
demeurait plongé dans les abîmes de l’interprétation.
Aussi n’entendit-il pas la demande de Glenarvan, et celui-ci fut
forcé de la renouveler.
«Ah! Très bien, répondit Paganel, je suis prêt!»
Et tout en parlant, Paganel préparait machinalement son carnet. Il
en déchira une page blanche, puis, le crayon à la main, il se mit
en devoir d’écrire.
Glenarvan commença à dicter les instructions suivantes:
«Ordre à Tom Austin de prendre la mer sans retard et de conduire
le -Duncan-...»
Paganel achevait ce dernier mot, quand ses yeux se portèrent, par
hasard, sur le numéro de l’-Australian and New Zealand-, qui
gisait à terre. Le journal replié ne laissait voir que les deux
dernières syllabes de son titre. Le crayon de Paganel s’arrêta, et
Paganel parut oublier complètement Glenarvan, sa lettre, sa
dictée.
«Eh bien? Paganel, dit Glenarvan.
--Ah! fit le géographe, en poussant un cri.
--Qu’avez-vous? demanda le major.
--Rien! Rien!» répondit Paganel.
Puis, plus bas, il répétait: «-Aland! Aland! Aland!-»
Il s’était levé. Il avait saisi le journal. Il le secouait,
cherchant à retenir des paroles prêtes à s’échapper de ses lèvres.
Lady Helena, Mary, Robert, Glenarvan, le regardaient sans rien
comprendre à cette inexplicable agitation.
Paganel ressemblait à un homme qu’une folie subite vient de
frapper. Mais cet état de surexcitation nerveuse ne dura pas. Il
se calma peu à peu; la joie qui brillait dans ses regards
s’éteignit; il reprit sa place et dit d’un ton calme:
«Quand vous voudrez, -mylord-, je suis à vos ordres.»
Glenarvan reprit la dictée de sa lettre, qui fut définitivement
libellée en ces termes:
«Ordre à Tom Austin de prendre la mer sans retard et de conduire
le -Duncan- par trente-sept degrés de latitude à la côte
orientale de l’Australie...»
--De l’Australie? dit Paganel. Ah! oui! de l’Australie!»
Puis il acheva sa lettre et la présenta à la signature de
Glenarvan. Celui-ci gêné par sa récente blessure, se tira tant
bien que mal de cette formalité. La lettre fut close et cachetée.
Paganel, d’une main que l’émotion faisait trembler encore, mit
l’adresse suivante:
Tom Austin, second à bord du yacht le -Duncan-, Melbourne.
Puis, il quitta le chariot, gesticulant et répétant ces mots
incompréhensibles: «-Aland! Aland! Zealand!-»
Chapitre XXI
-Quatre jours d’angoisse-
Le reste de la journée s’écoula sans autre incident.
On acheva de tout préparer pour le départ de Mulrady. Le brave
matelot était heureux de donner à son honneur cette marque de
dévouement.
Paganel avait repris son sang-froid et ses manières accoutumées.
Son regard indiquait bien encore une vive préoccupation, mais il
paraissait décidé à la tenir secrète. Il avait sans doute de
fortes raisons pour en agir ainsi, car le major l’entendit répéter
ces paroles, comme un homme qui lutte avec lui-même:
«Non! Non! Ils ne me croiraient pas! Et, d’ailleurs, à quoi bon?
Il est trop tard!»
Cette résolution prise, il s’occupa de donner à Mulrady les
indications nécessaires pour atteindre Melbourne, et la carte sous
les yeux, il lui traça son itinéraire. Tous les «tracks», c’est-à-dire
les sentiers de la prairie, aboutissaient à la route de
Lucknow. Cette route, après avoir descendu droit au sud jusqu’à la
côte, prenait par un coude brusque la direction de Melbourne. Il
fallait toujours la suivre et ne point tenter de couper court à
travers un pays peu connu.
Ainsi rien de plus simple. Mulrady ne pouvait s’égarer.
Quant aux dangers, ils n’existaient plus à quelques milles au delà
du campement, où Ben Joyce et sa troupe devaient s’être embusqués.
Une fois passé, Mulrady se faisait fort de distancer rapidement
les convicts et de mener à bien son importante mission.
À six heures, le repas fut pris en commun. Une pluie torrentielle
tombait. La tente n’offrait plus un abri suffisant, et chacun
avait cherché refuge dans le chariot. C’était, du reste, une
retraite sûre. La glaise le tenait encastré au sol, et y adhérait
comme un fort sur ses fondations. L’arsenal se composait de sept
carabines et de sept revolvers, et permettait de soutenir un siège
assez long, car ni les munitions ni les vivres ne manquaient. Or,
avant six jours, le -Duncan- mouillerait dans la baie Twofold.
Vingt-quatre heures après, son équipage atteindrait l’autre rive
de la Snowy, et si le passage n’était pas encore praticable, les
convicts, du moins, seraient forcés de se retirer devant des
forces supérieures. Mais, avant tout, il fallait que Mulrady
réussît dans sa périlleuse entreprise.
À huit heures, la nuit devint très sombre. C’était l’instant de
partir. Le cheval destiné à Mulrady fut amené. Ses pieds, entourés
de linges, par surcroît de précaution, ne faisaient aucun bruit
sur le sol.
L’animal paraissait fatigué, et, cependant, de la sûreté et de la
vigueur de ses jambes dépendait le salut de tous.
Le major conseilla à Mulrady de le ménager, du moment qu’il serait
hors de l’atteinte des convicts.
Mieux valait un retard d’une demi-journée et arriver sûrement.
John Mangles remit à son matelot un revolver qu’il venait de
charger avec le plus grand soin. Arme redoutable dans la main d’un
homme qui ne tremble pas, car six coups de feu, éclatant en
quelques secondes, balayaient aisément un chemin obstrué de
malfaiteurs.
Mulrady se mit en selle.
«Voici la lettre que tu remettras à Tom Austin, lui dit Glenarvan.
Qu’il ne perde pas une heure! Qu’il parte pour la baie Twofold, et
s’il ne nous y trouve pas, si nous n’avons pu franchir la Snowy,
qu’il vienne à nous sans retard! Maintenant, va, mon brave
matelot, et que Dieu te conduise.»
Glenarvan, lady Helena, Mary Grant, tous serrèrent la main de
Mulrady. Ce départ, par une nuit noire et pluvieuse, sur une route
semée de dangers, à travers les immensités inconnues d’un désert,
eût impressionné un cœur moins ferme que celui du matelot.
«Adieu, -mylord-», dit-il d’une voix calme, et il disparut bientôt
par un sentier qui longeait la lisière du bois.
En ce moment, la rafale redoublait de violence. Les hautes
branches des eucalyptus cliquetaient dans l’ombre avec une
sonorité mate. On pouvait entendre la chute de cette ramure sèche
sur le sol détrempé.
Plus d’un arbre géant, auquel manquait la sève, mais debout
jusqu’alors, tomba pendant cette tempétueuse bourrasque. Le vent
hurlait à travers les craquements du bois et mêlait ses
gémissements sinistres au grondement de la Snowy. Les gros nuages,
qu’il chassait dans l’est, traînaient jusqu’à terre comme des
haillons de vapeur. Une lugubre obscurité accroissait encore
l’horreur de la nuit.
Les voyageurs, après le départ de Mulrady, se blottirent dans le
chariot. Lady Helena et Mary Grant, Glenarvan et Paganel
occupaient le premier compartiment, qui avait été hermétiquement
clos.
Dans le second, Olbinett, Wilson et Robert avaient trouvé un gîte
suffisant. Le major et John Mangles veillaient au dehors.
Acte de prudence nécessaire, car une attaque des convicts était
facile, possible par conséquent.
Les deux fidèles gardiens faisaient donc leur quart, et recevaient
philosophiquement ces rafales que la nuit leur crachait au visage.
Ils essayaient de percer du regard ces ténèbres propices aux
embûches, car l’oreille ne pouvait rien percevoir au milieu des
bruits de la tempête, hennissements du vent, cliquetis des
branches, chutes des troncs d’arbres, et grondement des eaux
déchaînées.
Cependant, quelques courtes accalmies suspendaient parfois la
bourrasque. Le vent se taisait comme pour reprendre haleine. La
Snowy gémissait seule à travers les roseaux immobiles et le rideau
noir des gommiers. Le silence semblait plus profond dans ces
apaisements momentanés. Le major et John Mangles écoutaient alors
avec attention.
Ce fut pendant un de ces répits qu’un sifflement aigu parvint
jusqu’à eux.
John Mangles alla rapidement au major.
«Vous avez entendu? Lui dit-il.
--Oui, fit Mac Nabbs. Est-ce un homme ou un animal?
--Un homme», répondit John Mangles.
Puis tous deux écoutèrent. L’inexplicable sifflement se
reproduisit soudain, et quelque chose comme une détonation lui
répondit, mais presque insaisissable, car la tempête rugissait
alors avec une nouvelle violence. Mac Nabbs et John Mangles ne
pouvaient s’entendre. Ils vinrent se placer sous le vent du
chariot.
En ce moment, les rideaux de cuir se soulevèrent, et Glenarvan
rejoignit ses deux compagnons. Il avait entendu, comme eux, ce
sifflement sinistre, et la détonation qui avait fait écho sous la
bâche.
«Dans quelle direction? demanda-t-il.
--Là, fit John, indiquant le sombre -track- dans la direction
prise par Mulrady.
--À quelle distance?
--Le vent portait, répondit John Mangles. Ce doit être à trois
milles au moins.
--Allons! dit Glenarvan en jetant sa carabine sur son épaule.
--N’allons pas! répondit le major. C’est un piège pour nous
éloigner du chariot.
--Et si Mulrady est tombé sous les coups de ces misérables!
reprit Glenarvan, qui saisit la main de Mac Nabbs.
--Nous le saurons demain, répondit froidement le major, fermement
résolu à empêcher Glenarvan de commettre une inutile imprudence.
--Vous ne pouvez quitter le campement, -mylord-, dit John, j’irai
seul.
--Pas davantage! reprit Mac Nabbs avec énergie.
Voulez-vous donc qu’on nous tue en détail, diminuer nos forces,
nous mettre à la merci de ces malfaiteurs? Si Mulrady a été leur
victime, c’est un malheur qu’il ne faut pas doubler d’un second.
Mulrady est parti, désigné par le sort. Si le sort m’eût choisi à
sa place, je serais parti comme lui, mais je n’aurais demandé ni
attendu aucun secours.»
En retenant Glenarvan et John Mangles, le major avait raison à
tous les points de vue. Tenter d’arriver jusqu’au matelot, courir
par cette nuit sombre au-devant des convicts embusqués dans
quelque taillis, c’était insensé, et, d’ailleurs, inutile.
La petite troupe de Glenarvan ne comptait pas un tel nombre
d’hommes qu’elle pût en sacrifier encore.
Cependant, Glenarvan semblait ne vouloir pas se rendre à ces
raisons. Sa main tourmentait sa carabine. Il allait et venait
autour du chariot. Il prêtait l’oreille au moindre bruit. Il
essayait de percer du regard cette obscurité sinistre. La pensée
de savoir un des siens frappé d’un coup mortel, abandonné sans
secours, appelant en vain ceux pour lesquels il s’était dévoué,
cette pensée le torturait. Mac Nabbs ne savait pas s’il
parviendrait à le retenir, si Glenarvan, emporté par son cœur,
n’irait pas se jeter sous les coups de Ben Joyce.
«Edward, lui dit-il, calmez-vous. Écoutez un ami.
Pensez à lady Helena, à Mary Grant, à tous ceux qui restent!
D’ailleurs, où voulez-vous aller? Où retrouver Mulrady? C’est à
deux milles d’ici qu’il a été attaqué! Sur quelle route? Quel
sentier prendre?...»
En ce moment, et comme une réponse au major, un cri de détresse se
fit entendre.
«Écoutez!» dit Glenarvan.
Ce cri venait du côté même où la détonation avait éclaté, à moins
d’un quart de mille. Glenarvan, repoussant Mac Nabbs, s’avançait
déjà sur le sentier, quand, à trois cents pas du chariot, ces
mots se firent entendre:
«À moi! à moi!»
C’était une voix plaintive et désespérée. John Mangles et le major
s’élancèrent dans sa direction.
Quelques instants après, ils aperçurent le long du taillis une
forme humaine qui se traînait et poussait de lugubres
gémissements.
Mulrady était là, blessé, mourant, et quand ses compagnons le
soulevèrent, ils sentirent leurs mains se mouiller de sang.
La pluie redoublait alors, et le vent se déchaînait dans la ramure
des «dead trees.» Ce fut au milieu des coups de la rafale que
Glenarvan, le major et John Mangles transportèrent le corps de
Mulrady.
À leur arrivée, chacun se leva. Paganel, Robert, Wilson, Olbinett,
quittèrent le chariot, et lady Helena céda son compartiment au
pauvre Mulrady. Le major ôta la veste du matelot qui ruisselait de
sang et de pluie. Il découvrit sa blessure. C’était un coup de
poignard que le malheureux avait au flanc droit.
Mac Nabbs le pansa adroitement. L’arme avait-elle atteint des
organes essentiels, il ne pouvait le dire. Un jet de sang écarlate
et saccadé en sortait; la pâleur, la défaillance du blessé,
prouvaient qu’il avait été sérieusement atteint. Le major plaça
sur l’orifice de la blessure, qu’il lava préalablement à l’eau
fraîche, un épais tampon d’amadou, puis des gâteaux de charpie
maintenus avec un bandage. Il parvint à suspendre l’hémorragie.
Mulrady fut placé sur le côté correspondant à la blessure, la tête
et la poitrine élevées, et lady Helena lui fit boire quelques
gorgées d’eau.
Au bout d’un quart d’heure, le blessé immobile jusqu’alors, fit un
mouvement. Ses yeux s’entr’ouvrirent. Ses lèvres murmurèrent des
mots sans suite, et le major, approchant son oreille, l’entendit
répéter:
«-Mylord-... La lettre... Ben Joyce...»
Le major répéta ces paroles et regarda ses compagnons. Que voulait
dire Mulrady? Ben Joyce avait attaqué le matelot, mais pourquoi?
N’était-ce pas seulement dans le but de l’arrêter, de l’empêcher
d’arriver au -Duncan?- cette lettre...
Glenarvan visita les poches de Mulrady. La lettre adressée à Tom
Austin ne s’y trouvait plus!
La nuit se passa dans les inquiétudes et les angoisses. On
craignait à chaque instant que le blessé ne vînt à mourir. Une
fièvre ardente le dévorait.
Lady Helena, Mary Grant, deux sœurs de charité, ne le quittèrent
pas. Jamais malade ne fut si bien soigné, et par des mains plus
compatissantes.
Le jour parut. La pluie avait cessé. De gros nuages roulaient
encore dans les profondeurs du ciel. Le sol était jonché des
débris de branches. La glaise, détrempée par des torrents d’eau,
avait encore cédé.
Les abords du chariot devenaient difficiles, mais il ne pouvait
s’enliser plus profondément.
John Mangles, Paganel et Glenarvan allèrent dès le point du jour
faire une reconnaissance autour du campement. Ils remontèrent le
sentier encore taché de sang. Ils ne virent aucun vestige de Ben
Joyce ni de sa bande.
Ils poussèrent jusqu’à l’endroit où l’attaque avait eu lieu. Là,
deux cadavres gisaient à terre, frappés des balles de Mulrady.
L’un était le cadavre du maréchal ferrant de Black-Point. Sa
figure, décomposée par la mort, faisait horreur.
Glenarvan ne porta plus loin ses investigations. La prudence lui
défendait de s’éloigner. Il revint donc au chariot, très absorbé
par la gravité de la situation.
«on ne peut songer à envoyer un autre messager à Melbourne, dit-il.
--Cependant, il le faut, -mylord-, répondit John Mangles, et je
tenterai de passer là où mon matelot n’a pu réussir.
--Non, John. Tu n’as même pas un cheval pour te porter pendant
ces deux cents milles!»
En effet, le cheval de Mulrady, le seul qui restât, n’avait pas
reparu. était-il tombé sous les coups des meurtriers? Courait-il
égaré à travers ce désert?
Les convicts ne s’en étaient-ils pas emparés?
«Quoi qu’il arrive, reprit Glenarvan, nous ne nous séparerons
plus. Attendons huit jours, quinze jours, que les eaux de la Snowy
reprennent leur niveau normal. Nous gagnerons alors la baie
Twofold à petites journées et de là nous expédierons au -Duncan-
par une voie plus sûre l’ordre de rallier la côte.
--C’est le seul parti à prendre, répondit Paganel.
--Donc, mes amis, reprit Glenarvan, plus de séparation. Un homme
risque trop à s’aventurer seul dans ce désert infesté de bandits.
Et maintenant, que Dieu sauve notre pauvre matelot, et nous
protège nous-mêmes!»
Glenarvan avait deux fois raison: d’abord d’interdire toute
tentative isolée, ensuite d’attendre patiemment sur les bords de
la Snowy un passage praticable. Trente-cinq milles à peine le
séparaient de Delegete, la première ville-frontière de la Nouvelle
Galles du sud, où il trouverait des moyens de transport pour
gagner la baie Twofold.
De là, il télégraphierait à Melbourne les ordres relatifs au
-Duncan-.
Ces mesures étaient sages, mais on les prenait tardivement. Si
Glenarvan n’eût pas envoyé Mulrady sur la route de Lucknow, que de
malheurs auraient été évités, sans parler de l’assassinat du
matelot!
En revenant au campement, il trouva ses compagnons moins affectés.
Ils semblaient avoir repris espoir.
«Il va mieux! Il va mieux! s’écria Robert en courant au-devant de
lord Glenarvan.
--Mulrady?...
--Oui! Edward, répondit lady Helena. Une réaction s’est opérée.
Le major est plus rassuré. Notre matelot vivra.
--Où est Mac Nabbs? demanda Glenarvan.
--Près de lui. Mulrady a voulu l’entretenir. Il ne faut pas les
troubler.»
Effectivement, depuis une heure, le blessé était sorti de son
assoupissement, et la fièvre avait diminué.
Mais le premier soin de Mulrady, en reprenant le souvenir et la
parole fut de demander lord Glenarvan, ou, à son défaut, le major.
Mac Nabbs, le voyant si faible, voulait lui interdire toute
conversation; mais Mulrady insista avec une telle énergie que le
major dut se rendre.
Or, l’entretien durait déjà depuis quelques minutes, quand
Glenarvan revint. Il n’y avait plus qu’à attendre le rapport de
Mac Nabbs.
Bientôt, les rideaux du chariot s’agitèrent et le major parut.
Il rejoignit ses amis au pied d’un gommier, où la tente avait été
dressée. Son visage, si froid d’ordinaire, accusait une grave
préoccupation.
Lorsque ses regards s’arrêtèrent sur lady Helena, sur la jeune
fille, ils exprimèrent une douloureuse tristesse.
Glenarvan l’interrogea, et voici en substance ce que le major
venait d’apprendre.
En quittant le campement, Mulrady suivit un des sentiers indiqués
par Paganel. Il se hâtait, autant du moins que le permettait
l’obscurité de la nuit.
D’après son estime, il avait franchi une distance de deux milles
environ, quand plusieurs hommes, --cinq, croit-il, --se jetèrent
à la tête de son cheval. L’animal se cabra. Mulrady saisit son
revolver et fit feu. Il lui parut que deux des assaillants
tombaient. À la lueur de la détonation, il reconnut Ben Joyce.
Mais ce fut tout. Il n’eut pas le temps de décharger entièrement
son arme. Un coup violent lui fut porté au côté droit, et le
renversa.
Cependant, il n’avait pas encore perdu connaissance.
Les meurtriers le croyaient mort. Il sentit qu’on le fouillait.
Puis, ces paroles furent prononcées:
«J’ai la lettre, dit un des convicts. --donne, répondit Ben
Joyce, et maintenant le -Duncan- est à nous!»
À cet endroit du récit de Mac Nabbs, Glenarvan ne put retenir un
cri.
Mac Nabbs continua:
«À présent, vous autres, reprit Ben Joyce, attrapez le cheval.
Dans deux jours, je serai à bord du -Duncan-; dans six, à la baie
Twofold. C’est là le rendez-vous. La troupe du -mylord- sera
encore embourbée dans les marais de la Snowy. Passez la rivière au
pont de Kemple-Pier, gagnez la côte, et attendez-moi. Je trouverai
bien le moyen de vous introduire à bord. Une fois l’équipage à la
mer, avec un navire comme le -Duncan-, nous serons les maîtres de
l’océan Indien. --hurrah pour Ben Joyce!»
s’écrièrent les convicts. Le cheval de Mulrady fut amené, et Ben
Joyce disparut au galop par la route de Lucknow, pendant que la
bande gagnait au sud-est la Snowy-river. Mulrady, quoique
grièvement blessé, eut la force de se traîner jusqu’à trois cents
pas du campement où nous l’avons recueilli presque mort.
Voilà, dit Mac Nabbs, l’histoire de Mulrady. Vous comprenez
maintenant pourquoi le courageux matelot tenait tant à parler.»
Cette révélation terrifia Glenarvan et les siens.
«Pirates! Pirates! s’écria Glenarvan. Mon équipage massacré! Mon
-Duncan- aux mains de ces bandits!
--Oui! Car Ben Joyce surprendra le navire, répondit le major, et
alors...
--Eh bien! Il faut que nous arrivions à la côte avant ces
misérables! dit Paganel.
--Mais comment franchir la Snowy? dit Wilson.
--Comme eux, répondit Glenarvan. Ils vont passer au pont de
Kemple-Pier, nous y passerons aussi.
--Mais Mulrady, que deviendra-t-il? demanda lady Helena.
--On le portera! on se relayera! Puis-je livrer mon équipage sans
défense à la troupe de Ben Joyce?»
L’idée de passer la Snowy au pont de Kemple-Pier était praticable,
mais hasardeuse. Les convicts pouvaient s’établir sur ce point et
le défendre. Ils seraient au moins trente contre sept! Mais il est
des moments où l’on ne se compte pas, où il faut marcher quand
même.
«-Mylord-, dit alors John Mangles, avant de risquer notre dernière
chance, avant de s’aventurer vers ce pont, il est prudent d’aller
le reconnaître. Je m’en charge.
--Je vous accompagnerai, John», répondit Paganel.
Cette proposition acceptée, John Mangles et Paganel se préparèrent
à partir à l’instant. Ils devaient descendre la Snowy, suivre ses
bords jusqu’à l’endroit où ils rencontreraient ce point signalé
par Ben Joyce, et se dérober surtout à la vue des convicts qui
devaient battre les rives.
Donc, munis de vivres et bien armés, les deux courageux compagnons
partirent, et disparurent bientôt en se faufilant au milieu des
grands roseaux de la rivière.
Pendant toute la journée, on les attendit. Le soir venu, ils
n’étaient pas encore revenus. Les craintes furent très vives.
Enfin, vers onze heures, Wilson signala leur retour.
Paganel et John Mangles étaient harassés par les fatigues d’une
marche de dix milles.
«Ce pont! Ce pont existe-t-il? demanda Glenarvan, qui s’élança au-devant
d’eux.
--Oui! Un pont de lianes, dit John Mangles. Les convicts l’ont
passé, en effet. Mais...
--Mais... Fit Glenarvan qui pressentait un nouveau malheur.
--Ils l’ont brûlé après leur passage!» répondit Paganel.
Chapitre XXII
-Eden-
Ce n’était pas le moment de se désespérer, mais d’agir.
Le pont de Kemple-Pier détruit, il fallait passer la Snowy, coûte
que coûte, et devancer la troupe de Ben Joyce sur les rivages de
Twofold-Bay. Aussi ne perdit-on pas de temps en vaines paroles, et
le lendemain, le 16 janvier, John Mangles et Glenarvan vinrent
observer la rivière, afin d’organiser le passage.
Les eaux tumultueuses et grossies par les pluies ne baissaient
pas. Elles tourbillonnaient avec une indescriptible fureur.
C’était se vouer à la mort que de les affronter. Glenarvan, les
bras croisés, la tête basse, demeurait immobile.
«Voulez-vous que j’essaye de gagner l’autre rive à la nage? dit
John Mangles.
--Non! John, répondit Glenarvan, retenant de la main le hardi
jeune homme, attendons!»
Et tous deux retournèrent au campement. La journée se passa dans
les plus vives angoisses. Dix fois, Glenarvan revint à la Snowy.
Il cherchait à combiner quelque hardi moyen pour la traverser.
Mais en vain.
Un torrent de laves eût coulé entre ses rives qu’elle n’eût pas
été plus infranchissable.
Pendant ces longues heures perdues, lady Helena, conseillée par le
major, entourait Mulrady des soins les plus intelligents. Le
matelot se sentait revenir à la vie. Mac Nabbs osait affirmer
qu’aucun organe essentiel n’avait été lésé. La perte de son sang
suffisait à expliquer la faiblesse du malade. Aussi, sa blessure
fermée, l’hémorragie suspendue, il n’attendait plus que du temps
et du repos sa complète guérison. Lady Helena avait exigé qu’il
occupât le premier compartiment du chariot.
Mulrady se sentait tout honteux. Son plus grand souci, c’était de
penser que son état pouvait retarder Glenarvan, et il fallut lui
promettre qu’on le laisserait au campement, sous la garde de
Wilson, si le passage de la Snowy devenait possible.
Malheureusement, ce passage ne fut praticable ni ce jour-là, ni le
lendemain, 17 janvier. Se voir ainsi arrêté désespérait Glenarvan.
Lady Helena et le major essayaient en vain de le calmer, de
l’exhorter à la patience. Patienter, quand, en ce moment peut-être,
Ben Joyce arrivait à bord du yacht!
Quand le -Duncan-, larguant ses amarres, forçait de vapeur pour
atteindre cette côte funeste, et lorsque chaque heure l’en
rapprochait!
John Mangles ressentait dans son cœur toutes les angoisses de
Glenarvan. Aussi, voulant vaincre à tout prix l’obstacle, il
construisit un canot à la manière australienne, avec de larges
morceaux d’écorce de gommiers. Ces plaques, fort légères, étaient
retenues par des barreaux de bois et formaient une embarcation
bien fragile.
Le capitaine et le matelot essayèrent ce frêle canot pendant la
journée du 18. Tout ce que pouvaient l’habileté, la force,
l’adresse, le courage, ils le firent. Mais, à peine dans le
courant, ils chavirèrent et faillirent payer de leur vie cette
téméraire expérience. L’embarcation, entraînée dans les remous,
disparut. John Mangles et Wilson n’avaient même pas gagné dix
brasses sur cette rivière, grossie par les pluies et la fonte de
neiges, et qui mesurait alors un mille de largeur.
Les journées du 19 et du 20 janvier se perdirent dans cette
situation. Le major et Glenarvan remontèrent la Snowy pendant cinq
milles sans trouver un passage guéable. Partout même impétuosité
des eaux, même rapidité torrentueuse. Tout le versant méridional
des Alpes australiennes versait dans cet unique lit ses masses
liquides.
Il fallut renoncer à l’espoir de sauver le -Duncan-.
Cinq jours s’étaient écoulés depuis le départ de Ben Joyce. Le
yacht devait être en ce moment à la côte et aux mains des
convicts!
Cependant, il était impossible que cet état de choses se
prolongeât. Les crues temporaires s’épuisent vite, et en raison
même de leur violence. En effet, Paganel, dans la matinée du 21,
constata que l’élévation des eaux, au-dessus de l’étiage,
commençait à diminuer. Il rapporta à Glenarvan le résultat de ses
observations.
«Eh! Qu’importe, maintenant? répondit Glenarvan, il est trop tard!
--Ce n’est pas une raison pour prolonger notre séjour au
campement, répliqua le major.
--En effet, répondit John Mangles. Demain, peut-être, le passage
sera praticable.
--Et cela sauvera-t-il mon malheureux équipage? s’écria
Glenarvan.
--Que votre honneur m’écoute, reprit John Mangles.
Je connais Tom Austin. Il a dû exécuter vos ordres et partir dès
que son départ a été possible. Mais qui nous dit que le -Duncan-
fût prêt, que ses avaries fussent réparées à l’arrivée de Ben
Joyce à Melbourne? Et si le yacht n’a pu prendre la mer, s’il a
subi un jour, deux jours de retard!
--Tu as raison, John! répondit Glenarvan. Il faut gagner la baie
Twofold. Nous ne sommes qu’à trente-cinq milles de Delegete!
--Oui, dit Paganel, et dans cette ville nous trouverons de
rapides moyens de transport. Qui sait si nous n’arriverons pas à
temps pour prévenir un malheur?
--Partons!» s’écria Glenarvan.
Aussitôt, John Mangles et Wilson s’occupèrent de construire une
embarcation de grande dimension.
L’expérience avait prouvé que des morceaux d’écorce ne pourraient
résister à la violence du torrent. John abattit des troncs de
gommiers dont il fit un radeau grossier, mais solide. Ce travail
fut long, et la journée s’écoula sans que l’appareil fût terminé.
Il ne fut achevé que le lendemain.
Alors, les eaux de la Snowy avaient sensiblement baissé. Le
torrent redevenait rivière, à courant rapide, il est vrai.
Cependant, en biaisant, en le maîtrisant dans une certaine limite,
John espérait atteindre la rive opposée.
À midi et demi, on embarqua ce que chacun pouvait emporter de
vivres pour un trajet de deux jours. Le reste fut abandonné avec
le chariot et la tente.
Mulrady allait assez bien pour être transporté; sa convalescence
marchait rapidement.
À une heure, chacun prit place sur le radeau, que son amarre
retenait à la rive. John Mangles avait installé sur le tribord et
confié à Wilson une sorte d’aviron pour soutenir l’appareil contre
le courant et diminuer sa dérive. Quant à lui, debout à l’arrière,
il comptait se diriger au moyen d’une grossière godille. Lady
Helena et Mary Grant occupaient le centre du radeau, près de
Mulrady; Glenarvan, le major, Paganel et Robert les entouraient,
prêts à leur porter secours.
«Sommes-nous parés, Wilson? demanda John Mangles à son matelot.
--Oui, capitaine, répondit Wilson, en saisissant son aviron d’une
main robuste.
--Attention, et soutiens-nous contre le courant.»
John Mangles démarra le radeau, et d’une poussée il le lança à
travers les eaux de la Snowy. Tout alla bien pendant une quinzaine
de toises. Wilson résistait à la dérive. Mais bientôt l’appareil
fut pris dans des remous, et tourna sur lui-même sans que ni
l’aviron ni la godille ne pussent le maintenir en droite ligne.
Malgré leurs efforts, Wilson et John Mangles se trouvèrent bientôt
placés dans une position inverse, qui rendit impossible l’action
des rames.
Il fallut se résigner. Aucun moyen n’existait d’enrayer ce
mouvement giratoire du radeau. Il tournait avec une vertigineuse
rapidité, et il dérivait. John Mangles, debout, la figure pâle,
les dents serrées, regardait l’eau qui tourbillonnait.
Cependant, le radeau s’engagea au milieu de la Snowy. Il se
trouvait alors à un demi-mille en aval de son point de départ. Là,
le courant avait une force extrême, et, comme il rompait les
remous, il rendit à l’appareil un peu de stabilité.
John et Wilson reprirent leurs avirons et parvinrent à se pousser
dans une direction oblique.
Leur manœuvre eut pour résultat de les rapprocher de la rive
gauche. Ils n’en étaient plus qu’à cinquante toises, quand
l’aviron de Wilson cassa net. Le radeau, non soutenu, fut
entraîné. John voulut résister, au risque de rompre sa godille.
Wilson, les mains ensanglantées, joignit ses efforts aux siens.
Enfin, ils réussirent, et le radeau, après une traversée qui dura
plus d’une demi-heure, vint heurter le talus à pic de la rive. Le
choc fut violent; les troncs se disjoignirent, les cordes
cassèrent, l’eau pénétra en bouillonnant. Les voyageurs n’eurent
que le temps de s’accrocher aux buissons qui surplombaient. Ils
tirèrent à eux Mulrady et les deux femmes à demi trempées. Bref,
tout le monde fut sauvé, mais la plus grande partie des provisions
embarquées et les armes, excepté la carabine du major, s’en
allèrent à la dérive avec les débris du radeau.
La rivière était franchie. La petite troupe se trouvait à peu près
sans ressources, à trente-cinq milles de Delegete, au milieu de
ces déserts inconnus de la frontière victorienne. Là ne se
rencontrent ni colon ni squatter, car la région est inhabitée, si
ce n’est par des -bushrangers- féroces et pillards.
On résolut de partir sans délai. Mulrady vit bien qu’il serait un
sujet d’embarras; il demanda à rester, et même à rester seul, pour
attendre des secours de Delegete.
Glenarvan refusa. Il ne pouvait atteindre Delegete avant trois
jours, la côte avant cinq, c’est-à-dire le 26 janvier. Or, depuis
le 16, le -Duncan- avait quitté Melbourne. Que lui faisaient
maintenant quelques heures de retard?
«Non, mon ami, dit-il, je ne veux abandonner personne. Faisons une
civière, et nous te porterons tour à tour.»
La civière fut installée au moyen de branches d’eucalyptus
couvertes de ramures, et, bon gré, mal gré, Mulrady dut y prendre
place. Glenarvan voulut être le premier à porter son matelot. Il
prit la civière d’un bout, Wilson de l’autre, et l’on se mit en
marche.
Quel triste spectacle, et qu’il finissait mal, ce voyage si bien
commencé! on n’allait plus à la recherche d’Harry Grant. Ce
continent, où il n’était pas, où il ne fut jamais, menaçait d’être
fatal à ceux qui cherchaient ses traces. Et quand ses hardis
compatriotes atteindraient la côte australienne, ils n’y
trouveraient pas même le -Duncan- pour les rapatrier!
Ce fut silencieusement et péniblement que se passa cette première
journée. De dix minutes en dix minutes, on se relayait au portage
de la civière.
Tous les compagnons du matelot s’imposaient sans se plaindre cette
fatigue, accrue encore par une forte chaleur.
Le soir, après cinq milles seulement, on campa sous un bouquet de
gommiers. Le reste des provisions, échappé au naufrage, fournit le
repas du soir. Mais il ne fallait plus compter que sur la carabine
du major.
La nuit fut mauvaise. La pluie s’en mêla. Le jour sembla long à
reparaître. On se remit en marche. Le major ne trouva pas
l’occasion de tirer un seul coup de fusil. Cette funeste région,
c’était plus que le désert, puisque les animaux mêmes ne la
fréquentaient pas.
Heureusement, Robert découvrit un nid d’outardes, et, dans ce nid,
une douzaine de gros œufs qu’Olbinett fit cuire sous la cendre
chaude. Cela fit, avec quelques plants de pourpier qui croissaient
au fond d’un ravin, tout le déjeuner du 23.
La route devint alors extrêmement difficile. Les plaines
sablonneuses étaient hérissées de «spinifex», une herbe épineuse
qui porte à Melbourne le nom de «porc-épic». Elle mettait les
vêtements en lambeaux et les jambes en sang. Les courageuses
femmes ne se plaignaient pas, cependant; elles allaient
vaillamment, donnant l’exemple, encourageant l’un et l’autre d’un
mot ou d’un regard.
On s’arrêta, le soir, au pied du mont Bulla-Bulla, sur les bords
du creek de Jungalla. Le souper eût été maigre, si Mac Nabbs n’eût
enfin tué un gros rat, le «mus conditor», qui jouit d’une
excellente réputation au point de vue alimentaire. Olbinett le fit
rôtir, et il eût paru au-dessus de sa renommée, si sa taille avait
égalé celle d’un mouton.
Il fallut s’en contenter, cependant. On le rongea jusqu’aux os.
Le 23, les voyageurs fatigués, mais toujours énergiques, se
remirent en route. Après avoir contourné la base de la montagne,
ils traversèrent de longues prairies dont l’herbe semblait faite
de fanons de baleine.
C’était un enchevêtrement de dards, un fouillis de baïonnettes
aiguës, où le chemin dut être frayé tantôt par la hache, tantôt
par le feu.
Ce matin-là, il ne fut pas question de déjeuner. Rien d’aride
comme cette région semée de débris de quartz.
Non seulement la faim, mais aussi la soif se fit cruellement
sentir. Une atmosphère brûlante en redoublait les cruelles
atteintes. Glenarvan et les siens ne faisaient pas un demi-mille
par heure. Si cette privation d’eau et d’aliments se prolongeait
jusqu’au soir, ils tomberaient sur cette route pour ne plus se
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