démasqué que du traître. Mais de cette situation nettement élucidée ressortait une conséquence grave. Personne n’y avait encore songé. Seule Mary Grant, laissant discuter tout ce passé, regardait l’avenir. John Mangles, d’abord, la vit ainsi pâle et désespérée. Il comprit ce qui se passait dans son esprit. «Miss Mary! Miss Mary! s’écria-t-il. Vous pleurez! --Tu pleures, mon enfant? dit lady Helena. --Mon père! Madame, mon père!» répondit la jeune fille. Elle ne put continuer. Mais une révélation subite se fit dans l’esprit de chacun. On comprit la douleur de miss Mary, pourquoi les larmes tombaient de ses yeux, pourquoi le nom de son père montait de son cœur à ses lèvres. La découverte de la trahison d’Ayrton détruisait tout espoir. Le convict, pour entraîner Glenarvan, avait supposé un naufrage. Dans leur conversation surprise par Mac Nabbs, les convicts l’avaient clairement dit. Jamais le -Britannia- n’était venu se briser sur les écueils de Twofold-Bay! Jamais Harry Grant n’avait mis le pied sur le continent australien! Pour la seconde fois, l’interprétation erronée du document venait de jeter sur une fausse piste les chercheurs du -Britannia!- Tous, devant cette situation, devant la douleur des deux enfants, gardèrent un morne silence. Qui donc eût encore trouvé quelques paroles d’espoir? Robert pleurait dans les bras de sa sœur. Paganel murmurait d’une voix dépitée: «Ah! Malencontreux document! Tu peux te vanter d’avoir mis le cerveau d’une douzaine de braves gens à une rude épreuve!» Et le digne géographe, véritablement furieux contre lui-même, se frappait le front à le démolir. Cependant Glenarvan rejoignit Mulrady et Wilson, préposés à la garde extérieure. Un profond silence régnait sur cette plaine comprise entre la lisière du bois et la rivière. Les gros nuages immobiles s’écrasaient sur la voûte du ciel. Au milieu de cette atmosphère engourdie dans une torpeur profonde, le moindre bruit se fût transmis avec netteté, et rien ne se faisait entendre. Ben Joyce et sa bande devaient s’être repliés à une distance assez considérable, car des volées d’oiseaux qui s’ébattaient sur les basses branches des arbres, quelques -kanguroos- occupés à brouter paisiblement les jeunes pousses, un couple d’eurus dont la tête confiante passait entre les grandes touffes d’arbrisseaux, prouvaient que la présence de l’homme ne troublait pas ces paisibles solitudes. «Depuis une heure, demandait Glenarvan à ses deux matelots, vous n’avez rien vu, rien entendu? --Rien, votre honneur, répondit Wilson. Les convicts doivent être à plusieurs milles d’ici. --Il faut qu’ils n’aient pas été en force suffisante pour nous attaquer, ajouta Mulrady. Ce Ben Joyce aura voulu recruter quelques bandits de son espèce parmi les -bushrangers- qui errent au pied des Alpes. --C’est probable, Mulrady, répondit Glenarvan. Ces coquins sont des lâches. Ils nous savent armés et bien armés. Peut-être attendent-ils la nuit pour commencer leur attaque. Il faudra redoubler de surveillance à la chute du jour. Ah! Si nous pouvions quitter cette plaine marécageuse et poursuivre notre route vers la côte! Mais les eaux grossies de la rivière nous barrent le passage. Je payerais son pesant d’or un radeau qui nous transporterait sur l’autre rive! --Pourquoi votre honneur, dit Wilson, ne nous donne-t-il pas l’ordre de construire ce radeau? Le bois ne manque pas. --Non, Wilson, répondit Glenarvan, cette Snowy n’est pas une rivière, c’est un infranchissable torrent.» En ce moment, John Mangles, le major et Paganel rejoignirent Glenarvan. Ils venaient précisément d’examiner la Snowy. Les eaux accrues par les dernières pluies s’étaient encore élevées d’un pied au-dessus de l’étiage. Elles formaient un courant torrentueux, comparable aux rapides de l’Amérique. Impossible de s’aventurer sur ces nappes mugissantes et ces impétueuses avalasses, brisées en mille remous où se creusaient des gouffres. John Mangles déclara le passage impraticable. «Mais, ajouta-t-il, il ne faut pas rester ici sans rien tenter. Ce qu’on voulait faire avant la trahison d’Ayrton est encore plus nécessaire après. --Que dis-tu, John? demanda Glenarvan. --Je dis que des secours sont urgents, et puisqu’on ne peut aller à Twofold-Bay, il faut aller à Melbourne. Un cheval nous reste. Que votre honneur me le donne, -mylord-, et j’irai à Melbourne. --Mais c’est là une dangereuse tentative, John, dit Glenarvan. Sans parler des périls de ce voyage de deux cents milles à travers un pays inconnu, les sentiers et la route doivent être gardés par les complices de Ben Joyce. --Je le sais, -mylord-, mais je sais aussi que la situation ne peut se prolonger. Ayrton ne demandait que huit jours d’absence pour ramener les hommes du -Duncan-. Moi, je veux en six jours être revenu sur les bords de la Snowy. Eh bien! Qu’ordonne votre honneur? --Avant que Glenarvan se prononce, dit Paganel, je dois faire une observation. Qu’on aille à Melbourne, oui, mais que ces dangers soient réservés à John Mangles, non. C’est le capitaine du -Duncan-, et comme tel il ne peut s’exposer. J’irai à sa place. --Bien parlé, répondit le major. Et pourquoi serait-ce vous, Paganel? --Ne sommes-nous pas là? s’écrièrent Mulrady et Wilson. --Et croyez-vous, reprit Mac Nabbs, que je m’effraye d’une traite de deux cents milles à cheval? --Mes amis, dit Glenarvan, si l’un de nous doit aller à Melbourne, que le sort le désigne. Paganel, écrivez nos noms... --Pas le vôtre, du moins, -mylord-, dit John Mangles. --Et pourquoi? demanda Glenarvan. --Vous séparer de lady Helena, vous, dont la blessure n’est pas même fermée! --Glenarvan, dit Paganel, vous ne pouvez quitter l’expédition. --Non, reprit le major. Votre place est ici, Edward, vous ne devez pas partir. --Il y a des dangers à courir, répondit Glenarvan, et je n’en laisserai pas ma part à d’autres. écrivez, Paganel. Que mon nom soit mêlé aux noms de mes camarades, et fasse le ciel qu’il soit le premier à sortir!» On s’inclina devant cette volonté. Le nom de Glenarvan fut joint aux autres noms. On procéda au tirage, et le sort se prononça pour Mulrady. Le brave matelot poussa un hurrah de satisfaction. «-Mylord-, je suis prêt à partir», dit-il. Glenarvan serra la main de Mulrady. Puis il retourna vers le chariot, laissant au major et à John Mangles la garde du campement. Lady Helena fut aussitôt instruite du parti pris d’envoyer un messager à Melbourne et de la décision du sort. Elle trouva pour Mulrady, des paroles qui allèrent au cœur de ce vaillant marin. On le savait brave, intelligent, robuste, supérieur à toute fatigue, et, véritablement, le sort ne pouvait mieux choisir. Le départ de Mulrady fut fixé à huit heures, après le court crépuscule du soir. Wilson se chargea de préparer le cheval. Il eut l’idée de changer le fer révélateur qu’il portait au pied gauche, et de le remplacer par le fer de l’un des chevaux morts dans la nuit. Les convicts ne pourraient pas reconnaître les traces de Mulrady, ni le suivre, n’étant pas montés. Pendant que Wilson s’occupait de ces détails, Glenarvan prépara la lettre destinée à Tom Austin; mais son bras blessé le gênait, et il chargea Paganel d’écrire pour lui. Le savant, absorbé dans une idée fixe, semblait étranger à ce qui se passait autour de lui. Il faut le dire, Paganel, dans toute cette succession d’aventures fâcheuses, ne pensait qu’à son document faussement interprété. Il en retournait les mots pour leur arracher un nouveau sens, et demeurait plongé dans les abîmes de l’interprétation. Aussi n’entendit-il pas la demande de Glenarvan, et celui-ci fut forcé de la renouveler. «Ah! Très bien, répondit Paganel, je suis prêt!» Et tout en parlant, Paganel préparait machinalement son carnet. Il en déchira une page blanche, puis, le crayon à la main, il se mit en devoir d’écrire. Glenarvan commença à dicter les instructions suivantes: «Ordre à Tom Austin de prendre la mer sans retard et de conduire le -Duncan-...» Paganel achevait ce dernier mot, quand ses yeux se portèrent, par hasard, sur le numéro de l’-Australian and New Zealand-, qui gisait à terre. Le journal replié ne laissait voir que les deux dernières syllabes de son titre. Le crayon de Paganel s’arrêta, et Paganel parut oublier complètement Glenarvan, sa lettre, sa dictée. «Eh bien? Paganel, dit Glenarvan. --Ah! fit le géographe, en poussant un cri. --Qu’avez-vous? demanda le major. --Rien! Rien!» répondit Paganel. Puis, plus bas, il répétait: «-Aland! Aland! Aland!-» Il s’était levé. Il avait saisi le journal. Il le secouait, cherchant à retenir des paroles prêtes à s’échapper de ses lèvres. Lady Helena, Mary, Robert, Glenarvan, le regardaient sans rien comprendre à cette inexplicable agitation. Paganel ressemblait à un homme qu’une folie subite vient de frapper. Mais cet état de surexcitation nerveuse ne dura pas. Il se calma peu à peu; la joie qui brillait dans ses regards s’éteignit; il reprit sa place et dit d’un ton calme: «Quand vous voudrez, -mylord-, je suis à vos ordres.» Glenarvan reprit la dictée de sa lettre, qui fut définitivement libellée en ces termes: «Ordre à Tom Austin de prendre la mer sans retard et de conduire le -Duncan- par trente-sept degrés de latitude à la côte orientale de l’Australie...» --De l’Australie? dit Paganel. Ah! oui! de l’Australie!» Puis il acheva sa lettre et la présenta à la signature de Glenarvan. Celui-ci gêné par sa récente blessure, se tira tant bien que mal de cette formalité. La lettre fut close et cachetée. Paganel, d’une main que l’émotion faisait trembler encore, mit l’adresse suivante: Tom Austin, second à bord du yacht le -Duncan-, Melbourne. Puis, il quitta le chariot, gesticulant et répétant ces mots incompréhensibles: «-Aland! Aland! Zealand!-» Chapitre XXI -Quatre jours d’angoisse- Le reste de la journée s’écoula sans autre incident. On acheva de tout préparer pour le départ de Mulrady. Le brave matelot était heureux de donner à son honneur cette marque de dévouement. Paganel avait repris son sang-froid et ses manières accoutumées. Son regard indiquait bien encore une vive préoccupation, mais il paraissait décidé à la tenir secrète. Il avait sans doute de fortes raisons pour en agir ainsi, car le major l’entendit répéter ces paroles, comme un homme qui lutte avec lui-même: «Non! Non! Ils ne me croiraient pas! Et, d’ailleurs, à quoi bon? Il est trop tard!» Cette résolution prise, il s’occupa de donner à Mulrady les indications nécessaires pour atteindre Melbourne, et la carte sous les yeux, il lui traça son itinéraire. Tous les «tracks», c’est-à-dire les sentiers de la prairie, aboutissaient à la route de Lucknow. Cette route, après avoir descendu droit au sud jusqu’à la côte, prenait par un coude brusque la direction de Melbourne. Il fallait toujours la suivre et ne point tenter de couper court à travers un pays peu connu. Ainsi rien de plus simple. Mulrady ne pouvait s’égarer. Quant aux dangers, ils n’existaient plus à quelques milles au delà du campement, où Ben Joyce et sa troupe devaient s’être embusqués. Une fois passé, Mulrady se faisait fort de distancer rapidement les convicts et de mener à bien son importante mission. À six heures, le repas fut pris en commun. Une pluie torrentielle tombait. La tente n’offrait plus un abri suffisant, et chacun avait cherché refuge dans le chariot. C’était, du reste, une retraite sûre. La glaise le tenait encastré au sol, et y adhérait comme un fort sur ses fondations. L’arsenal se composait de sept carabines et de sept revolvers, et permettait de soutenir un siège assez long, car ni les munitions ni les vivres ne manquaient. Or, avant six jours, le -Duncan- mouillerait dans la baie Twofold. Vingt-quatre heures après, son équipage atteindrait l’autre rive de la Snowy, et si le passage n’était pas encore praticable, les convicts, du moins, seraient forcés de se retirer devant des forces supérieures. Mais, avant tout, il fallait que Mulrady réussît dans sa périlleuse entreprise. À huit heures, la nuit devint très sombre. C’était l’instant de partir. Le cheval destiné à Mulrady fut amené. Ses pieds, entourés de linges, par surcroît de précaution, ne faisaient aucun bruit sur le sol. L’animal paraissait fatigué, et, cependant, de la sûreté et de la vigueur de ses jambes dépendait le salut de tous. Le major conseilla à Mulrady de le ménager, du moment qu’il serait hors de l’atteinte des convicts. Mieux valait un retard d’une demi-journée et arriver sûrement. John Mangles remit à son matelot un revolver qu’il venait de charger avec le plus grand soin. Arme redoutable dans la main d’un homme qui ne tremble pas, car six coups de feu, éclatant en quelques secondes, balayaient aisément un chemin obstrué de malfaiteurs. Mulrady se mit en selle. «Voici la lettre que tu remettras à Tom Austin, lui dit Glenarvan. Qu’il ne perde pas une heure! Qu’il parte pour la baie Twofold, et s’il ne nous y trouve pas, si nous n’avons pu franchir la Snowy, qu’il vienne à nous sans retard! Maintenant, va, mon brave matelot, et que Dieu te conduise.» Glenarvan, lady Helena, Mary Grant, tous serrèrent la main de Mulrady. Ce départ, par une nuit noire et pluvieuse, sur une route semée de dangers, à travers les immensités inconnues d’un désert, eût impressionné un cœur moins ferme que celui du matelot. «Adieu, -mylord-», dit-il d’une voix calme, et il disparut bientôt par un sentier qui longeait la lisière du bois. En ce moment, la rafale redoublait de violence. Les hautes branches des eucalyptus cliquetaient dans l’ombre avec une sonorité mate. On pouvait entendre la chute de cette ramure sèche sur le sol détrempé. Plus d’un arbre géant, auquel manquait la sève, mais debout jusqu’alors, tomba pendant cette tempétueuse bourrasque. Le vent hurlait à travers les craquements du bois et mêlait ses gémissements sinistres au grondement de la Snowy. Les gros nuages, qu’il chassait dans l’est, traînaient jusqu’à terre comme des haillons de vapeur. Une lugubre obscurité accroissait encore l’horreur de la nuit. Les voyageurs, après le départ de Mulrady, se blottirent dans le chariot. Lady Helena et Mary Grant, Glenarvan et Paganel occupaient le premier compartiment, qui avait été hermétiquement clos. Dans le second, Olbinett, Wilson et Robert avaient trouvé un gîte suffisant. Le major et John Mangles veillaient au dehors. Acte de prudence nécessaire, car une attaque des convicts était facile, possible par conséquent. Les deux fidèles gardiens faisaient donc leur quart, et recevaient philosophiquement ces rafales que la nuit leur crachait au visage. Ils essayaient de percer du regard ces ténèbres propices aux embûches, car l’oreille ne pouvait rien percevoir au milieu des bruits de la tempête, hennissements du vent, cliquetis des branches, chutes des troncs d’arbres, et grondement des eaux déchaînées. Cependant, quelques courtes accalmies suspendaient parfois la bourrasque. Le vent se taisait comme pour reprendre haleine. La Snowy gémissait seule à travers les roseaux immobiles et le rideau noir des gommiers. Le silence semblait plus profond dans ces apaisements momentanés. Le major et John Mangles écoutaient alors avec attention. Ce fut pendant un de ces répits qu’un sifflement aigu parvint jusqu’à eux. John Mangles alla rapidement au major. «Vous avez entendu? Lui dit-il. --Oui, fit Mac Nabbs. Est-ce un homme ou un animal? --Un homme», répondit John Mangles. Puis tous deux écoutèrent. L’inexplicable sifflement se reproduisit soudain, et quelque chose comme une détonation lui répondit, mais presque insaisissable, car la tempête rugissait alors avec une nouvelle violence. Mac Nabbs et John Mangles ne pouvaient s’entendre. Ils vinrent se placer sous le vent du chariot. En ce moment, les rideaux de cuir se soulevèrent, et Glenarvan rejoignit ses deux compagnons. Il avait entendu, comme eux, ce sifflement sinistre, et la détonation qui avait fait écho sous la bâche. «Dans quelle direction? demanda-t-il. --Là, fit John, indiquant le sombre -track- dans la direction prise par Mulrady. --À quelle distance? --Le vent portait, répondit John Mangles. Ce doit être à trois milles au moins. --Allons! dit Glenarvan en jetant sa carabine sur son épaule. --N’allons pas! répondit le major. C’est un piège pour nous éloigner du chariot. --Et si Mulrady est tombé sous les coups de ces misérables! reprit Glenarvan, qui saisit la main de Mac Nabbs. --Nous le saurons demain, répondit froidement le major, fermement résolu à empêcher Glenarvan de commettre une inutile imprudence. --Vous ne pouvez quitter le campement, -mylord-, dit John, j’irai seul. --Pas davantage! reprit Mac Nabbs avec énergie. Voulez-vous donc qu’on nous tue en détail, diminuer nos forces, nous mettre à la merci de ces malfaiteurs? Si Mulrady a été leur victime, c’est un malheur qu’il ne faut pas doubler d’un second. Mulrady est parti, désigné par le sort. Si le sort m’eût choisi à sa place, je serais parti comme lui, mais je n’aurais demandé ni attendu aucun secours.» En retenant Glenarvan et John Mangles, le major avait raison à tous les points de vue. Tenter d’arriver jusqu’au matelot, courir par cette nuit sombre au-devant des convicts embusqués dans quelque taillis, c’était insensé, et, d’ailleurs, inutile. La petite troupe de Glenarvan ne comptait pas un tel nombre d’hommes qu’elle pût en sacrifier encore. Cependant, Glenarvan semblait ne vouloir pas se rendre à ces raisons. Sa main tourmentait sa carabine. Il allait et venait autour du chariot. Il prêtait l’oreille au moindre bruit. Il essayait de percer du regard cette obscurité sinistre. La pensée de savoir un des siens frappé d’un coup mortel, abandonné sans secours, appelant en vain ceux pour lesquels il s’était dévoué, cette pensée le torturait. Mac Nabbs ne savait pas s’il parviendrait à le retenir, si Glenarvan, emporté par son cœur, n’irait pas se jeter sous les coups de Ben Joyce. «Edward, lui dit-il, calmez-vous. Écoutez un ami. Pensez à lady Helena, à Mary Grant, à tous ceux qui restent! D’ailleurs, où voulez-vous aller? Où retrouver Mulrady? C’est à deux milles d’ici qu’il a été attaqué! Sur quelle route? Quel sentier prendre?...» En ce moment, et comme une réponse au major, un cri de détresse se fit entendre. «Écoutez!» dit Glenarvan. Ce cri venait du côté même où la détonation avait éclaté, à moins d’un quart de mille. Glenarvan, repoussant Mac Nabbs, s’avançait déjà sur le sentier, quand, à trois cents pas du chariot, ces mots se firent entendre: «À moi! à moi!» C’était une voix plaintive et désespérée. John Mangles et le major s’élancèrent dans sa direction. Quelques instants après, ils aperçurent le long du taillis une forme humaine qui se traînait et poussait de lugubres gémissements. Mulrady était là, blessé, mourant, et quand ses compagnons le soulevèrent, ils sentirent leurs mains se mouiller de sang. La pluie redoublait alors, et le vent se déchaînait dans la ramure des «dead trees.» Ce fut au milieu des coups de la rafale que Glenarvan, le major et John Mangles transportèrent le corps de Mulrady. À leur arrivée, chacun se leva. Paganel, Robert, Wilson, Olbinett, quittèrent le chariot, et lady Helena céda son compartiment au pauvre Mulrady. Le major ôta la veste du matelot qui ruisselait de sang et de pluie. Il découvrit sa blessure. C’était un coup de poignard que le malheureux avait au flanc droit. Mac Nabbs le pansa adroitement. L’arme avait-elle atteint des organes essentiels, il ne pouvait le dire. Un jet de sang écarlate et saccadé en sortait; la pâleur, la défaillance du blessé, prouvaient qu’il avait été sérieusement atteint. Le major plaça sur l’orifice de la blessure, qu’il lava préalablement à l’eau fraîche, un épais tampon d’amadou, puis des gâteaux de charpie maintenus avec un bandage. Il parvint à suspendre l’hémorragie. Mulrady fut placé sur le côté correspondant à la blessure, la tête et la poitrine élevées, et lady Helena lui fit boire quelques gorgées d’eau. Au bout d’un quart d’heure, le blessé immobile jusqu’alors, fit un mouvement. Ses yeux s’entr’ouvrirent. Ses lèvres murmurèrent des mots sans suite, et le major, approchant son oreille, l’entendit répéter: «-Mylord-... La lettre... Ben Joyce...» Le major répéta ces paroles et regarda ses compagnons. Que voulait dire Mulrady? Ben Joyce avait attaqué le matelot, mais pourquoi? N’était-ce pas seulement dans le but de l’arrêter, de l’empêcher d’arriver au -Duncan?- cette lettre... Glenarvan visita les poches de Mulrady. La lettre adressée à Tom Austin ne s’y trouvait plus! La nuit se passa dans les inquiétudes et les angoisses. On craignait à chaque instant que le blessé ne vînt à mourir. Une fièvre ardente le dévorait. Lady Helena, Mary Grant, deux sœurs de charité, ne le quittèrent pas. Jamais malade ne fut si bien soigné, et par des mains plus compatissantes. Le jour parut. La pluie avait cessé. De gros nuages roulaient encore dans les profondeurs du ciel. Le sol était jonché des débris de branches. La glaise, détrempée par des torrents d’eau, avait encore cédé. Les abords du chariot devenaient difficiles, mais il ne pouvait s’enliser plus profondément. John Mangles, Paganel et Glenarvan allèrent dès le point du jour faire une reconnaissance autour du campement. Ils remontèrent le sentier encore taché de sang. Ils ne virent aucun vestige de Ben Joyce ni de sa bande. Ils poussèrent jusqu’à l’endroit où l’attaque avait eu lieu. Là, deux cadavres gisaient à terre, frappés des balles de Mulrady. L’un était le cadavre du maréchal ferrant de Black-Point. Sa figure, décomposée par la mort, faisait horreur. Glenarvan ne porta plus loin ses investigations. La prudence lui défendait de s’éloigner. Il revint donc au chariot, très absorbé par la gravité de la situation. «on ne peut songer à envoyer un autre messager à Melbourne, dit-il. --Cependant, il le faut, -mylord-, répondit John Mangles, et je tenterai de passer là où mon matelot n’a pu réussir. --Non, John. Tu n’as même pas un cheval pour te porter pendant ces deux cents milles!» En effet, le cheval de Mulrady, le seul qui restât, n’avait pas reparu. était-il tombé sous les coups des meurtriers? Courait-il égaré à travers ce désert? Les convicts ne s’en étaient-ils pas emparés? «Quoi qu’il arrive, reprit Glenarvan, nous ne nous séparerons plus. Attendons huit jours, quinze jours, que les eaux de la Snowy reprennent leur niveau normal. Nous gagnerons alors la baie Twofold à petites journées et de là nous expédierons au -Duncan- par une voie plus sûre l’ordre de rallier la côte. --C’est le seul parti à prendre, répondit Paganel. --Donc, mes amis, reprit Glenarvan, plus de séparation. Un homme risque trop à s’aventurer seul dans ce désert infesté de bandits. Et maintenant, que Dieu sauve notre pauvre matelot, et nous protège nous-mêmes!» Glenarvan avait deux fois raison: d’abord d’interdire toute tentative isolée, ensuite d’attendre patiemment sur les bords de la Snowy un passage praticable. Trente-cinq milles à peine le séparaient de Delegete, la première ville-frontière de la Nouvelle Galles du sud, où il trouverait des moyens de transport pour gagner la baie Twofold. De là, il télégraphierait à Melbourne les ordres relatifs au -Duncan-. Ces mesures étaient sages, mais on les prenait tardivement. Si Glenarvan n’eût pas envoyé Mulrady sur la route de Lucknow, que de malheurs auraient été évités, sans parler de l’assassinat du matelot! En revenant au campement, il trouva ses compagnons moins affectés. Ils semblaient avoir repris espoir. «Il va mieux! Il va mieux! s’écria Robert en courant au-devant de lord Glenarvan. --Mulrady?... --Oui! Edward, répondit lady Helena. Une réaction s’est opérée. Le major est plus rassuré. Notre matelot vivra. --Où est Mac Nabbs? demanda Glenarvan. --Près de lui. Mulrady a voulu l’entretenir. Il ne faut pas les troubler.» Effectivement, depuis une heure, le blessé était sorti de son assoupissement, et la fièvre avait diminué. Mais le premier soin de Mulrady, en reprenant le souvenir et la parole fut de demander lord Glenarvan, ou, à son défaut, le major. Mac Nabbs, le voyant si faible, voulait lui interdire toute conversation; mais Mulrady insista avec une telle énergie que le major dut se rendre. Or, l’entretien durait déjà depuis quelques minutes, quand Glenarvan revint. Il n’y avait plus qu’à attendre le rapport de Mac Nabbs. Bientôt, les rideaux du chariot s’agitèrent et le major parut. Il rejoignit ses amis au pied d’un gommier, où la tente avait été dressée. Son visage, si froid d’ordinaire, accusait une grave préoccupation. Lorsque ses regards s’arrêtèrent sur lady Helena, sur la jeune fille, ils exprimèrent une douloureuse tristesse. Glenarvan l’interrogea, et voici en substance ce que le major venait d’apprendre. En quittant le campement, Mulrady suivit un des sentiers indiqués par Paganel. Il se hâtait, autant du moins que le permettait l’obscurité de la nuit. D’après son estime, il avait franchi une distance de deux milles environ, quand plusieurs hommes, --cinq, croit-il, --se jetèrent à la tête de son cheval. L’animal se cabra. Mulrady saisit son revolver et fit feu. Il lui parut que deux des assaillants tombaient. À la lueur de la détonation, il reconnut Ben Joyce. Mais ce fut tout. Il n’eut pas le temps de décharger entièrement son arme. Un coup violent lui fut porté au côté droit, et le renversa. Cependant, il n’avait pas encore perdu connaissance. Les meurtriers le croyaient mort. Il sentit qu’on le fouillait. Puis, ces paroles furent prononcées: «J’ai la lettre, dit un des convicts. --donne, répondit Ben Joyce, et maintenant le -Duncan- est à nous!» À cet endroit du récit de Mac Nabbs, Glenarvan ne put retenir un cri. Mac Nabbs continua: «À présent, vous autres, reprit Ben Joyce, attrapez le cheval. Dans deux jours, je serai à bord du -Duncan-; dans six, à la baie Twofold. C’est là le rendez-vous. La troupe du -mylord- sera encore embourbée dans les marais de la Snowy. Passez la rivière au pont de Kemple-Pier, gagnez la côte, et attendez-moi. Je trouverai bien le moyen de vous introduire à bord. Une fois l’équipage à la mer, avec un navire comme le -Duncan-, nous serons les maîtres de l’océan Indien. --hurrah pour Ben Joyce!» s’écrièrent les convicts. Le cheval de Mulrady fut amené, et Ben Joyce disparut au galop par la route de Lucknow, pendant que la bande gagnait au sud-est la Snowy-river. Mulrady, quoique grièvement blessé, eut la force de se traîner jusqu’à trois cents pas du campement où nous l’avons recueilli presque mort. Voilà, dit Mac Nabbs, l’histoire de Mulrady. Vous comprenez maintenant pourquoi le courageux matelot tenait tant à parler.» Cette révélation terrifia Glenarvan et les siens. «Pirates! Pirates! s’écria Glenarvan. Mon équipage massacré! Mon -Duncan- aux mains de ces bandits! --Oui! Car Ben Joyce surprendra le navire, répondit le major, et alors... --Eh bien! Il faut que nous arrivions à la côte avant ces misérables! dit Paganel. --Mais comment franchir la Snowy? dit Wilson. --Comme eux, répondit Glenarvan. Ils vont passer au pont de Kemple-Pier, nous y passerons aussi. --Mais Mulrady, que deviendra-t-il? demanda lady Helena. --On le portera! on se relayera! Puis-je livrer mon équipage sans défense à la troupe de Ben Joyce?» L’idée de passer la Snowy au pont de Kemple-Pier était praticable, mais hasardeuse. Les convicts pouvaient s’établir sur ce point et le défendre. Ils seraient au moins trente contre sept! Mais il est des moments où l’on ne se compte pas, où il faut marcher quand même. «-Mylord-, dit alors John Mangles, avant de risquer notre dernière chance, avant de s’aventurer vers ce pont, il est prudent d’aller le reconnaître. Je m’en charge. --Je vous accompagnerai, John», répondit Paganel. Cette proposition acceptée, John Mangles et Paganel se préparèrent à partir à l’instant. Ils devaient descendre la Snowy, suivre ses bords jusqu’à l’endroit où ils rencontreraient ce point signalé par Ben Joyce, et se dérober surtout à la vue des convicts qui devaient battre les rives. Donc, munis de vivres et bien armés, les deux courageux compagnons partirent, et disparurent bientôt en se faufilant au milieu des grands roseaux de la rivière. Pendant toute la journée, on les attendit. Le soir venu, ils n’étaient pas encore revenus. Les craintes furent très vives. Enfin, vers onze heures, Wilson signala leur retour. Paganel et John Mangles étaient harassés par les fatigues d’une marche de dix milles. «Ce pont! Ce pont existe-t-il? demanda Glenarvan, qui s’élança au-devant d’eux. --Oui! Un pont de lianes, dit John Mangles. Les convicts l’ont passé, en effet. Mais... --Mais... Fit Glenarvan qui pressentait un nouveau malheur. --Ils l’ont brûlé après leur passage!» répondit Paganel. Chapitre XXII -Eden- Ce n’était pas le moment de se désespérer, mais d’agir. Le pont de Kemple-Pier détruit, il fallait passer la Snowy, coûte que coûte, et devancer la troupe de Ben Joyce sur les rivages de Twofold-Bay. Aussi ne perdit-on pas de temps en vaines paroles, et le lendemain, le 16 janvier, John Mangles et Glenarvan vinrent observer la rivière, afin d’organiser le passage. Les eaux tumultueuses et grossies par les pluies ne baissaient pas. Elles tourbillonnaient avec une indescriptible fureur. C’était se vouer à la mort que de les affronter. Glenarvan, les bras croisés, la tête basse, demeurait immobile. «Voulez-vous que j’essaye de gagner l’autre rive à la nage? dit John Mangles. --Non! John, répondit Glenarvan, retenant de la main le hardi jeune homme, attendons!» Et tous deux retournèrent au campement. La journée se passa dans les plus vives angoisses. Dix fois, Glenarvan revint à la Snowy. Il cherchait à combiner quelque hardi moyen pour la traverser. Mais en vain. Un torrent de laves eût coulé entre ses rives qu’elle n’eût pas été plus infranchissable. Pendant ces longues heures perdues, lady Helena, conseillée par le major, entourait Mulrady des soins les plus intelligents. Le matelot se sentait revenir à la vie. Mac Nabbs osait affirmer qu’aucun organe essentiel n’avait été lésé. La perte de son sang suffisait à expliquer la faiblesse du malade. Aussi, sa blessure fermée, l’hémorragie suspendue, il n’attendait plus que du temps et du repos sa complète guérison. Lady Helena avait exigé qu’il occupât le premier compartiment du chariot. Mulrady se sentait tout honteux. Son plus grand souci, c’était de penser que son état pouvait retarder Glenarvan, et il fallut lui promettre qu’on le laisserait au campement, sous la garde de Wilson, si le passage de la Snowy devenait possible. Malheureusement, ce passage ne fut praticable ni ce jour-là, ni le lendemain, 17 janvier. Se voir ainsi arrêté désespérait Glenarvan. Lady Helena et le major essayaient en vain de le calmer, de l’exhorter à la patience. Patienter, quand, en ce moment peut-être, Ben Joyce arrivait à bord du yacht! Quand le -Duncan-, larguant ses amarres, forçait de vapeur pour atteindre cette côte funeste, et lorsque chaque heure l’en rapprochait! John Mangles ressentait dans son cœur toutes les angoisses de Glenarvan. Aussi, voulant vaincre à tout prix l’obstacle, il construisit un canot à la manière australienne, avec de larges morceaux d’écorce de gommiers. Ces plaques, fort légères, étaient retenues par des barreaux de bois et formaient une embarcation bien fragile. Le capitaine et le matelot essayèrent ce frêle canot pendant la journée du 18. Tout ce que pouvaient l’habileté, la force, l’adresse, le courage, ils le firent. Mais, à peine dans le courant, ils chavirèrent et faillirent payer de leur vie cette téméraire expérience. L’embarcation, entraînée dans les remous, disparut. John Mangles et Wilson n’avaient même pas gagné dix brasses sur cette rivière, grossie par les pluies et la fonte de neiges, et qui mesurait alors un mille de largeur. Les journées du 19 et du 20 janvier se perdirent dans cette situation. Le major et Glenarvan remontèrent la Snowy pendant cinq milles sans trouver un passage guéable. Partout même impétuosité des eaux, même rapidité torrentueuse. Tout le versant méridional des Alpes australiennes versait dans cet unique lit ses masses liquides. Il fallut renoncer à l’espoir de sauver le -Duncan-. Cinq jours s’étaient écoulés depuis le départ de Ben Joyce. Le yacht devait être en ce moment à la côte et aux mains des convicts! Cependant, il était impossible que cet état de choses se prolongeât. Les crues temporaires s’épuisent vite, et en raison même de leur violence. En effet, Paganel, dans la matinée du 21, constata que l’élévation des eaux, au-dessus de l’étiage, commençait à diminuer. Il rapporta à Glenarvan le résultat de ses observations. «Eh! Qu’importe, maintenant? répondit Glenarvan, il est trop tard! --Ce n’est pas une raison pour prolonger notre séjour au campement, répliqua le major. --En effet, répondit John Mangles. Demain, peut-être, le passage sera praticable. --Et cela sauvera-t-il mon malheureux équipage? s’écria Glenarvan. --Que votre honneur m’écoute, reprit John Mangles. Je connais Tom Austin. Il a dû exécuter vos ordres et partir dès que son départ a été possible. Mais qui nous dit que le -Duncan- fût prêt, que ses avaries fussent réparées à l’arrivée de Ben Joyce à Melbourne? Et si le yacht n’a pu prendre la mer, s’il a subi un jour, deux jours de retard! --Tu as raison, John! répondit Glenarvan. Il faut gagner la baie Twofold. Nous ne sommes qu’à trente-cinq milles de Delegete! --Oui, dit Paganel, et dans cette ville nous trouverons de rapides moyens de transport. Qui sait si nous n’arriverons pas à temps pour prévenir un malheur? --Partons!» s’écria Glenarvan. Aussitôt, John Mangles et Wilson s’occupèrent de construire une embarcation de grande dimension. L’expérience avait prouvé que des morceaux d’écorce ne pourraient résister à la violence du torrent. John abattit des troncs de gommiers dont il fit un radeau grossier, mais solide. Ce travail fut long, et la journée s’écoula sans que l’appareil fût terminé. Il ne fut achevé que le lendemain. Alors, les eaux de la Snowy avaient sensiblement baissé. Le torrent redevenait rivière, à courant rapide, il est vrai. Cependant, en biaisant, en le maîtrisant dans une certaine limite, John espérait atteindre la rive opposée. À midi et demi, on embarqua ce que chacun pouvait emporter de vivres pour un trajet de deux jours. Le reste fut abandonné avec le chariot et la tente. Mulrady allait assez bien pour être transporté; sa convalescence marchait rapidement. À une heure, chacun prit place sur le radeau, que son amarre retenait à la rive. John Mangles avait installé sur le tribord et confié à Wilson une sorte d’aviron pour soutenir l’appareil contre le courant et diminuer sa dérive. Quant à lui, debout à l’arrière, il comptait se diriger au moyen d’une grossière godille. Lady Helena et Mary Grant occupaient le centre du radeau, près de Mulrady; Glenarvan, le major, Paganel et Robert les entouraient, prêts à leur porter secours. «Sommes-nous parés, Wilson? demanda John Mangles à son matelot. --Oui, capitaine, répondit Wilson, en saisissant son aviron d’une main robuste. --Attention, et soutiens-nous contre le courant.» John Mangles démarra le radeau, et d’une poussée il le lança à travers les eaux de la Snowy. Tout alla bien pendant une quinzaine de toises. Wilson résistait à la dérive. Mais bientôt l’appareil fut pris dans des remous, et tourna sur lui-même sans que ni l’aviron ni la godille ne pussent le maintenir en droite ligne. Malgré leurs efforts, Wilson et John Mangles se trouvèrent bientôt placés dans une position inverse, qui rendit impossible l’action des rames. Il fallut se résigner. Aucun moyen n’existait d’enrayer ce mouvement giratoire du radeau. Il tournait avec une vertigineuse rapidité, et il dérivait. John Mangles, debout, la figure pâle, les dents serrées, regardait l’eau qui tourbillonnait. Cependant, le radeau s’engagea au milieu de la Snowy. Il se trouvait alors à un demi-mille en aval de son point de départ. Là, le courant avait une force extrême, et, comme il rompait les remous, il rendit à l’appareil un peu de stabilité. John et Wilson reprirent leurs avirons et parvinrent à se pousser dans une direction oblique. Leur manœuvre eut pour résultat de les rapprocher de la rive gauche. Ils n’en étaient plus qu’à cinquante toises, quand l’aviron de Wilson cassa net. Le radeau, non soutenu, fut entraîné. John voulut résister, au risque de rompre sa godille. Wilson, les mains ensanglantées, joignit ses efforts aux siens. Enfin, ils réussirent, et le radeau, après une traversée qui dura plus d’une demi-heure, vint heurter le talus à pic de la rive. Le choc fut violent; les troncs se disjoignirent, les cordes cassèrent, l’eau pénétra en bouillonnant. Les voyageurs n’eurent que le temps de s’accrocher aux buissons qui surplombaient. Ils tirèrent à eux Mulrady et les deux femmes à demi trempées. Bref, tout le monde fut sauvé, mais la plus grande partie des provisions embarquées et les armes, excepté la carabine du major, s’en allèrent à la dérive avec les débris du radeau. La rivière était franchie. La petite troupe se trouvait à peu près sans ressources, à trente-cinq milles de Delegete, au milieu de ces déserts inconnus de la frontière victorienne. Là ne se rencontrent ni colon ni squatter, car la région est inhabitée, si ce n’est par des -bushrangers- féroces et pillards. On résolut de partir sans délai. Mulrady vit bien qu’il serait un sujet d’embarras; il demanda à rester, et même à rester seul, pour attendre des secours de Delegete. Glenarvan refusa. Il ne pouvait atteindre Delegete avant trois jours, la côte avant cinq, c’est-à-dire le 26 janvier. Or, depuis le 16, le -Duncan- avait quitté Melbourne. Que lui faisaient maintenant quelques heures de retard? «Non, mon ami, dit-il, je ne veux abandonner personne. Faisons une civière, et nous te porterons tour à tour.» La civière fut installée au moyen de branches d’eucalyptus couvertes de ramures, et, bon gré, mal gré, Mulrady dut y prendre place. Glenarvan voulut être le premier à porter son matelot. Il prit la civière d’un bout, Wilson de l’autre, et l’on se mit en marche. Quel triste spectacle, et qu’il finissait mal, ce voyage si bien commencé! on n’allait plus à la recherche d’Harry Grant. Ce continent, où il n’était pas, où il ne fut jamais, menaçait d’être fatal à ceux qui cherchaient ses traces. Et quand ses hardis compatriotes atteindraient la côte australienne, ils n’y trouveraient pas même le -Duncan- pour les rapatrier! Ce fut silencieusement et péniblement que se passa cette première journée. De dix minutes en dix minutes, on se relayait au portage de la civière. Tous les compagnons du matelot s’imposaient sans se plaindre cette fatigue, accrue encore par une forte chaleur. Le soir, après cinq milles seulement, on campa sous un bouquet de gommiers. Le reste des provisions, échappé au naufrage, fournit le repas du soir. Mais il ne fallait plus compter que sur la carabine du major. La nuit fut mauvaise. La pluie s’en mêla. Le jour sembla long à reparaître. On se remit en marche. Le major ne trouva pas l’occasion de tirer un seul coup de fusil. Cette funeste région, c’était plus que le désert, puisque les animaux mêmes ne la fréquentaient pas. Heureusement, Robert découvrit un nid d’outardes, et, dans ce nid, une douzaine de gros œufs qu’Olbinett fit cuire sous la cendre chaude. Cela fit, avec quelques plants de pourpier qui croissaient au fond d’un ravin, tout le déjeuner du 23. La route devint alors extrêmement difficile. Les plaines sablonneuses étaient hérissées de «spinifex», une herbe épineuse qui porte à Melbourne le nom de «porc-épic». Elle mettait les vêtements en lambeaux et les jambes en sang. Les courageuses femmes ne se plaignaient pas, cependant; elles allaient vaillamment, donnant l’exemple, encourageant l’un et l’autre d’un mot ou d’un regard. On s’arrêta, le soir, au pied du mont Bulla-Bulla, sur les bords du creek de Jungalla. Le souper eût été maigre, si Mac Nabbs n’eût enfin tué un gros rat, le «mus conditor», qui jouit d’une excellente réputation au point de vue alimentaire. Olbinett le fit rôtir, et il eût paru au-dessus de sa renommée, si sa taille avait égalé celle d’un mouton. Il fallut s’en contenter, cependant. On le rongea jusqu’aux os. Le 23, les voyageurs fatigués, mais toujours énergiques, se remirent en route. Après avoir contourné la base de la montagne, ils traversèrent de longues prairies dont l’herbe semblait faite de fanons de baleine. C’était un enchevêtrement de dards, un fouillis de baïonnettes aiguës, où le chemin dut être frayé tantôt par la hache, tantôt par le feu. Ce matin-là, il ne fut pas question de déjeuner. Rien d’aride comme cette région semée de débris de quartz. Non seulement la faim, mais aussi la soif se fit cruellement sentir. Une atmosphère brûlante en redoublait les cruelles atteintes. Glenarvan et les siens ne faisaient pas un demi-mille par heure. Si cette privation d’eau et d’aliments se prolongeait jusqu’au soir, ils tomberaient sur cette route pour ne plus se 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000