chariot, et les voyageurs s’étendirent sous la tente, pendant
que les éclats de rire de Paganel se mêlaient encore au chant doux
et bas des pies sauvages.
Mais le lendemain, quand, à six heures, un rayon de soleil
réveilla les dormeurs, ils cherchèrent en vain l’enfant
australien. Toliné avait disparu.
Voulait-il gagner sans retard les contrées du Lachlan? S’était-il
blessé des rires de Paganel?
On ne savait.
Mais, lorsque lady Helena s’éveilla, elle trouva sur sa poitrine
un frais bouquet de sensitives à feuilles simples, et Paganel,
dans la poche de sa veste, «-la géographie-» de Samuel Richardson.
Chapitre XIV
-Les mines du mont Alexandre-
En 1814, sir Roderick Impey Murchison, actuellement président de
la société royale géographique de Londres, trouva, par l’étude de
leur conformation, des rapports d’identité remarquables entre la
chaîne de l’Oural et la chaîne qui s’étend du nord au sud, non
loin de la côte méridionale de l’Australie.
Or, l’Oural étant une chaîne aurifère, le savant géologue se
demanda si le précieux métal ne se rencontrerait pas dans la
cordillère australienne. Il ne se trompait pas.
En effet, deux ans plus tard, quelques échantillons d’or lui
furent envoyés de la Nouvelle Galles du sud, et il décida
l’émigration d’un grand nombre d’ouvriers du Cornouaille vers les
régions aurifères de la Nouvelle Hollande.
C’était M Francis Dutton qui avait trouvé les premières pépites de
l’Australie du sud. C’étaient MM Forbes et Smyth qui avaient
découvert les premiers placers de la Nouvelle Galles.
Le premier élan donné, les mineurs affluèrent de tous les points
du globe, anglais, américains, italiens, français, allemands,
chinois. Cependant, ce ne fut que le 3 avril 1851 que M Hargraves
reconnut des gîtes d’or très riches, et proposa au gouverneur de
la colonie de Sydney, sir Ch. Fitz-Roy, de lui en révéler
l’emplacement pour la modique somme de cinq cents livres sterling.
Son offre ne fut pas acceptée, mais le bruit de la découverte
s’était répandu. Les chercheurs se dirigèrent vers le Summerhill
et le Leni’s Pond. La ville d’Ophir fut fondée, et, par la
richesse des exploitations, elle se montra bientôt digne de son
nom biblique.
Jusqu’alors il n’était pas question de la province de Victoria,
qui devait cependant l’emporter par l’opulence de ses gîtes.
En effet, quelques mois plus tard, au mois d’août 1851, les
premières pépites de la province furent déterrées, et bientôt
quatre districts se virent largement exploités. Ces quatre
districts étaient ceux de Ballarat, de l’Ovens, de Bendigo et du
mont Alexandre, tous très riches; mais, sur la rivière d’Ovens,
l’abondance des eaux rendait le travail pénible; à Ballarat, une
répartition inégale de l’or déjouait souvent les calculs des
exploitants; à Bendigo, le sol ne se prêtait pas aux exigences du
travailleur. Au mont Alexandre, toutes les conditions de succès se
trouvèrent réunies sur un sol régulier, et ce précieux métal,
valant jusqu’à quatorze cent quarante et un francs la livre,
atteignit le taux le plus élevé de tous les marchés du monde.
C’était précisément à ce lieu si fécond en ruines funestes et en
fortunes inespérées que la route du trente-septième parallèle
conduisait les chercheurs du capitaine Harry Grant.
Après avoir marché pendant toute la journée du 31 décembre sur un
terrain très accidenté qui fatigua les chevaux et les bœufs, ils
aperçurent les cimes arrondies du mont Alexandre. Le campement fut
établi dans une gorge étroite de cette petite chaîne, et les
animaux allèrent, les entraves aux pieds, chercher leur nourriture
entre les blocs de quartz qui parsemaient le sol. Ce n’était pas
encore la région des placers exploités. Le lendemain seulement,
premier jour de l’année 1866, le chariot creusa son ornière dans
les routes de cette opulente contrée.
Jacques Paganel et ses compagnons furent ravis de voir en passant
ce mont célèbre, appelé Geboor dans la langue australienne. Là, se
précipita toute la horde des aventuriers, les voleurs et les
honnêtes gens, ceux qui font pendre et ceux qui se font pendre.
Aux premiers bruits de la grande découverte, en cette année dorée
de 1851, les villes, les champs, les navires, furent abandonnés
des habitants, des squatters et des marins.
La fièvre de l’or devint épidémique, contagieuse comme la peste,
et combien en moururent, qui croyaient déjà tenir la fortune! La
prodigue nature avait, disait-on, semé des millions sur plus de
vingt-cinq degrés de latitude dans cette merveilleuse Australie.
C’était l’heure de la récolte, et ces nouveaux moissonneurs
couraient à la moisson. Le métier du «digger», du bêcheur, primait
tous les autres, et, s’il est vrai que beaucoup succombèrent à la
tâche, brisés par les fatigues, quelques-uns, cependant,
s’enrichirent d’un seul coup de pioche. On taisait les ruines, on
ébruitait les fortunes. Ces coups du sort trouvaient un écho dans
les cinq parties du monde. Bientôt des flots d’ambitieux de toutes
castes refluèrent sur les rivages de l’Australie, et, pendant les
quatre derniers mois de l’année 1852, Melbourne, seule, reçut
cinquante-quatre mille émigrants, une armée, mais une armée sans
chef, sans discipline, une armée au lendemain d’une victoire qui
n’était pas encore remportée, en un mot, cinquante-quatre mille
pillards de la plus malfaisante espèce.
Pendant ces premières années d’ivresse folle, ce fut un
inexprimable désordre. Cependant, les anglais, avec leur énergie
accoutumée, se rendirent maîtres de la situation. Les policemen et
les gendarmes indigènes abandonnèrent le parti des voleurs pour
celui des honnêtes gens. Il y eut revirement. Aussi Glenarvan ne
devait-il rien retrouver des scènes violentes de 1852. Treize ans
s’étaient écoulés depuis cette époque, et maintenant
l’exploitation des terrains aurifères se faisait avec méthode,
suivant les règles d’une sévère organisation.
D’ailleurs, les placers s’épuisaient déjà. À force de les
fouiller, on en trouvait le fond. Et comment n’eût-on pas tari ces
trésors accumulés par la nature, puisque, de 1852 à 1858, les
mineurs ont arraché au sol de Victoria soixante-trois millions
cent sept mille quatre cent soixante-dix-huit livres sterling? Les
émigrants ont donc diminué dans une proportion notable, et ils se
sont jetés sur des contrées vierges encore. Aussi, les «gold
fields», les champs d’or, nouvellement découverts à Otago et à
Marlborough dans la Nouvelle Zélande, sont-ils actuellement percés
à jour par des milliers de termites à deux pieds sans plumes.
Vers onze heures, on arriva au centre des exploitations. Là,
s’élevait une véritable ville, avec usines, maison de banque,
église, caserne, cottage et bureaux de journal. Les hôtels, les
fermes, les villas, n’y manquaient point. Il y avait même un
théâtre à dix shillings la place, et très suivi. On jouait avec un
grand succès une pièce du cru intitulée -Francis Obadiag, ou
l’heureux digger-. Le héros, au dénouement, donnait le dernier
coup de pioche du désespoir, et trouvait un «nugget» d’un poids
invraisemblable.
Glenarvan, curieux de visiter cette vaste exploitation du mont
Alexandre, laissa le chariot marcher en avant sous la conduite
d’Ayrton et de Mulrady. Il devait le rejoindre quelques heures
plus tard. Paganel fut enchanté de cette détermination, et suivant
son habitude, il se fit le guide et le -cicerone- de la petite
troupe.
D’après son conseil, on se dirigea vers la banque. Les rues
étaient larges, macadamisées et arrosées soigneusement.
De gigantesques affiches des -golden company (limited)-, des
-digger’s general office-, des -nugget’s union-, sollicitaient le
regard.
L’association des bras et des capitaux s’était substituée à
l’action isolée du mineur. Partout on entendait fonctionner les
machines qui lavaient les sables et pulvérisaient le quartz
précieux.
Au delà des habitations s’étendaient les placers, c’est-à-dire de
vastes étendues de terrains livrés à l’exploitation. Là piochaient
les mineurs engagés pour le compte des compagnies et fortement
rétribués par elles.
L’œil n’aurait pu compter ces trous qui criblaient le sol. Le fer
des bêches étincelait au soleil et jetait une incessante
irradiation d’éclairs. Il y avait parmi ces travailleurs des types
de toutes nations. Ils ne se querellaient point, et ils
accomplissaient silencieusement leur tâche, en gens salariés.
«Il ne faudrait pas croire, cependant, dit Paganel, qu’il n’y a
plus sur le sol australien un de ces fiévreux chercheurs qui
viennent tenter la fortune au jeu des mines. Je sais bien que la
plupart louent leurs bras aux compagnies, et il le faut, puisque
les terrains aurifères sont tous vendus ou affermés par le
gouvernement. Mais à celui qui n’a rien, qui ne peut ni louer ni
acheter, il reste encore une chance de s’enrichir.
--Laquelle? demanda lady Helena.
--La chance d’exercer le «jumping», répondit Paganel. Ainsi, nous
autres, qui n’avons aucun droit sur ces placers, nous pourrions
cependant, --avec beaucoup de bonheur, s’entend, --faire
fortune.
--Mais comment? demanda le major.
--Par le jumping, ainsi que j’ai eu l’honneur de vous le dire.
--Qu’est-ce que le jumping? redemanda le major.
--C’est une convention admise entre les mineurs, qui amène
souvent des violences et des désordres, mais que les autorités
n’ont jamais pu abolir.
--Allez donc, Paganel, dit Mac Nabbs, vous nous mettez l’eau à la
bouche.
--Eh bien, il est admis que toute terre du centre d’exploitation
à laquelle on n’a pas travaillé pendant vingt-quatre heures, les
grandes fêtes exceptées, tombe dans le domaine public. Quiconque
s’en empare peut la creuser et s’enrichir, si le ciel lui vient en
aide. Ainsi, Robert, mon garçon, tâche de découvrir un de ces
trous délaissés, et il est à toi!
--Monsieur Paganel, dit Mary Grant, ne donnez pas à mon frère de
semblables idées.
--Je plaisante, ma chère miss, répondit Paganel, et Robert le
sait bien. Lui, mineur! Jamais! Creuser la terre, la retourner, la
cultiver, puis l’ensemencer et lui demander toute une moisson pour
ses peines, bon. Mais la fouiller à la façon des taupes, en
aveugle comme elles, pour lui arracher un peu d’or, c’est un
triste métier, et il faut être abandonné de Dieu et des hommes
pour le faire!»
Après avoir visité le principal emplacement des mines et foulé un
terrain de transport, composé en grande partie de quartz, de
schiste argileux et de sable provenant de la désagrégation des
roches, les voyageurs arrivèrent à la banque.
C’était un vaste édifice, portant à son faîte le pavillon
national. Lord Glenarvan fut reçu par l’inspecteur général, qui
fit les honneurs de son établissement.
C’est là que les compagnies déposent contre un reçu l’or arraché
aux entrailles du sol. Il y avait loin du temps où le mineur des
premiers jours était exploité par les marchands de la colonie.
Ceux-ci lui payaient aux placers cinquante-trois shillings l’once
qu’ils revendaient soixante-cinq à Melbourne! Le marchand, il est
vrai, courait les risques du transport, et comme les spéculateurs
de grande route pullulaient, l’escorte n’arrivait pas toujours à
destination.
De curieux échantillons d’or furent montrés aux visiteurs, et
l’inspecteur leur donna d’intéressants détails sur les divers
modes d’exploitation de ce métal.
On le rencontre généralement sous deux formes, l’or roulé et l’or
désagrégé. Il se trouve à l’état de minerai, mélangé avec les
terres d’alluvion, ou renfermé dans sa gangue de quartz. Aussi,
pour l’extraire, procède-t-on suivant la nature du terrain, par
les fouilles de surface ou les fouilles de profondeur.
Quand c’est de l’or roulé, il gît au fond des torrents, des
vallées et des ravins, étagé suivant sa grosseur, les grains
d’abord, puis les lamelles, et enfin les paillettes.
Si c’est au contraire de l’or désagrégé, dont la gangue a été
décomposée par l’action de l’air, il est concentré sur place,
réuni en tas, et forme ce que les mineurs appellent des
«pochettes». Il y a de ces pochettes qui renferment une fortune.
Au mont Alexandre, l’or se recueille plus spécialement dans les
couches argileuses et dans l’interstice des roches ardoisiennes.
Là, sont les nids à pépites; là, le mineur heureux a souvent mis
la main sur le gros lot des placers.
Les visiteurs, après avoir examiné les divers spécimens d’or,
parcoururent le musée minéralogique de la banque. Ils virent,
étiquetés et classés, tous les produits dont est formé le sol
australien. L’or ne fait pas sa seule richesse, et il peut passer
à juste titre pour un vaste écrin où la nature renferme ses bijoux
précieux. Sous les vitrines étincelaient la topaze blanche, rivale
des topazes brésiliennes, le grenat almadin, l’épidote, sorte de
silicate d’un beau vert, le rubis balais, représenté par des
spinelles écarlates et par une variété rose de la plus grande
beauté, des saphirs bleu clair et bleu foncé, tels que le
corindon, et aussi recherchés que celui du Malabar ou du Tibet,
des rutiles brillants, et enfin un petit cristal de diamant qui
fut trouvé sur les bords du Turon. Rien ne manquait à cette
resplendissante collection de pierres fines, et il ne fallait pas
aller chercher loin l’or nécessaire à les enchâsser. À moins de
les vouloir toutes montées, on ne pouvait en demander davantage.
Glenarvan prit congé de l’inspecteur de la banque, après l’avoir
remercié de sa complaisance, dont il avait largement usé. Puis, la
visite des placers fut reprise.
Paganel, si détaché qu’il fût des biens de ce monde, ne faisait
pas un pas sans fouiller du regard ce sol. C’était plus fort que
lui, et les plaisanteries de ses compagnons n’y pouvaient rien.
À chaque instant, il se baissait, ramassait un caillou, un morceau
de gangue, des débris de quartz; il les examinait avec attention
et les rejetait bientôt avec mépris. Ce manège dura pendant toute
la promenade.
«Ah çà! Paganel, lui demanda le major, est-ce que vous avez perdu
quelque chose?
--Sans doute, répondit Paganel, on a toujours perdu ce qu’on n’a
pas trouvé, dans ce pays d’or et de pierres précieuses. Je ne sais
pas pourquoi j’aimerais à emporter une pépite pesant quelques
onces, ou même une vingtaine de livres, pas davantage.
--Et qu’en feriez-vous, mon digne ami? dit Glenarvan.
--Oh! je ne serais pas embarrassé, répondit Paganel. J’en ferais
hommage à mon pays! Je la déposerais à la banque de France...
--Qui l’accepterait?
--Sans doute, sous la forme d’obligations de chemins de fer!»
On félicita Paganel sur la façon dont il entendait offrir sa
pépite «à son pays», et lady Helena lui souhaita de trouver le
plus gros -nugget- du monde.
Tout en plaisantant, les voyageurs parcoururent la plus grande
partie des terrains exploités. Partout le travail se faisait
régulièrement, mécaniquement, mais sans animation.
Après deux heures de promenade, Paganel avisa une auberge fort
décente, où il proposa de s’asseoir en attendant l’heure de
rejoindre le chariot. Lady Helena y consentit, et comme
l’auberge ne va pas sans rafraîchissements, Paganel demanda à
l’aubergiste de servir quelque boisson du pays.
On apporta un «nobler» pour chaque personne. Or, le -nobler-,
c’est tout bonnement le grog, mais le grog retourné. Au lieu de
mettre un petit verre d’eau-de-vie dans un grand verre d’eau, on
met un petit verre d’eau dans un grand verre d’eau-de-vie, on
sucre et l’on boit. C’était un peu trop australien, et, au grand
étonnement de l’aubergiste, le -nobler-, rafraîchi d’une grande
carafe d’eau, redevint le grog britannique.
Puis, on causa mine et mineurs. C’était le cas ou jamais.
Paganel, très satisfait de ce qu’il venait de voir, avoua
cependant que ce devait être plus curieux autrefois, pendant les
premières années d’exploitation du mont Alexandre.
«La terre, dit-il, était alors criblée de trous et envahie par des
légions de fourmis travailleuses, et quelles fourmis! Tous les
émigrants en avaient l’ardeur, mais non la prévoyance! L’or s’en
allait en folies. On le buvait, on le jouait, et cette auberge où
nous sommes était un «enfer», comme on disait alors. Les coups de
dés amenaient les coups de couteau. La police n’y pouvait rien, et
maintes fois le gouverneur de la colonie fut obligé de marcher
avec des troupes régulières contre les mineurs révoltés.
Cependant, il parvint à les mettre à la raison, il imposa un droit
de patente à chaque exploitant, il le fit percevoir non sans
peine, et, en somme, les désordres furent ici moins grands qu’en
Californie.
--Ce métier de mineur, demanda lady Helena, tout individu peut
donc l’exercer?
--Oui, madame. Il n’est pas nécessaire d’être bachelier pour
cela. De bons bras suffisent. Les aventuriers, chassés par la
misère, arrivaient aux mines sans argent pour la plupart, les
riches avec une pioche, les pauvres avec un couteau, et tous
apportaient dans ce travail une rage qu’ils n’eussent pas mise à
un métier d’honnête homme. C’était un singulier aspect que celui
de ces terrains aurifères! Le sol était couvert de tentes, de
prélarts, de cahutes, de baraques en terre, en planche, en
feuillage. Au milieu, dominait la marquise du gouvernement, ornée
du pavillon britannique, les tentes en coutil bleu de ses agents,
et les établissements des changeurs, des marchands d’or, des
trafiquants, qui spéculaient sur cet ensemble de richesse et de
pauvreté. Ceux-là se sont enrichis à coup sûr. Il fallait voir ces
-diggers- à longue barbe et en chemise de laine rouge, vivant dans
l’eau et la boue. L’air était rempli du bruit continu des pioches,
et d’émanations fétides provenant des carcasses d’animaux qui
pourrissaient sur le sol. Une poussière étouffante enveloppait
comme un nuage ces malheureux qui fournissaient à la mortalité une
moyenne excessive, et certainement, dans un pays moins salubre,
cette population eût été décimée par le typhus. Et encore, si tous
ces aventuriers avaient réussi! Mais tant de misère n’était pas
compensée, et, à bien compter, on verrait que, pour un mineur qui
s’est enrichi, cent, deux cent mille peut-être, sont morts pauvres
et désespérés.
--Pourriez-vous nous dire, Paganel, demanda Glenarvan, comment on
procédait à l’extraction de l’or?
--Rien n’était plus simple, répondit Paganel. Les premiers
mineurs faisaient le métier d’orpailleurs, tel qu’il est encore
pratiqué dans quelques parties des Cévennes, en France.
Aujourd’hui les compagnies procèdent autrement; elles remontent à
la source même, au filon qui produit les lamelles, les paillettes
et les pépites. Mais les orpailleurs se contentaient de laver les
sables aurifères, voilà tout. Ils creusaient le sol, ils
recueillaient les couches de terre qui leur semblaient
productives, et ils les traitaient par l’eau pour en séparer le
minerai précieux. Ce lavage s’opérait au moyen d’un instrument
d’origine américaine, appelé «craddle» ou berceau. C’était une
boîte longue de cinq à six pieds, une sorte de bière ouverte et
divisée en deux compartiments. Le premier était muni d’un crible
grossier, superposé à d’autres cribles à mailles plus serrées; le
second était rétréci à sa partie inférieure. On mettait le sable
sur le crible à une extrémité, on y versait de l’eau, et de la
main on agitait, ou plutôt on berçait l’instrument. Les pierres
restaient dans le premier crible, le minerai et le sable fin dans
les autres, suivant leur grosseur, et la terre délayée s’en allait
avec l’eau par l’extrémité inférieure. Voilà quelle était la
machine généralement usitée.
--Mais encore fallait-il l’avoir, dit John Mangles.
--On l’achetait aux mineurs enrichis ou ruinés, suivant le cas,
répondit Paganel, ou l’on s’en passait.
--Et comment la remplaçait-on? demanda Mary Grant.
--Par un plat, ma chère Mary, un simple plat de fer; on vannait
la terre comme on vanne le blé; seulement, au lieu de grains de
froment, on recueillait quelquefois des grains d’or. Pendant la
première année plus d’un mineur a fait fortune sans autres frais.
Voyez-vous, mes amis, c’était le bon temps, bien que les bottes
valussent cent cinquante francs la paire, et qu’on payât dix
shillings un verre de limonade! Les premiers arrivés ont toujours
raison. L’or était partout, en abondance, à la surface du sol; les
ruisseaux coulaient sur un lit de métal; on en trouvait jusque
dans les rues de Melbourne; on macadamisait avec de la poudre
d’or.
Aussi, du 26 janvier au 24 février 1852, le précieux métal
transporté du mont Alexandre à Melbourne sous l’escorte du
gouvernement s’est élevé à huit millions deux cent trente-huit
mille sept cent cinquante francs. Cela fait une moyenne de cent
soixante-quatre mille sept cent vingt-cinq francs par jour.
--À peu près la liste civile de l’empereur de Russie, dit
Glenarvan.
--Pauvre homme! répliqua le major.
--Cite-t-on des coups de fortune subits? demanda lady Helena.
--Quelques-uns, madame.
--Et vous les connaissez? dit Glenarvan.
--Parbleu! répondit Paganel. En 1852 dans le district de
Ballarat, on trouva un -nugget- qui pesait cinq cent soixante-treize
onces, un autre dans le Gippsland de sept cent quatre-vingt-deux onces,
et, en 1861, un lingot de huit cent trente-quatre onces.
Enfin, toujours à Ballarat, un mineur découvrit un -nugget- pesant
soixante-cinq kilogrammes, ce qui, à dix-sept cent vingt-deux
francs la livre, fait deux cent vingt-trois mille huit cent
soixante francs! Un coup de pioche qui rapporte onze mille francs
de rente, c’est un beau coup de pioche!
--Dans quelle proportion s’est accrue la production de l’or
depuis la découverte de ces mines? demanda John Mangles.
--Dans une proportion énorme, mon cher John. Cette production
n’était que de quarante-sept millions par an au commencement du
siècle, et actuellement, en y comprenant le produit des mines
d’Europe, d’Asie et d’Amérique, on l’évalue à neuf cents millions,
autant dire un milliard.
--Ainsi, Monsieur Paganel, dit le jeune Robert, à l’endroit même
où nous sommes, sous nos pieds, il y a peut-être beaucoup d’or?
--Oui, mon garçon, des millions! Nous marchons dessus, c’est que
nous le méprisons!
--C’est donc un pays privilégié que l’Australie?
--Non, Robert, répondit le géographe. Les pays aurifères ne sont
point privilégiés. Ils n’enfantent que des populations fainéantes,
et jamais les races fortes et laborieuses. Vois le Brésil, le
Mexique, la Californie, l’Australie! Où en sont-ils au dix-neuvième
siècle? Le pays par excellence, mon garçon, ce n’est pas
le pays de l’or, c’est le pays du fer!»
Chapitre XV
-«Australian and New Zealand gazette»-
Le 2 janvier, au soleil levant, les voyageurs franchirent la
limite des régions aurifères et les frontières du comté de Talbot.
Le pied de leurs chevaux frappait alors les poudreux sentiers du
comté de Dalhousie. Quelques heures après, ils passaient à gué la
Colban et la Campaspe rivers par 144°35’ et 144°45’ de longitude.
La moitié du voyage était accomplie. Encore quinze jours d’une
traversée aussi heureuse, et la petite troupe atteindrait les
rivages de la baie Twofold.
Du reste, tout le monde était bien portant. Les promesses de
Paganel, relativement à cet hygiénique climat, se réalisaient. Peu
ou point d’humidité, et une chaleur très supportable. Les chevaux
et les bœufs ne s’en plaignaient point. Les hommes, pas
davantage.
Une seule modification avait été apportée à l’ordre de marche
depuis Camden-Bridge. La criminelle catastrophe du railway,
lorsqu’elle fut connue d’Ayrton, l’engagea à prendre quelques
précautions, jusque-là fort inutiles. Les chasseurs durent ne
point perdre le chariot de vue. Pendant les heures de campement,
l’un d’eux fut toujours de garde.
Matin et soir, les amorces des armes furent renouvelées. Il était
certain qu’une bande de malfaiteurs battait la campagne, et,
quoique rien ne fît naître des craintes immédiates, il fallait
être prêt à tout événement.
Inutile d’ajouter que ces précautions furent prises à l’insu de
lady Helena et de Mary Grant, que Glenarvan ne voulait pas
effrayer.
Au fond, on avait raison d’agir ainsi. Une imprudence, une
négligence même pouvait coûter cher.
Glenarvan, d’ailleurs, n’était pas seul à se préoccuper de cet
état de choses. Dans les bourgs isolés, dans les stations, les
habitants et les squatters se précautionnaient contre toute
attaque ou surprise. Les maisons se fermaient à la nuit tombante.
Les chiens, lâchés dans les palissades, aboyaient à la moindre
approche. Pas de berger rassemblant à cheval ses nombreux
troupeaux pour la rentrée du soir, qui ne portât une carabine
suspendue à l’arçon de sa selle. La nouvelle du crime commis au
pont de Camden motivait cet excès de précaution, et maint colon se
verrouillait avec soin au crépuscule, qui jusqu’alors dormait
fenêtres et portes ouvertes.
L’administration de la province elle-même fit preuve de zèle et de
prudence. Des détachements de gendarmes indigènes furent envoyés
dans les campagnes. On assura plus spécialement le service des
dépêches. Jusqu’à ce moment, le -mail-coach- courait les grands
chemins sans escorte. Or, ce jour-là, précisément à l’instant où
la troupe de Glenarvan traversait la route de Kilmore à Heathcote,
la malle passa de toute la vitesse de ses chevaux en soulevant un
tourbillon de poussière. Mais si vite qu’elle eût disparu,
Glenarvan avait vu reluire les carabines des policemen qui
galopaient à ses portières. On se serait cru reporté à cette
époque funeste où la découverte des premiers placers jetait sur le
continent australien l’écume des populations européennes.
Un mille après avoir traversé la route de Kilmore, le chariot
s’enfonça sous un massif d’arbres géants, et, pour la première
fois depuis le cap Bernouilli, les voyageurs pénétrèrent dans une
de ces forêts qui couvrent une superficie de plusieurs degrés.
Ce fut un cri d’admiration à la vue des eucalyptus hauts de deux
cents pieds, dont l’écorce fongueuse mesurait jusqu’à cinq pouces
d’épaisseur. Les troncs, de vingt pieds de tour, sillonnés par les
baves d’une résine odorante, s’élevaient à cent cinquante pieds
au-dessus du sol.
Pas une branche, pas un rameau, pas une pousse capricieuse, pas un
nœud même n’altérait leur profil.
Ils ne seraient pas sortis plus lisses de la main du tourneur.
C’étaient autant de colonnes exactement calibrées qui se
comptaient par centaines. Elles s’épanouissaient à une excessive
hauteur en chapiteaux de branches contournées et garnies à leur
extrémité de feuilles alternes; à l’aisselle de ces feuilles
pendaient des fleurs solitaires dont le calice figurait une urne
renversée.
Sous ce plafond toujours vert, l’air circulait librement; une
incessante ventilation buvait l’humidité du sol; les chevaux, les
troupeaux de bœufs, les chariots pouvaient passer à l’aise
entre ces arbres largement espacés et aménagés comme les jalons
d’un taillis en coupe. Ce n’était là ni le bois à bouquets pressés
et obstrués de ronces, ni la forêt vierge barricadée de troncs
abattus et tendue de lianes inextricables, où, seuls, le fer et le
feu peuvent frayer la route aux pionniers. Un tapis d’herbe au
pied des arbres, une nappe de verdure à leur sommet, de longues
perspectives de piliers hardis, peu d’ombre, peu de fraîcheur en
somme, une clarté spéciale et semblable aux lueurs qui filtrent à
travers un mince tissu, des reflets réguliers, des miroitements
nets sur le sol, tout cet ensemble constituait un spectacle
bizarre et riche en effets neufs. La forêt du continent océanien
ne rappelle en aucune façon les forêts du nouveau monde, et
l’eucalyptus, le «tara» des aborigènes, rangé dans cette famille
des myrtes dont les différentes espèces peuvent à peine
s’énumérer, est l’arbre par excellence de la flore australienne.
Si l’ombre n’est pas épaisse ni l’obscurité profonde sous ces
dômes de verdure, cela tient à ce que les arbres présentent une
anomalie curieuse dans la disposition de leurs feuilles. Aucune
n’offre sa face au soleil, mais bien sa tranche acérée. L’œil
n’aperçoit que des profils dans ce singulier feuillage. Aussi, les
rayons du soleil glissent-ils jusqu’à terre, comme s’ils passaient
entre les lames relevées d’une persienne.
Chacun fit cette remarque et parut surpris. Pourquoi cette
disposition particulière? Cette question s’adressait naturellement
à Paganel. Il répondit en homme que rien n’embarrasse.
«Ce qui m’étonne ici, dit-il, ce n’est pas la bizarrerie de la
nature; la nature sait ce qu’elle fait, mais les botanistes ne
savent pas toujours ce qu’ils disent. La nature ne s’est pas
trompée en donnant à ces arbres ce feuillage spécial, mais les
hommes se sont fourvoyés en les appelant des «eucalyptus.»
--Que veut dire ce mot? demanda Mary Grant.
--Il vient de εὖ καλύπτω, et signifie -je couvre bien-. On a eu soin
de commettre l’erreur en grec afin qu’elle fût moins sensible,
mais il est évident que l’eucalyptus couvre mal.
--Accordé, mon cher Paganel, répondit Glenarvan, et maintenant,
apprenez-nous pourquoi les feuilles poussent ainsi.
--Par une raison purement physique, mes amis, répondit Paganel,
et que vous comprendrez sans peine. Dans cette contrée où l’air
est sec, où les pluies sont rares, où le sol est desséché, les
arbres n’ont besoin ni de vent ni de soleil. L’humidité manquant,
la sève manque aussi. De là ces feuilles étroites qui cherchent à
se défendre elles-mêmes contre le jour et à se préserver d’une
trop grande évaporation. Voilà pourquoi elles se présentent de
profil et non de face à l’action des rayons solaires. Il n’y a
rien de plus intelligent qu’une feuille.
--Et rien de plus égoïste! répliqua le major. Celles-ci n’ont
songé qu’à elles, et pas du tout aux voyageurs.»
Chacun fut un peu de l’avis de Mac Nabbs, moins Paganel, qui, tout
en s’essuyant le front, se félicitait de marcher sous des arbres
sans ombre.
Cependant, cette disposition du feuillage était regrettable; la
traversée de ces forêts est souvent très longue, et pénible par
conséquent, puisque rien ne protège le voyageur contre les ardeurs
du jour.
Pendant toute la journée, le chariot roula sous ces
interminables travées d’eucalyptus. On ne rencontra ni un
quadrupède, ni un indigène. Quelques kakatoès habitaient les cimes
de la forêt; mais, à cette hauteur, on les distinguait à peine, et
leur babillage se changeait en imperceptible murmure.
Parfois, un essaim de perruches traversait une allée lointaine et
l’animait d’un rapide rayon multicolore.
Mais, en somme, un profond silence régnait dans ce vaste temple de
verdure, et le pas des chevaux, quelques mots échangés dans une
conversation décousue, les roues du chariot qui grinçaient, et,
de temps en temps, un cri d’Ayrton excitant son indolent attelage,
troublaient seuls ces immenses solitudes.
Le soir venu, on campa au pied d’eucalyptus qui portaient la
marque d’un feu assez récent. Ils formaient comme de hautes
cheminées d’usines, car la flamme les avait creusés intérieurement
dans toute leur longueur. Avec le seul revêtement d’écorce qui
leur restait, ils ne s’en portaient pas plus mal.
Cependant, cette fâcheuse habitude des squatters ou des indigènes
finira par détruire ces magnifiques arbres, et ils disparaîtront
comme ces cèdres du Liban, vieux de quatre siècles, que brûle la
flamme maladroite des campements. Olbinett, suivant le conseil de
Paganel, alluma le feu du souper dans un de ces troncs tubulaires;
il obtint aussitôt un tirage considérable, et la fumée alla se
perdre dans le massif assombri du feuillage. On prit les
précautions voulues pour la nuit, et Ayrton, Mulrady, Wilson, John
Mangles, se relayant tour à tour, veillèrent jusqu’au lever du
soleil.
Pendant toute la journée du 3 janvier l’interminable forêt
multiplia ses longues avenues symétriques.
C’était à croire qu’elle ne finirait pas. Cependant, vers le soir,
les rangs des arbres s’éclaircirent, et à quelques milles, dans
une petite plaine, apparut une agglomération de maisons
régulières.
«Seymour! s’écria Paganel. Voilà la dernière ville que nous devons
rencontrer avant de quitter la province de Victoria.
--Est-elle importante? demanda lady Helena.
--Madame, répondit Paganel, c’est une simple paroisse qui est en
train de devenir une municipalité.
--Y trouverons-nous un hôtel convenable? dit Glenarvan.
--Je l’espère, répondit le géographe.
--Eh bien, entrons dans la ville, car nos vaillantes voyageuses
ne seront pas fâchées, j’imagine, de s’y reposer une nuit.
--Mon cher Edward, répondit lady Helena, Mary et moi nous
acceptons, mais à la condition que cela ne causera ni un
dérangement, ni un retard.
--Aucunement, répondit lord Glenarvan; notre attelage est
fatigué; d’ailleurs, demain, nous repartirons à la pointe du
jour.»
Il était alors neuf heures. La lune s’approchait de l’horizon et
ne jetait plus que des rayons obliques, noyés dans la brume.
L’obscurité se faisait peu à peu. Toute la troupe pénétra dans les
larges rues de Seymour sous la direction de Paganel, qui semblait
toujours parfaitement connaître ce qu’il n’avait jamais vu. Mais
son instinct le guidait, et il arriva droit à Campbell’s north
british hôtel.
Chevaux et bœufs furent menés à l’écurie, le chariot remisé, et
les voyageurs conduits à des chambres assez confortables. À dix
heures, les convives prenaient place à une table, sur laquelle
Olbinett avait jeté le coup d’œil du maître. Paganel venait de
courir la ville en compagnie de Robert, et il raconta son
impression nocturne d’une très laconique façon. Il n’avait
absolument rien vu.
Cependant, un homme moins distrait eût remarqué certaine agitation
dans les rues de Seymour: des groupes étaient formés çà et là, qui
se grossissaient peu à peu; on causait à la porte des maisons; on
s’interrogeait avec une inquiétude réelle; quelques journaux du
jour étaient lus à haute voix, commentés, discutés. Ces symptômes
ne pouvaient échapper à l’observateur le moins attentif. Cependant
Paganel n’avait rien soupçonné.
Le major, lui, sans aller si loin, sans même sortir de l’hôtel, se
rendit compte des craintes qui préoccupaient justement la petite
ville. Dix minutes de conversation avec le loquace Dickson, le
maître de l’hôtel, et il sut à quoi s’en tenir.
Mais il n’en souffla mot. Seulement, quand le souper fut terminé,
lorsque lady Glenarvan, Mary et Robert Grant eurent regagné leurs
chambres, le major retint ses compagnons et leur dit:
«On connaît les auteurs du crime commis sur le chemin de fer de
Sandhurst.
--Et ils sont arrêtés? demanda vivement Ayrton.
--Non, répondit Mac Nabbs, sans paraître remarquer l’empressement
du quartier-maître, empressement très justifié, d’ailleurs, dans
cette circonstance.
--Tant pis, ajouta Ayrton.
--Eh bien! demanda Glenarvan, à qui attribue-t-on ce crime?
--Lisez, répondit le major, qui présenta à Glenarvan un numéro de
l’-Australian and New Zealand gazette-, et vous verrez que
l’inspecteur de police ne se trompait pas.»
Glenarvan lut à haute voix le passage suivant:
«Sydney, 2 janvier 1866. --On se rappelle que, dans «la nuit du
29 au 30 décembre dernier, un accident eut lieu à Camden-Bridge, à
cinq milles au delà de la station de Castlemaine, railway de
Melbourne à Sandhurst. L’express de nuit de 11 h 45, lancé à toute
vitesse, est venu se précipiter dans la Lutton-river. Le pont de
Camden était resté ouvert au passage du train.
«Des vols nombreux commis après l’accident, le «cadavre» du garde
retrouvé à un demi-mille de Camden-Bridge, prouvèrent que cette
catastrophe était le résultat d’un crime.
«En effet, d’après l’enquête du coroner, il résulte que ce crime
doit être attribué à la bande de convicts échappés depuis six mois
du pénitentiaire de Perth, Australie occidentale, au moment où ils
allaient être transférés à l’île Norfolk.
«Ces convicts sont au nombre de vingt-neuf; ils sont commandés par
un certain Ben Joyce, malfaiteur de la plus dangereuse espèce,
arrivé depuis quelques mois en Australie, on ne sait par quel
navire, et sur lequel la justice n’a jamais pu mettre la main.
«Les habitants des villes, les colons et squatters des stations
sont invités à se tenir sur leurs gardes, et à faire parvenir au
-surveyor- général tous les renseignements de nature à favoriser
ses recherches.
«J P Mitchell, S G»
Lorsque Glenarvan eut terminé la lecture de cet article, Mac Nabbs
se tourna vers le géographe et lui dit:
«Vous voyez, Paganel, qu’il peut y avoir des convicts en
Australie.
--Des évadés, c’est évident! répondit Paganel, mais des
transportés régulièrement admis, non. Ces gens-là n’ont pas le
droit d’être ici.
--Enfin, ils y sont, reprit Glenarvan; mais je ne suppose pas que
leur présence puisse modifier nos projets et arrêter notre voyage.
Qu’en penses-tu, John?»
John Mangles ne répondit pas immédiatement; il hésitait entre la
douleur que causerait aux deux enfants l’abandon des recherches
commencées et la crainte de compromettre l’expédition.
«Si lady Glenarvan et miss Grant n’étaient pas avec nous, dit-il,
je me préoccuperais fort peu de cette bande de misérables.»
Glenarvan le comprit et ajouta:
«Il va sans dire qu’il ne s’agit pas de renoncer à accomplir notre
tâche; mais peut-être serait-il prudent, à cause de nos compagnes,
de rejoindre le -Duncan- à Melbourne, et d’aller reprendre à l’est
les traces d’Harry Grant. Qu’en pensez-vous, Mac Nabbs?
--Avant de me prononcer, répondit le major, je désirerais
connaître l’opinion d’Ayrton.»
Le quartier-maître, directement interpellé, regarda Glenarvan.
«Je pense, dit-il, que nous sommes à deux cents milles de
Melbourne, et que le danger, s’il existe, est aussi grand sur la
route du sud que sur la route de l’est. Toutes deux sont peu
fréquentées, toutes deux se valent. D’ailleurs, je ne crois pas
qu’une trentaine de malfaiteurs puissent effrayer huit hommes bien
armés et résolus. Donc, sauf meilleur avis, j’irais en avant.
--Bien parlé, Ayrton, répondit Paganel. En continuant, nous
pouvons couper les traces du capitaine Grant. En revenant au sud,
nous les fuyons au contraire. Je pense donc comme vous, et je fais
bon marché de ces échappés de Perth, dont un homme de cœur ne
saurait tenir compte!»
Sur ce, la proposition de ne rien changer au programme du voyage
fut mise aux voix et passa à l’unanimité.
«Une seule observation, -mylord-, dit Ayrton au moment où on
allait se séparer.
--Parlez, Ayrton.
--Ne serait-il pas opportun d’envoyer au -Duncan- l’ordre de
rallier la côte?
--À quoi bon? répondit John Mangles. Lorsque nous serons arrivés
à la baie Twofold, il sera temps d’expédier cet ordre. Si quelque
événement imprévu nous obligeait à gagner Melbourne, nous
pourrions regretter de ne plus y trouver le -Duncan-.
D’ailleurs, ses avaries ne doivent pas encore être réparées. Je
crois donc, par ces divers motifs, qu’il vaut mieux attendre.
--Bien!» répondit Ayrton, qui n’insista pas.
Le lendemain, la petite troupe, armée et prête à tout événement,
quitta Seymour. Une demi-heure après, elle rentrait dans la forêt
d’eucalyptus, qui reparaissait de nouveau vers l’est. Glenarvan
eût préféré voyager en rase campagne. Une plaine est moins propice
aux embûches et guet-apens qu’un bois épais. Mais on n’avait pas
le choix, et le chariot se faufila pendant toute la journée
entre les grands arbres monotones. Le soir, après avoir longé la
frontière septentrionale du comté d’Anglesey, il franchit le
cent quarante-sixième méridien, et l’on campa sur la limite du
district de Murray.
Chapitre XVI
-Où le major soutient que ce sont des singes-
Le lendemain matin, 5 janvier, les voyageurs mettaient le pied sur
le vaste territoire de Murray. Ce district vague et inhabité
s’étend jusqu’à la haute barrière des Alpes australiennes. La
civilisation ne l’a pas encore découpé en comtés distincts. C’est
la portion peu connue et peu fréquentée de la province. Ses forêts
tomberont un jour sous la hache du bushman; ses prairies seront
livrées au troupeau du squatter; mais jusqu’ici c’est le sol
vierge, tel qu’il émergea de l’océan Indien, c’est le désert.
L’ensemble de ces terrains porte un nom significatif sur les
cartes anglaises: «reserve for the blacks», la réserve pour les
noirs. C’est là que les indigènes ont été brutalement repoussés
par les colons. On leur a laissé, dans les plaines éloignées, sous
les bois inaccessibles, quelques places déterminées, où la race
aborigène achèvera peu à peu de s’éteindre. Tout homme blanc,
colon, émigrant, squatter, bushman, peut franchir les limites de
ces réserves. Le noir seul n’en doit jamais sortir.
Paganel, tout en chevauchant, traitait cette grave question des
races indigènes. Il n’y eut qu’un avis à cet égard, c’est que le
système britannique poussait à l’anéantissement des peuplades
conquises, à leur effacement des régions où vivaient leurs
ancêtres. Cette funeste tendance fut partout marquée, et en
Australie plus qu’ailleurs.
Aux premiers temps de la colonie, les déportés, les colons eux-mêmes,
considéraient les noirs comme des animaux sauvages. Ils les
chassaient et les tuaient à coups de fusil. On les massacrait, on
invoquait l’autorité des jurisconsultes pour prouver que
l’australien étant hors la loi naturelle, le meurtre de ces
misérables ne constituait pas un crime. Les journaux de Sydney
proposèrent même un moyen efficace de se débarrasser des tribus du
lac Hunter:
C’était de les empoisonner en masse.
Les anglais, on le voit, au début de leur conquête, appelèrent le
meurtre en aide à la colonisation.
Leurs cruautés furent atroces. Ils se conduisirent en Australie
comme aux Indes, où cinq millions d’indiens ont disparu; comme au
Cap, où une population d’un million de hottentots est tombée à
cent mille. Aussi la population aborigène, décimée par les mauvais
traitements et l’ivrognerie, tend-elle à disparaître du continent
devant une civilisation homicide. Certains gouverneurs, il est
vrai, ont lancé des décrets contre les sanguinaires bushmen!
Ils punissaient de quelques coups de fouet le blanc qui coupait le
nez ou les oreilles à un noir, ou lui enlevait le petit doigt,
«pour s’en faire un bourre-pipe. «vaines menaces! Les meurtres
s’organisèrent sur une vaste échelle et des tribus entières
disparurent. Pour ne citer que l’île de Van-Diemen, qui comptait
cinq cent mille indigènes au commencement du siècle, ses
habitants, en 1863, étaient réduits à sept! Et dernièrement, le
-Mercure- a pu signaler l’arrivée à Hobart-Town du dernier des
tasmaniens.
Ni Glenarvan, ni le major, ni John Mangles, ne contredirent
Paganel. Eussent-ils été anglais, ils n’auraient pas défendu leurs
compatriotes. Les faits étaient patents, incontestables.
«Il y a cinquante ans, ajouta Paganel, nous aurions déjà
rencontré sur notre route mainte tribu de naturels, et jusqu’ici
pas un indigène n’est encore apparu. Dans un siècle, ce continent
sera entièrement dépeuplé de sa race noire.»
En effet, la réserve paraissait être absolument abandonnée. Nulle
trace de campements ni de huttes.
Les plaines et les grands taillis se succédaient, et peu à peu la
contrée prit un aspect sauvage. Il semblait même qu’aucun être
vivant, homme ou bête, ne fréquentait ces régions éloignées, quand
Robert, s’arrêtant devant un bouquet d’eucalyptus, s’écria:
«Un singe! Voilà un singe!»
Et il montrait un grand corps noir qui, se glissant de branche en
branche avec une surprenante agilité, passait d’une cime à
l’autre, comme si quelque appareil membraneux l’eût soutenu dans
l’air. En cet étrange pays, les singes volaient-ils donc comme
certains renards auxquels la nature a donné des ailes de chauve-souris?
Cependant, le chariot s’était arrêté, et chacun suivait des yeux
l’animal qui se perdit peu à peu dans les hauteurs de
l’eucalyptus. Bientôt, on le vit redescendre avec la rapidité de
l’éclair, courir sur le sol avec mille contorsions et gambades,
puis saisir de ses longs bras le tronc lisse d’un énorme gommier.
On se demandait comment il s’élèverait sur cet arbre droit et
glissant qu’il ne pouvait embrasser. Mais le singe, frappant
alternativement le tronc d’une sorte de hache, creusa de petites
entailles, et par ces points d’appui régulièrement espacés, il
atteignit la fourche du gommier. En quelques secondes, il disparut
dans l’épaisseur du feuillage.
«Ah çà, qu’est-ce que c’est que ce singe-là? demanda le major.
--Ce singe-là, répondit Paganel, c’est un australien pur sang!»
Les compagnons du géographe n’avaient pas encore eu le temps de
hausser les épaules, que des cris qu’on pourrait orthographier
ainsi: «coo-eeh! coo-eeh!» retentirent à peu de distance.
Ayrton piqua ses bœufs, et, cent pas plus loin, les voyageurs
arrivaient inopinément à un campement d’indigènes.
Quel triste spectacle! Une dizaine de tentes se dressaient sur le
sol nu. Ces «gunyos», faits avec des bandes d’écorce étagées comme
des tuiles, ne protégeaient que d’un côté leurs misérables
habitants. Ces êtres, dégradés par la misère, étaient repoussants.
Il y en avait là une trentaine, hommes, femmes et enfants, vêtus
de peaux de -kanguroos- déchiquetées comme des haillons. Leur
premier mouvement, à l’approche du chariot, fut de s’enfuir.
Mais quelques mots d’Ayrton prononcés dans un inintelligible
patois parurent les rassurer. Ils revinrent alors, moitié
confiants, moitié craintifs, comme des animaux auxquels on tend
quelque morceau friand.
Ces indigènes, hauts de cinq pieds quatre pouces à cinq pieds sept
pouces, avaient un teint fuligineux, non pas noir, mais couleur de
vieille suie, les cheveux floconneux, les bras longs, l’abdomen
proéminent, le corps velu et couturé par les cicatrices du
tatouage ou par les incisions pratiquées dans les cérémonies
funèbres. Rien d’horrible comme leur figure monstrueuse, leur
bouche énorme, leur nez épaté et écrasé sur les joues, leur
mâchoire inférieure proéminente, armée de dents blanches, mais
proclives. Jamais créatures humaines n’avaient présenté à ce point
le type d’animalité.
«Robert ne se trompait pas, dit le major, ce sont des singes, --
pur sang, si l’on veut, --mais ce sont des singes!
--Mac Nabbs, répondit lady Helena, donneriez-vous donc raison à
ceux qui les chassent comme des bêtes sauvages? Ces pauvres êtres
sont des hommes.
--Des hommes! s’écria Mac Nabbs! Tout au plus des êtres
intermédiaires entre l’homme et l’orang-outang! Et encore, si je
mesurais leur angle facial, je le trouverais aussi fermé que celui
du singe!»
Mac Nabbs avait raison sous ce rapport; l’angle facial de
l’indigène australien est très aigu et sensiblement égal à celui
de l’orang-outang, soit soixante à soixante-deux degrés. Aussi
n’est-ce pas sans raison que M De Rienzi proposa de classer ces
malheureux dans une race à part qu’il nommait les
«pithécomorphes», c’est-à-dire hommes à formes de singes.
Mais lady Helena avait encore plus raison que Mac Nabbs, en tenant
pour des êtres doués d’une âme ces indigènes placés au dernier
degré de l’échelle humaine. Entre la brute et l’australien existe
l’infranchissable abîme qui sépare les genres. Pascal a justement
dit que l’homme n’est brute nulle part.
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