Ils n’ont tenu compte ni des versants orographiques, ni du cours
des rivières, ni des variétés de climats, ni des différences de
races. Ces colonies confinent rectangulairement l’une à l’autre et
s’emboîtent comme les pièces d’une marqueterie. À cette
disposition de lignes droites, d’angles droits, on reconnaît
l’œuvre du géomètre, non l’œuvre du géographe. Seules, les
côtes, avec leurs sinuosités variées, leurs fiords, leurs baies,
leurs caps, leurs estuaires, protestent au nom de la nature par
leur irrégularité charmante.
Cet aspect d’échiquier excitait toujours, et à bon droit, la verve
de Jacques Paganel. Si l’Australie eût été française, très
certainement les géographes français n’auraient pas poussé jusqu’à
ce point la passion de l’équerre et du tire-ligne.
Les colonies de la grande île océanienne sont actuellement au
nombre de six: la Nouvelle Galles du sud, capitale Sydney; le
Queensland, capitale Brisbane; la province de Victoria, capitale
Melbourne; l’Australie méridionale, capitale Adélaïde; l’Australie
occidentale, capitale Perth; et enfin l’Australie
septentrionale, encore sans capitale. Les côtes seules sont
peuplées par les colons. C’est à peine si quelque ville importante
s’est hasardée à deux cents milles dans les terres.
Quant à l’intérieur du continent, c’est-à-dire sur une surface
égale aux deux tiers de l’Europe, il est à peu près inconnu.
Fort heureusement, le trente-septième parallèle ne traverse pas
ces immenses solitudes, ces inaccessibles contrées, qui ont déjà
coûté de nombreuses victimes à la science. Glenarvan n’aurait pu
les affronter.
Il n’avait affaire qu’à la partie méridionale de l’Australie, qui
se décomposait ainsi: une étroite portion de la province
d’Adélaïde, la province de Victoria dans toute sa largeur, et
enfin le sommet du triangle renversé que forme la Nouvelle Galles
du sud.
Or, du cap Bernouilli à la frontière de Victoria, on mesure
soixante-deux milles à peine. C’était deux jours de marche, pas
plus, et Ayrton comptait coucher le lendemain soir à Aspley, la
ville la plus occidentale de la province de Victoria.
Les débuts d’un voyage sont toujours marqués par l’entrain des
cavaliers et des chevaux. À l’animation des premiers, rien à dire,
mais il parut convenable de modérer l’allure des seconds. Qui veut
aller loin doit ménager sa monture. Il fut donc décidé que chaque
journée ne comporterait pas plus de vingt-cinq à trente milles en
moyenne.
D’ailleurs, le pas des chevaux devait se régler sur le pas plus
lent des bœufs, véritables engins mécaniques qui perdent en temps
ce qu’ils gagnent en force. Le chariot, avec ses passagers, ses
approvisionnements, c’était le noyau de la caravane, la forteresse
ambulante. Les cavaliers pouvaient battre l’estrade sur ses
flancs, mais ils ne devaient jamais s’en éloigner.
Ainsi donc, aucun ordre de marche n’étant spécialement adopté,
chacun fut libre de faire à sa guise dans une certaine limite, les
chasseurs de courir la plaine, les gens aimables de converser avec
les habitantes du chariot, les philosophes de philosopher
ensemble. Paganel, qui possédait toutes ces qualités diverses,
devait être partout à la fois.
La traversée de la province d’Adélaïde n’offrit rien
d’intéressant. Une suite de coteaux peu élevés, mais riches en
poussière, une longue étendue de terrains vagues dont l’ensemble
constitue ce qu’on appelle le «bush» dans le pays, quelques
prairies, couvertes par touffes d’un arbuste salé aux feuilles
anguleuses dont la gent ovine se montre fort friande, se
succédèrent pendant plusieurs milles. Çà et là se voyaient
quelques «pig’s-faces», moutons à tête de porc d’une espèce
particulière à la Nouvelle Hollande, qui paissaient entre les
poteaux de la ligne télégraphique récemment établie d’Adélaïde à
la côte.
Jusqu’alors ces plaines rappelaient singulièrement les monotones
étendues de la Pampasie argentine.
Même sol herbeux et uni. Même horizon nettement tranché sur le
ciel. Mac Nabbs soutenait que l’on n’avait pas changé de pays;
mais Paganel affirma que la contrée se modifierait bientôt. Sur sa
garantie, on s’attendit à de merveilleuses choses.
Vers trois heures, le chariot traversa un large espace dépourvu
d’arbres, connu sous le nom de «mosquitos plains.» Le savant eut
la satisfaction géographique de constater qu’il méritait son nom.
Les voyageurs et leurs montures souffrirent beaucoup des morsures
réitérées de ces importuns diptères; les éviter était impossible;
les calmer fut plus facile, grâce aux flacons d’ammoniaque de la
pharmacie portative.
Paganel ne put s’empêcher de donner à tous les diables ces
moustiques acharnés qui lardèrent sa longue personne de leurs
agaçantes piqûres.
Vers le soir, quelques haies vives d’acacias égayèrent la plaine;
çà et là, des bouquets de gommiers blancs; plus loin, une ornière
fraîchement creusée; puis, des arbres d’origine européenne,
oliviers, citronniers et chênes verts, enfin des palissades bien
entretenues. À huit heures, les bœufs, pressant leur marche sous
l’aiguillon d’Ayrton, arrivèrent à la station de Red-Gum.
Ce mot «station» s’applique aux établissements de l’intérieur où
se fait l’élève du bétail, cette principale richesse de
l’Australie. Les éleveurs, ce sont les «squatters», c’est-à-dire
les gens qui s’assoient sur le sol. En effet, c’est la première
position que prend tout colon fatigué de ses pérégrinations à
travers ces contrées immenses.
Red-Gum-Station était un établissement de peu d’importance. Mais
Glenarvan y trouva la plus franche hospitalité. La table est
invariablement servie pour le voyageur sous le toit de ces
habitations solitaires, et dans un colon australien on rencontre
toujours un hôte obligeant.
Le lendemain, Ayrton attela ses bœufs dès le point du jour. Il
voulait arriver le soir même sur le territoire de Victoria. Le sol
se montra peu à peu plus accidenté. Une succession de petites
collines ondulait à perte de vue, toutes saupoudrées de sable
écarlate. On eût dit un immense drapeau rouge jeté sur la plaine,
dont les plis se gonflaient au souffle du vent. Quelques
«malleys», sortes de sapins tachetés de blanc, au tronc droit et
lisse, étendaient leurs branches et leur feuillage d’un vert foncé
sur de grasses prairies où pullulaient des bandes joyeuses de
gerboises. Plus tard, ce furent de vastes champs de broussailles
et de jeunes gommiers; puis les groupes s’écartèrent, les arbustes
isolés se firent arbres, et présentèrent le premier spécimen des
forêts de l’Australie.
Cependant, aux approches de la frontière victorienne, l’aspect du
pays se modifiait sensiblement. Les voyageurs sentaient qu’ils
foulaient du pied une terre nouvelle. Leur imperturbable
direction, c’était toujours la ligne droite sans qu’aucun
obstacle, lac ou montagne, les obligeât à la changer en ligne
courbe ou brisée. Ils mettaient invariablement en pratique le
premier théorème de la géométrie, et suivaient, sans se détourner,
le plus court chemin d’un point à un autre. De fatigue et de
difficultés, ils ne s’en doutaient pas.
Leur marche se conformait à la lente allure des bœufs, et si ces
tranquilles animaux n’allaient pas vite, du moins allaient-ils
sans jamais s’arrêter.
Ce fut ainsi qu’après une traite de soixante milles fournie en
deux jours, la caravane atteignit, le 23
Au soir, la paroisse d’Aspley, première ville de la province de
Victoria, située sur le cent quarante et unième degré de
longitude, dans le district de Wimerra.
Le chariot fut remisé, par les soins d’Ayrton, à Crown’s Inn,
une auberge qui, faute de mieux, s’appelait l’-hôtel de la
couronne-. Le souper, uniquement composé de mouton accommodé sous
toutes les formes, fumait sur la table.
On mangea beaucoup, mais l’on causa plus encore.
Chacun, désireux de s’instruire sur les singularités du continent
australien, interrogea avidement le géographe. Paganel ne se fit
pas prier, et décrivit cette province victorienne, qui fut nommée
l’Australie-Heureuse.
«Fausse qualification! dit-il. On eût mieux fait de l’appeler
l’Australie riche, car il en est des pays comme des individus: la
richesse ne fait pas le bonheur. L’Australie, grâce à ses mines
d’or, a été livrée à la bande dévastatrice et féroce des
aventuriers. Vous verrez cela quand nous traverserons les terrains
aurifères.
--La colonie de Victoria n’a-t-elle pas une origine assez
récente? demanda lady Glenarvan.
--Oui, madame, elle ne compte encore que trente ans d’existence.
Ce fut le 6 juin 1835, un mardi...
--À sept heures un quart du soir, ajouta le major, qui aimait à
chicaner Paganel sur la précision de ses dates.
--Non, à sept heures dix minutes, reprit sérieusement le
géographe, que Batman et Falckner fondèrent un établissement à
Port-Philippe, sur cette baie où s’étend aujourd’hui la grande
ville de Melbourne. Pendant quinze ans, la colonie fit partie de
la Nouvelle Galles du sud, et releva de Sydney, sa capitale. Mais,
en 1851, elle fut déclarée indépendante et prit le nom de
Victoria.
--Et depuis elle a prospéré? demanda Glenarvan.
--Jugez-en, mon noble ami, répondit Paganel. Voici les chiffres
fournis par la dernière statistique, et, quoi qu’en pense Mac
Nabbs, je ne sais rien de plus éloquent que les chiffres.
--Allez, dit le major.
--Je vais. En 1836, la colonie de Port-Philippe avait deux cent
quarante-quatre habitants. Aujourd’hui, la province de Victoria en
compte cinq cent cinquante mille. Sept millions de pieds de vigne
lui rendent annuellement cent vingt et un mille gallons de vin.
Cent trois mille chevaux galopent à travers ses plaines, et six
cent soixante-quinze mille deux cent soixante-douze bêtes à cornes
se nourrissent sur ses immenses pâturages.
--Bravo! Monsieur Paganel! s’écria lady Helena, en riant de bon
cœur. Il faut convenir que vous êtes ferré sur ces questions
géographiques, et mon cousin Mac Nabbs aura beau faire, il ne vous
prendra pas en défaut.
--Mais c’est mon métier, madame, de savoir ces choses-là et de
vous les apprendre au besoin. Aussi, vous pouvez me croire, quand
je vous dis que cet étrange pays nous réserve des merveilles.
--Jusqu’ici, cependant... répondit Mac Nabbs, qui prenait plaisir
à pousser le géographe pour surexciter sa verve.
--Mais attendez donc, impatient major! s’écria Paganel. Vous avez
à peine un pied sur la frontière, et vous vous dépitez déjà! Eh
bien! Je vous dis, moi, je vous répète, je vous soutiens que cette
contrée est la plus curieuse qui soit sur terre. Sa formation, sa
nature, ses produits, son climat, et jusqu’à sa disparition
future, ont étonné, étonnent et étonneront tous les savants du
monde. Imaginez-vous, mes amis, un continent dont les bords, et
non le centre, se sont élevés primitivement au-dessus des flots
comme un anneau gigantesque; qui renferme peut-être à sa partie
centrale une mer intérieure à demi évaporée; dont les fleuves se
dessèchent de jour en jour; où l’humidité n’existe pas, ni dans
l’air, ni dans le sol; où les arbres perdent annuellement leur
écorce au lieu de perdre leurs feuilles; où les feuilles se
présentent de profil au soleil, non de face, et ne donnent pas
d’ombre; où le bois est souvent incombustible; où les pierres de
taille fondent sous la pluie; où les forêts sont basses et les
herbes gigantesques; où les animaux sont étranges; où les
quadrupèdes ont des becs, comme l’échidné et l’ornithorynque, et
ont obligé les naturalistes à créer spécialement pour eux le genre
nouveau des monothrèmes; où le -kanguroo- bondit sur ses pattes
inégales; où les moutons ont des têtes de porc; où les renards
voltigent d’arbre en arbre; où les cygnes sont noirs; où les rats
font des nids; où le «bower bird» ouvre ses salons aux visites de
ses amis ailés; où les oiseaux étonnent l’imagination par la
diversité de leurs chants et de leurs aptitudes; où l’un sert
d’horloge et l’autre fait claquer un fouet de postillon, l’un
imite le rémouleur, l’autre bat les secondes, comme un balancier
de pendule, où l’un rit le matin quand le soleil se lève, et
l’autre pleure le soir quand il se couche! Oh! Contrée bizarre,
illogique, s’il en fut jamais, terre paradoxale et formée contre
nature! C’est à bon droit que le savant botaniste Grimard a pu
dire de toi: «voilà donc cette Australie, sorte de parodie des
lois universelles, ou de défi plutôt, jeté à la face du reste du
monde!»
La tirade de Paganel, lancée à toute vitesse, semblait ne pouvoir
s’arrêter. L’éloquent secrétaire de la société géographique ne se
possédait plus. Il allait, il allait, gesticulant à tout rompre et
brandissant sa fourchette au grand danger de ses voisins de table.
Mais enfin sa voix fut couverte par un tonnerre de bravos, et il
parvint à se taire. Certainement, après cette énumération des
singularités australiennes, on ne songeait pas à lui en demander
davantage. Et cependant le major, de sa voix calme ne put
s’empêcher de dire:
«Et c’est tout, Paganel?
--Eh bien! Non, ce n’est pas tout! riposta le savant avec une
nouvelle véhémence.
--Quoi? demanda lady Helena très intriguée, il y a encore quelque
chose de plus étonnant en Australie?
--Oui, madame, son climat! Il l’emporte encore sur ses
productions par son étrangeté.
--Par exemple! s’écria-t-on.
--Je ne parle pas des qualités hygiéniques du continent
australien si riche en oxygène et si pauvre en azote; il n’a pas
de vents humides, puisque les alizés soufflent parallèlement à ses
côtes, et la plupart des maladies y sont inconnues, depuis le
typhus jusqu’à la rougeole et aux affections chroniques.
--Cependant ce n’est pas un mince avantage, dit Glenarvan.
--Sans doute, mais je n’en parle pas, répondit Paganel. Ici, le
climat a une qualité... invraisemblable.
--Laquelle? demanda John Mangles.
--Il est moralisateur!
--Moralisateur?
--Oui, répondit le savant avec conviction. Oui, moralisateur! Ici
les métaux ne s’oxydent pas à l’air, les hommes non plus. Ici
l’atmosphère pure et sèche blanchit tout rapidement, le linge et
les âmes! Et on avait bien remarqué en Angleterre les vertus de ce
climat, quand on résolut d’envoyer dans ce pays les gens à
moraliser.
--Quoi! Cette influence se fait réellement sentir? demanda lady
Glenarvan.
--Oui, madame, sur les animaux et les hommes.
--Vous ne plaisantez pas, Monsieur Paganel?
--Je ne plaisante pas. Les chevaux et les bestiaux y sont d’une
docilité remarquable. Vous le verrez.
--Ce n’est pas possible!
--Mais cela est! Et les malfaiteurs, transportés dans cet air
vivifiant et salubre, s’y régénèrent en quelques années. Cet effet
est connu des philanthropes.
En Australie, toutes les natures s’améliorent.
--Mais alors, vous, Monsieur Paganel, vous qui êtes déjà si bon,
dit lady Helena, qu’allez-vous devenir sur cette terre
privilégiée?
--Excellent, madame, répondit Paganel, tout simplement
excellent!»
Chapitre X
-Wimerra river-
Le lendemain, 24 décembre, le départ eut lieu dès l’aube. La
chaleur était déjà forte, mais supportable, la route presque unie
et propice au pas des chevaux.
La petite troupe s’engagea sous un taillis assez clairsemé. Le
soir, après une bonne journée de marche, elle campa sur les bords
du lac Blanc, aux eaux saumâtres et impotables.
Là, Jacques Paganel fut forcé de convenir que ce lac n’était pas
plus blanc que la mer Noire n’est noire, que la mer Rouge n’est
rouge, que le fleuve Jaune n’est jaune, et que les montagnes
Bleues ne sont bleues. Cependant, il discuta fort, par amour-propre
de géographe; mais ses arguments ne prévalurent pas.
Mr Olbinett prépara le repas du soir avec sa ponctualité
habituelle; puis les voyageurs, les uns dans le chariot, les
autres sous la tente, ne tardèrent pas à s’endormir, malgré les
hurlements lamentables des «dingos», qui sont les chacals de
l’Australie.
Une plaine admirable, toute diaprée de chrysanthèmes, s’étendait
au delà du lac Blanc. Le lendemain, Glenarvan et ses compagnons,
au réveil, auraient volontiers applaudi le magnifique décor offert
à leurs regards. Ils partirent. Quelques gibbosités lointaines
trahissaient seules le relief du sol. Jusqu’à l’horizon, tout
était prairie et fleurs dans leur printanière érubescence. Les
reflets bleus du lin à feuilles menues se mariaient au rouge
écarlate d’un acanthus particulier à cette contrée. De nombreuses
variétés d’émérophilis égayaient cette verdure, et les terrains
imprégnés de sel disparaissaient sous les ansérines, les arroches,
les bettes, celles-ci glauques, celles-là rougeâtres, de
l’envahissante famille des salsolacées. Plantes utiles à
l’industrie, car elles donnent une soude excellente par
l’incinération et le lavage de leurs cendres.
Paganel, qui devenait botaniste au milieu des fleurs, appelait de
leurs noms ces productions variées, et, avec sa manie de tout
chiffrer, il ne manqua pas de dire que l’on comptait jusqu’ici
quatre mille deux cents espèces de plantes réparties en cent vingt
familles dans la flore australienne.
Plus tard, après une dizaine de milles rapidement franchis, le
chariot circula entre de hauts bouquets d’acacias, de mimosas et
de gommiers blancs, dont l’inflorescence est si variable. Le règne
végétal, dans cette contrée des «spring plains», ne se montrait
pas ingrat envers l’astre du jour, et il rendait en parfums et en
couleurs ce que le soleil lui donnait en rayons.
Quant au règne animal, il était plus avare de ses produits.
Quelques casoars bondissaient dans la plaine, sans qu’il fût
possible de les approcher. Cependant le major fut assez adroit
pour frapper d’une balle au flanc un animal fort rare, et qui tend
à disparaître. C’était un «jabiru», la grue géante des colons
anglais. Ce volatile avait cinq pieds de haut, et son bec noir,
large, conique, à bout très pointu, mesurait dix-huit pouces de
longueur. Les reflets violets et pourpres de sa tête contrastaient
vivement avec le vert lustré de son cou, l’éclatante blancheur de
sa gorge et le rouge vif de ses longues jambes.
La nature semblait avoir épuisé en sa faveur toute la palette des
couleurs primitives.
On admira beaucoup cet oiseau, et le major aurait eu les honneurs
de la journée, si le jeune Robert n’eût rencontré, quelques milles
plus loin, et bravement assommé une bête informe, moitié hérisson,
moitié fourmilier, un être à demi ébauché comme les animaux des
premiers âges de la création. Une langue extensible, longue et
gluante, pendait hors de sa gueule entée, et pêchait les fourmis,
qui forment sa principale nourriture.
«C’est un échidné! dit Paganel, donnant à ce monothrème son
véritable nom. Avez-vous jamais vu un pareil animal?
--Il est horrible, répondit Glenarvan.
--Horrible, mais curieux, reprit Paganel; de plus, particulier à
l’Australie, et on le chercherait en vain dans toute autre partie
du monde.»
Naturellement, Paganel voulut emporter le hideux échidné et le
mettre dans le compartiment des bagages. Mais Mr Olbinett réclama
avec une telle indignation, que le savant renonça à conserver cet
échantillon des monothrèmes.
Ce jour-là, les voyageurs dépassèrent de trente minutes le cent
quarante et unième degré de longitude. Jusqu’ici, peu de colons,
peu de squatters s’étaient offerts à leur vue. Le pays semblait
désert. D’aborigènes, il n’y en avait pas l’ombre, car les tribus
sauvages errent plus au nord à travers les immenses solitudes
arrosées par les affluents du Darling et du Murray.
Mais un curieux spectacle intéressa la troupe de Glenarvan. Il lui
fut donné de voir un de ces immenses troupeaux que de hardis
spéculateurs amènent des montagnes de l’est jusqu’aux provinces de
Victoria et de l’Australie méridionale.
Vers quatre heures du soir, John Mangles signala à trois milles en
avant une énorme colonne de poussière qui se déroulait à
l’horizon. D’où venait ce phénomène? on fut fort embarrassé de le
dire.
Paganel penchait pour un météore quelconque, auquel sa vive
imagination cherchait déjà une cause naturelle. Mais Ayrton
l’arrêta dans le champ des conjectures où il s’aventurait, en
affirmant que ce soulèvement de poussière provenait d’un troupeau
en marche.
Le quartier-maître ne se trompait pas. L’épaisse nuée s’approcha.
Il s’en échappait tout un concert de bêlements, de hennissements
et de beuglements.
La voix humaine sous forme de cris, de sifflets, de vociférations,
se mêlait aussi à cette symphonie pastorale.
Un homme sortit du nuage bruyant. C’était le conducteur en chef de
cette armée à quatre pattes.
Glenarvan s’avança au-devant de lui, et les relations s’établirent
sans plus de façons. Le conducteur, ou, pour lui donner son
véritable titre, le «stockeeper», était propriétaire d’une partie
du troupeau. Il se nommait Sam Machell, et venait, en effet, des
provinces de l’est, se dirigeant vers la baie Portland.
Son troupeau comprenait douze mille soixante-quinze têtes, soit
mille bœufs, onze mille moutons et soixante-quinze chevaux. Tous
ces animaux, achetés maigres dans les plaines des montagnes
Bleues, allaient s’engraisser au milieu des pâturages salutaires
de l’Australie méridionale, où ils sont revendus avec grand
bénéfice. Ainsi, Sam Machell, gagnant deux livres par bœuf et une
demi-livre par mouton, devait réaliser un bénéfice de cinquante
mille francs. C’était une grosse affaire. Mais quelle patience,
quelle énergie pour conduire à destination cette troupe rétive, et
quelles fatigues à braver!
Le gain est péniblement acquis que ce dur métier rapporte!
Sam Machell raconta en peu de mots son histoire, tandis que le
troupeau continuait sa marche entre les bouquets de mimosas. Lady
Helena, Mary Grant, les cavaliers avaient mis pied à terre, et,
assis à l’ombre d’un vaste gommier, ils écoutaient le récit du
-stockeeper-.
Sam Machell était parti depuis sept mois. Il faisait environ dix
milles par jour, et son interminable voyage devait durer trois
mois encore. Il avait avec lui, pour l’aider dans cette laborieuse
tâche, vingt chiens et trente hommes, dont cinq noirs fort habiles
à retrouver les traces des bêtes égarées.
Six chariots suivaient l’armée. Les conducteurs, armés de
-stockwhipps-, fouets dont le manche a dix-huit pouces et la
lanière neuf pieds de longueur, circulaient entre les rangs,
rétablissant çà et là l’ordre souvent troublé, tandis que la
cavalerie légère des chiens voltigeait sur les ailes.
Les voyageurs admirèrent la discipline établie dans le troupeau.
Les diverses races marchaient séparément, car bœufs et moutons
sauvages s’entendent assez mal; les premiers ne consentent jamais
à paître où les seconds ont passé. De là, nécessité de placer les
bœufs en tête, et ceux-ci, divisés en deux bataillons, allaient
en avant.
Suivaient cinq régiments de moutons commandés par vingt
conducteurs, et le peloton des chevaux marchait à l’arrière-garde.
Sam Machell fit remarquer à ses auditeurs que les guides de
l’armée n’étaient ni des chiens ni des hommes, mais bien des
bœufs, des «leaders» intelligents, dont leurs congénères
reconnaissaient la supériorité. Ils s’avançaient au premier
rang, avec une gravité parfaite, prenant la bonne route par
instinct, et très convaincus de leur droit à être traités avec
égards. Aussi les ménageait-on, car le troupeau leur obéissait
sans conteste. Leur convenait-il de s’arrêter, il fallait céder à
ce bon plaisir, et vainement essayait-on de se remettre en marche
après une halte, s’ils ne donnaient eux-mêmes le signal du départ.
Quelques détails ajoutés par le -stockeeper- complétèrent
l’histoire de cette expédition, digne d’être écrite, sinon
commandée, par Xénophon lui-même. Tant que l’armée marchait en
plaine, c’était bien. Peu d’embarras, peu de fatigues. Les bêtes
paissaient sur la route, se désaltéraient aux nombreux creeks des
pâturages, dormaient la nuit, voyageaient le jour, et se
rassemblaient docilement à la voix des chiens. Mais dans les
grandes forêts du continent, à travers les taillis d’eucalyptus et
de mimosas, les difficultés croissaient. Pelotons, bataillons et
régiments se mélangeaient ou s’écartaient, et il fallait un temps
considérable pour les réunir. Que par malheur un leader vînt à
s’égarer, on devait le retrouver à tout prix sous peine d’une
débandade générale, et les noirs employaient souvent plusieurs
jours à ces difficiles recherches. Que les grandes pluies vinssent
à tomber, les bêtes paresseuses refusaient d’avancer, et par les
violents orages une panique désordonnée s’emparait de ces animaux
fous de terreur.
Cependant, à force d’énergie et d’activité, le -stockeeper-
triomphait de ces difficultés sans cesse renaissantes. Il
marchait; les milles s’ajoutaient aux milles; les plaines, les
bois, les montagnes restaient en arrière. Mais où il fallait
joindre à tant de qualités cette qualité supérieure, qui s’appelle
la patience, --une patience à toute épreuve, une patience que non
seulement des heures, non seulement des jours, mais des semaines
ne doivent pas abattre, --c’était au passage des rivières. Là, le
-stockeeper- se voyait retenu devant un cours d’eau, sur ses bords
non pas infranchissables, mais infranchis. L’obstacle venait
uniquement de l’entêtement du troupeau qui se refusait à passer.
Les bœufs, après avoir humé l’eau, revenaient sur leurs pas. Les
moutons fuyaient dans toutes les directions plutôt que d’affronter
l’élément liquide. On attendait la nuit pour entraîner la troupe à
la rivière, cela ne réussissait pas. On y jetait les béliers de
force, les brebis ne se décidaient pas à les suivre. On essayait
de prendre le troupeau par la soif en le privant d’eau pendant
plusieurs jours, le troupeau se passait de boire et ne
s’aventurait pas davantage. On transportait les agneaux sur
l’autre rive, dans l’espoir que les mères viendraient à leurs
cris; les agneaux bêlaient, et les mères ne bougeaient pas de la
rive opposée. Cela durait quelquefois tout un mois, et le
-stockeeper- ne savait plus que faire de son armée bêlante,
hennissante et beuglante. Puis, un beau jour, sans raison, par
caprice, on ne sait pourquoi ni comment, un détachement
franchissait la rivière, et alors c’était une autre difficulté
d’empêcher le troupeau de s’y jeter en désordre. La confusion se
mettait dans les rangs, et beaucoup d’animaux se noyaient dans les
rapides.
Tels furent les détails donnés par Sam Machell.
Pendant son récit, une grande partie du troupeau avait défilé en
bon ordre. Il était temps qu’il allât rejoindre la tête de son
armée et choisir les meilleurs pâturages. Il prit donc congé de
lord Glenarvan, enfourcha un excellent cheval indigène qu’un de
ses hommes tenait en laisse, et reçut les adieux de tous avec de
cordiales poignées de main.
Quelques instants plus tard, il avait disparu dans le tourbillon
de poussière.
Le chariot reprit en sens inverse sa marche un moment
interrompue, et ne s’arrêta que le soir au pied du mont Talbot.
Paganel fit alors observer judicieusement qu’on était au 25
décembre, le jour de Noël, le Christmas tant fêté des familles
anglaises. Mais le -stewart- ne l’avait pas oublié, et un souper
succulent, servi sous la tente, lui valut les compliments sincères
des convives. Il faut le dire, Mr Olbinett s’était véritablement
surpassé. Sa réserve avait fourni un contingent de mets européens
qui se rencontrent rarement dans les déserts de l’Australie. Un
jambon de renne, des tranches de bœuf salé, du saumon fumé, un
gâteau d’orge et d’avoine, du thé à discrétion, du -whisky- en
abondance, quelques bouteilles de porto, composèrent ce repas
étonnant. On se serait cru dans la grande salle à manger de
Malcolm-Castle, au milieu des Highlands, en pleine Écosse.
Certes, rien ne manquait à ce festin, depuis la soupe au gingembre
jusqu’au -minced-pies- du dessert.
Cependant, Paganel crut devoir y joindre les fruits d’un oranger
sauvage qui croissait au pied des collines. C’était le «moccaly»
des indigènes; ses oranges faisaient un fruit assez insipide, mais
ses pépins écrasés emportaient la bouche comme du piment de
Cayenne. Le géographe s’obstina à les manger si consciencieusement
par amour de la science, qu’il se mit le palais en feu, et ne put
répondre aux questions dont le major l’accabla sur les
particularités des déserts australiens.
La journée du lendemain, 26 décembre, n’offrit aucun incident
utile à relater. On rencontra les sources du Norton-Creek, et plus
tard la Mackensie-river à demi desséchée. Le temps se tenait au
beau avec une chaleur très supportable; le vent soufflait du sud,
et rafraîchissait l’atmosphère comme eût fait le vent du nord dans
l’hémisphère boréal: ce que fit remarquer Paganel à son ami Robert
Grant.
«Circonstance heureuse, ajouta-t-il, car la chaleur est plus forte
en moyenne dans l’hémisphère austral que dans l’hémisphère boréal.
--Et pourquoi? demanda le jeune garçon.
--Pourquoi, Robert? répondit Paganel. N’as-tu donc jamais entendu
dire que la terre était plus rapprochée du soleil pendant l’hiver?
--Si, Monsieur Paganel.
--Et que le froid de l’hiver n’est dû qu’à l’obliquité des rayons
solaires?
--Parfaitement.
--Eh bien, mon garçon, c’est pour cette raison même qu’il fait
plus chaud dans l’hémisphère austral.
--Je ne comprends pas, répondit Robert, qui ouvrait de grands
yeux.
--Réfléchis donc, reprit Paganel, quand nous sommes en hiver, là-bas,
en Europe, quelle est la saison qui règne ici, en Australie,
aux antipodes?
--L’été, dit Robert.
--Eh bien, puisque précisément à cette époque la terre se trouve
plus rapprochée du soleil... Comprends-tu?
--Je comprends...
--Que l’été des régions australes est plus chaud par suite de
cette proximité que l’été des régions boréales.
--En effet, Monsieur Paganel.
--Donc, quand on dit que le soleil est plus près de la terre «en
hiver», ce n’est vrai que pour nous autres, qui habitons la partie
boréale du globe.
--Voilà une chose à laquelle je n’avais pas songé, répondit
Robert.
--Et maintenant, va, mon garçon, et ne l’oublie plus.»
Robert reçut de bonne grâce sa petite leçon de cosmographie, et
finit par apprendre que la température moyenne de la province de
Victoria atteignait soixante-quatorze degrés fahrenheit (plus 23°33 centigrades).
Le soir, la troupe campa à cinq milles au delà du lac Lonsdale,
entre le mont Drummond qui se dressait au nord, et le mont Dryden
dont le médiocre sommet écornait l’horizon du sud.
Le lendemain, à onze heures, le chariot atteignit les bords de
la Wimerra, sur le cent quarante-troisième méridien.
La rivière, large d’un demi-mille, s’en allait par nappes limpides
entre deux hautes rangées de gommiers et d’acacias. Quelques
magnifiques myrtacées, le «metrosideros speciosa» entre autres,
élevaient à une quinzaine de pieds leurs branches longues et
pleurantes, agrémentées de fleurs rouges. Mille oiseaux, des
loriots, des pinsons, des pigeons aux ailes d’or, sans parler
des perroquets babillards, voletaient dans les vertes ramilles.
Au-dessous, à la surface des eaux, s’ébattait un couple de cygnes
noirs, timides et inabordables. Ce «rara avis» des rivières
australiennes se perdit bientôt dans les méandres de la Wimerra,
qui arrosait capricieusement cette campagne attrayante.
Cependant, le chariot s’était arrêté sur un tapis de gazon dont
les franges pendaient sur les eaux rapides. Là, ni radeau, ni
pont. Il fallait passer pourtant. Ayrton s’occupa de chercher un
gué praticable. La rivière, un quart de mille en amont, lui parut
moins profonde, et ce fut en cet endroit qu’il résolut d’atteindre
l’autre rive. Divers sondages n’accusèrent que trois pieds d’eau.
Le chariot pouvait donc s’engager sur ce haut-fond sans courir
de grands risques.
«Il n’existe aucun autre moyen de franchir cette rivière? demanda
Glenarvan au quartier-maître.
--Non, -mylord-, répondit Ayrton, mais ce passage ne me semble
pas dangereux. Nous nous en tirerons.
--Lady Glenarvan et miss Grant doivent-elles quitter le
chariot!
--Aucunement. Mes bœufs ont le pied sûr, et je me charge de les
maintenir dans la bonne voie.
--Allez, Ayrton, répondit Glenarvan, je me fie à vous.»
Les cavaliers entourèrent le lourd véhicule, et l’on entra
résolument dans la rivière. Les chariots, ordinairement, quand
ils tentent ces passages à gué, sont entourés d’un chapelet de
tonnes vides qui les soutient à la surface des eaux. Mais ici
cette ceinture natatoire manquait; il fallait donc se confier à la
sagacité des bœufs tenus en main par le prudent Ayrton. Celui-ci,
de son siège, dirigeait l’attelage; le major et les deux matelots
fendaient le rapide courant à quelques toises en tête.
Glenarvan et John Mangles, de chaque côté du chariot, se
tenaient prêts à secourir les voyageuses, Paganel et Robert
fermaient la ligne.
Tout alla bien jusqu’au milieu de la Wimerra. Mais alors, le creux
s’accusa davantage, et l’eau monta au-dessus des jantes. Les
bœufs, rejetés hors du gué, pouvaient perdre pied et entraîner
avec eux l’oscillante machine. Ayrton se dévoua courageusement; il
se mit à l’eau, et, s’accrochant aux cornes des bœufs, il parvint
à les remettre en droit chemin.
En ce moment, un heurt impossible à prévoir eut lieu; un
craquement se fit; le chariot s’inclina sous un angle
inquiétant; l’eau gagna les pieds des voyageuses; tout l’appareil
commença à dériver, en dépit de Glenarvan et de John Mangles,
cramponnés aux ridelles. Ce fut un moment plein d’anxiété.
Fort heureusement, un vigoureux coup de collier rapprocha le
véhicule de la rive opposée. La rivière offrit aux pieds des
bœufs et des chevaux une pente remontante, et bientôt hommes et
bêtes se trouvèrent en sûreté sur l’autre bord, non moins
satisfaits que trempés.
Seulement l’avant-train du chariot avait été brisé par le choc,
et le cheval de Glenarvan se trouvait déferré des pieds de devant.
Cet accident demandait une réparation prompte. On se regardait
donc d’un air assez embarrassé, quand Ayrton proposa d’aller à la
station de Black-Point, située à vingt milles au nord, et d’en
ramener un maréchal ferrant.
«Allez, allez, mon brave Ayrton, lui dit Glenarvan. Que vous faut-il
de temps pour faire ce trajet et revenir au campement?
--Quinze heures peut-être, répondit Ayrton, mais pas plus.
--Partez donc, et, en attendant votre retour, nous camperons au
bord de la Wimerra.»
Quelques minutes après, le quartier-maître, monté sur le cheval de
Wilson, disparaissait derrière un épais rideau de mimosas.
Chapitre XI
-Burke et Stuart-
Le reste de la journée fut employé en conversations et en
promenades. Les voyageurs, causant et admirant, parcoururent les
rives de la Wimerra. Les grues cendrées et les ibis, poussant des
cris rauques, s’enfuyaient à leur approche. L’oiseau-satin se
dérobait sur les hautes branches du figuier sauvage, les
loriots, les traquets, les épimaques voltigeaient entre les
tiges superbes des liliacées, les martins-pêcheurs abandonnaient
leur pêche habituelle, tandis que toute la famille plus civilisée
des perroquets, le «blue-mountain» paré des sept couleurs du
prisme, le petit «roschill» à la tête écarlate, à la gorge jaune,
et le «lori» au plumage rouge et bleu, continuaient leur
assourdissant bavardage au sommet des gommiers en fleur.
Ainsi, tantôt couchés sur l’herbe au bord des eaux murmurantes,
tantôt errant à l’aventure entre les touffes de mimosas, les
promeneurs admirèrent cette belle nature jusqu’au coucher du jour.
La nuit, précédée d’un rapide crépuscule, les surprit à un demi-mille
du campement. Ils revinrent en se guidant non sur l’étoile
polaire, invisible de l’hémisphère austral, mais sur la croix du
sud, qui brillait à mi-chemin de l’horizon au zénith.
Mr Olbinett avait dressé le souper sous la tente. On se mit à
table. Le succès du repas fut un certain salmis de perroquets
adroitement tués par Wilson et habilement préparés par le
-stewart-.
Le souper terminé, ce fut à qui trouverait un prétexte pour ne
point donner au repos les premières heures de cette nuit si belle.
Lady Helena mit tout son monde d’accord, en demandant à Paganel de
raconter l’histoire des grands voyageurs australiens, une histoire
promise depuis longtemps déjà.
Paganel ne demandait pas mieux. Ses auditeurs s’étendirent au pied
d’un -banksia- magnifique; la fumée des cigares s’éleva bientôt
jusqu’au feuillage perdu dans l’ombre, et le géographe, se fiant à
son inépuisable mémoire, prit aussitôt la parole.
«Vous vous rappelez, mes amis, et le major n’a point oublié sans
doute, l’énumération de voyageurs que je vous fis à bord du
-Duncan-. De tous ceux qui cherchèrent à pénétrer à l’intérieur du
continent, quatre seulement sont parvenus à le traverser du sud au
nord ou du nord au sud. Ce sont: Burke, en 1860 et 1861; Mac
Kinlay, en 1861 et 1862; Landsborough, en 1862, et Stuart, aussi
en 1862. De Mac Kinlay, et de Landsborough, je vous dirai peu de
chose. Le premier alla d’Adélaïde au golfe Carpentarie; le second,
du golfe Carpentarie à Melbourne, tous deux envoyés par des
comités australiens à la recherche de Burke, qui ne reparaissait
plus et ne devait jamais reparaître.
«Burke et Stuart, tels sont les deux hardis explorateurs dont je
vais vous parler, et je commence sans préambule.
«Le 20 août 1860, sous les auspices de la société royale de
Melbourne, partait un ex-officier irlandais, ancien inspecteur de
police à Castlemaine, nommé Robert O’Hara Burke. Onze hommes
l’accompagnaient, William John Wills, jeune astronome distingué,
le docteur Beckler, un botaniste, Gray, King, jeune militaire de
l’armée des Indes, Landells, Brahe, et plusieurs cipayes. Vingt-cinq
chevaux et vingt-cinq chameaux portaient les voyageurs, leurs
bagages et des provisions pour dix-huit mois. L’expédition devait
se rendre au golfe de Carpentarie, sur la côte septentrionale,
en suivant d’abord la rivière Cooper.
«Elle franchit sans peine les lignes du Murray et du Darling, et
arriva à la station de Menindié, sur la limite des colonies.
«Là, on reconnut que les nombreux bagages étaient très
embarrassants. Cette gêne et une certaine dureté de caractère de
Burke mirent la mésintelligence dans la troupe. Landells, le
directeur des chameaux, suivi de quelques serviteurs hindous, se
sépara de l’expédition, et revint sur les bords du Darling.
«Burke poursuivit sa route en avant. Tantôt par de magnifiques
pâturages largement arrosés, tantôt par des chemins pierreux et
privés d’eau, il descendit vers le Cooper’s-creek. Le 20 novembre,
trois mois après son départ, il établissait un premier dépôt de
provisions au bord de la rivière.
«Ici, les voyageurs furent retenus quelque temps sans trouver une
route praticable vers le nord, une route où l’eau fût assurée.
Après de grandes difficultés, ils arrivèrent à un campement qu’ils
nommèrent le fort Wills. Ils en firent un poste entouré de
palissades, situé à mi-chemin de Melbourne au golfe de
Carpentarie. Là, Burke divisa sa troupe en deux parts. L’une, sous
les ordres de Brahe, dut rester au fort Wills pendant trois mois
et plus, si les provisions ne lui manquaient pas, et attendre le
retour de l’autre. Celle-ci ne comprit que Burke, King, Gray et
Wills. Ils emmenaient six chameaux.
«Ils emportaient pour trois mois de vivres, c’est-à-dire trois
quintaux de farine, cinquante livres de riz, cinquante livres de
farine d’avoine, un quintal de viande de cheval séchée, cent
livres de porc salé et de lard, et trente livres de biscuit, le
tout pour faire un voyage de six cents lieues, aller et retour.
«Ces quatre hommes partirent. Après la pénible traversée d’un
désert pierreux, ils arrivèrent sur la rivière d’Eyre, au point
extrême atteint par Sturt, en 1845, et, remontant le cent
quarantième méridien aussi exactement que possible, ils pointèrent
vers le nord.
«Le 7 janvier, ils passèrent le tropique sous un soleil de feu,
trompés par des mirages décevants, souvent privés d’eau,
quelquefois rafraîchis par de grands orages, trouvant çà et là
quelques indigènes errants dont ils n’eurent point à se plaindre;
en somme, peu gênés par les difficultés d’une route que ne
barraient ni lacs, ni fleuves, ni montagnes.
«Le 12 janvier, quelques collines de grès apparurent vers le nord,
entre autres le mont Forbes, et une succession de chaînes
granitiques, qu’on appelle des «ranges.» Là, les fatigues furent
grandes. On avançait à peine. Les animaux refusaient de se porter
en avant: «toujours dans les ranges! Les chameaux suent de
crainte!» écrit Burke sur son carnet de voyage. Néanmoins, à force
d’énergie, les explorateurs arrivent sur les bords de la rivière
Turner, puis au cours supérieur du fleuve Flinders, vu par Stokes
en 1841, qui va se jeter dans le golfe de Carpentarie, entre des
rideaux de palmiers et d’eucalyptus.
«Les approches de l’océan se manifestèrent par une suite de
terrains marécageux. Un des chameaux y périt. Les autres
refusèrent d’aller au delà. King et Gray durent rester avec eux.
Burke et Wills continuèrent de marcher au nord, et, après de
grandes difficultés fort obscurément relatées dans leurs notes,
ils arrivèrent à un point où le flux de la mer couvrait les
marécages, mais ils ne virent point l’océan. C’était le 11 février
1861.
--Ainsi, dit lady Glenarvan, ces hommes hardis ne purent aller au
delà?
--Non, madame, répondit Paganel. Le sol des marais fuyait sous
leurs pieds, et ils durent songer à rejoindre leurs compagnons du
fort Wills. Triste retour, je vous jure! Ce fut en se traînant,
faibles et épuisés, que Burke et son camarade retrouvèrent Gray et
King. Puis l’expédition, descendant au sud par la route déjà
suivie, se dirigea vers le Cooper’s-creek.
«Les péripéties, les dangers, les souffrances de ce voyage, nous
ne les connaissons pas exactement, car les notes manquent au
carnet des explorateurs. Mais cela a dû être terrible.
«En effet, au mois d’avril, arrivés dans la vallée de Cooper, ils
n’étaient plus que trois. Gray venait de succomber à la peine.
Quatre chameaux avaient péri. Cependant, si Burke parvient à
gagner le fort Wills, où l’attend Brahe avec son dépôt de
provisions, ses compagnons et lui sont sauvés. Ils redoublent
d’énergie; ils se traînent pendant quelques jours encore; le 21
avril, ils aperçoivent les palissades du fort, ils
l’atteignent!... Ce jour-là, après cinq mois d’une vaine attente,
Brahe était parti.
--Parti! s’écria le jeune Robert.
--Oui, parti! Le jour même, par une déplorable fatalité! La note
laissée par Brahe n’avait pas sept heures de date! Burke ne
pouvait songer à le rejoindre. Les malheureux abandonnés se
refirent un peu avec les provisions du dépôt. Mais les moyens de
transport leur manquaient, et cent cinquante lieues les séparaient
encore du Darling.
«C’est alors que Burke, contrairement à l’opinion de Wills, songe
à gagner les établissements australiens, situés près du mont
Hopeless, à soixante lieues du fort Wills. On se met en route.
«Des deux chameaux qui restent, l’un périt dans un affluent
fangeux du Cooper’s-creek; l’autre ne peut plus faire un pas, il
faut l’abattre, et se nourrir de sa chair. Bientôt les vivres sont
dévorés.
«Les trois infortunés sont réduits à se nourrir de «-nardou-»,
plante aquatique dont les sporules sont comestibles. Faute d’eau,
faute de moyens pour la transporter, ils ne peuvent s’éloigner des
rives du Cooper. Un incendie brûle leur cabane et leurs effets de
campement. Ils sont perdus! Ils n’ont plus qu’à mourir!
«Burke appela King près de lui: «je n’ai plus que quelques heures
à vivre, lui dit-il; voilà ma montre et mes notes. Quand je serai
mort, je désire que vous placiez un pistolet dans ma main droite,
et que vous me laissiez tel que je serai, sans me mettre en
terre!», cela dit, Burke ne parla plus, et il expira le lendemain
matin à huit heures.
«King, épouvanté, éperdu, alla à la recherche d’une tribu
australienne. Lorsqu’il revint, Wills venait de succomber aussi.
Quant à King, il fut recueilli par des indigènes et, au mois de
septembre, retrouvé par l’expédition de M Howitt, envoyée à la
recherche de Burke en même temps que Mac Kinlay et Landsborough.
Ainsi donc, des quatre explorateurs, un seul survécut à cette
traversée du continent australien.»
Le récit de Paganel avait laissé une impression douloureuse dans
l’esprit de ses auditeurs. Chacun songeait au capitaine Grant, qui
errait peut-être comme Burke et les siens au milieu de ce
continent funeste. Les naufragés avaient-ils échappé aux
souffrances qui décimèrent ces hardis pionniers? Ce rapprochement
fut si naturel, que les larmes vinrent aux yeux de Mary Grant.
«Mon père! Mon pauvre père! Murmura-t-elle.
--Miss Mary! Miss Mary! s’écria John Mangles, pour endurer de
tels maux, il faut affronter les contrées de l’intérieur! Le
capitaine Grant, lui, est entre les mains des indigènes, comme
King, et, comme King, il sera sauvé! Il ne s’est jamais trouvé
dans d’aussi mauvaises conditions!
--Jamais, ajouta Paganel, et je vous le répète, ma chère miss,
les australiens sont hospitaliers.
--Dieu vous entende! répondit la jeune fille.
--Et Stuart? demanda Glenarvan, qui voulait détourner le cours de
ces tristes pensées.
--Stuart? répondit Paganel. Oh! Stuart a été plus heureux, et son
nom est célèbre dans les annales australiennes. Dès l’année 1848,
John Mac Douall Stuart, votre compatriote, mes amis, préludait à
ses voyages, en accompagnant Sturt dans les déserts situés au nord
d’Adélaïde. En 1860, suivi de deux hommes seulement, il tenta,
mais en vain, de pénétrer dans l’intérieur de l’Australie. Ce
n’était pas un homme à se décourager. En 1861, le 1er janvier, il
quitta le Chambers-Creek, à la tête de onze compagnons déterminés,
et ne s’arrêta qu’à soixante lieues du golfe de Carpentarie; mais,
les provisions manquant, il dut revenir à Adélaïde sans avoir
traversé le redoutable continent. Cependant, il osa tenter encore
la fortune, et organiser une troisième expédition qui, cette fois,
devait atteindre le but si ardemment désiré.
«Le parlement de l’Australie méridionale patronna chaudement cette
nouvelle exploration, et vota un subside de deux mille livres
sterling. Stuart prit toutes les précautions que lui suggéra son
expérience de pionnier. Ses amis, Waterhouse le naturaliste,
Thring, Kekwick, ses anciens compagnons, Woodforde, Auld, dix en
tout, se joignirent à lui. Il emporta vingt outres de cuir
d’Amérique, pouvant contenir sept gallons chacune, et, le 5 avril
1862, l’expédition se trouvait réunie au bassin de Newcastle-Water,
au delà du dix-huitième degré de latitude, à ce point même
que Stuart n’avait pu dépasser. La ligne de son itinéraire suivait
à peu près le cent trente et unième méridien, et, par conséquent,
faisait un écart de sept degrés à l’ouest de celui de Burke.
«Le bassin de Newcastle-Water devait être la base des explorations
nouvelles. Stuart, entouré de bois épais, essaya vainement de
passer au nord et au nord-est. Même insuccès pour gagner à l’ouest
la rivière de Victoria; d’impénétrables buissons fermaient toute
issue.
«Stuart résolut alors de changer son campement, et il parvint à le
transporter un peu plus au nord, dans les marais d’Hower. Alors,
tendant vers l’est, il rencontra au milieu de plaines herbeuses le
ruisseau Daily, qu’il remonta pendant une trentaine de milles.
«La contrée devenait magnifique; ses pâturages eussent fait la
joie et la fortune d’un squatter; les eucalyptus y poussaient à
une prodigieuse hauteur. Stuart, émerveillé, continua de se porter
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