Lord et lady Glenarvan, Mary et Robert, le major et John Mangles,
que la discussion amusait, se préparèrent à écouter le géographe.
Il s’agissait, d’ailleurs, de l’Australie, vers laquelle les
conduisait le -Duncan-, et son histoire ne pouvait venir plus à
propos. Paganel fut donc invité à commencer sans retard ses tours
de mnémotechnie.
» Mnémosyne! s’écria-t-il, déesse de la mémoire, mère des chastes
muses, inspire ton fidèle et fervent adorateur! Il y a deux cent
cinquante-huit ans, mes amis, l’Australie était encore inconnue.
On soupçonnait bien l’existence d’un grand continent austral; deux
cartes conservées dans la bibliothèque de votre musée britannique,
mon cher Glenarvan, et datées de 1550, mentionnent une terre au
sud de l’Asie, qu’elles appellent la Grande Java des portugais.
Mais ces cartes ne sont pas suffisamment authentiques. J’arrive
donc au XVIIe siècle, en 1606. Cette année-là, un navigateur
espagnol, Quiros, découvrit une terre qu’il nomma Australia de
Espiritu Santo. Quelques auteurs ont prétendu qu’il s’agissait du
groupe des Nouvelles Hébrides, et non de l’Australie. Je ne
discuterai pas la question. Compte ce Quiros, Robert, et passons à
un autre.
--Un, dit Robert.
--Dans la même année, Luiz Vaz De Torres, qui commandait en
second la flotte de Quiros, poursuivit plus au sud la
reconnaissance des nouvelles terres. Mais c’est au hollandais
Théodoric Hertoge que revient l’honneur de la grande découverte.
Il atterrit à la côte occidentale de l’Australie par 25 degrés de
latitude, et lui donna le nom d’-Eendracht-, que portait son
navire. Après lui, les navigateurs se multiplient. En 1618,
Zeachen reconnaît sur la côte septentrionale les terres
d’Arnheim et de Diemen. En 1619, Jean Edels prolonge et baptise de
son propre nom une portion de la côte ouest. En 1622, Leuwin
descend jusqu’au cap devenu son homonyme. En 1627, De Nuitz et De
Witt, l’un à l’ouest, l’autre au sud, complètent les découvertes
de leurs prédécesseurs, et sont suivis par le commandant
Carpenter, qui pénètre avec ses vaisseaux dans cette vaste
échancrure encore nommée golfe de Carpentarie. Enfin, en 1642, le
célèbre marin Tasman contourne l’île de Van-Diemen, qu’il croit
rattachée au continent, et lui donne le nom du gouverneur général
de Batavia, nom que la postérité, plus juste, a changé pour celui
de Tasmanie. Alors le continent australien était tourné; on savait
que l’océan Indien et le Pacifique l’entouraient de leurs eaux,
et, en 1665, le nom de Nouvelle Hollande qu’elle ne devait pas
garder, était imposé à cette grande île australe, précisément à
l’époque où le rôle des navigateurs hollandais allait finir. À
quel nombre sommes-nous?
--À dix, répondit Robert.
--Bien, reprit Paganel, je fais une croix, et je passe aux
anglais. En 1686, un chef de boucaniers, un frère de la côte, un
des plus célèbres flibustiers des mers du sud, Williams Dampier,
après de nombreuses aventures mêlées de plaisirs et de misères,
arriva sur le navire le -Cygnet- au rivage nord-ouest de la
Nouvelle Hollande par 16 degrés 50 de latitude; il communiqua avec
les naturels, et fit de leurs mœurs, de leur pauvreté, de leur
intelligence, une description très complète. Il revint, en 1689, à
la baie même où Hertoge avait débarqué, non plus en flibustier,
mais en commandant du -Roebuck-, un bâtiment de la marine royale.
Jusqu’ici, cependant, la découverte de la Nouvelle Hollande
n’avait eu d’autre intérêt que celui d’un fait géographique. On ne
pensait guère à la coloniser, et pendant trois quarts de siècle,
de 1699 à 1770, aucun navigateur n’y vint aborder. Mais alors
apparut le plus illustre des marins du monde entier, le capitaine
Cook, et le nouveau continent ne tarda pas à s’ouvrir aux
émigrations européennes. Pendant ses trois voyages célèbres, James
Cook accosta les terres de la Nouvelle Hollande, et pour la
première fois, le 31 mars 1770. Après avoir heureusement observé à
Otahiti le passage de Vénus sur le soleil, Cook lança son petit
navire l’-Endeavour- dans l’ouest de l’océan Pacifique. Ayant
reconnu la Nouvelle Zélande, il arriva dans une baie de la côte
ouest de l’Australie, et il la trouva si riche en plantes
nouvelles qu’il lui donna le nom de Baie Botanique. C’est le
-Botany-Bay- actuel. Ses relations avec des naturels à demi
abrutis furent peu intéressantes. Il remonta vers le nord, et par
16 degrés de latitude, près du cap Tribulation, l’-Endeavour-
toucha sur un fond de corail, à huit lieues de la côte. Le danger
de couler bas était imminent. Vivres et canons furent jetés à la
mer; mais dans la nuit suivante la marée remit à flot le navire
allégé, et s’il ne coula pas, c’est qu’un morceau de corail,
engagé dans l’ouverture, aveugla suffisamment sa voie d’eau. Cook
put conduire son bâtiment à une petite crique où se jetait une
rivière qui fut nommée Endeavour. Là, pendant trois mois que
durèrent leurs réparations, les anglais essayèrent d’établir des
communications utiles avec les indigènes; mais ils y réussirent
peu, et remirent à la voile. L’-Endeavour- continua sa route vers
le nord. Cook voulait savoir si un détroit existait entre la
Nouvelle Guinée et la Nouvelle Hollande; après de nouveaux
dangers, après avoir sacrifié vingt fois son navire, il aperçut la
mer, qui s’ouvrait largement dans le sud-ouest. Le détroit
existait. Il fut franchi. Cook descendit dans une petite île, et,
prenant possession au nom de l’Angleterre de la longue étendue de
côtes qu’il avait reconnues, il leur donna le nom très britannique
de Nouvelle Galles Du Sud. Trois ans plus tard, le hardi marin
commandait l’-Aventure- et la -Résolution-; le capitaine Furneaux
alla sur l’-Aventure- reconnaître les côtes de la terre de Van-Diemen,
et revint en supposant qu’elle faisait partie de la
Nouvelle Hollande. Ce ne fut qu’en 1777, lors de son troisième
voyage, que Cook mouilla avec ses vaisseaux la -Résolution- et la
-Découverte- dans la baie de l’Aventure sur la terre de Van-Diemen,
et c’est de là qu’il partit pour aller, quelques mois plus
tard, mourir aux îles Sandwich.
--C’était un grand homme, dit Glenarvan.
--Le plus illustre marin qui ait jamais existé. Ce fut Banks, son
compagnon, qui suggéra au gouvernement anglais la pensée de fonder
une colonie à Botany-Bay. Après lui, s’élancent des navigateurs de
toutes les nations. Dans la dernière lettre reçue de La Pérouse,
écrite de Botany-Bay et datée du 7 février 1787, l’infortuné marin
annonce son intention de visiter le golfe de Carpentarie et toute
la côte de la Nouvelle Hollande jusqu’à la terre de Van-Diemen. Il
part, et ne revient plus. En 1788, le capitaine Philipp établit à
Port-Jackson la première colonie anglaise. En 1791, Vancouver
relève un périple considérable de côtes méridionales du nouveau
continent. En 1792, d’Entrecasteaux, expédié à la recherche de La
Pérouse, fait le tour de la Nouvelle Hollande, à l’ouest et au
sud, découvrant des îles inconnues sur sa route. En 1795 et 1797,
Flinders et Bass, deux jeunes gens, poursuivent courageusement
dans une barque longue de huit pieds la reconnaissance des côtes
du sud, et, en 1797, Bass passe entre la terre de Van-Diemen et la
Nouvelle Hollande, par le détroit qui porte son nom. Cette même
année, Vlaming, le découvreur de l’île Amsterdam, reconnaissait
sur les rivages orientaux la rivière Swan-River, où s’ébattaient
des cygnes noirs de la plus belle espèce. Quant à Flinders, il
reprit en 1801 ses curieuses explorations, et par 138° 58’ de
longitude et 35° 40’ de latitude, il se rencontra dans Encounter-Bay
avec le -géographe- et le -naturaliste-, deux navires français
que commandaient les capitaines Baudin et Hamelin.
--Ah! Le capitaine Baudin? dit le major.
--Oui! Pourquoi cette exclamation? demanda Paganel.
--Oh! Rien. Continuez, mon cher Paganel.
--Je continue donc en ajoutant aux noms de ces navigateurs celui
du capitaine King, qui, de 1817 à 1822, compléta la reconnaissance
des côtes intertropicales de la Nouvelle Hollande.
--Cela fait vingt-quatre noms, dit Robert.
--Bon, répondit Paganel, j’ai déjà la moitié de la carabine du
major. Et maintenant que j’en ai fini avec les marins, passons aux
voyageurs.
--Très bien, Monsieur Paganel, dit lady Helena. Il faut avouer
que vous avez une mémoire étonnante.
--Ce qui est fort singulier, ajouta Glenarvan, chez un homme
si...
--Si distrait, se hâta de dire Paganel. Oh! je n’ai que la
mémoire des dates et des faits. Voilà tout.
--Vingt-quatre, répéta Robert.
--Eh bien, vingt-cinq, le lieutenant Daws. C’était en 1789, un an
après l’établissement de la colonie à Port-Jackson. On avait fait
le tour du nouveau continent; mais ce qu’il renfermait, personne
n’eût pu le dire. Une longue rangée de montagnes parallèles au
rivage oriental semblait interdire tout accès à l’intérieur. Le
lieutenant Daws, après neuf journées de marche, dut rebrousser
chemin et revenir à Port-Jackson. Pendant la même année, le
capitaine Tench essaya de franchir cette haute chaîne, et ne put y
parvenir. Ces deux insuccès détournèrent pendant trois ans les
voyageurs de reprendre cette tâche difficile. En 1792, le colonel
Paterson, un hardi explorateur africain cependant, échoua dans la
même tentative. L’année suivante, un simple quartier-maître de la
marine anglaise, le courageux Hawkins, dépassa de vingt milles la
ligne que ses devanciers n’avaient pu franchir. Pendant dix-huit
ans, je n’ai que deux noms à citer, ceux du célèbre marin Bass et
de M Bareiller, un ingénieur de la colonie, qui ne furent pas plus
heureux que leurs prédécesseurs, et j’arrive à l’année 1813 où un
passage fut enfin découvert à l’ouest de Sydney. Le gouverneur
Macquarie s’y hasarda en 1815, et la ville de Bathurst fut fondée
au delà des montagnes bleues. À partir de ce moment, Throsby en
1819, Oxley qui traversa trois cents milles de pays, Howel et Hune
dont le point de départ fut précisément Twofold-Bay, où passe le
trente-septième parallèle, et le capitaine Sturt, qui, en 1829 et
1830, reconnut les cours du Darling et du Murray, enrichirent la
géographie de faits nouveaux et aidèrent au développement des
colonies.
--Trente-six, dit Robert.
--Parfait! J’ai de l’avance, répondit Paganel. Je cite pour
mémoire Eyre et Leichardt, qui parcoururent une portion du pays en 1840 et
1841; Sturt, en 1845; les frères Grégory et Helpmann, en 1846,
dans l’Australie occidentale; Kennedy, en 1847, sur le fleuve
Victoria, et, en 1848, dans l’Australie du nord; Grégory, en 1852;
Austin, en 1854; les Grégory, de 1855 à 1858, dans le nord-ouest
du continent; Babbage, du lac Torrens au lac Eyre, et j’arrive
enfin à un voyageur célèbre dans les fastes australiens, à Stuart,
qui traça trois fois ses audacieux itinéraires à travers le
continent. Sa première expédition à l’intérieur est de 1860. Plus
tard, si vous le voulez, je vous raconterai comment l’Australie
fut quatre fois traversée du sud au nord. Aujourd’hui, je me borne
à achever cette longue nomenclature, et, de 1860 à 1862,
j’ajouterai aux noms de tant de hardis pionniers de la science
ceux des frères Dempster, de Clarkson et Harper, ceux de Burke et
Wills, ceux de Neilson, de Walker, Landsborough, Mackinlay,
Howit...
--Cinquante-six! s’écria Robert.
--Bon! Major, reprit Paganel, je vais vous faire bonne mesure,
car je ne vous ai cité ni Duperrey, ni Bougainville, ni Fitz-Roy,
ni De Wickam, ni Stokes...
--Assez, fit le major, accablé sous le nombre.
--Ni Pérou, ni Quoy, reprit Paganel, lancé comme un express, ni
Bennett, ni Cuningham, ni Nutchell, ni Tiers...
--Grâce!...
--Ni Dixon, ni Strelesky, ni Reid, ni Wilkes, ni Mitchell...
--Arrêtez, Paganel, dit Glenarvan, qui riait de bon cœur,
n’accablez pas l’infortuné Mac Nabbs. Soyez généreux! Il s’avoue
vaincu.
--Et sa carabine? demanda le géographe d’un air triomphant.
--Elle est à vous, Paganel, répondit le major, et je la regrette
bien. Mais vous avez une mémoire à gagner tout un musée
d’artillerie.
--Il est certainement impossible, dit lady Helena, de mieux
connaître son Australie. Ni le plus petit nom, ni le plus petit
fait...
--Oh! le plus petit fait! dit le major en secouant la tête.
--Hein! Qu’est-ce, Mac Nabbs? s’écria Paganel.
--Je dis que les incidents relatifs à la découverte de
l’Australie ne vous sont peut-être pas tous connus.
--Par exemple! fit Paganel avec un suprême mouvement de fierté.
--Et si je vous en cite un que vous ne sachiez pas, me rendrez-vous
ma carabine? demanda Mac Nabbs.
--À l’instant, major.
--Marché conclu?
--Marché conclu.
--Bien. Savez-vous, Paganel, pourquoi l’Australie n’appartient
pas à la France?
--Mais, il me semble...
--Ou, tout au moins, quelle raison en donnent les anglais?
--Non, major, répondit Paganel d’un air vexé.
--C’est tout simplement parce que le capitaine Baudin, qui
n’était pourtant pas timide, eut tellement peur en 1802 du
croassement des grenouilles australiennes, qu’il leva l’ancre au
plus vite et s’enfuit pour ne jamais revenir.
--Quoi! s’écria le savant, dit-on cela en Angleterre? Mais c’est
une mauvaise plaisanterie!
--Très mauvaise, je l’avoue, répondit le major, mais elle est
historique dans le royaume-uni.
--C’est une indignité! s’écria le patriotique géographe. Et
cela se répète sérieusement?
--Je suis forcé d’en convenir, mon cher Paganel, répondit
Glenarvan au milieu d’un éclat de rire général. Comment! Vous
ignoriez cette particularité?
--Absolument. Mais je proteste! d’ailleurs, les anglais nous
appellent «mangeurs de grenouilles!» Or, généralement, on n’a pas
peur de ce que l’on mange.
--Cela ne se dit pas moins, Paganel», répondit le major en
souriant modestement.
Et voilà comment cette fameuse carabine de Purdey Moore et Dikson
resta la propriété du major Mac Nabbs.
Chapitre V
-Les colères de l’océan Indien-
Deux jours après cette conversation, John Mangles ayant fait son
point à midi, annonça que le -Duncan- se trouvait par 113° 37’ de
longitude. Les passagers consultèrent la carte du bord et virent,
non sans grande satisfaction, que cinq degrés à peine les
séparaient du cap Bernouilli.
Entre ce cap et la pointe d’Entrecasteaux, la côte australienne
décrit un arc que sous-tend le trente-septième parallèle. Si alors
le -Duncan- fût remonté vers l’équateur, il aurait eu promptement
connaissance du cap Chatham, qui lui restait à cent vingt milles
dans le nord. Il naviguait alors dans cette partie de la mer des
Indes abritée par le continent australien.
On pouvait donc espérer que, sous quatre jours, le cap Bernouilli
se relèverait à l’horizon.
Le vent d’ouest avait jusqu’alors favorisé la marche du yacht;
mais depuis quelques jours il montrait une tendance à diminuer;
peu à peu, il calmit. Le 13 décembre, il tomba tout à fait, et les
voiles inertes pendirent le long des mâts.
Le -Duncan-, sans sa puissante hélice, eût été enchaîné par les
calmes de l’océan.
Cet état de l’atmosphère pouvait se prolonger indéfiniment. Le
soir, Glenarvan s’entretenait à ce sujet avec John Mangles. Le
jeune capitaine, qui voyait se vider ses soutes à charbon,
paraissait fort contrarié de cette tombée du vent. Il avait
couvert son navire de voiles, hissé ses bonnettes et ses voiles
d’étai pour profiter des moindres souffles; mais, suivant
l’expression des matelots, il n’y avait pas de quoi remplir un
chapeau.
«En tout cas, dit Glenarvan, il ne faut pas trop se plaindre,
mieux vaut absence de vent que vent contraire.
--Votre honneur a raison, répondit John Mangles; mais
précisément, ces calmes subits amènent des changements de temps.
Aussi je les redoute; nous naviguons sur la limite des moussons
qui, d’octobre à avril, soufflent du nord-est, et pour peu
qu’elles nous prennent debout, notre marche sera fort retardée.
--Que voulez-vous, John? Si cette contrariété arrivait, il
faudrait bien s’y soumettre. Ce ne serait qu’un retard, après
tout.
--Sans doute, si la tempête ne s’en mêlait pas.
--Est-ce que vous craignez le mauvais temps? dit Glenarvan en
examinant le ciel, qui, cependant, de l’horizon au zénith,
apparaissait libre de nuages.
--Oui, répondit le capitaine, je le dis à votre honneur, mais je
ne voudrais pas effrayer lady Glenarvan ni miss Grant.
--Et vous agissez sagement. Qu’y a-t-il?
--Des menaces certaines de gros temps. Ne vous fiez pas à
l’apparence du ciel, -mylord-. Rien n’est plus trompeur. Depuis
deux jours, le baromètre baisse d’une manière inquiétante; il est
en ce moment à vingt-sept pouces. C’est un avertissement que je ne
puis négliger. Or je redoute particulièrement les colères de la
mer australe, car je me suis déjà trouvé aux prises avec elles.
Les vapeurs qui vont se condenser dans les immenses glaciers du
pôle sud produisent un appel d’air d’une extrême violence. De là
une lutte des vents polaires et équatoriaux qui crée les cyclones,
les tornades, et ces formes multiples des tempêtes contre
lesquelles un navire ne lutte pas sans désavantage.
--John, répondit Glenarvan, le -Duncan- est un bâtiment solide,
son capitaine un habile marin. Que l’orage vienne, et nous saurons
nous défendre!»
John Mangles, en exprimant ses craintes, obéissait à son instinct
d’homme de mer. C’était un habile «weatherwise», expression
anglaise qui s’applique aux observateurs du temps. La baisse
persistante du baromètre lui fit prendre toutes les mesures de
prudence à son bord.
Il s’attendait à une tempête violente que l’état du ciel
n’indiquait pas encore, mais son infaillible instrument ne pouvait
le tromper; les courants atmosphériques accourent des lieux où la
colonne de mercure est haute vers ceux où elle s’abaisse; plus ces
lieux sont rapprochés, plus le niveau se rétablit rapidement dans
les couches aériennes, et plus la vitesse du vent est grande.
John resta sur le pont pendant toute la nuit. Vers onze heures, le
ciel s’encrassa dans le sud. John fit monter tout son monde en
haut et amener ses petites voiles; il ne conserva que sa misaine,
sa brigantine, son hunier et ses focs. À minuit, le vent fraîchit.
Il ventait grand frais, c’est-à-dire que les molécules d’air
étaient chassées avec une vitesse de six toises par seconde. Le
craquement des mâts, le battement des manœuvres courantes, le
bruit sec des voiles parfois prises en ralingues, le gémissement
des cloisons intérieures, apprirent aux passagers ce qu’ils
ignoraient encore. Paganel, Glenarvan, le major, Robert,
apparurent sur le pont, les uns en curieux, les autres prêts à
agir.
Dans ce ciel qu’ils avaient laissé limpide et constellé roulaient
des nuages épais, séparés par des bandes tachetées comme une peau
de léopard.
«L’ouragan? demanda simplement Glenarvan à John Mangles.
--Pas encore, mais bientôt», répondit le capitaine.
En ce moment, il donna l’ordre de prendre le bas ris du hunier.
Les matelots s’élancèrent dans les enfléchures du vent, et, non
sans peine, ils diminuèrent la surface de la voile en l’enroulant
de ses garcettes sur la vergue amenée. John Mangles tenait à
conserver le plus de toile possible, afin d’appuyer le yacht et
d’adoucir ses mouvements de roulis.
Puis, ces précautions prises, il donna des ordres à Austin et au
maître d’équipage, pour parer à l’assaut de l’ouragan, qui ne
pouvait tarder à se déchaîner. Les saisines des embarcations et
les amarres de la drome furent doublées. On renforça les palans de
côté du canon. On roidit les haubans et galhaubans. Les écoutilles
furent condamnées.
John, comme un officier sur le couronnement d’une brèche, ne
quittait pas le bord du vent, et du haut de la dunette il essayait
d’arracher ses secrets à ce ciel orageux.
En ce moment, le baromètre était tombé à vingt-six pouces,
abaissement qui se produit rarement dans la colonne barométrique,
et le -storm-glass- indiquait la tempête.
Il était une heure du matin. Lady Helena et miss Grant, violemment
secouées dans leur cabine, se hasardèrent à venir sur le pont. Le
vent avait alors une vitesse de quatorze toises par seconde. Il
sifflait dans des manœuvres dormantes avec une extrême violence.
Ces cordes de métal, pareilles à celles d’un instrument,
résonnaient comme si quelque gigantesque archet eût provoqué leurs
rapides oscillations; les poulies se choquaient; les manœuvres
couraient avec un bruit aigu dans leurs gorges rugueuses; les
voiles détonaient comme des pièces d’artillerie; des vagues déjà
monstrueuses accouraient à l’assaut du yacht, qui se jouait comme
un alcyon sur leur crête écumante.
Lorsque le capitaine John aperçut les passagères, il alla
rapidement à elles, et les pria de rentrer dans la dunette;
quelques paquets de mer embarquaient déjà, et le pont pouvait être
balayé d’un instant à l’autre. Le fracas des éléments était si
éclatant alors, que lady Helena entendait à peine le jeune
capitaine.
«Il n’y a aucun danger? Put-elle cependant lui dire pendant une
légère accalmie.
--Aucun, madame, répondit John Mangles; mais vous ne pouvez
rester sur le pont, ni vous, miss Mary.»
Lady Glenarvan et miss Grant ne résistèrent pas à un ordre qui
ressemblait à une prière, et elles rentrèrent sous la dunette au
moment où une vague, déferlant au-dessus du tableau d’arrière, fit
tressaillir dans leurs compartiments les vitres du capot. En ce
moment, la violence du vent redoubla; les mâts plièrent sous la
pression des voiles, et le yacht sembla se soulever sur les flots.
«Cargue la misaine! Cria John Mangles; amène le hunier et les
focs!»
Les matelots se précipitèrent à leur poste de manœuvre; les
drisses furent larguées, les cargues pesées, les focs halés bas
avec un bruit qui dominait celui du ciel, et le -Duncan-, dont la
cheminée vomissait des torrents d’une fumée noire, frappa
inégalement la mer des branches parfois émergées de son hélice.
Glenarvan, le major, Paganel et Robert contemplaient avec une
admiration mêlée d’effroi cette lutte du -Duncan- contre les
flots; ils se cramponnaient fortement aux râteliers des
bastingages sans pouvoir échanger un seul mot, et regardaient les
bandes de pétrels-satanicles, ces funèbres oiseaux des tempêtes,
qui se jouaient dans les vents déchaînés.
En ce moment, un sifflement assourdissant se fit entendre au-dessus
des bruits de l’ouragan. La vapeur fusa avec violence, non
du tuyau d’échappement, mais des soupapes de la chaudière; le
sifflet d’alarme retentit avec une force inaccoutumée; le yacht
donna une bande effroyable, et Wilson, qui tenait la roue, fut
renversé par un coup de barre inattendu. Le -Duncan- venait en
travers à la lame et ne gouvernait plus.
«Qu’y a-t-il? s’écria John Mangles en se précipitant sur la
passerelle.
--Le navire se couche! répondit Tom Austin.
--Est-ce que nous sommes démontés de notre gouvernail?
--À la machine! à la machine!» cria la voix de l’ingénieur.
John se précipita vers la machine et s’affala par l’échelle. Une
nuée de vapeur remplissait la chambre; les pistons étaient
immobiles dans les cylindres; les bielles n’imprimaient aucun
mouvement à l’arbre de couche. En ce moment, le mécanicien, voyant
leurs efforts inutiles et craignant pour ses chaudières, ferma
l’introduction et laissa fuir la vapeur par le tuyau
d’échappement.
«Qu’est-ce donc? demanda le capitaine.
--L’hélice est faussée, ou engagée, répondit le mécanicien; elle
ne fonctionne plus.
--Quoi? Il est impossible de la dégager?
--Impossible.»
Ce n’était pas le moment de chercher à remédier à cet accident; il
y avait un fait incontestable:
L’hélice ne pouvait marcher, et la vapeur, ne travaillant plus,
s’était échappée par les soupapes.
John devait donc en revenir à ses voiles, et chercher un
auxiliaire dans ce vent qui s’était fait son plus dangereux
ennemi.
Il remonta, et dit en deux mots la situation à lord Glenarvan;
puis il le pressa de rentrer dans la dunette avec les autres
passagers, Glenarvan voulut rester sur le pont.
«Non, votre honneur, répondit John Mangles d’une voix ferme, il
faut que je sois seul ici avec mon équipage. Rentrez! Le navire
peut s’engager et les lames vous balayeraient sans merci.
--Mais nous pouvons être utiles...
--Rentrez, rentrez, -mylord-, il le faut! Il y a des
circonstances où je suis le maître à bord! Retirez-vous, je le
veux!»
Pour que John Mangles s’exprimât avec une telle autorité, il
fallait que la situation fût suprême.
Glenarvan comprit que c’était à lui de donner l’exemple de
l’obéissance. Il quitta donc le pont, suivi de ses trois
compagnons, et rejoignit les deux passagères, qui attendaient avec
anxiété le dénoûment de cette lutte avec les éléments.
«Un homme énergique que mon brave John! dit Glenarvan, en entrant
dans le carré.
--Oui, répondit Paganel, il m’a rappelé ce bosseman de votre
grand Shakespeare, quand il s’écrie dans le drame de -la tempête-,
au roi qu’il porte à son bord:
«Hors d’ici! Silence! à vos cabanes! Si vous ne pouvez imposer
silence à ces éléments, taisez-vous! Hors de mon chemin, vous dis-je!»
Cependant John Mangles n’avait pas perdu une seconde pour tirer le
navire de la périlleuse situation que lui faisait son hélice
engagée. Il résolut de se tenir à la cape pour s’écarter le moins
possible de sa route. Il s’agissait donc de conserver des voiles
et de les brasser obliquement, de manière à présenter le travers à
la tempête. On établit le hunier au bas ris, une sorte de
trinquette sur l’étai du grand mât, et la barre fut mise sous le
vent.
Le yacht, doué de grandes qualités nautiques, évolua comme un
cheval rapide qui sent l’éperon, et il prêta le flanc aux lames
envahissantes. Cette voilure si réduite tiendrait-elle? Elle était
faite de la meilleure toile de Dundee; mais quel tissu peut
résister à de pareilles violences?
Cette allure de la cape avait l’avantage d’offrir aux vagues les
portions les plus solides du yacht, et de le maintenir dans sa
direction première.
Cependant, elle n’était pas sans péril, car le navire pouvait
s’engager dans ces immenses vides laissés entre les lames et ne
pas s’en relever. Mais John Mangles n’avait pas le choix des
manœuvres et il résolut de garder la cape, tant que la mâture et
les voiles ne viendraient pas en bas. Son équipage se tenait là
sous ses yeux, prêt à se porter où sa présence serait nécessaire.
John, attaché aux haubans, surveillait la mer courroucée.
Le reste de la nuit se passa dans cette situation. On espérait que
la tempête diminuerait au lever du jour.
Vain espoir. Vers huit heures du matin, il surventa encore, et le
vent, avec une vitesse de dix-huit toises par seconde, se fit
ouragan.
John ne dit rien, mais il trembla pour son navire et ceux qu’il
portait. Le -Duncan- donnait une bande effroyable; ses épontilles
en craquaient, et parfois les bouts-dehors de misaine venaient
fouetter la crête des vagues. Il y eut un instant où l’équipage
crut que le yacht ne se relèverait pas. Déjà les matelots, la
hache à la main, s’élançaient pour couper les haubans du grand
mât, quand les voiles, arrachées à leurs ralingues, s’envolèrent
comme de gigantesques albatros.
Le -Duncan- se redressa; mais, sans appui sur les flots, sans
direction, il fut ballotté épouvantablement, au point que les mâts
menaçaient de se rompre jusque dans leur emplanture. Il ne pouvait
longtemps supporter un pareil roulis, il fatiguait dans ses hauts,
et bientôt ses bordages disjoints, ses coutures crevées, devaient
livrer passage aux flots.
John Mangles n’avait plus qu’une ressource, établir un tourmentin
et fuir devant le temps. Il y parvint après plusieurs heures d’un
travail vingt fois défait avant d’être achevé. Ce ne fut pas avant
trois heures du soir que la trinquette put être hissée sur l’étai
de misaine et livrée à l’action du vent.
Alors, sous ce morceau de toile, le -Duncan- laissa porter et se
prit à fuir vent arrière avec une incalculable rapidité. Il allait
ainsi dans le nord-est où le poussait la tempête. Il lui fallait
conserver le plus de vitesse possible, car d’elle seule dépendait
sa sécurité. Quelquefois, dépassant les lames emportées avec lui,
il les tranchait de son avant effilé, s’y enfonçait comme un
énorme cétacé, et laissait balayer son pont de l’avant à
l’arrière. En d’autres moments, sa vitesse égalait celle des
flots, son gouvernail perdait toute action, et il faisait
d’énormes embardées qui menaçaient de le rejeter en travers.
Enfin, il arrivait aussi que les vagues couraient plus vite que
lui sous le souffle de l’ouragan; elles sautaient alors par-dessus
le couronnement, et tout le pont était balayé de l’arrière à
l’avant avec une irrésistible violence.
Ce fut dans cette alarmante situation, au milieu d’alternatives
d’espoir et de désespoir, que se passèrent la journée du 15
décembre et la nuit qui suivit. John Mangles ne quitta pas un
instant son poste; il ne prit aucune nourriture; il était torturé
par des craintes que son impassible figure ne voulait pas trahir,
et son regard cherchait obstinément à percer les brumes amoncelées
dans le nord.
En effet, il pouvait tout craindre. Le -Duncan-, rejeté hors de sa
route, courait à la côte australienne avec une vitesse que rien ne
pouvait enrayer. John Mangles sentait aussi par instinct, non
autrement, qu’un courant de foudre l’entraînait.
À chaque instant, il redoutait le choc d’un écueil sur lequel le
yacht se fût brisé en mille pièces. Il estimait que la côte ne
devait pas se rencontrer à moins de douze milles sous le vent. Or,
la terre c’est le naufrage, c’est la perte d’un bâtiment.
Cent fois mieux vaut l’immense océan, contre les fureurs duquel un
navire peut se défendre, fût-ce en lui cédant. Mais lorsque la
tempête le jette sur des atterrages, il est perdu.
John Mangles alla trouver lord Glenarvan; il l’entretint en
particulier; il lui dépeignit la situation sans diminuer sa
gravité; il l’envisagea avec le sang-froid d’un marin prêt à tout,
et termina en disant qu’il serait peut-être obligé de jeter le
-Duncan- à la côte.
«Pour sauver ceux qu’il porte, si c’est possible, -mylord-.
--Faites, John, répondit Glenarvan.
--Et lady Helena? Miss Grant?
--Je ne les préviendrai qu’au dernier moment, lorsque tout espoir
sera perdu de tenir la mer. Vous m’avertirez.
--Je vous avertirai, -mylord-.»
Glenarvan revint auprès des passagères, qui, sans connaître tout
le danger, le sentaient imminent.
Elles montraient un grand courage, égal au moins à celui de leurs
compagnons. Paganel se livrait aux théories les plus inopportunes
sur la direction des courants atmosphériques; il faisait à Robert,
qui l’écoutait, d’intéressantes comparaisons entre les tornades,
les cyclones et les tempêtes rectilignes. Quant au major, il
attendait la fin avec le fatalisme d’un musulman. Vers onze
heures, l’ouragan parut mollir un peu, les humides brumes se
dissipèrent, et, dans une rapide éclaircie, John put voir une
terre basse qui lui restait à six milles sous le vent. Il y
courait en plein. Des lames monstrueuses déferlaient à une
prodigieuse hauteur, jusqu’à cinquante pieds et plus. John comprit
qu’elles trouvaient là un point d’appui solide pour rebondir à une
telle élévation.
«Il y a des bancs de sable, dit-il à Austin.
--C’est mon avis, répondit le second.
--Nous sommes dans la main de Dieu, reprit John.
S’il n’offre pas une passe praticable au -Duncan-, et s’il ne l’y
conduit lui-même, nous sommes perdus.
--La marée est haute en ce moment, capitaine, peut-être pourrons-nous
franchir ces bancs?
--Mais voyez donc, Austin, la fureur de ces lames. Quel navire
pourrait leur résister? Prions Dieu qu’il nous aide, mon ami!»
Cependant le -Duncan-, sous son tourmentin, portait à la côte avec
une vitesse effrayante. Bientôt il ne fut plus qu’à deux milles
des accores du banc. Les vapeurs cachaient à chaque instant la
terre.
Néanmoins, John crut apercevoir au delà de cette lisière écumeuse
un bassin plus tranquille. Là, le -Duncan- se fût trouvé dans une
sûreté relative.
Mais comment passer?
John fit monter ses passagers sur le pont; il ne voulait pas que,
l’heure du naufrage venue, ils fussent renfermés dans la dunette.
Glenarvan et ses compagnons regardèrent la mer épouvantable. Mary
Grant pâlit.
«John, dit tout bas Glenarvan au jeune capitaine, j’essayerai de
sauver ma femme, ou je périrai avec elle. Charge-toi de miss
Grant.
--Oui, votre honneur», répondit John Mangles, en portant la main
du lord à ses yeux humides.
Le -Duncan- n’était plus qu’à quelques encablures du pied des
bancs. La mer, haute alors, eût sans doute laissé assez d’eau sous
la quille du yacht pour lui permettre de franchir ces dangereux
bas-fonds. Mais alors les vagues énormes, le soulevant et
l’abandonnant tour à tour, devaient le faire immanquablement
talonner. Y avait-il donc un moyen d’adoucir les mouvements de ces
lames, de faciliter le glissement de leurs molécules liquides, en
un mot, de calmer cette mer tumultueuse?
John Mangles eut une dernière idée.
«L’huile! s’écria-t-il; mes enfants, filez de l’huile! Filez de
l’huile!»
Ces paroles furent rapidement comprises de tout l’équipage. Il
s’agissait d’employer un moyen qui réussit quelquefois; on peut
apaiser la fureur des vagues, en les couvrant d’une nappe d’huile;
cette nappe surnage, et détruit le choc des eaux, qu’elle
lubrifie. L’effet en est immédiat, mais il passe vite.
Quand un navire a franchi cette mer factice, elle redouble ses
fureurs, et malheur à qui se hasarderait à sa suite. Les barils
contenant la provision d’huile de phoque furent hissés sur le
gaillard d’avant par l’équipage, dont le danger centuplait les
forces. Là, ils furent défoncés à coups de hache, et suspendus au-dessus
des bastingages de tribord et de bâbord.
«Tiens bon!» cria John Mangles, épiant le moment favorable.
En vingt secondes, le yacht atteignit l’entrée de la passe barrée
par un mascaret mugissant. C’était l’instant.
«À dieu vat!» cria le jeune capitaine.
Les barils furent chavirés, et de leurs flancs s’échappèrent des
flots d’huile. Instantanément, la nappe onctueuse nivela, pour
ainsi dire, l’écumeuse surface de la mer. Le -Duncan- vola sur les
eaux calmées et se trouva bientôt dans un bassin paisible, au delà
des redoutables bancs.
Chapitre VI
-Le cap Bernouilli-
Le premier soin de John Mangles fut d’affourcher solidement son
navire sur deux ancres. Il mouilla par cinq brasses d’eau. Le fond
était bon, un gravier dur qui donnait une excellente tenue. Donc,
nulle crainte de chasser ou de s’échouer à mer basse. Le -Duncan-,
après tant d’heures périlleuses, se trouvait dans une sorte de
crique abritée par une haute pointe circulaire contre les vents du
large.
Lord Glenarvan avait serré la main du jeune capitaine en disant:
«Merci, John.»
Et John se sentit généreusement récompensé avec ces deux seuls
mots. Glenarvan garda pour lui le secret de ses angoisses, et ni
lady Helena, ni Mary Grant, ni Robert ne soupçonnèrent la gravité
des périls auxquels ils venaient d’échapper.
Un point important restait à éclaircir. À quel endroit de la côte
le -Duncan- avait-il été jeté par cette formidable tempête? Où
reprendrait-il son parallèle accoutumé? À quelle distance le cap
Bernouilli lui restait-il dans le sud-ouest? Telles furent les
premières questions adressées à John Mangles. Celui-ci fit
aussitôt ses relèvements, et pointa ses observations sur la carte
du bord.
En somme, le -Duncan- n’avait pas trop dévié de sa route: de deux
degrés à peine. Il se trouvait par 136° 12’ de longitude et 35° 07’ de
latitude, au cap Catastrophe, situé à l’une des pointes de
l’Australie méridionale, et à trois cents milles du cap
Bernouilli.
Le cap Catastrophe, au nom de funeste augure, a pour pendant le
cap Borda, formé par un promontoire de l’île Kanguroo. Entre ces
deux caps s’ouvre le détroit de l’Investigator, qui conduit à deux
golfes assez profonds, l’un au nord, le golfe Spencer, l’autre au
sud, le golfe Saint-Vincent.
Sur la côte orientale de ce dernier est creusé le port d’Adélaïde,
capitale de cette province nommée Australie méridionale. Cette
ville, fondée en 1836, compte quarante mille habitants, et offre
des ressources assez complètes. Mais elle est plus occupée de
cultiver un sol fécond, d’exploiter ses raisins et ses oranges, et
toutes ses richesses agricoles, que de créer de grandes
entreprises industrielles. Sa population compte moins d’ingénieurs
que d’agriculteurs, et l’esprit général est peu tourné vers les
opérations commerciales ou les arts mécaniques.
Le -Duncan- pourrait-il réparer ses avaries? C’était la question à
décider. John Mangles voulut savoir à quoi s’en tenir. Il fit
plonger à l’arrière du yacht; ses plongeurs lui rapportèrent
qu’une des branches de l’hélice avait été faussée, et portait
contre l’étambot: de là, l’impossibilité du mouvement de rotation.
Cette avarie fut jugée grave, assez grave même pour nécessiter un
outillage qui ne se rencontrerait pas à Adélaïde.
Glenarvan et le capitaine John, après mûres réflexions, prirent la
résolution suivante: le -Duncan- suivrait à la voile le contour
des rivages australiens, en cherchant les traces du -Britannia-;
il s’arrêterait au cap Bernouilli, où seraient prises les
dernières informations, et continuerait sa route au sud jusqu’à
Melbourne, où ses avaries pourraient être facilement réparées.
L’hélice remise en état, le -Duncan- irait croiser sur les côtes
orientales pour achever la série de ses recherches.
Cette proposition fut approuvée. John Mangles résolut de profiter
du premier bon vent pour appareiller. Il n’attendit pas longtemps.
Vers le soir, l’ouragan était entièrement tombé. Une brise
maniable lui succéda, qui soufflait du sud-ouest. On fit les
dispositions pour l’appareillage. De nouvelles voiles furent
enverguées. À quatre heures du matin, les matelots virèrent au
cabestan. Bientôt l’ancre fut à pic, elle dérapa, et le -Duncan-,
sous sa misaine, son hunier, son perroquet, ses focs, sa
brigantine et sa voile de flèche, courut au plus près, tribord
amures, au vent des rivages australiens.
Deux heures après, il perdit de vue le cap Catastrophe, et se
trouva par le travers du détroit de l’Investigator. Le soir, le
cap Borda fut doublé, et l’île Kanguroo prolongée à quelques
encablures. C’est la plus grande des petites îles australiennes,
et elle sert de refuge aux déportés fugitifs. Son aspect était
enchanteur. D’immenses tapis de verdure revêtaient les rocs
stratifiés de ses rivages. On voyait comme au temps de sa
découverte, en 1802, d’innombrables bandes de -kanguroos- bondir à
travers les bois et les plaines.
Le lendemain, pendant que le -Duncan- courait bord sur bord, ses
embarcations furent envoyées à terre avec mission de visiter les
accores de la côte.
Il se trouvait alors sur le trente-sixième parallèle, et, jusqu’au
trente-huitième, Glenarvan ne voulait pas laisser un point
inexploré.
Pendant la journée du 18 décembre, le yacht, qui boulinait comme
un vrai clipper sous sa voilure entièrement déployée, rasa le
rivage de la baie Encounter. C’est là qu’en 1828 le voyageur Sturt
arriva après avoir découvert le Murray, le plus grand fleuve de
l’Australie méridionale. Ce n’étaient déjà plus les rives
verdoyantes de l’île Kanguroo, mais des mornes arides, rompant
parfois l’uniformité d’une côte basse et déchiquetée, çà et là
quelque falaise grise, ou des promontoires de sable, enfin toute
la sécheresse d’un continent polaire.
Les embarcations pendant cette navigation firent un rude service.
Les marins ne s’en plaignirent pas.
Presque toujours Glenarvan, son inséparable Paganel et le jeune
Robert les accompagnaient. Ils voulaient de leurs propres yeux
chercher quelques vestiges du -Britannia-. Mais cette scrupuleuse
exploration ne révéla rien du naufrage. Les rivages australiens
furent aussi muets à cet égard que les terres patagones.
Cependant, il ne fallait pas perdre tout espoir tant que ne serait
pas atteint le point précis indiqué par le document. On n’agissait
ainsi que par surcroît de prudence, et pour ne rien abandonner au
hasard. Pendant la nuit, le -Duncan- mettait en panne, de manière
à se maintenir sur place autant que possible, et, le jour, la côte
était fouillée avec soin.
Ce fut ainsi que, le 20 décembre, on arriva par le cap Bernouilli,
qui termine la baie Lacépède, sans avoir trouvé la moindre épave.
Mais cet insuccès ne prouvait rien contre le capitaine du
-Britannia-.
En effet, depuis deux ans, époque à laquelle remontait la
catastrophe, la mer avait pu, avait dû disperser,
ronger les restes du trois-mâts et les arracher de
l’écueil. D’ailleurs, les indigènes, qui sentent les naufrages
comme un vautour sent un cadavre, devaient avoir recueilli les
plus minces débris. Puis, Harry Grant et ses deux compagnons,
faits prisonniers au moment où les vagues les jetaient à la côte,
avaient été sans nul doute entraînés dans l’intérieur du
continent.
Mais alors tombait une des ingénieuses hypothèses de Jacques
Paganel. Tant qu’il s’agissait du territoire argentin, le
géographe pouvait à bon droit prétendre que les chiffres du
document se rapportaient, non au théâtre du naufrage, mais au lieu
même de la captivité. En effet, les grands fleuves de la Pampasie,
leurs nombreux affluents, étaient là pour porter à la mer le
précieux document. Ici, au contraire, dans cette partie de
l’Australie, les cours d’eau sont peu abondants qui coupent le
trente-septième parallèle; de plus, le Rio-Colorado, le Rio-Negro,
vont se jeter à la mer à travers des plages désertes, inhabitables
et inhabitées, tandis que les principales rivières australiennes,
le Murray, la Yarra, le Torrens, le Darling, ou affluent les unes
aux autres, ou se précipitent dans l’océan par des embouchures qui
sont devenues des rades fréquentées, des ports où la navigation
est active. Quelle probabilité, dès lors, qu’une fragile bouteille
eût pu descendre le cours de ces eaux incessamment parcourues et
arriver à l’océan Indien?
Cette impossibilité ne pouvait échapper à des esprits perspicaces.
L’hypothèse de Paganel, plausible en Patagonie dans les provinces
argentines, eût donc été illogique en Australie. Paganel le
reconnut dans une discussion qui fut soulevée à ce sujet par le
major Mac Nabbs. Il devint évident que les degrés relatés au
document ne s’appliquaient qu’au lieu du naufrage, que par
conséquent la bouteille avait été jetée à la mer à l’endroit où se
brisa le -Britannia-, sur la côte occidentale de l’Australie.
Cependant, et comme le fit justement observer Glenarvan, cette
interprétation définitive n’excluait pas l’hypothèse de la
captivité du capitaine Grant. Celui-ci, d’ailleurs, le faisait
pressentir dans son document par ces mots, dont il fallait tenir
compte: -où ils seront prisonniers de cruels indigènes-. Mais il
n’existait plus aucune raison pour rechercher les prisonniers sur
le trente-septième parallèle plutôt que sur un autre.
Cette question, longtemps débattue, reçut ainsi sa solution
définitive, et donna les conséquences suivantes: si des traces du
-Britannia- ne se rencontraient pas au cap Bernouilli, lord
Glenarvan n’avait plus qu’à revenir en Europe. Ses recherches
auraient été infructueuses, mais il avait rempli son devoir
courageusement et consciencieusement.
Cela ne laissa pas d’attrister particulièrement les passagers du
yacht, et de désespérer Mary et Robert Grant. En se rendant au
rivage avec lord et lady Glenarvan, John Mangles, Mac Nabbs et
Paganel, les deux enfants du capitaine se disaient que la question
du salut de leur père allait irrévocablement se décider.
Irrévocablement, on peut le dire, car Paganel, dans une précédente
discussion avait judicieusement démontré que les naufragés
seraient rapatriés depuis longtemps déjà, si leur navire se fût
brisé sur les écueils de la côte orientale.
«Espoir! Espoir! Toujours espoir! répétait lady Helena à la jeune
fille, assise près d’elle dans l’embarcation qui les conduisait à
terre. La main de Dieu ne nous abandonnera pas!
--Oui, miss Mary, dit le capitaine John, c’est au moment où les
hommes ont épuisé les ressources humaines, que le ciel intervient,
et, par quelque fait imprévu, leur ouvre des voies nouvelles.
--Dieu vous entende, Monsieur John!» répondit Mary Grant.
Le rivage n’était plus qu’à une encablure; il terminait par des
pentes assez douces l’extrémité du cap qui s’avançait de deux
milles en mer.
L’embarcation accosta dans une petite crique naturelle entre des
bancs de corail en voie de formation, qui, le temps aidant,
doivent former une ceinture de récifs à la partie sud de
l’Australie.
Tels ils étaient déjà, tels ils suffisaient à détruire la coque
d’un navire, et le -Britannia- pouvait s’être perdu là corps et
biens.
Les passagers du -Duncan- débarquèrent sans difficulté sur un
rivage absolument désert. Des falaises à bandes stratifiées
formaient une ligne côtière haute de soixante à quatre-vingts
pieds. Il eût été difficile d’escalader cette courtine naturelle
sans échelles ni crampons. John Mangles, heureusement, découvrit
fort à propos une brèche produite à un demi-mille au sud par un
éboulement partiel de la falaise. La mer, sans doute, battait
cette barrière de tuf friable pendant ses grandes colères
d’équinoxe, et déterminait ainsi la chute des portions supérieures
du massif.
Glenarvan et ses compagnons s’engagèrent dans la tranchée, et
arrivèrent au sommet de la falaise par une pente assez raide.
Robert, comme un jeune chat, grimpa un talus fort à pic, et arriva
le premier à la crête supérieure, au désespoir de Paganel, humilié
de voir ses grandes jambes de quarante ans vaincues par de petites
jambes de douze ans. Cependant, il distança, et de loin, le
paisible major, qui n’y tenait pas autrement.
La petite troupe, bientôt réunie, examina la plaine qui s’étendait
sous ses regards. C’était un vaste terrain inculte avec des
buissons et des broussailles, une contrée stérile, que Glenarvan
compara aux -glens- des basses terres d’Écosse, et Paganel aux
landes infertiles de la Bretagne. Mais si cette contrée paraissait
inhabitée le long de la côte, la présence de l’homme, non du
sauvage, mais du travailleur, se révéla au loin par quelques
constructions de bon augure.
«Un moulin!» s’écria Robert.
À trois milles, en effet, les ailes d’un moulin tournaient au
vent.
«C’est bien un moulin, répondit Paganel, qui venait de braquer sa
longue-vue sur l’objet en question. Voilà un petit monument aussi
modeste qu’utile, dont la vue a le privilège d’enchanter mes
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