sa montre, put voir qu’elle marquait dix heures du soir.
Glenarvan, ayant rejoint le major et les trois marins, leur fit
des recommandations pour la nuit.
Il fallait s’attendre à un violent orage. Après les premiers
roulements du tonnerre, le vent se déchaînerait sans doute, et
l’-ombu- serait fort secoué. Chacun fut donc invité à s’attacher
fortement dans le lit de branches qui lui avait été dévolu. Si
l’on ne pouvait éviter les eaux du ciel, au moins fallait-il se
garer des eaux de la terre, et ne point tomber dans ce rapide
courant qui se brisait au pied de l’arbre.
On se souhaita une bonne nuit sans trop l’espérer.
Puis, chacun se glissant dans sa couche aérienne, s’enveloppa de
son -poncho- et attendit le sommeil.
Mais l’approche des grands phénomènes de la nature jette au cœur
de tout être sensible une vague inquiétude, dont les plus forts ne
sauraient se défendre. Les hôtes de l’-ombu-, agités, oppressés,
ne purent clore leur paupière, et le premier coup de tonnerre les
trouva tout éveillés. Il se produisit un peu avant onze heures
sous la forme d’un roulement éloigné. Glenarvan gagna l’extrémité
de la branche horizontale et hasarda sa tête hors du feuillage.
Le fond noir du soir était déjà scarifié d’incisions vives et
brillantes que les eaux du lac réverbéraient avec netteté. La nue
se déchirait en maint endroit, mais comme un tissu mou et
cotonneux, sans bruit strident.
Glenarvan, après avoir observé le zénith et l’horizon qui se
confondaient dans une égale obscurité, revint au sommet du tronc.
«Qu’en dites-vous, Glenarvan? demanda Paganel.
--Je dis que cela commence bien, mes amis, et si cela continue,
l’orage sera terrible.
--Tant mieux, répondit l’enthousiaste Paganel, j’aime autant un
beau spectacle, puisque je ne puis le fuir.
--Voilà encore une de vos théories qui va éclater, dit le major.
--Et l’une de mes meilleures, Mac Nabbs. Je suis de l’avis de
Glenarvan, l’orage sera superbe. Tout à l’heure, pendant que
j’essayais de dormir, plusieurs faits me sont revenus à la
mémoire, qui me le font espérer, car nous sommes ici dans la
région des grandes tempêtes électriques. J’ai lu quelque part, en
effet, qu’en 1793, précisément dans la province de Buenos-Ayres,
le tonnerre est tombé trente-sept fois pendant un seul orage. Mon
collègue, M Martin De Moussy, a compté jusqu’à cinquante-cinq
minutes de roulement non interrompu.
--Montre en main? dit le major.
--Montre en main. Une seule chose m’inquiéterait, ajouta Paganel,
si l’inquiétude servait à éviter le danger, c’est que l’unique
point culminant de cette plaine est précisément l’-ombu- où nous
sommes. Un paratonnerre serait ici fort utile, car précisément cet
arbre est, entre tous ceux de la pampa, celui que la foudre
affectionne particulièrement. Et puis, vous ne l’ignorez pas, mes
amis, les savants recommandent de ne point chercher refuge sous
les arbres pendant l’orage.
--Bon, dit le major, voilà une recommandation qui vient à propos!
--Il faut avouer, Paganel, répondit Glenarvan, que vous
choisissez bien le moment pour nous conter ces choses rassurantes!
--Bah! répliqua Paganel, tous les moments sont bons pour
s’instruire. Ah! Cela commence!»
Des éclats de tonnerre plus violents interrompirent cette
inopportune conversation; leur intensité croissait en gagnant des
tons plus élevés; ils se rapprochaient et passaient du grave au
médium, pour emprunter à la musique une très juste comparaison.
Bientôt ils devinrent stridents et firent vibrer avec de rapides
oscillations les cordes atmosphériques. L’espace était en feu, et
dans cet embrasement, on ne pouvait reconnaître à quelle étincelle
électrique appartenaient ces roulements indéfiniment prolongés,
qui se répercutaient d’écho en écho jusque dans les profondeurs du
ciel.
Les éclairs incessants affectaient des formes variées. Quelques-uns,
lancés perpendiculairement au sol, se répétaient cinq ou six
fois à la même place. D’autres auraient excité au plus haut point
la curiosité d’un savant, car si Arago, dans ses curieuses
statistiques, n’a relevé que deux exemples d’éclairs fourchus, ils
se reproduisaient ici par centaines. Quelques-uns, divisés en
mille branches diverses, se débitaient sous l’aspect de zigzags
coralliformes, et produisaient sur la voûte obscure des jeux
étonnants de lumière arborescente.
Bientôt tout le ciel, de l’est au nord, fut sous-tendu par une
bande phosphorique d’un éclat intense. Cet incendie gagna peu à
peu l’horizon entier, enflammant les nuages comme un amas de
matières combustibles, et, bientôt reflété par les eaux
miroitantes, il forma une immense sphère de feu dont l’-ombu-
occupait le point central.
Glenarvan et ses compagnons regardaient silencieusement ce
terrifiant spectacle. Ils n’auraient pu se faire entendre. Des
nappes de lumière blanche glissaient jusqu’à eux, et dans ces
rapides éclats apparaissaient et disparaissaient vivement tantôt
la figure calme du major, tantôt la face curieuse de Paganel ou
les traits énergiques de Glenarvan, tantôt la tête effarée de
Robert ou la physionomie insouciante des matelots animés
subitement d’une vie spectrale.
Cependant, la pluie ne tombait pas encore, et le vent se taisait
toujours. Mais bientôt les cataractes du ciel s’entr’ouvrirent, et
des raies verticales se tendirent comme les fils d’un tisseur sur
le fond noir du ciel. Ces larges gouttes d’eau, frappant la
surface du lac, rejaillissaient en milliers d’étincelles
illuminées par le feu des éclairs.
Cette pluie annonçait-elle la fin de l’orage?
Glenarvan et ses compagnons devaient-ils en être quittes pour
quelques douches vigoureusement administrées? Non. Au plus fort de
cette lutte des feux aériens, à l’extrémité de cette branche mère
qui s’étendait horizontalement, apparut subitement un globe
enflammé de la grosseur du poing et entouré d’une fumée noire.
Cette boule, après avoir tourné sur elle-même pendant quelques
secondes, éclata comme une bombe, et avec un bruit tel qu’il fut
perceptible au milieu du fracas général. Une vapeur sulfureuse
remplit l’atmosphère.
Il se fit un instant de silence, et la voix de Tom Austin put être
entendue, qui criait:
«L’arbre est en feu.»
Tom Austin ne se trompait pas. En un moment, la flamme, comme si
elle eût été communiquée à une immense pièce d’artifice, se
propagea sur le côté ouest de l’-ombu-; le bois mort, les nids
d’herbes desséchée, et enfin tout l’aubier, de nature spongieuse,
fournirent un aliment favorable à sa dévorante activité.
Le vent se levait alors et souffla sur cet incendie. Il fallait
fuir. Glenarvan et les siens se réfugièrent en toute hâte dans la
partie orientale de l’-ombu- respectée par la flamme, muets,
troublés, effarés, se hissant, se glissant, s’aventurant sur des
rameaux qui pliaient sous leur poids. Cependant, les branchages
grésillaient, craquaient et se tordaient dans le feu comme des
serpents brûlés vifs; leurs débris incandescents tombaient dans
les eaux débordées et s’en allaient au courant en jetant des
éclats fauves. Les flammes, tantôt s’élevaient à une prodigieuse
hauteur et se perdaient dans l’embrasement de l’atmosphère;
tantôt, rabattues par l’ouragan déchaîné, elles enveloppaient
l’-ombu- comme une robe de Nessus. Glenarvan, Robert, le major,
Paganel, les matelots étaient terrifiés; une épaisse fumée les
suffoquait; une intolérable ardeur les brûlait; l’incendie gagnait
de leur côté la charpente inférieure de l’arbre; rien ne pouvait
l’arrêter ni l’éteindre! Enfin, la situation ne fut plus tenable,
et de deux morts, il fallut choisir la moins cruelle.
«À l’eau!» cria Glenarvan.
Wilson, que les flammes atteignaient, venait déjà de se précipiter
dans le lac, quand on l’entendit s’écrier avec l’accent de la plus
violente terreur:
«À moi! à moi!»
Austin se précipita vers lui, et l’aida à regagner le sommet du
tronc.
«Qu’y a-t-il?
--Les caïmans! Les caïmans!» répondit Wilson.
Et le pied de l’arbre apparut entouré des plus redoutables animaux
de l’ordre des sauriens. Leurs écailles miroitaient dans les
larges plaques de lumière dessinées par l’incendie; leur queue
aplatie dans le sens vertical, leur tête semblable à un fer de
lance, leurs yeux saillants, leurs mâchoires fendues jusqu’en
arrière de l’oreille, tous ces signes caractéristiques ne purent
tromper Paganel. Il reconnut ces féroces alligators particuliers à
l’Amérique, et nommés caïmans dans les pays espagnols. Ils étaient
là une dizaine qui battaient l’eau de leur queue formidable, et
attaquaient l’-ombu- avec les longues dents de leur mâchoire
inférieure.
À cette vue, les malheureux se sentirent perdus. Une mort
épouvantable leur était réservée, qu’ils dussent périr dévorés par
les flammes ou par la dent des caïmans. Et l’on entendit le major
lui-même, d’une voix calme, dire:
«Il se pourrait bien que ce fût la fin de la fin.»
L’orage était alors dans sa période décroissante, mais il avait
développé dans l’atmosphère une considérable quantité de vapeurs
auxquelles les phénomènes électriques allaient communiquer une
violence extrême. Dans le sud se formait peu à peu une énorme
trombe, un cône de brouillards, la pointe en bas, la base en haut,
qui reliait les eaux bouillonnantes aux nuages orageux. Ce météore
s’avança bientôt en tournant sur lui-même avec une rapidité
vertigineuse; il refoulait vers son centre une colonne liquide
enlevée au lac, et un appel énergique, produit par son mouvement
giratoire, précipitait vers lui tous les courants d’air
environnants.
En peu d’instants, la gigantesque trombe se jeta sur l’-ombu- et
l’enlaça de ses replis. L’arbre fut secoué jusque dans ses
racines. Glenarvan put croire que les caïmans l’attaquaient de
leurs puissantes mâchoires et l’arrachaient du sol. Ses compagnons
et lui, se tenant les uns les autres, sentirent que le robuste
arbre cédait et se culbutait; ses branches enflammées plongèrent
dans les eaux tumultueuses avec un sifflement terrible. Ce fut
l’œuvre d’une seconde. La trombe, déjà passée, portait ailleurs
sa violence désastreuse, et, pompant les eaux du lac, semblait le
vider sur son passage.
Alors l’-ombu-, couché sur les eaux, dériva sous les efforts
combinés du vent et du courant. Les caïmans avaient fui, sauf un
seul, qui rampait sur les racines retournées et s’avançait les
mâchoires ouvertes; mais Mulrady saisissant une branche à demi
entamée par le feu, en assomma l’animal d’un si rude coup qu’il
lui cassa les reins. Le caïman culbuté s’abîma dans les remous du
torrent. Glenarvan et ses compagnons, délivrés de ses voraces
sauriens, gagnèrent les branches situées au vent de l’incendie,
tandis que l’-ombu-, dont les flammes, au souffle de l’ouragan,
s’arrondissaient en voiles incandescentes, dériva comme un brûlot
en feu dans les ombres de la nuit.
Chapitre XXVI
-L’Atlantique-
Pendant deux heures, l’-ombu- navigua sur l’immense lac sans
atteindre la terre ferme. Les flammes qui le rongeaient s’étaient
peu à peu éteintes.
Le principal danger de cette épouvantable traversée avait disparu.
Le major se borna à dire qu’il n’y aurait pas lieu de s’étonner si
l’on se sauvait.
Le courant, conservant sa direction première, allait toujours du
sud-ouest au nord-est.
L’obscurité, à peine illuminée çà et là de quelque tardif éclair,
était redevenue profonde, et Paganel cherchait en vain des points
de repère à l’horizon.
L’orage touchait à sa fin. Les larges gouttes de pluie faisaient
place à de légers embruns qui s’éparpillaient au souffle du vent,
et les gros nuages dégonflés se coupaient par bandes dans les
hauteurs du ciel.
La marche de l’-ombu- était rapide sur l’impétueux torrent; il
glissait avec une surprenante vitesse, et comme si quelque
puissant engin de locomotion eut été renfermé sous son écorce.
Rien ne prouvait qu’il ne dût pas dériver ainsi pendant des jours
entiers. Vers trois heures du matin, cependant, le major fit
observer que ses racines frôlaient le sol.
Tom Austin, au moyen d’une longue branche détachée, sonda avec
soin et constata que le terrain allait en pente remontante. En
effet, vingt minutes plus tard, un choc eut lieu, et l’-ombu-
s’arrêta net.
«Terre! Terre!» s’écria Paganel d’une voix retentissante.
L’extrémité des branches calcinées avait donné contre une
extumescence du sol. Jamais navigateurs ne furent plus satisfaits
de toucher. L’écueil, ici, c’était le port. Déjà Robert et Wilson,
lancés sur un plateau solide, poussaient un hurrah de joie, quand
un sifflement bien connu se fit entendre. Le galop d’un cheval
retentit sur la plaine, et la haute taille de l’indien se dressa
dans l’ombre.
«Thalcave! s’écria Robert.
--Thalcave! répondirent ses compagnons.
---Amigos!-» dit le patagon, qui avait attendu les voyageurs là
où le courant devait les amener, puisqu’il l’y avait conduit lui-même.
En ce moment, il enleva Robert Grant dans ses bras sans se douter
que Paganel pendait après lui, et il le serra sur sa poitrine.
Bientôt, Glenarvan, le major et les marins heureux de revoir leur
fidèle guide, lui pressaient les mains avec une vigoureuse
cordialité. Puis, le patagon les conduisit dans le hangar d’une
estancia abandonnée.
Là flambait un bon feu qui les réchauffa, là rôtissaient de
succulentes tranches de venaison dont ils ne laissèrent pas
miette. Et quand leur esprit reposé se prit à réfléchir, aucun
d’eux ne put croire qu’il eût échappé à cette aventure faite de
tant de dangers divers, l’eau, le feu et les redoutables caïmans
des rivières argentines.
Thalcave, en quelques mots, raconta son histoire à Paganel, et
reporta au compte de son intrépide cheval tout l’honneur de
l’avoir sauvé. Paganel essaya alors de lui expliquer la nouvelle
interprétation du document, et quelles espérances elle permettait
de concevoir. L’indien comprit-il bien les ingénieuses hypothèses
du savant? On peut en douter, mais il vit ses amis heureux et
confiants, et il ne lui en fallait pas davantage.
On croira sans peine que ces intrépides voyageurs après leur
journée de repos passée sur l’-ombu-, ne se firent pas prier pour
se remettre en route.
À huit heures du matin, ils étaient prêts à partir.
On se trouvait trop au sud des estancias et des saladeros pour se
procurer des moyens de transport.
Donc, nécessité absolue d’aller à pied. Il ne s’agissait, en
somme, que d’une quarantaine de milles, et Thaouka ne se
refuserait pas à porter de temps en temps un piéton fatigué, et
même deux au besoin.
En trente-six heures on pouvait atteindre les rivages de
l’Atlantique.
Le moment venu, le guide et ses compagnons laissèrent derrière eux
l’immense bas-fond encore noyé sous les eaux, et se dirigèrent à
travers des plaines plus élevées. Le territoire argentin reprenait
sa monotone physionomie; quelques bouquets de bois, plantés par
des mains européennes, se hasardaient çà et là au-dessus des
pâturages, aussi rares, d’ailleurs, qu’aux environs des sierras
Tandil et Tapalquem; les arbres indigènes ne se permettent de
pousser qu’à la lisière de ces longues prairies et aux approches
du cap Corrientes.
Ainsi se passa cette journée. Le lendemain, quinze milles avant
d’être atteints, le voisinage de l’océan se fit sentir. La
-virazon-, un vent singulier qui souffle régulièrement pendant les
deuxièmes moitiés du jour et de la nuit, courbait les grandes
herbes. Du sol amaigri s’élevaient des bois clairsemés, de petites
mimosées arborescentes, des buissons d’acacias et des bouquets de
-curra-mabol-.
Quelques lagunes salines miroitaient comme des morceaux de verre
cassé, et rendirent la marche pénible, car il fallut les tourner.
On pressait le pas, afin d’arriver le jour même au lac Salado sur
les rivages de l’océan, et, pour tout dire, les voyageurs étaient
passablement fatigués, quand, à huit heures du soir, ils
aperçurent les dunes de sable, hautes de vingt toises, qui en
délimitent la lisière écumeuse. Bientôt, le long murmure de la mer
montante frappa leurs oreilles.
«L’océan! s’écria Paganel.
--Oui, l’océan!» répondit Thalcave.
Et ces marcheurs, auxquels la force semblait près de manquer,
escaladaient bientôt les dunes avec une remarquable agilité.
Mais l’obscurité était grande déjà. Les regards se promenèrent en
vain sur l’immensité sombre. Ils cherchèrent le -Duncan-, sans
l’apercevoir.
«Il est pourtant là, s’écria Glenarvan, nous attendant et courant
bord sur bord!
--Nous le verrons demain», répondit Mac Nabbs.
Tom Austin héla au juger le yacht invisible, mais sans obtenir de
réponse. Le vent était d’ailleurs très fort, et la mer assez
mauvaise. Les nuages chassaient de l’ouest, et la crête écumante
des vagues s’envolait en fine poussière jusqu’au-dessus des dunes.
Si donc le -Duncan- était au rendez-vous assigné, l’homme du
bossoir ne pouvait ni être entendu ni entendre. La côte n’offrait
aucun abri. Nulle baie, nulle anse, nul port. Pas même une crique.
Elle se composait de longs bancs de sable qui allaient se perdre
en mer, et dont l’approche est plus dangereuse que celle des
rochers à fleur d’eau. Les bancs, en effet, irritent la lame; la
mer y est particulièrement mauvaise, et les navires sont à coup
sûr perdus, qui par les gros temps viennent s’échouer sur ces
tapis de sable.
Il était donc fort naturel que le -Duncan-, jugeant cette côte
détestable et sans port de refuge, se tînt éloigné. John Mangles,
avec sa prudence habituelle, devait s’en élever le plus possible.
Ce fut l’opinion de Tom Austin, et il affirma que le -Duncan- ne
pouvait tenir la mer à moins de cinq bons milles.
Le major engagea donc son impatient ami à se résigner. Il
n’existait aucun moyen de dissiper ces épaisses ténèbres. À quoi
bon, dès lors, fatiguer ses regards à les promener sur le sombre
horizon?
Ceci dit, il organisa une sorte de campement à l’abri des dunes;
les dernières provisions servirent au dernier repas du voyage;
puis chacun, suivant l’exemple du major, se creusa un lit
improvisé dans un trou assez confortable, et, ramenant jusqu’à son
menton l’immense couverture de sable, s’endormit d’un lourd
sommeil. Seul Glenarvan veilla. Le vent se maintenait en grande
brise, et l’océan se ressentait encore de l’orage passé. Ses
vagues, toujours tumultueuses, se brisaient au pied des bancs avec
un bruit de tonnerre. Glenarvan ne pouvait se faire à l’idée de
savoir le -Duncan- si près de lui. Quant à supposer qu’il ne fût
pas arrivé au rendez-vous convenu, c’était inadmissible. Glenarvan
avait quitté la baie de Talcahuano le 14 octobre, et il arrivait
le 12 novembre aux rivages de l’Atlantique. Or, pendant cet espace
de trente jours employés à traverser le Chili, la cordillère, les
pampas, la plaine argentine, le -Duncan- avait eu le temps de
doubler le cap Horn et d’arriver à la côte opposée.
Pour un tel marcheur, les retards n’existaient pas; la tempête
avait été certainement violente et ses fureurs terribles sur le
vaste champ de l’Atlantique, mais le yacht était un bon navire et
son capitaine un bon marin. Donc, puisqu’il devait être là, il y
était.
Ces réflexions, quoi qu’il en soit, ne parvinrent pas à calmer
Glenarvan. Quand le cœur et la raison se débattent, celle-ci
n’est pas la plus forte. Le «laird» de Malcolm-Castle sentait dans
cette obscurité tous ceux qu’il aimait, sa chère Helena, Mary
Grant, l’équipage de son -Duncan-. Il errait sur le rivage désert
que les flots couvraient de leurs paillettes phosphorescentes. Il
regardait, il écoutait. Il crut même, à de certains moments,
surprendre en mer une lueur indécise.
«Je ne me trompe pas, se dit-il, j’ai vu un feu de navire, le feu
du -Duncan-. Ah! Pourquoi mes regards ne peuvent-ils percer ces
ténèbres!»
Une idée lui vint alors. Paganel se disait nyctalope, Paganel y
voyait la nuit. Il alla réveiller Paganel. Le savant dormait dans
son trou du sommeil des taupes, quand un bras vigoureux l’arracha
de sa couche de sable.
«Qui va là? s’écria-t-il.
--C’est moi, Paganel.
--Qui, vous?
--Glenarvan. Venez, j’ai besoin de vos yeux.
--Mes yeux? répondit Paganel, qui les frottait vigoureusement.
--Oui, vos yeux, pour distinguer notre -Duncan- dans cette
obscurité. Allons, venez.
--Au diable la nyctalopie!» se dit Paganel, enchanté d’ailleurs,
d’être utile à Glenarvan.
Et se relevant, secouant ses membres engourdis, «broumbroumant»
comme les gens qui s’éveillent, il suivit son ami sur le rivage.
Glenarvan le pria d’examiner le sombre horizon de la mer. Pendant
quelques minutes, Paganel se livra consciencieusement à cette
contemplation.
«Eh bien! N’apercevez-vous rien? demanda Glenarvan.
--Rien! Un chat lui-même n’y verrait pas à deux pas de lui.
--Cherchez un feu rouge ou un feu vert, c’est-à-dire un feu de
bâbord ou de tribord.
--Je ne vois ni feu vert ni feu rouge! Tout est noir!» répondit
Paganel, dont les yeux se fermaient involontairement.
Pendant une demi-heure, il suivit son impatient ami,
machinalement, laissant tomber sa tête sur sa poitrine, puis la
relevant brusquement. Il ne répondait pas, il ne parlait plus. Ses
pas mal assurés le laissaient rouler comme un homme ivre.
Glenarvan regarda Paganel. Paganel dormait en marchant.
Glenarvan le prit alors par le bras, et, sans le réveiller, le
reconduisit à son trou, où il l’enterra confortablement. À l’aube
naissante, tout le monde fut mis sur pied à ce cri:
«Le -Duncan!- le -Duncan!-
--Hurrah! Hurrah!» répondirent à Glenarvan ses compagnons, se
précipitant sur le rivage.
En effet, à cinq milles au large, le yacht, ses basses voiles
soigneusement serrées, se maintenait sous petite vapeur. Sa fumée
se perdait confusément dans les brumes du matin. La mer était
forte, et un navire de ce tonnage ne pouvait sans danger approcher
le pied des bancs.
Glenarvan, armé de la longue-vue de Paganel, observait les allures
du -Duncan-. John Mangles ne devait pas avoir aperçu ses
passagers, car il n’évoluait pas, et continuait de courir, bâbord
amures, sous son hunier au bas ris.
Mais en ce moment, Thalcave, après avoir fortement bourré sa
carabine, la déchargea dans la direction du yacht.
On écouta. On regarda surtout. Trois fois, la carabine de l’indien
retentit, réveillant les échos des dunes.
Enfin, une fumée blanche apparut aux flancs du yacht.
«Ils nous ont vus! s’écria Glenarvan. C’est le canon du -Duncan!-»
Et, quelques secondes après, une sourde détonation venait mourir à
la limite du rivage. Aussitôt, le -Duncan-, changeant son hunier
et forçant le feu de ses fourneaux, évolua de manière à ranger de
plus près la côte.
Bientôt, la lunette aidant, on vit une embarcation se détacher du
bord.
«Lady Helena ne pourra venir, dit Tom Austin, la mer est trop
dure!
--John Mangles non plus, répondit Mac Nabbs, il ne peut quitter
son navire.
--Ma sœur! Ma sœur! disait Robert, tendant ses bras vers le
yacht qui roulait violemment.
--Ah! Qu’il me tarde d’être à bord! s’écria Glenarvan.
--Patience, Edward. Vous y serez dans deux heures», répondit le
major.
Deux heures! En effet, l’embarcation, armée de six avirons, ne
pouvait en moins de temps accomplir son trajet d’aller et de
retour.
Alors Glenarvan rejoignit Thalcave, qui les bras croisés, Thaouka
près de lui, regardait tranquillement la mouvante surface des
flots.
Glenarvan prit sa main, et lui montrant le yacht:
«Viens», dit-il.
L’indien secoua doucement la tête.
«Viens, ami, reprit Glenarvan.
--Non, répondit doucement Thalcave. Ici est Thaouka, et là, les
pampas!» ajouta-t-il, en embrassant d’un geste passionné l’immense
étendue des plaines.
Glenarvan comprit bien que l’indien ne voudrait jamais abandonner
la prairie où blanchissaient les os de ses pères. Il connaissait
le religieux attachement de ces enfants du désert pour le pays
natal. Il serra donc la main de Thalcave, et n’insista pas. Il
n’insista pas, non plus, quand l’indien, souriant à sa manière,
refusa le prix de ses services en disant:
«Par amitié.»
Glenarvan ne put lui répondre. Il aurait voulu laisser au moins un
souvenir au brave indien qui lui rappelât ses amis de l’Europe.
Mais que lui restait-il? Ses armes, ses chevaux, il avait tout
perdu dans les désastres de l’inondation. Ses amis n’étaient pas
plus riches que lui.
Il ne savait donc comment reconnaître le désintéressement du brave
guide, quand une idée lui vint à l’esprit. Il tira de son
portefeuille un médaillon précieux qui entourait un admirable
portrait, un chef-d’œuvre de Lawrence, et il l’offrit à l’indien.
«Ma femme», dit-il.
Thalcave considéra le portrait d’un œil attendri, et prononça ces
simples mots:
«Bonne et belle!»
Puis Robert, Paganel, le major, Tom Austin, les deux matelots,
vinrent avec de touchantes paroles faire leurs adieux au patagon.
Ces braves gens étaient sincèrement émus de quitter cet ami
intrépide et dévoué. Thalcave les pressa tous sur sa large
poitrine. Paganel lui fit accepter une carte de l’Amérique
méridionale et des deux océans que l’indien avait souvent regardée
avec intérêt. C’était ce que le savant possédait de plus précieux.
Quant à Robert, il n’avait que ses caresses à donner; il les
offrit à son sauveur, et Thaouka ne fut pas oublié dans sa
distribution.
En ce moment, l’embarcation du -Duncan- approchait; elle se glissa
dans un étroit chenal creusé entre les bancs, et vint bientôt
échouer au rivage.
«Ma femme? demanda Glenarvan.
--Ma sœur? s’écria Robert.
--Lady Helena et miss Grant vous attendent à bord, répondit le
patron du canot. Mais partons, votre honneur, nous n’avons pas une
minute à perdre, car le jusant commence à se faire sentir.»
Les derniers embrassements furent prodigués à l’indien. Thalcave
accompagna les amis jusqu’à l’embarcation, qui fut remise à flot.
Au moment où Robert montait à bord, l’indien le prit dans ses bras
et le regarda avec tendresse.
«Et maintenant va, dit-il, tu es un homme!
--Adieu, ami! Adieu! dit encore une fois Glenarvan.
--Ne nous reverrons-nous jamais? s’écria Paganel.
---Quien sabe?»- répondit Thalcave, en levant son bras vers le
ciel.
Ce furent les dernières paroles de l’indien, qui se perdirent dans
le souffle du vent. On poussa au large. Le canot s’éloigna,
emporté par la mer descendante.
Longtemps, la silhouette immobile de Thalcave apparut à travers
l’écume des vagues. Puis sa grande taille s’amoindrit, et il
disparut aux yeux de ses amis d’un jour. Une heure après, Robert
s’élançait le premier à bord du -Duncan- et se jetait au cou de
Mary Grant, pendant que l’équipage du yacht remplissait l’air de
ses joyeux hurrahs.
Ainsi s’était accomplie cette traversée de l’Amérique du sud
suivant une ligne rigoureusement droite. Ni montagnes, ni fleuves
ne firent dévier les voyageurs de leur imperturbable route, et,
s’ils n’eurent pas à combattre le mauvais vouloir des hommes, les
éléments, souvent déchaînés contre eux, soumirent à de rudes
épreuves leur généreuse intrépidité.
DEUXIÈME PARTIE
Chapitre I
-Le retour à bord-
Les premiers instants furent consacrés au bonheur de se revoir.
Lord Glenarvan n’avait pas voulu que l’insuccès des recherches
refroidît la joie dans le cœur de ses amis. Aussi ses premières
paroles furent-elles celles-ci: «Confiance, mes amis, confiance!
Le capitaine Grant n’est pas avec nous, mais nous avons la
certitude de le retrouver.»
Il ne fallait rien de moins qu’une telle assurance pour rendre
l’espoir aux passagères du -Duncan-.
En effet, lady Helena et Mary Grant, pendant que l’embarcation
ralliait le yacht, avaient éprouvé les mille angoisses de
l’attente. Du haut de la dunette, elles essayaient de compter ceux
qui revenaient à bord.
Tantôt la jeune fille se désespérait; tantôt, au contraire, elle
s’imaginait voir Harry Grant. Son cœur palpitait; elle ne pouvait
parler, elle se soutenait à peine. Lady Helena l’entourait de ses
bras. John Mangles, en observation près d’elle, se taisait; ses
yeux de marin, si habitués à distinguer les objets éloignés, ne
voyaient pas le capitaine.
«Il est là! Il vient! Mon père!» murmurait la jeune fille. Mais,
la chaloupe se rapprochant peu à peu, l’illusion devint
impossible. Les voyageurs n’étaient pas à cent brasses du bord,
que non seulement lady Helena et John Mangles, mais Mary elle-même,
les yeux baignés de larmes, avaient perdu tout espoir. Il
était temps que lord Glenarvan arrivât et fît entendre ses
rassurantes paroles.
Après les premiers embrassements, lady Helena, Mary Grant et John
Mangles furent instruits des principaux incidents de l’expédition,
et, avant tout, Glenarvan leur fit connaître cette nouvelle
interprétation du document due à la sagacité de Jacques Paganel.
Il fit aussi l’éloge de Robert, dont Mary devait être fière à bon
droit. Son courage, son dévouement, les dangers qu’il avait
courus, tout fut mis en relief par Glenarvan, au point que le
jeune garçon n’aurait su où se cacher, si les bras de sa sœur ne
lui eussent offert un refuge.
«Il ne faut pas rougir, Robert, dit John Mangles, tu t’es conduit
en digne fils du capitaine Grant!»
Il tendit ses bras au frère de Mary, et appuya ses lèvres sur ses
joues encore humides des larmes de la jeune fille.
On ne parle ici que pour mémoire de l’accueil que reçurent le
major et le géographe, et du souvenir dont fut honoré le généreux
Thalcave. Lady Helena regretta de ne pouvoir presser la main du
brave indien. Mac Nabbs, après les premiers épanchements, avait
gagné sa cabine, où il se faisait la barbe d’une main calme et
assurée. Quant à Paganel, il voltigeait de l’un à l’autre, comme
une abeille, butinant le suc des compliments et des sourires. Il
voulut embrasser tout l’équipage du -Duncan-, et, soutenant que
lady Helena en faisait partie aussi bien que Mary Grant, il
commença sa distribution par elles pour finir à Mr Olbinett.
Le -stewart- ne crut pouvoir mieux reconnaître une telle
politesse, qu’en annonçant le déjeuner.
«Le déjeuner? s’écria Paganel.
--Oui, monsieur Paganel, répondit Mr Olbinett.
--Un vrai déjeuner, sur une vraie table, avec un couvert et des
serviettes?
--Sans doute, monsieur Paganel.
--Et on ne mangera ni -charqui-, ni œufs durs, ni filets
d’autruche?
--Oh! monsieur! répondit le maître d’hôtel, humilié dans son art.
--Je n’ai pas voulu vous blesser, mon ami, dit le savant avec un
sourire. Mais, depuis un mois, tel était notre ordinaire, et nous
dînions, non pas assis à table, mais étendus sur le sol, à moins
que nous ne fussions à califourchon sur des arbres. Ce déjeuner
que vous venez d’annoncer a donc pu me paraître un rêve, une
fiction, une chimère!
--Eh bien, allons constater sa réalité, monsieur Paganel,
répondit lady Helena, qui ne se retenait pas de rire.
--Voici mon bras, dit le galant géographe.
--Votre honneur n’a pas d’ordres à me donner pour le -Duncan?-
demanda John Mangles.
--Après déjeuner, mon cher John, répondit Glenarvan, nous
discuterons en famille le programme de notre nouvelle expédition.»
Les passagers du yacht et le jeune capitaine descendirent dans le
carré. Ordre fut donné à l’ingénieur de se maintenir en pression,
afin de partir au premier signal.
Le major, rasé de frais, et les voyageurs, après une rapide
toilette, prirent place à la table.
On fit fête au déjeuner de Mr Olbinett. Il fut déclaré excellent,
et même supérieur aux splendides festins de la pampa, Paganel
revint deux fois à chacun des plats, «par distraction», dit-il.
Ce mot malencontreux amena lady Glenarvan à demander si l’aimable
français était quelquefois retombé dans son péché habituel. Le
major et lord Glenarvan se regardèrent en souriant. Quant à
Paganel, il éclata de rire, franchement, et s’engagea «sur
l’honneur» à ne plus commettre une seule distraction pendant tout
le voyage; puis il fit d’une très plaisante façon le récit de sa
déconvenue et de ses profondes études sur l’œuvre de Camoëns.
«Après tout, ajouta-t-il en terminant, à quelque chose malheur est
bon, et je ne regrette pas mon erreur.
--Et pourquoi, mon digne ami? demanda le major.
--Parce que non seulement je sais l’espagnol, mais aussi le
portugais. Je parle deux langues au lieu d’une!
--Par ma foi, je n’y avais pas songé, répondit Mac Nabbs. Mes
compliments, Paganel, mes sincères compliments!»
On applaudit Paganel, qui ne perdait pas un coup de dent. Il
mangeait et causait tout ensemble. Mais il ne remarqua pas une
particularité qui ne put échapper à Glenarvan: ce furent les
attentions de John Mangles pour sa voisine Mary Grant. Un léger
signe de lady Helena à son mari lui apprit que c’était «comme
cela!» Glenarvan regarda les deux jeunes gens avec une affectueuse
sympathie, et il interpella John Mangles, mais à un tout autre
propos.
«Et votre voyage, John, lui demanda-t-il, comment s’est-il
accompli?
--Dans les meilleures conditions, répondit le capitaine.
Seulement j’apprendrai à votre honneur que nous n’avons pas repris
la route du détroit de Magellan.
--Bon! s’écria Paganel, vous avez doublé le cap Horn, et je
n’étais pas là!
--Pendez-vous! dit le major.
--Égoïste! C’est pour avoir de ma corde, que vous me donnez ce
conseil! répliqua le géographe.
--Voyons, mon cher Paganel, répondit Glenarvan, à moins d’être
doué du don d’ubiquité, on ne saurait être partout. Or, puisque
vous couriez la plaine des pampas, vous ne pouviez pas en même
temps doubler le cap Horn.
--Cela ne m’empêche pas de le regretter», répliqua le savant.
Mais on ne le poussa pas davantage, et on le laissa sur cette
réponse. John Mangles reprit alors la parole, et fit le récit de
sa traversée. En prolongeant la côte américaine, il avait observé
tous les archipels occidentaux sans trouver aucune trace du
-Britannia-. Arrivé au cap Pilares, à l’entrée du détroit, et
trouvant les vents debout, il donna dans le sud; le -Duncan-
longea les îles de la Désolation, s’éleva jusqu’au soixante-septième
degré de latitude australe, doubla le cap Horn, rangea la
Terre de Feu, et, passant le détroit de Lemaire, il suivit les
côtes de la Patagonie.
Là, il éprouva des coups de vent terribles à la hauteur du cap
Corrientes, ceux-là mêmes qui assaillirent si violemment les
voyageurs pendant l’orage. Mais le yacht se comporta bien, et
depuis trois jours John Mangles courait des bordées au large,
lorsque les détonations de la carabine lui signalèrent l’arrivée
des voyageurs si impatiemment attendus. Quant à lady Glenarvan et
à miss Grant, le capitaine du -Duncan- serait injuste en
méconnaissant leur rare intrépidité. La tempête ne les effraya
pas, et si elles manifestèrent quelques craintes, ce fut en
songeant à leurs amis, qui erraient alors dans les plaines de la
république Argentine.
Ainsi se termina le récit de John Mangles; il fut suivi des
félicitations de lord Glenarvan. Puis, celui-ci, s’adressant à
Mary Grant:
«Ma chère miss, dit-il, je vois que le capitaine John rend hommage
à vos grandes qualités, et je suis heureux de penser que vous ne
vous déplaisez point à bord de son navire!
--Comment pourrait-il en être autrement? répondit Mary, en
regardant lady Helena, et peut-être aussi le jeune capitaine.
--Oh! Ma sœur vous aime bien, monsieur John, s’écria Robert, et
moi, je vous aime aussi!
--Et je te le rends, mon cher enfant», répondit John Mangles, un
peu déconcerté des paroles de Robert, qui amenèrent une légère
rougeur au front de Mary Grant.
Puis, mettant la conversation sur un terrain moins brûlant, John
Mangles ajouta:
«Puisque j’ai fini de raconter le voyage du -Duncan-, votre
honneur voudra-t-il nous donner quelques détails sur sa traversée
de l’Amérique et sur les exploits de notre jeune héros?»
Nul récit ne pouvait être plus agréable à lady Helena et à miss
Grant. Aussi lord Glenarvan se hâta de satisfaire leur
curiosité. Il reprit, incident par incident, tout son voyage
d’un océan à l’autre. Le passage de la Cordillère Des Andes, le
tremblement de terre, la disparition de Robert, l’enlèvement du
condor, le coup de fusil de Thalcave, l’épisode des loups rouges,
le dévouement du jeune garçon, le sergent Manuel, l’inondation, le
refuge sur l’-ombu-, la foudre, l’incendie, les caïmans, la
trombe, la nuit au bord de l’Atlantique, ces divers détails, gais
ou terribles, vinrent tour à tour exciter la joie et l’effroi de
ses auditeurs.
Mainte circonstance fut rapportée, qui valut à Robert les caresses
de sa sœur et de lady Helena.
Jamais enfant ne se vit si bien embrassé, et par des amies plus
enthousiastes.
Lorsque lord Glenarvan eut terminé son histoire, il ajouta ces
paroles:
«Maintenant, mes amis, songeons au présent; le passé est passé,
mais l’avenir est à nous; revenons au capitaine Harry Grant.»
Le déjeuner était terminé; les convives rentrèrent dans le salon
particulier de lady Glenarvan; ils prirent place autour d’une
table chargée de cartes et de plans, et la conversation s’engagea
aussitôt.
«Ma chère Helena, dit lord Glenarvan, en montant à bord, je vous
ai annoncé que si les naufragés du -Britannia- ne revenaient pas
avec nous, nous avions plus que jamais l’espoir de les retrouver.
De notre passage à travers l’Amérique est résultée cette
conviction, je dirai mieux, cette certitude:
Que la catastrophe n’a eu lieu ni sur les côtes du Pacifique, ni
sur les côtes de l’Atlantique. De là cette conséquence naturelle,
que l’interprétation tirée du document était erronée en ce qui
touche la Patagonie.
Fort heureusement, notre ami Paganel, illuminé par une soudaine
inspiration, a découvert l’erreur. Il a démontré que nous suivions
une voie fausse, et il a interprété le document de manière à ne
plus laisser aucune hésitation dans notre esprit. Il s’agit du
document écrit en français, et je prierai Paganel de l’expliquer
ici, afin que personne ne conserve le moindre doute à cet égard.»
Le savant, mis en demeure de parler, s’exécuta aussitôt; il
disserta sur les mots -gonie- et -indi- de la façon la plus
convaincante; il fit sortir rigoureusement du mot -austral- le mot
Australie; il démontra que le capitaine Grant, en quittant la côte
du Pérou pour revenir en Europe, avait pu, sur un navire
désemparé, être entraîné par les courants méridionaux du Pacifique
jusqu’aux rivages australiens; enfin, ses ingénieuses hypothèses,
ses plus fines déductions, obtinrent l’approbation complète de
John Mangles lui-même, juge difficile en pareille matière, et qui
ne se laissait pas entraîner à des écarts d’imagination.
Lorsque Paganel eut achevé sa dissertation, Glenarvan annonça que
le -Duncan- allait faire immédiatement route pour l’Australie.
Cependant le major, avant que l’ordre ne fût donné de mettre cap à
l’est, demanda à faire une simple observation.
«Parlez, Mac Nabbs, répondit Glenarvan.
--Mon but, dit le major, n’est point d’affaiblir les arguments de
mon ami Paganel, encore moins de les réfuter; je les trouve
sérieux, sagaces, dignes de toute notre attention, et ils doivent
à juste titre former la base de nos recherches futures. Mais je
désire qu’ils soient soumis à un dernier examen afin que leur
valeur soit incontestable et incontestée.»
On ne savait où voulait en venir le prudent Mac Nabbs, et ses
auditeurs l’écoutaient avec une certaine anxiété.
«Continuez, major, dit Paganel. Je suis prêt à répondre à toutes
vos questions.
--Rien ne sera plus simple, dit le major. Quand, il y a cinq
mois, dans le golfe de la Clyde, nous avons étudié les trois
documents, leur interprétation nous a paru évidente. Nulle autre
côte que la côte occidentale de la Patagonie ne pouvait avoir été
le théâtre du naufrage. Nous n’avions même pas à ce sujet l’ombre
d’un doute.
--Réflexion fort juste, répondit Glenarvan.
--Plus tard, reprit le major, lorsque Paganel, dans un moment de
providentielle distraction, s’embarqua à notre bord, les documents
lui furent soumis, et il approuva sans réserve nos recherches sur
la côte américaine.
--J’en conviens, répondit le géographe.
--Et cependant, nous nous sommes trompés, dit le major.
--Nous nous sommes trompés, répéta Paganel. Mais pour se tromper,
Mac Nabbs, il ne faut qu’être homme, tandis qu’il est fou celui
qui persiste dans son erreur.
--Attendez, Paganel, répondit le major, ne vous animez pas. Je ne
veux point dire que nos recherches doivent se prolonger en
Amérique.
--Alors que demandez-vous? dit Glenarvan.
--Un aveu, rien de plus, l’aveu que l’Australie paraît être
maintenant le théâtre du naufrage du -Britannia- aussi évidemment
que l’Amérique le semblait naguère.
--Nous l’avouons volontiers, répondit Paganel.
--J’en prends acte, reprit le major, et j’en profite pour engager
votre imagination à se défier de ces évidences successives et
contradictoires. Qui sait si, après l’Australie, un autre pays ne
nous offrira pas les mêmes certitudes, et si, ces nouvelles
recherches vainement faites, il ne semblera pas «évident» qu’elles
doivent être recommencées ailleurs?»
Glenarvan et Paganel se regardèrent. Les observations du major les
frappaient par leur justesse.
«Je désire donc, reprit Mac Nabbs, qu’une dernière épreuve soit
faite avant de faire route pour l’Australie. Voici les documents,
voici des cartes. Examinons successivement tous les points par
lesquels passe le trente-septième parallèle, et voyons si quelque
autre pays ne se rencontrerait pas, dont le document donnerait
l’indication précise.
--Rien de plus facile et de moins long, répondit Paganel, car,
heureusement, les terres n’abondent pas sous cette latitude.
--Voyons», dit le major, en déployant un planisphère anglais,
dressé suivant la projection de Mercator, et qui offrait à l’œil
tout l’ensemble du globe terrestre.
La carte fut placée devant lady Helena, et chacun se plaça de
façon à suivre la démonstration de Paganel.
«Ainsi que je vous l’ai déjà appris, dit le géographe, après avoir
traversé l’Amérique Du Sud, le trente-septième degré de latitude
rencontre les îles Tristan d’Acunha. Or, je soutiens que pas un
des mots du document ne peut se rapporter à ces îles.»
Les documents scrupuleusement examinés, on dut reconnaître que
Paganel avait raison.
Tristan d’Acunha fut rejeté à l’unanimité.
«Continuons, reprit le géographe. En sortant de l’Atlantique, nous
passons à deux degrés au-dessous du cap de Bonne-Espérance, et
nous pénétrons dans la mer des Indes. Un seul groupe d’îles se
trouve sur notre route, le groupe des îles Amsterdam. Soumettons-les
au même examen que Tristan d’Acunha.»
Après un contrôle attentif, les îles Amsterdam furent évincées à
leur tour. Aucun mot, entier ou non, français, anglais ou
allemand, ne s’appliquait à ce groupe de l’océan Indien.
«Nous arrivons maintenant à l’Australie, reprit Paganel; le
trente-septième parallèle rencontre ce continent au cap
Bernouilli; il en sort par la baie Twofold. Vous conviendrez comme
moi, et sans forcer les textes, que le mot anglais -stra- et le
mot français -austral- peuvent s’appliquer à l’Australie. La chose
est assez évidente pour que je n’insiste pas.»
Chacun approuva la conclusion de Paganel. Ce système réunissait
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