La fin duquel J.-T. Maston fait une réponse
véritablement épique.
Le temps marchait, cependant, et très probablement aussi, marchaient les
travaux que le président Barbicane et le capitaine Nicholl accomplissaient dans
des conditions si surprenantes on ne savait où.
Pourtant, comment se faisait-il qu’une opération, qui exigeait l’établissement
d’une usine considérable, la création de hauts fourneaux capables de fondre un
engin un million de fois gros comme le canon de vingt-sept de la marine, et un
projectile pesant 180 000 tonnes, qui nécessitait l’embauchage de plusieurs
milliers d’ouvriers, leur transport, leur aménagement, oui! comment se
faisait-il qu’une telle opération eût pu être soustraite à l’attention des
intéressés? En quelle partie de l’Ancien ou du Nouveau Continent, Barbicane and
Co. s’était-il si secrètement installé que l’éveil n’eût jamais été donné aux
peuplades voisines? Était-ce dans une île abandonnée du Pacifique ou de l’océan
Indien? Mais il n’y a plus d’îles désertes de nos jours : les Anglais ont tout
pris. À moins que la nouvelle Société n’en eût découvert une tout exprès? Quant
à penser que ce fût en un point des régions arctiques ou antarctiques qu’elle
eût établi des usines, non! cela eût été anormal. N’était-ce pas précisément
parce qu’on ne peut atteindre ces hautes latitudes que la -North Polar
Practical Association- tentait de les déplacer?
D’ailleurs, chercher le président Barbicane et le capitaine Nicholl à travers
ces continents ou ces îles, ne fût-ce que dans leurs parties relativement
abordables, c’eût été perdre son temps. Le carnet, saisi chez le secrétaire du
Gun-Club ne mentionnait-il pas que le tir devait effectuer à peu près sur
l’Équateur? Or, là se trouvent des régions habitables, sinon habitées par des
hommes civilisés. Si donc c’était aux environs de la ligne équinoxiale que les
expérimentateurs avaient dû s’établir, ce ne pouvait être ni en Amérique, dans
toute l’étendue du Pérou et du Brésil, ni dans les îles de la Sonde, Sumatra,
Bornéo, ni dans les îles de la mer des Célèbes, ni dans la Nouvelle-Guinée, où
pareille opération n’eût pu être conduite sans que les populations en eussent
été informées. Très vraisemblablement aussi, elle n’aurait pu être tenue
secrète dans tout le centre de l’Afrique, à travers la région des grands lacs,
traversée par l’Équateur. Restaient, il est vrai, les Maldives dans la mer des
Indes, les îles de l’Amirauté, Gilbert, Christmas, Galapagos dans le Pacifique,
San Pedro dans l’Atlantique. Mais les informations, prises en ces divers lieux,
n’avaient donné aucun résultat. Aussi en était-on réduit à de vagues
conjectures, peu faites pour calmer les transes universelles.
Et que pensait de tout cela Alcide Pierdeux? Plus « sulfurique » que jamais, il
ne cessait de rêver aux diverses conséquences de ce problème. Que le capitaine
Nicholl eût inventé un explosif d’une telle puissance, qu’il eût trouvé cette
méli-mélonite, d’une expansion trois ou quatre mille fois plus grande que celle
des plus violents explosifs de guerre, et cinq mille six cents fois plus forte
que cette bonne vieille poudre à canon de nos ancêtres, c’était déjà fort
étonnant, « et même fort détonnant! » disait-il, mais enfin ce n’était pas
impossible. On ne sait guère ce que réserve l’avenir en ce genre de progrès,
qui permettra de démolir les armées à n’importe quelles distances. En tout cas,
le redressement de l’axe terrestre produit par le recul d’une bouche à feu, ce
n’était pas non plus pour surprendre l’ingénieur français. Aussi, s’adressant
in petto au promoteur de l’affaire :
« Il est bien évident, président Barbicane, disait-il, que, journellement, la
Terre attrape le contrecoup de tous les chocs qui se produisent à sa surface.
Il est certain que, lorsque des centaines de mille hommes s’amusent à s’envoyer
des milliers de projectiles pesant quelques kilogrammes, ou des millions de
projectiles pesant quelques grammes, et même, simplement, quand je marche ou
quand je saute, ou quand j’allonge le bras, ou lorsque un globule sanguin se
balade dans mes veines, cela agit sur la masse de notre sphéroïde. Donc, la
grande machine est de nature à produire la secousse demandée. Mais, nom d’une
intégrale! cette secousse sera-t-elle suffisante pour faire basculer la Terre?
Eh! c’est ce que les équations de cet animal de J.-T. Maston « démonstrandent »
péremptoirement, il faut bien le reconnaître! »
En effet, Alcide Pierdeux ne pouvait qu’admirer les ingénieux calculs du
secrétaire du Gun-Club, communiqués par les membres de la Commission d’enquête
à ceux des savants qui étaient en état de les comprendre. Et Alcide Pierdeux,
qui lisait l’algèbre comme on lit un journal, trouvait à cette lecture un
charme inexprimable.
Mais, si le chambardement avait lieu, que de catastrophes accumulées à la
surface du sphéroïde! Que de cataclysmes, cités renversées, montagnes
ébranlées, habitants détruits par millions, masses liquides projetées hors de
leur lit et provoquant d’épouvantables sinistres!
Ce serait comme un tremblement de terre d’une incomparable violence.
« Si encore, grommelait Alcide Pierdeux, si encore la sacrée poudre du
capitaine Nicholl était moins forte, on pourrait espérer que le projectile
viendrait de nouveau choquer la Terre, soit en avant du point de tir, soit même
en arrière, après avoir fait le tour du globe. Et alors, tout serait remis en
place au bout d’un temps relativement court non sans avoir provoqué quelques
grands désastres cependant. Mais va te faire lanlaire! Grâce à leur
méli-mélonite, le boulet décrira une demi branche d’hyperbole, et il ne viendra
plus demander pardon à la Terre de l’avoir dérangée, en la remettant en place! »
Et Alcide Pierdeux gesticulait comme un appareil sémaphorique, au risque de
tout briser dans un rayon de deux mètres.
Puis, il se répétait :
« Si, au moins, le lieu de tir était connu, j’aurais vite fait d’établir sur
quels grands cercles terrestres la dénivellation serait nulle, et aussi, les
points où elle atteindrait son maximum. On pourrait prévenir les gens de
déménager à temps, avant que leurs maisons ou leurs villes ne leur fussent
tombées sur la caboche. Mais comment le savoir? »
Après quoi, arrondissant sa main au-dessus des rares cheveux qui lui
garnissaient le crâne :
« Eh! j’y pense, ajoutait-il, les conséquences de la secousse peuvent être plus
compliquées qu’on ne l’imagine. Pourquoi les volcans ne profiteraient-ils pas
de l’occasion pour se livrer à des éruptions échevelées, pour vomir, comme un
passager qui a le mal de mer, les matières déplacées dans leurs entrailles?
Pourquoi une partie des océans surélevés ne se précipiterait-elle pas dans
leurs cratères? Le diable m’emporte! il peut survenir des explosions qui feront
sauter la machine tellurienne! Ah! ce satané Maston, qui s’obstine dans son
mutisme! Le voyez-vous, jonglant avec notre boule et faisant des effets de
finesse sur le billard de l’Univers! »
Ainsi raisonnait Alcide Pierdeux. Bientôt, ces effrayantes hypothèses furent
reprises et discutées par les journaux des deux Mondes. Auprès du
bouleversement qui résulterait de l’opération de Barbicane and Co., qu’étaient
ces trombes, ces raz de marée, ces déluges, qui, de loin en loin, dévastent
quelque étroite portion de la Terre? De telles catastrophes ne sont que
partielles! Quelques milliers d’habitants disparaissent, et c’est à peine si
les innombrables survivants se sentent troublés dans leur quiétude! Aussi, à
mesure que s’approchait la date fatale, l’épouvante gagnait-elle les plus
braves. Les prédicateurs avaient beau jeu pour prédire la fin du monde. On se
serait cru à cette effrayante période de l’an 1000, alors que les vivants
s’imaginèrent qu’ils allaient être précipités dans l’empire des morts.
Que l’on se souvienne de ce qui s’était passé à cette époque. D’après un
passage de l’Apocalypse, les populations furent fondées à croire que le jour du
jugement dernier était proche. Elles attendaient les signes de colère, prédits
par l’Écriture. Le fils de perdition, l’Antéchrist, allait se révéler.
« Dans la dernière année du Xème siècle, raconte H. Martin, tout était
interrompu, plaisirs, affaires, intérêts, tout, quasi jusqu’aux travaux de la
campagne. Pourquoi, se disait on, songer à un avenir qui ne sera pas? Songeons
à l’éternité qui commence demain! On se contentait de pourvoir aux besoins les
plus immédiats; on léguait ses terres, ses châteaux aux monastères pour
s’acquérir des protecteurs dans ce royaume des cieux où on allait entrer.
Beaucoup de chartes de donations aux églises débutent par ces mots : « La fin
du monde approchant, et sa ruine étant imminente… » Quand vint le terme fatal,
les populations s’entassèrent incessamment dans les basiliques, dans les
chapelles, dans les édifices consacrés à Dieu, et attendirent, transies
d’angoisses, que les sept trompettes des sept anges du jugement retentissent du
haut du ciel. »
On le sait, le premier jour de l’an 1000 s’acheva, sans que les lois de la
nature eussent été aucunement troublées. Mais, cette fois, il ne s’agissait pas
d’un bouleversement basé sur des textes d’une obscurité toute biblique. Il
s’agissait d’une modification apportée à l’équilibre de la Terre, reposant sur
des calculs indiscutés, indiscutables, et d’une tentative que les progrès des
sciences balistiques et mécaniques rendaient absolument réalisables. Cette
fois, ce ne serait pas la mer qui rendrait ses morts, ce seraient les vivants
qu’elle engloutirait par millions au fond de ses nouveaux abîmes.
Il résulta de là, que, tout en tenant compte des changements produits dans les
esprits par l’influence des idées modernes, l’épouvante n’en fut pas moins
poussée à ce point, que nombre des pratiques de l’an 1000 se reproduisirent
avec le même affolement. Jamais on ne fit avec un tel empressement ses
préparatifs de départ pour un monde meilleur! Jamais kyrielles de péchés ne se
dévidèrent dans les confessionnaux avec une telle abondance! Jamais tant
d’absolutions ne furent octroyées aux moribonds qui se repentaient in extremis!
Il fut même question de demander une absolution générale qu’un bref du pape
aurait accordée à tous les hommes de bonne volonté sur la Terre et aussi de
belle et bonne peur.
En ces conditions, la situation de J.-T. Maston devenait chaque jour de plus en
plus critique. Mrs Evangélina Scorbitt tremblait qu’il fût victime de la
vindicte universelle. Peut-être même eut-elle la pensée de lui donner le
conseil de prononcer ce mot qu’il s’obstinait à taire avec un entêtement sans
exemple. Mais elle n’osa pas et fit bien. C’eût été s’exposer à un refus
catégorique.
Comme on le pense bien, même dans la cité de Baltimore, maintenant en proie à
la terreur, il devenait difficile de contenir la population, surexcitée par la
plupart des journaux de la Confédération, par les dépêches qui arrivaient « des
quatre angles de la Terre », pour employer le langage apocalyptique que tenait
saint Jean l’Évangéliste, au temps de Domitien. À coup sûr, si J.-T. Maston eût
vécu sous le règne de ce persécuteur, son affaire aurait été vite réglée. On
l’eût livré aux bêtes. Mais il se fût contenté de répondre :
« Je le suis déjà! »
Quoi qu’il en soit, l’inébranlable J.-T. Maston refusait de faire connaître la
situation du lieu x, comprenant bien que, s’il la dévoilait, le président
Barbicane et le capitaine Nicholl seraient mis dans l’impossibilité de
continuer leur oeuvre.
Après tout, c’était beau, cette lutte d’un homme seul contre le monde entier.
Cela grandissait encore J.-T. Maston dans l’esprit de Mrs Evangélina Scorbitt,
et aussi dans l’opinion de ses collègues du Gun-Club. Ces braves gens, il faut
bien le dire, entêtés comme des artilleurs à la retraite, tenaient quand même
pour les projets de Barbicane and Co. Le secrétaire du Gun-Club était arrivé à
un tel degré de célébrité, que nombre de personnes lui écrivaient déjà, comme
aux criminels de grande marque, pour avoir quelques lignes de cette main qui
allait bouleverser le monde.
Mais, si cela était beau, cela devenait de plus en plus dangereux. Le populaire
se portait jour et nuit autour de la prison de Baltimore. Là, grands cris et
grand tumulte. Les enragés voulaient lyncher J.-T. Maston -hic et nunc-. La
police voyait venir le moment où elle serait impuissante à le défendre.
Désireux de donner satisfaction aux masses américaines, aussi bien qu’aux
masses étrangères, le gouvernement de Washington décida enfin de mettre J.-T.
Maston en accusation et de le traduire devant les Assises.
Avec des jurés, étreints déjà par les affres de l’épouvante, « son affaire ne
traînerait pas! » comme disait Alcide Pierdeux, qui, pour sa part, se sentait
pris d’une sorte de sympathie envers cette tenace nature de calculateur.
Il suit de là que, dans la matinée du 5 septembre, le président de la
Commission d’enquête se transporta de sa personne à la cellule du prisonnier.
Mrs Evangélina Scorbut, sur son instante demande, avait été autorisée à
l’accompagner. Peut-être, dans une dernière tentative, l’influence de cette
aimable dame finirait-elle par l’emporter?… Il ne fallait rien négliger. Tous
les moyens seraient bons, qui donneraient le dernier mot de l’énigme. Si l’on
n’y parvenait pas, on verrait.
« On verrait! répétaient les esprits perspicaces. Eh! la belle avance, quand on
aura pendu J.-T. Maston, si la catastrophe s’accomplit dans toute son horreur! »
Donc, vers onze heures, J.-T. Maston se trouvait en présence de Mrs Evangélina
Scorbitt et de John H. Prestice, président de la Commission d’enquête.
L’entrée en matière fut des plus simples. En cette conversation furent
échangées les demandes et les réponses suivantes, très raides d’une part, très
calmes de l’autre.
Et qui aurait jamais pu croire que des circonstances se présenteraient où le
calme serait du côté de J.-T. Maston!
« Une dernière fois, voulez-vous répondre?… demanda John H. Prestice.
-- À quel propos?… fit observer ironiquement le secrétaire du Gun-Club.
-- À propos de l’endroit où s’est transporté votre collègue Barbicane.
-- Je vous l’ai déjà dit cent fois.
-- Répétez-le une cent-unième.
-- Il est là où s’effectuera le tir.
-- Et où le tir s’effectuera-t-il?
-- Là où est mon collègue Barbicane.
-- Prenez garde, J.-T. Maston!
-- À quoi?
-- Aux conséquences de votre refus de répondre, lesquelles ont pour résultat…
-- De vous empêcher précisément d’apprendre ce que vous ne devez pas savoir.
-- Ce que nous avons le droit de connaître!
-- Ce n’est pas mon avis.
-- Nous allons vous traduire aux Assises!
-- Traduisez.
-- Et le jury vous condamnera!
-- Ça le regarde.
-- Et le jugement, sitôt rendu, sitôt exécuté!
-- Soit!
-- Cher Maston!… osa dire Mrs Evangélina Scorbitt, dont le coeur se troublait
sous ces menaces.
-- Oh!… mistress! » fit J.-T. Maston.
Elle baissa la tête et se tut.
« Et voulez-vous savoir quel sera ce jugement? reprit le président John H.
Prestice.
-- Si vous voulez bien, reprit J.-T. Maston.
-- C’est que vous serez condamné à la peine capitale… comme vous le méritez!
-- Vraiment?
-- Et vous serez pendu, aussi sûr, monsieur, que deux et deux font quatre.
-- Alors, monsieur, j’ai encore des chances, répondit flegmatiquement J.-T.
Maston. Si vous étiez quelque peu mathématicien, vous ne diriez pas « aussi sûr
que deux et deux font quatre! » Qu’est-ce qui prouve que tous les
mathématiciens n’ont pas été fous jusqu’à ce jour, en affirmant que la somme de
deux nombres est égale à celle de leurs parties, c’est-à-dire que deux et deux
font exactement quatre?
-- Monsieur!… s’écria le président, absolument interloqué.
-- Ah! reprit J.-T. Maston, si vous disiez « aussi sûr qu’un et un font deux »,
à la bonne heure! Cela est absolument évident, car ce n’est plus un théorème,
c’est une définition! »
Sur cette leçon d’arithmétique, le président de la Commission se retira, tandis
que Mrs Evangélina Scorbitt n’avait pas assez de flammes dans le regard pour
admirer l’extraordinaire calculateur de ses rêves!
XIV
Très court, mais dans lequel l’-x- prend
une valeur géographique.
Très heureusement pour J.-T. Maston, le gouvernement fédéral reçut le
télégramme suivant, envoyé par le consul américain, alors établi à Zanzibar :
« -À John S. Wright, ministre d’État-,
Washington, U. S. A. »
Zanzibar, 13 septembre,
5 heures matin, heure du lieu.
« Grands travaux exécutés dans le Wamasai, au sud de la chaîne du
Kilimandjaro. Depuis huit mois, président Barbicane et capitaine
Nicholl, établi avec nombreux personnel noir, sous l’autorité du
sultan Bâli-Bâli. Ceci porté à la connaissance du gouvernement par
son dévoué
RICHARD W. TRUST, consul. »
Et voilà comment fut connu le secret de J.-T. Maston. Et voilà pourquoi, si le
secrétaire du Gun-Club fut maintenu en état d’incarcération, il ne fut pas
pendu.
Mais, plus tard, qui sait s’il n’aurait pas ce tardif regret de n’être point
mort dans toute la plénitude de sa gloire!
XV
Qui contient quelques détails
vraiment intéressants pour les
habitants du sphéroïde terrestre.
Ainsi, le gouvernement de Washington savait maintenant en quel endroit allait
opérer Barbicane and Co. Douter de l’authenticité de cette dépêche, on ne le
pouvait. Le consul de Zanzibar était un agent trop sûr pour que son information
ne dût être acceptée que sous réserve. Elle fut confirmée d’ailleurs par des
télégrammes subséquents. C’était bien au centre de la région du Kilimandjaro,
dans le Wamasai africain, à une centaine de lieues à l’ouest du littoral, un
peu au-dessous de la ligne équatoriale, que les ingénieurs de la -North Polar
Practical Association- étaient sur le point d’achever leurs gigantesques
travaux.
Comment avaient-ils pu s’installer secrètement en cette contrée, au pied de la
célèbre montagne, reconnue en 1849 par les docteurs Rebviani et Krapf, puis
ascensionnée par les voyageurs Otto Ehlers et Abbot? Comment avaient-ils pu y
établir leurs ateliers, y créer une fonderie, y réunir un personnel suffisant?
Par quels moyens étaient-ils parvenus à se mettre en rapport avec les
dangereuses tribus du pays et leurs souverains non moins astucieux que cruels?
Cela, on ne le savait pas. Et peut-être ne le saurait-on jamais, puisqu’il ne
restait que quelques jours à courir avant cette date du 22 septembre.
Aussi, lorsque J.-T. Maston eut appris de Mrs Evangélina Scorbitt que le
mystère du Kilimandjaro venait d’être dévoilé par une dépêche expédiée de
Zanzibar :
« Pchutt!… fit-il, en traçant dans l’espace un mirifique zigzag avec son
crochet de fer. On ne voyage encore ni par le télégraphe ni par le téléphone,
et dans six jours… patarapatanboumboum!… l’affaire sera dans le sac! »
Et quiconque eût entendu le secrétaire du Gun-Club lancer cette onomatopée
retentissante, qui éclata comme un coup de Columbiad, se serait vraiment
émerveillé de ce qui reste parfois d’énergie vitale dans ces vieux artilleurs.
Évidemment J.-T. Maston avait raison. Le temps nécessaire manquait pour que
l’on pût envoyer des agents jusqu’au Wamasai, avec mission d’arrêter le
président Barbicane. En admettant que ces agents, partis de l’Algérie ou de
l’Égypte, même d’Aden, de Massouah, de Madagascar ou de Zanzibar, eussent pu
rapidement se transporter sur la côte, il aurait fallu compter avec les
difficultés inhérentes au pays, les retards occasionnés par les obstacles d’un
cheminement à travers cette région montagneuse, et aussi peut-être la
résistance d’un personnel soutenu, sans doute, par les volontés intéressées
d’un sultan aussi autoritaire que nègre.
Il fallait donc renoncer à tout espoir d’empêcher l’opération en arrêtant
l’opérateur.
Mais, si cela était impossible, rien n’était plus aisé, maintenant, que d’en
déduire les rigoureuses conséquences, puisque l’on connaissait la situation
exacte du point de tir.
Pure affaire de calcul, calcul assez compliqué évidemment, mais qui n’était
point au-dessus des capacités des algébristes en particulier et des
mathématiciens en général.
Comme la dépêche du consul de Zanzibar était arrivée directement à l’adresse du
ministre d’État à Washington, le gouvernement fédéral la tint d’abord secrète.
Il voulait en même temps qu’il la répandrait pouvoir indiquer quels
seraient les résultats du déplacement de l’axe au point de vue de la
dénivellation des mers. Les habitants du globe apprendraient en même temps quel
sort leur était réservé, suivant qu’ils occupaient tel ou tel segment du
sphéroïde terrestre.
Et que l’on juge s’ils attendaient avec impatience de savoir à quoi s’en tenir
sur cette éventualité!
Dès le 14 septembre, la dépêche fut expédiée au bureau des Longitudes de
Washington, avec mission d’en déduire les conséquences finales, au point de vue
balistique et géographique. Dès le surlendemain, la situation était nettement
établie. Ce travail fut aussitôt porté, par les fils sous-marins, à la
connaissance des Puissances du Nouveau et de l’Ancien Continent. Après avoir
été reproduit par des milliers de journaux, il fut hurlé dans les grandes cités
sous les titres les plus à effet par tous les camelots des deux Mondes.
« Que va-t-il arriver? »
C’était la question qui se posait en toutes langues en n’importe quel point du
globe.
Et voici ce qui fut répondu sous la garantie du bureau des Longitudes.
AVIS PRESSANT
« L’expérience tentée par le président Barbicane et le capitaine Nicholl est
celle-ci : produire un recul, le 22 septembre à minuit du lieu, au moyen d’un
canon un million de fois gros en volume comme le canon de vingt-sept
centimètres, lançant un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes, avec une
poudre donnant une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres.
« Or; si ce tir est effectué un peu au-dessous de la ligne équinoxiale, à peu
près sur le trente-quatrième degré de longitude à l’est du méridien de Paris, à
la base de la chaîne du Kilimandjaro, et s’il est dirigé vers le sud, voici
quels seront ses effets mécaniques à la surface du sphéroïde terrestre :
« Instantanément, par suite du choc combiné avec le mouvement diurne, un nouvel
axe se formera, et, comme l’ancien axe se déplacera de 23°23’, d’après les
résultats obtenus par J.-T. Maston, le nouvel axe sera perpendiculaire au plan
de l’écliptique.
« Maintenant, par quels points sortira le nouvel axe? Le lieu du tir étant
connu, c’est ce qu’il était facile de calculer, et c’est ce qui a été fait.
« Au nord, l’extrémité du nouvel axe sera située entre le Groënland et la terre
de Grinnel, sur cette partie même de la mer de Baffin que coupe actuellement le
Cercle polaire arctique. Au sud, ce sera sur la limite du Cercle antarctique,
quelques degrés dans l’est de la terre Adélie.
« En ces conditions, un nouveau méridien zéro, partant du nouveau Pôle nord,
passera sensiblement par Dublin en Irlande, Paris en France, Palerme en Sicile,
le golfe de la Grande-Syrte sur la côte de la Tripolitaine, Obéïd dans le
Darfour, la chaîne du Kilimandjaro, Madagascar, l’île Kerguelen dans le
Pacifique méridional, le nouveau Pôle antarctique, les antipodes de Paris, les
îles de Cook et de la Société en Océanie, les îles Quadra et Vancouver sur le
littoral de la Colombie anglaise, les territoires de la Nouvelle- Bretagne à
travers le Nord-Amérique, et la presqu’île de Melville dans les régions
circumpolaires du nord.
« Par suite de la création de ce nouvel axe de rotation, émergeant de la mer de
Baffin au nord et de la terre Adélie au sud, il se formera un nouvel Équateur,
au-dessus duquel le Soleil tracera, sans jamais s’en écarter, sa courbe diurne.
Cette ligne équinoxiale traversera le Kilimandjaro au Wamasai, l’océan Indien,
Goa et Chicacola un peu au- dessous de Calcutta dans l’Inde, Mangala dans le
royaume de Siam, Kesho dans le Tonkin, Hong-Kong en Chine, l’île Rasa, les îles
Marshall, Gaspar-Rico, Walker dans le Pacifique, les Cordillères dans la
République Argentine, Rio- de-Janeiro au Brésil, les îles de la Trinité et de
Sainte-Hélène, dans l’Atlantique, Saint-Paul-de-Loanda au Congo, et enfin il
rejoindra les territoires du Wamasai au revers du Kilimandjaro.
« Ce nouvel Équateur étant ainsi déterminé par la création du nouvel axe, il a
été possible de traiter la question de dénivellation des mers, si grave pour la
sécurité des habitants de la Terre.
« Avant tout, il convient d’observer que les directeurs de la -North Polar
Practical Association- se sont préoccupés d’en atténuer les effets dans la
mesure du possible. En effet, si le tir se fût effectué vers le nord, les
conséquences en auraient été désastreuses pour les portions les plus civilisées
du globe. Au contraire, en tirant vers le sud, ces conséquences ne se feront
sentir que dans des parties moins peuplées et plus sauvages au moins en ce
qui concerne les territoires submergés.
« Voici maintenant comment se distribueront les eaux projetées hors de leur lit
par suite de l’aplatissement du sphéroïde aux anciens Pôles.
« Le globe sera divisé par deux grands cercles, s’intersectant à angle droit au
Kilimandjaro et à ses antipodes dans l’Océan équinoxial. De là, formation de
quatre segments : deux dans l’hémisphère nord, deux dans l’hémisphère sud,
séparés par des lignes sur lesquelles la dénivellation sera nulle.
« 1° Hémisphère septentrional :
« Le premier segment, à l’ouest du Kilimandjaro, comprendra l’Afrique depuis le
Congo jusqu’à l’Égypte, l’Europe depuis la Turquie jusqu’au Groënland,
l’Amérique depuis la Colombie anglaise jusqu’au Pérou et jusqu’au Brésil à la
hauteur de San Salvador, enfin tout l’océan Atlantique septentrional et la
plus grande partie de l’Atlantique équinoxial.
« Le deuxième segment, à l’est du Kilimandjaro, comprendra la majeure partie de
l’Europe depuis la mer Noire jusqu’à la Suède, la Russie d’Europe et la Russie
asiatique, l’Arabie, la presque totalité de l’Inde, la Perse, le
Béloutchistan, l’Afghanistan, le Turkestan, le Céleste- Empire, la Mongolie, le
Japon, la Corée, la mer Noire, la mer Caspienne, la partie supérieure du
Pacifique, et les territoires de l’Alaska dans le Nord-Amérique et aussi le
domaine polaire si regrettablement concédé à la Société américaine -North Polar
Practical Association-.
« 2° Hémisphère méridional :
« Le troisième segment, à l’est du Kilimandjaro, contiendra Madagascar, les
îles Marion, les îles Kerguelen, Maurice, la Réunion, et toutes les îles de la
mer des Indes, l’Océan antarctique jusqu’au nouveau Pôle, la presqu’île de
Malacca, Java, Sumatra, Bornéo, les îles de la Sonde, les Philippines,
l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle- Guinée, la Nouvelle-Calédonie,
toute la partie méridionale du Pacifique et ses nombreux archipels, à peu près
jusqu’au cent soixantième méridien actuel.
« Le quatrième segment, à l’ouest du Kilimandjaro, englobera la partie sud de
l’Afrique, depuis le Congo et le canal de Mozambique jusqu’au cap de
Bonne-Espérance, l’océan Atlantique méridional jusqu’au quatre-vingtième
parallèle, tout le Sud-Amérique depuis Pernambouc et Lima, la Bolivie, le
Brésil, l’Uruguay, la République-Argentine, la Patagonie, la Terre-de-Feu, les
îles Malouines, Sandwich, Shetland, et la partie sud du Pacifique à l’est du
cent soixantième degré de longitude.
« Tels seront les quatre segments du globe, séparés par des lignes de nulle
dénivellation.
« Il s’agit maintenant, d’indiquer les effets produits à la surface de ces
quatre segments par suite du déplacement des mers.
« Sur chacun de ces quatre segments, il y a un point central où cet effet sera
maximum, soit que les mers s’y précipitent, soit qu’elles s’en retirent.
« Or, il est établi avec une exactitude absolue par les calculs de J.-T. Maston
que ce maximum atteindra 8415 mètres à chacun des points, à partir desquels la
dénivellation ira en diminuant jusqu’aux lignes neutres formant la limite des
segments. C’est donc en ces points que les conséquences seront les plus graves
au point de vue de la sécurité générale, en raison de l’opération tentée par le
président Barbicane.
« Les deux effets sont à considérer dans chacune de leurs conséquences.
« Dans deux des segments, situés à l’opposé l’un de l’autre sur l’hémisphère
nord et sur l’hémisphère sud, les mers se retireront pour envahir les deux
autres segments, également opposés l’un à l’autre dans chaque hémisphère.
« Dans le premier segment : l’océan Atlantique se videra presque tout entier,
et le point maximum d’abaissement étant à peu près à la hauteur des Bermudes,
le fond apparaîtra, si la profondeur de la mer est inférieure en cet endroit à
8415 mètres. Conséquemment, entre l’Amérique et l’Europe, se découvriront de
vastes territoires que les États-Unis, l’Angleterre, la France, l’Espagne et le
Portugal pourront s’annexer au prorata de leur étendue géographique, si ces
Puissances le jugent à propos. Mais il faut observer que par suite de
l’abaissement des eaux, la couche d’air s’abaissera d’autant. Donc, le littoral
de l’Europe et celui de l’Amérique seront surélevés d’une hauteur telle que les
villes situées même à vingt et trente degrés des points maximum, n’auront plus
à leur disposition que la quantité d’air qui se trouve actuellement à une
hauteur d’une lieue dans l’atmosphère. Telles, pour ne prendre que les
principales, New-York, Philadelphie, Charleston, Panama, Lisbonne, Madrid,
Paris, Londres, Édimbourg, Dublin, etc. Seules, le Caire, Constantinople,
Dantzig, Stockholm, d’un côté, et les villes du littoral ouest américain de
l’autre, garderont leur position normale par rapport au niveau général. Quant
aux Bermudes, l’air y manquera comme il manque aux aéronautes qui ont pu
s’élever à 8,000 mètres d’altitude, comme il manque aux sommets extrêmes de la
chaîne du Tibet. Donc, impossibilité absolue d’y vivre.
« Même effet dans le segment opposé, qui comprend l’océan Indien, l’Australie
et un quart de l’océan Pacifique, lequel se déversera en partie sur les parages
méridionaux de l’Australie. Là, le maximum de dénivellation se fera sentir aux
accores de la terre de Nuyts, et les villes d’Adélaïde et de Melbourne verront
le niveau océanien s’abaisser à près de huit kilomètres au-dessous d’elles. Que
la couche d’air dans laquelle elles seront alors plongées soit très pure, nul
doute à cet égard, mais elle ne sera plus assez dense pour fournir aux besoins
de la respiration.
« Telle est, en général, la modification que subiront les portions du globe
dans les deux segments où s’effectuera le surélèvement par rapport aux bassins
des mers plus ou moins vidés. Là apparaîtront, sans doute, de nouvelles îles,
formées par les cimes de montagnes sous-marines, dans les parties que la masse
liquide n’abandonnera pas totalement.
« Mais si la diminution de l’épaisseur des couches d’air ne laisse pas d’avoir
des inconvénients pour les parties des Continents surélevés dans les hautes
zones de l’atmosphère, que sera-ce donc pour celles que l’irruption des mers
doit recouvrir? On peut encore respirer sous une pression d’air inférieure à la
pression atmosphérique. Au contraire, sous quelques mètres d’eau, on ne peut
plus respirer du tout, et c’est bien le cas qui se présentera pour les deux
autres segments.
« Dans le segment au nord-est du Kilimandjaro, le point maximum sera transporté
à Yakoust, en pleine Sibérie. Depuis cette ville, immergée sous 8415 mètres
d’eau moins son altitude actuelle la couche liquide, tout en diminuant,
s’étendra jusqu’aux lignes neutres, noyant la plus grande partie de la Russie
asiatique et de l’Inde, la Chine, le Japon, l’Alaska américaine au delà du
détroit de Behring. Peut-être les monts Oural surgiront-ils sous la forme
d’îlots au-dessus de la portion orientale de l’Europe. Quant à Pétersbourg,
Moscou, d’un côté, Calcutta, Bangkok, Saïgon, Pékin, Hong- Kong, Yeddo de
l’autre, ces villes disparaîtront sous une couche d’eau d’épaisseur variable,
mais très suffisante pour noyer des Russes, des Indous, des Siamois, des
Cochinchinois, des Chinois et des Japonais, s’ils n’ont pas eu le temps
d’émigrer avant la catastrophe.
« Dans le segment, au sud-ouest du Kilimandjaro, les désastres seront moins
considérables, parce que ce segment est en grande partie recouvert par
l’Atlantique et le Pacifique, dont le niveau s’élèvera de 8415 mètres à
l’archipel des Malouines. Toutefois, de vastes territoires n’en disparaîtront
pas moins sous ce déluge artificiel, entre autres l’angle de l’Afrique
méridionale depuis la Guinée inférieure et le Kilimandjaro jusqu’au cap de
Bonne-Espérance, et ce triangle du Sud-Amérique, formé par le Pérou, le Brésil
central, le Chili et la République Argentine jusqu’à la Terre- de-Feu et au cap
Horn. Les Patagons, de si haute stature qu’ils soient, n’échapperont pas
l’immersion et n’auront pas même la ressource de se réfugier sur cette partie
des Cordillères, dont les derniers sommets n’émergeront point en cette partie
du globe.
« Tel doit être le résultat abaissement au-dessous ou exhaussement au-dessus
de la nouvelle surface des mers produit par la dénivellation, à la surface du
sphéroïde terrestre. Telles sont les éventualités contre lesquelles les
intéressés auront à se pourvoir, si le président Barbicane n’est pas arrêté à
temps dans sa criminelle tentative! »
XVI
Dans lequel le choeur des mécontents va
-crescendo- et -rinforzando-.
D’après l’avis pressant, il y avait à pourvoir aux périls de la situation, à
les déjouer, ou du moins à les fuir, en se transportant sur les lignes neutres
où le danger serait nul.
Les gens menacés se divisaient en deux catégories : les asphyxiés et les
inondés.
L’effet de cette communication donna lieu à des appréciations très diverses,
mais qui tournèrent en protestations des plus violentes.
Du côté des asphyxiés, c’étaient des Américains des États-Unis, des Européens
de la France, de l’Angleterre, de l’Espagne, etc. Or, la perspective de
s’annexer les territoires du fond océanique n’était pas suffisante pour leur
faire accepter ces modifications. Ainsi, Paris, reporté à une distance du
nouveau Pôle à peu près égale à celle qui le sépare actuellement de l’ancien,
ne gagnerait pas au change. Il jouirait d’un printemps perpétuel, c’est vrai,
mais il perdrait sensiblement de sa couche d’air. Or, cela n’était pas pour
donner satisfaction aux Parisiens, qui ont l’habitude de consommer l’oxygène
sans compter, à défaut d’ozone… et encore!
Du côté des inondés, c’étaient des habitants de l’Amérique du Sud, puis des
Australiens, des Canadiens, des Indous, des Zélandais. Eh bien! la
Grande-Bretagne ne souffrirait pas que Barbicane and Co. la privât de ses
colonies les plus riches, où l’élément saxon tend à se substituer visiblement à
l’élément indigène. Évidemment, le golfe du Mexique se viderait pour former un
vaste royaume des Antilles, dont les Mexicains et les Yankees pourraient
revendiquer la possession en vertu de la doctrine de Munro. Évidemment, aussi
le bassin des îles de la Sonde, des Philippines, des Célèbes, mis à sec,
laisserait d’immenses territoires auxquels les Anglais et les Espagnols
pourraient prétendre. Compensation vaine! Cela ne balancerait pas la perte due
à la terrible inondation.
Ah! s’il n’y avait eu à disparaître sous les nouvelles mers que des Samoyèdes
ou des Lapons de Sibérie, des Fuéggiens, des Patagons, des Tartares même, des
Chinois, des Japonais ou quelques Argentins, peut-être les États civilisés
auraient- ils accepté ce sacrifice? Mais trop de Puissances avaient leur part
de la catastrophe pour ne pas protester.
En ce qui concerne plus spécialement l’Europe, bien que sa partie centrale dût
rester presque intacte, elle serait surélevée dans l’ouest, surbaissée dans
l’est, c’est-à-dire à demi asphyxiée d’un côté, à demi noyée de l’autre. Voilà
qui était inacceptable. En outre, la Méditerranée se viderait presque
totalement, et c’est ce que ne toléreraient ni les Français, ni les Italiens,
ni les Espagnols, ni les Grecs, ni les Turcs, ni les Égyptiens, auxquels leur
situation de riverains crée d’indiscutables droits sur cette mer. Et puis, à
quoi servirait le canal de Suez, qui était épargné par sa position sur la ligne
neutre? Comment utiliser les admirables travaux de M. de Lesseps, lorsqu’il n’y
aurait plus de Méditerranée d’un côté de l’isthme et très peu de mer Rouge de
l’autre à moins de le prolonger sur des centaines de lieues?…
Enfin, jamais, non jamais! l’Angleterre ne consentirait à voir Gibraltar, Malte
et Chypre se transformer en cimes de montagnes, perdues dans les nuages,
auxquelles ses navires de guerre ne pourraient plus accoster. Non! elle ne se
déclarerait pas satisfaite par les accroissements de territoire qui lui
seraient attribués dans l’ancien bassin de l’Atlantique. Et cependant, le major
Donellan, avait déjà songé à retourner en Europe pour faire valoir les droits
de son pays sur ces nouveaux territoires, au cas où l’entreprise Barbicane and
Co. réussirait.
Il s’ensuit donc que les protestations arrivèrent de toutes parts, même des
États situés sur les lignes où la dénivellation serait nulle, car eux-mêmes
étaient plus ou moins touchés en d’autres points. Ces protestations furent
peut-être plus violentes encore, lorsque la dépêche de Zanzibar, qui faisait
connaître le point de tir, eut permis de rédiger l’avis peu rassurant ci-dessus
rapporté.
Bref, le président Barbicane, le capitaine Nicholl et J.-T. Maston furent mis
au ban de l’humanité.
Pourtant, quelle prospérité pour les journaux de toutes nuances! Quelles
demandes de numéros! Quels tirages supplémentaires! Ce fut la première fois,
peut-être, que l’on vit s’unir dans la même protestation des feuilles
généralement en désaccord sur toute autre question : les -Novisti-, le
-Novoïé-Vrémia-, le -Messager- de Kronstadt, la -Gazette- de Moscou, le
-Rouskoïé-Diélo-, le -Gradjanine-, le -Journal de Carlscrona,- le -Handelsblad,-
le -Vaderland,- la -Fremdenblatt,- la -Neue Badische Landeszeitung,- la
-Gazette- de Magdebourg-,- la -Neue Freie-Presse,- le -Berliner Tagblatt,-
l’-Extrablatt,- le -Post,- le -Volksbladtt,- le -Boersencourier,- la -Gazette
de Sibérie,- la -Gazette de la Croix,- la -Gazette de Voss,- le
-Reichsanzeiger,- la -Germania,- l’-Epoca,- le -Correo,- l’-Imparcial,- la
-Correspondencia,- l’-Iberia,- le -Temps,- le -Figaro,- l’-Intransigeant,- le
-Gaulois,- l’-Univers,- la -Justice,- la -République Française,- l’-Autorité,-
la -Presse,- le -Matin,- le -XIXème Siècle,- la -Liberté,- l’-Illustration,- le
-Monde Illustré,- la -Revue des Deux-Mondes,- le -Cosmos,- la -Revue Bleue,- la
-Nature,- la -Tribuna,- l’-Osservatore romano,- l’-Esercito romano,- le
-Fanfulla,- le -Capitan Fracassa,- la -Riforma,- le -Pester Lloyd,-
l’-Ephymeris,- l’-Acropolis,- le -Palingenesia,- le -Courrier- de Cuba, le
-Pionnier- d’Allahabad, le -Srpska Nezavinost,- l’-Indépendance roumaine,- le
-Nord,- l’-Indépendance belge,- le -Sydney-Morning-Herald,-
l’-Edinburgh-Review,- le -Manchester-Guardian,- le -Scotsman,- le -Standard,-
le -Times,- le -Truth,- le -Sun,- le -Central-News,- la -Pressa Argentina,- le
-Romanul- de Bucharest, le -Courier- de San Francisco, le -Commercial Gazette,-
le -San Diego- de Californie, le -Manitoba,- l’-Echo du Pacifique,- le
-Scientifique Américain,- le -Courrier- des États-Unis, le -New-York Herald,-
le -World- de New-York, le -Daily-Chronicle,- le -Buenos-Ayres Herald,- le
-Réveil du Maroc,- le -Hu-Pao,- le -Tching-Pao,- le -Courrier de Haïphong,- le
-Moniteur- de la République de Counani. Jusqu’au -Mac Lane Express-, journal
anglais, consacré aux questions d’économie politique, et qui fit entrevoir la
famine régnant sur les territoires dévastés. Ce n’était pas l’équilibre
européen qui risquait d’être rompu il s’agissait bien de cela, vraiment!
c’était l’équilibre universel. Que l’on juge donc de l’effet, sur un monde
devenu enragé, que l’excès du nervosisme, qui fut sa caractéristique pendant la
fin du XIXème siècle, prédisposait à toutes les insanités, à toutes les
épilepsies! Ce fut une bombe tombant dans une poudrière!
Quant à J.-T. Maston, on put croire que sa dernière heure était venue.
En effet, une foule délirante pénétra dans sa prison, le soir du 17 septembre,
avec l’intention de le lyncher, et, il faut bien le dire, les agents de la
police ne lui firent point obstacle.
La cellule de J.-T. Maston était vide. Avec le poids d’or de ce digne
artilleur, Mrs Evangélina Scorbitt était parvenue à le faire échapper. Le
geôlier s’était d’autant plus laissé séduire par l’appât d’une fortune, qu’il
comptait bien en jouir jusqu’aux dernières limites de la vieillesse. En effet,
Baltimore, comme Washington, New-York et autres principales cités du littoral
américain, était dans la catégorie des villes surélevées, mais auxquelles il
resterait assez d’air pour la consommation quotidienne de leurs habitants.
J.-T. Maston avait donc pu gagner une retraite mystérieuse et se dérober ainsi
aux fureurs de l’indignation publique. C’est ainsi que l’existence de ce grand
troubleur de mondes fut sauvée par le dévouement d’une femme aimante. Du reste,
plus que quatre jours à attendre quatre jours! avant que les projets de
Barbicane and Co. fussent à l’état de faits accomplis!
On le voit, l’avis pressant avait été entendu autant qu’il le pouvait être. Si,
au début, il y avait eu quelques sceptiques au sujet des catastrophes prédites,
il n’y en avait plus. Les gouvernements s’étaient hâtés de prévenir ceux de
leurs nationaux en petit nombre relativement qui allaient être surélevés
dans des zones d’air raréfié; puis, ceux, en nombre plus considérable, dont le
territoire serait envahi par les mers.
En conséquence de ces avis, transmis par télégrammes à travers les cinq parties
du monde, commença une émigration telle que jamais on n’en vit de semblable
même à l’époque des migrations aryennes dans la direction de l’est à l’ouest.
Ce fut un exode comprenant en partie les rameaux des races hottentotes,
mélanésiennes, nègres, rouges, jaunes, brunes et blanches…
Malheureusement, le temps manquait. Les heures étaient comptées. Avec quelques
mois de répit, les Chinois auraient pu abandonner la Chine, les Australiens
l’Australie, les Patagons la Patagonie, les Sibériens les provinces
sibériennes, etc., etc.
Mais, comme le danger était localisé, maintenant que l’on connaissait les
points du globe à peu près indemnes, l’épouvante fut moins générale. Quelques
provinces, certains États même, commencèrent à se rassurer. En un mot, sauf
dans les régions menacées directement, il ne resta plus que cette appréhension
bien naturelle que ressent tout être humain à l’attente d’un effroyable choc.
Et, pendant ce temps, Alcide Pierdeux de se répéter en gesticulant comme un
télégraphe des anciens temps :
« Mais comment diable le président Barbicane parviendrait-il à fabriquer un
canon un million de fois gros comme le canon de vingt-sept? Satané Maston! Je
voudrais bien le rencontrer pour lui pousser une colle à ce sujet! Ça ne biche
avec rien de sensé, rien de raisonnable, et c’est par trop catapultueux! »
Quoi qu’il en fût, l’insuccès de l’opération, c’était là l’unique chance que
certaines parties du globe terrestre eussent encore d’échapper à l’universelle
catastrophe!
XVII
Ce qui s’est fait au Kilimandjaro pendant huit
mois de cette année mémorable.
Le pays de Wamasai est situé dans la partie orientale de l’Afrique centrale,
entre la côte de Zanguebar et la région des grands lacs, où le Victoria-Nyanza
et le Tanganiyka forment autant de mers intérieures. Si on le connaît en
partie, c’est qu’il a été visité par l’anglais Johnston, le comte Tékéli et le
docteur allemand Meyer. Cette contrée montagneuse se trouve sous la
souveraineté du sultan Bâli-Bâli, dont le peuple est composé de trente à
quarante mille nègres.
À trois degrés au-dessous de l’Équateur, se dresse la chaîne du Kilimandjaro,
qui projette ses plus hautes cimes entre autres celle du Kibo à une
altitude de 5704 mètres [Note 18: Près de 1000 mètres de plus que le
Mont-Blanc.] Cet important massif domine, vers le sud, le nord et l’ouest, les
vastes et fertiles plaines du Wamasai, en se reliant avec le lac
Victoria-Nyanza, à travers les régions du Mozambique.
À quelques lieues au-dessous des premières rampes du Kilimandjaro, s’élève la
bourgade de Kisongo, résidence habituelle du sultan. Cette capitale n’est, à
vrai dire, qu’un grand village. Elle est occupée par une population très douée,
très intelligente, travaillant autant par elle-même que par ses esclaves, sous
le joug de fer que lui impose Bâli-Bâli.
Ce sultan passe à juste titre pour l’un des plus remarquables souverains de ces
peuplades de l’Afrique centrale, qui s’efforcent d’échapper à l’influence, ou,
pour être plus juste, à la domination anglaise.
C’est à Kisongo que le président Barbicane et le capitaine Nicholl, uniquement
accompagnés de dix contremaîtres dévoués à leur entreprise, arrivèrent dès la
première semaine du mois de janvier de la présente année.
En quittant les États-Unis départ qui ne fut connu que de Mrs Evangélina
Scorbitt et de J.-T. Maston ils s’étaient embarqués à New-York pour le cap de
Bonne-Espérance, d’où un navire les transporta à Zanzibar, dans l’île de ce
nom. Là, une barque, secrètement frétée, les conduisit au port de Mombas, sur
le littoral africain, de l’autre côté du canal. Une escorte, envoyée par le
sultan, les attendait dans ce port, et, après un voyage difficile pendant une
centaine de lieues à travers cette région tourmentée, obstruée de forêts,
coupée de rios, trouée de marécages, ils atteignirent la résidence royale.
Déjà, après avoir eu connaissance des calculs de J.-T. Maston, le président
Barbicane s’était mis en rapport avec Bâli-Bâli par l’entremise d’un
explorateur suédois, qui venait de passer quelques années dans cette partie de
l’Afrique. Devenu l’un de ses plus chauds partisans depuis le célèbre voyage du
président Barbicane autour de la Lune voyage dont le retentissement s’était
propagé jusqu’en ces pays lointains le sultan s’était pris d’amitié pour
l’audacieux Yankee. Sans dire dans quel but, Impey Barbicane avait aisément
obtenu du souverain du Wamasai l’autorisation d’entreprendre des travaux
importants à la base méridionale du Kilimandjaro. Moyennant une somme
considérable, évaluée à trois cent mille dollars, Bâli-Bâli s’était engagé à
lui fournir tout le personnel nécessaire. En outre, il l’autorisait à faire ce
qu’il voudrait du Kilimandjaro. Il pouvait disposer à sa fantaisie de l’énorme
chaîne, la raser, s’il en avait l’envie, l’emporter, s’il en avait le pouvoir.
Par suite d’engagements très sérieux, auxquels le sultan trouvait son compte,
la -North Polar Practical Association- était propriétaire de la montagne
africaine au même titre qu’elle l’était du domaine arctique.
L’accueil que le président Barbicane et son collègue reçurent à Kisongo fut des
plus sympathiques. Bâli-Bâli éprouvait une admiration voisine de l’adoration
pour ces deux illustres voyageurs, qui s’étaient lancés à travers l’espace,
afin d’atteindre les régions circumlunaires. En outre, il ressentait une
extraordinaire sympathie envers les auteurs des mystérieux travaux qui allaient
s’accomplir dans son royaume. Aussi promit-il aux Américains un secret absolu
tant de sa part que de celle de ses sujets, dont le concours leur était assuré.
Pas un seul des nègres qui travailleraient aux chantiers n’aurait droit de les
quitter même un jour, sous peine des plus raffinés supplices.
Voilà pourquoi l’opération fut enveloppée d’un mystère que les plus subtils
agents de l’Amérique et de l’Europe ne purent pénétrer. Si ce secret avait été
enfin découvert, c’est que le sultan s’était relâché de sa sévérité, après
l’achèvement des travaux, et qu’il y a partout des traîtres ou des bavards
même chez les nègres. C’est de la sorte que Richard W. Trust, le consul de
Zanzibar, eut vent de ce qui se faisait au Kilimandjaro. Mais, alors, à cette
date du 13 septembre, il était trop tard pour arrêter le président Barbicane
dans l’accomplissement de ses projets.
Et, maintenant, pourquoi Barbicane and Co. avait-il choisi le Wamasai comme
théâtre de son opération? C’est d’abord parce que le pays lui convenait en
raison de sa situation en cette partie peu connue de l’Afrique et de son
éloignement des territoires habituellement visités par les voyageurs. Puis, le
massif du Kilimandjaro lui offrait toutes les qualités de solidité et
d’orientation nécessaires à son oeuvre. De plus, à la surface du pays, se
trouvaient les matières premières dont il avait précisément besoin, et dans des
conditions particulièrement pratiques d’exploitation.
Justement, quelques mois avant de quitter les États-Unis, le président
Barbicane avait appris de l’explorateur suédois qu’au pied de la chaîne du
Kilimandjaro, le fer et la houille étaient abondamment répandus à
l’affleurement du sol. Pas de mines à creuser, pas de gisements à rechercher à
quelques milliers de pieds dans l’écorce terrestre. Du fer et du charbon, il
n’y avait qu’à se baisser pour en prendre, et en quantités certainement
supérieures à la consommation prévue par les devis. En outre, il existait, dans
le voisinage de la montagne, d’énormes gisements de nitrate de soude et de
pyrite de fer, nécessaires à la fabrication de la méli-mélonite.
Le président Barbicane et le capitaine Nicholl n’avaient donc amené aucun
personnel avec eux, si ce n’est dix contremaîtres, dont ils étaient absolument
sûrs. Ceux-ci devaient diriger les dix mille nègres, mis à leur disposition par
Bâli-Bâli, auxquels incombait la tâche de fabriquer le canon monstre et son non
moins monstrueux projectile.
Deux semaines après l’arrivée du président Barbicane et de son collègue au
Wamasai, trois vastes chantiers étaient établis à la base méridionale du
Kilimandjaro, l’un pour la fonderie du canon, le second pour la fonderie du
projectile, le troisième pour la fabrication de la méli-mélonite.
Et d’abord, comment le président Barbicane avait-il résolu ce problème de
fondre un canon de dimensions aussi colossales? On va le voir, et l’on
comprendra, en même temps, que la dernière chance de salut, tirée de la
difficulté d’établir un pareil engin, échappait aux habitants des deux Mondes.
En effet, fondre un canon égalant un million de fois en volume le canon de
vingt-sept, c’eût été un travail au-dessus des forces humaines. On a déjà de
sérieuses difficultés pour fabriquer les pièces de quarante-deux centimètres
qui lancent des projectiles de sept cent quatre-vingts kilos avec deux cent
soixante-quatorze kilogrammes de poudre. Aussi Barbicane et Nicholl n’y
avaient-ils point songé. Ce n’était pas un canon, pas même un mortier, qu’ils
prétendaient faire, mais tout simplement une galerie percée dans le massif
résistant du Kilimandjaro, un trou de mine, si l’on veut.
Évidemment, ce trou de mine, cette énorme fougasse, pouvait remplacer un canon
de métal, une Columbiad gigantesque, dont la fabrication eût été aussi coûteuse
que difficile, et à laquelle il aurait fallu donner une épaisseur
invraisemblable pour prévenir toute chance d’explosion. Barbicane and Co. avait
toujours eu la pensée d’opérer de cette façon, et, si le carnet de J.-T. Maston
mentionnait un canon, c’est que c’était le canon de vingt-sept qui avait été
pris pour base de ses calculs.
En conséquence un emplacement fut de prime abord choisi à une hauteur de cent
pieds sur le revers méridional de la chaîne, au bas de laquelle se développent
des plaines à perte de vue. Rien ne pourrait faire obstacle au projectile,
quand il s’élancerait hors de cette « âme » forée dans le massif du
Kilimandjaro.
Ce fut avec une précision extrême, et non sans un rude travail, que l’on creusa
cette galerie. Mais Barbicane put aisément construire des perforatrices, qui
sont des machines relativement simples, et les actionner au moyen de l’air
comprimé par les puissantes chutes d’eau de la montagne. Ensuite, les trous
percés par les forets des perforatrices furent chargés de méli-mélonite. Et il
ne fallait pas moins que ce violent explosif pour faire éclater la roche, car
c’était une sorte de syénite extrêmement dure, formée de feldspath orthose et
d’amphibole hornblende. Circonstance favorable, au surplus, puisque cette roche
aurait à résister à l’effroyable pression développée par l’expansion des gaz.
Mais la hauteur et l’épaisseur de la chaîne du Kilimandjaro suffisaient à
rassurer contre tout lézardement ou craquement extérieur.
Bref, les milliers de travailleurs, conduits par les dix contremaîtres, sous la
haute direction du président Barbicane, s’appliquèrent avec tant de zèle, avec
tant d’intelligence, que l’oeuvre fut menée à bonne fin en moins de six mois.
La galerie mesurait vingt-sept mètres de diamètre sur six cents mètres de
profondeur. Comme il importait que le projectile pût glisser sur une paroi
parfaitement lisse, sans rien laisser perdre des gaz de la déflagration,
l’intérieur en fut blindé avec un étui de fonte parfaitement alésé.
En réalité, ce travail était autrement considérable que celui de la célèbre
Columbiad de Moon-City, qui avait envoyé le projectile d’aluminium autour de la
Lune. Mais qu’y a-t-il donc d’impossible aux ingénieurs du monde moderne?
Tandis que le forage s’accomplissait au flanc du Kilimandjaro, les ouvriers ne
chômaient pas au second chantier. En même temps que l’on construisait la
carapace métallique, on s’occupait de fabriquer l’énorme projectile.
Rien que pour cette fabrication, il s’agissait d’obtenir une masse de fonte
cylindro-conique, pesant cent quatre-vingt millions de kilogrammes, soit cent
quatre-vingt mille tonnes.
On le comprend, jamais il n’avait été question de fondre ce projectile d’un
seul morceau. Il devait être fabriqué par masses de mille tonnes chacune, qui
seraient hissées successivement à l’orifice de la galerie, et disposées contre
la chambre où serait préalablement entassée la méli-mélonite. Après avoir été
boulonnés entre eux, ces fragments ne formeraient qu’un tout compact, qui
glisserait sur les parois du tube intérieur.
Nécessité fut donc d’apporter au second chantier environ quatre cent mille
tonnes de minerai, soixante-dix mille tonnes de castine et quatre cent mille
tonnes de houille grasse, que l’on transforma d’abord en deux cent quatre-vingt
mille tonnes de coke dans des fours. Comme les gisements étaient voisins du
Kilimandjaro, ce ne fut presque qu’une affaire de charrois.
Quant à la construction des hauts fourneaux pour obtenir la transformation du
minerai en fonte, là surgit peut-être la plus grande difficulté. Toutefois, au
bout d’un mois, dix hauts fourneaux de trente mètres étaient en état de
fonctionner et de produire chacun cent quatre-vingts tonnes par jour. C’était
dix-huit cents tonnes pour vingt-quatre heures, cent quatre-vingt mille après
cent journées de travail.
Quant au troisième chantier, créé pour la fabrication de la méli-mélonite, le
travail s’y fit aisément, et dans des conditions de secret telles que la
composition de cet explosif n’a pu être encore définitivement déterminée.
Tout avait marché à souhait. On n’eût pas procédé avec plus de succès dans les
usines du Creusot, de Cail, d’Indret, de la Seyne, de Birkenhead, de Woolwich
ou de Cockerill. À peine comptait-on un accident par trois cent mille francs de
travaux.
On peut le croire, le sultan était ravi. Il suivait les opérations avec une
infatigable assiduité. Et on imagine aisément si la présence de sa redoutable
Majesté était de nature à stimuler le zèle de ses fidèles sujets!
Parfois, lorsque Bâli-Bâli demandait à quoi servirait toute cette besogne :
« Il s’agit d’une oeuvre qui doit changer la face du monde! lui répondait le
président Barbicane.
-- Une oeuvre qui assurera au sultan Bâli-Bâli, ajoutait le capitaine Nicholl,
une gloire ineffaçable entre tous les rois de l’Afrique orientale! »
Si le sultan en tressaillait dans son orgueil de souverain du Wamasai, inutile
d’insister.
À la date du 29 août, les travaux étaient entièrement terminés. La galerie,
forée au calibre voulu, était revêtue de son âme lisse sur une longueur de six
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
15
16
17
18
19
20
21
22
23
24
25
26
27
28
29
30
31
32
33
34
35
36
37
38
39
40
41
42
43
44
45
46
47
48
49
50
51
52
53
54
55
56
57
58
59
60
61
62
63
64
65
66
67
68
69
70
71
72
73
74
75
76
77
78
79
80
81
82
83
84
85
86
87
88
89
90
91
92
93
94
95
96
97
98
99
100
101
102
103
104
105
106
107
108
109
110
111
112
113
114
115
116
117
118
119
120
121
122
123
124
125
126
127
128
129
130
131
132
133
134
135
136
137
138
139
140
141
142
143
144
145
146
147
148
149
150
151
152
153
154
155
156
157
158
159
160
161
162
163
164
165
166
167
168
169
170
171
172
173
174
175
176
177
178
179
180
181
182
183
184
185
186
187
188
189
190
191
192
193
194
195
196
197
198
199
200
201
202
203
204
205
206
207
208
209
210
211
212
213
214
215
216
217
218
219
220
221
222
223
224
225
226
227
228
229
230
231
232
233
234
235
236
237
238
239
240
241
242
243
244
245
246
247
248
249
250
251
252
253
254
255
256
257
258
259
260
261
262
263
264
265
266
267
268
269
270
271
272
273
274
275
276
277
278
279
280
281
282
283
284
285
286
287
288
289
290
291
292
293
294
295
296
297
298
299
300
301
302
303
304
305
306
307
308
309
310
311
312
313
314
315
316
317
318
319
320
321
322
323
324
325
326
327
328
329
330
331
332
333
334
335
336
337
338
339
340
341
342
343
344
345
346
347
348
349
350
351
352
353
354
355
356
357
358
359
360
361
362
363
364
365
366
367
368
369
370
371
372
373
374
375
376
377
378
379
380
381
382
383
384
385
386
387
388
389
390
391
392
393
394
395
396
397
398
399
400
401
402
403
404
405
406
407
408
409
410
411
412
413
414
415
416
417
418
419
420
421
422
423
424
425
426
427
428
429
430
431
432
433
434
435
436
437
438
439
440
441
442
443
444
445
446
447
448
449
450
451
452
453
454
455
456
457
458
459
460
461
462
463
464
465
466
467
468
469
470
471
472
473
474
475
476
477
478
479
480
481
482
483
484
485
486
487
488
489
490
491
492
493
494
495
496
497
498
499
500
501
502
503
504
505
506
507
508
509
510
511
512
513
514
515
516
517
518
519
520
521
522
523
524
525
526
527
528
529
530
531
532
533
534
535
536
537
538
539
540
541
542
543
544
545
546
547
548
549
550
551
552
553
554
555
556
557
558
559
560
561
562
563
564
565
566
567
568
569
570
571
572
573
574
575
576
577
578
579
580
581
582
583
584
585
586
587
588
589
590
591
592
593
594
595
596
597
598
599
600
601
602
603
604
605
606
607
608
609
610
611
612
613
614
615
616
617
618
619
620
621
622
623
624
625
626
627
628
629
630
631
632
633
634
635
636
637
638
639
640
641
642
643
644
645
646
647
648
649
650
651
652
653
654
655
656
657
658
659
660
661
662
663
664
665
666
667
668
669
670
671
672
673
674
675
676
677
678
679
680
681
682
683
684
685
686
687
688
689
690
691
692
693
694
695
696
697
698
699
700
701
702
703
704
705
706
707
708
709
710
711
712
713
714
715
716
717
718
719
720
721
722
723
724
725
726
727
728
729
730
731
732
733
734
735
736
737
738
739
740
741
742
743
744
745
746
747
748
749
750
751
752
753
754
755
756
757
758
759
760
761
762
763
764
765
766
767
768
769
770
771
772
773
774
775
776
777
778
779
780
781
782
783
784
785
786
787
788
789
790
791
792
793
794
795
796
797
798
799
800
801
802
803
804
805
806
807
808
809
810
811
812
813
814
815
816
817
818
819
820
821
822
823
824
825
826
827
828
829
830
831
832
833
834
835
836
837
838
839
840
841
842
843
844
845
846
847
848
849
850
851
852
853
854
855
856
857
858
859
860
861
862
863
864
865
866
867
868
869
870
871
872
873
874
875
876
877
878
879
880
881
882
883
884
885
886
887
888
889
890
891
892
893
894
895
896
897
898
899
900
901
902
903
904
905
906
907
908
909
910
911
912
913
914
915
916
917
918
919
920
921
922
923
924
925
926
927
928
929
930
931
932
933
934
935
936
937
938
939
940
941
942
943
944
945
946
947
948
949
950
951
952
953
954
955
956
957
958
959
960
961
962
963
964
965
966
967
968
969
970
971
972
973
974
975
976
977
978
979
980
981
982
983
984
985
986
987
988
989
990
991
992
993
994
995
996
997
998
999
1000