Du reste, dans le cas considéré c’est à dire la résolution de ce problème de
la conquête du Pôle boréal J.-T. Maston n’aurait point à s’envoler dans les
régions sublimes de l’analyse. Pour permettre aux nouveaux concessionnaires du
domaine arctique de l’exploiter, le secrétaire du Gun-Club ne se trouverait
qu’en face d’un problème de mécanique à résoudre, problème compliqué sans
doute, qui exigerait des formules ingénieuses, nouvelles peut-être, mais dont
il se tirerait à son avantage.
Oui! on pouvait se fier à J.-T. Maston, bien que la moindre faute eût été de
nature à entraîner la perte de millions. Jamais, depuis l’âge où sa tête
d’enfant s’était exercée aux premières notions de l’arithmétique, il n’avait
commis une erreur même d’un millième de micron, [Note 13: Le micron mesure
usuelle en optique égale un millième de millimètre.] lorsque ses calculs
avaient pour objet la mesure d’une longueur. S’il se fût trompé rien que d’une
vingtième décimale, il n’aurait pas hésité à faire sauter son crâne de
gutta-percha.
Il importait d’insister sur cette aptitude si remarquable de J.-T. Maston. Cela
est fait. Maintenant, il s’agit de le montrer en fonction, et, à ce propos, il
est indispensable de revenir à quelques semaines en arrière.
C’était un mois environ avant la publication du document adressé aux habitants
des deux Mondes, que J.-T. Maston s’était chargé de chiffrer les éléments du
projet dont il avait suggéré à ses collègues les merveilleuses conséquences.
Depuis nombre d’années, J.-T. Maston demeurait au numéro 179 de
Franklin-street, une des rues les plus tranquilles de Baltimore, loin du
quartier des affaires, auxquelles il n’entendait rien, loin du bruit de la
foule qui lui répugnait.
Là, il occupait une modeste habitation, connue sous le nom de Balistic-Cottage,
n’ayant pour toute fortune que sa retraite d’officier d’artillerie et le
traitement qu’il touchait comme secrétaire du Gun-Club. Il vivait seul, servi
par son nègre Fire-Fire Feu-Feu! sobriquet digne du valet d’un artilleur.
Ce nègre n’était pas un serviteur, c’était un servant, un premier servant, et
il servait son maître comme il eût servi sa pièce.
J.-T. Maston était un célibataire convaincu, ayant cette idée que le célibat
est encore la seule situation qui soit acceptable en ce monde sublunaire. Il
connaissait le proverbe slave : « Une femme tire plus avec un seul cheveu que
quatre boeufs à la charrue! » et il se défiait.
Et pourtant, s’il occupait solitairement Balistic-Cottage, c’était parce qu’il
le voulait bien. On le sait, il n’aurait eu qu’un geste à faire pour changer sa
solitude à un en solitude à deux, et la médiocrité de sa fortune pour les
richesses d’un millionnaire. Il n’en pouvait douter : Mrs Evangelina Scorbitt
eût été heureuse de… Mais, jusqu’ici du moins, J.-T. Maston n’eût pas été
heureux de… Et il semblait certain que ces deux êtres, si bien faits l’un pour
l’autre c’était du moins l’opinion de la tendre veuve n’arriveraient jamais
à opérer cette transformation.
Le cottage était très simple. Un rez-de-chaussée à véranda et un étage
au-dessus. Petit salon et petite salle à manger, en bas, avec la cuisine et
l’office, contenus dans un bâtiment annexé en retour du jardinet. En haut,
chambre à coucher sur la rue, cabinet de travail sur le jardin, où rien
n’arrivait des tumultes de l’extérieur. -Buen retiro- du savant et du sage,
entre les murs duquel s’étaient résolus tant de calculs, et qu’auraient envié
Newton, Laplace ou Cauchy.
Quelle différence avec l’hôtel de Mrs Evangélina Scorbitt, élevé dans le riche
quartier de New-Park, avec sa façade à balcons, revêtue des fantaisies
sculpturales de l’architecture anglo-saxonne, à. la fois gothique et
renaissance, ses salons richement meublés, son hall grandiose, ses galeries de
tableaux, dans lesquelles les maîtres français tenaient la haute place, son
escalier à double révolution, son nombreux domestique, ses écuries, ses
remises, son jardin avec pelouses, grands arbres, fontaines jaillissantes, la
tour qui dominait l’ensemble des bâtiments, au sommet de laquelle la brise
agitait le pavillon bleu et or des Scorbitts!
Trois milles, oui! trois grands milles, au moins, séparaient l’hôtel de
New-Park de Balistic-Cottage. Mais un fil téléphonique spécial reliait les deux
habitations, et sur le « Allo! Allo! » qui demandait la communication entre le
cottage et l’hôtel, la conversation s’établissait. Si les causeurs ne pouvaient
se voir, ils pouvaient s’entendre. Ce qui n’étonnera personne, c’est que Mrs
Evangélina Scorbitt appelait plus souvent J.-T. Maston devant sa plaque
vibrante que J.-T. Maston n’appelait Mrs Evangélina Scorbitt devant la sienne.
Alors le calculateur quittait son travail non sans quelque dépit, il recevait
un bonjour amical, il y répondait par un grognement dont le courant électrique,
il faut le croire, adoucissait les peu galantes intonations, et il se remettait
à ses problèmes.
Ce fut dans la journée du 3 octobre, après une dernière et longue conférence,
que J.-T. Maston prit congé de ses collègues pour se mettre à la besogne.
Travail des plus important dont il s’était chargé, puisqu’il s’agissait de
calculer les procédés mécaniques qui donneraient accès au Pôle boréal et
permettraient d’exploiter les gisements enfouis sous ses glaces.
J.-T. Maston avait estimé à une huitaine de jours le temps exigé pour accomplir
sa besogne mystérieuse, véritablement compliquée et délicate, nécessitant la
résolution d’équations diverses, qui portaient sur la mécanique, la géométrie
analytique à trois dimensions, la géométrie polaire et la trigonométrie.
Afin d’échapper à toute cause de trouble, il avait été convenu que le
secrétaire du Gun-Club, retiré dans son cottage, n’y serait dérangé par
personne. Un gros chagrin pour Mrs Evangélina Scorbitt; mais elle dut se
résigner. Aussi, en même temps que le président Barbicane, le capitaine
Nicholl, leurs collègues le fringant Bilsby, le colonel Bloomsberry, Tom Hunter
aux jambes de bois, était- elle venue, dans l’après-midi, faire une dernière
visite à J.-T. Maston.
« Vous réussirez, cher Maston! dit-elle, au moment où ils allaient se séparer.
-- Et surtout, ne commettez pas d’erreur! ajouta en souriant le président
Barbicane.
-- Une erreur!… lui!… s’écria Mrs Evangélina Scorbitt.
-- Pas plus que Dieu n’en a commis en combinant les lois de la mécanique
céleste! » répondit modestement le secrétaire du Gun-Club.
Puis, après une poignée de main des uns, après quelques soupirs de l’autre,
souhaits de réussite et recommandations de ne point se surmener, par un travail
excessif, chacun prit congé du calculateur. La porte de Balistic-Cottage se
ferma, et Fire-Fire eut ordre de ne la rouvrir à personne fût-ce même au
président des États-Unis d’Amérique.
Pendant les deux premiers jours de réclusion, J.-T. Maston réfléchit de tête,
sans prendre la craie, au problème qui lui était posé. Il relut certains
ouvrages relatifs aux éléments, la Terre, sa masse, sa densité, son volume, sa
forme, ses mouvements de rotation sur son axe et de translation le long de son
orbite éléments qui devaient former la base de ses calculs.
Voici les principales de ces données, qu’il est bon de remettre sous les yeux
du lecteur :
Forme de la Terre : un ellipsoïde de révolution, dont le plus long rayon est de
6 377 398 mètres ou 1594 lieues de 4 kilomètres en nombres ronds le plus
court étant de 6 356 080 mètres ou de 1589 lieues. Cela constitue pour les deux
rayons, par suite de l’aplatissement de notre sphéroïde aux Pôles, une
différence de 21 318 mètres, environ 5 lieues.
Circonférence de la Terre à l’Équateur : 40 000 kilomètres, soit 10 000 lieues
de 4 kilomètres.
Surface de la Terre évaluation approximative : 510 millions de kilomètres
carrés.
Volume de la Terre : environ 1000 milliard de kilomètres cubes, c’est-à-dire de
cubes ayant chacun mille mètres en longueur, largeur et hauteur.
Densité de la Terre : à peu près cinq fois celle de l’eau, c’est-à-dire un peu
supérieure à la densité du spath pesant, presque celle de l’iode, soit 5480
kilogrammes pour poids moyen d’un mètre cube de la Terre, supposée pesée par
morceaux successivement amenés à sa surface. C’est le nombre qu’a déduit
Cavendish au moyen de la balance inventée et construite par Mitchell, ou plus
rigoureusement 5670 kilogrammes, d’après les rectifications de Baily. MM.
Wilsing, Cornu, Baille, etc., ont depuis répété ces mesures.
Durée de translation de la Terre autour du soleil : 365 jours un quart,
constituant l’année solaire, ou plus exactement 365 jours 6 heures 9 minutes 10
secondes 37 centièmes, ce qui donne à notre sphéroïde par seconde une
vitesse de 30 400 mètres ou 7 lieues 6 dixièmes.
Chemin parcouru dans la rotation de la Terre sur son axe par les points de sa
surface situés à l’Équateur : 463 mètres par seconde ou 417 lieues par heure.
Voici, maintenant, quelles furent les unités de longueur, de force, de temps et
d’angle, que prit J.-T. Maston pour mesure dans ses calculs : le mètre, le
kilogramme, la seconde, et l’angle au centre qui intercepte dans un cercle
quelconque un arc égal au rayon.
Ce fut le 5 octobre, vers cinq heures de l’après-midi il importe de préciser
quand il s’agit d’une oeuvre aussi mémorable que J.-T. Maston, après mûres
réflexions, se mit au travail écrit. Et, tout d’abord, il attaqua son problème
par la base, c’est-à-dire par le nombre qui représente la circonférence de la
Terre à l’un de ses grands cercles, soit à l’Équateur.
Le tableau noir était là, dans un angle du cabinet, sur le chevalet de chêne
ciré, bien éclairé par l’une des fenêtres qui s’ouvrait du côté du jardin. De
petits bâtons de craie étaient rangés sur la planchette ajustée au bas du
tableau. L’éponge pour effacer se trouvait à portée de la main gauche du
calculateur. Quant à sa main droite ou plutôt son crochet postiche, il était
réservé pour le tracé des figures, des formules et des chiffres.
Au début, J.-T. Maston, décrivant un trait remarquablement circulaire, traça
une circonférence qui représentait le sphéroïde terrestre. À l’Équateur, la
courbure du globe fut marquée par une ligne pleine, représentant la partie
antérieure de la courbe, puis par une ligne ponctuée, indiquant la partie
postérieure de manière à bien faire sentir la projection d’une figure
sphérique. Quant à l’axe sortant par les deux Pôles, ce fut un trait
perpendiculaire au plan de l’Équateur, que marquèrent les lettres N et S.
Puis, sur le coin à droite du tableau, fut inscrit ce nombre, qui représente en
mètres la circonférence de la Terre :
40 000 000
Cela fait, J.-T. Maston se mit en posture pour commencer la série de ses
calculs.
Il était si préoccupé qu’il n’avait point observé l’état du ciel lequel
s’était sensiblement modifié dans l’après-midi. Depuis une heure, montait un de
ces gros orages, dont l’influence affecte l’organisme de tous les êtres
vivants. Des nuages livides, sortes de flocons blanchâtres, accumulés sur un
fond gris mat, passaient pesamment au-dessus de la ville. Des roulements
lointains se répercutaient entre les cavités sonores de la Terre et de
l’espace. Un ou deux éclairs avaient déjà zébré l’atmosphère, où la tension
électrique était portée au plus haut point.
J.-T. Maston, de plus en plus absorbé, ne voyait rien, n’entendait rien.
Soudain, un timbre électrique troubla par ses tintements précipités le silence
du cabinet.
« Bon! s’écria J.-T. Maston. Quand ce n’est pas par la porte que viennent les
importuns, c’est par le fil téléphonique!… Une belle invention pour les gens
qui veulent rester en repos!… Je vais prendre la précaution d’interrompre le
courant pendant toute la durée de mon travail! »
Et, s’avançant vers la plaque :
« Que me veut-on? demanda-t-il.
-- Entrer en communication pour quelques instants! répondit une voix féminine.
-- Et qui me parle?…
-- Ne m’avez-vous pas reconnue, cher monsieur Maston? C’est moi… mistress
Scorbitt!
-- Mistress Scorbitt!… Elle ne me laissera donc pas une minute de tranquillité! »
Mais ces derniers mots peu agréables pour l’aimable veuve furent prudemment
murmurés à distance, de manière à ne pas impressionner la plaque de l’appareil.
Puis J.-T. Maston, comprenant qu’il ne pouvait se dispenser de répondre, au
moins par une phrase polie, reprit :
« Ah! c’est vous, mistress Scorbitt?
-- Moi, cher monsieur Maston!
-- Et que me veut mistress Scorbitt?…
-- Vous prévenir qu’un violent orage ne tardera pas à éclater au-dessus de la
ville!
-- Eh bien, je ne puis l’empêcher…
-- Non, mais je viens vous demander si vous avez eu soin de fermer vos fenêtres…
»
Mrs Evangélina Scorbitt avait à peine achevé cette phrase, qu’un formidable
coup de tonnerre emplissait l’espace. On eût dit qu’une immense pièce de soie
se déchirait sur une longueur infinie. La foudre était tombée dans le voisinage
de Balistic-Cottage, et le fluide, conduit par le fil du téléphone, venait
d’envahir le cabinet du calculateur avec une brutalité toute électrique.
J.-T. Maston, penché sur la plaque de l’appareil, reçut la plus belle gifle
voltaïque qui ait jamais été appliquée sur la joue d’un savant. Puis,
l’étincelle filant par son crochet de fer, il fut renversé comme un simple
capucin de carte. En même temps, le tableau noir, heurté par lui, vola dans un
coin de la chambre. Après quoi, la foudre, sortant par l’invisible trou d’une
vitre, gagna un tuyau de conduite et alla se perdre dans le sol.
Abasourdi on le serait à moins J.-T. Maston se releva, se frotta les
différentes parties du corps, s’assura qu’il n’était point blessé. Cela fait,
n’ayant rien perdu de son sang-froid, comme il convenait à un ancien pointeur
de Columbiad, il remit tout en ordre dans son cabinet, redressa son chevalet,
replaça son tableau, ramassa les bouts de craie éparpillés sur le tapis, et
vint reprendre son travail si brusquement interrompu.
Mais il s’aperçut alors que, par suite de la chute du tableau, l’inscription
qu’il avait tracée à droite, et qui représentait en mètres la circonférence
terrestre à l’Équateur, était partiellement effacée. Il commençait donc à la
rétablir, lorsque le timbre résonna de nouveau avec un titillement fébrile.
« Encore! » s’écria J.-T. Maston.
Et il alla se placer devant l’appareil.
« Qui est là?… demanda-t-il.
-- Mistress Scorbitt.
-- Et que me veut mistress Scorbitt?
-- Est-ce que cet horrible tonnerre n’est pas tombé sur Balistic-Cottage?
-- J’ai tout lieu de le croire!
-- Ah! grand Dieu!… La foudre…
-- Rassurez-vous, mistress Scorbitt!
-- Vous n’avez pas eu de mal, cher monsieur Maston?
-- Pas eu…
-- Vous êtes bien certain de ne pas avoir été touché?…
-- Je ne suis touché que de votre amitié pour moi, crut devoir répondre
galamment J.-T. Maston.
-- Bonsoir, cher Maston!
-- Bonsoir, chère mistress Scorbitt. »
Et il ajouta en retournant à sa place :
« Au diable soit-elle, cette excellente femme! Si elle ne m’avait pas si
maladroitement appelé au téléphone, je n’aurais pas couru le risque d’être
foudroyé! »
Cette fois, c’était bien fini. J.-T. Maston ne devait plus être dérangé au
cours de sa besogne. D’ailleurs, afin de mieux assurer le calme nécessaire à
ses travaux, il rendit son appareil complètement aphone, en interrompant la
communication électrique.
Reprenant pour base le nombre qu’il venait d’écrire, il en déduisit les
diverses formules, puis, finalement, une formule définitive, qu’il posa à
gauche sur le tableau, après avoir effacé tous les chiffres dont il l’avait
tirée.
Et alors, il se lança dans une interminable série de signes algébriques…
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Huit jours plus tard, le 11 octobre, ce magnifique calcul de mécanique était
résolu, et le secrétaire du Gun-Club apportait triomphalement à ses collègues
la solution du problème qu’ils attendaient avec une impatience bien naturelle.
Le moyen pratique d’arriver au Pôle nord pour en exploiter les houillères était
mathématiquement établi. Aussi, une Société fut-elle fondée sous le titre de
-North Polar Practical Association-, à laquelle le gouvernement de Washington
accordait la concession du domaine arctique pour le cas où l’adjudication l’en
rendrait propriétaire. On sait comment, l’adjudication ayant été faite au
profit des États-Unis d’Amérique, la nouvelle Société fit appel au concours des
capitalistes des deux Mondes.
VII
Dans lequel le président Barbicane n’en dit
pas plus qu’il ne lui convient d’en dire.
Le 22 décembre, les souscripteurs de Barbicane and Co furent convoqués en
assemblée générale. Il va sans dire que les salons du Gun-Club avaient été
choisis pour lieu de réunion dans l’hôtel d’Union-square. Et, en vérité, c’est
à peine si le square lui-même eût suffi à enfermer la foule empressée des
actionnaires. Mais le moyen de faire un meeting en plein air, à cette date, sur
l’une des places de Baltimore, lorsque la colonne mercurielle s’abaisse de dix
degrés centigrades au-dessous du zéro de la glace fondante.
Ordinairement, le vaste hall de Gun-Club on ne l’a peut- être pas oublié
était orné d’engins de toutes sortes empruntés à la noble profession de ses
membres. On eût dit un véritable musée d’artillerie. Les meubles eux-mêmes,
sièges et tables, fauteuils et divans, rappelaient, par leur forme bizarre, ces
engins meurtriers, qui avaient envoyé dans un monde meilleur tant de braves
gens dont le secret désir eût été de mourir de vieillesse.
Eh bien! ce jour-là, il avait fallu remiser cet encombrement. Ce n’était pas
une assemblée guerrière, c’était une assemblée industrielle et pacifique
qu’Impey Barbicane allait présider. Large place avait donc été faite aux
nombreux souscripteurs, accourus de tous les points des États-Unis. Dans le
hall, comme dans les salons y attenant, ils se pressaient, s’écrasaient,
s’étouffaient, sans compter l’interminable queue, dont les remous se
prolongeaient jusqu’au milieu d’Union-square.
Bien entendu, les membres du Gun-Club, premiers souscripteurs des actions de
la nouvelle Société, occupaient des places rapprochées du bureau. On
distinguait parmi eux, plus triomphants que jamais, le colonel Bloomsberry, Tom
Hunter aux jambes de bois et leur collègue le fringant Bilsby. Très galamment,
un confortable fauteuil avait été réservé à Mrs Evangélina Scorbitt, qui aurait
véritablement eu le droit, en sa qualité de plus forte propriétaire de
l’immeuble arctique, de siéger à côté du président Barbicane. Nombre de femmes,
d’ailleurs, appartenant à toutes les classes de la cité, fleurissaient de leurs
chapeaux aux bouquets assortis, aux plumes extravagantes, aux rubans
multicolores, la bruyante foule qui se pressait sous la coupole vitrée du hall.
En somme, pour l’immense majorité, les actionnaires présents à cette assemblée
pouvaient être considérés, non seulement comme des partisans, mais comme des
amis personnels des membres du Conseil d’administration.
Une observation, cependant. Les délégués européens, suédois, danois, anglais,
hollandais et russe, occupaient des places spéciales, et, s’ils assistaient à
cette réunion, c’est que chacun d’eux avait souscrit le nombre d’actions qui
donnait droit à une voix délibérative. Après avoir été si parfaitement unis
pour acquérir, ils ne l’étaient pas moins, actuellement, pour dauber les
acquéreurs. On imagine aisément quelle intense curiosité. les poussait à
connaître la communication que le président Barbicane allait faire. Cette
communication on n’en doutait pas jetterait la lumière sur les procédés
imaginés pour atteindre le Pôle boréal. N’y avait-il pas là une difficulté plus
grande encore que d’en exploiter les houillères? S’il se présentait quelques
objections à produire, Éric Baldenak, Boris Karkof, Jacques Jansen, Jan Harald,
ne se gêneraient pas pour demander la parole. De son côté, le major Donellan,
soufflé par Dean Toodrink, était bien décidé à pousser son rival Impey
Barbicane jusque dans ses derniers retranchements.
Il était huit heures du soir. Le hall, les salons, les cours du Gun-Club
resplendissaient des lueurs que leur versaient les lustres Edison. Depuis
l’ouverture des portes assiégées par le public, un tumulte d’incessants
murmures se dégageait de l’assistance. Mais tout se tut, lorsque l’huissier
annonça l’entrée du Conseil d’administration.
La, sur une estrade drapée, devant une table à tapis noirâtre, en pleine
lumière, prirent place le président Barbicane, le secrétaire J.-T. Maston, leur
collègue le capitaine Nicholl. Un triple hurrah, ponctué de grognements et de
hips, éclata dans le hall et se déchaîna jusqu’aux rues adjacentes.
Solennellement, J.-T. Maston et le capitaine Nicholl s’étaient assis dans la
plénitude de leur célébrité.
Alors, le président Barbicane, qui était resté debout, mit sa main gauche dans
sa poche, sa main droite dans son gilet, et prit la parole en ses termes :
« Souscripteurs et Souscriptrices,
« Le Conseil d’administration de la -North Polar Practical Association- vous a
réunis dans les salons du Gun-Club, afin de vous faire une importante
communication.
« Vous l’avez appris par les discussions des journaux, le but de notre nouvelle
Société est l’exploitation des houillères du Pôle arctique, dont la concession
nous a été faite par le gouvernement fédéral. Ce domaine, acquis après vente
publique, constitue l’apport de ses propriétaires dans l’affaire dont il
s’agit. Les fonds, mis à leur disposition par la souscription close le 11
décembre dernier, vont leur permettre d’organiser cette entreprise, dont le
rendement produira un taux d’intérêt inconnu jusqu’à ce jour en n’importe
quelles opérations commerciales ou industrielles. »
Ici, premiers murmures approbatifs, qui interrompirent un instant l’orateur.
« Vous n’ignorez pas, reprit-il, comment nous avons été amenés à admettre
l’existence de riches gisements de houille, peut-être aussi d’ivoire fossile,
dans les régions circumpolaires. Les documents publiés par la presse du monde
entier [Note 14: Actuellement, le poids des journaux dépasse chaque année 300
millions de kilogrammes.] ne peuvent laisser aucun doute sur l’existence de ces
charbonnages.
« Or, la houille est devenue la source de toute l’industrie moderne. Sans
parler du charbon ou du coke, utilisés pour le chauffage, de son emploi pour la
production de la vapeur ou de l’électricité, faut-il vous citer ses dérivés,
les couleurs de garance, d’orseille, d’indigo, de fuchsine, de carmin, les
parfums de vanille, d’amande amère, de reine des prés, de girofle, de
winter-green, d’anis, de camphre, de thymol et d’héliotropine, les picrates,
l’acide salicylique, le naphtol, le phénol, l’antipyrine, la benzine, la
naphtaline, l’acide pyrogallique, l’hydroquinone, le tannin, la saccharine, le
goudron, l’asphalte, le brai, les huiles de graissage, les vernis, le prussiate
jaune de potasse, le cyanure, les amers, etc., etc., etc. »
Et, après cette énumération, l’orateur respira comme un coureur époumoné qui
s’arrêta pour reprendre haleine. Puis, continuant, grâce à une longue
inspiration d’air :
« Il est donc certain, dit-il, que la houille, cette substance précieuse entre
toutes, s’épuisera en un temps assez limité par suite d’une consommation à
outrance. Avant cinq cents ans, les houillères en exploitation jusqu’à ce jour
seront vidées…
-- Trois cents! s’écria un des assistants.
-- Deux cents! répondit un autre.
-- Disons dans un délai plus ou moins rapproché, reprit le président Barbicane,
et mettons-nous en mesure de découvrir quelques nouveaux lieux de production,
comme si la houille devait manquer avant la fin du dix-neuvième siècle. »
Ici, une interruption pour permettre aux auditeurs de dresser leurs oreilles,
puis, une reprise on ces termes :
« C’est pourquoi, souscripteurs et souscriptrices, levez- vous, suivez-moi et
partons pour le Pôle! »
Et, de fait, tout le public s’ébranla, prêt à boucler ses malles, comme si le
président Barbicane eût montré un navire en partance pour les régions arctiques.
Une observation, jetée d’une voix aigre et claire par le major Donellan, arrêta
net ce premier mouvement aussi enthousiaste qu’inconsidéré.
« Avant de démarrer, demanda-t-il, je pose la question de savoir comment on
peut se rendre au Pôle? Avez-vous la prétention d’y aller par mer?
-- Ni par mer, ni par terre, ni par air, » répliqua doucement le président
Barbicane.
Et l’assemblée se rassit, en proie à un sentiment de curiosité bien
compréhensible.
« Vous n’êtes pas sans connaître, reprit l’orateur, quelles tentatives ont été
faites pour atteindre ce point inaccessible du sphéroïde terrestre. Cependant,
il convient que je vous les rappelle sommairement. Ce sera rendre un juste
honneur aux hardis pionniers qui ont survécu, et à ceux qui ont succombé dans
ces expéditions surhumaines. »
Approbation unanime, qui courut à travers les auditeurs, quelle que fût leur
nationalité.
« En 1845, reprit le président Barbicane, l’anglais sir John Franklin, dans un
troisième voyage avec l’-Erebus- et le -Terror-, dont l’objectif est de
s’élever jusqu’au Pôle, s’enfonce à travers les parages septentrionaux, et on
n’entend plus parler de lui.
« En 1854, l’Américain Kane et son lieutenant Morton s’élancent à la recherche
de sir John Franklin, et, s’ils revinrent de leur expédition, leur navire
-Advance- ne revint pas.
« En 1859, l’anglais Mac Clintock découvre un document duquel il appert qu’il
ne reste pas un survivant de la campagne de l’-Erebus- et du -Terror-.
« En 1860, l’Américain Hayes quitte Boston sur le schooner -United-States-,
dépasse le quatre-vingt-unième parallèle, et revient en 1862, sans avoir pu
s’élever plus haut, malgré les héroïques efforts de ses compagnons.
« En 1869, les capitaines Koldervey et Hegeman, Allemands tous deux, partent de
Bremerhaven, sur la -Hansa- et la -Germania-. La Hansa, écrasée par les glaces,
sombre un peu au-dessous du soixante et onzième degré de latitude, et
l’équipage ne doit son salut qu’à ses chaloupes qui lui permettent de regagner
le littoral du Groënland. Quant à la Germania, plus heureuse, elle rentre au
port de Bremerhaven, mais elle n’avait pu dépasser le soixante-dix-septième
parallèle.
« En 1871, le capitaine Hall s’embarque à New-York sur le steamer -Polaris-.
Quatre mois après, pendant un pénible hivernage, ce courageux marin succombe
aux fatigues. Un an plus tard, le Polaris, entraîné par les icebergs, sans
s’être élevé au quatre-vingt-deuxième degré de latitude, est brisé au milieu
des banquises en dérive. Dix-huit hommes de son bord, débarqués sous les ordres
du lieutenant Tyson, ne parviennent à regagner le continent qu’en s’abandonnant
sur un radeau de glace aux courants de la mer arctique, et jamais on n’a
retrouvé les treize hommes perdus avec le Polaris.
« En 1875, l’Anglais Nares quitte Portsmouth avec l’-Alerte- et la
-Découverte-. C’est dans cette campagne mémorable, où les équipages établirent
leur quartier d’hiver entre le quatre vingt-deuxième et le
quatre-vingt-troisième parallèle, que le capitaine Markham, après s’être avancé
dans la direction du nord, s’arrête à quatre cents milles [Note 15: 740
kilomètres.] seulement du pôle arctique, dont personne ne s’était autant
rapproché avant lui.
« En 1879, notre grand citoyen Gordon Bennett… »
Ici trois hurrahs, poussés à pleine poitrine, acclamèrent le nom du « grand
citoyen », le directeur du -New-York Herald-.
« … arme la Jeannette qu’il confie au commandant De Long, appartenant à une
famille d’origine française. La Jeannette part de San Francisco avec
trente-trois hommes, franchit le détroit de Behring, est prise dans les glaces
à la hauteur de l’île Herald, sombre à la hauteur de l’île Bennett, à peu près
sur le soixante dix-septième parallèle. Ses hommes n’ont plus qu’une ressource
: c’est de se diriger vers le sud avec les canots qu’ils ont sauvés ou à la
surface des ice- fields. La misère les décime. De Long meurt en octobre. Nombre
de ses compagnons sont frappés comme lui, et douze seulement reviennent de
cette expédition.
« Enfin, en 1881, l’Américain Greely quitte le port Saint- Jean de Terre-Neuve
avec le steamer -Proteus-, afin d’aller établir une station à la baie de lady
Franklin, sur la terre de Grant, un peu au-dessous du quatre-vingt-deuxième
degré. En cet endroit est fondé le fort Conger. De là, les hardis hiverneurs se
portent vers l’ouest et vers le nord de la baie. Le lieutenant Lockwood et son
compagnon Brainard, en mai 1882, s’élèvent jusqu’à quatre-vingt-trois degrés
trente-cinq minutes, dépassant le capitaine Markham de quelques milles.
« C’est le point extrême atteint jusqu’à ce jour! C’est l’-Ultima Thule- de la
cartographie circumpolaire! »
Ici, nouveaux hurrahs, panachés des hips réglementaires, en l’honneur des
découvreurs américains.
« Mais, reprit le président Barbicane, la campagne devait mal finir. Le Proteus
sombre. Ils sont là vingt-quatre colons arctiques, voués à des misères
épouvantables. Le docteur Pavy, un Français, et bien d’autres, sont atteints
mortellement. Greely, secouru par la -Thétis- en 1883, ne ramène que six de ses
compagnons. Et l’un des héros de la découverte, le lieutenant Lockwood,
succombe à son tour, ajoutant un nom de plus au douloureux martyrologe de ces
régions! »
Cette fois, ce fut un respectueux silence qui accueillit ces paroles du
président Barbicane, dont toute l’assistance partageait la légitime émotion.
Puis, il reprit d’une voix vibrante :
« Ainsi donc, malgré tant de dévouement et de courage, le
quatre-vingt-quatrième parallèle n’a jamais pu être dépassé. Et même, on peut
affirmer qu’il ne le sera jamais par les moyens qui ont été employés jusqu’à ce
jour, soit des navires pour atteindre la banquise, soit des radeaux pour
franchir les champs de glace. Il n’est pas permis à l’homme d’affronter de
pareils dangers, de supporter de tels abaissements de température. C’est donc
par d’autres voies qu’il faut marcher à la conquête du Pôle! »
On sentit, au frémissement des auditeurs, que là était le vif de la
communication, le secret cherché et convoité par tous.
« Et comment vous y prendrez-vous monsieur?… demanda le délégué de l’Angleterre.
-- Avant dix minutes, vous le saurez, major Donellan, répondit le président
Barbicane,[Note 16: Dans la nomenclature des découvreurs qui ont tenté de
s’élever jusqu’au Pôle, Barbicane a omis le nom du capitaine Hatteras, dont le
pavillon aurait flotté sur le quatre-vingt-dixième degré. Cela se comprend,
ledit capitaine n’étant, vraisemblablement, qu’un héros imaginaire. (Anglais au
pôle Nord et Désert de Glace, du même auteur).] et j’ajoute, en m’adressant à
tous nos actionnaires : Ayez confiance en nous, puisque les promoteurs de
l’affaire sont les mêmes hommes qui, s’embarquant dans un projectile
cylindro-conique…
-- Cylindro-comique! s’écria Dean Toodrink.
-- … ont osé s’aventurer jusqu’à la Lune…
-- Et on voit bien qu’ils en sont revenus! » ajouta le secrétaire du major
Donellan, dont les observations malséantes provoquèrent de violentes
protestations. »
Mais le président Barbicane, haussant les épaules, reprit d’une voix ferme :
« Oui, avant dix minutes, souscripteurs et souscriptrices, vous saurez à quoi
vous en tenir. »
Un murmure, fait de Oh! de Eh! et de Ah! prolongés, accueillit cette réponse.
En vérité, il semblait que l’orateur venait de dire au public :
« Avant dix minutes, nous serons au Pôle! »
Il poursuivit en ces termes :
« Et d’abord, est-ce un continent qui forme la calotte arctique de la Terre?
N’est-ce point une mer, et le commandant Nares n’a-t-il pas eu raison de la
nommer « mer
Paléocrystique », c’est-à-dire mer des anciennes glaces? À cette demande, je
répondrai : Nous ne le pensons pas.
-- Cela ne peut suffire! s’écria Éric Baldenak. Il ne s’agit pas de ne « point
penser », il s’agit d’être certain…
-- Eh bien! nous le sommes, répandrai-je à mon bouillant interrupteur. Oui!
C’est un terrain solide, non un bassin liquide, dont la -North Polar Practical
Association- a fait l’acquisition, et qui, maintenant, appartient aux
États-Unis, sans qu’aucune Puissance européenne y puisse jamais prétendre! »
Murmure au bancs des délégués du vieux Monde.
« Bah!… Un trou plein d’eau… une cuvette… que vous n’êtes pas capables de
vider! » s’écria de nouveau Dean Toodrink.
Et il eut l’approbation bruyante de ses collègues.
« Non, monsieur, répondit vivement le président Barbicane. Il y a là un
continent, un plateau qui s’élève peut-être comme le désert de Gobi dans
l’Asie Centrale à trois ou quatre kilomètres au-dessus du niveau de la mer.
Et cela a pu être facilement et logiquement déduit des observations faites sur
les contrées limitrophes, dont le domaine polaire n’est que le prolongement.
Ainsi, pendant leurs explorations, Nordenskiöld, Peary, Maaigaard, ont constaté
que le Groënland va toujours en montant dans la direction du nord. À cent
soixante kilomètres vers l’intérieur, en partant de l’île Diskö, son altitude
est déjà de deux mille trois cents mètres. Or, en tenant compte de ces
observations, des différents produits, animaux ou végétaux, trouvés dans leurs
carapaces de glaces séculaires, tels que carcasses de mastodontes, défenses et
dents d’ivoire, troncs de conifères, on peut affirmer que ce continent fut
autrefois une terre fertile, habitée par des animaux certainement, par des
hommes peut-être. Là furent ensevelies les épaisses forêts des époques
préhistoriques, qui ont formé les gisements de houille dont nous saurons
poursuivre l’exploitation! Oui! c’est un continent qui s’étend autour du Pôle,
un continent vierge de toute empreinte humaine, et sur lequel nous irons
planter le pavillon des États-Unis d’Amérique! »
Tonnerre d’applaudissements.
Lorsque les derniers roulements se furent éteints dans les lointaines
perspectives d’Union-square, on entendit glapir la voix cassante du major
Donellan. Il disait :
« Voilà déjà sept minutes d’écoulées sur les dix qui devaient nous suffire pour
atteindre le Pôle?…
-- Nous y serons dans trois minutes, » répondit froidement le président
Barbicane.
Il reprit :
« Mais, si c’est un continent qui constitue notre nouvel immeuble, et si ce
continent est surélevé, comme nous avons lieu de le croire, il n’en est pas
moins obstrué par les glaces éternelles, recouvert d’ice-bergs et d’ice-fields,
et dans des conditions où l’exploitation en serait difficile…
-- Impossible! dit Jan Harald, qui souligna cette affirmation d’un grand geste.
-- Impossible, je le veux bien, répondit Impey Barbicane. Aussi, est-ce à
vaincre cette impossibilité qu’ont tendu nos efforts. Non seulement, nous
n’aurons plus besoin de navires ni de traîneaux pour aller au Pôle; mais, grâce
à nos procédés, la fusion des glaces, anciennes ou nouvelles, s’opérera comme
par enchantement, et sans que cela nous coûte ni un dollar de notre capital, ni
une minute de notre travail! »
Ici un silence absolu. On touchait au moment « chicologique », suivant
l’élégante expression que murmura Dean Toodrink à l’oreille de Jacques Jansen.
« Messieurs, reprit le président du Gun-Club, Archimède ne demandait qu’un
point d’appui pour soulever le monde. Eh bien! ce point d’appui, nous l’avons
trouvé. Un levier devait suffire au grand géomètre de Syracuse, et ce levier
nous le possédons. Nous sommes donc on mesure de déplacer le Pôle…
-- Déplacer le Pôle!… s’écria Éric Baldenak.
-- L’amener en Amérique!… » s’écria Jan Harald.
Sans doute, le président Barbicane ne voulait pas encore préciser, car il
continua, disant :
« Quant à ce point d’appui…
-- Ne le dites pas!… Ne le dites pas! s’écria un des assistants d’une voix
formidable.
-- Quant à ce levier…
-- Gardez le secret!… Gardez-le!… s’écria la majorité des spectateurs.
-- Nous le garderons! », répondit le président Barbicane.
Et si les délégués européens furent dépités de cette réponse, on peut le
croire. Mais, malgré leurs réclamations, l’orateur ne voulut rien faire
connaître de ses procédés. Il se contenta d’ajouter :
« Pour ce qui est des résultats du travail mécanique travail sans précédent
dans les annales industrielles que nous allons entreprendre et mener à bonne
fin, grâce au concours de vos capitaux, je vais vous en donner immédiatement
communication.
-- Écoutez!… Écoutez! »
Et, si on écouta!
« Tout d’abord, reprit le président Barbicane, l’idée première de notre oeuvre
revient à l’un de nos plus savants, dévoués et illustres collègues. À lui
aussi, la gloire d’avoir établi les calculs qui permettent de faire passer
cette idée de la théorie à la pratique, car, si l’exploitation des houillères
arctiques n’est qu’un jeu, déplacer le Pôle était un problème que la mécanique
supérieure pouvait seule résoudre. Voilà pourquoi nous nous sommes adressés à
l’honorable secrétaire du Gun-Club, J.-T. Maston!
-- Hurrah!… Hip!… hip!… hip! pour J.-T. Maston! » cria tout l’auditoire,
électrisé par la présence de cet éminent et extraordinaire personnage.
Ah! combien Mrs Evangélina Scorbitt fut émue des acclamations qui éclatèrent
autour du célèbre calculateur, et à quel point son coeur en fut délicieusement
remué!
Lui, modestement, se contenta de balancer doucement la tête à droite, puis à
gauche, et de saluer du bout de son crochet l’enthousiaste assistance.
« Déjà, chers souscripteurs, reprit le président Barbicane, lors du grand
meeting qui célébra l’arrivée du Français Michel Ardan en Amérique, quelques
mois avant notre départ pour la Lune… »
Et ce Yankee parlait aussi simplement de ce voyage que s’il eût été de
Baltimore à New-York!
« … J.-T. Maston s’était écrié : "Inventons des machines, trouvons un point
d’appui et redressons l’axe de la Terre!" Eh bien, vous tous qui m’écoutez,
sachez-le donc!… Les machines sont inventées, le point d’appui est trouvé, et
c’est au redressement de l’axe terrestre que nous allons appliquer nos efforts!
»
Ici, quelques minutes d’une stupéfaction qui, en France, se fût traduite par
cette expression populaire mais juste : « Elle est raide, celle-là! »
« Quoi!… Vous avez la prétention de redresser l’axe? s’écria le major Donellan.
-- Oui, monsieur, répondit le président Barbicane, ou, plutôt, nous avons le
moyen d’en créer un nouveau, sur lequel s’accomplira désormais la rotation
diurne…
-- Modifier la rotation diurne!… répéta le colonel Karkof, dont les yeux
jetaient des éclairs.
-- Absolument, et sans toucher à sa durée! répondit le président Barbicane.
Cette opération reportera le Pôle actuel à peu près sur le soixante-septième
parallèle, et, dans ces conditions, la Terre se comportera comme la planète
Jupiter, dont l’axe est presque perpendiculaire au plan de son orbite. Or, ce
déplacement de vingt-trois degrés vingt-huit minutes suffira pour que notre
immeuble polaire reçoive une quantité de chaleur suffisant à fondre les glaces
accumulées depuis des milliers de siècles! »
L’auditoire était haletant. Personne ne songeait à interrompre l’orateur pas
même à l’applaudir. Tous étaient subjugués par cette idée à la fois si
ingénieuse et si simple : modifier l’axe sur lequel se meut le sphéroïde
terrestre.
Quant aux délégués européens, ils étaient simplement abasourdis, aplatis,
annihilés, et ils restaient bouche close, au dernier degré de l’ahurissement.
Mais les applaudissements éclatèrent à tout rompre, lorsque le président
Barbicane acheva son discours par cette conclusion sublime dans sa simplicité :
« Donc, c’est le Soleil lui-même qui se chargera de fondre les ice-bergs et les
banquises, et de rendre facile l’accès du Pôle nord!
-- Ainsi, demanda le major Donellan, puisque l’homme ne peut aller au Pôle,
c’est le Pôle qui viendra à lui?…
-- Comme vous dites! » répliqua le président Barbicane.
VIII
« Comme dans Jupiter? » a dit le
président du Gun-Club.
Oui! Comme dans Jupiter.
Et, lors de cette mémorable séance du meeting en l’honneur de Michel Ardan
fort à propos rappelée par l’orateur si J.-T. Maston s’était fougueusement
écrié : « Redressons l’axe terrestre! », c’est que l’audacieux et fantaisiste
Français, l’un des héros du -Voyage de la Terre à la Lune-, le compagnon du
président Barbicane et du capitaine Nicholl, venait d’entonner un hymne
dithyrambique en l’honneur de la plus importante des planètes de notre monde
solaire. Dans son superbe panégyrique, il ne s’était pas fait faute d’en
célébrer les avantages spéciaux, tels qu’il vont être sommairement rapportés.
Ainsi donc, d’après le problème résolu par le calculateur du Gun-Club, un
nouvel axe de rotation allait être substitué à l’ancien axe, sur lequel la
Terre tourne « depuis que le monde est monde », suivant l’adage vulgaire. En
outre, ce nouvel axe de rotation serait perpendiculaire au plan de son orbite.
Dans ces conditions, la situation climatérique de l’ancien Pôle nord serait
exactement égale à la situation actuelle de Trondjhem en Norvège au printemps.
Sa cuirasse paléocrystique fondrait donc naturellement sous les rayons du
Soleil. En même temps, les climats se distribueraient sur notre sphéroïde comme
à la surface de Jupiter.
En effet, l’inclinaison de l’axe de cette planète, ou, en d’autres termes,
l’angle que son axe de rotation fait avec le plan de son écliptique, est de
88°13’. Un degré et quarante- sept minutes de plus, cet axe serait absolument
perpendiculaire au plan de l’orbite qu’elle décrit autour du Soleil.
D’ailleurs, il importe de bien le spécifier l’effort que la Société
Barbicane and Co. allait tenter pour modifier les conditions actuelles de la
Terre, ne devait point tendre, à proprement parler, au redressement de son axe.
Mécaniquement, aucune force, si considérable qu’elle fût, ne saurait produire
un tel résultat. La Terre n’est pas comme une poularde à la broche, qui tourne
autour d’un axe matériel que l’on puisse prendre à la main et déplacer à
volonté. Mais, en somme, la création d’un nouvel axe était possible, on dira
même facile à obtenir, du moment que le point d’appui, rêvé par Archimède, et
le levier, imaginé par J.-T. Maston, étaient à la disposition de ces audacieux
ingénieurs.
Toutefois, puisqu’ils paraissaient décidés à tenir leur invention secrète
jusqu’à nouvel ordre, il fallait se borner à en étudier les conséquences.
C’est ce que firent tout d’abord les journaux et les revues, en rappelant aux
savants, en apprenant aux ignorants, ce qui résultait pour Jupiter de la
perpendicularité approximative de son axe sur le plan de son orbite.
Jupiter, qui fait partie du monde solaire, comme Mercure, Vénus, la Terre,
Mars, Saturne, Uranus et Neptune, circule à près de deux cents millions de
lieues du foyer commun, son volume étant environ treize cents fois celui de la
Terre.
Or, s’il existe une vie « jovienne », c’est-à-dire s’il y a des habitants à la
surface de Jupiter, voici quels sont les avantages certains que leur offre
ladite planète avantages si fantaisistement mis en relief, lors du mémorable
meeting qui avait précédé le voyage à la Lune.
Et, en premier lieu, pendant la révolution diurne de Jupiter qui ne dure que 9
heures 55 minutes, les jours, sont constamment égaux aux nuits par n’importe
quelle latitude soit 4 heures 77 minutes pour le jour, 4 heures 77 minutes
pour la nuit.
« Voilà, firent observer les partisans de l’existence des Joviens, voilà qui
convient aux gens d’habitudes régulières. Ils seront enchantés de se soumettre
à cette régularité! »
Eh bien! c’est ce qui se produirait sur la Terre, si le président Barbicane
accomplissait son oeuvre. Seulement, comme le mouvement de rotation sur le
nouvel axe terrestre ne serait ni accru ni amoindri, comme vingt-quatre heures
sépareraient toujours deux midis successifs, les nuits et les jours seraient
exactement de douze heures en n’importe quel point de notre sphéroïde. Les
crépuscules et les aubes allongeraient les jours d’une quantité toujours égale.
On vivrait au milieu d’un équinoxe perpétuel, tel qu’il se produit le 21 mars
et le 21 septembre sur toutes les latitudes du globe, lorsque l’astre radieux
décrit sa courbe apparente dans le plan de l’Équateur.
« Mais le phénomène climatérique le plus curieux, et non le moins intéressant,
ajoutaient avec raison les enthousiastes, ce sera l’absence de saisons! »
En effet, c’est grâce à l’inclinaison de l’axe sur le plan de l’orbite, que se
produisent ces variations annuelles, connues sous les noms de printemps, d’été,
d’automne et d’hiver. Or, les Joviens ne connaissent rien de ces saisons. Donc
les Terrestriens ne les connaîtraient plus. Du moment que le nouvel axe serait
perpendiculaire à l’écliptique, il n’y aurait ni zones glaciales ni zones
torrides, mais toute la Terre jouirait d’une zone tempérée.
Voici pourquoi.
Qu’est-ce que c’est que la zone torride? C’est la partie de la surface du globe
comprise entre les Tropiques du Cancer et du Capricorne. Tous les points de
cette zone jouissent de la propriété de voir le Soleil deux fois par an à leur
zénith, tandis que pour les points des Tropiques, ce phénomène ne se produit
annuellement qu’une fois.
Qu’est-ce que c’est que la zone tempérée? C’est la partie qui comprend les
régions situées entre les Tropiques et les Cercles polaires, entre 23°28’ et
66°72’ de latitude, et pour lesquelles le Soleil ne s’élève jamais jusqu’au
zénith, mais paraît tous les jours au-dessus de l’horizon.
Qu’est-ce que c’est que la zone glaciale? C’est cette partie des régions
circumpolaires que le Soleil abandonne complètement pendant un laps de temps,
qui, pour le Pôle même, peut aller jusqu’à six mois.
On le comprend, une conséquence des diverses hauteurs que peut atteindre le
Soleil au-dessus de l’horizon, c’est qu’il en résulte une chaleur excessive
pour la zone torride une chaleur modérée mais variable à mesure qu’on
s’éloigne des Tropiques pour la zone tempérée, un froid excessif pour la zone
glaciale depuis les Cercles polaires jusqu’aux Pôles.
Eh bien, les choses ne se passeraient plus ainsi à la surface de la Terre, par
suite de la perpendicularité du nouvel axe. Le Soleil se maintiendrait
immuablement dans le plan de l’Équateur. Durant toute l’année, il tracerait
pendant douze heures sa course imperturbable, en montant jusqu’à une distance
du zénith égale à la latitude du lieu, par conséquent d’autant plus haut que le
point est plus voisin de l’Équateur. Ainsi, pour les pays situés par vingt
degrés de latitude, il s’élèverait chaque jour jusqu’à soixante-dix degrés
au-dessus de l’horizon, pour les pays situés par quarante-neuf degrés,
jusqu’à quarante et un, pour les points situés sur le soixante-septième
parallèle, jusqu’à vingt-trois degrés. Donc les jours conserveraient une
régularité parfaite, mesurés par le Soleil, qui se lèverait et se coucherait
toutes les douze heures au même point de l’horizon.
« Et voyez les avantages! répétaient les amis du président Barbicane. Chacun,
suivant son tempérament, pourra choisir le climat invariable qui conviendra à
ses rhumes ou à ses rhumatismes, sur un globe où l’on ne connaîtra plus les
variations de chaleur actuellement si regrettables! »
En résumé, Barbicane and Co, Titans modernes, allaient modifier l’état de
choses qui existait depuis l’époque où le sphéroïde terrestre, penché sur son
orbite, s’était concentré pour devenir la Terre telle qu’elle est.
À la vérité, l’observateur y perdrait quelques-unes des constellations ou
étoiles qu’il est habitué à voir sur le champ du ciel. Le poste n’aurait plus
les longues nuits d’hiver ni les longs jours d’été à encadrer dans ses rimes
modernes « avec la consonne d’appui. » Mais, en somme, quel profit pour la
généralité des humains!
« De plus, répétaient les journaux dévoués au président Barbicane, puisque les
productions du sol terrestre seront régularisées, l’agronome pourra distribuer
à chaque espèce végétale la température qui lui paraîtra favorable.
-- Bon! ripostaient les feuilles ennemies, est-ce qu’il n’y aura pas toujours
des pluies, des grêles, des tempêtes, des trombes, des orages, tous ces
météores qui parfois compromettent si gravement l’avenir des récoltes et la
fortune des cultivateurs?
-- Sans doute, reprenait le choeur des amis, mais ces désastres seront
probablement plus rares par suite de la régularité climatérique qui empêchera
les troubles de l’atmosphère. Oui! l’humanité profitera grandement de ce nouvel
état de choses. Oui! ce sera la véritable transformation du globe terrestre.
Oui! Barbicane and Co auront rendu service aux générations présentes et
futures, en détruisant, avec l’inégalité des jours et des nuits, la diversité
fâcheuse des saisons. Oui! comme le disait Michel Ardan, notre sphéroïde, à la
surface duquel il fait toujours trop chaud ou trop froid, ne sera plus la
planète aux rhumes, aux coryzas, aux fluxions de poitrine. Il n’y aura
d’enrhumés que ceux qui le voudront bien, puisqu’il leur sera toujours loisible
d’aller habiter un pays convenable à leurs bronches. »
Et, dans son numéro du 27 décembre, le -Sun-, de New- York, termina le plus
éloquent des articles en s’écriant :
« Honneur au président Barbicane et à ses collègues! Non seulement ces
audacieux auront, pour ainsi dire, annexé une nouvelle province au continent
américain, et par là même agrandi le champ déjà si vaste de la Confédération,
mais ils auront rendu la Terre plus hygiéniquement habitable, et aussi plus
productive, puisqu’on pourra semer dès qu’on aura récolté, et que, le grain
germant sans retard, il n’y aura plus de temps perdu en hiver. Non seulement
les richesses houillères se seront accrues par l’exploitation de nouveaux
gisements, qui assureront la consommation de cette indispensable matière
pendant de longues années peut-être, mais les conditions climatériques de notre
globe se seront transformées à son avantage. Barbicane et ses collègues auront
modifié, pour le plus grand bien de leurs semblables, l’oeuvre du Créateur.
Honneur à ces hommes, qui prendront le premier rang parmi les bienfaiteurs de
l’humanité! »
IX
Dans lequel on sent apparaître un Deus ex
Machina d’origine française.
Tels devaient donc être les profits dus à la modification apportée par le
président Barbicane à l’axe de rotation. On le sait, d’ailleurs, cette
modification ne devait affecter que dans une mesure insensible le mouvement de
translation de notre sphéroïde autour du Soleil. La Terre continuerait à
décrire son orbite immuable à travers l’espace, et les conditions de l’année
solaire ne seraient point altérées.
Lorsque les conséquences du changement de l’axe furent portées à la
connaissance du monde entier, elles eurent un retentissement extraordinaire.
Et, à la première heure, on fit un accueil enthousiaste à ce problème de haute
mécanique. La perspective d’avoir des saisons d’une égalité constante, et,
suivant la latitude, « au gré des consommateurs », était extrêmement
séduisante. On « s’emballait » sur cette pensée que tous les mortels pourraient
jouir de ce printemps perpétuel que le chantre de Télémaque accordait à l’île
de Calypso, et qu’ils auraient même le choix entre un printemps frais et un
printemps tiède. Quant à la position du nouvel axe sur lequel s’accomplirait la
rotation diurne, c’était un secret que ni le président Barbicane, ni le
capitaine Nicholl, ni J.-T. Maston ne semblaient vouloir livrer au public. Le
dévoileraient-ils avant, ou ne le connaîtrait-on qu’après l’expérience? Il n’en
fallait pas davantage pour que l’opinion commençât à s’inquiéter quelque peu.
Une observation vint naturellement à l’esprit, et fut vivement commentée dans
les journaux. Par quel effort mécanique se produirait ce changement, qui
exigerait évidemment l’emploi d’une force énorme?
Le Forum, importante revue de New-York, fit justement remarquer ceci :
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