SANS DESSUS DESSOUS
PAR
JULES VERNE
TROISIÈME ÉDITION
BIBLIOTHÈQUE DE RÉCRÉATION
J. HETZEL, ET CIE . 18, RUE JACOB
P A R I S -- 1 8 8 9
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SANS DESSUS DESSOUS
I
Où la « -North Polar Practical Association- »
lance un document à travers les deux mondes.
« Ainsi, monsieur Maston, vous prétendez que jamais femme n’eût été capable de
faire progresser les sciences mathématiques ou expérimentales?
-- À mon extrême regret, j’y suis obligé, mistress Scorbitt, répondit J.-T.
Maston. Qu’il y ait eu ou qu’il y ait quelques remarquables mathématiciennes,
et particulièrement en Russie, j’en conviens très volontiers. Mais, étant
donnée sa conformation cérébrale, il n’est pas de femme qui puisse devenir une
Archimède et encore moins une Newton.
-- Oh! monsieur Maston, permettez-moi de protester au nom de notre sexe…
-- Sexe d’autant plus charmant, mistress Scorbitt, qu’il n’est point fait pour
s’adonner aux études transcendantes.
-- Ainsi, selon vous, monsieur Maston, en voyant tomber une pomme, aucune femme
n’eût pu découvrir les lois de la gravitation universelle, ainsi que l’a fait
l’illustre savant anglais à la fin du XVIIème siècle?
-- En voyant tomber une pomme, mistress Scorbitt, une femme n’aurait eu d’autre
idée… que de la manger… à l’exemple de notre mère Ève!
-- Allons, je vois bien que vous nous déniez toute aptitude pour les hautes
spéculations…
-- Toute aptitude?… Non, mistress Scorbitt. Et, cependant, je vous ferai
observer que, depuis qu’il y a des habitants sur la Terre et des femmes par
conséquent, il ne s’est pas encore trouvé un cerveau féminin auquel on doive
quelque découverte analogue à celles d’Aristote, d’Euclide, de Képler, de
Laplace, dans le domaine scientifique.
-- Est-ce donc une raison, et le passé engage-t-il irrévocablement l’avenir?
-- Hum! ce qui ne s’est point fait depuis des milliers d’années ne se fera
jamais… sans doute.
-- Alors je vois qu’il faut en prendre notre parti, monsieur Maston, et nous ne
sommes vraiment bonnes…
-- Qu’à être bonnes! » répondit J.-T. Maston.
Et cela, il le dit avec cette aimable galanterie dont peut disposer un savant
bourré d’x. Mrs Evangélina Scorbitt était toute portée à s’en contenter,
d’ailleurs.
« Eh bien! monsieur Maston, reprit-elle, à chacun son lot en ce monde. Restez
l’extraordinaire calculateur que vous êtes. Donnez-vous tout entier aux
problèmes de cette oeuvre immense à laquelle, vos amis et vous, allez vouer
votre existence. Moi, je serai la « bonne femme » que je dois être, en lui
apportant mon concours pécuniaire…
-- Ce dont nous vous aurons une éternelle reconnaissance, » répondit J.-T.
Maston.
Mrs Evangélina Scorbitt rougit délicieusement, car elle éprouvait sinon pour
les savants en général du moins pour J.-T. Maston, une sympathie vraiment
singulière. Le coeur de la femme n’est-il pas un insondable abîme?
Oeuvre immense, en vérité, à laquelle cette riche veuve américaine avait résolu
de consacrer d’importants capitaux.
Voici quelle était cette oeuvre, quel était le but que ses promoteurs
prétendaient atteindre.
Les terres arctiques proprement dites comprennent, d’après Maltebrun, Reclus,
Saint-Martin et les plus autorisés des géographes :
1° Le Devon septentrional, c’est-à-dire les îles couvertes de glaces de la mer
de Baffin et du détroit de Lancastre;
2° La Géorgie septentrionale, formée de la terre de Banks et de nombreuses
îles, telles que les îles Sabine, Byam-Martin, Griffith, Cornwallis et Bathurst;
3° L’archipel de Baffin-Parry, comprenant diverses parties du continent
circumpolaire, appelées Cumberland, Southampton, James-Sommerset,
Boothia-Felix, Melville et autres à peu près inconnues.
En cet ensemble, périmétré par le soixante-dix-huitième parallèle, les terres
s’étendent sur quatorze cent mille milles et les mers sur sept cent mille
milles carrés.
Intérieurement à ce parallèle, d’intrépides découvreurs modernes sont parvenus
à s’avancer jusqu’aux abords du quatre vingt-quatrième degré de latitude,
relevant quelques côtes perdues derrière la haute chaîne des banquises, donnant
des noms aux caps, aux promontoires, aux golfes, aux baies de ces vastes
contrées, qui pourraient être appelées les Highlands arctiques. Mais, au delà
de ce vingt-quatrième parallèle, c’est le mystère, c’est l’irréalisable
desideratum des cartographes, et nul ne sait encore si ce sont des terres ou
des mers que cache, sur un espace de six degrés, l’infranchissable
amoncellement des glaces du Pôle boréal.
Or, en cette année 189–, le gouvernement de États-Unis eut l’idée fort
inattendue de proposer la mise en adjudication des régions circumpolaires non
encore découvertes -- régions dont une société américaine, qui venait de se
former en vue d’acquérir la calotte arctique, sollicitait la concession.
Depuis quelques années, il est vrai, la conférence de Berlin avait formulé un
code spécial, à l’usage des grandes Puissances, qui désirent s’approprier le
bien d’autrui sous prétexte de colonisation ou d’ouverture de débouchés
commerciaux. Toutefois, il ne semblait pas que ce code fût applicable en cette
circonstance, le domaine polaire n’étant point habité. Néanmoins, comme ce qui
n’est à personne appartient également à tout le monde, la nouvelle Société ne
prétendait pas « prendre » mais « acquérir », afin d’éviter les réclamations
futures.
Aux États-Unis, il n’est de projet si audacieux ou même à peu près
irréalisable qui ne trouve des gens pour en dégager les côtés pratiques et
des capitaux pour les mettre en oeuvre. On l’avait bien vu, quelques années
auparavant, lorsque le Gun-Club de Baltimore s’était donné la tâche d’envoyer
un projectile jusqu’à la Lune, dans l’espoir d’obtenir une communication
directe avec notre satellite. Or n’étaient-ce pas ces entreprenants Yankees,
qui avaient fourni les plus grosses sommes nécessitées par cette intéressante
tentative? Et, si elle fut réalisée, n’est-ce pas grâce à deux des membres
dudit club, qui osèrent affronter les risques de cette surhumaine expérience?
Qu’un Lesseps propose quelque jour de creuser un canal à grande section à
travers l’Europe et l’Asie, depuis les rives de l’Atlantique jusqu’aux mers de
la Chine, qu’un puisatier de génie offre de forer la terre pour atteindre les
couches de silicates qui s’y trouvent à l’état fluide, au-dessus de la fonte en
fusion, afin de puiser au foyer même du feu central, qu’un entreprenant
électricien veuille réunir les courants disséminés à la surface du globe, pour
en former une inépuisable source de chaleur et de lumière, qu’un hardi
ingénieur ait l’idée d’emmagasiner dans de vastes récepteurs l’excès des
températures estivales pour le restituer pendant l’hiver aux zones éprouvées
par le froid, qu’un hydraulicien hors ligne essaie d’utiliser la force vive
des marées pour produire à volonté de la chaleur ou du travail que des
sociétés anonymes ou en commandite se fondent pour mener à bonne fin cent
projets de cette sorte! ce sont les Américains que l’on trouvera en tête des
souscripteurs, et des rivières de dollars se précipiteront dans les caisses
sociales, comme les grands fleuves du Nord-Amérique vont s’absorber au sein des
océans.
Il est donc naturel d’admettre que l’opinion fût singulièrement surexcitée,
lorsque se répandit cette nouvelle au moins étrange que les contrées
arctiques allaient être mises en adjudication au profit du dernier et plus fort
enchérisseur. D’ailleurs, aucune souscription publique n’était ouverte en vue
de cette acquisition, dont les capitaux étaient faits d’avance. On verrait plus
tard, lorsqu’il s’agirait d’utiliser le domaine, devenu la propriété des
nouveaux acquéreurs.
Utiliser le territoire arctique!… En vérité cela n’avait pu germer que dans des
cervelles de fous!
Rien de plus sérieux que ce projet, cependant.
En effet, un document fut adressé aux journaux des deux continents, aux
feuilles européennes, africaines, océaniennes, asiatiques, en même temps qu’aux
feuilles américaines. Il concluait à une demande d’enquête de commodo et
incommodo de la part des intéressés. Le New-York Herald avait eu la primeur de
ce document. Aussi, les innombrables abonnés de Gordon Bennett purent-ils lire
dans le numéro du 7 novembre la communication suivante communication qui
courut rapidement à travers le monde savant et industriel, où elle fut
appréciée de façons bien diverses.
« Avis aux habitants du globe terrestre,
« Les régions du Pôle nord, situées à l’intérieur du quatre-vingt-quatrième
degré de latitude septentrionale, n’ont pas encore pu être mises en
exploitation par l’excellente raison qu’elles n’ont pas été découvertes.
« En effet, les points extrêmes, relevés par les navigateurs, de nationalités
différentes, sont les suivants en latitude :
« 82°45’, atteint par l’Anglais Parry, en juillet 1847 sur le vingt-huitième
méridien ouest, dans le nord du Spitzberg;
« 83°20’28”, atteint par Markham, de l’expédition anglaise de sir John Georges
Nares, en mai 1876, sur le cinquantième méridien ouest dans le nord de la terre
de Grinnel;
« 83°35’, atteint par Lockwood et Brainard, de l’expédition américaine du
lieutenant Greely, en mai 1882, sur le quarante-deuxième méridien ouest, dans
le nord de la terre de Nares.
« On peut donc considérer la région qui s’étend depuis le
quatre-vingt-quatrième parallèle jusqu’au Pôle, sur un espace de six degrés,
comme un domaine indivis entre les divers États du globe, et essentiellement
susceptible de se transformer en propriété privée, après adjudication publique.
« Or, d’après les principes du droit, nul n’est tenu de demeurer dans
l’indivision. Aussi les États-Unis d’Amérique, s’appuyant sur ces principes,
ont-ils résolu de provoquer l’aliénation de ce domaine.
« Une société s’est fondée à Baltimore, sous la raison sociale -North Polar
Practical Association-, représentant officiellement la confédération
américaine. Cette société se propose d’acquérir ladite région, suivant acte
régulièrement dressé, qui lui constituera un droit absolu de propriété sur les
continents, îles, îlots, rochers, mers, lacs, fleuves, rivières et cours d’eau
généralement quelconques, dont se compose actuellement l’immeuble arctique,
soit que d’éternelles glaces le recouvrent, soit que ces glaces s’en dégagent
pendant la saison d’été.
« Il est bien spécifié que ce droit de propriété ne pourra être frappé de
caducité, même au cas où des modifications de quelque nature qu’elles soient
surviendraient dans l’état géographique et météorologique du globe terrestre.
« Ceci étant porté à la connaissance des habitants des deux Mondes, toutes les
Puissances seront admises à participer à l’adjudication, qui sera faite au
profit du plus offrant et dernier enchérisseur.
« La date de l’adjudication est indiquée pour le 3 décembre de la présente
année, en la salle des « Auctions », à Baltimore, Maryland, États-Unis
d’Amérique.
« S’adresser pour renseignements à William S. Forster, agent provisoire de la
-North Polar Practical Association-, 93, High-street, Baltimore. »
Que cette communication pût être considérée comme insensée, soit! En tout cas,
pour sa netteté et sa franchise, elle ne laissait rien à désirer, on en
conviendra. D’ailleurs, ce qui la rendait très sérieuse, c’est que le
gouvernement fédéral avait d’ores et déjà fait concession des territoires
arctiques, pour le cas où l’adjudication l’en rendrait définitivement
propriétaire.
En somme, les opinions furent partagées. Les uns ne voulurent voir là qu’un de
ces prodigieux « humbugs » américains, qui dépasseraient les limites du
puffisme, si la badauderie humaine n’était infinie. Les autres pensèrent que
cette proposition méritait d’être accueillie sérieusement. Et ceux-ci
insistaient précisément sur ce que la nouvelle Société ne faisait nullement
appel à la bourse du public. C’était avec ses seuls capitaux qu’elle prétendait
se rendre acquéreur de ces régions boréales. Elle ne cherchait donc point à
drainer les dollars, les bank-notes, l’or et l’argent des gogos pour emplir ses
caisses. Non! Elle ne demandait qu’à payer sur ses propres fonds l’immeuble
circumpolaire.
Aux gens qui savent compter, il semblait que ladite Société n’aurait eu qu’à
exciper tout simplement du droit de premier occupant, en allant prendre
possession de cette contrée dont elle provoquait la mise en vente. Mais là
était précisément la difficulté, puisque, jusqu’à ce jour, l’accès du Pôle
paraissait être interdit à l’homme. Aussi, pour le cas où les États-Unis
deviendraient acquéreurs de ce domaine, les concessionnaires voulaient-ils
avoir un contrat en règle, afin que personne ne vînt plus tard contester leur
droit. Il eût été injuste de les en blâmer. Ils opéraient avec prudence, et,
lorsqu’il s’agit de contracter des engagements dans une affaire de ce genre, on
ne peut prendre trop de précautions légales.
D’ailleurs, le document portait une clause, qui réservait les aléas de
l’avenir. Cette clause devait donner lieu à bien des interprétations
contradictoires, car son sens précis échappait, aux esprits les plus subtils.
C’était la dernière : elle stipulait que « le droit de propriété ne pourrait
être frappé de caducité, même au cas où des modifications de quelque nature
qu’elles fussent, surviendraient dans l’état géographique et météorologique
du globe terrestre. »
Que signifiait cette phrase? Quelle éventualité voulait-elle prévoir? Comment
la Terre pourrait-elle jamais subir une modification dont la géographie ou la
météorologie aurait à tenir compte surtout en ce qui concernait les
territoires mis en adjudication?
« Évidemment, disaient les esprits avisés, il doit y avoir quelque chose
là-dessous! »
Les interprétations eurent donc beau jeu, et cela était bien fait pour exercer
la perspicacité des uns ou la curiosité des autres.
Un journal, le -Ledger-, de Philadelphie, publia tout d’abord cette note
plaisante :
« Des calculs ont sans doute appris aux futurs acquéreurs des contrées
arctiques qu’une comète à noyau dur choquera prochainement la Terre dans des
conditions telles que son choc produira les changements géographiques et
météorologiques, dont se préoccupe ladite clause. »
La phrase était un peu longue, comme il convient à une phrase qui se prétend
scientifique, mais elle n’éclaircissait rien. D’ailleurs, la probabilité d’un
choc avec une comète de ce genre ne pouvait être acceptée par des esprits
sérieux. En tout cas, il était inadmissible que les concessionnaires se fussent
préoccupés d’une éventualité aussi hypothétique.
« Est-ce que, par hasard, dit le -Delta-, de la Nouvelle-Orléans, la nouvelle
Société s’imagine que la précession des équinoxes pourra jamais produire des
modifications favorables à l’exploitation de son domaine?
-- Et pourquoi pas, puisque ce mouvement modifie le parallélisme de l’axe de
notre sphéroïde? fit observer le -Hamburger-Correspondent-.
-- En effet, répondit la -Revue Scientifique-, de Paris. Adhémar n’a-t-il pas
avancé dans son livre sur -Les révolutions de la mer-, que la précession des
équinoxes, combinée avec le mouvement séculaire du grand axe de l’orbite
terrestre, serait de nature à apporter une modification à longue période dans
la température moyenne des différents points de la Terre et dans les quantités
de glaces accumulées à ses deux Pôles?
-- Cela n’est pas certain, répliqua la -Revue d’Édimbourg-. Et, lors même que
cela serait, ne faut-il pas un laps de douze mille ans pour que Véga devienne
notre étoile polaire par suite dudit phénomène, et que la situation des
territoires arctiques soit changée au point de vue climatérique?
-- Eh bien, riposta le -Dagblad-, de Copenhague, dans douze mille ans, il sera
temps de verser les fonds. Mais, avant cette époque, risquer un « krone »,
jamais! »
Toutefois, s’il était possible que la -Revue Scientifique- eût raison avec
Adhémar, il était bien probable que la -North Polar Practical Association-
n’avait jamais compté sur cette modification due à la précession des équinoxes.
En fait, personne n’arrivait à savoir ce que signifiait cette clause du fameux
document, ni quel changement cosmique elle visait dans l’avenir.
Pour le savoir, peut-être eût-il suffi de s’adresser au Conseil
d’administration de la nouvelle Société, et plus spécialement à son président.
Mais le président, inconnu! Inconnus, également, le secrétaire et les membres
dudit Conseil. On ignorait même de qui émanait le document. Il avait été
apporté aux bureaux du -New-York Herald- par un certain William S. Forster, de
Baltimore, honorable consignataire de morues pour le compte de la maison
Ardrinell and Co, de Terre-Neuve évidemment un homme de paille. Aussi muet
sur ce sujet que les produits consignés dans ses magasins, ni les plus curieux
ni les plus adroits reporters n’en purent jamais rien tirer. Bref, cette -North
Polar Practical Association- était tellement anonyme qu’on ne pouvait mettre en
avant aucun nom. C’est bien là le dernier mot de l’anonymat.
Cependant, si les promoteurs de cette opération industrielle persistaient à
maintenir leur personnalité dans un absolu mystère, leur but était aussi
nettement que clairement indiqué par le document porté à la connaissance du
public des deux Mondes.
En effet, il s’agissait bien d’acquérir en toute propriété la partie des
régions arctiques, délimitée circulairement par le quatre-vingt-quatrième degré
de latitude, et dont le Pôle nord occupe le point central.
Rien de plus exact, d’ailleurs, que parmi les découvreurs modernes, ceux qui
s’étaient le plus rapprochés de ce point inaccessible, Parry, Marckham,
Lockwood et Brainard, fussent restés en deçà de ce parallèle. Quant aux autres
navigateurs des mers boréales, ils s’étaient arrêtés à des latitudes
sensiblement inférieures, tels : Payez, en 1874, par 82°15’, au nord de la
terre François-Joseph et de la Nouvelle-Zemble; Leout, en 1870, par 72°47’,
au-dessus de la Sibérie; De Long, dans l’expédition de la -Jeannette-, en 1879,
par 78°45’, sur les parages des îles qui portent son nom. Les autres, dépassant
la Nouvelle-Sibérie et le Groënland, à la hauteur du cap Bismarck, n’avaient
pas franchi les soixante-seizième, soixante-dix-septième et
soixante-dix-neuvième degrés de latitude. Donc, en laissant un écart de
vingt-cinq minutes d’arc, entre le point soit 83°35’ où Lockwood et
Brainard avaient mis le pied, et le quatre-vingt-quatrième parallèle, ainsi que
l’indiquait le document, la -North Polar Practical Association- n’empiétait pas
sur les découvertes antérieures. Son projet comprenait un terrain absolument
vierge de toute empreinte humaine.
Voici quelle est l’étendue de cette portion du globe, circonscrite par le
quatre-vingt-quatrième parallèle :
De 84° à 90°, on compte six degrés, lesquels, à soixante milles chaque, donnent
un rayon de trois cent soixante milles et un diamètre de sept cent vingt
milles. La circonférence est donc de deux mille deux cent soixante milles, et
la surface de quatre cent sept mille milles carrés en chiffres ronds. [Note 1:
Soit 70 650 lieues carrées de 25 au degré, c’est-à-dire un peu plus de deux
fois la surface de la France, qui est de 54 000 000 d’hectares.]
C’était à peu près la dixième partie de l’Europe entière un morceau de belle
dimension!
Le document, on l’a vu, posait aussi en principe que ces régions, non encore
reconnues géographiquement, n’appartenant à personne, appartenaient à tout le
monde. Que la plupart des Puissances ne songeassent point à rien revendiquer de
ce chef, c’était supposable. Mais il était à prévoir que les États limitrophes
du moins voudraient considérer ces régions comme le prolongement de leurs
possessions vers le nord et, par conséquent, se prévaudraient d’un droit de
propriété. Et, d’ailleurs, leurs prétentions seraient d’autant mieux justifiées
que les découvertes, opérées dans l’ensemble des contrées arctiques, avaient
été plus particulièrement dues à l’audace de leurs nationaux. Aussi le
gouvernement fédéral, représenté par la nouvelle Société, les mettait-il en
demeure de faire valoir leurs droits, et prétendait-il les indemniser avec le
prix de l’acquisition. Quoi qu’il en fût, les partisans de la -North Polar
Practical Association- ne cessaient de le répéter : la propriété était
indivise, et, personne n’étant forcé de demeurer dans l’indivision, nul ne
pourrait s’opposer à la licitation de ce vaste domaine.
Les États, dont les droits étaient absolument indiscutables, en tant que
limitrophes, étaient au nombre de six : l’Amérique, l’Angleterre, le Danemark,
la Suède-Norvège, la Hollande, la Russie. Mais d’autres États pouvaient arguer
des découvertes opérées par leurs marins et leurs voyageurs.
Ainsi, la France aurait pu intervenir, puisque quelques- uns de ses enfants
avaient pris part aux expéditions qui eurent pour objectif la conquête des
territoires circumpolaires. Ne peut-on citer, entre autres, ce courageux
Bellot, mort en 1853, dans les parages de l’île de Beechey, pendant la campagne
du Phénix, envoyé à la recherche de John Franklin? Doit-on oublier le docteur
Octave Pavy, mort en 1884, près du cap Sabine, durant le séjour de la mission
Greely au fort Conger? Et cette expédition qui, en 1838-39, avait entraîné
jusqu’aux mers du Spitzberg, Charles Martins, Marmier, Bravais et leurs
audacieux compagnons, ne serait-il pas injuste de la laisser dans l’oubli?
Malgré cela, la France ne jugea point à propos de se mêler à cette entreprise
plus industrielle que scientifique, et elle abandonna sa part du gâteau
polaire, où les autres Puissances risquaient de se casser les dents. Peut-être
eût-elle raison et fit-elle bien.
De même, l’Allemagne. Elle avait à son actif, dès 1671, la campagne du
Hambourgeois Frédéric Martens au Spitzberg, et, en 1869-70, les expéditions de
la -Germania- et de la -Hansa-, commandées par Koldervey et Hegeman, qui
s’élevèrent jusqu’au cap Bismarck, en longeant la côte du Groënland. Mais,
malgré ce passé de brillantes découvertes, elle ne crut point devoir accroître
d’un morceau du Pôle l’empire germanique.
Il en fut ainsi pour l’Autriche-Hongrie, bien qu’elle fût déjà propriétaire des
terres de François-Joseph, situées dans le nord du littoral sibérien.
Quant à l’Italie, n’ayant aucun droit à intervenir, elle n’intervint pas
quelque invraisemblable que cela puisse paraître.
Il avait bien aussi les Samoyèdes de la Sibérie asiatique, les Esquimaux, qui
sont plus particulièrement répandus sur les territoires de l’Amérique
septentrionale, les indigènes du Groënland, du Labrador, de l’archipel
Baffin-Parry, des îles Aléoutiennes, groupées entre l’Asie et l’Amérique, enfin
ceux qui, sous l’appellation de Tchouktchis, habitent l’ancienne Alaska russe,
devenue américaine depuis l’année 1867. Mais ces peuplades en somme les
véritables naturels, les indiscutables autochtones des régions du nord ne
devaient point avoir voix au chapitre. Et puis, comment ces pauvres diables
auraient-ils pu mettre une enchère, si minime qu’elle fût, lors de la vente
provoquée par la -North Polar Practical Association-? Et comment ces pauvres
gens auraient-ils payé? En coquillages, en dents de morses ou en huile de
phoque? Pourtant, il leur appartenait un peu, par droit de premier occupant, ce
domaine qui allait être mis en adjudication! Mais, des Esquimaux, des
Tchouktchis, des Samoyèdes!… On ne les consulta même pas.
Ainsi va le monde!
II
Dans lequel les délégués anglais, hollandais,
suédois, danois et russe se présentent au
lecteur.
Le document méritait une réponse. En effet, si la nouvelle association
acquérait les régions boréales, ces régions deviendraient propriété définitive
de l’Amérique, ou pour mieux dire, des États-Unis, dont la vivace confédération
tend sans cesse à s’accroître. Déjà, depuis quelques années, la cession des
territoires du nord-ouest, faite par la Russie depuis la Cordillère
septentrionale jusqu’au détroit de Behring, venait de lui adjoindre un bon
morceau du Nouveau-Monde. Il était donc admissible que les autres Puissances ne
verraient pas volontiers cette annexion des contrées arctiques à la république
fédérale.
Cependant, ainsi qu’il a été dit, les divers États de l’Europe et de l’Asie
non limitrophes de ces régions refusèrent de prendre part à cette
adjudication singulière, tant les résultats leur en semblaient problématiques.
Seules, les Puissances, dont le littoral se rapproche du quatre-vingt-
quatrième degré, résolurent de faire valoir leurs droits par l’intervention de
délégués officiels. On le verra, du reste : elles ne prétendaient pas acheter
au delà d’un prix relativement modique, car il s’agissait d’un domaine dont il
serait peut-être impossible de prendre possession. Toutefois l’insatiable
Angleterre crut devoir ouvrir à son agent un crédit de quelque importance.
Hâtons-nous de le dire : la cession des contrées circumpolaires ne menaçait
aucunement l’équilibre européen, et il ne devait en résulter aucune
complication internationale. M. de Bismarck le grand chancelier vivait encore
à cette époque ne fronça même pas son épais sourcil de Jupiter allemand.
Restaient donc en présence l’Angleterre, le Danemark, la Suède-Norvège, la
Hollande, la Russie, qui allaient être admises à lancer leurs enchères
par-devant le commissaire- priseur de Baltimore, contradictoirement avec les
États-Unis. Ce serait au plus offrant qu’appartiendrait cette calotte glacée du
Pôle, dont la valeur marchande était au moins très contestable.
Voici, au surplus, les raisons personnelles pour lesquelles les cinq États
européens désiraient assez rationnellement que l’adjudication fût faite à leur
profit.
La Suède-Norvège, propriétaire du cap Nord, situé au delà du soixante-dixième
parallèle, ne cacha point qu’elle se considérait comme ayant des droits sur les
vastes espaces qui s’étendent jusqu’au Spitzberg, et, par delà, jusqu’au Pôle
même. En effet, le norvégien Kheilhau, le célèbre suédois Nordenskiöld,
n’avaient-ils pas contribué aux progrès géographiques dans ces parages?
Incontestablement.
Le Danemark disait ceci : c’est qu’il était déjà maître de l’Islande et des
îles Feroë, à peu près sur la ligne du Cercle polaire, que les colonies,
fondées le plus au nord des régions arctiques, lui appartenaient, tels l’île
Diskö dans le détroit de Davis, les établissements d’Holsteinborg, de Proven,
de Godhavn, d’Upernavik dans la mer de Baffin et sur la côte occidentale du
Groënland. En outre, le fameux navigateur Behring, d’origine danoise, bien
qu’il fût alors au service de la Russie, n’avait-il pas, dès l’année 1728,
franchi le détroit auquel son nom est resté, avant d’aller, treize ans plus
tard, mourir misérablement, avec trente hommes de son équipage, sur le littoral
d’une île qui porte aussi son nom? Antérieurement, en l’an 1619, est-ce que le
navigateur Jean Munk n’avait pas exploré la côte orientale du Groënland, et
relevé plusieurs points totalement inconnus avant lui? Le Danemark avait donc
des droits sérieux à se rendre acquéreur.
Pour la Hollande, c’étaient ses marins, Barentz et Heemskerk, qui avaient
visité le Spitzberg et la Nouvelle- Zemble, dès la fin du XVIème siècle.
C’était l’un de ses enfants, Jean Mayen, dont l’audacieuse campagne vers le
nord, en 1611, avait valu à son pays la possession de l’île de ce nom, située
au delà du soixante et onzième degré de latitude. Donc, son passé l’engageait.
Quant aux Russes, avec Alexis Tschirikof, ayant Behring sous ses ordres, avec
Paulutski, dont l’expédition, en 1751, s’avança au delà des limites de la mer
Glaciale, avec le capitaine Martin Spanberg et le lieutenant William Walton,
qui s’aventurèrent sur ces parages inconnus en 1739, ils avaient pris une part
notable aux recherches faites à travers le détroit qui sépare l’Asie de
l’Amérique. De plus, par la disposition des territoires sibériens, étendus sur
cent vingt degrés jusqu’aux limites extrêmes du Kamtchatka, le long de ce vaste
littoral asiatique, où vivent Samoyèdes, Yakoutes, Tchouktchis et autres
peuplades soumises à leur autorité, ne dominent-ils pas une moitié de l’océan
Boréal? Puis, sur le soixante-quinzième parallèle, à moins de neuf cents milles
du pôle, ne possèdent-ils pas les îles et les îlots de la Nouvelle- Sibérie,
cet archipel des Liatkow, découvert au commencement du XVIIIème siècle? Enfin,
dès 1764, avant les Anglais, avant les Américains, avant les Suédois, le
navigateur Tschitschagoff n’avait-il pas cherché un passage du nord, afin
d’abréger les itinéraires entre les deux continents?
Cependant, tout compte fait, il semblait que les Américains fussent plus
particulièrement intéressés à devenir propriétaires de ce point inaccessible du
globe terrestre. Eux aussi, ils avaient souvent tenté de l’atteindre, tout en
se dévouant à la recherche de sir John Franklin, avec Grinnel, avec Kane, avec
Hayes, avec Greely, avec De Long et autres hardis navigateurs. Eux aussi
pouvaient exciper de la situation géographique de leur pays, qui se développe
au delà du Cercle polaire, depuis le détroit de Behring jusqu’à la baie
d’Hudson. Toutes ces terres, toutes ces îles, Wollaston, Prince-Albert,
Victoria, Roi-Guillaume, Melville, Cockburne, Banks, Baffin, sans compter les
mille îlots de cet archipel, n’étaient-elles pas comme la rallonge qui les
reliait au quatre- vingt-dixième degré? Et puis, si le Pôle nord se rattache
par une ligne presque ininterrompue de territoires à l’un des grands continents
du globe, n’est-ce pas plutôt à l’Amérique qu’aux prolongements de l`Asie ou de
l’Europe? Donc rien de plus naturel que la proposition de l’acquérir eût été
faite par le gouvernement fédéral au profit d’une Société américaine, et, si
une Puissance avait les droits les moins discutables à posséder le domaine
polaire, c’étaient bien les États-Unis d’Amérique.
Il faut le reconnaître toutefois, le Royaume-Uni, qui possédait le Canada et la
Colombie anglaise, dont les nombreux marins s’étaient distingués dans les
campagnes arctiques, donnait également de solides raisons pour vouloir annexer
cette partie du globe à son vaste empire colonial. Aussi, ses journaux
discutèrent-ils longuement et passionnément.
« Oui! sans doute, répondit le grand géographe anglais Kliptringan, dans un
article du -Times-, qui fit sensation, oui! les Suédois, les Danois, les
Hollandais, les Russes et les Américains peuvent se prévaloir de leurs droits.
Mais l’Angleterre ne saurait, sans déchoir, laisser ce domaine lui échapper. La
partie nord du nouveau continent ne lui appartient-elle pas déjà? Ces terres,
ces îles, qui la composent, n’ont-elles pas été conquises par ses propres
découvreurs, depuis Willoughi, qui visita le Spitzberg et la Nouvelle-Zemble en
1739 jusqu’à Mac Clure, dont le navire a franchi en 1853 le passage du
nord-ouest?
« Et puis, déclara le -Standard- par la plume de l’amiral Fizé, est-ce que
Frobisher, Davis, Hall, Weymouth, Hudson, Baffin, Cook, Ross, Parry, Bechey,
Belcher, Franklin, Mulgrave, Scoresby, Mac Clintock, Kennedy, Nares, Collinson,
Archer, n’étaient pas d’origine anglo-saxonne, et quel pays pourrait exercer
une plus juste revendication sur la portion des régions arctiques que ces
navigateurs n’avaient encore pu atteindre?
« Soit! riposta le -Courrier de San-Diego- (Californie), plaçons l’affaire sur
son véritable terrain, et, puisqu’il y a une question d’amour-propre entre les
États-Unis et l’Angleterre, nous dirons : Si l’Anglais Markham, de l’expédition
Nares, s’est élevé jusqu’à 83°20’ de latitude septentrionale, les Américains
Lockwood et Brainard, de l’expédition Greely, le dépassant de quinze minutes de
degré, ont fait scintiller les trente-huit étoiles du pavillon des États-Unis
par 83°35’. À eux l’honneur de s’être le plus rapprochés du Pôle nord! ».
Voilà quelles furent les attaques et quelles furent les ripostes.
Enfin, inaugurant la série des navigateurs qui s’aventurèrent au milieu des
régions arctiques, il convient de citer encore le Vénitien Cabot 1498 et le
Portugais Corteréal 1500 qui découvrirent le Groënland et le Labrador. Mais
ni l’Italie ni le Portugal, n’avaient eu la pensée de prendre part à
l’adjudication projetée, s’inquiétant peu de l’État qui en aurait le bénéfice.
On pouvait le prévoir, la lutte ne serait très vivement soutenue à coups de
dollars ou de livres sterling que par l’Angleterre et l’Amérique.
Cependant, à la proposition formulée par la -North Polar Practical
Association-, les pays limitrophes des contrées boréales s’étaient consultés
par l’entremise de congrès commerciaux et scientifiques. Après débats, ils
avaient résolu d’intervenir aux enchères, dont l’ouverture était fixée à la
date du 3 décembre à Baltimore, en affectant à leurs délégués respectifs un
crédit qui ne pourrait être dépassé. Quant à la somme produite par la vente,
elle serait partagée entre les cinq États non adjudicataires, qui la
toucheraient comme indemnité, en renonçant à tous droits dans l’avenir.
Si cela n’alla pas sans quelques discussions, l’affaire finit par s’arranger.
Les États intéressés acceptèrent, d’ailleurs, que l’adjudication fût faite à
Baltimore, ainsi que l’avait indiqué le gouvernement fédéral, Les délégués,
munis de leurs lettres de crédit, quittèrent Londres, La Haye, Stockholm,
Copenhague, Pétersbourg, et arrivèrent aux États- Unis, trois semaines avant le
jour fixé pour la mise en vente.
À cette époque, l’Amérique n’était encore représentée que par l’homme de la
-North Polar Practical Association-, ce William S. Forster, dont le nom
figurait seul au document du 7 novembre, paru dans le -New-York Herald-.
Quant aux délégués des États européens, voici ceux qui avaient été choisis et
qu’il convient d’indiquer spécialement par quelque trait.
Pour la Hollande : Jacques Jansen, ancien conseiller des Indes néerlandaises,
cinquante-trois ans, gros, court, tout en buste, petits bras, petites jambes
arquées, tête à lunettes d’aluminium, face ronde et colorée, chevelure en
nimbe, favoris grisonnants un brave homme, quelque peu incrédule au sujet
d’une entreprise dont les conséquences pratiques lui échappaient.
Pour le Danemark : Eric Baldenak, ex-sous-gouverneur des possessions
groënlandaises, taille moyenne, un peu inégal d’épaules, gaster bedonnant, tête
énorme et roulante, myope à user le bout de son nez sur ses cahiers et ses
livres, n’entendant guère raison en ce qui concernait les droits de son pays
qu’il considérait comme le légitime propriétaire des régions du nord.
Pour la Suède-Norvège : Jan Harald, professeur de cosmographie à Christiania,
qui avait été l’un des plus chauds partisans de l’expédition Nordenskiöld, un
vrai type des hommes du Nord, figure rougeaude, barbe et chevelure d’un blond
qui rappelait celui des blés trop mûrs, tenant pour certain que la calotte
polaire, n’étant occupée que par la mer Paléocrystique, n’avait aucune valeur.
Donc, assez désintéressé dans la question, et ne venant là qu’au nom des
principes.
Pour la Russie : le colonel Boris Karkof, moitié militaire, moitié diplomate,
grand, raide, chevelu, barbu, moustachu, tout d’une pièce, semblant gêné sous
son vêtement civil, et cherchant inconsciemment la poignée de l’épée qu’il
portait autrefois, très intrigué surtout de savoir ce que cachait la
proposition de la -North Polar Practical Association-, et si ce ne serait point
dans l’avenir une cause de difficultés internationales.
Pour l’Angleterre enfin : le major Donellan et son secrétaire Dean Toodrink.
Ces derniers représentaient à eux deux tous les appétits, toutes les
aspirations du Royaume- Uni, ses instincts commerciaux et industriels, ses
aptitudes à considérer comme siens, d’après une loi de nature, les territoires
septentrionaux, méridionaux ou équatoriaux qui n’appartenaient à personne.
Un Anglais, s’il en fut jamais, ce major Donellan, grand, maigre, osseux,
nerveux, anguleux, avec un cou de bécassine, une tête à la Palmerston sur des
épaules fuyantes, des jambes d’échassier, très vert sous ses soixante ans,
infatigable et il l’avait bien montré, lorsqu’il travaillait à la
délimitation des frontières de l’Inde sur la limite de la Birmanie, Il ne riait
jamais et peut-être même n’avait-il jamais ri. À quoi bon?… Est-ce qu’on a
jamais vu rire une locomotive, une machine élévatoire ou un steamer?
En cela, le major différait essentiellement de son secrétaire Dean Toodrink
un garçon loquace, plaisant, la tête forte, des cheveux jouant sur le front, de
petits yeux plissés. Il était écossais de naissance, très connu dans la «
Vieille Enfumée » pour ses propos joyeux et son goût pour les calembredaines.
Mais, si enjoué qu’il fût, il ne se montrait pas moins personnel, exclusif,
intransigeant, que le major Donellan, lorsqu’il s’agissait des revendications
les moins justifiables de la Grande-Bretagne.
Ces deux délégués allaient évidemment être les plus acharnés adversaires de la
Société américaine. Le Pôle nord était à eux : il leur appartenait dès les
temps préhistoriques, comme si c’était aux Anglais que le Créateur avait donné
mission d’assurer la rotation de la Terre sur son axe, et ils sauraient bien
l’empêcher de passer entre des mains étrangères.
Il convient de faire observer que, si la France n’avait pas jugé à propos
d’envoyer de délégué ni officiel ni officieux, un ingénieur français était venu
« pour l’amour de l’art » suivre de très près cette curieuse affaire. On le
verra apparaître à son heure.
Les représentants des puissances septentrionales de l’Europe étaient donc
arrivés à Baltimore, et par des paquebots différents, comme des gens qui ne
tiennent à ne point s’influencer. C’étaient des rivaux. Chacun d’eux avait en
poche le crédit nécessaire pour combattre. Mais c’est bien le cas de dire
qu’ils n’allaient point combattre à armes égales. Celui-ci pouvait disposer
d’une somme qui n’atteignait pas le million, celui-là d’une somme qui le
dépassait. Et, en vérité, pour acquérir un morceau de notre sphéroïde, où il
semblait impossible de mettre le pied, cela devait paraître encore trop cher!
En réalité, le mieux partagé sous ce rapport, c’était le délégué anglais,
auquel le Royaume-Uni avait ouvert un crédit assez considérable. Grâce à ce
crédit, le major Donellan n’aurait pas grand’peine à vaincre ses adversaires
suédois, danois, hollandais et russe. Quant à l’Amérique, c’était autre chose :
il serait moins facile de la battre sur le terrain des dollars. En effet, il
était au moins probable que la mystérieuse Société devait avoir des fonds
considérables à sa disposition. La lutte à coups de millions se localiserait
vraisemblablement entre les États-Unis et la Grande-Bretagne.
Avec le débarquement des délégués européens, l’opinion publique commença à se
passionner davantage. Les racontars les plus singuliers coururent à travers les
journaux. D’étranges hypothèses s’établirent sur cette acquisition du Pôle
nord. Qu’en voulait-on faire? Et qu’en pouvait-on faire? Rien à moins que ce
ne fût pour entretenir les glacières du Nouveau et de l’Ancien-Monde! Il y eut
même un journal de Paris, le Figaro, qui soutint plaisamment cette opinion.
Mais encore aurait-il fallu pouvoir franchir le quatre-vingt- quatrième
parallèle.
Cependant, les délégués, s’ils s’étaient évités pendant leur voyage
transatlantique, commencèrent à se rapprocher, lorsqu’ils furent arrivés à
Baltimore.
Voici pour quelles raisons :
Dès le début, chacun d’eux avait essayé de se mettre en rapport avec la -North
Polar Practical Association-, séparément, à l’insu les uns aux autres. Ce
qu’ils cherchaient à savoir pour en profiter, le cas échéant, c’étaient les
motifs cachés au fond de cette affaire, et quel profit la Société espérait en
tirer. Or, jusqu’à ce moment, rien n’indiquait qu’elle eût installé un office à
Baltimore. Pas de bureaux, pas d’employés. Pour renseignement, s’adresser à
William S. Forster, de High-street. Et il ne semblait pas que l’honnête
consignataire de morues en sût plus long à cet égard que le dernier portefaix
de la ville.
Les délégués ne purent dès lors rien apprendre. Ils en furent réduits aux
conjectures plus ou moins absurdes que propageaient les divagations publiques.
Le secret de la Société devait-il donc rester impénétrable, tant qu’elle ne
l’aurait pas fait connaître? On se le demandait. Sans doute, elle ne se
départirait de son silence qu’après acquisition faite.
Il suit de là que les délégués finirent par se rencontrer, se rendre visite, se
tâter, et finalement entrer en communication peut-être avec l’arrière-pensée
de former une ligue contre l’ennemi commun, autrement dit la Compagnie
américaine.
Et, un jour, dans la soirée du 22 novembre, ils se trouvèrent en train de
conférer à l’hôtel -Wolesley-, dans l’appartement occupé par le major Donellan
et son secrétaire Dean Toodrink. En fait, cette tendance à une commune entente
était principalement due aux habiles agissements du colonel Boris Karkof, le
fin diplomate que l’on sait.
Tout d’abord, la conversation s’engagea sur les conséquences commerciales ou
industrielles que la Société prétendait tirer de l’acquisition du domaine
arctique. Le professeur Jan Harald demanda si l’un ou l’antre de ses collègues
avait pu se procurer quelque renseignement à cet égard. Et, tous, peu à peu,
convinrent qu’ils avaient tenté des démarches près de William S. Forster,
auquel, d’après le document, les communications devaient être adressées.
« Mais, j’ai échoué, dit Éric Baldenak.
-- Et je n’ai point réussi, ajouta Jacques Jansen.
-- Quant à moi, répondit Dean Toodrink, lorsque je me suis présenté au nom du
major Donellan dans les magasins de High-street, j’ai trouvé un gros homme en
habit noir, coiffé d’un chapeau de haute forme, drapé d’un tablier blanc qui
lui montait des bottes au menton. Et, lorsque je lui ai demandé des
renseignements sur l’affaire, il m’a répondu que le -South-Star- venait
d’arriver de Terre-Neuve à pleine cargaison, et qu’il était en mesure de me
livrer un fort stock de morues fraîches pour le compte de la maison Ardrinell
and Co.
-- Eh! eh! riposta l’ancien conseiller des Indes néerlandaises, toujours un peu
sceptique, mieux vaudrait acheter une cargaison de morues que de jeter son
argent dans les profondeurs de l’océan Glacial!
-- Là n’est point la question, dit alors le major Donellan, d’une voix brève et
hautaine. Il ne s’agit pas d’un stock de morues, mais de la calotte polaire…
-- Que l’Amérique voudrait bien se mettre sur la tête! ajouta Dean Toodrink, en
riant de sa répartie.
-- Ça l’enrhumerait, dit finement le colonel Karkof.
-- Là n’est pas la question, reprit le major Donellan, et je ne sais ce que
cette éventualité. de coryzas vient faire au milieu de notre conférence. Ce qui
est certain, c’est que pour une raison ou pour une autre, l’Amérique,
représentée par la -North Polar Practical Association-, remarquez le mot «
practical », messieurs, veut acheter une surface de quatre cent sept mille
milles carrés autour du Pôle arctique, surface circonscrite actuellement, --
remarquez le mot « actuellement », messieurs, par le quatre-vingt-quatrième
degré de latitude boréale…
-- Nous le savons, major Donellan, repartit Jan Harald, et de reste! Mais ce que
nous ne savons pas, c’est comment ladite Société entend exploiter ces
territoires, si ce sont des territoires, ou ces mers, si ce sont des mers, au
point de vue industriel…
-- La n’est pas la question, répondit une troisième fois le major Donellan. Un
État veut, en payant, s’approprier une portion du globe, qui, par sa situation
géographique, semble plus spécialement appartenir à l’Angleterre…
-- À la Russie, dit le colonel Karkof.
-- À la Hollande, dit Jacques Jansen.
-- À la Suède-Norvège, dit Jan Harald.
-- Au Danemark », dit Éric Baldenak.
Les cinq délégués s’étaient redressés sur leurs ergots, et l’entretien risquait
de tourner aux propos malsonnants, lorsque Dean Toodrink essaya d’intervenir
une première fois:
« Messieurs, dit-il d’un ton conciliant, là n’est point la question, suivant
l’expression dont mon chef, le major Donellan, fait le plus volontiers usage.
Puisqu’il est décidé en principe que les régions circumpolaires seront mises en
vente, elles appartiendront nécessairement à celui des États représentés par
vous, qui mettra à cette acquisition l’enchère la plus élevée. Donc, puisque la
Suède-Norvège, la Russie, le Danemark, la Hollande et l’Angleterre ont ouvert
des crédits à leurs délégués, ne vaudrait-il pas mieux que ceux-ci formassent
un syndicat, ce qui leur permettrait de disposer d’une somme telle que la
Société américaine ne pourrait lutter contre eux? »
Les délégués s’entre-regardèrent. Ce Dean Toodrink avait peut-être trouvé le
joint. Un syndicat… De notre temps, ce mot répond à tout. On se syndique, comme
on respire, comme on boit, comme on mange, comme on dort. Rien de plus moderne
en politique aussi bien qu’en affaires.
Toutefois, une objection ou plutôt une explication fut nécessaire, et Jacques
Jansen interpréta les sentiments de ses collègues, lorsqu’il dit :
« Et après?… »
Oui!… Après l’acquisition faite par le syndicat?
« Mais il me semble que l’Angleterre!… dit le major d’un ton raide..
-- Et la Russie!… dit le colonel, dont les sourcils se froncèrent terriblement.
-- Et la Hollande!… dit le conseiller.
-- Lorsque Dieu a donné le Danemark aux Danois… fit observer Éric Baldenak.
-- Pardon, s’écria Dean Toodrink, il n’y a qu’un pays qui ait été donné par
Dieu! C’est l’Écosse aux Écossais!
-- Et pourquoi?… fit le délégué suédois.
-- Le poète n’a-t-il pas dit :
« -Deus nobis Ecotia fecit- »
riposta ce farceur en traduisant à sa façon l’hoec otia du sixième vers de la
première églogue de Virgile.
Tous se mirent à rire excepté le major Donellan et cela enraya une seconde
fois la discussion, qui menaçait de finir assez mal.
Et alors Dean Toodrink put ajouter :
« Ne nous querellons pas, messieurs!… À quoi bon?… Formons plutôt nôtre
syndicat…
-- Et après?… reprit Jan Harald.
-- Après? répondit Dean Toodrink. Rien de plus simple, messieurs. Lorsque vous
l’aurez achetée, ou la propriété du domaine polaire restera indivise entre
vous, ou, moyennant une juste indemnité, vous la transporterez à l’un des États
coacquéreurs. Mais le but principal aura été préalablement atteint, qui est
d’éliminer définitivement les représentants de l’Amérique! »
Elle avait du bon, cette proposition du moins pour l’heure présente car,
dans un avenir rapproché, les délégués ne manqueraient pas de se prendre aux
cheveux, et on sait s’ils étaient chevelus! lorsqu’il s’agirait de choisir
l’acquéreur définitif de cet immeuble aussi disputé qu’inutile. De toute façon,
ainsi que l’avait si intelligemment marqué Dean Toodrink, les États-Unis
seraient absolument hors concours.
« Voilà qui me paraît sensé, dit Éric Baldenak.
-- Habile, dit le colonel Karkof.
-- Adroit, dit Jan Harald.
-- Malin, dit Jacques Jansen.
-- Bien anglais! » dit le major Donellan.
Chacun avait lancé son mot, avec l’espoir de jouer plus tard ses estimables
collègues.
« Ainsi, messieurs, reprit Boris Karkof, il est parfaitement entendu que, si
nous nous syndiquons, les droits de chaque État seront entièrement réservés
pour l’avenir?… »
C’était entendu.
Il ne restait plus qu’à savoir quels crédits ces divers États avaient mis à la
disposition de leurs délégués. On totaliserait ces crédits, et il n’était pas
douteux que ce total présenterait une somme si importante que les ressources de
la -North Polar Practical Association- ne lui permettraient pas de la dépasser.
La question fut donc posée par Dean Toodrink.
Mais alors, autre chose. Silence complet. Personne ne voulait répondre. Montrer
son porte-monnaie? Vider ses poches dans la caisse du syndicat? Faire connaître
par avance jusqu’où chacun comptait pousser les enchères?… Nul empressement à
cela! Et si quelque désaccord survenait plus tard entre les nouveaux
syndiqués?… Et si les circonstances les obligeaient à prendre part à la lutte
chacun pour soi?… Et si le diplomate Karkof se blessait des finasseries de
Jacques Jansen, qui s’offenserait des menées sourdes d’Éric Baldenak, qui
s’irriterait des roublardises de Jan Harald, qui se refuserait à supporter les
prétentions hautaines du major Donellan, qui, lui, ne se gênerait guère pour
intriguer contre chacun de ses collègues? Enfin, déclarer ses crédits, c’était
montrer son jeu, quand il était nécessaire de poitriner.
Véritablement, il n’y avait que deux manières de répondre à la juste mais
indiscrète demande de Dean Toodrink. Ou exagérer les crédits ce qui eût été
très embarrassant, lorsqu’il se serait agi d’en opérer le versement, ou les
diminuer d’une façon tellement dérisoire, que cela dégénérât en plaisanterie et
qu’il ne fût point donné suite à la proposition.
Cette idée vint d’abord à l’ex-conseiller des Indes néerlandaises, qui, il faut
en convenir, n’était pas sérieux, et tous ses collègues lui emboîtèrent le pas.
« Messieurs, dit la Hollande par sa voix, je le regrette, mais, pour
l’acquisition du domaine arctique, je ne puis disposer que de cinquante
rixdalers.
-- Et moi, que de trente-cinq roubles, dit la Russie.
-- Et moi, que de vingt kronors, dit la Suède-Norvège.
-- Et moi, que de quinze krones, dit le Danemark.
-- Eh bien, répondit le major Donellan, d’un ton dans lequel on sentait toute
cette dédaigneuse attitude si naturelle à la Grande-Bretagne, ce sera donc à
votre profit que l’acquisition sera faite, messieurs, car l’Angleterre ne peut
y mettre plus d’un shilling six pence! » [Note 2: Le rixdaler = 5 fr. 21; le
rouble = 3 fr. 92; le kronor = 1 fr. 32; le krone = 1 fr. 32; le shilling = 1
fr. 15.]
Et, sur cette déclaration ironique, finit la conférence des délégués de la
vieille Europe.
III
Dans lequel se fait l’adjudication des régions
du pôle arctique.
Pourquoi cette vente allait-elle s’effectuer, le 3 décembre, dans la salle
ordinaire des Auctions, où, d’habitude, on ne vendait que des objets mobiliers,
meubles, ustensiles, outils, instruments, etc., ou des objets d’art, tableaux,
statues, médailles, antiquités? Pourquoi, puisqu’il s’agissait d’une licitation
immobilière, n’était-elle pas faite soit par-devant notaire, soit à la barre du
tribunal, institué pour ce genre d’opération? Enfin, pourquoi l’intervention
d’un commissaire-priseur, lorsqu’on poursuivait la mise en vente d’une partie
du globe terrestre? Est-ce que ce morceau de sphéroïde pouvait être assimilé à
quelque meuble meublant, et n’était-ce pas tout ce qu’il y avait de plus
immeuble au monde?
En effet, cela paraissait illogique. Pourtant, il en serait ainsi. L’ensemble
des régions arctiques devait être vendu dans ces conditions, et le contrat n’en
serait pas moins valable. Et, au fait, cela n’indiquait-il pas que, dans la
pensée de la -North Polar Practical Association-, l’immeuble en question tenait
également du meuble, comme s’il eût été possible de le déplacer. Aussi, cette
singularité ne laissait-elle pas d’intriguer certains esprits éminemment
perspicaces très rares, même aux États-Unis.
D’ailleurs, il existait un précédent. Déjà une portion de notre planète avait
été adjugée dans une salle des Auctions, par l’entremise d’un
commissaire-priseur aux enchères publiques. En Amérique précisément.
En effet, quelques années avant, à San Francisco de Californie, une île de
l’Océan Pacifique, l’île Spencer, [Note 3: Voir L’École des Robinsons du même
auteur.] fut vendue au riche William W. Kolderup, battant de cinq cent mille
dollars son concurrent J. R. Taskinar, de Stockton. Cette île Spencer avait été
payée quatre millions de dollars. Il est vrai, c’était une île habitable,
située à quelques degrés seulement de la côte californienne, avec forêts, cours
d’eau, sol productif et solide, champs et prairies susceptibles d’être mis en
culture, et non une région vague, peut-être une mer couverte de glaces
éternelles, défendue par d’infranchissables banquises, et que très probablement
personne ne pourrait jamais occuper. Il était donc à supposer que l’incertain
domaine du Pôle, mis en adjudication, n’atteindrait jamais un prix aussi
considérable.
Néanmoins, ce jour-là, l’étrangeté de l’affaire avait attiré, sinon beaucoup
d’amateurs sérieux, du moins un grand nombre de curieux, avides d’en connaître
le dénouement. La lutte, en somme, ne pouvait être que très intéressante.
Au surplus, depuis leur arrivée à Baltimore, les délégués européens avaient été
très entourés, très recherchés et, bien entendu, très interviewés. Comme cela
se passait en Amérique, rien d’étonnant que l’opinion publique fût surexcitée
au plus haut point. De là, des paris insensés forme la plus ordinaire sous
laquelle se produit cette surexcitation aux États-Unis, dont l’Europe commence
à suivre volontiers le contagieux exemple. Si les citoyens de la Confédération
américaine, aussi bien ceux de la Nouvelle- Angleterre que ceux des États du
centre, de l’ouest et du sud, se divisaient en groupes d’opinions différentes,
tous, évidemment, faisaient des voeux pour leur pays. Ils espéraient bien que
le Pôle nord s’abriterait sous les plis du pavillon aux trente-huit étoiles.
Et, cependant, ils n’étaient pas sans éprouver quelque inquiétude. Ce n’était
ni la Russie, ni la Suède-Norvège, ni le Danemark, ni la Hollande, dont ils
redoutaient les chances peu sérieuses. Mais le Royaume-Uni était là avec ses
ambitions territoriales, sa tendance à tout absorber, sa ténacité trop connue,
ses bank-notes trop envahissantes. Aussi de fortes sommes furent-elles
engagées. On pariait sur -America- et sur -Great-Britain- comme on l’eût fait
sur des chevaux de course, et à peu près à égalité. Quant à -Danemark, Sweden,
Holland et Russia,- bien qu’on les offrît à 12 et 13½, ils ne trouvaient guère
preneurs.
La vente était annoncée pour midi. Dès le matin, l’encombrement des curieux
interceptait la circulation dans Bolton-street. L’opinion avait été extrêmement
soulevée depuis la veille. Par le fil transatlantique, les journaux venaient
d’être informés que la plupart des paris, proposés par les Américains, étaient
tenus par les Anglais, et Dean Toodrink avait fait immédiatement afficher cette
cote dans la salle des Auctions. Le gouvernement de la Grande-Bretagne,
disait-on, avait mis des fonds considérables à la disposition du major
Donellan… À l’Admiralty-Office, faisait observer le -New-York Herald-, les
lords de l’Amirauté poussaient à l’acquisition des terres arctiques, désignées
par avance pour figurer dans la nomenclature des colonies anglaises, etc.
Qu’y avait-il de vrai dans ces nouvelles, de probable dans ces racontars? on ne
savait. Mais, ce jour-là, à Baltimore, les gens réfléchis pensaient que, si la
-North Polar Practical Association- était abandonnée à ses seules ressources,
la lutte pourrait bien se terminer au profit de l’Angleterre. De là, une
pression que les plus ardents Yankees cherchaient à opérer sur le gouvernement
de Washington. Au milieu de cette effervescence, la Société nouvelle, incarnée
dans la modeste personne de son agent, William S. Forster, ne paraissait pas
s’inquiéter de cet emballement général, comme si elle eût été sans conteste
assurée du succès.
À mesure que l’heure approchait, la foule se massait le long de Bolton-street.
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