Que cette station fût abandonnée dans les circonstances actuelles, on
devait le supposer, mais enfin, telle quelle, Michel Strogoff pourrait
s'y réfugier et attendre la nuit, s'il le fallait, pour se jeter de
nouveau à travers la steppe, que battaient les éclaireurs tartares.
Michel Strogoff s'élança aussitôt vers la porte de la maison et la
repoussa violemment.
Une seule personne se trouvait dans la salle où se faisaient les
transmissions télégraphiques.
C'était un employé, calme, flegmatique, indifférent à ce qui se passait
au dehors. Fidèle à son poste, il attendait derrière son guichet que le
public vint réclamer ses services.
Michel Strogoff courut à lui, et d'une voix brisée par la fatigue:
«Que savez-vous? lui demanda-t-il.
--Rien, répondit l'employé en souriant.
--Ce sont les Russes et les Tartares qui sont aux prises?
--On le dit.
--Mais quels sont les vainqueurs?
--Je l'ignore.»
Tant de placidité au milieu de ces terribles conjonctures, tant
d'indifférence même étaient à peine croyables.
«Et le fil n'est pas coupé? demanda Michel Strogoff.
--Il est coupé entre Kolyvan et Krasnoiarsk, mais il fonctionne encore
entre Kolyvan et la frontière russe.
--Pour le gouvernement?
--Pour le gouvernement, lorsqu'il le juge convenable. Pour le public,
lorsqu'il paye. C'est dix kopeks par mot.--Quand vous voudrez,
monsieur?»
Michel Strogoff allait répondre à cet étrange employé qu'il n'avait
aucune dépêche à expédier, qu'il ne réclamait qu'un peu de pain et
d'eau, lorsque la porte de la maison fut brusquement ouverte.
Michel Strogoff, croyant que le poste était envahi par les Tartares,
s'apprêtait à sauter par la fenêtre, quand il reconnut que deux hommes
seulement venaient d'entrer dans la salle, lesquels n'avaient rien moins
que la mine de soldats tartares.
L'un d'eux tenait à la main une dépêche écrite au crayon, et, devançant
l'autre, il se précipita au guichet de l'impassible employé.
Dans ces deux hommes, Michel Strogoff retrouva, avec un étonnement que
chacun comprendra, deux personnages auxquels il ne pensait guère et
qu'il ne croyait plus jamais revoir.
C'étaient les correspondants Harry Blount et Alcide Jolivet, non plus
compagnons de voyage, mais rivaux, mais ennemis, maintenant qu'ils
opéraient sur le champ de bataille.
Ils avaient quitté Ichim quelques heures seulement après le départ de
Michel Strogoff, et, s'ils étaient arrivés avant lui à Kolyvan, en
suivant la même route, s'ils l'avaient même dépassé, c'est que Michel
Strogoff avait perdu trois jours sur les bords de l'Irtyche.
Et maintenant, après avoir assisté tous deux à l'engagement des Russes
et des Tartares devant la ville, après avoir quitté Kolyvan au moment où
la lutte se livrait dans ses rues, ils étaient accourus à la station
télégraphique, afin de lancer à l'Europe leurs dépêches rivales et de
s'enlever l'un à l'autre la primeur des événements.
Michel Strogoff s'était mis à l'écart, dans l'ombre, et, sans être vu,
il pouvait tout voir et tout entendre, il allait évidemment apprendre
des nouvelles intéressantes pour lui et savoir s'il devait ou non entrer
dans Kolyvan.
Harry Blount, plus pressé que son collègue, avait pris possession du
guichet, et il tendait sa dépêche, pendant qu'Alcide Jolivet,
contrairement à ses habitudes, piétinait d'impatience.
«C'est dix kopeks par mot,» dit l'employé en prenant la dépêche.
Harry Blount déposa sur la tablette une pile de roubles, que son
confrère regarda avec une certaine stupéfaction.
«Bien,» dit l'employé.
Et, avec le plus grand sang-froid du monde, il commença à télégraphier
la dépêche suivante:
-«Daily Telegraph, Londres. «De Kolyvan, gouvernement d'Omsk, Sibérie, 6
août. «Engagement des troupes russes et tartares...»-
Cette lecture étant faite à haute voix, Michel Strogoff entendait tout
ce que le correspondant anglais adressait à son journal.
-«Troupes russes repoussées avec grandes pertes, Tartares entrés dans
Kolyvan ce jour même...»-
Ces mots terminaient la dépêche.
«À mon tour maintenant,» s'écria Alcide Jolivet, qui voulut passer la
dépêche adressée à sa cousine du faubourg Montmartre.
Mais cela ne faisait pas l'affaire du correspondant anglais, qui ne
comptait pas abandonner le guichet, afin d'être toujours à même de
transmettre les nouvelles, au fur et à mesure qu'elles se produiraient.
Aussi ne fit-il point place à son confrère.
«Mais vous avez fini!... s'écria Alcide Jolivet.
--Je n'ai pas fini,» répondit simplement Harry Blount.
Et il continua à écrire une suite de mots qu'il passa ensuite à
l'employé, et que celui-ci lut de sa voix tranquille:
-«Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre!...»-
C'étaient les versets de la Bible qu'Harry Blount télégraphiait, pour
employer le temps et ne pas céder sa place à son rival. Il en coûterait
peut-être quelques milliers de roubles à son journal, mais son journal
serait le premier informé. La France attendrait!
On conçoit la fureur d'Alcide Jolivet, qui, en toute autre circonstance,
eût trouvé que c'était de bonne guerre. Il voulut même obliger l'employé
à recevoir sa dépêche, de préférence à celle de son confrère.
«C'est le droit de monsieur,» répondit tranquillement l'employé, en
montrant Harry Blount, et en lui souriant d'un air aimable.
Et il continua de transmettre fidèlement au -Daily-Telegraph- le premier
verset du livre saint.
Pendant qu'il opérait, Harry Blount alla tranquillement à la fenêtre,
et, sa lorgnette aux yeux, il observa ce qui se passait aux environs de
Kolyvan, afin de compléter ses informations.
Quelques instants après, il reprit sa place au guichet et ajouta à son
télégramme:
-«Deux églises sont en flammes. L'incendie parait gagner sur la droite.
La terre était informe et toute nue; les ténèbres couvraient la face de
l'abîme....»-
Alcide Jolivet eut tout simplement une envie féroce d'étrangler
l'honorable correspondant du -Daily-Telegraph.-
Il interpella encore une fois l'employé, qui, toujours impassible, lui
répondit simplement:
«C'est son droit, monsieur, c'est son droit... à dix kopeks par mot.»
Et il télégraphia la nouvelle suivante, que lui apporta Harry Blount:
-«Des fuyards russes s'échappent de la ville. Or, Dieu dit que la
lumière soit faite, et la lumière fut faite!...»-
Alcide Jolivet enrageait littéralement.
Cependant, Harry Blount était retourné près de la fenêtre, mais, cette
fois, distrait sans doute par l'intérêt du spectacle qu'il avait sous
les yeux, il prolongea un peu trop longtemps son observation. Aussi,
lorsque l'employé eut fini de télégraphier le troisième verset de la
Bible, Alcide Jolivet prit-il sans faire de bruit sa place au guichet,
et, ainsi qu'avait fait son confrère, après avoir déposé tout doucement
une respectable pile de roubles sur la tablette, il remit sa dépêche,
que l'employé lut à haute voix:
-«Madeleine Jolivet, «10, Faubourg-Montmartre (Paris). «De Kolyvan,
gouvernement d'Omsk, Sibérie, 6 août. «Les fuyards s'échappent de la
ville. Russes battus. Poursuite acharnée de la cavalerie tartare....»-
Et lorsqu'Harry Blount levait, il entendit Alcide Jolivet qui complétait
son télégramme en chantonnant d'une voix moqueuse:
Il est un petit homme,
Tout habillé de gris,
Dans Paris!...
Trouvant inconvenant de mêler, comme l'avait osé faire son confrère, le
sacré au profane, Alcide Jolivet répondait par un joyeux refrain de
Béranger aux versets de la Bible.
«Aoh! fit Harry Blount.
--C'est comme cela,» répondit Alcide Jolivet.
Cependant, la situation s'aggravait autour de Kolyvan. La bataille se
rapprochait, et les détonations éclataient avec une violence extrême.
En ce moment, une commotion ébranla le poste télégraphique.
Un obus venait de trouer la muraille, et un nuage de poussière
emplissait la salle des transmissions.
Alcide Jolivet finissait alors d'écrire ces vers:
Joufflu comme une pomme,
Qui, sans un sou comptant...
mais, s'arrêter, se précipiter sur l'obus, le prendre à deux mains avant
qu'il eût éclaté, le jeter par la fenêtre et revenir au guichet, ce fut
pour lui l'affaire d'un instant.
Cinq secondes plus tard, l'obus éclatait au dehors.
Mais, continuant à libeller son télégramme avec le plus beau sang-froid
du monde, Alcide Jolivet écrivit:
-«Obus de six a fait sauter la muraille du poste télégraphique. En
attendons quelques autres du même calibre....»-
Pour Michel Strogoff, il n'était pas douteux que les Russes ne fussent
repoussés de Kolyvan. Sa dernière ressource était donc de se jeter à
travers la steppe méridionale.
Mais alors une fusillade terrible éclata près du poste télégraphique, et
une grêle de balles fit sauter les vitres de la fenêtre.
Harry Blount, frappé à l'épaule, tomba à terre.
Alcide Jolivet allait, à ce moment même, transmettre ce supplément de
dépêche:
-«Harry Blount, correspondant du -Daily Telegraph-, tombe à mon côté,
frappé d'un éclat de muraille....»- quand l'impassible employé lui dit
avec son calme inaltérable:
«Monsieur, le fil est brisé.»
Et, quittant son guichet, il prit tranquillement son chapeau, qu'il
brossa du coude, et, toujours souriant, sortit par une petite porte que
Michel Strogoff n'avait pas aperçue.
Le poste fut alors envahi par des soldats tartares, et ni Michel
Strogoff, ni les journalistes ne purent opérer leur retraite.
Alcide Jolivet, sa dépêche inutile à la main, s'était précipité vers
Harry Blount, étendu sur le sol, et, en brave cœur qu'il était, il
l'avait chargé sur ses épaules dans l'intention de fuir avec lui.... Il
était trop tard!
Tous deux étaient prisonniers, et, en même temps qu'eux, Michel
Strogoff, surpris à l'improviste au moment où il allait s'élancer par la
fenêtre, tombait entre les mains des Tartares!
DEUXIÈME PARTIE
CHAPITRE PREMIER
UN CAMP TARTARE.
A une journée de marche de Kolyvan, quelques verstes en avant du bourg
de Diachinsk, s'étend une vaste plaine que dominent quelques grands
arbres, principalement des pins et des cèdres.
Cette portion de la steppe est ordinairement occupée, pendant la saison
chaude, par des Sibériens pasteurs, et elle suffit à la nourriture de
leurs nombreux troupeaux. Mais, à cette époque, on y eût vainement
cherché un seul de ces nomades habitants. Non pas que cette plaine fût
déserte. Elle présentait, au contraire, une extraordinaire animation.
Là, en effet, se dressaient les tentes tartares, là campait Féofar-Khan,
le farouche émir de Boukhara, et c'est là que le lendemain, 7 août,
furent amenés les prisonniers faits à Kolyvan, après l'anéantissement du
petit corps russe. De ces deux mille hommes, qui s'étaient engagés entre
les deux colonnes ennemies, appuyées à la fois sur Omsk et sur Tomsk, il
ne restait plus que quelques centaines de soldats. Les événements
tournaient donc mal, et le gouvernement impérial semblait être compromis
au delà des frontières de l'Oural,--au moins momentanément, car les
Russes ne pouvaient manquer de repousser tôt ou tard ces hordes
d'envahisseurs. Mais enfin l'invasion avait atteint le centre de la
Sibérie, et elle allait, à travers le pays soulevé, se propager soit sur
les provinces de l'ouest, soit sur les provinces de l'est. Irkoutsk
était maintenant coupée de toute communication avec l'Europe. Si les
troupes de l'Amour et de la province d'Irkoutsk n'arrivaient pas à temps
pour l'occuper, cette capitale de la Russie asiatique, réduite à des
forces insuffisantes, tomberait aux mains des Tartares, et, avant
qu'elle eût pu être reprise, le grand-duc, frère de l'empereur, aurait
été livré à la vengeance d'Ivan Ogareff.
Que devenait Michel Strogoff? Fléchissait-il enfin sous le poids de tant
d'épreuves? Se regardait-il comme vaincu par cette série de mauvaises
chances, qui, depuis l'aventure d'Ichim, avait toujours été en empirant?
Considérait-il la partie comme perdue, sa mission manquée, son mandat
impossible à accomplir?
Michel Strogoff était un de ces hommes qui ne s'arrêtent que le jour où
ils tombent morts. Or, il vivait, il n'avait pas même été blessé, la
lettre impériale était toujours sur lui, son incognito avait été
respecté. Sans doute, il comptait au nombre de ces prisonniers que les
Tartares entraînaient comme un vil bétail; mais, en se rapprochant de
Tomsk, il se rapprochait aussi d'Irkoutsk. Enfin, il devançait toujours
Ivan Ogareff.
«J'arriverai!» se répétait-il.
Et, depuis l'affaire de Kolyvan, toute sa vie se concentra dans cette
pensée unique: redevenir libre! Comment échapperait-il aux soldats de
l'émir? Le moment venu, il verrait.
Le camp de Féofar présentait un spectacle superbe. De nombreuses tentes,
faites de peaux, de feutre ou d'étoffes de soie, chatoyaient aux rayons
du soleil. Les hautes houppes, qui empanachaient leur pointe conique, se
balançaient au milieu de fanions, de guidons et d'étendards
multicolores. De ces tentes, les plus riches appartenaient aux seides et
aux khodjas, qui sont les premiers personnages du khanat. Un pavillon
spécial, orné d'une queue de cheval, dont la hampe s'élançait d'une
gerbe de bâtons rouges et blancs, artistement entrelacés, indiquait le
haut rang de ces chefs tartares. Puis, à l'infini s'élevaient dans la
plaine quelques milliers de ces tentes turcomanes que l'on appelle
«karaoy» et qui avaient été transportées à dos de chameaux.
Le camp contenait au moins cent cinquante mille soldats, tant fantassins
que cavaliers, rassemblés sous le nom d'alamanes. Parmi eux, et comme
types principaux du Turkestan, on remarquait tout d'abord ces Tadjiks
aux traits réguliers, à la peau blanche, à la taille élevée, aux yeux et
aux cheveux noirs, qui formaient le gros de l'armée tartare, et dont les
khanats de Khokhand et de Koundouze avaient fourni un contingent presque
égal à celui de Boukhara. Puis, à ces Tadjiks se mêlaient d'autres
échantillons de ces races diverses qui résident au Turkestan ou dont le
pays originaire y confine. C'étaient des Usbecks, petits de taille, roux
de barbe, semblables à ceux qui s'étaient jetés à la poursuite de Michel
Strogoff. C'étaient des Kirghis, au visage plat comme celui des
Kalmouks, revêtus de cottes de mailles, les uns portant la lance, l'arc
et les flèches de fabrication asiatique, les autres maniant le sabre, le
fusil à mèche et le «tschakane», petite hache à manche court qui ne fait
que des blessures mortelles. C'étaient des Mongols, taille moyenne,
cheveux noirs et réunis en une natte qui leur pendait sur le dos, figure
ronde, teint basané, yeux enfoncés et vifs, barbe rare, habillés de
robes de nankin bleu garnies de peluche noire, cerclés de ceinturons de
cuir à boucles d'argent, chaussés de bottes à soutaches voyantes, et
coiffés de bonnets de soie bordés de fourrure avec trois rubans qui
voltigeaient en arrière. Enfin on y voyait aussi des Afghans, à peau
bistrée, des Arabes, ayant le type primitif des belles races sémitiques,
et des Turcomans, avec ces yeux bridés auxquels semble manquer la
paupière,--tous enrôlés sous le drapeau de l'émir, drapeau des
incendiaires et des dévastateurs.
Auprès de ces soldats libres, on comptait encore un certain nombre de
soldats esclaves, principalement des Persans, que commandaient des
officiers de même origine, et ce n'étaient certainement pas les moins
estimés de l'armée de Féofar-Khan.
Que l'on ajoute à cette nomenclature des Juifs servant comme
domestiques, la robe ceinte d'une corde, la tête coiffée, au lieu du
turban, qu'il leur est interdit de porter, de petits bonnets de drap
sombre; que l'on mêle à ces groupes des centaines de «kalenders», sortes
de religieux mendiants aux vêtements en lambeaux que recouvre une peau
de léopard, et on aura une idée a peu près complète de ces énormes
agglomérations de tribus diverses, comprises sous la dénomination
générale d'armées tartares.
Cinquante mille de ces soldats étaient montés, et les chevaux n'étaient
pas moins variés que les hommes. Parmi ces animaux, attachés par dix a
deux cordes fixées parallèlement l'une à l'autre, la queue nouée, la
croupe recouverte d'un réseau de soie noire, on distinguait les
turcomans, fins de jambes, longs de corps, brillants de poil, nobles
d'encolure; les usbecks, qui sont des bêtes de fond; les khokhandiens,
qui portent avec leur cavalier deux tentes et toute une batterie de
cuisine; les kirghis, à robe claire, venus des bords du fleuve Emba, où
on les prend avec l'«arcane», ce lasso des Tartares, et bien d'autres
produits de races croisées, qui sont de qualité inférieure.
Les bêtes de somme se comptaient par milliers. C'étaient des chameaux de
petite taille, mais bien faits, poil long, épaisse crinière leur
retombant sur le cou, animaux dociles et plus faciles à atteler que le
dromadaire; des «nars» à une bosse, de pelage rouge-feu, dont les poils
se roulent en boucles; puis des ânes, rudes au travail et dont la chair,
très-estimée, forme en partie la nourriture des Tartares.
Sur tout cet ensemble d'hommes et d'animaux, sur cette immense
agglomération de tentes, les cèdres et les pins, disposés par larges
bouquets, jetaient une ombre fraîche, brisée çà et là par quelque trouée
des rayons solaires. Rien de plus pittoresque que ce tableau, pour
lequel le plus violent des coloristes eût épuisé toutes les couleurs de
sa palette.
Lorsque les prisonniers faits à Kolyvan arrivèrent devant les tentes de
Féofar et des grands dignitaires du khanat, les tambours battirent au
champ, les trompettes sonnèrent. A ces bruits déjà formidables se
mêlèrent de stridentes mousquetades et la détonation plus grave des
canons de quatre et de six qui formaient l'artillerie de l'émir.
L'installation de Féofar était purement militaire. Ce qu'on pourrait
appeler sa maison civile, son harem et ceux de ses alliés, étaient à
Tomsk, maintenant aux mains des Tartares.
Le camp levé, Tomsk allait devenir la résidence de l'émir, jusqu'au
moment où il l'échangerait enfin contre la capitale de la Sibérie
orientale.
La tente de Féofar dominait les tentes voisines. Drapée de larges pans
d'une brillante étoffe de soie relevée par des cordelières à crépines
d'or, surmontée de houppes épaisses que le vent agitait comme des
éventails, elle occupait le centre d'une vaste clairière, fermée par un
rideau de magnifiques bouleaux et de pins gigantesques. Devant cette
tente, sur une table laquée et incrustée de pierres précieuses,
s'ouvrait le livre sacré du Koran, dont les pages étaient de minces
feuilles d'or, finement gravées. Au-dessus, battait le pavillon tartare,
écartelé des armes de l'émir.
Autour de la clairière, s'élevaient en demi-cercle les tentes des grands
fonctionnaires de Boukhara. Là résidaient le chef d'écurie, qui a le
droit de suivre à cheval l'émir jusque dans la cour de son palais, le
grand fauconnier, le «housch-bégui», porteur du sceau royal, le
«toptschi-baschi», grand maître de l'artillerie, le «khodja», chef du
conseil qui reçoit le baiser du prince et peut se présenter devant lui
ceinture dénouée, le «scheikh-oul-islam», chef des ulémas, représentant
des prêtres, le «cazi-askev», qui, en l'absence de l'émir, juge toutes
contestations soulevées entre militaires, et enfin le chef des
astrologues, dont la grande affaire est de consulter les étoiles, toutes
les fois que le khan songe à se déplacer.
L'émir, au moment où les prisonniers furent amenés au camp, était dans
sa tente. Il ne se montra pas. Et ce fut heureux, sans doute. Un geste,
un mot de lui n'auraient pu être que le signal de quelque sanglante
exécution. Mais il se retrancha dans cet isolement, qui constitue en
partie la majesté des rois orientaux. On admire qui ne se montre pas, et
surtout on le craint.
Quant aux prisonniers, ils allaient être parqués dans quelque enclos,
où, maltraités, a peine nourris, exposés a toutes les intempéries du
climat, ils attendraient le bon plaisir de Féofar.
De tous, le plus docile, sinon le plus patient, était certainement
Michel Strogoff. Il se laissait conduire, car on le conduisait là où il
voulait aller, et dans des conditions de sécurité que, libre, il n'eût
pu trouver sur cette route de Kolyvan à Tomsk. S'échapper avant d'être
arrivé dans cette ville, c'était s'exposer à retomber entre les mains
des éclaireurs qui battaient la steppe. La ligne la plus orientale,
occupée alors par les colonnes tartares, ne se trouvait pas située au
delà du quatre-vingt-deuxième méridien qui traverse Tomsk. Donc, ce
méridien franchi, Michel Strogoff devait compter qu'il serait en dehors
des zones ennemies, qu'il pourrait traverser l'Yeniseï sans danger, et
gagner Krasnoiarsk, avant que Féofar-Khan eût envahi la province.
«Une fois à Tomsk, se répétait-il pour réprimer quelques mouvements
d'impatience dont il n'était pas toujours maître, en quelques minutes,
je serai au delà des avant-postes, et douze heures gagnées sur Féofar,
douze heures sur Ogareff, cela me suffira pour les devancer a Irkoutsk!
Ce que Michel Strogoff, en effet, redoutait par-dessus tout, c'était et
ce devait être la présence d'Ivan Ogareff au camp tartare. Outre le
danger d'être reconnu, il sentait, par une sorte d'instinct, que c'était
ce traître sur lequel il lui importait surtout de prendre l'avance. Il
comprenait aussi que la réunion des troupes d'Ivan Ogareff à celles de
Féofar porterait au complet l'effectif de l'armée envahissante, et que,
la jonction opérée, cette armée marcherait en masse sur la capitale de
la Sibérie orientale. Aussi, toutes ses appréhensions venaient-elles de
ce côté, et, à chaque instant, écoutait-il si quelque fanfare
n'annonçait pas l'arrivée du lieutenant de l'émir.
À cette pensée se joignait le souvenir de sa mère, celui de Nadia, l'une
retenue à Omsk, l'autre enlevée sur les barques de l'Irtyche et sans
doute captive comme l'était Marfa Strogoff! Il ne pouvait rien pour
elles! Les reverrait-il jamais? A cette question qu'il n'osait résoudre,
son cœur se serrait affreusement.
En même temps que Michel Strogoff et tant d'autres prisonniers, Harry
Blount et Alcide Jolivet avaient été conduits au camp tartare. Leur
ancien compagnon de voyage, pris avec eux au poste télégraphique, savait
qu'ils étaient parqués comme lui dans cet enclos que surveillaient de
nombreuses sentinelles, mais il n'avait point cherché à se rapprocher
d'eux. Peu lui importait, en ce moment du moins, ce qu'ils pouvaient
penser de lui depuis l'affaire du relais d'Ichim. D'ailleurs, il voulait
être seul pour agir seul, le cas échéant. Il s'était donc tenu a
l'écart.
Alcide Jolivet, depuis le moment où son confrère était tombé près de
lui, ne lui avait pas ménagé ses soins. Pendant le trajet de Kolyvan au
camp, c'est-à-dire pendant plusieurs heures de marche, Harry Blount,
appuyé au bras de son rival, avait pu suivre le convoi des prisonniers.
Sa qualité de sujet anglais, il voulut d'abord la faire valoir, mais
elle ne le servit en aucune façon vis-à-vis de barbares qui ne
répondaient qu'à coups de lance ou de sabre. Le correspondant du
-Daily-Telegraph- dut donc subir le sort commun, quitte à réclamer plus
tard et à obtenir satisfaction d'un pareil traitement. Mais ce trajet
n'en fut pas moins très-pénible pour lui, car sa blessure le faisait
souffrir, et, sans l'assistance d'Alcide Jolivet, peut-être n'eût-il pu
atteindre le camp.
Alcide Jolivet, que sa philosophie pratique n'abandonnait jamais, avait
physiquement et moralement réconforté son confrère par tous les moyens
en son pouvoir. Son premier soin, lorsqu'il se vit définitivement
enfermé dans l'enclos, fut de visiter la blessure d'Harry Blount. Il
parvint à lui retirer très-adroitement son habit et reconnut que son
épaule avait été seulement frôlée par un éclat de mitraille.
«Ce n'est rien, dit-il. Une simple éraflure! Après deux ou trois
pansements, cher confrère, il n'y paraîtra plus!
--Mais ces pansements?... demanda Harry Blount.
--Je vous les ferai moi-même!
--Vous êtes donc un peu médecin?
--Tous les Français sont un peu médecins!»
Et sur cette affirmation, Alcide Jolivet, déchirant son mouchoir, fit de
la charpie de l'un des morceaux, des tampons de l'autre, prit de l'eau à
un puits creusé au milieu de l'enclos, lava la blessure, qui, fort
heureusement, n'était pas grave, et disposa avec beaucoup d'adresse les
linges mouillés sur l'épaule d'Harry Blount.
«Je vous traite par l'eau, dit-il. Ce liquide est encore le sédatif le
plus efficace que l'on connaisse pour le traitement des blessures, et il
est le plus employé maintenant. Les médecins ont mis six mille ans à
découvrir cela! Oui! six mille ans en chiffres ronds!
--Je vous remercie, monsieur Jolivet, répondit Harry Blount, en
s'étendant sur une couche de feuilles mortes, que son compagnon lui
arrangea à l'ombre d'un bouleau.
--Bah! il n'y a pas de quoi! Vous en feriez autant à ma place!
--Je n'en sais rien... répondit un peu naïvement Harry Blount.
--Farceur, va! Tous les Anglais sont généreux!
--Sans doute, mais les Français....?
--Eh bien, les Français sont bons, ils sont même bêtes, si vous voulez!
Mais ce qui les rachète, c'est qu'ils sont Français! Ne parlons plus de
cela, et même, si vous m'en croyez, ne parlons plus du tout. Le repos
vous est absolument nécessaire.»
Mais Harry Blount n'avait aucune envie de se taire. Si le blessé devait,
par prudence, songer au repos, le correspondant du -Daily-Telegraph-
n'était pas homme à s'écouter.
«Monsieur Jolivet, demanda-t-il, croyez-vous que nos dernières dépêches
aient pu passer la frontière russe?
--Et pourquoi pas? répondit Alcide Jolivet. A l'heure qu'il est, je vous
assure que ma bienheureuse cousine sait à quoi s'en tenir sur l'affaire
de Kolyvan!
--A combien d'exemplaires tire t-elle ses dépêches, votre cousine?
demanda Harry Blount, qui, pour la première fois, posa cette question
directe à son confrère.
--Bon! répondit en riant Alcide Jolivet. Ma cousine est une personne
fort discrète, qui n'aime pas qu'on parle d'elle et qui serait
désespérée si elle troublait le sommeil dont vous avez besoin.
--Je ne veux pas dormir, répondit l'Anglais.--Que doit penser votre
cousine des affaires de la Russie?
--Qu'elles semblent en mauvais chemin pour le moment. Mais bah! le
gouvernement moscovite est puissant, il ne peut vraiment s'inquiéter
d'une invasion de barbares, et la Sibérie ne lui échappera pas.
--Trop d'ambition a perdu les plus grands empires! répondit Harry
Blount, qui n'était pas exempt d'une certaine jalousie «anglaise» à
l'endroit des prétentions russes dans l'Asie centrale.
--Oh! ne parlons pas politique! s'écria Alcide Jolivet. C'est défendu
par la Faculté! Rien de plus mauvais pour les blessures à l'épaule!... à
moins que ce ne soit pour vous endormir!
--Parlons alors de ce qu'il nous reste à faire, répondit Harry Blount.
Monsieur Jolivet, je n'ai pas du tout l'intention de rester indéfiniment
prisonnier de ces Tartares.
--Ni moi, pardieu!
--Nous sauverons-nous à la première occasion?
--Oui, s'il n'y a pas d'autre moyen de recouvrer notre liberté.
--En connaissez-vous un autre? demanda Harry Blount, en regardant son
compagnon.
--Certainement! Nous ne sommes pas des belligérants, nous sommes des
neutres, et nous réclamerons!
--Près de cette brute de Féofar-Khan?
--Non, il ne comprendrait pas, répondit Alcide Jolivet, mais près de son
lieutenant Ivan Ogareff.
--C'est un coquin!
--Sans doute, mais ce coquin est Russe. Il sait qu'il ne faut pas
badiner avec le droit des gens, et il n'a aucun intérêt à nous retenir,
au contraire. Seulement, demander quelque chose à ce monsieur-là, ça ne
me va pas beaucoup!
--Mais ce monsieur-là n'est pas au camp, ou du moins je ne l'y ai pas
vu, fit observer Harry Blount.
--Il y viendra. Cela ne peut manquer. Il faut qu'il rejoigne l'émir. La
Sibérie est coupée en deux maintenant, et très-certainement l'armée de
Féofar n'attend plus que lui pour se porter sur Irkoutsk.
--Et une fois libres, que ferons-nous?
--Une fois libres, nous continuerons notre campagne, et nous suivrons
les Tartares, jusqu'au moment où les événements nous permettront de
passer dans le camp opposé. Il ne faut pas abandonner la partie, que
diable! Nous ne faisons que commencer. Vous, confrère, vous avez déjà eu
la chance d'être blessé au service du -Daily-Telegraph-, tandis que moi,
je n'ai encore rien reçu au service de ma cousine. Allons, allons!--Bon,
murmura Alcide Jolivet, le voilà qui s'endort! Quelques heures de
sommeil et quelques compresses d'eau fraîche, il n'en faut pas plus pour
remettre un Anglais sur pied. Ces gens-la sont fabriqués en tôle!»
Et pendant qu'Harry Blount reposait, Alcide Jolivet veilla près de lui,
après avoir tiré son carnet, qu'il chargea de notes, très-décidé,
d'ailleurs, à les partager avec son confrère, pour la plus grande
satisfaction des lecteurs du -Daily-Telegraph-. Les événements les
avaient réunis l'un à l'autre. Ils n'en étaient plus à se jalouser.
Ainsi donc, ce que redoutait au-dessus de tout Michel Strogoff était
précisément l'objet des plus vifs désirs des deux journalistes.
L'arrivée d'Ivan Ogareff pouvait évidemment servir ceux-ci, car, leur
qualité de correspondants anglais et français une fois reconnue, rien de
plus probable qu'ils fussent mis en liberté. Le lieutenant de l'émir
saurait faire entendre raison à Féofar, qui n'eût pas manqué de traiter
des journalistes comme de simples espions. L'intérêt d'Alcide Jolivet et
d'Harry Blount était donc contraire à l'intérêt de Michel Strogoff.
Celui-ci avait bien compris cette situation, et ce fut une nouvelle
raison, ajoutée à plusieurs autres, qui le porta a éviter tout
rapprochement avec ses anciens compagnons de voyage. Il s'arrangea donc
de manière à ne pas être aperçu d'eux.
Quatre jours se passèrent, pendant lesquels l'état de choses ne fut
aucunement modifié. Les prisonniers n'entendirent point parler de la
levée du camp tartare. Ils étaient surveillés sévèrement. Il leur eût
été impossible de traverser le cordon de fantassins et de cavaliers qui
les gardaient nuit et jour. Quant a la nourriture qui leur était
attribuée, elle leur suffisait à peine. Deux fois par vingt-quatre
heures, on leur jetait un morceau d'intestins de chèvres, grillés sur
les charbons, ou quelques portions de ce fromage appelé «kroute»,
fabriqué avec du lait aigre de brebis, et qui, trempé de lait de jument,
forme le mets kinghis le plus communément nommé «koumyss». Et c'était
tout. Il faut ajouter aussi que le temps devint détestable. Il se
produisit de grandes perturbations atmosphériques, qui amenèrent des
bourrasques mêlées de pluie. Les malheureux, sans aucun abri, durent
supporter ces intempéries malsaines, et aucun adoucissement ne fut
apporté à leurs misères. Quelques blessés, des femmes, des enfants
moururent, et les prisonniers eux-mêmes durent enterrer ces cadavres,
auxquels leurs gardiens ne voulaient même pas donner la sépulture.
Pendant ces dures épreuves, Alcide Jolivet et Michel Strogoff se
multiplièrent, chacun de son côté. Ils rendirent tous les services
qu'ils pouvaient rendre. Moins éprouvés que tant d'autres, valides,
vigoureux, ils devaient mieux résister, et par leurs conseils, par leurs
soins, ils purent se rendre utiles à ceux qui souffraient et se
désespéraient.
Cet état de choses allait-il durer? Féofar-Khan, satisfait de ses
premiers succès, voulait-il donc attendre quelque temps avant de marcher
sur Irkoutsk? On pouvait le craindre, mais il n'en fut rien. L'événement
tant souhaité d'Alcide Jolivet et d'Harry Blount, tant redouté de Michel
Strogoff, se produisit dans la matinée du 12 août.
Ce jour-là, les trompettes sonnèrent, les tambours battirent, la
mousquetade éclata. Un énorme nuage de poussière se déroulait au-dessus
de la route de Kolyvan.
Ivan Ogareff, suivi de plusieurs milliers d'hommes, faisait son entrée
au camp tartare.
CHAPITRE II
UNE ATTITUDE D'ALCIDE JOLIVET.
C'était tout un corps d'armée qu'Ivan Ogareff amenait à l'émir. Ces
cavaliers et ces fantassins faisaient partie de la colonne qui s'était
emparée d'Omsk. Ivan Ogareff, n'ayant pu réduire la ville haute, dans
laquelle--on ne l'a point oublié--le gouverneur et la garnison avaient
cherché refuge, s'était décidé à passer outre, ne voulant pas retarder
les opérations qui devaient amener la conquête de la Sibérie orientale.
Il avait donc laissé une garnison suffisante à Omsk. Puis, entraînant
ses hordes, se renforçant en route des vainqueurs de Kolyvan, il venait
faire sa jonction avec l'armée de Féofar.
Les soldats d'Ivan Ogareff s'arrêtèrent aux avant-postes du camp. Ils ne
reçurent point ordre de bivouaquer. Le projet de leur chef était, sans
doute, de ne pas s'arrêter, mais de se porter en avant et de gagner,
dans le plus bref délai, Tomsk, ville importante, naturellement destinée
à devenir le centre des opérations futures.
En même temps que ses soldats, Ivan Ogareff amenait un convoi de
prisonniers russes et sibériens, capturés soit à Omsk, soit à Kolyvan.
Ces malheureux ne furent pas conduits à l'enclos, déjà trop petit pour
ceux qu'il contenait, et ils durent rester aux avant-postes, sans abri,
presque sans nourriture. Quel sort Féofar-Khan réservait-il à ces
infortunés? Les internerait-il à Tomsk, ou quelque sanglante exécution,
familière aux chefs tartares, les décimerait-elle? C'était le secret du
capricieux émir.
Ce corps d'armée n'était pas venu d'Omsk et de Kolyvan sans entraîner à
sa suite la foule de mendiants, de maraudeurs, de marchands, de
bohémiens qui forment habituellement l'arrière-garde d'une armée en
marche. Tout ce monde vivait sur les pays traversés et laissait peu de
chose à piller après lui. Donc, nécessité de se porter en avant, ne
fût-ce que pour assurer le ravitaillement des colonnes expéditionnaires.
Toute la région comprise entre les cours de l'Ichim et de l'Obi,
radicalement dévastée, n'offrait plus aucune ressource. C'était un
désert que les Tartares faisaient derrière eux, et les Russes ne
l'auraient pas franchi sans peine.
Au nombre de ces bohémiens, accourus des provinces de l'ouest, figurait
la troupe tsigane qui avait accompagné Michel Strogoff jusqu'à Perm.
Sangarre était la. Cette sauvage espionne, âme damnée d'Ivan Ogareff, ne
quittait pas son maître. On les a vus, tous deux, préparant leurs
machinations, en Russie même, dans le gouvernement de Nijni-Novgorod.
Après la traversée de l'Oural, ils s'étaient séparés pour quelques jours
seulement. Ivan Ogareff avait rapidement gagné Ichim, tandis que
Sangarre et sa troupe se dirigeaient sur Omsk par le sud de la province.
On comprendra facilement quelle aide cette femme apportait à Ivan
Ogareff. Par ses bohémiennes, elle pénétrait en tout lieu, entendant et
rapportant tout. Ivan Ogareff était tenu au courant de ce qui se faisait
jusque dans le cœur des provinces envahies. C'étaient cent yeux, cent
oreilles, toujours ouverts pour sa cause. D'ailleurs, il payait
largement cet espionnage, dont il retirait grand profit.
Sangarre, autrefois compromise dans une très-grave affaire, avait été
sauvée par l'officier russe. Elle n'avait point oublié ce qu'elle lui
devait et s’était donnée à lui, corps et âme. Ivan Ogareff, entré dans
la voie de la trahison, avait compris quel parti il pouvait tirer de
cette femme. Quelque ordre qu'il lui donnât, Sangarre l'exécutait. Un
instinct inexplicable, plus impérieux encore que celui de la
reconnaissance, l'avait poussée à se faire l'esclave du traître, auquel
elle était attachée depuis les premiers temps de son exil en Sibérie.
Confidente et complice, Sangarre, sans patrie, sans famille, s'était plu
à mettre sa vie vagabonde au service des envahisseurs qu'Ivan Ogareff
allait jeter sur la Sibérie. A la prodigieuse astuce naturelle à sa
race, elle joignait une énergie farouche, qui ne connaissait ni le
pardon ni la pitié. C'était une sauvage, digne de partager le wigwam
d'un Apache ou la hutte d'un Andamien.
Depuis son arrivée à Omsk, où elle l'avait rejoint avec ses tsiganes,
Sangarre n'avait plus quitté Ivan Ogareff. La circonstance qui avait mis
en présence Michel et Marfa Strogoff lui était connue. Les craintes
d'Ivan Ogareff, relatives au passage d'un courrier du czar, elle les
savait et les partageait. Marfa Strogoff prisonnière, elle eût été femme
à la torturer avec tout le raffinement d'une Peau-Rouge, afin de lui
arracher son secret. Mais l'heure n'était pas venue à laquelle Ivan
Ogareff voulait faire parler la vieille Sibérienne. Sangarre devait
attendre, et elle attendait, sans perdre des yeux celle qu'elle
espionnait à son insu, guettant ses moindres gestes, ses moindres
paroles, l'observant jour et nuit, cherchant à entendre ce mot de "fils"
s'échapper de sa bouche, mais déjouée jusqu'alors par l'inaltérable
impassibilité de Marfa Strogoff.
Cependant, au premier éclat des fanfares, le grand maître de
l'artillerie tartare et le chef des écuries de l'émir, suivis d'une
brillante escorte de cavaliers usbecks, s'étaient portés au front du
camp afin de recevoir Ivan Ogareff.
Lorsqu'ils furent arrivés en sa présence, ils lui rendirent les plus
grands honneurs et l'invitèrent à les accompagner à la tente de
Féofar-Khan.
Ivan Ogareff, imperturbable comme toujours, répondit froidement aux
déférences des hauts fonctionnaires envoyés à sa rencontre. Il était
très-simplement vêtu, mais, par une sorte de bravade impudente, il
portait encore un uniforme d'officier russe.
Au moment où il rendait la main à son cheval pour franchir l'enceinte du
camp, Sangarre, passant entre les cavaliers de l'escorte, s'approcha de
lui et demeura immobile.
«Rien? demanda Ivan Ogareff.
--Rien.
--Sois patiente.
--L'heure approche-t-elle où tu forceras la vieille femme à parler?
--Elle approche, Sangarre,
--Quand la vieille femme parlera-t-elle?
--Lorsque nous serons à Tomsk.
--Et nous y serons?...
--Dans trois jours.»
Les grands yeux noirs de Sangarre jetèrent un éclat extraordinaire, et
elle se retira d'un pas tranquille.
Ivan Ogareff pressa les flancs de son cheval, et, suivi de son
état-major d'officiers tartares, il se dirigea vers la tente de l'émir.
Féofar-Khan attendait son lieutenant. Le conseil, composé du porteur du
sceau royal, du khodja et de quelques hauts fonctionnaires, avait pris
place sous la tente.
Ivan Ogareff descendit de cheval, entra, et se trouva devant l'émir.
Féofar-Khan était un homme de quarante ans, haut de stature, le visage
assez pâle, les yeux méchants, la physionomie farouche. Une barbe noire,
étagée par petits rouleaux, descendait sur sa poitrine. Avec son costume
de guerre, cotte à mailles d'or et d'argent, baudrier étincelant de
pierres précieuses, fourreau de sabre courbé comme un yatagan et serti
de gemmes éblouissantes, bottes ergotées d'un éperon d'or, casque orné
d'une aigrette de diamants jetant mille feux, Féofar offrait au regard
l'aspect plutôt étrange qu'imposant d'un Sardanapale tartare, souverain
indiscuté qui dispose à son gré de la vie et de la fortune de ses
sujets, dont la puissance est sans limites, et auquel, par privilège
spécial, on donne, à Boukhara, la qualification d'émir.
Au moment où Ivan Ogareff parut, les grands dignitaires demeurèrent
assis sur leurs coussins festonnés d'or; mais Féofar se leva d'un riche
divan qui occupait le fond de la tente, dont le sol disparaissait sous
l'épaisse moquette d'un tapis boukharien.
L'émir s'approcha d'Ivan Ogareff et lui donna un baiser, à la
signification duquel il n'y avait pas à se méprendre. Ce baiser faisait
du lieutenant le chef du conseil et le plaçait temporairement au-dessus
du khodja.
Puis, Féofar, s'adressant à Ivan Ogareff: «Je n'ai point à t'interroger,
dit-il, parle, Ivan. Tu ne trouveras ici que des oreilles bien disposées
à t'entendre.
--Takhsir [C'est l'équivalent du nom de «Sire», qui est donné aux
sultans de Boukhara], répondit Ivan Ogareff, voici ce que j'ai à te
faire connaître.»
Ivan Ogareff s'exprimait en tartare, et donnait à ses phrases la
tournure emphatique qui distingue le langage des Orientaux.
«Takhsir, le temps n'est pas aux inutiles paroles. Ce que j'ai fait, à
la tête de tes troupes, tu le sais. Les lignes de l'Ichim et de
l'Irtyche sont maintenant en notre pouvoir, et les cavaliers turcomans
peuvent baigner leurs chevaux dans leurs eaux devenues tartares. Les
hordes kirghises se sont soulevées à la voix de Féofar-Khan, et la
principale route sibérienne t'appartient depuis Ichim jusqu'à Tomsk. Tu
peux donc pousser tes colonnes aussi bien vers l'orient où le soleil se
lève, que vers l'occident où il se couche.
--Et si je marche avec le soleil? demanda l'émir, qui écoutait sans que
son visage trahit aucune de ses pensées.
--Marcher avec le soleil, répondit Ivan Ogareff, c'est te jeter vers
l'Europe, c'est conquérir rapidement les provinces sibériennes de
Tobolsk jusqu'aux montagnes de l'Oural.
--Et si je vais au-devant de ce flambeau du ciel?
--C'est soumettre à la domination tartare, avec Irkoutsk, les plus
riches contrées de l'Asie centrale.
--Mais, les armées du sultan de Pétersbourg? dit Féofar-Khan, en
désignant par ce titre bizarre l'empereur de Russie.
--Tu n'as rien à en craindre, ni au levant ni au couchant, répondit Ivan
Ogareff. L'invasion a été soudaine, et, avant que l'armée russe ait pu
les secourir, Irkoutsk ou Tobolsk seront tombées en ton pouvoir. Les
troupes du czar ont été écrasées à Kolyvan, comme elles le seront
partout où les tiens lutteront contre ces soldats insensés de
l'Occident.
--Et quel avis t'inspire ton dévouement à la cause tartare? demanda
l'émir, après quelques instants de silence.
--Mon avis, répondit vivement Ivan Ogareff, c'est de marcher au devant
du soleil! C'est de donner l'herbe des steppes orientales à dévorer aux
chevaux turcomans! C'est de prendre Irkoutsk, la capitale des provinces
de l'est, et, avec elle, l'otage dont la possession vaut toute une
contrée. Il faut que, à défaut du czar, le grand-duc son frère tombe
entre tes mains.»
C'était là le suprême résultat que poursuivait Ivan Ogareff. On l'eût
pris, à l'entendre, pour l'un de ces cruels descendants de Stepan
Razine, le célèbre pirate qui ravagea la Russie méridionale au XVIIIe
siècle. S'emparer du grand-duc, le frapper sans pitié, c'était pleine
satisfaction donnée à sa haine! En outre, la prise d'Irkoutsk faisait
passer immédiatement sous la domination tartare toute la Sibérie
orientale.
«Il sera fait ainsi, Ivan, répondit Féofar.
--Quels sont tes ordres, Takhsir?
--Aujourd'hui même, notre quartier général sera transporté à Tomsk.»
Ivan Ogareff s'inclina, et, suivi du housch-bégui, il se retira pour
faire exécuter les ordres de l'émir.
Au moment où il allait monter à cheval, afin de regagner les
avant-postes, un certain tumulte se produisit à quelque distance, dans
la partie du camp affectée aux prisonniers. Des cris se firent entendre,
et deux ou trois coups de fusil éclatèrent. Etait-ce une tentative de
révolte ou d'évasion qui allait être sommairement réprimée?
Ivan Ogareff et le housch-bégui firent quelques pas en avant, et,
presque aussitôt, deux hommes, que des soldats ne pouvaient retenir,
parurent devant eux.
Le housch-bégui, sans plus d'information, fit un geste qui était un
ordre de mort, et la tête de ces deux prisonniers allait rouler à terre,
lorsqu'Ivan Ogareff dit quelques mots qui arrêtèrent le sabre déjà levé
sur eux.
Le Russe avait reconnu que ces prisonniers étaient étrangers, et il
donna l'ordre qu'on les lui amenât.
C'étaient Harry Blount et Alcide Jolivet.
Dès l'arrivée d'Ivan Ogareff au camp, ils avaient demandé à être
conduits en sa présence. Les soldats avaient refusé. De là, lutte,
tentative de fuite, coups de fusil qui n'atteignirent heureusement point
les deux journalistes, mais leur exécution ne se fût point fait
attendre, n'eût été l'intervention du lieutenant de l'émir.
Celui-ci examina pendant quelques moments ces prisonniers, qui lui
étaient absolument inconnus. Ils étaient présents, cependant, à cette
scène du relais de poste d'Ichim, dans laquelle Michel Strogoff fut
frappé par Ivan Ogareff; mais le brutal voyageur n'avait point fait
attention aux personnes réunies alors dans la salle commune.
Harry Blount et Alcide Jolivet, au contraire, le reconnurent
parfaitement, et celui-ci dit à mi-voix:
«Tiens! Il parait que le colonel Ogareff et le grossier personnage
d'Ichim ne font qu'un!»
Puis, il ajouta à l'oreille de son compagnon:
«Exposez notre affaire, Blount. Vous me rendrez service. Ce colonel
russe au milieu d'un camp tartare me dégoûte, et bien que, grâce à lui,
ma tête soit encore sur mes épaules, mes yeux se détourneraient avec
mépris plutôt que de le regarder en face!»
Et cela dit, Alcide Jolivet affecta la plus complète et la plus hautaine
indifférence.
Ivan Ogareff comprit-il ce que l'attitude du prisonnier avait
d'insultant pour lui? En tout cas, il n'en laissa rien paraître.
«Qui êtes-vous, messieurs? demanda-t-il en russe d'un ton très-froid,
mais exempt de sa rudesse habituelle.
--Deux correspondants de journaux anglais et français, répondit
laconiquement Harry Blount.
--Vous avez sans doute des papiers qui vous permettent d'établir votre
identité?
--Voici des lettres qui nous accréditent en Russie près des
chancelleries anglaise et française.»
Ivan Ogareff prit les lettres que lui tendait Harry Blount, et il les
lut avec attention. Puis:
«Vous demandez, dit-il, l'autorisation de suivre nos opérations
militaires en Sibérie?
--Nous demandons à être libres, voilà tout, répondit sèchement le
correspondant anglais.
--Vous l'êtes, messieurs, répondit Ivan Ogareff, et je serai curieux de
lire vos chroniques dans le -Daily-Telegraph-.
--Monsieur, répliqua Harry Blount avec le flegme le plus imperturbable,
c'est six pence le numéro, les frais de poste en sus.»
Et, là-dessus, Harry Blount se retourna vers son compagnon, qui parut
approuver complètement sa réponse.
Ivan Ogareff ne sourcilla pas, et, enfourchant son cheval, il prit la
tête de son escorte et disparut bientôt dans un nuage de poussière.
«Eh bien, monsieur Jolivet, que pensez-vous du colonel Ivan Ogareff,
général en chef des troupes tartares? demanda Harry Blount.
--Je pense, mon cher confrère, répondit en souriant Alcide Jolivet, que
cet housch-bégui a eu un bien beau geste, quand il a donné l'ordre de
nous couper la tête!»
Quoi qu'il en soit et quel que fût le motif qui eût porté Ivan Ogareff à
agir ainsi à l'égard des deux journalistes, ceux-ci étaient libres et
ils pouvaient parcourir à leur gré le théâtre de la guerre. Aussi, leur
intention était-elle bien de ne point abandonner la partie. L'espèce
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