de Boukharie. Mais, reine ou esclave, cette femme, d'origine persane,
était admirablement belle. Contrairement à la coutume mahométane et par
un caprice de l'émir sans doute, elle avait le visage découvert. Sa
chevelure, divisée en quatre nattes, caressait ses épaules éblouissantes
de blancheur, à peine couvertes d'un voile de soie lamé d'or qui se
rajustait en arrière à un bonnet constellé de gemmes du plus haut prix.
Sous sa jupe de soie bleue, à larges rayures plus foncées, tombait le
«zir-djameh» en gaze de soie, et, au-dessus de sa ceinture, se
chiffonnait le «pirahn», chemise de même tissu, qui s'échancrait
gracieusement en remontant vers son cou. Mais, depuis sa tête jusqu'à
ses pieds, chaussés de pantoufles persanes, telle était la profusion des
bijoux, tomans d'or enfilés de fils d'argent, chapelets de turquoises,
«firouzehs» tirés des célèbres mines d'Elbourz, colliers de cornalines,
d'agates, d'émeraudes, d'opales et de saphirs, que son corsage et sa
jupe semblaient être tissus de pierres précieuses. Quant aux milliers de
diamants qui étincelaient à son cou, à ses bras, à ses mains, à sa
ceinture, à ses pieds, des millions de roubles n'en eussent pas payé la
valeur, et, à l'intensité des feux qu'ils jetaient, on eût pu croire
que, au centre de chacun d'eux, quelque courant allumait un arc
voltaïque fait d'un rayon de soleil.
L'émir et les khans mirent pied à terre, ainsi que les dignitaires qui
leur faisaient cortège. Tous prirent place sous une tente magnifique,
élevée au centre de la première terrasse. Devant la tente, comme
toujours, le Koran était déposé sur la table sacrée.
Le lieutenant de Féofar ne se fit pas attendre, et avant cinq heures,
d'éclatantes fanfares annoncèrent son arrivée.
Ivan Ogareff,--le Balafré, comme on le nommait déjà,--portant, cette
fois, l'uniforme d'officier tartare, arriva à cheval devant la tente de
l'émir. Il était accompagné d'une partie des soldats du camp de
Zabédiero, qui se rangèrent sur les côtés de la place, au milieu de
laquelle il ne resta plus que l'espace réservé aux divertissements. On
voyait un large stigmate qui coupait obliquement la figure du traître.
Ivan Ogareff présenta à l'émir ses principaux officiers, et Féofar-Khan,
sans se départir de la froideur qui faisait le fond de sa dignité, les
accueillit de façon qu'ils fussent satisfaits de son accueil.
Ce fut ainsi du moins que l'interprétèrent Harry Blount et Alcide
Jolivet, les deux inséparables, associés maintenant pour la chasse aux
nouvelles. Après avoir quitté Zabédiero, ils avaient rapidement gagné
Tomsk. Leur projet bien arrêté était de fausser compagnie aux Tartares,
de rejoindre au plus tôt quelque corps russe, et, si cela était
possible, de se jeter avec lui dans Irkoutsk. Ce qu'ils avaient vu de
l'invasion, de ces incendies, de ces pillages, de ces meurtres, les
avait profondément écœurés, et ils avaient hâte d'être dans les rangs
de l'armée sibérienne.
Cependant, Alcide Jolivet avait fait comprendre à son confrère qu'il ne
pouvait quitter Tomsk sans avoir pris quelque crayon de cette entrée
triomphale des troupes tartares,--ne fût-ce que pour satisfaire la
curiosité de sa cousine,--et Harry Blount s'était décidé à rester
pendant quelques heures; mais, le soir même, tous deux devaient
reprendre la route d'Irkoutsk, et, bien montés, ils espéraient devancer
les éclaireurs de l'émir.
Alcide Jolivet et Harry Blount s'étaient donc mêlés à la foule et
regardaient, de manière à ne perdre aucun détail d'une fête qui devait
leur fournir cent bonnes lignes de chronique. Ils admirèrent donc
Féofar-Khan dans sa magnificence, ses femmes, ses officiers, ses gardes,
et toute cette pompe orientale, dont les cérémonies d'Europe ne peuvent
donner aucune idée. Mais ils se détournèrent avec mépris, lorsqu'Ivan
Ogareff se présenta devant l'émir, et ils attendirent, non sans quelque
impatience, que la fête commençât.
«Voyez-vous, mon cher Blount, dit Alcide Jolivet, nous sommes venus trop
tôt, comme de bons bourgeois qui en veulent pour leur argent! Tout cela,
ce n'est qu'un lever de rideau, et il eût été de meilleur goût de
n'arriver que pour le ballet.
--Quel ballet? demanda Harry Blount.
--Le ballet obligatoire, parbleu! Mais je crois que la toile va se
lever.»
Alcide Jolivet parlait comme s'il eût été à l'Opéra, et, tirant sa
lorgnette de son étui, il se prépara à observer en connaisseur «les
premiers sujets de la troupe de Féofar».
Mais une pénible cérémonie allait précéder les divertissements.
En effet, le triomphe du vainqueur ne pouvait être complet sans
l'humiliation publique des vaincus. C'est pourquoi plusieurs centaines
de prisonniers furent amenés sous le fouet des soldats. Ils étaient
destinés à défiler devant Féofar-Khan et ses alliés, avant d'être
entassés avec leurs compagnons dans les prisons de la ville.
Parmi ces prisonniers figurait au premier rang Michel Strogoff.
Conformément aux ordres d'Ivan Ogareff, il était spécialement gardé par
un peloton de soldats. Sa mère et Nadia étaient là aussi.
La vieille Sibérienne, toujours énergique quand il ne s'agissait que
d'elle, avait le visage horriblement pâle. Elle s'attendait à quelque
terrible scène. Ce n'était pas sans raison que son fils avait été
conduit devant l'émir. Aussi tremblait-elle pour lui. Ivan Ogareff,
frappé publiquement de ce knout levé sur elle, n'était pas homme à
pardonner, et sa vengeance serait sans merci. Quelque épouvantable
supplice, familier aux barbares de l'Asie centrale, menaçait
certainement Michel Strogoff. Si Ivan Ogareff l'avait épargné au moment
où ses soldats s'étaient jetés sur lui, c'est parce qu'il savait bien ce
qu'il faisait en le réservant à la justice de l'émir.
D'ailleurs, ni la mère ni le fils n'avaient pu se parler depuis la
funeste scène du camp de Zabédiero. On les avait impitoyablement séparés
l'un de l'autre. Dure aggravation de leurs misères, car c'eût été un
adoucissement pour eux que d'être réunis pendant ces quelques jours de
captivité! Marfa Strogoff aurait voulu demander pardon à son fils de
tout le mal qu'elle lui avait involontairement causé, car elle
s'accusait de n'avoir pu maîtriser ses sentiments maternels! Si elle
avait su se contenir à Omsk, dans cette maison de poste, lorsqu'elle se
trouva face à face avec lui, Michel Strogoff passait sans avoir été
reconnu, et que de malheurs eussent été évités!
Et, de son côté, Michel Strogoff pensait que si sa mère était là, si
Ivan Ogareff l'avait mise en sa présence, c'était pour qu'elle souffrit
de son propre supplice, peut-être aussi parce que quelque épouvantable
mort lui était réservée à elle comme à lui!
Quant à Nadia, elle se demandait ce qu'elle pourrait faire pour les
sauver l'un et l'autre, comment venir en aide au fils et à la mère. Elle
ne savait qu'imaginer, mais elle sentait vaguement qu'elle devait avant
tout éviter d'attirer l'attention sur elle, qu'il fallait se dissimuler,
se faire petite! Peut-être alors pourrait-elle ronger les mailles qui
emprisonnaient le lion. En tout cas, si quelque occasion d'agir lui
était donnée, elle agirait, dût-elle se sacrifier pour le fils de Maria
Strogoff.
Cependant, la plupart des prisonniers venaient de passer devant l'émir,
et, en passant, chacun d'eux avait dû se prosterner, le front dans la
poussière, en signe de servilité. C'était l'esclavage qui commençait par
l'humiliation! Lorsque ces infortunés étaient trop lents à se courber,
la rude main des gardes les jetait violemment à terre.
Alcide Jolivet et son compagnon ne pouvaient assister à un pareil
spectacle sans éprouver une véritable indignation.
«C'est lâche! Partons! dit Alcide Jolivet.
--Non! répondit Harry Blount. Il faut tout voir!
--Tout voir!... Ah! s'écria soudain Alcide Jolivet, en saisissant le
bras de son compagnon.
--Qu'avez-vous? lui demanda celui-ci.
--Regardez, Blount! C'est elle!
--Elle?
--La sœur de notre compagnon de voyage! Seule et prisonnière! Il faut
la sauver....
--Contenez-vous, répondit froidement Harry Blount. Notre intervention en
faveur de cette jeune fille pourrait lui être plus nuisible qu'utile.»
Alcide Jolivet, prêt à s'élancer, s'arrêta, et Nadia, qui ne les avait
pas aperçus, étant à demi voilée par ses cheveux, passa à son tour
devant l'émir sans attirer son attention.
Cependant, après Nadia, Marfa Strogoff était arrivée, et, comme elle ne
se jeta pas assez promptement dans la poussière, les gardes la
poussèrent brutalement.
Marfa Strogoff tomba.
Son fils eut un mouvement terrible que les soldats qui le gardaient
purent à peine maîtriser.
Mais la vieille Marfa se releva, et on allait l'entraîner, lorsqu'Ivan
Ogareff intervint, disant:
«Que cette femme reste!»
Quant à Nadia, elle fut rejetée dans la foule des prisonniers. Le regard
d'Ivan Ogareff ne s'était pas arrêté sur elle.
Michel Strogoff fut alors amené devant l'émir, et là, il resta debout,
sans baisser les yeux.
«Le front à terre! lui cria Ivan Ogareff.
--Non!» répondit Michel Strogoff.
Deux gardes voulurent le contraindre à se courber, mais ce furent eux
qui furent couchés sur le sol par la main du robuste jeune homme.
Ivan Ogareff s'avança vers Michel Strogoff.
«Tu vas mourir! dit-il.
--Je mourrai, répondit fièrement Michel Strogoff, mais ta face de
traître, Ivan, n'en portera pas moins et à jamais la marque infamante du
knout!»
Ivan Ogareff, à cette réponse, pâlit affreusement.
«Quel est ce prisonnier? demanda l'émir de cette voix qui était d'autant
plus menaçante qu'elle était calme.
--Un espion russe,» répondit Ivan Ogareff.
En faisant de Michel Strogoff un espion, il savait que la sentence
prononcée contre lui serait terrible.
Michel Strogoff avait marché sur Ivan Ogareff.
Les soldats l'arrêtèrent.
L'émir fit alors un geste devant lequel se courba toute la foule. Puis,
il désigna de la main le Koran, qui lui fut apporté. Il ouvrit le livre
sacré et posa son doigt sur une des pages.
C'était le hasard, ou plutôt, dans la pensée de ces Orientaux, Dieu même
qui allait décider du sort de Michel Strogoff. Les peuples de l'Asie
centrale donnent le nom de «fal» à cette pratique. Après avoir
interprété le sens du verset touché par le doigt du juge, ils appliquent
la sentence, quelle qu'elle soit.
L'émir avait laissé son doigt appuyé sur la page du Koran. Le chef des
ulémas, s'approchant alors, lut à haute voix un verset qui se terminait
par ces mots:
«Et il ne verra plus les choses de la terre.»
«Espion russe, dit Féofar-Khan, tu es venu pour voir ce qui se passe au
camp tartare! Regarde donc de tous tes yeux, regarde!»
CHAPITRE V
REGARDE DE TOUS TES YEUX, REGARDE!
Michel Strogoff, les mains liées, fut maintenu en face du trône de
l'émir, au pied de la terrasse.
Sa mère, vaincue enfin par tant de tortures physiques et morales,
s'était affaissée, n'osant plus regarder, n'osant plus écouter.
«Regarde de tous tes yeux! regarde!» avait dit Féofar-Khan, en tendant
sa main menaçante vers Michel Strogoff.
Sans doute, Ivan Ogareff, au courant des mœurs tartares, avait compris
la portée de cette parole, car ses lèvres s'étaient un instant
desserrées dans un cruel sourire. Puis, il avait été se placer auprès de
Féofar-Khan.
Un appel de trompettes se fit aussitôt entendre. C'était le signal des
divertissements.
«Voilà le ballet, dit Alcide Jolivet à Harry Blount, mais, contrairement
à tous les usages, ces barbares le donnent avant le drame!»
Michel Strogoff avait ordre de regarder. Il regarda.
Une nuée de danseuses fit alors irruption sur la place. Divers
instruments tartares, la «doutare», mandoline au long manche en bois de
mûrier, à deux cordes de soie tordue et accordées par quarte, le
«kobize», sorte de violoncelle ouvert à sa partie antérieure, garni de
crins de cheval mis en vibration au moyen d'un archet, la «tschibyzga»,
longue flûte de roseau, des trompettes, des tambourins, des tams-tams,
unis à la voix gutturale des chanteurs, formèrent une harmonie étrange.
Il convient d'y ajouter aussi les accords d'un orchestre aérien, composé
d'une douzaine de cerfs-volants, qui, tendus de cordes à leur partie
centrale, résonnaient sous la brise comme des harpes éoliennes.
Aussitôt les danses commencèrent.
Ces ballerines étaient toutes d'origine persane. Elles n'étaient point
esclaves et exerçaient leur profession en liberté. Autrefois, elles
figuraient officiellement dans les cérémonies à la cour de Téhéran; mais
depuis l'événement au trône de la famille régnante, bannies ou à peu
près du royaume, elles avaient dû chercher fortune ailleurs. Elles
portaient le costume national, et des bijoux les ornaient à profusion.
De petits triangles d'or et de longues pendeloques se balançaient à
leurs oreilles, des cercles d'argent niellés s'enroulaient à leur cou,
des bracelets formés d'un double rang de gemmes enserraient leurs bras
et leurs jambes, des pendants, richement entremêlés de perles, de
turquoises et de cornalines, frémissaient à l'extrémité de leurs longues
nattes. La ceinture qui les pressait à la taille était fixée par une
brillante agrafe, ressemblant à la plaque des grand croix européennes.
Ces ballerines exécutèrent très-gracieusement des danses variées, tantôt
isolées, tantôt par groupes. Elles avaient le visage découvert, mais, de
temps en temps, elles ramenaient un voile léger sur leur figure, et on
eût dit qu'un nuage de gaze passait sur tous ces yeux éclatants, comme
une vapeur sur un ciel constellé. Quelques-unes de ces Persanes
portaient en écharpe un baudrier de cuir brodé de perles, auquel pendait
un sachet de forme triangulaire, la pointe en bas, et qu'elles ouvrirent
à un certain moment. De ces sachets, tissus d'un filigrane d'or, elles
tirèrent de longues et étroites bandes de soie écarlate, sur lesquelles
étaient brodés les versets du Koran. Ces bandes, qu'elles tendirent
entre elles, formèrent une ceinture sous laquelle d'autres danseuses se
glissèrent sans interrompre leurs pas, et, en passant devant chaque
verset, suivant le précepte qu'il contenait, ou elles se prosternaient
jusqu'à terre, ou elles s'envolaient par un bond léger, comme pour aller
prendre place parmi les houris du ciel de Mahomet.
Mais, ce qui était remarquable, ce dont fut frappé Alcide Jolivet, c'est
que ces Persanes se montrèrent plutôt indolentes que fougueuses. La
furia leur manquait, et, par le genre de leurs danses comme par
l'exécution, elles rappelaient plutôt les bayadères calmes et décentes
de l'Inde que les aimées passionnées de l'Egypte.
Lorsque ce premier divertissement fut achevé, une voix grave se fit
entendre qui disait:
«Regarde de tous tes yeux, regarde!»
L'homme qui répétait les paroles de l'émir, Tartare de haute taille,
était l'exécuteur des hautes œuvres de Féofar-Khan. Il avait pris place
derrière Michel Strogoff et tenait à la main un sabre à large lame
courbe, une de ces lames damassées qui ont été trempées par les célèbres
armuriers de Karschi ou d'Hissar.
Près de lui, des gardes avaient apporté un trépied sur lequel reposait
un réchaud où brûlaient, sans donner aucune fumée, quelques charbons
ardents. La buée légère qui les couronnait n'était due qu'à
l'incinération d'une substance résineuse et aromatique, mélange d'oliban
et de benjoin, que l'on projetait à leur surface.
Cependant, aux Persanes avait immédiatement succédé un autre groupe de
ballerines, de race très-différente, que Michel Strogoff reconnut
aussitôt.
Et il faut croire que les deux journalistes les reconnaissaient aussi,
car Harry Blount dit à son confrère:
«Ce sont les tsiganes de Nijni-Novgorod!
--Elles-mêmes! s'écria Alcide Jolivet. J'imagine que leurs yeux doivent
rapporter à ces espionnes plus d'argent que leurs jambes!»
En en faisant des agents au service de l'émir, Alcide Jolivet, on le
sait, ne se trompait pas.
Au premier rang des tsiganes figurait Sangarre, dans son superbe costume
étrange et pittoresque, qui rehaussait encore sa beauté.
Sangarre ne dansa pas, mais elle se posa comme une mime au milieu de ses
ballerines, dont les pas fantaisistes tenaient de tous ces pays que leur
race parcourt en Europe, de la Bohême, de l'Égypte, de l'Italie, de
l'Espagne. Elles s'animaient au bruit des cymbales qui cliquetaient à
leurs bras, et aux ronflements des «daïrés», sorte de tambours de
basque, dont leurs doigts éraillaient la peau stridente.
Sangarre, tenant un de ces daïrés qui frémissait entre ses mains,
excitait cette troupe de véritables corybantes.
Alors s'avança un tsigane, âgé de quinze ans au plus. Il tenait à la
main une doutare, dont il faisait vibrer les deux cordes par un simple
glissement de ses ongles. Il chanta. Pendant le couplet de cette chanson
d'un rhythme très-bizarre, une danseuse vint se placer près de lui et
demeura immobile, l'écoutant; mais chaque fois que le refrain revenait
aux lèvres du jeune chanteur, elle reprenait sa danse interrompue,
secouant près de lui son daïré et l'étourdissant du cliquetis de ses
crotales.
Puis, après le dernier refrain, les ballerines enlacèrent le tsigane
dans les mille replis de leurs danses.
En ce moment, une pluie d'or tomba des mains de l'émir et de ses alliés,
des mains de leurs officiers de tous grades et, au bruit des piécettes
qui frappaient les cymbales des danseuses, se mêlaient encore les
derniers murmures des doutares et des tambourins.
«Prodigues comme des pillards!» dit Alcide Jolivet à l'oreille de son
compagnon.
Et c'était bien l'argent volé, en effet, qui tombait à flots, car, avec
les tomans et les sequins tartares, pleuvaient aussi les ducats et les
roubles moscovites.
Puis le silence se fit un instant, et la voix de l'exécuteur, posant sa
main sur l'épaule de Michel Strogoff, redit ces paroles, que leur
répétition rendait de plus en plus sinistres:
«Regarde de tous tes yeux, regarde!»
Mais, cette fois, Alcide Jolivet observa que l'exécuteur ne tenait plus
son sabre nu à la main.
Cependant, le soleil s'abaissait déjà au-dessous de l'horizon. Une
demi-obscurité commençait à envahir les arrière-plans de la campagne. La
masse des cèdres et des pins se faisait de plus en plus noire, et les
eaux du Tom, obscurcies au lointain, se confondaient dans les premières
brumes. L'ombre ne pouvait tarder à se glisser jusqu'au plateau qui
dominait la ville.
Mais, en cet instant, plusieurs centaines d'esclaves, portant des
torches enflammées, envahirent la place. Entraînées par Sangarre,
tsiganes et Persanes réapparurent devant le trône de l'émir et firent
valoir, par le contraste, leurs danses de genres si divers. Les
instruments de l'orchestre tartare se déchaînèrent dans une harmonie
plus sauvage, accompagnée des cris gutturaux des chanteurs. Les
cerfs-volants, qui avaient été ramenés à terre, reprirent leur vol,
enlevant toute une constellation de lanternes multicolores, et, sous la
brise plus fraîche, leurs harpes vibrèrent avec plus d'intensité au
milieu de cette illumination aérienne.
Puis, un escadron de Tartares, dans leur uniforme de guerre, vint se
mêler aux danses, dont la furia allait croissant, et alors commença une
fantasia pédestre, qui produisit le plus étrange effet.
Ces soldats, armés de sabres nus et de longs pistolets, tout en
exécutant une sorte de voltige, firent retentir l'air de détonations
éclatantes, de mousquetades continues qui se détachaient sur le
roulement des tambourins, le ronflement des daïrés, le grincement des
doutares. Leurs armes, chargées d'une poudre colorée, à la mode
chinoise, par quelque ingrédient métallique, lançaient de longs jets
rouges, verts, bleus, et on eût dit alors que tous ces groupes
s'agitaient au milieu d'un feu d'artifice. Par certains côtés, ce
divertissement rappelait la cybistique des anciens, sorte de danse
militaire dont les coryphées manœuvraient au milieu de pointes d'épée
et de poignards, et il est possible que la tradition en ait été léguée
aux peuples de l'Asie centrale; mais cette cybistique tartare était
rendue plus bizarre encore par ces feux de couleurs qui serpentaient
au-dessus des ballerines, dont tout le paillon se piquait de points
ignés. C'était comme un kaléidoscope d'étincelles, dont les combinaisons
se variaient à l'infini à chaque mouvement des danseuses.
Si blasé que dût être un journaliste parisien sur ces effets que la mise
en scène moderne a portés loin. Alcide Jolivet ne put retenir un léger
mouvement de tête qui, entre le boulevard Montmartre et la Madeleine,
eut voulu dire: «Pas mal! pas mal!»
Puis, soudain, comme à un signal, tous les feux de la fantasia
s'éteignirent, les danses cessèrent, les ballerines disparurent. La
cérémonie était terminée, et les torches seulement éclairaient ce
plateau, quelques instants auparavant si plein de lumières.
Sur un signe de l'émir, Michel Strogoff fut amené au milieu de la place.
«Blount, dit Alcide Jolivet a son compagnon, est-ce que vous tenez à
voir la fin de tout cela?
--Pas le moins du monde, répondit Henry Blount.
--Vos lecteurs du -Daily-Telegraph- ne sont pas friands, je l'espère,
des détails d'une exécution à la mode tartare?
--Pas plus que votre cousine.
--Pauvre garçon! ajouta Alcide Jolivet, en regardant Michel Strogoff. Le
vaillant soldat eût mérité de tomber sur le champ de bataille!
--Pouvons-nous faire quelque chose pour le sauver? dit Harry Blount.
--Nous ne pouvons rien.»
Les deux journalistes se rappelaient la conduite généreuse de Michel
Strogoff envers eux, ils savaient maintenant par quelles épreuves,
esclave de son devoir, il avait dû passer, et, au milieu de ces
Tartares, auxquels toute pitié est inconnue, ils ne pouvaient rien pour
lui!
Peu désireux d'assister au supplice réservé à cet infortuné, ils
rentrèrent donc dans la ville.
Une heure plus tard, ils couraient sur la route d'Irkoutsk, et c'était
parmi les Russes qu'ils allaient tenter de suivre ce qu'Alcide Jolivet
appelait par anticipation «la campagne de la revanche».
Cependant, Michel Strogoff était debout, ayant le regard hautain pour
l'émir, méprisant pour Ivan Ogareff. Il s'attendait à mourir, et,
cependant, on eût vainement cherché en lui un symptôme de faiblesse.
Les spectateurs, restés aux abords de la place, ainsi que l'état-major
de Féofar-Khan, pour lesquels ce supplice n'était qu'un attrait de plus,
attendaient que l'exécution fût accomplie. Puis, sa curiosité assouvie,
toute cette horde sauvage irait se plonger dans l'ivresse.
L'émir fit un geste. Michel Strogoff, poussé par les gardes, s'approcha
de la terrasse, et alors, dans cette langue tartare qu'il comprenait,
Féofar lui dit:
«Tu es venu pour voir, espion des Russes. Tu as vu pour la dernière
fois. Dans un instant, tes yeux seront à jamais fermés à la lumière!»
Ce n'était pas de mort, mais de cécité, qu'allait être frappé Michel
Strogoff. Perte de la vue, plus terrible peut-être que la perte de la
vie! La malheureux était condamné à être aveuglé.
Cependant, en entendant la peine prononcée par l'émir, Michel Strogoff
ne faiblit pas. Il demeura impassible, les yeux grands ouverts, comme
s'il eût voulu concentrer toute sa vie dans un dernier regard. Supplier
ces hommes féroces, c'était inutile, et, d'ailleurs, indigne de lui. Il
n'y songea même pas. Toute sa pensée se condensa sur sa mission
irrévocablement manquée, sur sa mère, sur Nadia, qu'il ne reverrait
plus! Mais il ne laissa rien paraîtra de l'émotion qu'il ressentait.
Puis, le sentiment d'une vengeance à accomplir quand même envahit tout
son être. Il se retourna vers Ivan Ogareff.
«Ivan, dit-il d'une voix menaçante, Ivan le traître, la dernière menace
de mes yeux sera pour toi!»
Ivan Ogareff haussa les épaules.
Mais Michel Strogoff se trompait. Ce n'était pas en regardant Ivan
Ogareff que ses yeux allaient pour jamais s'éteindre.
Marfa Strogoff venait de se dresser devant lui.
«Ma mère! s'écria-t-il. Oui! oui! à toi mon suprême regard, et non à ce
misérable! Reste là, devant moi! Que je voie encore ta figure
bien-aimée! Que mes yeux se ferment en te regardant!....»
La vieille Sibérienne, sans prononcer une parole, s'avançait....
«Chassez cette femme!» dit Ivan Ogareff.
Deux soldats repoussèrent Marfa Strogoff. Elle recula, mais resta
debout, a quelques pas de son fils.
L'exécuteur parut. Cette fois, il tenait son sabre nu à la main, et ce
sabre, chauffé à blanc, il venait de le retirer du réchaud où brûlaient
les charbons parfumés.
Michel Strogoff allait être aveuglé suivant la coutume tartare, avec une
lame ardente, passée devant ses yeux!
Michel Strogoff ne chercha pas a résister. Plus rien n'existait à ses
yeux que sa mère, qu'il dévorait alors du regard! Toute sa vie était
dans cette dernière vision!
Marfa Strogoff, l'œil démesurément ouvert, les bras tendus vers lui, le
regardait!...
La lame incandescente passa devant les yeux de Michel Strogoff.
Un cri de désespoir retentit. La vieille Marfa tomba inanimée sur le
sol!
Michel Strogoff était aveugle.
Ses ordres exécutés, l'émir se retira avec toute sa maison. Il ne resta
bientôt plus sur cette place qu'Ivan Ogareff et les porteurs de torches.
Le misérable voulait-il donc insulter encore sa victime, et, après
l'exécuteur, lui porter le dernier coup?
Ivan Ogareff s'approcha lentement de Michel Strogoff, qui le sentit
venir et se redressa.
Ivan Ogareff tira de sa poche la lettre impériale, il l'ouvrit, et, par
une suprême ironie, il la plaça devant les yeux éteints du courrier du
czar, disant:
«Lis, maintenant, Michel Strogoff, lis, et va redire à Irkoutsk ce que
tu auras lu! Le vrai courrier du czar, c'est Ivan Ogareff!»
Cela dit, le traître serra la lettre sur sa poitrine. Puis, sans se
retourner, il quitta la place, et les porteurs de torches le suivirent.
Michel Strogoff resta seul, a quelques pas de sa mère, inanimée,
peut-être morte.
Ou entendait au loin les cris, les chants, tous les bruits de l'orgie.
Tomsk, illuminée, brillait comme une ville en fête.
Michel Strogoff prêta l'oreille. La place était silencieuse et déserte.
Il se traîna, en tâtonnant, vers l'endroit où sa mère était tombée. Il
la trouva de la main, il se courba sur elle, il approcha sa figure de la
sienne, il écouta les battements de son cœur. Puis, on eût dit qu'il
lui parlait tout bas.
La vieille Marfa vivait-elle encore, et entendit-elle ce que lui dit son
fils?
En tout cas, elle ne fit pas un mouvement.
Michel Strogoff baisa son front et ses cheveux blancs. Puis, il se
releva, et, tâtant du pied, cherchant à tendre ses mains pour se guider,
il marcha peu à peu vers l'extrémité de la place.
Soudain, Nadia parut.
Elle alla droit a son compagnon. Un poignard qu'elle tenait servit à
couper les cordes qui attachaient les bras de Michel Strogoff.
Celui-ci, aveugle, ne savait qui le déliait, car Nadia n'avait pas
prononcé une parole.
Mais cela fait:
«Frère! dit-elle.
--Nadia! murmura Michel Strogoff, Nadia!
--Viens! frère, répondit Nadia. Mes yeux seront tes yeux désormais, et
c'est moi qui te conduirai à Irkoutsk!»
CHAPITRE VI
UN AMI DE GRANDE ROUTE.
Une demi-heure après, Michel Strogoff et Nadia avaient quitté Tomsk.
Un certain nombre de prisonniers, cette nuit-là, purent aussi échapper
aux Tartares, car officiers ou soldats, tous plus ou moins abrutis,
s'étaient, inconsciemment relâchés de la surveillance sévère qu'ils
avaient maintenue jusqu'alors, soit au camp de Zabédiero, soit pendant
la marche des convois. Nadia, après avoir été emmenée tout d'abord avec
les autres prisonniers, avait donc pu fuir et revenir au plateau, au
moment où Michel Strogoff était conduit devant l'émir.
La, mêlée à la foule, elle avait tout vu. Pas un cri ne lui échappa
lorsque la lame, chauffée à blanc, passa devant les yeux de son
compagnon. Elle eut la force de rester immobile et muette. Une
providentielle inspiration lui dit de se réserver, libre encore, pour
guider le fils de Marfa Strogoff au but qu'il avait juré d'atteindre.
Son cœur, un moment, cessa de battre, lorsque la vieille Sibérienne
tomba inanimée, mais une pensée lui rendit toute son énergie.
«Je serai le chien de l'aveugle!» se dit-elle.
Après le départ d'Ivan Ogareff, Nadia s'était dissimulée dans l'ombre.
Elle avait attendu que la foule eût quitté le plateau. Michel Strogoff,
abandonné comme un misérable être dont on ne doit plus rien craindre,
était seul. Elle le vit se traîner jusqu'à sa mère, se courber sur elle,
la baiser au front, puis se relever, tâtonner pour fuir...
Quelques instants plus tard, elle et lui, la main dans la main, avaient
descendu le talus escarpé, et, après avoir suivi les berges du Tom
jusqu'à l'extrémité de la ville, ils franchissaient heureusement une
brèche de l'enceinte.
La route d'Irkoutsk était la seule qui s'enfonçât dans l'est, il n'y
avait pas à se tromper. Nadia entraîna rapidement Michel Strogoff. Il
était possible que dès le lendemain, après quelques heures d'orgie, les
éclaireurs de l'émir, se jetant de nouveau sur la steppe, coupassent
toute communication. Il importait donc de les devancer, d'atteindre
avant eux Krasnoiarsk, que cinq cents verstes (533 kilomètres)
séparaient de Tomsk, enfin de ne quitter que le plus tard possible la
grande route. Se lancer hors du chemin tracé, c'était l'incertain,
l'inconnu, c'était la mort à bref délai.
Comment Nadia put-elle supporter les fatigues de cette nuit du 16 au 17
août? Comment trouva-t-elle la force physique nécessaire à fournir une
si longue étape? Comment ses pieds, saignant d'une marche forcée,
purent-ils la porter jusque-là? c'est presque incompréhensible. Mais il
n'en est pas moins vrai que le lendemain matin, douze heures après leur
départ de Tomsk, Michel Strogoff et elle atteignaient le bourg de
Sémilowskoë, après une course de cinquante verstes.
Michel Strogoff n'avait pas prononcé une seule parole. Ce n'était pas
Nadia qui tenait sa main, ce fut lui qui tint celle de sa compagne
pendant toute cette nuit; mais, grâce à cette main qui le guidait rien
que par ses frémissements, il avait marché avec son allure ordinaire.
Sémilowskoë était presque entièrement abandonnée. Les habitants,
redoutant les Tartares, avaient fui dans la province d'Yeniseisk. A
peine deux ou trois maisons étaient elles encore occupées. Tout ce que
la ville contenait d'utile ou de précieux avait été enlevé sur des
charrettes.
Cependant, Nadia était dans la nécessité de faire là une halte de
quelques heures. Il leur fallait à tous deux nourriture et repos.
La jeune fille conduisit donc son compagnon à l'extrémité de la
bourgade. Une maison vide, la porte ouverte, était là. Ils y entrèrent.
Un mauvais banc de bois se trouvait au milieu de la chambre; près de ce
haut poêle commun à toutes les demeures sibériennes. Ils s'y assirent.
Nadia regarda alors bien en face son compagnon aveugle, et comme elle ne
l'avait jamais regardé jusqu'alors. Il y avait plus que de la
reconnaissance, plus que de la pitié dans son regard. Si Michel Strogoff
avait pu la voir, il aurait lu dans ce beau regard désolé l'expression
d'un dévouement et d'une tendresse infinis.
Les paupières de l'aveugle, rougies par la lame incandescente,
recouvraient à demi ses yeux, absolument secs. La sclérotique en était
légèrement plissée et comme raccornie, la pupille singulièrement
agrandie; l'iris semblait d'un bleu plus foncé qu'il n'était auparavant;
les cils et les sourcils étaient en partie brûlés; mais, en apparence du
moins, le regard si pénétrant du jeune homme ne semblait avoir subi
aucun changement. S'il n'y voyait plus, si sa cécité était complète,
c'est que la sensibilité de la rétine et du nerf optique avait été
radicalement détruite par l'ardente chaleur de l'acier.
En ce moment, Michel Strogoff étendit les mains. «Tu es là, Nadia?
demanda-t-il.
--Oui, répondit la jeune fille, je suis près de toi, et je ne te
quitterai plus, Michel.»
A son nom, prononcé par Nadia pour la première fois, Michel Strogoff
tressaillit. Il comprit que sa compagne savait tout, ce qu'il était,
quels liens l'unissaient à la vieille Marfa.
«Nadia, reprit-il, il va falloir nous séparer!
--Nous séparer? Pourquoi cela, Michel?
--Je ne veux pas être un obstacle à ton voyage! Ton père t'attend à
Irkoutsk! Il faut que tu rejoignes ton père!
--Mon père me maudirait, Michel, si je t'abandonnais, après ce que tu as
fait pour moi!
--Nadia! Nadia! répondit Michel Strogoff, en pressant la main que la
jeune fille avait posée sur la sienne, tu ne dois penser qu'à ton père!
--Michel, reprit Nadia, tu as plus besoin de moi que mon père! Dois-tu
donc renoncer à aller à Irkoutsk?
--Jamais! s'écria Michel Strogoff d'un ton qui montrait qu'il n'avait
rien perdu de son énergie.
--Cependant, tu n'as plus cette lettre!....
--Cette lettre qu'Ivan Ogareff m'a volée!... Eh bien! je saurai m'en
passer, Nadia! Ils m'ont traité comme un espion! J'agirai comme un
espion! J'irai dire à Irkoutsk tout ce que j'ai vu, tout ce que j'ai
entendu, et, j'en jure par la Dieu vivant! le traître me retrouvera un
jour face à face! Mais il faut que j'arrive avant lui à Irkoutsk.
--Et tu parles de nous séparer, Michel?
--Nadia, les misérables m'ont tout pris!
--Il me reste quelques roubles, et mes yeux! Je puis y voir pour toi,
Michel, et te conduire là où tu ne peux plus aller seul!
--Et comment irons-nous?
--A pied.
--Et comment vivrons-nous?
--En mendiant.
--Partons, Nadia!
--Viens, Michel.»
Les deux jeunes gens ne se donnaient plus le nom de frère et de sœur.
Dans leur misère commune, ils se sentaient plus étroitement unis encore
l'un à l'autre. Tous deux quittèrent la maison, après avoir pris une
heure de repos. Nadia, courant les rues de la bourgade, s'était procuré
quelques morceaux de «tchorne-khleb», sorte de pain fait avec de l'orge,
et un peu de cet hydromel connu sous le nom de «méod» en Russie. Cela ne
lui avait rien coûté, car elle avait commencé son métier de mendiante.
Ce pain et cet hydromel avaient, tant bien que mal, apaisé la faim et la
soif de Michel Strogoff. Nadia lui avait réservé la plus grande portion
de cette insuffisante nourriture. Il mangeait les morceaux de pain que
sa compagne lui présentait l'un après l'autre. Il buvait à la gourde
qu'elle portait à ses lèvres.
«Manges-tu, Nadia? lui demanda-t-il à plusieurs reprises.
--Oui, Michel,» répondit toujours la jeune fille, qui se contentait des
restes de son compagnon.
Michel et Nadia quittèrent Sémilowskoë et reprirent cette pénible route
d'Irkoutsk. La jeune fille résistait énergiquement à la fatigue. Si
Michel Strogoff l'eût vue, peut-être n'aurait-il pas eu le courage
d'aller plus loin. Mais Nadia ne se plaignait pas, et Michel Strogoff,
n'entendant pas un soupir, marchait avec une hâte qu'il n'était pas
maître de réprimer. Et pourquoi? Pouvait-il donc espérer de devancer
encore les Tartares? Il était à pied, sans argent, il était aveugle, et
si Nadia, son seul guide, venait à lui manquer, il n'aurait plus qu'à se
coucher sur un des côtés de la route et à y mourir misérablement! Mais
enfin, si, à force d'énergie, il arrivait à Krasnoiarsk, tout n'était
peut-être pas perdu, puisque le gouverneur, auquel il se ferait
connaître, n'hésiterait pas à lui donner les moyens d'atteindre
Irkoutsk.
Michel Strogoff allait donc, parlant peu, absorbé dans ses pensées. Il
tenait la main de Nadia. Tous deux étaient en communication incessante.
Il leur semblait qu'ils n'avaient plus besoin de la parole pour échanger
leurs pensées. De temps en temps, Michel Strogoff disait:
«Parle-moi, Nadia.
--A quoi bon, Michel? Nous pensons ensemble!» répondait la jeune fille,
et elle faisait en sorte que sa voix ne décelât aucune fatigue.
Mais quelquefois, comme si son cœur eût cessé de battre un instant, ses
jambes fléchissaient, son pas se ralentissait, son bras se tendait, elle
restait en arrière. Michel Strogoff s'arrêtait alors, il fixait ses yeux
sur la pauvre fille, comme s'il eût essayé de l'apercevoir à travers
cette ombre qu'il portait en lui. Sa poitrine se gonflait; puis,
soutenant plus vivement sa compagne, il reprenait sa marche en avant.
Cependant, au milieu de toutes ces misères sans trêve, ce jour-là, une
circonstance heureuse allait se produire, qui devait leur épargner bien
des fatigues à tous les deux.
Ils avaient quitté Sémilowskoë depuis deux heures environ, lorsque
Michel Strogoff s'arrêta.
«La route est déserte? demanda-t-il.
--Absolument déserte, répondit Nadia.
--Est-ce que tu n'entends pas quelque bruit en arrière?
--En effet.
--Si ce sont les Tartares, il faut nous cacher. Regarde bien.
--Attends, Michel!» répondit Nadia en remontant le chemin, qui se
coudait à quelques pas sur la droite.
Michel Strogoff resta un instant seul, tendant l'oreille.
Nadia revint presque aussitôt et dit:
«C'est une charrette. Un jeune homme la conduit.
--Il est seul?
--Seul.»
Michel Strogoff hésita un instant. Devait-il se cacher? Devait-il, au
contraire, tenter la chance de trouver place dans ce véhicule, sinon
pour lui, du moins pour elle? Lui, il se contenterait de s'appuyer d'une
main à la charrette, il la pousserait au besoin, car ses jambes
n'étaient pas près de lui manquer, mais il sentait bien que Nadia,
traînée à pied depuis le passage de l'Obi, c'est-à-dire depuis plus de
huit jours, était à bout de forces.
Il attendit.
La charrette arriva bientôt au tournant de la route.
C'était un véhicule fort délabré, pouvant à la rigueur contenir trois
personnes, ce qu'on appelle dans le pays une kibitka.
Ordinairement, la kibitka est attelée de trois chevaux, mais celle-ci
n'était traînée que par un seul cheval à long poil, à longue queue, et
auquel son sang mongol assurait vigueur et courage.
Un jeune homme la conduisait, ayant un chien près de lui.
Nadia reconnut que ce jeune homme était Russe. Il avait une figure douce
et flegmatique qui inspirait la confiance. D'ailleurs, il ne paraissait
pas pressé le moins du monde. Il marchait d'un pas tranquille, pour ne
pas surmener son cheval, et, à le voir, on n'eût jamais cru qu'il
suivait une route que les Tartares pouvaient couper d'un moment à
l'autre.
Nadia, tenant Michel Strogoff par la main, s'était rangée de côté.
La kibitka s'arrêta, et le conducteur regarda la jeune fille en
souriant.
«Et où donc allez-vous comme cela?» lui demanda-t-il en faisant de bons
yeux tout ronds.
Au son de cette voix, Michel Strogoff se dit qu'il l'avait entendue
quelque part. Et, sans doute, elle suffit à lui faire reconnaître le
conducteur de la kibitka, car son front se rasséréna aussitôt.
«Eh bien, où donc allez-vous? répéta le jeune homme, en s'adressant plus
directement à Michel Strogoff.
--Nous allons à Irkoutsk, répondit celui-ci.
--Oh! petit père, tu ne sais donc pas qu'il y a encore bien des verstes
et des verstes jusqu'à Irkoutsk?
--Je le sais.
--Et tu vas à pied?
--A pied.
--Toi, bien! mais la demoiselle?....
--C'est ma sœur, dit Michel Strogoff, qui jugea prudent de redonner ce
nom à Nadia.
--Oui, ta sœur, petit père! Mais, crois-moi, elle ne pourra jamais
atteindre Irkoutsk!
--Ami, répondit Michel Strogoff en s'approchant, les Tartares nous ont
dépouillés, et je n'ai pas un kopek à t'offrir; mais si tu veux prendre
ma sœur près de toi, je suivrai ta voiture à pied, je courrai s'il le
faut, je ne te retarderai pas d'une heure....
--Frère, s'écria Nadia... je ne veux pas... je ne veux pas!--Monsieur,
mon frère est aveugle!
--Aveugle! répondit le jeune homme d'une voix émue.
--Les Tartares lui ont brûlé les yeux! répondit Nadia, en tendant ses
mains comme pour implorer la pitié.
--Brûlé les yeux? Oh! pauvre petit père! Moi, je vais a Krasnoiarsk. Eh
bien, pourquoi ne monterais-tu pas avec ta sœur dans la kibitka? En
nous serrant un peu, nous y tiendrons tous les trois. D'ailleurs, mon
chien ne refusera pas d'aller à pied. Seulement, je ne vais pas vite,
pour ménager mon cheval.
--Ami, comment te nommes-tu? demanda Michel Strogoff.
--Je me nomme Nicolas Pigassof.
--C'est un nom que je n'oublierai plus, répondit Michel Strogoff.
--Eh bien, monte, petit père aveugle. Ta sœur sera près de toi, au fond
de la charrette, moi devant pour conduire. Il y a de la bonne écorce de
bouleau et de la paille d'orge dans le fond. C'est comme un
nid.--Allons, Serko, fais-nous place!»
Le chien descendit sans se faire prier. C'était un animal de race
sibérienne, à poil gris, de moyenne taille, avec une bonne grosse tête
caressante, et qui semblait être très-attaché à son maître.
Michel Strogoff et Nadia, en un instant, furent installés dans la
kibitka. Michel Strogoff avait tendu ses mains comme pour chercher
celles de Nicolas Pigassof.
«Ce sont mes mains que tu veux serrer! dit Nicolas. Les voilà, petit
père! Serre-les tant que cela te fera plaisir!».
La kibitka se remit en marche. Le cheval, que Nicolas ne frappait
jamais, allait l'amble. Si Michel Strogoff ne devait pas gagner en
rapidité, du moins de nouvelles fatigues seraient-elles épargnées à
Nadia.
Et tel était l'épuisement de la jeune fille, que, bercée par le
mouvement monotone de la kibitka, elle tomba bientôt dans un sommeil qui
ressemblait à une complète prostration. Michel Strogoff et Nicolas la
couchèrent sur le feuillage de bouleau du mieux qu'il leur fut possible.
Le compatissant jeune homme était tout ému, et si pas une larme ne
s'échappa des yeux de Michel Strogoff, en vérité, c'est parce que le fer
incandescent avait brûlé la dernière!
«Elle est gentille, dit Nicolas.
--Oui, répondit Michel Strogoff.
--Ça veut être fort, petit père, c'est courageux, mais au fond, c'est
faible, ces mignonnes-là!--Est-ce que vous venez de loin?
--De très-loin.
--Pauvres jeunes gens!--Cela a dû te faire bien mal, quand ils t'ont
brûlé les yeux!
--Bien mal, répondit Michel Strogoff, en se tournant comme s'il eût pu
voir Nicolas.
--Tu n'as pas pleuré?
--Si.
--Moi aussi, j'aurais pleuré. Penser qu'on ne reverra plus ceux qu'on
aime! Mais enfin, ils vous voient. C'est peut-être une consolation!
--Oui, peut-être!--Dis-moi, ami, demanda Michel Strogoff, est-ce que tu
ne m'as jamais vu quelque part?
--Toi, petit père? Non, jamais.
--C'est que le son de ta voix ne m'est pas inconnu.
--Voyez-vous! répondit Nicolas en souriant. Il connaît le son de ma
voix! peut-être me demandes-tu cela pour savoir d'où je viens. Oh! je
vais te le dire. Je viens de Kolyvan.
--De Kolyvan? dit Michel Strogoff. Mais alors c'est là que je t'ai
rencontré. Tu étais au poste télégraphique?
--Cela se peut, répondit Nicolas. J'y demeurais. J'étais l'employé
chargé des transmissions.
--Et tu es resté à ton poste jusqu'au dernier moment?
--Eh! c'est surtout à ce moment-là qu'il faut y être!
--C'était le jour où un Anglais et un Français se disputaient, roubles
en main, la place à ton guichet, et où l'Anglais a télégraphié les
premiers verses de la Bible?
--Ça, petit père, c'est possible, mais je ne me le rappelle pas!
--Comment! tu ne te le rappelles pas?
--Je ne lis jamais les dépêches que je transmets. Mon devoir étant de
les oublier, le plus court est de les ignorer.»
Cette réponse peignait Nicolas Pigassof.
Cependant, la kibitka allait son petit train, que Michel Strogoff aurait
voulu rendre plus rapide. Mais Nicolas et son cheval étaient accoutumés
à une allure dont ils n'auraient pu se départir ni l'un ni l'autre. Le
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