pas.
Ce fut un désappointement d’autant plus sensible que les deux hélices
propulsives avaient subi certaines avaries pendant la tourmente.
Robur, très contrarié de cet accident, ne put marcher, pendant toute
cette journée, qu’à une vitesse relativement modérée. Lorsqu’il passa
au-dessus des antipodes de Paris, il ne le fit qu’à raison de six
lieues à l’heure. Il fallait d’ailleurs prendre garde d’aggraver les
avaries. Si ses deux propulseurs eussent été mis hors d’état de
fonctionner, la situation de l’aéronef au-dessus de ces vastes mers
du Pacifique aurait été très compromise. Aussi l’ingénieur se
demandait-il s’il ne devrait pas procéder aux réparations sur place,
de manière à assurer la continuation du voyage.
Le lendemain, 27 juillet, vers sept heures du matin, une terre fut
signalée dans le nord. On reconnut bientôt que c’était une île. Mais
laquelle de ces milliers dont est semé le Pacifique? Cependant Robur
résolut de s’y arrêter, sans atterrir. Selon lui, la journée
suffirait à réparer les avaries, et il pourrait repartir le soir même.
Le vent avait tout à fait calmi, - circonstance favorable pour la
manœuvre qu’il s’agissait d’exécuter. Au moins, puisqu’il
resterait stationnaire, l’-Albatros- ne serait pas emporté on ne
savait où.
Un long câble de cent cinquante pieds, avec une ancre au bout, fut
envoyé par-dessus le bord. Lorsque l’aéronef arriva à la lisière de
l’île, l’ancre racla les premiers écueils, puis s’engagea solidement
entre deux roches. Le câble se tendit alors sous l’effet des hélices
suspensives, et l’-Albatros- resta immobile, comme un navire dont on
a porté l’ancre au rivage.
C’était la première fois qu’il se rattachait à la terre depuis son
départ de Philadelphie.
XV
Dans lequel il se passe des choses qui méritent vraiment la peine
d’être racontées.
Lorsque l’-Albatros- occupait encore une zone élevée, on avait pu
reconnaître que cette île était de médiocre grandeur. Mais quel était
le parallèle qui la coupait? Sur quel méridien l’avait-on accostée?
Etait-ce une île du Pacifique, de l’Australasie, de l’océan Indien?
On ne le saurait que lorsque Robur aurait fait son point. Cependant,
bien qu’il n’eût pu tenir compte des indications du compas, il avait
lieu de penser qu’il était plutôt sur le Pacifique. Dès que le soleil
se montrerait, les circonstances seraient excellentes pour obtenir
une bonne observation.
De cette hauteur - cent cinquante pieds - l’île, qui mesurait environ
quinze milles de circonférence, se dessinait comme une étoile de mer
à trois pointes.
A la pointe du sud-est émergeait un îlot, précédé d’un semis de
roches. Sur la lisière, aucun relais de marées, ce qui tendait à
confirmer l’opinion de Robur relativement à sa situation, puisque le
flux et le reflux sont presque nuls dans l’océan Pacifique.
A la pointe nord-ouest se dressait une montagne conique, dont
l’altitude pouvait être estimée à douze cents pieds.
On ne voyait aucun indigène, mais peut-être occupaient-ils le
littoral opposé. En tout cas, s’ils avaient aperçu l’aéronef,
l’épouvante les eût plutôt portés à se cacher ou à s’enfuir.
C’était par la pointe sud-est que l’-Albatros- avait attaqué l’île.
Non loin, dans une petite anse, un rio se jetait entre les roches.
Au-delà, quelques vallées sinueuses, des arbres d’essences variées,
du gibier, perdrix et outardes, en grand nombre. Si l’île n’était pas
habitée, du moins paraissait-elle habitable. Certes, Robur aurait pu
y atterrir, et, sans doute, s’il ne l’avait pas fait, c’est que le
sol, très accidenté, ne lui semblait pas offrir une place convenable
pour y reposer l’aéronef.
En attendant de prendre hauteur, l’ingénieur fit commencer les
réparations, qu’il comptait achever dans la journée. Les hélices
suspensives, en parfait état, avaient admirablement fonctionné au
milieu des violences de l’ouragan, lequel, on l’a fait observer,
avait plutôt soulagé leur travail. En ce moment, la moitié du jeu
était en fonction - ce qui suffisait à assurer la tension du câble
fixé perpendiculairement au littoral.
Mais les deux propulseurs avaient souffert, et plus encore que ne le
croyait Robur. Il fallait redresser leurs branches et retoucher
l’engrenage qui leur transmettait le mouvement de rotation.
Ce fut l’hélice antérieure, dont le personnel s’occupa d’abord sous
la direction de Robur et de Tom Turner. Mieux valait commencer par
elle, pour le cas où un motif quelconque eût obligé l’-Albatros- à
partir avant que le travail fût achevé. Rien qu’avec ce propulseur,
on pouvait se maintenir plus aisément en bonne route.
Entre-temps, Uncle Prudent et son collègue, après s’être promenés sur
la plate-forme, étaient allés s’asseoir à l’arrière.
Quant à Frycollin, il était singulièrement rassure. Quelle
différence! N’être plus suspendu qu’à cent cinquante pieds du sol!
Les travaux ne furent interrompus qu’au moment ou l’élévation du
soleil au-dessus de l’horizon permit de prendre d’abord un angle
horaire, puis, lors de sa culmination, de calculer le midi du lieu.
Le résultat de l’observation, faite avec la plus grande exactitude,
fut celui-ci :
Longitude 176° 17’ à l’est du méridien zéro.
Latitude 43° 37’ australe.
Le point, sur la carte, se rapportait à la position de l’île Chatam
et de l’îlot Viff, dont le groupe est aussi désigné sous
l’appellation commune d’îles Brougthon. Ce groupe se trouve à quinze
degrés dans l’est de Tawaï-Pomanou, l’île méridionale de la
Nouvelle-Zélande, située dans la partie sud de l’océan Pacifique.
« C’est à peu près ce que je supposais, dit Robur à Tom Turner.
- Et alors, nous sommes?...
- A quarante-six degrés dans le sud de l’île X, soit à une distance
de deux mille huit cents milles.
- Raison de plus pour réparer nos propulseurs, répondit le
contremaître. Dans ce trajet, nous pourrions rencontrer des vents
contraires, et, avec le peu qui nous reste d’approvisionnements, il
importe de rallier l’île X le plus vite possible.
- Oui, Tom, et j’espère bien me mettre en route dans la nuit, quand
je devrais ne partir qu’avec une seule hélice, quitte à réparer
l’autre en route.
- Master Robur, demanda Tom Turner, et ces deux gentlemen, et leur
domestique ?...
- Tom Turner, répondit l’ingénieur, seraient-ils à plaindre pour
devenir colons de l’île X? »
Mais qu’était donc cette île X? Une île perdue dans l’immensité de
l’océan Pacifique, entre l’équateur et le tropique du Cancer, une île
qui justifiait bien ce signe algébrique dont Robur avait fait son
nom. Elle émergeait de cette vaste mer des Marquises, en dehors de
toutes les routes de communication interocéaniennes. C’était là que
Robur avait fondé sa petite colonie, là que venait se reposer
l’-Albatros,- lorsqu’il était fatigué de son vol, là qu’il se
réapprovisionnait de tout ce qu’il lui fallait pour ses perpétuels
voyages. En cette île X, Robur, disposant de grandes ressources,
avait pu établir un chantier et construire son aéronef. Il pouvait
l’y réparer, même le refaire. Ses magasins renfermaient les matières,
subsistances, approvisionnements de toutes sortes, accumulés pour
l’entretien d’une cinquantaine d’habitants, l’unique population de
l’île.
Lorsque Robur avait doublé le cap Horn, quelques jours avant, son
intention était bien de regagner l’île X, en traversant obliquement
le Pacifique. Mais le cyclone avait saisi l’-Albatros- dans son
tourbillon. Après lui, l’ouragan l’avait emporté au-dessus des
régions australes. En somme, il avait été à peu près remis dans sa
direction première, et, sans les avaries des propulseurs, le retard
n’aurait eu que peu d’importance.
On allait donc regagner l’île X. Mais, ainsi que l’avait dit le
contremaître Tom Turner, la route était longue encore. Il y aurait
probablement à lutter contre des vents défavorables. Ce ne serait pas
trop de toute sa puissance mécanique pour que l’-Albatros- arrivât à
destination dans les délais voulus. Avec un temps moyen, sous une
allure ordinaire, cette traversée devait s’accomplir en trois ou
quatre jours.
De là ce parti qu’avait pris Robur de se fixer sur l’île Chatam. Il
s’y trouvait dans des conditions meilleures pour réparer au moins
l’hélice de l’avant. Il ne craignait plus, au cas où la brise
contraire se fût levée, d’être entraîné vers le sud, quand il voulait
aller vers le nord. La nuit venue, cette réparation serait achevée.
Il manœuvrerait alors pour faire déraper son ancre. Si elle
était trop solidement engagée dans les roches, il en serait quitte
pour couper le câble et reprendrait son vol vers l’Equateur.
On le voit, cette manière de procéder était la plus simple, la
meilleure aussi, et elle s’était exécutée à point.
Le personnel de l’-Albatros,- sachant qu’il n’y avait pas de temps à
perdre, se mit résolument à la besogne.
Tandis que l’on travaillait à l’avant de l’aéronef, Uncle Prudent et
Phil Evans avaient entre eux une conversation dont les conséquences
allaient être d’une gravité exceptionnelle.
« Phil Evans, dit Uncle Prudent, vous êtes bien décidé, comme moi, à
faire le sacrifice de votre vie?
- Oui, comme vous!
- Une dernière fois, il est bien évident que nous n’avons plus rien à
attendre de ce Robur?
- Rien.
- Eh bien, Phil Evans, mon parti est pris. Puisque l’Albatros doit
repartir ce soir même, la nuit ne se passera pas sans que nous ayons
accompli notre œuvre! Nous casserons les ailes à l’oiseau de
l’ingénieur Robur! Cette nuit, il sautera au milieu des airs!
- Qu’il saute donc! répondit Phil Evans. »
On le voit, les deux collègues étaient d’accord sur tous les points,
même quand il s’agissait d’accepter avec cette indifférence
l’effroyable mort qui les attendait.
« Avez-vous tout ce qu’il faut?... demanda Phil Evans.
- Oui!... La nuit dernière, pendant que Robur et ses gens ne
s’occupaient que du salut de l’aéronef, j’ai pu me glisser dans la
soute et prendre une cartouche de dynamite!
- Uncle Prudent, mettons-nous à la besogne...
- Non, ce soir seulement! Quand la nuit sera venue, nous rentrerons
dans notre roufle, et vous veillerez à ce qu’on ne puisse me
surprendre! »
Vers six heures, les deux collègues dînèrent suivant leur habitude.
Deux heures après, ils s’étaient retirés dans leur cabine, comme des
gens qui vont dormir pour se refaire d’une nuit sans sommeil.
Ni Robur ni aucun de ses compagnons ne pouvait soupçonner quelle
catastrophe menaçait l’-Albatros.-
Voici comment Uncle Prudent comptait agir :
Ainsi qu’il l’avait dit, il avait pu pénétrer dans la soute aux
munitions, ménagée en un des compartiments de la coque de l’aéronef.
Là, il s’était emparé d’une certaine quantité de poudre et d’une
cartouche semblable à celles dont l’ingénieur avait fait usage au
Dahomey. Rentré dans sa cabine, il avait caché soigneusement cette
cartouche, avec laquelle il était résolu à faire sauter l’-Albatros-
pendant la nuit, lorsqu’il aurait repris son vol au milieu des airs.
En ce moment, Phil Evans examinait l’engin explosif. dérobé par son
compagnon.
C’était une gaine dont l’armature métallique contenait environ un
kilogramme de la substance explosible, ce qui devait suffire à
disloquer l’aéronef et briser son jeu d’hélices. Si l’explosion ne le
détruisait pas d’un coup, il s’achèverait dans sa chute. Or, cette
cartouche, rien n’était plus aisé que de la déposer en un coin de la
cabine, de manière qu’elle crevât la plate-forme et atteignit la
coque jusque dans sa membrure.
Mais, pour provoquer l’explosion, il fallait faire éclater la capsule
de fulminate dont la cartouche était munie. C’était la partie la plus
délicate de l’opération, car l’inflammation de cette capsule ne
devait se produire que dans un temps calculé avec une extrême
précision.
En effet, Uncle Prudent avait réfléchi à ceci dès que le propulseur
de l’avant serait réparé, l’aéronef devait reprendre sa marche vers
le nord; mais, cela fait, il était probable que Robur et ses gens
viendraient à l’arrière pour remettre en état l’hélice postérieure.
Or, la présence de tout le personnel auprès de la cabine pourrait
gêner Uncle Prudent dans son opération. C’est pourquoi il s’était
décidé à se servir d’une mèche, de manière à ne provoquer l’explosion
que dans un temps donné.
Voici donc ce qu’il dit à Phil Evans :
« En même temps que cette cartouche, j’ai pris de la poudre. Avec
cette poudre je vais fabriquer une mèche dont la longueur sera en
raison du temps qu’elle mettra à brûler, et qui plongera dans la
capsule de fulminate. Mon intention est de l’allumer à minuit, de
manière que l’explosion se produise entre trois et quatre heures du
matin.
- Bien combiné! » répondit Phil Evans.
Les deux collègues, on le voit, en étaient arrivés à examiner avec le
plus grand sang-froid l’effroyable destruction dans laquelle ils
devaient périr, il y avait en eux une telle somme de haine contre
Robur et les siens que le sacrifice de leur propre vie paraissait
tout indiqué pour détruire, avec l’-Albatros,- ceux qu’il emportait
dans les airs. Que l’acte fût insensé, odieux même, soit! Mais voilà
où ils en étaient arrivés, après cinq semaines de cette existence de
colère qui n’avait pu éclater, de rage qui n’avait pu s’assouvir!
« Et Frycollin, dit Phil Evans, avons-nous donc le droit de disposer
de sa vie?
- Nous sacrifions bien la nôtre! . répondit Uncle Prudent. »
Il est douteux que Frycollin eût trouvé la raison suffisante.
Immédiatement, Uncle Prudent se mit à l’œuvre, pendant que Phil
Evans surveillait les abords du roufle.
Le personnel était toujours occupé à l’avant. Il n’y avait pas à
craindre d’être surpris.
Uncle Prudent commença par écraser une petite quantité de poudre de
manière à la réduire à l’état de pulvérin. Après l’avoir mouillée
légèrement, il la renferma dans une gaine de toile en forme de mèche.
L’ayant allumée, il s’assura qu’elle brûlait à raison de cinq
centimètres par dix minutes, soit un mètre en trois heures et demie.
La mèche fut alors éteinte, puis fortement serrée dans une spirale de
corde et ajustée à la capsule de la cartouche.
Ce travail était terminé vers dix heures du soir, sans avoir excité
le moindre soupçon.
A ce moment, Phil Evans vint rejoindre son collègue dans la cabine.
Pendant cette journée, les réparations de l’hélice antérieure avaient
été très activement conduites; mais il avait fallu la rentrer en
dedans pour pouvoir démonter ses branches, qui étaient faussées.
Quant aux piles, aux accumulateurs, rien de tout ce qui produisait la
force mécanique de l’-Albatros- n’avait souffert des violences du
cyclone. Il y avait encore de quoi les alimenter pendant quatre ou
cinq jours.
La nuit était venue, lorsque Robur et ses hommes interrompirent leur
besogne. Le propulseur de l’avant n’était pas encore remis en place.
Il fallait encore trois heures de réparations pour qu’il fût prêt à
fonctionner. Aussi, après en avoir causé avec Tom Turner, l’ingénieur
décida-t-il de donner quelque repos à son personnel brisé de fatigue,
et de remettre au lendemain ce qui restait à faire. Ce n’était pas
trop, d’ailleurs, de la clarté du jour pour ce travail d’ajustage
extrêmement délicat, et auquel les fanaux n’eussent donné qu’une
insuffisante lumière.
Voilà ce qu’ignoraient Uncle Prudent et Phil Evans. S’en tenant à ce
qu’ils avaient entendu dire à Robur, ils devaient penser que le
propulseur de l’avant serait réparé avant la nuit et que l’-Albatros-
aurait immédiatement repris sa marche vers le nord. Ils le croyaient
donc détaché de l’île, quand il y était encore retenu par son ancre.
Cette circonstance allait faire tourner les choses tout autrement
qu’ils l’imaginaient.
Nuit sombre et sans lune. De gros nuages rendaient l’obscurité plus
profonde. On sentait déjà qu’une légère brise tendait à s’établir.
Quelques souffles venaient du sud-ouest; mais ils ne déplaçaient pas
l’-Albatros,- qui demeurait immobile sur son ancre, dont le câble,
tendu verticalement, le retenait au sol.
Uncle Prudent et son collègue, enfermés dans leur cabine,
n’échangeaient que peu de mots, écoutant le frémissement des hélices
suspensives qui couvraient tous les autres bruits du bord. Ils
attendaient que le moment fût venu d’agir.
Un peu avant minuit :
« Il est temps! » dit Uncle Prudent.
Sous les couchettes de la cabine, il y avait un coffre qui formait
tiroir. Ce fut dans ce coffre que Uncle Prudent déposa la cartouche
de dynamite, munie de sa mèche. De cette façon, la mèche pourrait
brûler sans se trahir par son odeur ou son crépitement. Uncle Prudent
l’alluma à son extrémité. Puis, repoussant le coffre sous la couchette
Maintenant, à l’arrière, dit-il, et attendons!
Tous deux sortirent et furent d’abord étonnés de ne pas voir le
timonier à son poste habituel.
Phil Evans se pencha alors en dehors de la plate-forme.
« L’-Albatros- est toujours à la même place! dit-il à voix basse. Les
travaux n’ont pas été terminés !... Il n’aura pu partir! »
Uncle Prudent eut un geste de désappointement.
« Il faut éteindre la mèche, dit-il.
Non !... Il faut nous sauver! répondit Phil Evans. Nous sauver?
- Oui!... Par le câble de l’ancre, puisqu’il fait nuit!... Cent
cinquante pieds à descendre, ce n’est rien!
- Rien, en effet, Phil Evans, et nous serions fous de ne pas profiter
de cette chance inattendue! »
Mais, auparavant, ils rentrèrent dans leur cabine et prirent sur eux
tout ce qu’ils pouvaient emporter en prévision d’un séjour plus ou
moins prolongé sur l’île Chatam. Puis, la porte refermée, ils
s’avancèrent sans bruit vers l’avant.
Leur intention était de réveiller Frycollin et de l’obliger à prendre
la fuite avec eux.
L’obscurité était profonde. Les nuages commençaient à chasser du
sud-ouest. Déjà l’aéronef tanguait quelque peu sur son ancre, en
s’écartant légèrement de la verticale par rapport au câble de
retenue. La descente devait donc offrir un peu plus de difficultés.
Mais ce n’était pas pour arrêter des hommes qui, tout d’abord,
n’avaient pas hésité à jouer leur vie.
Tous deux se glissèrent sur la plate-forme, s’arrêtant parfois à
l’abri des roufles pour écouter si quelque bruit se produisait.
Silence absolu partout. Aucune lumière à travers les hublots. Ce
n’était pas seulement le silence, c’était le sommeil dans lequel
était plongé l’aéronef.
Cependant Uncle Prudent et son compagnon s’approchaient de la cabine
de Frycollin, lorsque Phil Evans s’arrêta :
« L’homme de garde! » dit-il.
Un homme, en effet, était couché près du roufle. S’il dormait,
c’était à peine. Toute fuite devenait impossible au cas où il eût
donné l’alarme.
En cet endroit, il y avait quelques cordes, des morceaux de toile et
d’étoupe, dont on s’était servi pour la réparation de l’hélice.
Un instant après, l’homme fut bâillonné, encapuchonné, attaché à un
des montants de la rambarde, dans l’impossibilité de pousser un cri
ou de faire un mouvement.
Tout cela s’était passé presque sans bruit.
Uncle Prudent et Phil Evans écoutèrent... Le silence ne fut
aucunement troublé à l’intérieur des roufles. Tous dormaient à bord.
Les deux fugitifs - ne peut-on déjà leur donner ce nom? - arrivèrent
devant la cabine occupée par Frycollin. François Tapage faisait
entendre un ronflement digne de son nom, ce qui était rassurant.
A sa grande surprise, Uncle Prudent n’eut point à pousser la porte de
Frycollin. Elle était ouverte. Il s’introduisit à demi dans la
cabine; puis, se retirant :
« Personne! dit-il.
- Personne ! ... Où peut-il être? » murmura Phil Evans.
Tous deux rampèrent jusqu’à l’avant, pensant que Frycollin dormait
peut-être dans quelque coin...
Personne encore.
« Est-ce que le coquin nous aurait devancés ?... dit Uncle Prudent.
- Qu’il l’ait fait ou non, répondit Phil Evans, nous ne pouvons
attendre plus longtemps! Partons ! »
Sans hésiter, l’un après l’autre, les fugitifs saisirent le câble des
deux mains, s’y assujettirent des deux pieds; puis, se laissant
glisser, ils arrivèrent à terre sains et saufs.
Quelle jouissance ce fut pour eux de fouler ce sol qui leur manquait
depuis si longtemps, de marcher sur un terrain solide, de ne plus
être les jouets de l’atmosphère!
Ils se préparaient à gagner l’intérieur de l’île en remontant le rio,
quand, soudain, une ombre se dressa devant eux.
C’était Frycollin.
Oui! Le Nègre avait eu cette idée, qui était venue à son maître, et
cette audace de le devancer, sans le prévenir.
Mais l’heure n’était pas aux récriminations, et Uncle Prudent se
disposait à chercher un refuge en quelque partie éloignée de l’île,
lorsque Phil Evans l’arrêta.
« Uncle Prudent, écoutez-moi, dit-il. Nous voilà hors des mains de ce
Robur. Il est voué ainsi que ses compagnons à une mort épouvantable.
Il la mérite, soit! Mais, s’il jurait sur son honneur de ne pas
chercher à nous reprendre...
- L’honneur d’un pareil homme... »
Uncle Prudent ne put achever. Un mouvement se produisait à bord de
l’-Albatros.- Evidemment, l’alarme était donnée, l’évasion allait
être découverte.
« A moi!... A moi!... » criait-on.
C’était l’homme de garde qui avait pu repousser son bâillon. Des pas
précipités retentirent sur la plate-forme. Presque aussitôt les
fanaux lancèrent leurs projections électriques sur un large secteur.
« Les voilà!... Les voilà! » cria Tom Turner.
Les fugitifs avaient été vus.
Au même instant, par suite d’un ordre que donna Robur à voix haute,
les hélices suspensives furent ralenties et, par le câble halé à
bord, l’-Albatros- commença à se rapprocher du sol.
En ce moment, la voix de Phil Evans se fit distinctement entendre :
« Ingénieur Robur, dit-il, vous engagez-vous sur l’honneur à nous
laisser libres sur cette île ?...
- Jamais! » s’écria Robur.
Et cette réponse fut suivie d’un coup de fusil, dont la balle
effleura l’épaule de Phil Evans.
« Ah! les gueux! » s’écria Uncle Prudent.
Et, son couteau à la main, il se précipita vers les roches entre
lesquelles était incrustée l’ancre. L’aéronef n’était plus qu’à
cinquante pieds du sol...
En quelques secondes, le câble fut coupé, et la brise, qui avait
sensiblement fraîchi, prenant de biais l’-Albatros,- l’entraîna dans
le nord-est, au-dessus de la mer.
XVI
Qui laissera le lecteur dans une indécision peut-être regrettable.
Il était alors minuit. Cinq ou six coups de fusil avaient encore été
tirés de l’aéronef. Uncle Prudent et Frycollin, soutenant Phil Evans,
s’étaient jetés à l’abri des roches.
Ils n’avaient pas été atteints. Pour l’instant, ils n’avaient plus
rien à craindre.
Tout d’abord, l’-Albatros,- en même temps qu’il s’écartait de l’île
Chatam, fut porté à une altitude de neuf cents mètres. Il avait fallu
forcer de vitesse ascensionnelle afin de ne pas tomber en mer.
Au moment où l’homme de garde, délivré de son bâillon, venait de
jeter un premier cri, Robur et Tom Turner, se précipitant vers lui,
l’avaient débarrassé du morceau de toile qui l’encapuchonnait et
dégagé de ses liens. Puis, le contremaître s’était élancé vers la
cabine d’Uncle Prudent et de Phil Evans; elle était vide!
François Tapage, de son côté, avait fouillé la cabine de Frycollin;
il n’y avait personne!
En constatant que ses prisonniers lui avaient échappé, Robur
s’abandonna à un violent mouvement de colère. L’évasion d’Uncle
Prudent et de Phil Evans, c’était son secret, c’était sa
personnalité, révélés à tous. S’il ne s’était pas inquiété autrement
du document lancé pendant la traversée de l’Europe, c’est qu’il y
avait bien des chances pour qu’il se fût perdu dans sa chute!... Mais
maintenant!...
Puis, se calmant :
« Ils se sont enfuis, soit! dit-il. Comme ils ne pourront s’échapper
de l’île Chatam avant quelques jours, j’y reviendrai!... Je les
chercherai!... Je les reprendrai!... Et alors...»
En effet, le salut des trois fugitifs était loin d’être assuré.
L’-Albatros,- redevenu maître de sa direction, ne tarderait pas à
regagner l’île Chatam, dont les fugitifs ne pourraient s’enfuir de
sitôt. Avant douze heures, ils seraient retombés au pouvoir de
l’ingénieur.
Avant douze heures! Mais, avant deux heures l’-Albatros- serait
anéanti! Cette cartouche de dynamite, n’était-ce pas comme une
torpille attachée à son flanc, qui accomplirait l’œuvre de
destruction au milieu des airs?
Cependant, la brise devenant plus fraîche, l’aéronef était emporté
vers le nord-est. Bien que sa vitesse fût modérée, il devait avoir
perdu de vue l’île Chatam au lever du soleil.
Pour revenir contre le vent, il aurait fallu que les propulseurs, ou
tout au moins celui de l’avant, eussent été en état de fonctionner.
« Tom, dit l’ingénieur, pousse les fanaux à pleine lumière.
- Oui, master Robur.
- Et tous à l’ouvrage!
- Tous! » répondit le contremaître.
Il ne pouvait plus être question de remettre le travail au lendemain.
Il ne s’agissait plus de fatigues, maintenant! Pas un des hommes de
l’-Albatros- qui ne partageât les passions de son chef! Pas un qui ne
fût prêt à tout faire pour reprendre les fugitifs! Dès que l’hélice
de l’avant serait remise en place, on reviendrait sur Chatam, on s’y
amarrerait de nouveau, on donnerait la chasse aux prisonniers. Alors,
seulement, seraient commencées les réparations de l’hélice de
l’arrière, et l’aéronef pourrait continuer en toute sécurité à
travers le Pacifique son voyage de retour à l’île X.
Toutefois, il était important que l’-Albatros- ne. fût pas emporté
trop loin dans le nord-est. Or, circonstance fâcheuse, la brise
s’accentuait, et il ne pouvait plus ni la remonter ni même rester
stationnaire. Privé de ses propulseurs, il était devenu un ballon
indirigeable. Les fugitifs, postés sur le littoral, avaient pu
constater qu’il aurait disparu avant que l’explosion l’eût mis en
pièces.
Cet état de choses ne pouvait qu’inquiéter beaucoup Robur
relativement à ses projets ultérieurs. N’éprouverait-il pas quelques
retards pour rallier l’île Chatam? Aussi, pendant que les réparations
étaient activement poussées, prit-il la résolution de redescendre
dans les basses couches avec l’espérance d’y rencontrer des courants
plus faibles. Peut-être l’-Albatros- parviendrait-il à se maintenir
dans ces parages jusqu’au moment où il serait redevenu assez puissant
pour refouler la brise?
La manœuvre fut aussitôt faite. Si quelque navire eût assisté
aux évolutions de cet appareil, alors baigné dans ses lueurs
électriques, de quelle épouvante son équipage aurait été pris!
Lorsque l’-Albatros- ne fut plus qu’à quelques centaines de pieds de
la surface de la mer, il s’arrêta.
Malheureusement, Robur dut le constater, la brise soufflait avec plus
de force dans cette zone inférieure, et l’aéronef s’éloignait avec
une vitesse plus grande. Il risquait donc d’être entraîné fort loin
dans le nord-est, - ce qui retarderait son retour à l’île Chatam.
En somme, après tentatives faîtes, il fut prouvé qu’il y avait
avantage à se maintenir dans les hautes couches où l’atmosphère était
mieux équilibrée. Aussi l’-Albatros- remonta-t-il à une moyenne de
trois mille mètres. Là, s’il ne resta pas stationnaire, du moins sa
dérive fut-elle plus lente. L’ingénieur put donc espérer qu’au lever
du jour, et de cette altitude, il aurait encore en vue les parages de
l’île, dont il avait d’ailleurs relevé la position avec une
exactitude absolue.
Quant à la question de savoir si les fugitifs auraient reçu bon
accueil des indigènes, au cas où l’île serait habitée, Robur ne s’en
préoccupait même pas. Que ces indigènes leur vinssent en aide, peu
lui importait. Avec les moyens offensifs dont disposait l’-Albatros,-
ils seraient promptement épouvantés, dispersés. La capture des
prisonniers ne pouvait donc faire question, et, une fois repris...
« On ne s’enfuit pas de l’île X! » dit Robur.
Vers une heure après minuit, le propulseur de l’avant était réparé.
Il ne s’agissait plus que de le remettre en place, ce qui exigeait
encore une heure de travail. Cela fait, l’-Albatros- repartirait, cap
au sud-ouest, et l’on démonterait alors le propulseur de l’arrière.
Et cette mèche qui brûlait dans la cabine abandonnée! Cette mèche,
dont plus d’un tiers était consumé déjà! Et cette étincelle qui
s’approchait de la cartouche de dynamite!
Assurément, si les hommes de l’aéronef n’eussent pas été aussi
occupés, peut-être l’un d’eux eût-il entendu le faible crépitement
qui commençait à se produire dans le ronfle? Peut-être eût-il perçu
une odeur de poudre brûlée? Il se fût inquiété. Il aurait prévenu
l’ingénieur ou Tom Turner. On eût cherché, on eût découvert ce coffre
dans lequel était déposé l’engin explosif... Il eût été temps encore
de sauver ce merveilleux -Albatros- et tous ceux qu’il emportait avec
lui!
Mais les hommes travaillaient à l’avant, c’est-à-dire à vingt mètres
du roufle des fugitifs. Rien ne les appelait encore dans cette partie
de la plate-forme, comme rien ne pouvait les distraire d’une besogne
qui exigeait toute leur attention.
Robur, lui aussi, était là, travaillant de ses mains, en habile
mécanicien qu’il était. Il pressait l’ouvrage, mais sans rien
négliger pour que tout fût fait avec le plus grand soin! Ne
fallait-il pas qu’il redevint absolument maître de son appareil? S’il
ne parvenait pas à reprendre les fugitifs, ceux-ci finiraient par se
rapatrier. On ferait des investigations. L’île X n’échapperait
peut-être pas aux recherches. Et ce serait la fin de cette existence
que les hommes de l’-Albatros- s’étaient créée, - existence
surhumaine, sublime!
En ce moment; Tom Turner s’approcha de l’ingénieur. Il était une
heure un quart.
« Master Robur, dit-il, il me semble que la brise a quelque tendance
à mollir, en gagnant dans l’ouest, il est vrai.
- Et qu’indique le baromètre? demanda Robur, après avoir observé
l’aspect du ciel.
- Il est à peu près stationnaire, répondit le contremaître. Pourtant,
il me semble que les nuages s’abaissent au-dessous de l’-Albatros.-
- En effet, Tom Turner, et, dans ce cas, il ne serait pas impossible
qu’il plût à la surface de la mer. Mais, pourvu que nous demeurions
au-dessus de la zone des pluies, peu importe! Nous ne serons pas
gênés dans l’achèvement de notre travail.
- Si la pluie tombe, reprit Tom Turner, ce doit être une pluie fine -
du moins la forme des nuages le fait supposer - et il est probable
que, plus bas, la brise va calmir tout à fait.
- Sans doute, Tom, répondit Robur. Néanmoins, il me semble préférable
de ne pas redescendre encore. Achevons de réparer nos avaries et
alors nous pourrons manœuvrer à notre convenance. Tout est là. »
A deux heures et quelques minutes, la première partie du travail
était finie. L’hélice antérieure réinstallée, les piles qui
l’actionnaient furent mises en activité. Le mouvement s accéléra peu
à peu, et l’-Albatros,- évoluant cap au sud-ouest, revint avec une
vitesse moyenne dans la direction de l’île Chatam.
« Tom, dit Robur, il y a deux heures et demie environ que nous avons
porté au nord-est. La brise n’a pas changé, ainsi que j’ai pu m’en
assurer en observant le compas. Donc, j’estime qu’en une heure, au
plus, nous pouvons retrouver les parages de l’île.
- Je le crois aussi, master Robur, répondit le contremaître, car nous
avançons a raison d’une douzaine de mètres par seconde. Entre trois
et quatre heures du matin, l’-Albatros- aura regagné son point de
départ.
- Et ce sera tant mieux, Tom! répondit l’ingénieur. Nous avons
intérêt à arriver de nuit et même à atterrir, sans avoir été vus. Les
fugitifs, nous croyant loin dans le nord, ne se tiendront pas sur
leurs gardes. Lorsque l’-Albatros- sera presque à ras de terre, nous
essaierons de le cacher derrière quelques hautes roches de l’île.
Puis, dussions-nous passer quelques jours à Chatam...
- Nous les passerons, master Robur, et, quand nous devrions lutter
contre une armée d’indigènes...
- Nous lutterons, Tom, nous lutterons pour notre -Albatros - ! »
L’ingénieur se retourna alors vers ses hommes qui attendaient de
nouveaux ordres.
« Mes amis, leur dit-il, l’heure n’est pas venue de se reposer. Il
faut travailler jusqu’au jour. »
Tous étaient prêts.
Il s’agissait maintenant de recommencer pour le propulseur de
l’arrière les réparations qui avaient été faites pour celui de
l’avant. C’étaient les mêmes avaries, produites par la même cause,
c’est-à-dire par la violence de l’ouragan pendant la traversée du
continent antarctique.
Mais, afin d’aider à rentrer cette hélice en dedans, il parut bon
d’arrêter, pendant quelques minutes, la marche de l’aéronef et même
de lui imprimer un mouvement rétrograde. Sur l’ordre de Robur,
l’aide-mécanicien fit machine en arrière, en renversant la rotation
de l’hélice antérieure. L’aéronef commença donc à « culer »
doucement, pour employer une expression maritime.
Tous se disposaient alors à se rendre à l’arrière, lorsque Tom Turner
fut surpris par une singulière odeur.
C’étaient les gaz de la mèche, accumulés maintenant dans le coffre,
qui s’échappaient de la cabine des fugitifs.
« Hein? fit le contremaître.
- Qu’y a-t-il? demanda Robur.
- Ne sentez-vous pas?... On dirait de la poudre qui brûle?
- En effet, Tom!
- Et cette odeur vient du dernier roufle!
- Oui... de la cabine même...
- Est-ce que ces misérables auraient mis le feu?...
- Eh! si ne n’était que le feu ?... s’écria Robur. Enfonce la porte,
Tom, enfonce la porte! »
Mais le contremaître avait à peine fait un pas vers l’arrière, qu’une
explosion formidable ébranla l’-Albatros.- Les roufles volèrent en
éclats. Les fanaux s’éteignirent, car le courant électrique leur
manqua subitement, et l’obscurité redevint complète. Cependant, si la
plupart des hélices suspensives, tordues ou fracassées, étaient hors
d’usage, quelques-unes, à la proue, n’avaient pas cessé de tourner.
Soudain, la coque de l’aéronef s’ouvrit un peu en arrière du premier
roufle, dont les accumulateurs actionnaient toujours le propulseur de
l’avant, et la partie postérieure de la plate-forme culbuta dans
l’espace.
Presque aussitôt s’arrêtèrent les dernières hélices suspensives, et
l’-Albatros- fut précipité vers l’abîme.
C’était une chute de trois mille mètres pour les huit hommes,
accrochés, comme des naufragés, à cette épave!
En outre, cette chute allait être d’autant plus rapide que le
propulseur de l’avant, après s’être redressé verticalement,
fonctionnait encore!
Ce fut alors que Robur, avec un à-propos qui dénotait un
extraordinaire sang-froid, se laissant glisser jusqu’au roufle à demi
disloqué, saisit le levier de mise en train, et changea le sens de la
rotation de l’hélice qui, de propulsive qu’elle était, devint
suspensive.
Chute, assurément, bien qu’elle fût quelque peu retardée; mais, du
moins, l’épave ne tomba pas avec cette vitesse croissante des corps
abandonnés aux effets de la pesanteur. Et, si c’était toujours la
mort pour les survivants de l’-Albatros,- puisqu’ils étaient
précipités dans la mer, ce n’était plus la mort par asphyxie, au
milieu d’un air que la rapidité de la descente eût rendu irrespirable.
Quatre-vingts secondes au plus après l’explosion, ce qui restait de
l’-Albatros- s’était abîmé dans les flots.
XVII
Dans lequel on revient à deux mois en arrière et où l’on saute à neuf
mois en avant.
Quelques semaines auparavant, le 13 juin, au lendemain de cette
séance pendant laquelle le Weldon-Institute s’était abandonné à de si
orageuses discussions, il y avait eu dans toutes les classes de la
population philadelphienne, noire ou blanche, une émotion plus facile
à constater qu’à décrire.
Déjà, aux premières heures de la matinée, les conversations portaient
uniquement sur l’inattendu et scandaleux incident de la veille. Un
intrus, qui se disait ingénieur, un ingénieur qui prétendait
s’appeler de cet invraisemblable nom de Robur - Robur-le-Conquérant!
- un personnage d’origine inconnue, de nationalité anonyme, s’était
présenté inopinément dans la salle des séances, avait insulté les
ballonistes, honni les dirigeurs d’aérostats, vanté les merveilles
des appareils plus lourds que l’air, soulevé des huées au milieu d’un
tumulte épouvantable, provoqué des menaces qu’il avait retournées
contre ses adversaires. Enfin, après avoir abandonné la tribune dans
le tapage des revolvers, il avait disparu, et, malgré toutes les
recherches, on n’avait plus entendu parler de lui.
Assurément, cela était bien fait pour exercer toutes les langues,
enflammer toutes les imaginations. On ne s’en fit pas faute à
Philadelphie, ni dans les trente-six autres Etats de l’Union, et,
pour dire le vrai, aussi bien dans l’Ancien que dans le Nouveau Monde.
Mais, de combien cet émoi fut dépassé, lorsque, le soir du 13 juin,
il fut constant que ni le président ni le secrétaire du
Weldon-Institute n’avaient reparu à leur domicile. Gens rangés
pourtant, honorables et sages. La veille, ils avaient quitté la salle
des séances en citoyens qui ne songent qu’à rentrer tranquillement
chez eux, en célibataires dont aucun visage renfrogné n’accueillera
le retour au logis. Ne se seraient-ils point absentés, par hasard?
Non, ou du moins ils n’avaient rien dit qui pût le faire croire. Et
même il avait été convenu que, le lendemain, ils reprendraient leur
place au bureau du club, l’un comme président, l’autre comme
secrétaire, en prévision d’une séance où seraient discutés les
événements de la soirée précédente.
Et non seulement, disparition complète de ces deux personnages
considérables de l’Etat de Pennsylvanie, mais aucune nouvelle du
valet Frycollin. Introuvable comme son maître. Non! jamais Nègre,
depuis Toussaint Louverture, Soulouque et Dessaline, n’avait fait
autant parler de lui. Il allait prendre une place importante, aussi
bien parmi ses collègues de la domesticité philadelphienne que parmi
tous ces originaux qu’une excentricité quelconque suffit à mettre en
lumière dans ce beau pays d’Amérique.
Le lendemain, rien de nouveau. Les deux collègues ni Frycollin n’ont
point reparu. Sérieuse inquiétude. Commencement d’agitation. Foule
nombreuse aux abords des Post and Telegraph offices, pour savoir s’il
arriverait quelques nouvelles.
Rien encore.
Et, cependant, on les avait bien vus, tous les deux, sortir du
Weldon-Institute, causer à voix haute, prendre Frycollin qui les
attendait, puis descendre Walnut-Street et gagner du côté de
Fairmont-Park.
Jem Cip, le légumiste, avait même serré la main droite du président
en lui disant :
« A demain! »
Et William T. Forbes, le fabricant de sucre de chiffons, avait reçu
une cordiale poignée de Phil Evans, qui lui avait dit par deux fois :
« Au revoir ! ... Au revoir !... »
Miss Doll et Miss Mat Forbes, si attachées à Uncle Prudent par les
liens de la plus pure amitié, ne pouvaient revenir de cette
disparition, et, afin d’obtenir des nouvelles de l’absent, parlaient
encore plus que d’habitude.
Enfin, trois, quatre, cinq, six jours se passèrent, puis une semaine,
deux semaines... Personne, et nul indice qui pût mettre sur la trace
des trois disparus.
On avait pourtant fait de minutieuses recherches dans tout le
quartier... Rien! - Dans les rues qui aboutissent au port... Rien! -
dans le parc même, sous les. grands bouquets d’arbres, au plus épais
des taillis... Rien! Toujours rien!
Toutefois, on reconnut que, sur la grande clairière, l’herbe avait
été récemment foulée, et d’une façon qui sembla suspecte, puisqu’elle
était inexplicable. A la lisière du bois qui l’entoure, des traces
d’une lutte furent également relevées. Une bande de malfaiteurs
avait-elle donc rencontré, puis attaqué les deux collègues, à cette
heure avancée de la nuit, au milieu de ce parc désert?
C’était possible. Aussi, la police procéda-t-elle à une enquête dans
les formes et avec toute la lenteur légale. On fouilla la
Schuylkill-river, on en racla le fond, on ébarba les rives de leur
amas d’herbes. Et, si ce fut inutile, ce ne fut pas en pure perte,
car la Schuylkill avait besoin d’un bon travail de faucardement. On
le fit à cette occasion. Gens pratiques, les édiles de Philadelphie.
Alors on en appela à la publicité des journaux. Des annonces, des
réclamations, sinon des réclames, furent envoyées à toutes les
feuilles démocratiques ou républicaines de l’Union, sans distinction
de couleur. Le -Daily Negro,- journal spécial de la race noire,
publia un portrait de Frycollin, d’après sa dernière photographie.
Récompenses furent offertes, primes promises, à quiconque donnerait
quelque nouvelle des trois absents, et même à tous ceux qui
retrouveraient un indice quelconque de nature à mettre sur leurs
traces.
« Cinq mille dollars! Cinq mille dollars ! ... A tout citoyen qui... »
Rien n’y fit. Les cinq mille dollars restèrent dans la caisse du
Weldon-Institute.
« Introuvables! Introuvables!! Introuvables!!! Uncle Prudent et Phil
Evans de Philadelphie! »
Il va sans dire que le club fut mis dans un singulier désarroi par
cette inexplicable disparition de son président et de son secrétaire.
Et, tout d’abord, l’assemblée prit d’urgence une mesure qui
suspendait les travaux relatifs à la construction du ballon le -Go a
head,- si avancés pourtant. Mais comment, en l’absence des principaux
promoteurs de l’affaire, de ceux qui avaient voué à cette entreprise
une partie de leur fortune en temps et monnaie, comment aurait-on pu
vouloir achever l’œuvre, quand ils n’étaient plus là pour la
finir? Il convenait donc d’attendre.
Or, précisément à cette époque, il fut de nouveau question de
l’étrange phénomène, qui avait tant surexcité les esprits quelques
semaines auparavant.
En effet, l’objet mystérieux avait été revu ou plutôt entrevu à
diverses reprises dans les hautes couches de l’atmosphère. Certes,
personne ne songeait à établir une connexité entre cette réapparition
si singulière et la disparition non moins inexplicable des deux
membres du Weldon-Institute. En effet, il eût fallu une
extraordinaire dose d’imagination pour rapprocher ces deux faits l’un
de l’autre.
Quoi qu’il en soit, l’astéroïde, le bolide, le monstre aérien, comme
on voudra l’appeler, avait été réaperçu dans des conditions qui
permettaient de mieux apprécier ses dimensions et sa forme. Au
Canada, d’abord, au-dessus de ces territoires qui s’étendent d’Ottawa
à Québec, et cela le lendemain même de la disparition des deux
collègues; puis, plus tard, au-dessus des plaines du Far West, alors
qu’il luttait de vitesse avec un train du grand chemin de fer du
Pacifique.
A partir de ce jour, les incertitudes du monde savant furent fixées.
Ce corps n’était point un produit de la nature; c’était un appareil
volant, avec application pratique de la théorie du « Plus lourd que
l’air ». Et, si le créateur, le maître de cet aéronef voulait encore
garder l’incognito pour sa personne, évidemment il n’y tenait plus
pour sa machine, puisqu’il venait de la montrer de si près sur les
territoires du Far West. Quant à la force mécanique dont il
disposait, quant à la nature des engins qui lui communiquaient le
mouvement, c’était l’inconnu. En tout cas, ce qui ne laissait aucun
doute, c’est que cet aéronef devait être doué d’une extraordinaire
faculté de locomotion. En effet, quelques jours après, il avait été
signalé dans le Céleste Empire, puis sur la partie septentrionale de
l’Indoustan, puis au-dessus des immenses steppes de la Russie.
Quel était donc ce hardi mécanicien qui possédait une telle puissance
de locomotion, pour lequel les Etats n’avaient plus de frontières ni
les océans de limites, qui disposait de l’atmosphère terrestre comme
d’un domaine? Devait-on penser que ce fût ce Robur, dont les théories
avaient été si brutalement lancées à la face du Weldon-Institute, le
jour où il vint battre en brèche cette utopie des ballons dirigeables?
Peut-être quelques esprits perspicaces en eurent-ils la pensée. Mais
- chose singulière assurément - personne ne songea à cette hypothèse
que ledit Robur pût se rattacher en quoi que ce fût à la disparition
du président et du secrétaire du Weldon-Institute.
En somme, cela fût resté à l’état de mystère, sans une dépêche qui
arriva de France en Amérique par le fil de New York, à onze heures
trente-sept, dans la journée du 6 juillet.
Et qu’apportait cette dépêche? C’était le texte du document trouvé à
Paris dans une tabatière - document qui révélait ce qu’étaient
devenus les deux personnages dont l’Union allait prendre le deuil.
Ainsi donc, l’auteur de l’enlèvement c’était Robur, l’ingénieur venu
tout exprès à Philadelphie pour écraser la théorie des ballonistes
dans son œuf! C’était lui qui montait l’aéronef -Albatros!-
C’était lui qui, par représailles, avait enlevé Uncle Prudent, Phil
Evans, et Frycollin par-dessus le marché! Et ces personnages, on
devait les considérer comme à jamais perdus, à moins que, par un
moyen quelconque, en construisant un engin capable de lutter avec le
puissant appareil, leurs amis terrestres ne parvinssent à les ramener
sur la terre!
Quelle émotion! Quelle stupeur! Le télégramme parisien avait été
adressé au bureau du Weldon-Institute. Les membres du club en eurent
aussitôt connaissance. Dix minutes après, tout Philadelphie recevait
la nouvelle par ses téléphones, puis, en moins d’une heure, toute
l’Amérique, car elle s’était électriquement propagée sur les
innombrables fils du nouveau continent. On n’y voulait pas croire, et
rien n’était plus certain. Ce devait être une mystification de
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