Et, s’affalant dans la soute aux munitions, il revint avec une douzaine de cartouches de dynamite qu’il distribua à ses camarades. A un signe de Robur, ces cartouches furent lancées au-dessus du tertre, et, en heurtant le sol, elles éclatèrent comme de petits obus. Quelle déroute du roi, de la cour, de l’armée, du peuple, en proie à une épouvante que ne justifiait que trop une pareille intervention! Tous avaient cherché refuge sous les arbres, pendant que les prisonniers s’enfuyaient, sans que personne songeât à les poursuivre. Ainsi furent troublées les fêtes en l’honneur du nouveau roi de Dahomey. Ainsi Uncle Prudent et Phil Evans durent reconnaître de quelle puissance disposait un tel appareil, et quels services il pouvait rendre à l’humanité. Ensuite, l’-Albatros- remonta tranquillement dans la zone moyenne; il passa au-dessus de Wydah, et il eut bientôt perdu de vue cette côte sauvage que les vents de sud-ouest entourent d’un inabordable ressac. Il planait sur l’Atlantique. XIII Dans lequel Uncle Prudent et Phil Evans traversent tout un océan, sans avoir le mal de mer. Oui, l’Atlantique! Les craintes des deux collègues s’étaient réalisées. Il ne semblait pas, d’ailleurs, que Robur éprouvât la moindre inquiétude à s’aventurer au-dessus de ce vaste Océan. Cela n’était pas pour le préoccuper, ni ses hommes, qui devaient avoir l’habitude de pareilles traversées. Déjà ils étaient tranquillement rentrés dans le poste. Aucun cauchemar ne dut troubler leur sommeil. Où allait l’-Albatros?- Ainsi que l’avait dit l’ingénieur, devait-il donc faire plus que le tour du monde? En tout cas, il faudrait bien que ce voyage se terminât quelque part. Que Robur passât sa vie dans les airs, à bord de l’aéronef et n’atterrît jamais, cela n’était pas admissible. Comment eût-il pu renouveler ses approvisionnements en vivres et munitions, sans parler des substances nécessaires au fonctionnement des machines? Il fallait, de toute nécessité, qu’il eût une retraite, un port de relâche, si l’on veut, en quelque endroit ignoré et inaccessible du globe, où l’-Albatros- pouvait se réapprovisionner. Qu’il eût rompu toute relation avec les habitants de la terre, soit! mais avec tout point de la surface terrestre, non! S’il en était ainsi, où gisait ce point? Comment l’ingénieur avait-il été amené à le choisir? Y était-il attendu par une petite colonie dont il était le chef? Pouvait-il y recruter un nouveau personnel? Et d’abord, pourquoi ces gens, d’origines diverses, s’étaient-ils attachés à sa fortune? Puis, de quelles ressources disposait-il pour avoir pu fabriquer un aussi coûteux appareil, dont la construction avait été tenue si secrète? Il est vrai, son entretien ne semblait pas être dispendieux. A bord, on vivait d’une existence commune, d’une vie de famille, en gens heureux qui ne se cachaient pas de l’être. Mais enfin, quel était ce Robur? D’où venait-il? Quel avait été son passé? Autant d’énigmes impossibles à résoudre, et celui qui en était l’objet ne consentirait jamais, sans doute, à en donner le mot. Qu’on ne s’étonne donc pas si cette situation, toute faite de problèmes insolubles, devait surexciter les deux collègues. Se sentir ainsi emportés dans l’inconnu, ne pas entrevoir l’issue d’une pareille aventure, douter même si jamais elle aurait une fin, être condamnés à l’aviation perpétuelle, n’y avait-il pas de quoi pousser à quelque extrémité terrible le président et le secrétaire du Weldon-Institute? En attendant, depuis cette soirée du ii juillet, l’-Albatros- filait au-dessus de l’Atlantique. Le lendemain, lorsque le soleil apparut, il se leva sur cette ligne circulaire où viennent se confondre le ciel et l’eau. Pas une seule terre en vue, si vaste que fût le champ de vision. L’Afrique avait’ disparu sous l’horizon du nord. Lorsque Frycollin se fut hasardé hors de sa cabine, lorsqu’il vit toute cette mer au-dessous de lui, la peur le reprit au galop. Au-dessous n’est pas le mot juste, mieux vaudrait dire autour de lui, car, pour un observateur placé dans ces zones élevées, l’abîme semble l’entourer de toutes parts, et l’horizon, relevé à son niveau, semble reculer, sans qu’on puisse jamais en atteindre les bords. Sans doute, Frycollin ne s’expliquait pas physiquement cet effet, mais il le sentait moralement. Cela suffisait pour provoquer en lui « cette horreur de l’abîme », dont certaines natures, braves cependant, ne peuvent se dégager. En tout cas, par prudence, le Nègre ne se répandit pas en récriminations. Les yeux fermés, les bras tâtonnants, il rentra dans sa cabine avec la perspective d’y rester longtemps. En effet, sur les trois cent soixante-quatorze millions cinquante-sept mille neuf cent douze kilomètres carrés -[La surface des terres est de 136051 371 kilomètres carrés]- qui représentent la superficie des mers, l’Atlantique en occupe plus du quart. Or, il ne semblait pas que l’ingénieur fût pressé dorénavant. Aussi n’avait-il pas donné ordre de pousser l’appareil à toute vitesse. D’ailleurs, l’-Albatros- n’aurait pu retrouver la rapidité qui l’avait emporté au-dessus de l’Europe à raison de deux cents kilomètres à l’heure. En cette région où dominent les courants du sud-ouest, il avait le vent debout, et, bien que ce vent fût faible encore, il ne laissait pas de lui donner prise. Dans cette zone intertropicale, les plus récents travaux des météorologistes, appuyés sur un grand nombre d’observations, ont permis de reconnaître qu’il y a une convergence des alizés, soit vers le Sahara, soit vers le golfe du Mexique. En dehors de la région. des calmes, ou ils viennent de l’ouest et portent vers l’Afrique, ou ils viennent de l’est et portent vers le Nouveau Monde, -au moins durant la saison chaude. L’-Albatros- ne chercha donc point à lutter contre les brises contraires de toute la puissance de ses propulseurs. Il se contenta d’une allure modérée, qui dépassait, d’ailleurs, celle des plus rapides transatlantiques. Le 13 juillet, l’aéronef traversa la ligne équinoxiale, -ce qui fut annoncé à tout le personnel. C’est ainsi que Uncle Prudent et Phil Evans apprirent qu’ils venaient de quitter l’hémisphère boréal pour l’hémisphère austral. Ce passage de la ligne n’entraîna aucune des épreuves et cérémonies dont il est accompagné à bord de certains navires de guerre ou de commerce. Seul, François Tapage se contenta de verser une pinte d’eau dans le cou de Frycollin; mais, comme ce baptême fut suivi de quelques verres de gin, le Nègre se déclara prêt à passer la ligne autant de fois qu’on le voudrait, pourvu que ce ne fût pas sur le dos d’un oiseau mécanique qui ne lui inspirait aucune confiance. Dans la matinée du 15, l’-Albatros- fila entre les îles de l’Ascension et de Sainte-Hélène, - toutefois plus près de cette dernière, dont les hautes terres se montrèrent à l’horizon pendant quelques heures. Certes, à l’époque où Napoléon était au pouvoir des Anglais, s’il eût existé un appareil analogue à celui de l’ingénieur Robur, Hudson Lowe, en dépit de ses insultantes précautions, aurait bien pu voir son illustre prisonnier lui échapper par la voie des airs! Pendant les soirées des 16 et 17 juillet, un curieux phénomène de lueurs crépusculaires se produisit à la tombée du jour. Sous une latitude plus élevée, on aurait pu croire à l’apparition d’une aurore boréale. Le soleil, à son coucher, projeta des rayons multicolores, dont quelques-uns s’imprégnaient d’une ardente couleur verte. Etait-ce un nuage de poussières cosmiques que la terre traversait alors et qui réfléchissaient les dernières clartés du jour? Quelques observateurs ont donné cette explication aux lueurs crépusculaires. Mais cette explication n’aurait pas été maintenue, si ces savants se fussent trouvés à bord de l’aéronef. Examen fait, il fut constaté qu’il y avait en suspension dans l’air de petits cristaux de pyroxène, des globules vitreux, de fines particules de fer magnétique, analogues aux matières que rejettent certaines montagnes ignivomes. Dès lors, nul doute qu’un volcan en éruption n’eût projeté dans l’espace ce nuage, dont les corpuscules cristallins produisaient le phénomène observé -nuage que les courants aériens tenaient alors en suspension au-dessus de l’Atlantique. Au surplus, pendant cette partie du voyage plusieurs autres phénomènes furent encore observés. A diverses reprises, certaines nuées donnaient au ciel une teinte grise d’un singulier aspect; puis, si l’-on- dépassait ce rideau de vapeurs, sa surface apparaissait toute mamelonnée de volutes éblouissantes d’un blanc cru, semées de petites paillettes solidifiées - ce qui, sous cette latitude, ne peut s’expliquer que par une formation identique à celle de la grêle. Dans la nuit du 17 au 18, apparition d’un arc-en-ciel lunaire d’un jaune verdâtre, par suite de la position de l’aéronef entre la pleine lune et un réseau de pluie fine qui se volatilisait avant d’avoir atteint la mer. De ces divers phénomènes, pouvait-on conclure à un prochain changement de temps? Peut-être. Quoi qu’il en soit, le vent, qui soufflait du sud-ouest depuis le départ de la côte d’Afrique, avait commencé à calmir dans les régions de l’Equateur. En cette zone tropicale, il faisait extrêmement chaud. Robur alla donc chercher la fraîcheur dans des couches plus élevées. Encore fallait-il s’abriter contre les rayons du soleil dont la projection directe n’eût pas été supportable. Cette modification dans les courants aériens faisait certainement pressentir que d’autres conditions climatériques se présenteraient au-delà des régions équinoxiales. Il faut, d’ailleurs, observer que le mois de juillet de l’hémisphère austral, c’est le mois de janvier de l’hémisphère boréal, c’est-à-dire le cœur de l’hiver. L’-Albatros,- s’il descendait plus au sud, allait bientôt en éprouver les effets. Du reste, la mer « sentait cela », comme disent les marins. Le 18 juillet, au-delà du tropique du Capricorne, un autre phénomène se manifesta, dont un navire eût pu prendre quelque effroi. Une étrange succession de lames lumineuses se propageait à la surface de l’Océan avec une rapidité telle qu’on ne pouvait l’estimer à moins de soixante milles à l’heure. Ces lames chevauchaient à une distance de quatre-vingts pieds l’une de l’autre, en traçant de longs sillons de lumière. Avec la nuit qui commençait à venir, un intense reflet montait jusqu’à l’-Albatros.- Cette fois, il aurait pu être pris pour quelque bolide enflammé. Jamais Robur n’avait eu l’occasion de planer sur une mer de feu, - feu sans chaleur qu’il n’eut pas besoin de fuir en s élevant dans les hauteurs du ciel. L’électricité devait être la cause de ce phénomène, car on ne pouvait l’attribuer à la présence d’un banc de frai de poissons ou d’une nappe de ces animalcules dont l’accumulation produit la phosphorescence. Cela donnait à supposer que la tension électrique de l’atmosphère devait être alors très considérable. Et, en effet, le lendemain, 19 juillet, un bâtiment se fût peut-être trouvé en perdition sur cette mer. Mais l’-Albatros- se jouait des vents et des lames, semblable au puissant oiseau dont il portait le nom. S’il ne lui plaisait pas de se promener à leur surface comme les pétrels, il pouvait, connue les aigles, trouver dans les hautes couches le calme et le soleil. A ce moment, le quarante-septième parallèle sud avait été dépassé. Le jour ne durait pas plus de sept à huit heures. Il devait diminuer à mesure qu’on approcherait des régions antarctiques. Vers une heure de l’après-midi, l’-Albatros- s’était sensiblement abaissé pour chercher un courant plus favorable. Il volait au-dessus de la mer à moins de cent pieds de sa surface. Le temps était calme. En de certains endroits du ciel, de gros nuages noirs, mamelonnés à leur partie supérieure, se terminaient par une ligne rigide, absolument horizontale. De ces nuages s’échappaient des protubérances allongées, dont la pointe semblait attirer l’eau qui bouillonnait au-dessous en forme de buisson liquide. Tout à coup, cette eau s’élança, affectant la forme d’une énorme ampoulette. En un instant, l’-Albatros- fut enveloppé dans le tourbillon d’une gigantesque trombe, à laquelle une vingtaine d’autres, d’un noir d’encre, vinrent faire cortège. Par bonheur, le mouvement giratoire de cette trombe était inverse de celui des hélices suspensives, sans quoi celles-ci n’auraient plus eu d’action, et l’aéronef eût été précipité dans la mer; mais il se mit à tourner sur, lui-même avec une effroyable rapidité. Cependant le danger était immense et peut-être impossible à conjurer, puisque l’ingénieur ne pouvait se dégager de la trombe dont l’aspiration le retenait en dépit des propulseurs. Les hommes, projetés par la force centrifuge aux deux bouts de la plate-forme, durent se retenir. aux montants pour ne point être emportés. « Du sang-froid! cria Robur. Il en fallait, - de la patience aussi. Uncle Prudent et Phil Evans, qui venaient de quitter leur cabine, furent repoussés à l’arrière, au risque d’être lancés par-dessus le bord. En même temps qu’il tournait, l’-Albatros- suivait le déplacement de ces trombes qui pivotaient avec une vitesse dont ses hélices auraient pu être jalouses. Puis, s’il échappait à l’une, il était repris par une autre, avec menace d’être disloqué ou mis en pièces. Un coup de canon! ... cria l’ingénieur. Cet ordre s’adressait à Tom Turner. Le contremaître s’était accroché à. la petite pièce d’artillerie, montée au milieu de la plate-forme, où les effets de la force centrifuge étaient peu sensibles. Il comprit la pensée de Robur. En un instant, il eut ouvert la culasse du canon dans laquelle il glissa une gargousse qu’il tira du caisson fixé à l’affût. Le coup partit, et soudain se fit l’effondrement des trombes, avec le plafond de nuages qu’elles semblaient porter sur leur faîte. L’ébranlement de l’air avait suffi à rompre le météore, et l’énorme nuée, se résolvant en pluie, raya l’horizon de stries verticales, immense filet liquide tendu de la mer au ciel. L’-Albatros,- libre enfin, se hâta de remonter de quelques centaines de mètres. « Rien de brisé à bord? demanda l’ingénieur. - Non, répondit Tom Turner; mais voilà un jeu de toupie hollandaise et de raquette qu’il ne faudrait pas recommencer! » En effet, pendant une dizaine de minutes, l’-Albatros- avait été en perdition. N’eût été sa solidité extraordinaire, il aurait péri dans ce tourbillon des trombes. Pendant cette traversée de l’Atlantique, combien les heures étaient longues, quand aucun phénomène n’en venait rompre la monotonie! D’ailleurs, les jours diminuaient sans cesse, et le froid devenait vif. Uncle Prudent et Phil Evans voyaient peu Robur. Enfermé dans sa cabine, l’ingénieur s’occupait à relever sa route, à pointer sur ses cartes la direction suivie, à reconnaître sa position toutes les fois qu’il le pouvait, à noter les indications des baromètres, des thermomètres, des chronomètres, enfin à porter sur le livre de bord tous les incidents du voyage. Quant aux deux collègues, bien encapuchonnés, ils cherchaient sans cesse à apercevoir quelque terre dans le sud. De son côté, sur la recommandation expresse de Uncle Prudent, Frycollin essayait de tâter le maître coq à l’endroit de l’ingénieur. Mais comment faire fonds sur ce que disait ce Gascon de François Tapage? Tantôt Robur était un ancien ministre de la République Argentine, un chef de l’Amirauté, un président des Etats-Unis mis à la retraite, un général espagnol en disponibilité, un vice-roi des Indes qui avait recherché une plus haute position dans les airs. Tantôt il possédait des millions, grâce aux razzias opérées avec sa machine, et il était signalé à la vindicte publique. Tantôt il s’était ruiné à confectionner cet appareil et serait forcé de faire des ascensions publiques pour rattraper son argent. Quant à la question de savoir s’il s’arrêtait jamais quelque part, non! Mais il avait l’intention d’aller dans la lune, et, là, s’il trouvait quelque localité à sa convenance, il s’y fixerait. Hein! Fry ! ... mon camarade!... Cela te fera-t-il plaisir d’aller voir ce qui se passe là-haut? - Je n’irai pas!... Je refuse!.., répondait l’imbécile, qui prenait au sérieux toutes ces bourdes. - Et pourquoi, Fry, pourquoi? Nous te marierions avec quelque belle et jeune lunarienne ! ... Tu ferais souche de Nègres! Et, quand Frycollin rapportait ces propos à son maître, celui-ci voyait bien qu’il ne pourrait obtenir aucun renseignement sur Robur. Il ne songeait donc plus qu’à se venger. Phil, dit-il un jour à son collègue, il est bien prouvé maintenant que toute fuite est impossible? - Impossible, Uncle Prudent. - Soit! mais un homme s’appartient toujours, et, s’il le faut, en sacrifiant sa vie... - Si ce sacrifice est à faire, qu’il soit fait au plus tôt! répondit Phil Evans, dont le tempérament, si froid qu’il fût, n’en pouvait supporter davantage. Oui! il est temps d’en finir!... Où va l’-Albatros?...- Le voici qui traverse obliquement l’Atlantique, et, s’il se maintient dans cette direction, il atteindra le littoral de la Patagonie, puis les rivages de la Terre de Feu... Et après ?... Se lancera-t-il au-dessus de l’océan Pacifique, ou ira-t-il s’aventurer vers les continents du pôle austral ?... Tout est possible avec ce Robur !... Nous serions perdus alors!... C’est donc un cas de légitime défense, et, si nous devons périr... - Que ce ne soit pas, répondit Uncle Prudent, sans nous être vengés, sans avoir anéanti cet appareil avec tous ceux qu’il porte! Les deux collègues en étaient arrivés là à force de fureur impuissante, de rage concentrée en eux. Oui! puisqu’il le fallait, ils se sacrifieraient pour détruire l’inventeur et son secret! Quelques mois, ce serait donc tout ce qu’aurait vécu ce prodigieux aéronef, dont ils étaient bien contraints de reconnaître l’incontestable supériorité en locomotion aérienne! Or, cette idée s’était si bien incrustée dans leur esprit qu’ils ne pensaient plus qu’à la mettre à exécution. Et comment? En s’emparant de l’un des engins explosifs, emmagasinés à bord, avec lequel ils feraient sauter l’appareil? Mais encore fallait-il pouvoir pénétrer dans la soute aux munitions. Heureusement, Frycollin ne soupçonnait rien de ces projets. A la pensée de l’-Albatros- faisant explosion dans les airs, il eût été capable de dénoncer son maître! Ce fut le 23 juillet que la terre réapparut dans le sud-ouest, à peu près vers le cap des Vierges, à l’entrée du détroit de Magellan. Au-delà du cinquante-quatrième parallèle, à cette époque de l’année, la nuit durait déjà près de dix-huit heures, et la température s’abaissait en moyenne à six degrés au-dessous de zéro. Tout d’abord, l’-Albatros,- au lieu de s’enfoncer plus avant dans le sud, suivit les méandres du détroit comme s’il eût voulu gagner le Pacifique. Après avoir passé au-dessus de la baie de Lomas, laissé le mont Gregory dans le nord et les monts Brecknocks dans l’ouest, il reconnut Punta Arena, petit village chilien, au moment où l’église sonnait à toute volée, puis, quelques heures plus tard, l’ancien établissement de Port-Famine. Si les Patagons, dont les feux se voyaient çà et là, ont réellement une taille au-dessus de la moyenne, les passagers de l’aéronef n’en purent juger, puisque l’altitude en faisait des nains. Mais, pendant les si courtes heures de ce jour austral, quel spectacle! Montagnes abruptes, pics éternellement neigeux avec d’épaisses forêts étagées sur leurs flancs, mers intérieures, baies formées entre les presqu’îles et les îles de cet archipel, ensemble des terres de Clarence, Dawson, Désolation, canaux et passes, innombrables caps et promontoires, tout ce fouillis inextricable dont la glace faisait déjà une masse solide, depuis le cap Forward qui termine le continent américain, jusqu’au cap Horn où finit le Nouveau Monde! Cependant, une fois arrivé à Port-Famine, il fut constant que l’-Albatros- allait, reprendre sa route vers le sud. Passant entre le mont Tam de la presqu’île de Brunswik et le mont Graves, il se dirigea droit vers le mont Sarmiento, pic énorme, encapuchonné de glaces, qui domine le détroit de Magellan, à deux mille mètres au-dessus du niveau de la mer. C’était le pays des Pécherais ou Fuégiens, ces indigènes qui habitent la Terre de Feu. Six mois plus tôt, en plein été, lors des longs jours de quinze à seize heures, combien cette terre se fût montrée belle et fertile, surtout dans sa partie méridionale! Partout alors, des vallées et des pâturages qui pourraient nourrir des milliers d’animaux, des forêts vierges, aux arbres gigantesques, bouleaux, hêtres, frênes, cyprès, fougères arborescentes, des plaines que parcourent les bandes de guanaques, de vigognes et d’autruches; puis, des armées de pingouins, des myriades de volatiles. Aussi, lorsque l’-Albatros- mit en activité ses fanaux électriques, rotches, guillemots, canards, oies, vinrent-ils se jeter à bord, - cent fois de quoi remplir l’office de François Tapage. De là, un surcroît de besogne pour le maître coq qui savait apprêter ce gibier de manière à lui enlever son goût huileux. Surcroît de besogne également pour Frycollin qui ne put se refuser à plumer douzaines sur douzaines de ces intéressants volatiles. Ce jour-là, au moment où le soleil allait se coucher, vers trois heures de l’après-midi, apparut un vaste lac, encadré dans une bordure de forêts superbes. Ce lac était alors entièrement glacé, et quelques indigènes, leurs longues raquettes aux pieds, glissaient rapidement à la surface. En réalité, à la vue de l’appareil, ces Fuégiens, au comble de l’épouvante, fuyaient en toutes directions, et, quand ils ne pouvaient fuir, ils se cachaient, ils se terraient comme des animaux. L’-Albatros- ne cessa de marcher vers le sud, au-delà du canal de Beagle, plus loin que l’île de Navarin, dont le nom grec détonne quelque peu entre les noms rudes de ces terres lointaines, plus loin que l’île de Wollaston, baignée par les dernières eaux du Pacifique. Enfin, après avoir franchi sept mille cinq cents kilomètres depuis la côte du Dahomey, il dépassa les extrêmes îlots de l’archipel de Magellan, puis, le plus avancé de tous vers le sud, dont la pointe est rongée d’un éternel ressac, le terrible cap Horn. XIV Dans lequel l’-Albatros- fait ce qu on ne pourra peut-être jamais faire. On était, le lendemain, au 24 juillet. Or, le 24 juillet de l’hémisphère austral, c’est le 24 janvier de l’hémisphère boréal. De plus, le cinquante-sixième degré de latitude venait d’être laissé en arrière, et ce degré correspond au parallèle qui, dans le nord de l’Europe, traverse l’Ecosse à la hauteur d’Edimbourg. Aussi le thermomètre se tenait-il constamment dans une moyenne inférieure à zéro. Il avait donc fallu demander un peu de chaleur artificielle aux appareils destinés à chauffer les roufles de l’aéronef. Il va sans dire également que, si la durée des jours tendait à s’accroître depuis le solstice du 21 juin de l’hiver austral, cette durée diminuait dans une proportion bien plus considérable, par ce fait que l’-Albatros- descendait vers les régions polaires. En conséquence, peu de clarté, au-dessus de cette partie du Pacifique méridional qui confine au cercle antarctique. Donc, peu de vue, et, avec la nuit, un froid parfois très vif. Pour y résister, il fallait se vêtir à la mode des Esquimaux ou des Fuégiens. Aussi, comme ces accoutrements ne manquaient point à bord, les deux collègues, bien empaquetés, purent-ils rester sur la plate-forme, ne songeant qu’à leur projet, ne cherchant que l’occasion de l’exécuter. Du reste, ils voyaient peu Robur, et, depuis les menaces échangées de part et d’autre dans le pays de Tombouctou, l’ingénieur et eux ne se parlaient plus. Quant à Frycollin, il ne sortait guère de la cuisine où François Tapage lui accordait une très généreuse hospitalité, - à la condition qu’il fit l’office d’aide-coq. Cela n’allant pas sans quelques avantages, le Nègre avait très volontiers accepté, avec la permission de son maître. D’ailleurs, ainsi enfermé, il ne voyait rien de ce qui se passait au-dehors et pouvait se croire à l’abri du danger. Ne tenait-il pas de l’autruche, non seulement au physique par son prodigieux estomac, mais au moral par sa rare sottise? Maintenant, vers quel point du globe allait se diriger l’-Albatros?- Etait-il admissible qu’en plein hiver il osât s’aventurer au-dessus des mers australes ou des continents du pôle? Dans cette glaciale atmosphère, en admettant que les agents chimiques des piles pussent résister à une pareille congélation, n’était-ce pas la mort pour tout son personnel, l’horrible mort par le froid? Que Robur tentât de franchir le pôle pendant la saison chaude, passe encore! Mais au milieu de cette nuit permanente de l’hiver antarctique, c’eût été l’acte d’un fou! Ainsi raisonnaient le président et le secrétaire du Weldon-Institute, maintenant entraînés à l’extrémité de ce continent du Nouveau Monde, qui est toujours l’Amérique, mais non celle des Etats-Unis! Oui! qu’allait faire cet intraitable Robur? Et n’était-ce pas le moment de terminer le voyage en détruisant l’appareil voyageur? Ce qui est certain, c’est que, pendant cette journée du 24 juillet, l’ingénieur eut de fréquents entretiens avec son contremaître. A plusieurs reprises, Tom Turner et lui consultèrent le baromètre, - non plus, cette fois, pour évaluer la hauteur atteinte, mais pour relever les indications relatives au temps. Sans doute, quelques symptômes se produisaient dont il convenait de tenir compte. Uncle Prudent crut aussi remarquer que Robur cherchait à inventorier ce qui lui restait d’approvisionnements en tous genres, aussi bien pour l’entretien des machines propulsives et suspensives de l’aéronef que pour celui des machines humaines, dont le fonctionnement ne devait pas être moins assuré à bord. Tout cela semblait annoncer des projets de retour. « De retour!... disait Phil Evans. En quel endroit? - Là où ce Robur peut se ravitailler, répondait Uncle Prudent. - Ce doit être quelque île perdue de l’océan Pacifique, avec une colonie de scélérats, dignes de leur chef. - C’est mon avis, Phil Evans. Je crois, en effet, qu’il songe à laisser porter dans l’ouest, et, avec la vitesse dont il dispose, il aura rapidement atteint son but. - Mais nous ne pourrons plus mettre nos projets à exécution.., s’il y arrive... Il n’y arrivera pas, Phil Evans! » Evidemment, les deux collègues avaient en partie deviné les plans de l’ingénieur. Pendant cette journée, il ne fut plus douteux que l’-Albatros,- après s’être avancé vers les limites de la mer Antarctique, allait définitivement rétrograder. Lorsque les glaces auraient envahi ces parages jusqu’au cap Horn, toutes les basses régions du Pacifique seraient couvertes d’icefields et d’icebergs. La banquise formerait alors une barrière impénétrable aux plus solides navires comme aux plus intrépides jsavigateurs. Certes, en battant plus rapidement de l’aile, l’-Albatros- pouvait franchir les montagnes de glace, accumulées sur l’Océan, puis les montagnes de terre, dressées sur le continent du pôle - si c’est un continent qui forme la calotte australe. Mais, affronter, au milieu de la nuit polaire, une atmosphère qui peut se refroidir jusqu’à soixante degrés au-dessous de zéro, l’eût-il donc osé? Non, sans doute! Aussi, après s’être avancé une centaine de kilomètres dans le sud, l’-Albatros- obliqua-t-il vers l’ouest, de manière à prendre direction sur quelque île inconnue des groupes du Pacifique. Au-dessous de lui s’étendait la plaine liquide, jetée entre la terre américaine et la terre asiatique. En ce moment, les eaux avaient pris cette couleur singulière qui leur fait donner le nom de mer de lait ». Dans la demi-ombre que ne parvenaient plus à dissiper les rayons affaiblis du soleil, toute la surface du Pacifique était d’un blanc laiteux. On eût dit d’un vaste champ de neige dont les ondulations n’étaient pas sensibles, vues de cette hauteur. Cette portion de mer eût été solidifiée par le froid, convertie en un immense icefield, que son aspect n’eût pas été différent. On le sait maintenant, ce sont des myriades de particules lumineuses, de corpuscules phosphorescents, qui produisent ce phénomène. Ce qui pouvait surprendre, c’était de rencontrer cet amas opalescent ailleurs que dans les eaux de l’océan Indien. Soudain, le baromètre, après s’être tenu assez haut pendant les premières heures de la journée, tomba brusquement. Il y avait évidemment des symptômes dont un navire aurait dû se préoccuper, mais que pouvait dédaigner l’aéronef. Toutefois, on devait le supposer, quelque formidable tempête avait récemment troublé les eaux du Pacifique. Il était une heure après midi, lorsque Tom Turner, s’approchant de l’ingénieur, lui dit «Master Robur, regardez donc ce point noir àl’horizon!... Là... tout à fait dans le nord de nous!... Ce ne peut être un rocher? - Non, Tom, il n’y a pas de terres de ce côté. - Alors ce doit être un navire ou tout au moins une embarcation. Uncle Prudent et Phil Evans, qui s’étaient portés àl’avant, regardaient le point indiqué par Tom Turner. Robur demanda sa lunette marine et se mit à observer attentivement l’objet signalé. C’est une embarcation, dit-il, et j’affirmerais qu’il y a des hommes à bord. - Des naufragés? s’écria Tom. - Oui! des naufragés, qui auront été forcés d’abandonner leur navire, reprit Robur, des malheureux, ne sachant plus où est la terre, peut-être mourant de faim et de soif! Eh bien! il ne sera pas dit que l’-Albatros- n’aura pas essayé de venir à leur secours! Un ordre fut envoyé au mécanicien et à ses deux aides. L’aéronef commença à s’abaisser lentement. A cent mètres il s’arrêta, et ses propulseurs le poussèrent rapidement vers le nord. C’était bien une embarcation. Sa voile battait sur le mât. Faute de vent, elle ne pouvait plus se diriger. A bord, sans doute, personne n’avait la force de manier un aviron. Au fond étaient cinq hommes, endormis ou immobilisés par la fatigue, à moins qu’ils ne fussent morts. L’-Albatros,- arrivé au-dessus d’eux, descendit lentement. A l’arrière de cette embarcation, on put lire alors le nom du navire auquel elle appartenait, c’était la -Jeannette,- de Nantes, un navire français que son équipage avait dû abandonner. « Aoh! » cria Tom Turner. Et on devait l’entendre, car l’embarcation n’était pas à quatre-vingts pieds au-dessous de lui. Pas de réponse. « Un coup de fusil! » dit Rohur. L’ordre fut exécuté, et la détonation se propagea longuement à la surface des eaux. On vit alors un des naufragés se relever péniblement, les yeux hagards, une vraie face de squelette. En apercevant l’-Albatros,- il eut tout d’abord le geste d’un homme épouvanté. « Ne craignez rien! cria Robur en français. Nous venons vous secourir!... Qui êtes-vous? - Des matelots de la -Jeannette,- un trois-mâts-barque dont j’étais le second, répondit cet homme. Il y a quinze jours... nous l’avons quitté... au moment où il allait sombrer!... Nous n’avons plus ni eau ni vivres!... » Les quatre autres naufragés s’étaient peu à peu redressés. Hâves, épuisés, dans un effrayant état de maigreur, ils levaient les mains vers l’aéronef. « Attention! » cria Robur. Une corde se déroula de la plate-forme, et un seau, contenant de l’eau douce, fut affalé jusqu’à l’embarcation. Les malheureux se jetèrent dessus et burent à même avec une avidité qui faisait mal à voir. « Du pain!... du pain!... » crièrent-ils. Aussitôt, un panier contenant quelques vivres, des conserves, un flacon de brandy, plusieurs pintes de café, descendit jusqu’à eux. Le second eut bien de la peine à les modérer dans l’assouvissement de leur faim. Puis : « Où sommes-nous? - A cinquante milles de la côte du Chili et de l’archipel des Chonas, répondit Robur. - Merci, mais le vent nous manque, et... - Nous allons vous donner la remorque! - Qui êtes-vous ?... - Des gens qui sont heureux d’avoir pu vous venir en aide », répondit simplement Robur. Le second comprit qu’il y avait un incognito à respecter. Quant à cette machine volante, était-il donc possible qu’elle eût assez de force pour les remorquer? Oui! et l’embarcation, attachée à un câble d’une centaine de pieds, fut entraînée vers l’est par le puissant appareil. A dix heures du soir, la terre était en vue, ou plutôt on voyait briller les feux qui en indiquaient la situation. Il était venu à temps, ce secours du ciel, pour les naufragés de la -Jeannette,- et ils avaient bien le droit de croire que leur sauvetage tenait du miracle! Puis, quand il les eut conduits à l’entrée des passes des îles Chonas, Robur leur cria de larguer la remorque - ce qu’ils firent en bénissant leurs sauveteurs, - et l’-Albatros- reprit aussitôt le large. Décidément il avait du bon, cet aéronef, qui pouvait ainsi secourir des marins perdus en mer! Quel ballon, si perfectionné qu’il fût, aurait été apte à rendre un pareil service! Et, entre eux, Uncle Prudent et Phil Evans durent en convenir, bien qu’ils fussent dans une disposition d’esprit à nier même l’évidence. Mer mauvaise toujours. Symptômes alarmants. Le baromètre tomba encore de quelques millimètres. Il y avait des poussées terribles de la brise qui sifflait violemment dans les engins hélicoptériques de l’-Albatros,- et refusait ensuite momentanément. En ces circonstances, un navire à voiles aurait eu déjà deux ris dans ses huniers et un ris dans sa misaine. Tout indiquait que le vent allait sauter dans le nord-ouest. Le tube du storm-glass commençait à se troubler d’une inquiétante façon. A une heure du matin, le vent s’établit avec une extrême violence. Cependant, bien qu’il l’eût alors debout, l’aéronef, mû par ses propulseurs, put gagner encore contre lui et remonter à raison de quatre à cinq lieues par heure. Mais il n’aurait pas fallu lui demander davantage. Très évidemment il se préparait un coup de cyclone, - ce qui est rare sous ces latitudes. Qu’on le nomme hurracan sur l’Atlantique, typhon dans les mers de Chine, simoun au Sahara, tornade sur la côte occidentale, c’est toujours une tempête tournante - et redoutable. Oui! redoutable pour tout bâtiment, saisi par ce mouvement giratoire qui s’accroît de la circonférence au centre et ne laisse qu’un seul endroit calme, le milieu de ce maelstrom des airs. Robur le savait. Il savait aussi qu’il était prudent de fuir un cyclone, en sortant de sa zone d’attraction par une ascension vers les couches supérieures. Jusqu’alors il y àvait toujours réussi. Mais il n’avait pas une heure à perdre, pas une minute peut-être! En effet la violence du vent s’accroissait sensiblement. Les lames, découronnées à leurs crêtes, faisaient courir une poussière blanche à la surface de la mer. Il était manifeste, aussi, que le cyclone, en se déplaçant, allait tomber vers les régions du pôle avec une vitesse effroyable. «En haut! dit Robur. - En haut!» répondit Tom Turner. Une extrême puissance ascensionnelle fut communiquée à l’aéronef, et il s’éleva obliquement, comme s’il eût suivi un plan qui se fût incliné dans le sud-ouest. En ce moment, le baromètre baissa encore, -une chute rapide de la colonne de mercure de huit, puis de douze millimètres. Soudain l’-Albatros- s’arrêta dans son mouvement ascensionnel. A quelle cause était dû cet arrêt? Evidemment à une pesée de l’air, à un formidable courant, qui, se propageant de haut en bas, diminuait la résistance du point d’appui. Lorsqu’un steamer remonte un fleuve, son hélice produit un travail d’autant moins utile que le courant tend à fuir sous ses branches. Le recul est alors considérable, et il peut même devenir, égal à la dérive. Ainsi de l’-Albatros,- en ce moment. Cependant Robur n’abandonna pas la partie. Ses soixante-quatorze hélices, agissant dans une simultanéité parfaite, furent portées à leur maximum de rotation. Mais, irrésistiblement attiré par le cyclone, l’appareil ne pouvait lui échapper. Durant de courtes accalmies, il reprenait son mouvement ascensionnel. Puis la lourde pesée l’emportait bientôt, et il retombait comme un bâtiment qui sombre. Et n’était-ce pas sombrer dans cette mer-aérienne, au milieu d’une nuit dont les fanaux de l’aéronef ne rompaient la profondeur que sur un rayon restreint? Evidemment, si la violence du cyclone s’accroissait encore, l’-Albatros- ne serait plus qu’un fétu de paille indirigeable, emporté dans un de ces tourbillons qui déracinent les arbres, enlèvent les toitures, renversent des pans de murailles. Robur et Tom ne pouvaient se parler que par signes. Uncle Prudent et Phil Evans, accrochés à la rambarde, se demandaient si le météore n’allait pas faire leur jeu en détruisant l’aéronef, et avec lui l’inventeur, et avec l’inventeur, tout le secret de son invention! Mais, puisque l’-Albatros- ne parvenait pas à se dégager verticalement de ce cyclone, ne semblait-il pas qu’il n’avait eu qu’une chose à faire gaguer le centre, relativement calme, où il serait plus maître de ses manœuvres? Oui! mais, pour l’atteindre, il aurait fallu rompre ces courants circulaires qui l’entraînaient à leur périphérie. Possédait-il assez de puissance mécanique pour s’en arracher? Soudain la partie supérieure du nuage creva. Les vapeurs se condensèrent en torrents de pluie. Il était deux heures du matin. Le baromètre, oscillant avec des écarts de douze millimètres, était alors tombé à 709 - ce qui, en réalité, devait être diminué de la baisse due à la hauteur atteinte par l’aéronef au-dessus du niveau de la mer. Phénomène assez rare, ce cyclone s’était formé hors des zones qu’il parcourt le plus habituellement, c’est-à-dire entre le trentième parallèle nord et le vingt-sixième parallèle sud. Peut-être cela explique-t-il comment cette tempête tournante se changea subitement en une tempête rectiligne. Mais quel ouragan! Le coup de vent du Connecticut du 22 mars 1882 eût pu lui être comparé, lui dont la vitesse fut de cent seize mètres à la seconde, soit plus de cent lieues à l’heure. Il s’agissait donc de fuir vent arrière, comme un navire devant la tempête, ou plutôt de se laisser emporter par le courant, que l’-Albatros- ne pouvait remonter et dont il ne pouvait sortir. Mais, à suivre cette imperturbable trajectoire, il fuyait vers le sud, il se jetait au-dessus de ces régions polaires dont Robur avait voulu éviter les approches, il n’était plus maître de sa direction, il irait où le porterait l’ouragan! Tom Turner s’était mis au gouvernail. Il fallait toute son adresse pour ne pas embarder sur un bord ou sur l’autre. Aux premières heures du matin. - si on peut appeler ainsi cette vague teinte qui nuança l’horizon -, l’-Albatros- avait franchi quinze degrés depuis le cap Horn, soit plus de quatre cents lieues, et il dépassait la limite du cercle polaire. Là, dans ce mois de juillet, la nuit dure encore dix-neuf heures et demie. Le disque du soleil, sans chaleur, sans lumière, n’apparaît sur l’horizon que pour disparaître presque aussitôt. Au pôle, cette nuit se prolonge pendant soixante-dix-neuf jours. Tout indiquait que. l’-Albatros- allait s’y plonger comme dans un abîme. Ce jour-là, une observation, si elle eût été possible, aurait donné 66° 40’ de latitude australe. L’aéronef n’était donc plus qu’à quatorze cents milles du pôle antarctique. Irrésistiblement emporté vers cet inaccessible point du globe, sa vitesse « mangeait », pour ainsi dire, sa pesanteur, bien que celle-ci fût un peu plus forte alors, par suite de l’aplatissement de la terre au pôle. Ses hélices suspensives, il semblait qu’il eût pu s’en passer. Et, bientôt, la violence de l’ouragan devint telle que Robur crut devoir réduire les propulseurs au minimum de tours, afin d’éviter quelques graves avaries, et de manière à pouvoir gouverner, tout en conservant le moins possible de vitesse propre. Au milieu de ces dangers, l’ingénieur commandait avec sang-froid., et le personnel obéissait comme si l’âme de son chef eût été en lui. Uncle Prudent et Phil Evans n’avaient pas un instant quitté la plate-forme. On y pouvait rester sans inconvénient, d’ailleurs. L’air ne faisait pas résistance ou faiblement. L’aéronef était là comme un aérostat qui marche avec la masse fluide dans laquelle il est plongé. Le domaine du pôle austral comprend, dit-on, quatre millions cinq cent mille mètres carrés en superficie. Est-ce un continent? est-ce un archipel? est-ce une mer paléocrystique, dont les glaces ne fondent même pas pendant la longue période de l’été? On l’ignore. Mais ce qui est connu, c’est que ce pôle austral est plus froid que le pôle boréal, - phénomène dû à la position de la terre sur son orbite durant l’hiver des régions antarctiques. Pendant cette journée, rien n’indiqua que la tempête allait s’amoindrir. C’était par le soixante-quinzième méridien, à l’ouest, que l’-Albatros- allait aborder la région circumpolaire. Par quel méridien en sortirait-il, - s’il en sortait? En tout cas, à mesure qu’il descendait plus au sud, la durée du jour diminuait. Avant peu, il serait plongé dans cette nuit permanente qui ne s’illumine qu’à la clarté de la lune ou aux pâles lueurs des aurores australes. Mais la lune était nouvelle alors, et les compagnons de Robur risquaient de ne rien voir de ces régions dont le secret échappe encore à la curiosité humaine. Très probablement, l’-Albatros- passa au-dessus de quelques points déjà reconnus, un peu en avant du cercle polaire, dans l’ouest de la terre de Graham, découverte par Biscoe en 1832, et de la terre Louis-Philippe, découverte en 1838 par Durnont d’Urville, dernières limites atteintes sur ce continent inconnu. Cependant, à bord, on ne souffrait pas trop de la température, beaucoup moins basse alors qu’on ne devait le craindre. Il semblait que cet ouragan fût une sorte de gulf-stream aérien qui emportait une certaine chaleur avec lui. Combien il y eut lieu de regretter que toute cette région fût plongée dans une obscurité profonde! Il faut remarquer, toutefois, que, même si la lune eût éclairé l’espace, la part des observations aurait été très réduite. A cette époque de l’année, un immense rideau de neige, une carapace glacée, recouvre toute la surface polaire. On n’aperçoit même pas ce blink des glaces, teinte blanchâtre dont la réverbération manque aux horizons obscurs. Dans ces conditions, comment distinguer la forme des terres, l’étendue des mers, la disposition des îles? Le réseau hydrographique du pays, comment le reconnaître? Sa configuration orographique elle-même, comment la relever, puisque les collines ou les montagnes s’y confondent avec les icebergs, avec les banquises? Un peu avant minuit, une aurore australe illumina ces ténèbres. Avec ses franges argentées, ses lamelles qui rayonnaient à travers l’espace, ce météore présentait la forme d’un immense éventail, ouvert sur une moitié du ciel. Ses extrêmes effluences électriques venaient se perdre dans la Croix du Sud, dont les quatre étoiles brillaient au zénith. Le phénomène fut d’une magnificence incomparable, et sa clarté suffit à montrer l’aspect de cette région confondue dans une immense blancheur. Il va sans dire que, sur ces contrées si rapprochées du pôle magnétique austral, l’aiguille de la boussole, incessamment affolée, ne pouvait plus donner aucune indication précise relativement à la direction suivie. Mais son inclinaison fut telle, à un certain moment, que Robur put tenir pour certain qu’il passait au-dessus de ce pôle magnétique, situé à peu près sur le soixante-dix-huitième parallèle. Et plus tard, vers une heure du matin, en calculant l’angle que cette aiguille faisait avec la verticale, il s’écria: « Le pôle austral est sous nos pieds! » Une calotte blanche apparut, mais sans rien laisser voir de ce qui se cachait sous ses glaces. L’aurore australe s’éteignit peu après, et ce point idéal, où viennent se croiser tous les méridiens du globe, est encore à connaître. Certes, si Uncle Prudent et Phil Evans voulaient ensevelir dans la plus mystérieuse des solitudes l’aéronef et ceux qu’il emportait à travers l’espace, l’occasion était propice. S’ils ne le firent pas, sans doute, c’est que l’engin dont ils avaient besoin leur manquait encore. Cependant l’ouragan continuait à se déchaîner avec une vitesse telle que, si l’-Albatros- eût rencontré quelque montagne sur sa route, il s’y fût brisé comme un navire qui se met à la côte. En effet, non seulement il ne pouvait plus se diriger horizontalement, mais il n’était même plus maître de son déplacement en hauteur. Et pourtant, quelques sommets se dressent sur les terres antarctiques. A chaque instant un choc eût été possible et aurait amené la destruction de l’appareil. Cette catastrophe fut d’autant plus à craindre que le vent inclina vers l’est, en dépassant le méridien zéro. Deux points lumineux se montrèrent alors à une centaine de kilomètres en avant de l’-Albatros.- C’étaient les deux volcans qui font partie du vaste système des monts Ross, l’Erebus et le Terror. L’-Albatros- allait-il donc se brûler à leurs flammes comme un papillon gigantesque? Il y eut là une heure palpitante. L’un des volcans, l’Erebus, semblait se précipiter sur l’aéronef qui ne pouvait dévier du lit de l’ouragan. Les panaches de flamme grandissaient à vue d’œil. Un réseau de feu barrait la route. D’intenses clartés emplissaient maintenant l’espace. Les figures, vivement éclairées à bord, prenaient un aspect infernal. Tous, immobiles, sans un cri, sans un geste, attendaient l’effroyable minute, pendant laquelle cette fournaise les envelopperait de ses feux. Mais l’ouragan qui entraînait l’-Albatros,- le sauva de cette épouvantable catastrophe. Les flammes de l’Erebus, couchées par la tempête, lui livrèrent passage. Ce fut au milieu d’une grêle de substances laviques, repoussées heureusement par l’action centrifuge des hélices suspensives, qu’il franchit ce cratère en pleine éruption. Une heure après, l’horizon dérobait aux regards les deux torches colossales qui éclairent les confins du monde pendant la longue nuit du pôle. A deux heures du matin, l’île Ballery fut dépassée à l’extrémité de la côte de la Découverte, sans qu’on pût la reconnaître, puisqu’elle était soudée aux terres arctiques par un ciment de glace. Et alors, à partir du cercle polaire que l’-Albatros- recoupa sur le cent soixante-quinzième méridien, l’ouragan l’emporta au-dessus des banquises, au-dessus des icebergs, contre lesquels il risqua cent fois d’être brise. Il n’était plus dans la main de son timonier, mais dans la main de Dieu... Dieu est un bon pilote. L’aéronef remontait alors le méridien de Paris, qui fait un angle de cent cinq degrés avec celui qu’il avait suivi pour franchir le cercle du monde antarctique. Enfin, au-delà du soixantième parallèle, l’ouragan indiqua une tendance à se casser. Sa violence diminua très sensiblement. L’-Albatros- commença à redevenir maître de lui-même. Puis ce qui fut un soulagement véritable - il rentra dans les régions éclairées du globe, et le jour reparut vers les huit heures du matin. Robur et les siens, après avoir échappé au cyclone du Cap Horn, étaient délivrés de l’ouragan. Ils avaient été ramenés vers le Pacifique par-dessus toute la région polaire, après avoir franchi sept mille kilomètres en dix-neuf heures - soit plus d’une lieue à la minute -vitesse presque double de celle que pouvait obtenir l’-Albatros- sous l’action de ses propulseurs dans les circonstances ordinaires. Mais Robur ne savait plus où il se trouvait alors, par suite de cet affolement de l’aiguille aimantée dans le voisinage du pôle magnétique. Il fallait attendre que le soleil se montrât dans des conditions convenables pour faire une observation. Malheureusement de gros nuages chargeaient le ciel, ce jour-là, et le soleil ne parut 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000