« A bout de corde! » dit-il.
Tom Turner avait compris. Frycollin fut tiré de sa cabine.
Quels cris il poussa, lorsque le contremaître et un de ses camarades
le saisirent et l’attachèrent dans une sorte de baille, à laquelle
ils fixèrent solidement l’extrémité d’un câble!
C’était précisément un de ces câbles dont Uncle Prudent voulait faire
l’usage que l’on sait.
Le Nègre avait cru d’abord qu’il allait être pendu... Non! Il ne
devait être que suspendu.
En effet, ce câble fut déroulé au-dehors sur une longueur de cent
pieds, et Frycollin se trouva balancé dans le vide.
Il pouvait crier à son aise maintenant. Mais, l’épouvante
l’étreignant au larynx, il resta muet.
Uncle Prudent et Phil Evans avaient voulu s’opposer à cette exécution
ils furent repoussés.
« C’est une infamie!... C’est une lâcheté! s’écria Uncle Prudent, qui
était hors de lui.
- Vraiment! répondit Robur.
- C’est un abus de la force contre lequel je protesterai autrement
que par des paroles!
- Protestez!
- Je me vengerai, ingénieur Robur!
- Vengez-vous, président du Weldon-Institute!
- Et de vous et des vôtres! »
Les gens de l’-Albatros- s’étaient rapprochés dans des dispositions
peu bienveillantes. Robur leur fit signe de s’éloigner.
« Oui!... De vous et des vôtres!.., reprit Uncle Prudent, que son
collègue essayait en vain de calmer.
- Quand il vous plaira! répondit l’ingénieur.
- Et par tous les moyens possibles!
- Assez! dit alors Robur d’un ton menaçant, assez! Il y a d’autres
câbles à bord! Taisez-vous, ou, sinon, tout comme le valet, le
maître! »
Uncle Prudent se tut, non par crainte, mais parce qu’il fut pris
d’une telle suffocation que Phil Evans dut l’emmener dans sa cabine.
Cependant, depuis une heure, le temps s’était singulièrement modifié.
Il y avait des symptômes auxquels on ne pouvait se méprendre. Un
orage menaçait. La saturation électrique de l’atmosphère était portée
à un tel point que, vers deux heures et demie, Robur fut témoin d’un
phénomène qu’il n’avait jamais observé.
Dans le nord, d’où venait l’orage, montaient des volutes de vapeurs
quasi lumineuses, - ce qui était certainement dû à la variation de la
charge électrique des diverses couches de nuages.
Le reflet de ces bandes faisait courir, à la surface de la mer, des
myriades de lueurs, dont l’intensité devenait d’autant plus vive que
le ciel commençait à s’assombrir.
L’-Albatros- et le météore ne devaient pas tarder à se rencontrer,
puisqu’ils allaient l’un au-devant de l’autre.
Et Frycollin? Eh bien, Frycollin était toujours à la remorque, - et
remorque est le mot juste, car le câble faisait un angle assez ouvert
avec l’appareil lancé à une vitesse de cent kilomètres, ce qui
laissait la baille quelque peu en arrière.
Que l’on juge de son épouvante, lorsque les éclairs commencèrent à
sillonner l’espace autour de lui, tandis que le tonnerre roulait ses
éclats dans les profondeurs du ciel.
Tout le personnel du bord s’occupait à manœuvrer en vue de
l’orage, soit pour s’élever plus haut que lui, soit pour le distancer
en se lançant à travers les couches inférieures.
L’-Albatros- se trouvait alors à sa hauteur moyenne -mille mètres
environ, - quand éclata un coup de foudre d’une violence extrême. La
rafale s’éleva soudain. En quelques secondes, les nuages en feu se
précipitèrent sur l’aéronef.
Phil Evans vint alors intercéder en faveur de Frycollin et demander
qu’on le ramenât à bord.
Mais Robur n’avait point attendu cette démarche. Ses ordres étaient
donnés. Déjà on s’occupait de haler la corde sur la plate-forme,
quand, tout à coup, il se fit un ralentissement inexplicable dans la
rotation des hélices suspensives.
Robur bondit vers le roufle central
« Force ! ... Force ! ... cria-t-il au mécanicien. Il faut monter
rapidement et plus haut que l’orage!
- Impossible, maître!
- Qu’y a-t-il?
- Les courants sont troublés!... Il se fait des intermittences!...»
Et de fait, l’-Albatros- s’abaissait sensiblement.
Ainsi qu’il arrive pour les courants des fils télégraphiques pendant
les orages, le fonctionnement électrique n’opérait plus
qu’incomplètement dans les accumulateurs de l’aéronef. Mais, ce qui
n’est qu’un inconvénient quand il s’agit de dépêches, ici, c’était un
effroyable danger, c’était l’appareil précipité dans la mer, sans
qu’on pût s’en rendre maître.
« Laisse descendre, cria Robur, et sortons de la zone électrique!
Allons, enfants, du sang-froid! »
L’ingénieur était monté sur son banc de quart. Les hommes, à leur
poste, se tenaient prêts à exécuter les ordres du maître.
L’-Albatros,- bien qu’il se fût abaissé de quelques centaines de
pieds, était encore plongé dans le nuage, au milieu des éclairs qui
se croisaient comme les pièces d’un feu d’artifice. C’était à croire
qu’il allait être foudroyé. Les hélices se ralentissaient encore, et
ce qui n’avait été jusque-là qu’une descente un peu rapide menaçait
de devenir une chute.
Enfin, en moins d’une minute, il était manifeste qu’il serait arrivé
au niveau de la mer. Une fois immergé, aucune puissance n’aurait pu
l’arracher de cet abîme.
Soudain la nuée électrique apparut au-dessus de lui. L’-Albatros-
n’était plus alors qu’à soixante pieds de la crête des lames. En deux
ou trois secondes, elles auraient noyé la plate-forme.
Mais, Robur, saisissant l’instant propice, se précipita vers le
roufle central, il saisit les leviers de mise en train, il lança le
courant des piles que ne neutralisait plus la tension électrique de
l’atmosphère ambiante... En un instant, il eut rendu à ses hélices
leur vitesse normale, arrêté la chute, maintenu l’-Albatros- à petite
hauteur, pendant que ses propulseurs l’entraînaient loin de l’orage,
qu’il ne tarda pas à dépasser.
Inutile de dire que Frycollin avait pris un bain forcé,
- pendant quelques secondes seulement. Lorsqu’il fut ramené à bord,
il était mouillé comme s’il eût plongé jusqu’au fond des mers. On le
croira sans peine, il ne criait plus.
Le lendemain, 4 juillet, l’-Albatros- avait franchi la limite
septentrionale de la Caspienne.
XI
Dans lequel la colère de Uncle Prudent croît comme le carré de la
vitesse.
Si jamais Uncle Prudent et Phil Evans durent renoncer à tout espoir
de s’échapper, ce fut bien pendant les cinquante heures qui
suivirent. Robur redoutait-il que la garde de ses prisonniers fût
moins facile durant cette traversée de l’Europe? C’est possible. Il
savait, d’ailleurs, qu’ils étaient décidés à tout pour s’enfuir.
Quoi qu’il en soit, toute tentative eût alors été un suicide. Que
l’on saute d’un express, marchant avec une vitesse de cent kilomètres
à l’heure, ce n’est peut-être que risquer sa vie, mais, d’un rapide,
lancé à raison de deux cents kilomètres, ce serait vouloir la mort.
Or, c’est précisément cette vitesse - le maximum dont il pût disposer
- qui fut imprimée à l’-Albatros.- Elle dépassait le vol de
l’hirondelle, soit cent quatre-vingts kilomètres à l’heure.
Depuis quelque temps, on a dû le remarquer, les vents du nord-est
dominaient avec une persistance très favorable à la direction de
l’-Albatros,- puisqu’il marchait dans le même sens, c’est-à-dire
d’une façon générale vers l’ouest. Mais, ces vents commençant à se
calmer, il devint bientôt impossible de se tenir sur la plate-forme,
sans avoir la respiration coupée par la rapidité du déplacement. Les
deux collègues, à un certain moment, eussent même été jetés
par-dessus le bord, s’ils n’avaient été acculés contre leur roufle
par la pression de l’air.
Heureusement, à travers les hublots de sa cage, le timonier les
aperçut, et une sonnerie électrique prévint les hommes, renfermés
dans le poste de l’avant.
Quatre d’entre eux se glissèrent aussitôt vers l’arrière, en rampant
sur la plate-forme.
Que ceux qui se sont trouvés en mer sur un navire debout au vent,
pendant quelque tempête, rappellent leur souvenir, et ils
comprendront ce que devait être la violence d’une pareille pression.
Seulement, ici, c’était l’-Albatros- qui la créait par son
incomparable vitesse.
En somme, il fallut ralentir la marche - ce qui permit à Uncle
Prudent et à Phil Evans de regagner leur cabine. A l’intérieur de ses
roufles, ainsi que l’avait dit l’ingénieur, l’-Albatros- emportait
avec lui une atmosphère parfaitement respirable.
Mais quelle solidité avait donc cet appareil, pour qu’il pût résister
à un pareil déplacement! C’était prodigieux. Quant aux propulseurs de
l’avant et de l’arrière, on ne les voyait même plus tourner. C’était
avec une infinie puissance de pénétration qu’ils se vissaient dans la
couche d’air.
La dernière ville, observée du bord, avait été Astrakan, située
presque à l’extrémité nord de la Caspienne.
L’Etoile du Désert - sans doute quelque poète russe l’a appelée ainsi
- est maintenant descendue de la première à la cinquième ou sixième
grandeur. Ce simple chef-lieu de gouvernement avait un instant montré
ses vieilles murailles couronnées de créneaux inutiles, ses antiques
tours au centre de la cité, ses mosquées contiguës à des églises de
style moderne, sa cathédrale dont les cinq dômes, dorés et semés
d’étoiles bleues, semblaient découpés dans un morceau de firmament, -
le tout presque au niveau de cette embouchure du Volga qui mesure
deux kilomètres.
Puis, à partir de ce point, le vol de l’-Albatros- ne fut plus qu’une
sorte de chevauchée à travers les hauteurs du ciel, comme s’il eût
été attelé de ces fabuleux hippogriffes qui franchissent une lieue
d’un seul coup d’aile.
Il était dix heures du matin, le 4 juillet, lorsque l’aéronef pointa
dans le nord-ouest en suivant à peu près la vallée du Volga. Les
steppes du Don et de l’Oural filaient de chaque côté du fleuve. S’il
eût été possible de plonger un regard sur ces vastes territoires, à
peine aurait-on eu le temps d’en compter les villes et villages.
Enfin, le soir venu, l’aéronef dépassait Moscou, sans même saluer le
drapeau du Kremlin. En dix heures, il avait enlevé les deux mille
kilomètres qui séparent Astrakan de l’ancienne capitale de toutes les
Russies.
De Moscou à Pétersbourg, la ligue du chemin de fer ne compte pas plus
de douze cents kilomètres. C’était donc l’affaire d’une demi-journée.
Aussi, l’-Albatros,- exact comme un express, atteignit-il Pétersbourg
et les bords de la Neva vers deux heures du matin. La clarté de la
nuit, sous cette haute latitude qu’abandonne si peu le soleil de
juin, permit d’embrasser un instant l’ensemble de cette vaste
capitale.
Puis, ce furent le golfe de Finlande, l’archipel d’Abo, la Baltique,
la Suède à la latitude de Stockholm, la Norvège à la latitude de
Christiania. Dix heures seulement pour ces deux mille kilomètres! En
vérité, on aurait pu le croire, aucune puissance humaine n’eût été
capable désormais d’enrayer la vitesse de l’-Albatros,- comme si la
résultante de sa force de projection et de l’attraction terrestre
l’eût maintenu dans une trajectoire immuable autour du globe.
Il s’arrêta, cependant, et précisément au-dessus de la fameuse chute
de Rjukanfos, en Norvège. Le Gousta, dont la cime domine cette
admirable région du Telemark, fut comme une borne gigantesque qu’il
ne devait pas dépasser dans l’ouest.
Aussi, à partir de ce point, l’-Albatros- revint-il franchement vers
le sud, sans modérer sa vitesse.
Et, pendant ce vol invraisemblable, que faisait Frycollin? Frycollin
demeurait muet au fond de sa cabine, dormant du mieux qu’il pouvait,
sauf aux heures des repas.
François Tapage lui tenait alors compagnie et se jouait volontiers de
ses terreurs.
« Eh! eh! mon garçon, disait-il, tu ne cries donc plus!... Faut pas
te gêner pourtant!... Tu en serais quitte pour deux heures de
suspension!... Hein !... avec la vitesse que nous avons maintenant,
quel excellent bain d’air pour les rhumatismes!
- Il me semble que tout se disloque! répétait Frycollin.
- Peut-être bien, mon brave Fry! Mais nous allons si rapidement que
nous ne pourrions même plus tomber!... Voilà qui est rassurant!
- Vous croyez?
- Foi de Gascon! »
Pour dire le vrai, et sans rien exagérer comme François Tapage, il
était certain que, grâce à cette rapidité, le travail des hélices
suspensives était quelque peu amoindri. L’-Albatros- glissait sur la
couche d’air à la manière d’une fusée à la Congrève.
« Et ça durera longtemps comme cela? demandait Frycollin.
- Longtemps ?... Oh non! répondait le maître coq. Simplement toute la
vie!
- Ah! faisait le Nègre en recommençant ses lamentations.
- Prends garde, Fry, prends garde! s’écriait alors François Tapage,
car, comme on dit dans mon pays, le maître pourrait bien t’envoyer à
la balançoire! »
Et Frycollin, en même temps que les morceaux qu’il mettait en double
dans sa bouche, ravalait ses soupirs.
Pendant ce temps, Uncle Prudent et Phil Evans, qui n’étaient point
gens à récriminer inutilement, venaient de prendre un parti. Il était
évident que la fuite ne pouvait plus s’effectuer. Toutefois, s’il
n’était pas possible de remettre le pied sur le globe terrestre, ne
pouvait-on faire savoir à ses habitants ce qu’étaient devenus, depuis
leur disparition, le président et le secrétaire du Weldon-Institute,
par qui ils avaient été enlevés, à bord de quelle machine volante ils
étaient détenus, et provoquer peut-être - de quelle façon, grand
Dieu! - une audacieuse tentative de leurs amis pour les arracher aux
mains de ce Robur?
Correspondre ?... Et comment? Suffirait-il donc d’imiter les marins
en détresse qui enferment dans une bouteille un document indiquant le
lieu du naufrage et le jettent à la mer?
Mais ici, la mer, c’était l’atmosphère. La bouteille n’y surnagerait
pas. A moins de tomber juste sur un passant, dont elle pourrait bien
fracasser le crâne, elle risquerait de n’être jamais retrouvée.
En somme, les deux collègues n’avaient que ce moyen à leur
disposition, et ils allaient sacrifier une des bouteilles du bord,
quand Uncle Prudent eut une autre idée. Il prisait, on le sait, et on
peut pardonner ce léger défaut à un Américain, qui pourrait faire
pis. Or, en sa qualité de priseur, il possédait une tabatière, - vide
maintenant. Cette tabatière était en aluminium. Une fois lancée
au-dehors, si quelque honnête citoyen la trouvait, il la ramasserait;
s’il la ramassait, il la porterait à un bureau de police, et, là, on
prendrait connaissance du document destiné à faire connaître la
situation des deux victimes de Robur-le-Conquérant.
C’est ce qui fut fait. La note était courte, mais elle disait tout et
donnait l’adresse du Weldon-Institute, avec prière de faire parvenir.
Puis, Uncle Prudent, après y avoir glissé la note, entoura la
tabatière d’une épaisse bande de laine solidement ficelée, autant
pour l’empêcher de s’ouvrir pendant la chute que de se briser sur le
sol. Il n’y avait plus qu’à attendre une occasion favorable.
En réalité, la manœuvre la plus difficile, pendant cette
prodigieuse traversée de l’Europe, c’était de sortir du roufle, de
ramper sur la plate-forme, au risque d’être emporté, et cela
secrètement. D’autre part, il ne fallait pas que la tabatière tombât
en quelque mer, golfe, lac ou tout autre cours d’eau. Elle eût été
perdue.
Toutefois, il n’était pas impossible que les deux collègues
réussissent par ce moyen à rentrer en communication avec le monde
habité.
Mais il faisait jour en ce moment. Or, mieux valait attendre la nuit
et profiter, soit d’une diminution de la vitesse, soit d’une halte,
pour sortir du roufle. Peut-être pourrait-on alors gagner le bord de
la plate-forme et ne laisser tomber la précieuse tabatière que sur
une ville.
D’ailleurs, quand bien même toutes ces conditions se fussent alors
rencontrées, le projet n’aurait pas pu être mis à exécution, - ce
jour là du moins.
L’-Albatros,- en effet, après avoir quitté la terre norvégienne à la
hauteur du Gousta, avait appuyé vers le sud. Il suivait précisément
le zéro de longitude qui n’est autre, en Europe, que le méridien de
Paris. Il passa donc au-dessus de la mer du Nord, non sans provoquer
une stupéfaction bien naturelle à bord de ces milliers de bâtiments
qui font le cabotage entre l’Angleterre, la Hollande, la France et la
Belgique. Si la tabatière ne tombait pas sur le pont même de l’un de
ces navires, il y avait bien des chances pour qu’elle s’en allât par
le fond.
Uncle Prudent et Phil Evans furent donc obligés d’attendre un moment
plus favorable. Du reste, ainsi qu’on va le voir, une excellente
occasion devait bientôt s’offrir à eux.
A dix heures du soir, l’-Albatros- venait d’atteindre les côtes de
France, à peu près à la hauteur de Dunkerque. La nuit était assez
sombre. Un instant, on put voir le phare de Gris-Nez croiser ses feux
électriques avec ceux de Douvres, d’une rive à l’autre du détroit du
Pas-de-Calais. Puis l’-Albatros- s’avança au-dessus du territoire
français, en se maintenant à une moyenne altitude de mille mètres.
Sa vitesse n’avait point été modérée. Il passait comme une bombe
au-dessus des villes, des bourgs, des villages, si nombreux en ces
riches provinces de la France septentrionale. C’étaient, sur ce
méridien de Paris, après Dunkerque, Doullens, Amiens, Creil,
Saint-Denis. Rien ne le fit dévier de la ligne droite. C’est ainsi
que, vers minuit, il arriva au-dessus de la « Ville Lumière », qui
mérite ce nom même quand ses habitants sont couchés - ou devraient
l’être.
Par quelle étrange fantaisie l’ingénieur fut-il porté à faire halte
au-dessus de la cité parisienne? on ne sait. Ce qui est certain,
c’est que l’-Albatros- s’abaissa de manière à ne la dominer que de
quelques centaines de pieds seulement. Robur sortit alors de sa
cabine, et tout son personnel vint respirer un peu de l’air ambiant
sur la plate-forme.
Uncle Prudent et Phil Evans n’eurent garde de manquer l’excellente
occasion qui leur était offerte. Tous deux, après avoir quitté leur
roufle, cherchèrent à s’isoler, afin de pouvoir choisir l’instant le
plus propice. Il fallait surtout éviter d’être vu.
L’-Albatros,- semblable à un gigantesque scarabée, allait doucement
au-dessus de la grande ville. Il parcourut la ligne des boulevards,
si brillamment éclairés alors par les appareils Edison. Jusqu’à lui
montait le bruit des voitures circulant encore dans les rues, et le
roulement des trains sur les railways multiples qui rayonnent vers
Paris. Puis, il vint planer à la hauteur des plus hauts monuments,
comme s’il eût voulu heurter la boule du Panthéon ou la croix des
Invalides. Il voleta depuis les deux minarets du Trocadéro jusqu’à la
tour métallique du Champ-de-Mars, dont l’énorme réflecteur inondait
toute la capitale de lueurs électriques.
Cette promenade aérienne, cette flânerie de noctambule, dura une
heure environ. C’était comme une halte dans les airs, avant la
reprise de l’interminable voyage.
Et même l’ingénieur Robur voulut, sans doute, donner aux Parisiens le
spectacle d’un météore que n’avaient point prévu ses astronomes. Les
fanaux de l’-Albatros- furent mis en activité. Deux gerbes brillantes
se promenèrent sur les places, les squares, les jardins, les palais,
sur les soixante mille maisons de la ville, en jetant d’immenses
houppes de lumière d’un horizon à l’autre.
Certes, l’-Albatros- avait été vu, cette fois, - non seulement bien
vu, mais entendu aussi, car Tom Turner, embouchant sa trompette,
envoya sur la cité une éclatante fanfare. A ce moment, Uncle Prudent,
se penchant au-dessus de la rambarde, ouvrit la main et laissa tomber
la tabatière...
Presque aussitôt l’-Albatros- s’éleva rapidement.
Alors, à travers les hauteurs du ciel parisien, monta un immense
hurrah de la foule, grande encore sur les boulevards, - hurrah de
stupéfaction qui s’adressait au fantaisiste météore.
Soudain, les fanaux de l’aéronef s’éteignirent, l’ombre se refit
autour de lui en même temps que le silence, et la route fut reprise
avec une vitesse de deux cents kilomètres à l’heure.
C’était tout ce qu’on devait voir de la capitale de la France.
A quatre heures du matin, l’-Albatros- avait traversé obliquement
tout le territoire. Puis, afin de ne pas perdre de temps à franchir
les Pyrénées ou les Alpes, il se glissa à la surface de la Provence
jusqu’à la pointe du cap d’Antibes. A neuf heures, les San-Pietrini,
assemblés sur la terrasse de Saint-Pierre de Rome, restaient ébahis
en le voyant passer au-dessus de la Ville éternelle. Deux heures
après, dominant la baie de Naples, il se balançait un instant au
milieu des volutes fuligineuses du Vésuve. Enfin, après avoir coupé
la Méditerranée d’un vol oblique, dès la première heure de
l’après-midi, il était signalé par les vigies de la Goulette, sur la
côte tunisienne.
Après l’Amérique, l’Asie! Après l’Asie, l’Europe! C’étaient plus de
trente mille kilomètres que le prodigieux appareil venait de faire en
moins de vingt-trois jours!
Et maintenant, le voilà qui s’engage au-dessus des régions connues ou
inconnues de la terre d’Afrique!
Peut-être veut-on savoir ce qu’était devenue la fameuse tabatière,
après sa chute?
La tabatière était tombée rue de Rivoli, en face du numéro 210, au
moment où cette rue se trouvait déserte. Le lendemain, elle fut
ramassée par une honnête balayeuse qui s’empressa de la porter à la
Préfecture de Police.
Là, prise tout d’abord pour un engin explosif, elle fut déficelée,
développée, ouverte avec une extrême prudence.
Soudain une sorte d’explosion se fit... Un éternuement formidable que
n’avait pu retenir le chef de la Sûreté.
Le document fut alors tiré de la tabatière, et, à la surprise
générale, on y lut ce qui suit
« Uncle Prudent et Phil Evans, président et secrétaire du
Weldon-Institute de Philadelphie, enlevés dans l’aéronef -Albatros-
de l’ingénieur Robur.
« Faire part aux amis et connaissances.
« U. P. et P. E. »
C’était l’inexplicable phénomène enfin expliqué aux habitants des
Deux Mondes. C’était le calme rendu aux savants des nombreux
observatoires qui fonctionnent à la surface du globe terrestre.
XII
Dans lequel l’ingénieur Robur agit comme s’il voulait concourir pour
un des prix monthyon
A cette étape du voyage de circumnavigation de l’-Albatros,- il est
certainement permis de se poser les questions suivantes :
Qu’est-ce donc, ce Robur, dont on ne connaît que le nom jusqu’ici?
Passe-t-il sa vie dans les airs? Son aéronef ne se repose-t-il
jamais? N’a-t-il pas une retraite en quelque endroit inaccessible,
dans laquelle, s’il n’a pas besoin de se reposer, il va du moins se
ravitailler? Il serait étonnant qu’il n’en fût pas ainsi. Les plus
puissants volateurs ont toujours une aire ou un nid quelque part.
Accessoirement, qu’est-ce que l’ingénieur compte faire de ses deux
embarrassants prisonniers? Prétend-il les garder en son pouvoir, les
condamner à l’aviation à perpétuité? Ou bien, après les avoir encore
promenés au-dessus de l’Afrique, de l’Amérique du Sud, de
l’Australasie, de l’océan Indien, de l’Atlantique, du Pacifique, pour
les convaincre malgré eux, a-t-il l’intention de leur rendre la
liberté en disant:
«Maintenant, messieurs, j’espère que vous vous montrerez moins
incrédules à l’endroit du «Plus lourd que l’air!»
A ces questions, il est encore impossible de répondre. C’est le
secret de l’avenir. Peut-être sera-t-il dévoilé un jour!
En tout cas, ce nid, l’oiseau Robur ne se mît pas en quête de le
chercher sur la frontière septentrionale de l’Afrique. Il se plut à
passer la fin de cette journée au-dessus de la régence de Tunis,
depuis le cap Bon jusqu’au cap Carthage, tantôt voletant, tantôt
planant au gré de ses caprices. Un peu après, il gagna vers
l’intérieur et enfila l’admirable vallée de la Medjerda, en suivant
son cours jaunâtre, perdu entre les buissons de cactus et de
lauriers-roses. Combien, alors, il fit envoler de ces centaines de
perruches qui, perchées sur les fils télégraphiques, semblent
attendre les dépêches au passage pour les emporter sous leurs ailes!
Puis, la nuit venue, l’-Albatros- se balança au-dessus des frontières
de la Kroumirie, et, s’il restait encore un Kroumir, celui-là ne
manqua pas de tomber la face contre terre et d’invoquer Allah à
l’apparition de cet aigle gigantesque.
Le lendemain matin, ce fut Bône et les gracieuses collines de ses
environs; ce fut Philippeville, maintenant un petit Alger, avec ses
nouveaux quais en arcades, ses admirables vignobles, dont les ceps
verdoyants hérissent toute cette campagne, qui semble avoir été
découpée dans le Bordelais ou les terroirs de la Bourgogne.
Cette promenade de cinq cents kilomètres, au-dessus de la grande et
de la petite Kabylie, se termina vers midi à la hauteur de la Kasbah
d’Alger. Quel spectacle pour les passagers de l’aéronef! la rade
ouverte entre le cap Matifou et la pointe Pescade, ce littoral meublé
de palais, de marabouts, de villas, ces vallées capricieuses,
revêtues de leurs manteaux de vignobles, cette Méditerranée, si
bleue, sillonnée de transatlantiques qui ressemblaient à des canots à
vapeur! Et ce fut ainsi jusqu’à Oran la pittoresque, dont les
habitants, attardés au milieu des jardins de la citadelle, purent
voir l’-Albatros- se confondre avec les premières étoiles du soir.
Si Uncle Prudent et Phil Evans se demandèrent à quelle fantaisie
obéissait l’ingénieur Robur en promenant leur prison volante
au-dessus de la terre algérienne - cette continuation de la France de
l’autre côté d’une mer qui a mérité le nom de lac français -, ils
durent penser que sa fantaisie était satisfaite, deux heures après le
coucher du soleil. Un coup de barre du timonier venait d’envoyer
l’-Albatros- vers le sud-est, et, le lendemain, après s’être dégagé
de la partie montagneuse du Tell, il vit l’astre du jour se lever sur
les sables du Sahara.
Voici quel fut l’itinéraire de la journée du 8 juillet. Vue de la
petite bourgade de Géryville, créée comme Laghouat, sur la limite du
désert, pour faciliter la conquête ultérieure du Sahara. - Passage du
col de Stillen, non sans quelque difficulté, contre une brise assez
violente. Traversée du désert, tantôt avec lenteur, au-dessus des
verdoyantes oasis ou des ksours, tantôt avec une rapidité fougueuse
qui distançait le vol des gypaètes. Plusieurs fois même, il fallut
faire feu contre ces redoutables oiseaux, qui, par bandes de douze ou
quinze, ne craignaient pas de se précipiter sur l’aéronef, à
l’extrême épouvante de Frycollin.
Mais, si les gypaètes ne pouvaient répondre que par des cris
effroyables, par des coups de bec et de patte, les indigènes, non
moins sauvages, ne lui épargnèrent pas les coups de fusil, surtout
quand il eut dépassé la montagne de Sel, dont la charpente, verte et
violette, perçait sous son manteau blanc. On dominait alors le grand
Sahara. Là gisaient encore les restes des bivacs d’Abd el-Kader. Là,
le pays est toujours dangereux au voyageur européen, principalement
dans la confédération du Beni-Mzal.
L’-Albatros- dut alors regagner de plus hautes zones, afin d’échapper
à une saute de simoun qui promenait une lame de sable rougeâtre à la
surface du sol, comme eût fait un raz de marée à la surface de
l’Océan. Ensuite les plateaux désolés de la Chebka étalèrent leur
ballast de laves noirâtres jusqu’à la fraîche et verte vallée
d’Ain-Massin. On se figurerait difficilement la variété de ces
territoires que le regard pouvait embrasser dans leur ensemble. Aux
collines couvertes d’arbres et d’arbustes succédaient de longues
ondulations grisâtres, drapées comme les plis d’un burnous arabe dont
les cassures superbes accidentaient le sol. Au loin apparaissaient
des « oueds » aux eaux torrentueuses, des forêts de palmiers, des
pâtés de petites huttes groupées sur un mamelon, autour d’une
mosquée, entre autres Metliti, où végète un chef religieux, le grand
Marabout Sidi Chick.
Avant la nuit, quelques centaines de kilomètres furent enlevées
au-dessus d’un territoire assez plat, sillonné de grandes dunes. Si
l’-Albatros- eût voulu faire halte, il aurait alors atterri dans les
bas-fonds de l’oasis de Ouargla, blottie sous une immense forêt de
palmiers. La ville se montra très visiblement avec ses trois
quartiers distincts, l’ancien palais du sultan, sorte de Kasbah
fortifiée, ses maisons construites en briques que le soleil s’est
chargé de cuire, et ses puits artésiens, forés dans la vallée, où
l’aéronef eût pu refaire sa provision liquide. Mais, grâce à son
extraordinaire vitesse, les eaux de l’Hydaspe, puisées dans la vallée
de Cachemir, remplissaient encore ses charniers au milieu des déserts
de l’Afrique.
L’-Albatros- fut-il vu des Arabes, des Mozabites et des Nègres qui se
partagent l’oasis de Ouargla? A coup sûr, puisqu’il fut salué de
quelques centaines de coups de fusil, dont les balles retombèrent
sans avoir pu l’atteindre.
Puis la nuit vint, cette nuit silencieuse du désert, dont Félicien
David a si poétiquement noté tous les secrets.
Pendant les heures suivantes, on redescendit dans le sud-ouest, en
coupant les routes d’El Goléa, dont l’une a été reconnue, en 1859,
par l’intrépide Français Duveyrier.
L’obscurité était profonde. On ne put rien voir du railway
transsaharien en construction d’après le projet Duponchel, - long
ruban de fer qui doit relier Alger à Tombouctou par Laghouat,
Gardaia, et atteindre plus tard le golfe de Guinée.
L’-Albatros- entra alors dans la région équatoriale, au-delà du
tropique du Cancer. A mille kilomètres de la frontière septentrionale
du Sahara, il franchissait la route où le major Laing trouva la mort
en 1846; il coupait le chemin des caravanes du Maroc au Soudan, et,
sur cette portion du désert qu’écument les Touaregs, il entendait ce
qu’on appelle le « chant des sables », murmure doux et plaintif qui
semble s’échapper du sol.
Un seul incident : une nuée de sauterelles s’éleva dans l’espace, et
il en tomba une telle cargaison à bord que le navire aérien menaça de
« sombrer ». Mais on se hâta de rejeter cette surcharge, sauf
quelques centaines dont François Tapage fit provision. Et il les
accommoda d’une façon si succulente, que Frycollin en oublia un
instant ses transes perpétuelles.
« Ça vaut les crevettes! » disait-il.
On était alors à dix-huit cents kilomètres de l’oasis d’Ouargla,
presque sur la limite nord de cet immense royaume du Soudan.
Aussi, vers deux heures après midi, une cité apparut dans le coude
d’un grand fleuve: Le fleuve, c’était le Niger. La cité, c’était
Tombouctou.
Si, jusqu’alors, il n’y avait eu à visiter cette Meckke africaine que
des voyageurs de l’Ancien Monde, les Batouta, les Khazan, les Imbert,
les Mungo-Park, les Adams, les Laing, les Caillé, les Barth, les
Lenz, ce jour-là, par les hasards de la plus singulière aventure,
deux Américains allaient pouvoir en parler -de visu, de auditu- et
même -de olfactu,- à leur retour en Amérique, - s’ils devaient jamais
y revenir.
-De visu,- parce que leur regard put se porter sur tous les points de
ce triangle de cinq à six kilomètres, que forme la ville; - -de
auditu,- parce que ce jour était un jour de grand marché et qu’il s’y
faisait un bruit effroyable; - -de olfactu,- parce que le nerf
olfactif ne pouvait être que très désagréablement affecté par les
odeurs de la place de Youbou-Kamo, où s’élève la halle aux viandes,
près du palais des anciens rois So-maïs.
En tout cas, l’ingénieur ne crut pas devoir laisser ignorer au
président et au secrétaire du Weldon-Institute qu’ils avaient l’heur
extrême de contempler la Reine du Soudan, maintenant au pouvoir des
Touaregs de Taganet.
« Messieurs, Tombouctou! » leur dit-il du même ton qu’il leur avait
déjà dit, douze jours avant : « L’Inde, messieurs! »
Puis, il continua :
« Tombouctou, par 18° de latitude nord et 5° 56’ de longitude à
l’ouest du méridien de Paris, avec une cote de deux cent
quarante-cinq mètres au-dessus du niveau moyen de la mer. Importante
cité de douze à treize mille habitants, jadis illustrée par l’art et
la science! - Peut-être auriez-vous le désir d’y faire halte pendant
quelques jours? »
Une pareille proposition ne pouvait être qu’ironiquement faite par
l’ingénieur.
« Mais, reprit-il, ce serait dangereux pour des étrangers, au milieu
des Nègres, des Berbères, des Foullanes et des Arabes qui l’occupent
- surtout si j’ajoute que notre arrivée en aéronef pourrait bien leur
déplaire.
- Monsieur, répondit Phil Evans sur le même ton, pour avoir le
plaisir de vous quitter, nous risquerions volontiers d’être mal reçus
de ces indigènes. Prison pour prison, mieux vaut Tombouctou que
l’-Albatros!-
- Cela dépend des goûts, répliqua l’ingénieur. En tout cas, je ne
tenterai pas l’aventure, car je réponds de la sécurité des hôtes qui
me font l’honneur de voyager avec moi...
- Ainsi donc, ingénieur Robur, dit Uncle Prudent, dont l’indignation
éclatait, vous ne vous contentez pas d’être notre geôlier? A
l’attentat vous joignez l’insulte?
- Oh! l’ironie tout au plus!
- N’y a-t-il donc pas d’armes à bord?
- Si, tout un arsenal!
- Deux revolvers suffiraient si j’en tenais un, monsieur, et si vous
teniez l’autre!
- Un duel! s’écria Robur, un duel, qui pourrait amener la mort de
l’un de nous!
- Qui l’amènerait certainement!
- Eh bien, non, président du Weldon-Institute! Je préfère de beaucoup
vous garder vivant!
- Pour être plus sûr de vivre vous-même! Cela est sage!
- Sage ou non, c’est ce qui me convient. Libre à vous de penser
autrement et de vous plaindre à qui de droit, si vous le pouvez.
- C’est fait, ingénieur Robur!
- Vraiment?
- Etait-il donc si difficile, lorsque nous traversions les parties
habitées de l’Europe, de laisser tomber un document...
- Vous auriez fait cela? dit Robur, emporté par un irrésistible
mouvement de colère.
- Et si nous l’avions fait?
- Si vous l’aviez fait... vous mériteriez...
- Quoi donc, monsieur l’ingénieur?
- D’aller rejoindre votre document par-dessus le bord!
- Jetez-nous donc! s’écria Uncle Prudent. Nous l’avons fait! »
Robur s’avança sur les deux collègues. A un geste de lui, Tom Turner
et quelques-uns de ses camarades étaient accourus. Oui! l’ingénieur
eut une furieuse envie de mettre sa menace à exécution, et, sans
doute, de peur d’y succomber, il rentra précipitamment dans sa cabine.
« Bien! dit Phil Evans.
- Et ce qu’il n’a pas osé faire, répondit Uncle Prudent, je l’oserai,
moi! Oui! je le ferai! »
En ce moment, la population de Tombouctou s’amassait au milieu des
places, à travers les rues, sur les terrasses des maisons bâties en
amphithéâtre. Dans les riches quartiers de Sankore et de Sarahama,
comme dans les misérables huttes coniques du Raguidi, les prêtres
lançaient du haut des minarets leurs plus violentes malédictions
contre le monstre aérien. C’était plus inoffensif que des balles de
fusils.
Il n’était pas jusqu’au port de Kabara, situé dans le coude du Niger,
où le personnel des flottilles ne fût en mouvement. Certes, si
l’-Albatros- eût pris terre, il aurait été mis en pièces.
Pendant quelques kilomètres, des bandes criardes de cigognes, de
francolins et d’ibis l’escortèrent en luttant de vitesse avec lui;
mais son vol rapide les eut bientôt distancés.
Le soir venu, l’air fut troublé par le mugissement de nombreux
troupeaux d’éléphants et de buffles, qui parcouraient ce territoire,
dont la fécondité est vraiment merveilleuse.
Durant vingt-quatre heures, toute la région, renfermée entre le
méridien zéro et le deuxième degré dans le crochet du Niger, se
déroula sous l’-Albatros.-
En vérité, si quelque géographe avait eu à sa disposition un
semblable appareil, avec quelle facilité il aurait pu faire le levé
topographique de ce pays, obtenir des cotes d’altitude, fixer le
cours des fleuves et de leurs affluents, déterminer la position des
villes et des villages! Alors, plus de ces grands vides sur les
cartes de l’Afrique centrale, plus de blancs à teintes pâles, à
lignes de pointillé, plus de ces désignations vagues, qui font le
désespoir des cartographes!
Le ii, dans la matinée, l’-Albatros- dépassa les montagnes de la
Guinée septentrionale, resserrée entre le Soudan et le golfe qui
porte son nom. A l’horizon se profilaient confusément les monts Kong
du royaume de Dahomey.
Depuis le départ de Tombouctou, Uncle Prudent et Phil Evans avaient
pu constater que la direction avait toujours été du nord au sud. De
là, cette conclusion que, si elle ne se modifiait pas, ils
rencontreraient, six degrés au-delà, la ligne équinoxiale.
L’-Albatros- allait-il donc encore abandonner les continents et se
lancer, non plus sur une mer de Behring, une mer Caspienne, une mer
du Nord ou une Méditerranée, mais au-dessus de l’océan Atlantique?
Cette perspective n’était pas pour apaiser les deux collègues, dont
les chances de fuite deviendraient nulles alors.
Cependant l’-Albatros- faisait petite route, comme s’il hésitait au
moment de quitter la terre africaine. Est-ce que l’ingénieur songeait
à revenir en arrière? Non! Mais son attention était particulièrement
attirée sur ce pays qu’il traversait alors.
On sait - et il le savait aussi -ce qu’est le royaume du Dahomey,
l’un des plus puissants du littoral ouest de l’Afrique. Assez fort
pour avoir pu lutter avec son voisin, le royaume des Aschantis, ses
limites sont restreintes cependant, puisqu’il ne compte que cent
vingt lieues du sud au nord et soixante de l’est à l’ouest; mais sa
population comprend de sept à huit cent mille habitants, depuis qu’il
s’est adjoint les territoires indépendants d’Ardrah et de Wydah.
S’il n’est pas grand, ce royaume de Dahomey, il a souvent fait parler
de lui. Il est célèbre par les cruautés effroyables qui marquent ses
fêtes annuelles, par ses sacrifices humains, épouvantables
hécatombes, destinées à honorer le souverain qui s’en va et le
souverain qui le remplace. Il est même de bonne politesse, lorsque le
roi de Dahomey reçoit la visite de quelque haut personnage ou d’un
ambassadeur étranger, qu’il lui fasse la surprise d’une douzaine de
têtes coupées en son honneur, - et coupées par le ministre de la
Justice, le « minghan », qui s’acquitte à merveille de ces fonctions
de bourreau.
Or, à l’époque où l’-Albatros- passait la frontière du Dahomey, le
souverain Bâhadou venait de mourir, et toute la population allait
procéder à l’intronisation de son successeur. De là, un grand
mouvement dans tout le pays, mouvement qui n’avait pas échappé à
Robur.
En effet, de longues files de Dahomiens des campagnes se dirigeaient
alors vers Abomey, la capitale du royaume. Routes bien entretenues,
qui rayonnent entre de vastes plaines couvertes d’herbes géantes,
immenses champs de manioc, forêts magnifiques de palmiers, de
cocotiers, de mimosas, d’orangers, de manguiers, tel était le pays,
dont les parfums montaient jusqu’à l’-Albatros,- tandis que, par
milliers, perruches et cardinaux s’envolaient de toute cette verdure.
L’ingénieur, penché au-dessus de la rambarde, absorbé dans ses
réflexions, n’échangeait que peu de mots avec Tom Turner.
Il ne semblait pas, d’ailleurs, que l’-Albatros- eût le privilège
d’attirer l’attention de ces masses mouvantes, le plus souvent
invisibles sous le dôme impénétrable des arbres. Cela venait, sans
doute, de ce qu’il se tenait à une assez grande altitude au milieu de
légers nuages.
Vers onze heures du matin, la capitale apparut dans sa ceinture de
murailles, défendue par un fossé mesurant douze milles de tour, rues
larges et régulièrement tracées sur un sol plat, grande place dont le
côté nord est occupé par le palais du roi. Ce vaste ensemble de
constructions est dominé par une terrasse, non loin de la case des
sacrifices. Pendant les jours de fête, c’est du haut de cette
terrasse qu’on jette au peuple des prisonniers attachés dans des
corbeilles d’osier, et on s’imaginerait malaisément avec quelle furie
ces malheureux sont mis en pièces.
Dans une partie des cours qui divisent le palais du souverain, sont
logées quatre mille guerrières, un des contingents de l’armée royale,
-non le moins courageux.
S’il est contestable qu’il y ait des Amazones sur le fleuve de ce
nom, ce n’est plus douteux au Dahomey. Les unes portent la chemise
bleue, l’écharpe bleue ou rouge, le caleçon blanc rayé de bleu, la
calotte blanche, la cartouchière attachée à la ceinture; les autres,
chasseresses d’éléphants, sont armées de la lourde carabine, du
poignard à lame courte, et de deux cornes d’antilope fixées à leur
tête par un cercle de fer; celles-ci, les artilleuses, ont la tunique
mi-partie bleue et rouge, et pour arme le tromblon, avec de vieux
canons de fonte; celles-là, enfin, bataillon de jeunes filles, à
tuniques bleues, à culottes blanches, sont de véritables vestales,
pures comme Diane, et, comme elle, armées d’arcs et de flèches.
Qu’on ajoute à ces Amazones cinq à six mille hommes en caleçons, en
chemises de cotonnade, avec une étoffe nouée à la taille, et on aura
passé en revue l’armée dahomienne.
Abomey était, ce jour-là, absolument déserte. Le souverain, le
personnel royal, l’armée masculine et féminine, la population,
avaient quitté la capitale pour envahir, à quelques milles de là, une
vaste plaine entourée de bois magnifiques.
C’est sur cette plaine que devait s’accomplir la reconnaissance du
nouveau roi. C’est là que des milliers de prisonniers, faits dans les
dernières razzias, allaient être immolés en son honneur.
Il était deux heures environ, lorsque l’-Albatros,- arrivé au-dessus
de la plaine commença à descendre au milieu de quelques vapeurs qui
le dérobaient encore aux yeux des Dahomiens.
Ils étaient là soixante mille, au moins, venus de tous les points du
royaume, de Widah, de Kerapay, d’Ardrah, de Tombory, des villages les
plus éloignés.
Le nouveau roi - un vigoureux gaillard, nommé Bou-Nadi -, âgé de
vingt-cinq ans, occupait un tertre ombragé d’un groupe d’arbres à
large ramure. Devant lui se pressait sa nouvelle cour, son armée
mâle, ses amazones, tout son peuple.
Au pied du tertre, une cinquantaine de musiciens jouaient de leurs
instruments barbares, défenses d’éléphants qui rendent un son rauque,
tambours tendus d’une peau de biche, calebasses, guitares, clochettes
frappées d’une languette de fer, flûtes de bambou dont l’aigre
sifflet dominait tout l’ensemble. Puis, à chaque instant, décharges
de fusils et de tromblons, décharges des canons dont les affûts
tressautaient au risque d’écraser les artilleuses, enfin brouhaha
général et clameurs si intenses qu’elles auraient dominé les éclats
de la foudre.
Dans un coin de la plaine, sous la garde des soldats, étaient
entassés les captifs chargés d’accompagner dans l’autre monde le roi
défunt, auquel la mort ne doit rien faire perdre des privilèges de la
souveraineté. Aux obsèques de Ghozo, père de Bâhadou, son fils lui en
avait envoyé trois mille. Bou-Nadi rie pouvait faire moins pour son
prédécesseur. Ne faut-il pas de nombreux messagers pour rassembler
non seulement les Esprits, mais tous les hôtes du ciel, conviés à
faire cortège au monarque divinisé?
Pendant une heure, il n’y eut que discours, harangues, palabres,
coupés de danses exécutées, non seulement par les bayadères
attitrées, mais aussi par les amazones qui y déployèrent une grâce
toute belliqueuse.
Mais le moment de l’hécatombe approchait. Robur, qui connaissait les
sanglantes coutumes du Dahomey, ne perdait pas de vue les captifs,
hommes, femmes, enfants, réservés à cette boucherie.
Le minghan se tenait au pied du tertre. Il brandissait son sabre
d’exécuteur à lame courbe, surmonté d’un oiseau de métal, dont le
poids rend la volte plus assurée.
Cette fois, il n’était pas seul. Il n’aurait pu suffire à la besogne.
Auprès de lui étaient groupés une centaine de bourreaux, habiles à
trancher les têtes d’un seul coup. Cependant l’-Albatros- se
rapprochait peu à peu, obliquement, en modérant ses hélices
suspensives et propulsives. Bientôt il sortit de la couche des nuages
qui le cachaient à moins de cent mètres de terre, et, pour la
première fois, il apparut.
Contrairement à ce qui se passait d’habitude, ces féroces indigènes
ne virent en lui qu’un être céleste descendu tout exprès pour rendre
hommage au roi Bâhadou.
Alors enthousiasme indescriptible, appels interminables,
supplications bruyantes, prières générales, adressées à ce surnaturel
hippogriffe qui venait sans doute prendre le corps du roi défunt afin
de le transporter dans les hauteurs du ciel dahomien.
En ce moment, la première tête vola sous le sabre du mînghan. Puis,
d’autres prisonniers furent amenés par centaines devant leurs
horribles bourreaux.
Soudain, un coup de fusil partit de l’-Albatros.- Le ministre de la
Justice tomba, la face contre terre.
« Bien visé, Tom! dit Robur.
- Bah!... Dans le tas! » répondit le contremaître.
Ses camarades, armés comme lui, étaient prêts à tirer au premier
signal de l’ingénieur.
Mais un revirement s’était fait dans la foule. Elle avait compris. Ce
monstre ailé, ce n’était point un Esprit favorable, c’était un Esprit
hostile à ce bon peuple du Dahomey. Aussi, après la chute du minghan,
des cris de représailles s’élevèrent-ils de toutes parts. Presque
aussitôt, une fusillade éclata au-dessus de la plaine.
Ces menaces n’empêchèrent pas l’-Albatros- de descendre
audacieusement à moins de cent cinquante pieds du sol. Uncle Prudent
et Phil Evans, quels que fussent leurs sentiments envers Robur, ne
pouvaient que s’associer à une pareille œuvre d’humanité.
« Oui! délivrons les prisonniers! s’écrièrent-ils.
- C’est mon intention! » répondit l’ingénieur. Et les fusils à
répétition de l’-Albatros,- entre les mains des deux collègues comme
entre les mains de l’équipage, commencèrent un feu de mousqueterie,
dont pas une balle n’était perdue au milieu de cette masse humaine.
Et même la petite pièce d’artillerie du bord, braquée sous son angle
le plus fermé, envoya à propos quelques boîtes à mitraille qui firent
merveille.
Aussitôt les prisonniers, sans rien comprendre à ce secours venu d’en
haut, rompirent leurs liens, pendant que les soldats ripostaient aux
feux de l’aéronef. L’hélice antérieure fut traversée d’une balle,
tandis que quelques autres, projectiles l’atteignaient en pleine
coque. Frycollin, caché au fond de sa cabine, faillit même être
touché à travers la paroi du roufle.
« Ah! ils veulent en goûter! » s’écria Tom Turner.
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