Philippes: j'ai vu un fantôme.
--Et ce fantôme?
--Ce fantôme, Morrel, m'a dit que j'avais assez vécu.»
Maximilien et Emmanuel se regardèrent; Monte-Cristo tira sa
montre.
«Partons, dit-il, il est sept heures cinq minutes, et
le rendez-vous est pour huit heures juste.»
Une voiture attendait toute attelée; Monte-Cristo y monta avec ses
deux témoins.
En traversant le corridor, Monte-Cristo s'était arrêté pour
écouter devant une porte, et Maximilien et Emmanuel, qui, par
discrétion, avaient fait quelques pas en avant, crurent entendre
répondre à un sanglot par un soupir.
À huit heures sonnantes on était au rendez-vous.
«Nous voici arrivés, dit Morrel en passant la tête par la
portière, et nous sommes les premiers.
--Monsieur m'excusera, dit Baptistin qui avait suivi son maître
avec une terreur indicible, mais je crois apercevoir là-bas une
voiture sous les arbres.
--En effet, dit Emmanuel, j'aperçois deux jeunes gens qui se
promènent et semblent attendre.»
Monte-Cristo sauta légèrement en bas de sa calèche et donna la
main à Emmanuel et à Maximilien pour les aider à descendre.
Maximilien retint la main du comte entre les siennes.
«À la bonne heure, dit-il, voici une main comme j'aime la voir à
un homme dont la vie repose dans la bonté de sa cause.»
Monte-Cristo tira Morrel, non pas à part, mais d'un pas ou deux en
arrière de son beau-frère.
«Maximilien, lui demanda-t-il, avez-vous le coeur libre?»
Morrel regarda Monte-Cristo avec étonnement.
«Je ne vous demande pas une confidence, cher ami, je vous adresse
une simple question; répondez oui ou non, c'est tout ce que je
vous demande.
--J'aime une jeune fille, comte.
--Vous l'aimez beaucoup?
--Plus que ma vie.
--Allons, dit Monte-Cristo, voilà encore une espérance qui
m'échappe.»
Puis, avec un soupir:
«Pauvre Haydée! murmura-t-il.
--En vérité, comte! s'écria Morrel, si je vous connaissais moins,
je vous croirais moins brave que vous n'êtes!
--Parce que je pense à quelqu'un que je vais quitter, et que je
soupire! Allons donc, Morrel, est-ce à un soldat de se connaître
si mal en courage? est-ce que c'est la vie que je regrette?
Qu'est-ce que cela me fait à moi, qui ai passé vingt ans entre la
vie et la mort, de vivre ou de mourir? D'ailleurs, soyez
tranquille, Morrel, cette faiblesse, si c'en est une, est pour
vous seul. Je sais que le monde est un salon dont il faut sortir
poliment et honnêtement, c'est-à-dire en saluant et en payant ses
dettes de jeu.
--À la bonne heure, dit Morrel, voilà qui est parler. À propos,
avez-vous apporté vos armes?
--Moi! pour quoi faire? J'espère bien que ces messieurs auront
les leurs.
--Je vais m'en informer, dit Morrel.
--Oui, mais pas de négociations, vous m'entendez?
--Oh! soyez tranquille.»
Morrel s'avança vers Beauchamp et Château-Renaud. Ceux-ci, voyant
le mouvement de Maximilien, firent quelques pas au-devant de lui.
Les trois jeunes gens se saluèrent, sinon avec affabilité, du
moins avec courtoisie.
«Pardon, messieurs, dit Morrel, mais je n'aperçois pas
M. de Morcerf!
--Ce matin, répondit Château-Renaud, il nous a fait prévenir
qu'il nous rejoindrait sur le terrain seulement.
--Ah!» fit Morrel.
Beauchamp tira sa montre.
«Huit heures cinq minutes; il n'y a pas de temps de perdu,
monsieur Morrel, dit-il.
--Oh! répondit Maximilien, ce n'est point dans cette intention
que je le disais.
--D'ailleurs, interrompit Château-Renaud, voici une voiture.»
En effet, une voiture s'avançait au grand trot par une des avenues
aboutissant au carrefour où l'on se trouvait.
«Messieurs, dit Morrel, sans doute que vous vous êtes munis de
pistolets. M. de Monte-Cristo déclare renoncer au droit qu'il
avait de se servir des siens.
--Nous avons prévu cette délicatesse de la part du comte,
monsieur Morrel, répondit Beauchamp, et j'ai apporté des armes,
que j'ai achetées il y a huit ou dix jours, croyant que j'en
aurais besoin pour une affaire pareille. Elles sont parfaitement
neuves et n'ont encore servi à personne. Voulez-vous les visiter?
--Oh! monsieur Beauchamp, dit Morrel en s'inclinant, lorsque vous
m'assurez que M. de Morcerf ne connaît point ces armes, vous
pensez bien, n'est-ce pas, que votre parole me suffit?
--Messieurs, dit Château-Renaud, ce n'était point Morcerf qui
nous arrivait dans cette voiture, c'était, ma foi! c'étaient Franz
et Debray.»
En effet, les deux jeunes gens annoncés s'avancèrent.
«Vous ici, messieurs! dit Château-Renaud en échangeant avec chacun
une poignée de main; et par quel hasard?
--Parce que, dit Debray, Albert nous a fait prier ce matin, de
nous trouver sur le terrain.»
Beauchamp et Château-Renaud se regardèrent d'un air étonné.
«Messieurs, dit Morrel, je crois comprendre.
--Voyons!
--Hier, dans l'après-midi, j'ai reçu une lettre de M. de Morcerf,
qui me priait de me trouver à l'Opéra.
--Et moi aussi, dit Debray.
--Et moi aussi, dit Franz.
--Et nous aussi, dirent Château-Renaud et Beauchamp.
--Il voulait que vous fussiez présents à la provocation, dit
Morrel, il veut que vous soyez présents au combat.
--Oui, dirent les jeunes gens, c'est cela, monsieur Maximilien;
et, selon toute probabilité, vous avez deviné juste.
--Mais, avec tout cela, murmura Château-Renaud, Albert ne vient
pas; il est en retard de dix minutes.
--Le voilà, dit Beauchamp, il est à cheval; tenez, il vient
ventre à terre suivi de son domestique.
--Quelle imprudence, dit Château-Renaud, de venir à cheval pour
se battre au pistolet! Moi qui lui avais si bien fait la leçon!
--Et puis, voyez, dit Beauchamp, avec un col à sa cravate, avec
un habit ouvert, avec un gilet blanc; que ne s'est-il fait tout de
suite dessiner une mouche sur l'estomac? ç'eût été plus simple et
plus tôt fini!»
Pendant ce temps, Albert était arrivé à dix pas du groupe que
formaient les cinq jeunes gens; il arrêta son cheval, sauta à
terre, et jeta la bride au bras de son domestique.
Albert s'approcha. Il était pâle, ses yeux étaient rougis et
gonflés. On voyait qu'il n'avait pas dormi une seconde de toute la
nuit. Il y avait, répandue sur toute sa physionomie, une nuance de
gravité triste qui ne lui était pas habituelle.
«Merci, messieurs, dit-il, d'avoir bien voulu vous rendre à mon
invitation: croyez que je vous suis on ne peut plus reconnaissant
de cette marque d'amitié.»
Morrel, à l'approche de Morcerf, avait fait une dizaine de pas en
arrière et se trouvait à l'écart.
«Et à vous aussi, monsieur Morrel, dit Albert, mes remerciements
vous appartiennent. Approchez donc, vous n'êtes pas de trop.
--Monsieur, dit Maximilien, vous ignorez peut-être que je suis le
témoin de M. de Monte-Cristo?
--Je n'en étais pas sûr, mais je m'en doutais. Tant mieux, plus
il y aura d'hommes d'honneur ici, plus je serai satisfait.
--Monsieur Morrel, dit Château-Renaud, vous pouvez annoncer à
M. le comte de Monte-Cristo que M. de Morcerf est arrivé, et que
nous nous tenons à sa disposition.»
Morrel fit un mouvement pour s'acquitter de sa commission.
Beauchamp, en même temps, tirait la boîte de pistolets de la
voiture.
«Attendez, messieurs, dit Albert, j'ai deux mots à dire à M. le
comte de Monte-Cristo.
--En particulier? demanda Morrel.
--Non, monsieur, devant tout le monde.»
Les témoins d'Albert se regardèrent tout surpris; Franz et Debray
échangèrent quelques paroles à voix basse, et Morrel, joyeux de
cet incident inattendu, alla chercher le comte, qui se promenait
dans une contre-allée avec Emmanuel.
«Que me veut-il? demanda Monte-Cristo.
--Je l'ignore, mais il demande à vous parler.
--Oh! dit Monte-Cristo, qu'il ne tente pas Dieu par quelque
nouvel outrage!
--Je ne crois pas que ce soit son intention», dit Morrel.
Le comte s'avança, accompagné de Maximilien et d'Emmanuel: son
visage calme et plein de sérénité faisait une étrange opposition
avec le visage bouleversé d'Albert, qui s'approchait, de son côté,
suivi des quatre jeunes gens.
À trois pas l'un de l'autre, Albert et le comte s'arrêtèrent.
«Messieurs, dit Albert, approchez-vous; je désire que pas un mot
de ce que je vais avoir l'honneur de dire à M. le comte de Monte-Cristo
ne soit perdu; car ce que je vais avoir l'honneur de lui
dire doit être répété par vous à qui voudra l'entendre, si étrange
que mon discours vous paraisse.
--J'attends, monsieur, dit le comte.
--Monsieur, dit Albert d'une voix tremblante d'abord, mais qui
s'assura de plus en plus; monsieur, je vous reprochais d'avoir
divulgué la conduite de M. de Morcerf en Épire; car, si coupable
que fût M. le comte de Morcerf, je ne croyais pas que ce fût vous
qui eussiez le droit de le punir. Mais aujourd'hui, monsieur, je
sais que ce droit vous est acquis. Ce n'est point la trahison de
Fernand Mondego envers Ali-Pacha qui me rend si prompt à vous
excuser, c'est la trahison du pécheur Fernand envers vous, ce sont
les malheurs inouïs qui ont été la suite de cette trahison. Aussi
je le dis, aussi je le proclame tout haut: oui, monsieur, vous
avez eu raison de vous venger de mon père, et moi, son fils, je
vous remercie de n'avoir pas fait plus!»
La foudre, tombée au milieu des spectateurs de cette scène
inattendue, ne les eût pas plus étonnés que cette déclaration
d'Albert.
Quant à Monte-Cristo, ses yeux s'étaient lentement levés au ciel
avec une expression de reconnaissance infinie, et il ne pouvait
assez admirer comment cette nature fougueuse d'Albert, dont il
avait assez connu le courage au milieu des bandits romains,
s'était tout à coup pliée à cette subite humiliation. Aussi
reconnut-il l'influence de Mercédès, et comprit-il comment ce
noble coeur ne s'était pas opposé au sacrifice qu'elle savait
d'avance devoir être inutile.
«Maintenant, monsieur, dit Albert, si vous trouvez que les excuses
que je viens de vous faire sont suffisantes, votre main, je vous
prie. Après le mérite si rare de l'infaillibilité qui semble être
le vôtre, le premier de tous les mérites, à mon avis, est de
savoir avouer ses torts. Mais cet aveu me regarde seul. J'agissais
bien selon les hommes, mais vous, vous agissiez bien selon Dieu.
Un ange seul pouvait sauver l'un de nous de la mort et l'ange est
descendu du ciel, sinon pour faire de nous deux amis, hélas! la
fatalité rend la chose impossible, mais tout au moins deux hommes
qui s'estiment.»
Monte-Cristo, l'oeil humide, la poitrine haletante, la bouche
entrouverte, tendit à Albert une main que celui-ci saisit et
pressa avec un sentiment qui ressemblait à un respectueux effroi.
«Messieurs, dit-il, monsieur de Monte-Cristo veut bien agréer mes
excuses. J'avais agi précipitamment envers lui. La précipitation
est mauvaise conseillère: j'avais mal agi. Maintenant ma faute est
réparée. J'espère bien que le monde ne me tiendra point pour lâche
parce que j'ai fait ce que ma conscience m'a ordonné de faire.
Mais, en tout cas, si l'on se trompait sur mon compte, ajouta le
jeune homme en relevant la tête avec fierté et comme s'il
adressait un défi à ses amis et à ses ennemis, je tâcherais de
redresser les opinions.
--Que s'est-il donc passé cette nuit? demanda Beauchamp à
Château-Renaud; il me semble que nous jouons ici un triste rôle.
--En effet, ce qu'Albert vient de faire est bien misérable ou
bien beau, répondit le baron.
--Ah! voyons, demanda Debray à Franz, qu'est-ce que cela veut
dire? Comment! le comte de Monte-Cristo déshonore M. de Morcerf,
et il a eu raison aux yeux de son fils! Mais, eussé-je dix Janina
dans ma famille, je ne me croirais obligé qu'à une chose, ce
serait de me battre dix fois.»
Quant à Monte-Cristo, le front penché, les bras inertes, écrasé
sous le poids de vingt-quatre ans de souvenirs, il ne songeait ni
à Albert, ni à Beauchamp, ni à Château-Renaud, ni à personne de
ceux qui se trouvaient là: il songeait à cette courageuse femme
qui était venue lui demander la vie de son fils, à qui il avait
offert la sienne et qui venait de la sauver par l'aveu terrible
d'un secret de famille, capable de tuer à jamais chez ce jeune
homme le sentiment de la piété filiale.
«Toujours la Providence! murmura-t-il: ah! c'est d'aujourd'hui
seulement que je suis bien certain d'être l'envoyé de Dieu!»
XCI
La mère et le fils.
Le comte de Monte-Cristo salua les cinq jeunes gens avec un
sourire plein de mélancolie et de dignité, et remonta dans sa
voiture avec Maximilien et Emmanuel.
Albert, Beauchamp et Château-Renaud restèrent seuls sur le champ
de bataille.
Le jeune homme attacha sur ses deux témoins un regard qui, sans
être timide, semblait pourtant leur demander leur avis sur ce qui
venait de se passer.
«Ma foi! mon cher ami, dit Beauchamp le premier, soit qu'il eût
plus de sensibilité, soit qu'il eût moins de dissimulation,
permettez-moi de vous féliciter: voilà un dénouement bien inespéré
à une bien désagréable affaire.»
Albert resta muet et concentré dans sa rêverie. Château-Renaud se
contenta de battre sa botte avec sa canne flexible.
«Ne partons-nous pas? dit-il après ce silence embarrassant.
--Quand il vous plaira, répondit Beauchamp; laissez-moi seulement
le temps de complimenter M. de Morcerf; il a fait preuve
aujourd'hui d'une générosité si chevaleresque... si rare!
--Oh! oui, dit Château-Renaud.
--C'est magnifique, continua Beauchamp, de pouvoir conserver sur
soi-même un empire aussi grand!
--Assurément: quant à moi, j'en eusse été incapable, dit
Château-Renaud avec une froideur des plus significatives.
--Messieurs, interrompit Albert, je crois que vous n'avez pas
compris qu'entre M. de Monte-Cristo et moi il s'est passé quelque
chose de bien grave...
--Si fait, si fait, dit aussitôt Beauchamp, mais tous nos badauds
ne seraient pas à portée de comprendre votre héroïsme, et, tôt ou
tard, vous vous verriez forcé de le leur expliquer plus
énergiquement qu'il ne convient à la santé de votre corps et à la
durée de votre vie. Voulez-vous que je vous donne un conseil
d'ami? Partez pour Naples, La Haye ou Saint-Pétersbourg, pays
calmes, où l'on est plus intelligent du point d'honneur que chez
nos cerveaux brûlés de Parisiens. Une fois là, faites pas mal de
mouches au pistolet, et infiniment de contres de quarte et de
contres de tierce; rendez-vous assez oublié pour revenir
paisiblement en France dans quelques années, ou assez respectable,
quant aux exercices académiques, pour conquérir votre
tranquillité. N'est-ce pas, monsieur de Château-Renaud, que j'ai
raison?
--C'est parfaitement mon avis, dit le gentilhomme. Rien n'appelle
les duels sérieux comme un duel sans résultat.
--Merci, messieurs, répondit Albert avec un froid sourire; je
suivrai votre conseil, non parce que vous me le donnez, mais parce
que mon intention était de quitter la France. Je vous remercie
également du service que vous m'avez rendu en me servant de
témoins. Il est bien profondément gravé dans mon coeur, puisque,
après les paroles que je viens d'entendre, je ne me souviens plus
que de lui.»
Château-Renaud et Beauchamp se regardèrent. L'impression était la
même sur tous deux, et l'accent avec lequel Morcerf venait de
prononcer son remerciement était empreint d'une telle résolution,
que la position fût devenue embarrassante pour tous si la
conversation eût continué.
«Adieu, Albert», fit tout à coup Beauchamp en tendant négligemment
la main au jeune homme, sans que celui-ci parût sortir de sa
léthargie.
En effet, il ne répondit rien à l'offre de cette main.
«Adieu», dit à son tour Château-Renaud, gardant à la main gauche
sa petite canne, et saluant de la main droite.
Les lèvres d'Albert murmurèrent à peine: «Adieu!» Son regard était
plus explicite; il renfermait tout un poème de colères contenues,
de fiers dédains, de généreuse indignation.
Lorsque ses deux témoins furent remontés en voiture, il garda
quelque temps sa pose immobile et mélancolique; puis soudain,
détachant son cheval du petit arbre autour duquel son domestique
avait noué le bridon, il sauta légèrement en selle, et reprit au
galop le chemin de Paris. Un quart d'heure après, il rentrait à
l'hôtel de la rue du Helder.
En descendant de cheval, il lui sembla, derrière le rideau de la
chambre à coucher du comte, apercevoir le visage pâle de son père;
Albert détourna la tête avec un soupir et rentra dans son petit
pavillon.
Arrivé là, il jeta un dernier regard sur toutes ces richesses qui
lui avaient fait la vie si douce et si heureuse depuis son
enfance; il regarda encore une fois ces tableaux, dont les figures
semblaient lui sourire, et dont les paysages parurent s'animer de
vivantes couleurs.
Puis il enleva de son châssis de chêne le portrait de sa mère,
qu'il roula, laissant vide et noir le cadre d'or qui l'entourait.
Puis il mit en ordre ses belles armes turques, ses beaux fusils
anglais, ses porcelaines japonaises, ses coupes montées, ses
bronzes artistiques, signés Feuchères ou Barye, visita les
armoires et plaça les clefs à chacune d'elles; jeta dans un tiroir
de son secrétaire qu'il laissa ouvert, tout l'argent de poche
qu'il avait sur lui, y joignit les mille bijoux de fantaisie qui
peuplaient ses coupes, ses écrins, ses étagères; fit un inventaire
exact et précis de tout, et plaça cet inventaire à l'endroit le
plus apparent d'une table, après avoir débarrassé cette table des
livres et des papiers qui l'encombraient.
Au commencement de ce travail, son domestique malgré l'ordre que
lui avait donné Albert de le laisser seul, était entré dans sa
chambre.
«Que voulez-vous? lui demanda Morcerf d'un accent plus triste que
courroucé.
--Pardon, monsieur, dit le valet de chambre, monsieur m'avait
bien défendu de le déranger, c'est vrai mais M. le comte de
Morcerf m'a fait appeler.
--Eh bien? demanda Albert.
--Je n'ai pas voulu me rendre chez M. le comte sans prendre les
ordres de monsieur.
--Pourquoi cela?
--Parce que M. le comte sait sans doute que j'ai accompagné
monsieur sur le terrain.
--C'est probable, dit Albert.
--Et s'il me fait demander, c'est sans doute pour m'interroger
sur ce qui s'est passé là-bas. Que dois-je répondre?
--La vérité.
--Alors je dirai que la rencontre n'a pas eu lieu!
--Vous direz que j'ai fait des excuses à M. le comte
de Monte-Cristo, allez.»
Le valet s'inclina et sortit.
Albert s'était alors remis à son inventaire.
Comme il terminait ce travail, le bruit de chevaux piétinant dans
la cour et des roues d'une voiture ébranlant les vitres attira son
attention, il s'approcha de la fenêtre, et vit son père monter
dans sa calèche et partir.
À peine la porte de l'hôtel fut-elle refermée derrière le comte,
qu'Albert se dirigea vers l'appartement de sa mère, et comme
personne n'était là pour l'annoncer, il pénétra jusqu'à la chambre
de Mercédès, et, le coeur gonflé de ce qu'il voyait et de ce qu'il
devinait, il s'arrêta sur le seuil.
Comme si la même âme eût animé ces deux corps, Mercédès faisait
chez elle ce qu'Albert venait de faire chez lui. Tout était mis en
ordre: les dentelles, les parures, les bijoux, le linge, l'argent,
allaient se ranger au fond des tiroirs, dont la comtesse
assemblait soigneusement les clefs.
Albert vit tous ces préparatifs; il les comprit, et s'écriant: «Ma
mère!» il alla jeter ses bras au cou de Mercédès.
Le peintre qui eût pu rendre l'expression de ces deux figures eût
fait certes un beau tableau.
En effet, tout cet appareil d'une résolution énergique qui n'avait
point fait peur à Albert pour lui-même l'effrayait pour sa mère.
«Que faites-vous donc? demanda-t-il.
--Que faisiez-vous? répondit-elle.
--Ô ma mère! s'écria Albert, ému au point de ne pouvoir parler,
il n'est point de vous comme de moi! Non, vous ne pouvez pas avoir
résolu ce que j'ai décidé, car je viens vous prévenir que je dis
adieu à votre maison, et... et à vous.
--Moi aussi, Albert, répondit Mercédès; moi aussi, je pars.
J'avais compté, je l'avoue, que mon fils m'accompagnerait; me
suis-je trompée?
--Ma mère, dit Albert avec fermeté, je ne puis vous faire
partager le sort que je me destine: il faut que je vive désormais
sans nom et sans fortune; il faut, pour commencer l'apprentissage
de cette rude existence, que j'emprunte à un ami le pain que je
mangerai d'ici au moment où j'en gagnerai d'autre. Ainsi, ma bonne
mère, je vais de ce pas chez Franz le prier de me prêter la petite
somme que j'ai calculé m'être nécessaire.
--Toi, mon pauvre enfant! s'écria Mercédès; toi souffrir de la
misère, souffrir de la faim! Oh! ne dis pas cela, tu briseras
toutes mes résolutions.
--Mais non pas les miennes, ma mère, répondit Albert. Je suis
jeune, je suis fort, je crois que je suis brave, et depuis hier
j'ai appris ce que peut la volonté. Hélas! ma mère, il y a des
gens qui ont tant souffert, et qui non seulement ne sont pas morts
mais qui encore ont édifié une nouvelle fortune sur la ruine de
toutes les promesses de bonheur que le ciel leur avait faites, sur
les débris de toutes les espérances que Dieu leur avait données!
J'ai appris cela, ma mère, j'ai vu ces hommes; je sais que du fond
de l'abîme où les avait plongés leur ennemi, ils se sont relevés
avec tant de vigueur et de gloire, qu'ils ont dominé leur ancien
vainqueur et l'ont précipité à son tour. Non, ma mère, non; j'ai
rompu, à partir d'aujourd'hui, avec le passé et je n'en accepte
plus rien, pas même mon nom, parce que, vous le comprenez, vous,
n'est-ce pas, ma mère? votre fils ne peut porter le nom d'un homme
qui doit rougir devant un autre homme!
--Albert, mon enfant, dit Mercédès, si j'avais eu un coeur plus
fort, c'est là le conseil que je t'eusse donné; ta conscience a
parlé quand ma voix éteinte se taisait; écoute ta conscience, mon
fils. Tu avais des amis Albert, romps momentanément avec eux, mais
ne désespère pas, au nom de ta mère! La vie est belle encore à ton
âge, mon cher Albert, car à peine as-tu vingt-deux ans; et comme à
un coeur aussi pur que le tien il faut un nom sans tache, prends
celui de mon père: il s'appelait Herrera. Je te connais, mon
Albert; quelque carrière que tu suives, tu rendras en peu de temps
ce nom illustre. Alors mon ami, reparais dans le monde plus
brillant encore de tes malheurs passés; et si cela ne doit pas
être ainsi, malgré toutes mes prévisions, laisse-moi du moins cet
espoir, à moi qui n'aurai plus que cette seule pensée, à moi qui
n'ai plus d'avenir, et pour qui la tombe commence au seuil de
cette maison.
--Je ferai selon vos désirs, ma mère, dit le jeune homme; oui, je
partage votre espoir: la colère du ciel ne nous poursuivra pas,
vous si pure, moi si innocent. Mais puisque nous sommes résolus,
agissons promptement. M. de Morcerf a quitté l'hôtel voilà une
demi-heure à peu près; l'occasion, comme vous le voyez, est
favorable pour éviter le bruit et l'explication.
--Je vous attends, mon fils», dit Mercédès.
Albert courut aussitôt jusqu'au boulevard, d'où il ramena un
fiacre qui devait les conduire hors de l'hôtel, il se rappelait
certaine petite maison garnie dans la rue des Saints-Pères, où sa
mère trouverait un logement modeste, mais décent; il revint donc
chercher la comtesse.
Au moment où le fiacre s'arrêta devant la porte, et comme Albert
en descendait, un homme s'approcha de lui et lui remit une lettre.
Albert reconnut l'intendant.
«Du comte», dit Bertuccio.
Albert prit la lettre, l'ouvrit, la lut.
Après l'avoir lue, il chercha des yeux Bertuccio, mais, pendant
que le jeune homme lisait, Bertuccio avait disparu.
Alors Albert, les larmes aux yeux, la poitrine toute gonflée
d'émotion, rentra chez Mercédès, et, sans prononcer une parole,
lui présenta la lettre.
Mercédès lut:
«Albert,
«En vous montrant que j'ai pénétré le projet auquel vous êtes sur
le point de vous abandonner, je crois vous montrer aussi que je
comprends la délicatesse. Vous voilà libre, vous quittez l'hôtel
du comte, et vous allez retirer chez vous votre mère, libre comme
vous; mais, réfléchissez-y, Albert, vous lui devez plus que vous ne
pouvez lui payer, pauvre noble coeur que vous êtes. Gardez pour vous
la lutte, réclamez pour vous la souffrance, mais épargnez-lui cette
première misère qui accompagnera inévitablement vos premiers
efforts; car elle ne mérite pas même le reflet du malheur qui la
frappe aujourd'hui, et la Providence ne veut pas que l'innocent
paie pour le coupable.
«Je sais que vous allez quitter tous deux la maison de la rue du
Helder sans rien emporter. Comment je l'ai appris, ne cherchez
point à le découvrir. Je le sais: voilà tout.
«Écoutez, Albert.
«Il y a vingt-quatre ans, je revenais bien joyeux et bien fier
dans ma patrie. J'avais une fiancée, Albert, une sainte jeune
fille que j'adorais, et je rapportais à ma fiancée cent cinquante
louis amassés péniblement par un travail sans relâche. Cet argent
était pour elle, je le lui destinais, et sachant combien la mer
est perfide, j'avais enterré notre trésor dans le petit jardin de
la maison que mon père habitait à Marseille, sur les Allées de
Meilhan.
«Votre mère, Albert, connaît bien cette pauvre chère maison.
«Dernièrement, en venant à Paris, j'ai passé par Marseille. Je
suis allé voir cette maison aux douloureux souvenirs; et le soir,
une bêche à la main, j'ai sondé le coin où j'avais enfoui mon
trésor. La cassette de fer était encore à la même place, personne
n'y avait touché; elle est dans l'angle qu'un beau figuier, planté
par mon père le jour de ma naissance, couvre de son ombre.
«Eh bien, Albert, cet argent qui autrefois devait aider à la vie
et à la tranquillité de cette femme que j'adorais, voilà
qu'aujourd'hui, par un hasard étrange et douloureux, il a retrouvé
le même emploi. Oh! comprenez bien ma pensée, à moi qui pourrais
offrir des millions à cette pauvre femme, et qui lui rends
seulement le morceau de pain noir oublié sous mon pauvre toit
depuis le jour où j'ai été séparé de celle que j'aimais.
«Vous êtes un homme généreux, Albert, mais peut-être êtes-vous
néanmoins aveuglé par la fierté ou par le ressentiment; si vous me
refusez, si vous demandez à un autre ce que j'ai le droit de vous
offrir, je dirai qu'il est peu généreux à vous de refuser la vie
de votre mère offerte par un homme dont votre père a fait mourir
le père dans les horreurs de la faim et du désespoir.»
Cette lecture finie, Albert demeura pâle et immobile en attendant
ce que déciderait sa mère.
Mercédès leva au ciel un regard d'une ineffable expression.
«J'accepte, dit-elle; il a le droit de payer la dot que
j'apporterai dans un couvent!»
Et, mettant la lettre sur son coeur, elle prit le bras de son
fils, et d'un pas plus ferme qu'elle ne s'y attendait peut-être
elle-même, elle prit le chemin de l'escalier.
XCII
Le suicide.
Cependant Monte-Cristo, lui aussi, était rentré en ville avec
Emmanuel et Maximilien.
Le retour fut gai. Emmanuel ne dissimulait pas sa joie d'avoir vu
succéder la paix à la guerre, et avouait hautement ses goûts
philanthropiques. Morrel, dans un coin de la voiture, laissait la
gaieté de son beau-frère s'évaporer en paroles, et gardait pour
lui une joie tout aussi sincère, mais qui brillait seulement dans
ses regards.
À la barrière du Trône, on rencontra Bertuccio: il attendait là,
immobile comme une sentinelle à son poste.
Monte-Cristo passa la tête par la portière, échangea avec lui
quelques paroles à voix basse, et l'intendant disparut.
«Monsieur le comte, dit Emmanuel en arrivant à la hauteur de la
place Royale, faites-moi jeter, je vous prie, à ma porte, afin que
ma femme ne puisse avoir un seul moment d'inquiétude ni pour vous
ni pour moi.
--S'il n'était ridicule d'aller faire montre de son triomphe, dit
Morrel, j'inviterais M. le comte à entrer chez nous, mais M. le
comte aussi a sans doute des coeurs tremblants à rassurer. Nous
voici arrivés, Emmanuel, saluons notre ami, et laissons-le
continuer son chemin.
--Un moment, dit Monte-Cristo, ne me privez pas ainsi d'un seul
coup de mes deux compagnons; rentrez auprès de votre charmante
femme, à laquelle je vous charge de présenter tous mes
compliments, et accompagnez-moi jusqu'aux Champs-Élysées, Morrel.
--À merveille, dit Maximilien, d'autant plus que j'ai affaire
dans votre quartier, comte.
--T'attendra-t-on pour déjeuner? demanda Emmanuel.
--Non», dit le jeune homme.
La portière se referma, la voiture continua sa route.
«Voyez comme je vous ai porté bonheur, dit Morrel lorsqu'il fut
seul avec le comte. N'y avez-vous pas pensé?
--Si fait, dit Monte-Cristo, voilà pourquoi je voudrais toujours
vous tenir près de moi.
--C'est miraculeux! continua Morrel, répondant à sa propre
pensée.
--Quoi donc? dit Monte-Cristo.
--Ce qui vient de se passer.
--Oui, répondit le comte avec un sourire; vous avez dit le mot,
Morrel, c'est miraculeux!
--Car enfin, reprit Morrel, Albert est brave.
--Très brave, dit Monte-Cristo, je l'ai vu dormir le poignard
suspendu sur sa tête.
--Et, moi, je sais qu'il s'est battu deux fois, et très bien
battu, dit Morrel; conciliez donc cela avec la conduite de ce
matin.
--Votre influence, toujours, reprit en souriant Monte-Cristo.
--C'est heureux pour Albert qu'il ne soit point soldat, dit
Morrel.
--Pourquoi cela?
--Des excuses sur le terrain! fit le jeune capitaine en secouant
la tête.
--Allons, dit le comte avec douceur, n'allez-vous point tomber
dans les préjugés des hommes ordinaires, Morrel? Ne conviendrez-vous
pas que puisque Albert est brave, il ne peut être lâche;
qu'il faut qu'il ait eu quelque raison d'agir comme il l'a fait ce
matin, et que partant sa conduite est plutôt héroïque qu'autre
chose?
--Sans doute, sans doute, répondit Morrel, mais je dirai comme
l'Espagnol: il a été moins brave aujourd'hui qu'hier.
--Vous déjeunez avec moi, n'est-ce pas Morrel? dit le comte pour
couper court à la conversation.
--Non pas, je vous quitte à dix heures.
--Votre rendez-vous était donc pour déjeuner?»
Morrel sourit et secoua la tête.
«Mais, enfin, faut-il toujours que vous déjeuniez quelque part?
--Cependant, si je n'ai pas faim? dit le jeune homme.
--Oh! fit le comte, je ne connais que deux sentiments qui coupent
ainsi l'appétit: la douleur (et comme heureusement je vous vois
très gai, ce n'est point cela) et l'amour. Or, d'après ce que vous
m'avez dit à propos de votre coeur, il m'est permis de croire...
--Ma foi, comte, répliqua gaiement Morrel, je ne dis pas non.
--Et vous ne me contez pas cela, Maximilien? reprit le comte d'un
ton si vif, que l'on voyait tout l'intérêt qu'il eût pris à
connaître ce secret.
--Je vous ai montré ce matin que j'avais un coeur, n'est-ce pas,
comte?»
Pour toute réponse Monte-Cristo tendit la main au jeune homme.
«Eh bien, continua celui-ci, depuis que ce coeur n'est plus avec
vous au bois de Vincennes, il est autre part où je vais le
retrouver.
--Allez, dit lentement le comte, allez, cher ami, mais par grâce,
si vous éprouviez quelque obstacle, rappelez-vous que j'ai quelque
pouvoir en ce monde, que je suis heureux d'employer ce pouvoir au
profit des gens que j'aime, et que je vous aime, vous, Morrel.
--Bien, dit le jeune homme, je m'en souviendrai comme les enfants
égoïstes se souviennent de leurs parents quand ils ont besoin
d'eux. Quand j'aurai besoin de vous, et peut-être ce moment
viendra-t-il, je m'adresserai à vous, comte.
--Bien, je retiens votre parole. Adieu donc.
--Au revoir.»
On était arrivé à la porte de la maison des Champs-Élysées,
Monte-Cristo ouvrit la portière. Morrel sauta sur le pavé.
Bertuccio attendait sur le perron.
Morrel disparut par l'avenue de Marigny et Monte-Cristo marcha
vivement au-devant de Bertuccio.
«Eh bien? demanda-t-il.
--Eh bien, répondit l'intendant, elle va quitter sa maison.
--Et son fils?
--Florentin, son valet de chambre, pense qu'il en va faire
autant.
--Venez.»
Monte-Cristo emmena Bertuccio dans son cabinet, écrivit la lettre
que nous avons vue, et la remit à l'intendant.
«Allez, dit-il, et faites diligence; à propos, faites prévenir
Haydée que je suis rentré.
--Me voilà», dit la jeune fille, qui, au bruit de la voiture,
était déjà descendue, et dont le visage rayonnait de joie en
revoyant le comte sain et sauf.
Bertuccio sortit.
Tous les transports d'une fille revoyant un père chéri, tous les
délires d'une maîtresse revoyant un amant adoré, Haydée les
éprouva pendant les premiers instants de ce retour attendu par
elle avec tant d'impatience.
Certes, pour être moins expansive, la joie de Monte-Cristo n'était
pas moins grande; la joie pour les coeurs qui ont longtemps
souffert est pareille à la rosée pour les terres desséchées par le
soleil; coeur et terre absorbent cette pluie bienfaisante qui
tombe sur eux, et rien n'en apparaît au-dehors. Depuis quelques
jours, Monte-Cristo comprenait une chose que depuis longtemps il
n'osait plus croire, c'est qu'il y avait deux Mercédès au monde,
c'est qu'il pouvait encore être heureux.
Son oeil ardent de bonheur se plongeait avidement dans les regards
humides d'Haydée, quand tout à coup la porte s'ouvrit. Le comte
fronça le sourcil.
«M. de Morcerf!» dit Baptistin, comme si ce mot seul renfermait
son excuse.
En effet, le visage du comte s'éclaira.
«Lequel, demanda-t-il, le vicomte ou le comte?
--Le comte.
--Mon Dieu! s'écria Haydée, n'est-ce donc point fini encore?
--Je ne sais si c'est fini, mon enfant bien-aimée, dit Monte-Cristo
en prenant les mains de la jeune fille, mais ce que je
sais, c'est que tu n'as rien à craindre.
--Oh! c'est cependant le misérable...
--Cet homme ne peut rien sur moi, Haydée, dit Monte-Cristo; c'est
quand j'avais affaire à son fils qu'il fallait craindre.
--Aussi, ce que j'ai souffert, dit la jeune fille, tu ne le
sauras jamais, mon seigneur.»
Monte-Cristo sourit.
«Par la tombe de mon père! dit Monte-Cristo en étendant la main
sur la tête de la jeune fille, je te jure que s'il arrive malheur,
ce ne sera point à moi.
--Je te crois, mon seigneur, comme si Dieu me parlait», dit la
jeune fille en présentant son front au comte.
Monte-Cristo déposa sur ce front si pur et si beau un baiser qui
fit battre à la fois deux coeurs, l'un avec violence, l'autre
sourdement.
«Oh! mon Dieu! murmura le comte, permettriez-vous donc que je
puisse aimer encore!... Faites entrer M. le comte de Morcerf au
salon», dit-il à Baptistin, tout en conduisant la belle Grecque
vers un escalier dérobé.
Un mot d'explication sur cette visite, attendue peut-être de
Monte-Cristo, mais inattendue sans doute pour nos lecteurs.
Tandis que Mercédès, comme nous l'avons dit, faisait chez elle
l'espèce d'inventaire qu'Albert avait fait chez lui; tandis
qu'elle classait ses bijoux, fermait ses tiroirs, réunissait ses
clefs, afin de laisser toutes choses dans un ordre parfait, elle
ne s'était pas aperçue qu'une tête pâle et sinistre était venue
apparaître au vitrage d'une porte qui laissait entrer le jour dans
le corridor; de là, non seulement on pouvait voir, mais on pouvait
entendre. Celui qui regardait ainsi, selon toute probabilité, sans
être vu ni entendu, vit donc et entendit donc tout ce qui se
passait chez Mme de Morcerf.
De cette porte vitrée, l'homme au visage pâle se transporta dans
la chambre à coucher du comte de Morcerf, et, arrivé là, souleva
d'une main contractée le rideau d'une fenêtre donnant sur la cour.
Il resta là dix minutes ainsi immobile, muet, écoutant les
battements de son propre coeur. Pour lui c'était bien long, dix
minutes.
Ce fut alors qu'Albert, revenant de son rendez-vous, aperçut son
père, qui guettait son retour derrière un rideau et détourna la
tête.
L'oeil du comte se dilata: il savait que l'insulte d'Albert à
Monte-Cristo avait été terrible, qu'une pareille insulte, dans
tous les pays du monde, entraînait un duel à mort. Or, Albert
rentrait sain et sauf, donc le comte était vengé.
Un éclair de joie indicible illumina ce visage lugubre, comme fait
un dernier rayon de soleil avant de se perdre dans les nuages qui
semblent moins sa couche que son tombeau.
Mais, nous l'avons dit, il attendit en vain que le jeune homme
montât à son appartement pour lui rendre compte de son triomphe.
Que son fils, avant de combattre, n'ait pas voulu voir le père
dont il allait venger l'honneur, cela se comprend; mais, l'honneur
du père vengé, pourquoi ce fils ne venait-il point se jeter dans
ses bras?
Ce fut alors que le comte, ne pouvant voir Albert, envoya chercher
son domestique. On sait qu'Albert l'avait autorisé à ne rien
cacher au comte.
Dix minutes après on vit apparaître sur le perron le général de
Morcerf, vêtu d'une redingote noire, ayant un col militaire, un
pantalon noir, des gants noirs. Il avait donné, à ce qu'il paraît,
des ordres antérieurs; car, à peine eut-il touché le dernier degré
du perron, que sa voiture tout attelée sortit de la remise et vint
s'arrêter devant lui.
Son valet de chambre vint alors jeter dans la voiture un caban
militaire, raidi par les deux épées qu'il enveloppait; puis
fermant la portière, il s'assit près du cocher.
Le cocher se pencha devant la calèche pour demander l'ordre:
«Aux Champs-Élysées, dit le général, chez le comte de Monte-Cristo. Vite!»
Les chevaux bondirent sous le coup de fouet qui les enveloppa;
cinq minutes après, ils s'arrêtèrent devant la maison du comte.
M. de Morcerf ouvrit lui-même la portière, et, la voiture roulant
encore, il sauta comme un jeune homme dans la contre-allée, sonna
et disparut dans la porte béante avec son domestique.
Une seconde après, Baptistin annonçait à M. de Monte-Cristo le
comte de Morcerf, et Monte-Cristo, reconduisant Haydée, donna
l'ordre qu'on fît entrer le comte de Morcerf dans le salon.
Le général arpentait pour la troisième fois le salon dans toute sa
longueur, lorsqu'en se retournant il aperçut Monte-Cristo debout
sur le seuil.
«Eh! c'est monsieur de Morcerf, dit tranquillement Monte-Cristo;
je croyais avoir mal entendu.
--Oui c'est moi-même, dit le comte avec une effroyable
contraction des lèvres qui l'empêchait d'articuler nettement.
--Il ne me reste donc qu'à savoir maintenant, dit Monte-Cristo,
la cause qui me procure le plaisir de voir monsieur le comte de
Morcerf de si bonne heure.
--Vous avez eu ce matin une rencontre avec mon fils, monsieur?
dit le général.
--Vous savez cela? répondit le comte.
--Et je sais aussi que mon fils avait de bonnes raisons pour
désirer se battre contre vous et faire tout ce qu'il pourrait pour
vous tuer.
--En effet, monsieur, il en avait de fort bonnes! mais vous voyez
que, malgré ces raisons-là, il ne m'a pas tué, et même qu'il ne
s'est pas battu.
--Et cependant il vous regardait comme la cause du déshonneur de
son père, comme la cause de la ruine effroyable qui, en ce moment-ci,
accable ma maison.
--C'est vrai, monsieur, dit Monte-Cristo avec son calme terrible;
cause secondaire, par exemple, et non principale.
--Sans doute vous lui avez fait quelque excuse ou donné quelque
explication?
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