fondrait en larmes et s'évanouirait; je la verrais souffrir, et j'ai assez souffert; Emmanuel m'arracherait l'arme des mains et remplirait la maison de ses cris. Vous, comte, dont j'ai la parole, vous qui êtes plus qu'un homme, vous que j'appellerais un dieu si vous n'étiez mortel, vous, vous me conduirez doucement et avec tendresse, n'est-ce pas, jusqu'aux portes de la mort? --Ami, dit le comte, il me reste encore un doute: auriez-vous si peu de force, que vous mettiez de l'orgueil à étaler votre douleur? --Non, voyez, je suis simple, dit Morrel en tendant la main au comte, et mon pouls ne bat ni plus fort ni plus lentement que d'habitude. Non, je me sens au bout de la route; non, je n'irai pas plus loin. Vous m'avez parlé d'attendre et d'espérer; savez-vous ce que vous avez fait, malheureux sage que vous êtes? J'ai attendu un mois, c'est-à-dire que j'ai souffert un mois! J'ai espéré (l'homme est une pauvre et misérable créature), j'ai espéré, quoi? je n'en sais rien, quelque chose d'inconnu, d'absurde, d'insensé! un miracle... lequel? Dieu seul peut le dire, lui qui a mêlé à notre raison cette folie que l'on nomme espérance. Oui, j'ai attendu; oui, j'ai espéré, comte, et depuis un quart d'heure que nous parlons vous m'avez cent fois, sans le savoir, brisé, torturé le coeur, car chacune de vos paroles m'a prouvé qu'il n'y a plus d'espoir pour moi. Ô comte! que je reposerai doucement et voluptueusement dans la mort!» Morrel prononça ces derniers mots avec une explosion d'énergie qui fit tressaillir le comte. «Mon ami, continua Morrel, voyant que le comte se taisait, vous m'avez désigné le 5 octobre comme le terme du sursis que vous me demandiez... mon ami, c'est aujourd'hui le 5 octobre...» Morrel tira sa montre. «Il est neuf heures, j'ai encore trois heures à vivre. --Soit, répondit Monte-Cristo, venez.» Morrel suivit machinalement le comte, et ils étaient déjà dans la grotte que Maximilien ne s'en était pas encore aperçu. Il trouva des tapis sous ses pieds, une porte s'ouvrit, des parfums l'enveloppèrent, une vive lumière frappa ses yeux. Morrel s'arrêta, hésitant à avancer; il se défiait des énervantes délices qui l'entouraient. Monte-Cristo l'attira doucement. «Ne convient-il pas, dit-il, que nous employions les trois heures qui nous restent comme ces anciens Romains qui, condamnés par Néron, leur empereur et leur héritier, se mettaient à table couronnés de fleurs, et aspiraient la mort avec le parfum des héliotropes et des roses?» Morrel sourit. «Comme vous voudrez, dit-il; la mort est toujours la mort, c'est-à-dire l'oubli, c'est-à-dire le repos, c'est-à-dire l'absence de la vie et par conséquent de la douleur.» Il s'assit, Monte-Cristo prit place en face de lui. On était dans cette merveilleuse salle à manger que nous avons déjà décrite, et où des statues de marbre portaient sur leur tête des corbeilles toujours pleines de fleurs et de fruits. Morrel avait tout regardé vaguement, et il était probable qu'il n'avait rien vu. «Causons en hommes, dit-il en regardant fixement le comte. --Parlez, répondit celui-ci. --Comte, reprit Morrel, vous êtes le résumé de toutes les connaissances humaines, et vous me faites l'effet d'être descendu d'un monde plus avancé et plus savant que le nôtre. --Il y a quelque chose de vrai là-dedans, Morrel, dit le comte avec ce sourire mélancolique qui le rendait si beau; je suis descendu d'une planète qu'on appelle la douleur. --Je crois tout ce que vous me dites sans chercher à en approfondir le sens, comte; et la preuve, c'est que vous m'avez dit de vivre, que j'ai vécu; c'est que vous m'avez dit d'espérer, et que j'ai presque espéré. J'oserai donc vous dire, comte, comme si vous étiez déjà mort une fois: comte, cela fait-il bien mal?» Monte-Cristo regardait Morrel avec une indéfinissable expression de tendresse. «Oui, dit-il; oui, sans doute, cela fait bien mal, si vous brisez brutalement cette enveloppe mortelle qui demande obstinément à vivre. Si vous faites crier votre chair sous les dents imperceptibles d'un poignard; si vous trouez d'une balle inintelligente et toujours prête à s'égarer dans sa route votre cerveau que le moindre choc endolorit, certes, vous souffrirez, et vous quitterez odieusement la vie, la trouvant, au milieu de votre agonie désespérée, meilleure qu'un repos acheté si cher. --Oui, je comprends, dit Morrel, la mort comme la vie a ses secrets de douleur et de volupté: le tout est de les connaître. --Justement, Maximilien, et vous venez de dire le grand mot. La mort est, selon le soin que nous prenons de nous mettre bien ou mal avec elle, ou une amie qui nous berce aussi doucement qu'une nourrice, ou une ennemie qui nous arrache violemment l'âme du corps. Un jour, quand notre monde aura vécu encore un millier d'années, quand on se sera rendu maître de toutes les forces destructives de la nature pour les faire servir au bien-être général de l'humanité; quand l'homme saura, comme vous le disiez tout à l'heure, les secrets de la mort, la mort deviendra aussi douce et aussi voluptueuse que le sommeil goûté aux bras de notre bien-aimée. --Et si vous vouliez mourir, comte, vous sauriez mourir ainsi, vous? --Oui.» Morrel lui tendit la main. «Je comprends maintenant, dit-il, pourquoi vous m'avez donné rendez-vous ici, dans cette île désolée au milieu d'un Océan, dans ce palais souterrain sépulcre à faire envie à un Pharaon: c'est que vous m'aimez, n'est-ce pas, comte? c'est que vous m'aimez assez pour me donner une de ces morts dont vous me parliez tout à l'heure, une mort sans agonie, une mort qui me permette de m'éteindre en prononçant le nom de Valentine et en vous serrant la main? --Oui, vous avez deviné juste, Morrel, dit le comte avec simplicité, et c'est ainsi que je l'entends. --Merci; l'idée que demain je ne souffrirai plus est suave à mon pauvre coeur. --Ne regrettez-vous rien? demanda Monte-Cristo. --Non, répondit Morrel. --Pas même moi?» demanda le comte avec une émotion profonde. Morrel s'arrêta, son oeil si pur se ternit tout à coup puis brilla d'un éclat inaccoutumé; une grosse larme en jaillit et roula creusant un sillon d'argent sur sa joue. «Quoi! dit le comte, il vous reste un regret de la terre et vous mourez! --Oh! je vous en supplie, s'écria Morrel d'une voix affaiblie, plus un mot, comte, ne prolongez pas mon supplice!» Le comte crut que Morrel faiblissait. Cette croyance d'un instant ressuscita en lui l'horrible doute déjà terrassé une fois au château d'If. «Je m'occupe, pensa-t-il, de rendre cet homme au bonheur; je regarde cette restitution comme un poids jeté dans la balance en regard du plateau où j'ai laissé tomber le mal. Maintenant, si je me trompais, si cet homme n'était pas assez malheureux pour mériter le bonheur! hélas! qu'arriverait-il de moi qui ne puis oublier le mal qu'en me retraçant le bien? «Écoutez! Morrel, dit-il, votre douleur est immense, je le vois; mais cependant vous croyez en Dieu, et vous ne voulez pas risquer le salut de votre âme.» Morrel sourit tristement. «Comte, dit-il, vous savez que je ne fais pas de la poésie à froid; mais, je vous le jure, mon âme n'est plus à moi. --Écoutez, Morrel, dit Monte-Cristo, je n'ai aucun parent au monde, vous le savez. Je me suis habitué à vous regarder comme mon fils; eh bien, pour sauver mon fils, je sacrifierais ma vie, à plus forte raison ma fortune. --Que voulez-vous dire? --Je veux dire, Morrel, que vous voulez quitter la vie, parce que vous ne connaissez pas toutes les jouissances que la vie permet à une grande fortune. Morrel, je possède près de cent millions, je vous les donne; avec une pareille fortune vous pourrez atteindre à tous les résultats que vous vous proposerez. Êtes-vous ambitieux? toutes les carrières vous seront ouvertes. Remuez le monde, changez-en la face, livrez-vous à des pratiques insensées, soyez criminel s'il le faut, mais vivez. --Comte, j'ai votre parole, répondit froidement Morrel; et, ajouta-t-il en tirant sa montre, il est onze heures et demie. --Morrel! y songez-vous, sous mes yeux, dans ma maison? --Alors laissez-moi partir, dit Maximilien devenu sombre, ou je croirai que vous ne m'aimez pas pour moi, mais pour vous.» Et il se leva. «C'est bien, dit Monte-Cristo dont le visage s'éclaircit à ces paroles; vous le voulez, Morrel, et vous êtes inflexible; oui! vous êtes profondément malheureux, et vous l'avez dit, un miracle seul pourrait vous guérir; asseyez-vous, Morrel, et attendez.» Morrel obéit. Monte-Cristo se leva à son tour et alla chercher dans une armoire soigneusement fermée, et dont il portait la clef suspendue à une chaîne d'or, un petit coffret d'argent merveilleusement sculpté et ciselé, dont les angles représentaient quatre figures cambrées, pareilles à ces cariatides aux élans désolés, figures de femmes, symboles d'anges qui aspirent au ciel. Il posa le coffret sur la table. Puis l'ouvrant, il en tira une petite boîte d'or dont le couvercle se levait par la pression d'un ressort secret. Cette boîte contenait une substance onctueuse à demi solide dont la couleur était indéfinissable, grâce au reflet de l'or poli, des saphirs, des rubis et des émeraudes qui garnissaient la boîte. C'était comme un chatoiement d'azur, de pourpre et d'or. Le comte puisa une petite quantité de cette substance avec une cuiller de vermeil, et l'offrit à Morrel en attachant sur lui un long regard. On put voir alors que cette substance était verdâtre. «Voilà ce que vous m'avez demandé, dit-il. Voilà ce que je vous ai promis. --Vivant encore, dit le jeune homme, prenant la cuiller des mains de Monte-Cristo, je vous remercie du fond de mon coeur.» Le comte prit une seconde cuiller, et puisa une seconde fois dans la boîte d'or. «Qu'allez-vous faire, ami? demanda Morrel, en lui arrêtant la main. --Ma foi, Morrel, lui dit-il en souriant, je crois, Dieu me pardonne, que je suis aussi las de la vie que vous, et puisque l'occasion s'en présente... --Arrêtez! s'écria le jeune homme, oh! vous, qui aimez, vous qu'on aime, vous qui avez la foi de l'espérance, oh! ne faites pas ce que je vais faire; de votre part ce serait un crime. Adieu, mon noble et généreux ami, je vais dire à Valentine tout ce que vous avez fait pour moi.» Et lentement, sans aucune hésitation qu'une pression de la main gauche qu'il tendait au comte, Morrel avala ou plutôt savoura la mystérieuse substance offerte par Monte-Cristo. Alors tous deux se turent. Ali, silencieux et attentif, apporta le tabac et les narguilés, servit le café et disparut. Peu à peu les lampes pâlirent dans les mains des statues de marbre qui les soutenaient, et le parfum des cassolettes sembla moins pénétrant à Morrel. Assis vis-à-vis de lui, Monte-Cristo le regardait du fond de l'ombre, et Morrel ne voyait briller que les yeux du comte. Une immense douleur s'empara du jeune homme; il sentait le narguilé s'échapper de ses mains; les objets perdaient insensiblement leur forme et leur couleur; ses yeux troublés voyaient s'ouvrir comme des portes et des rideaux dans la muraille. «Ami, dit-il, je sens que je meurs, merci.» Il fit un effort pour lui tendre une dernière fois la main, mais sa main sans force retomba près de lui. Alors il lui sembla que Monte-Cristo souriait, non plus de son rire étrange et effrayant qui plusieurs fois lui avait laissé entrevoir les mystères de cette âme profonde, mais avec la bienveillante compassion que les pères ont pour leurs petits enfants qui déraisonnent. En même temps le comte grandissait à ses yeux; sa taille, presque doublée, se dessinait sur les tentures rouges, il avait rejeté en arrière ses cheveux noirs, et il apparaissait debout et fier comme un de ces anges dont on menace les méchants au jour du jugement dernier. Morrel, abattu, dompté, se renversa sur son fauteuil: une torpeur veloutée s'insinua dans chacune de ses veines. Un changement d'idées meubla pour ainsi dire son front, comme une nouvelle disposition de dessins meuble le kaléidoscope. Couché, énervé, haletant, Morrel ne sentait plus rien de vivant en lui que ce rêve: il lui semblait entrer à pleines voiles dans le vague délire qui précède cet autre inconnu qu'on appelle la mort. Il essaya encore une fois de tendre la main au comte, mais cette fois sa main ne bougea même plus; il voulut articuler un suprême adieu, sa langue roula lourdement dans son gosier comme une pierre qui boucherait un sépulcre. Ses yeux chargés de langueurs se fermèrent malgré lui: cependant, derrière ses paupières, s'agitait une image qu'il reconnut malgré cette obscurité dont il se croyait enveloppé. C'était le comte qui venait d'ouvrir la porte. Aussitôt, une immense clarté rayonnant dans une chambre voisine, ou plutôt dans un palais merveilleux, inonda la salle où Morrel se laissait aller à sa douce agonie. Alors il vit venir au seuil de cette salle, et sur la limite des deux chambres, une femme d'une merveilleuse beauté. Pâle et doucement souriante, elle semblait l'ange de miséricorde conjurant l'ange des vengeances. «Est-ce déjà le ciel qui s'ouvre pour moi? pensa le mourant; cet ange ressemble à celui que j'ai perdu.» Monte-Cristo montra du doigt, à la jeune femme, le sofa où reposait Morrel. Elle s'avança vers lui les mains jointes et le sourire sur les lèvres. «Valentine! Valentine!» cria Morrel du fond de l'âme. Mais sa bouche ne proféra point un son; et comme si toutes ses forces étaient unies dans cette émotion intérieure, il poussa un soupir et ferma les yeux. Valentine se précipita vers lui. Les lèvres de Morrel firent encore un mouvement. «Il vous appelle, dit le comte; il vous appelle du fond de son sommeil, celui à qui vous aviez confié votre destinée, et la mort a voulu vous séparer: mais j'étais là par bonheur, et j'ai vaincu la mort! Valentine, désormais vous ne devez plus vous séparer sur la terre; car, pour vous retrouver, il se précipitait dans la tombe. Sans moi vous mourriez tous deux, je vous rends l'un à l'autre: puisse Dieu me tenir compte de ces deux existences que je sauve!» Valentine saisit la main de Monte-Cristo, et dans un élan de joie irrésistible elle la porta à ses lèvres. «Oh! remerciez-moi bien, dit le comte, oh! redites-moi, sans vous lasser de me le redire, redites-moi que je vous ai rendue heureuse! vous ne savez pas combien j'ai besoin de cette certitude. --Oh! oui, oui, je vous remercie de toute mon âme, dit Valentine, et si vous doutez que mes remerciements soient sincères, eh bien, demandez à Haydée, interrogez ma soeur chérie Haydée, qui depuis notre départ de France m'a fait attendre patiemment, en me parlant de vous, l'heureux jour qui luit aujourd'hui pour moi. --Vous aimez donc Haydée? demanda Monte-Cristo avec une émotion qu'il s'efforçait en vain de dissimuler. --Oh! de toute mon âme. --Eh bien, écoutez, Valentine, dit le comte, j'ai une grâce à vous demander. --À moi, grand Dieu! Suis-je assez heureuse pour cela?... --Oui, vous avez appelé Haydée votre soeur: qu'elle soit votre soeur en effet Valentine; rendez-lui, à elle, tout ce que vous croyez me devoir à moi; protégez-la, Morrel et vous, car (la voix du comte fut prête à s'éteindre dans sa gorge), car désormais elle sera seule au monde... --Seule au monde! répéta une voix derrière le comte, et pourquoi?» Monte-Cristo se retourna. Haydée était là debout, pâle et glacée, regardant le comte avec un geste de mortelle stupeur. «Parce que demain, ma fille, tu seras libre, répondit le comte; parce que tu reprendras dans le monde la place qui t'est due, parce que je ne veux pas que ma destinée obscurcisse la tienne. Fille de prince! je te rends les richesses et le nom de ton père.» Haydée pâlit, ouvrit ses mains diaphanes comme fait la vierge qui se recommande à Dieu, et d'une voix rauque de larmes: «Ainsi, mon seigneur, tu me quittes? dit-elle. --Haydée! Haydée! tu es jeune, tu es belle; oublie jusqu'à mon nom et sois heureuse. --C'est bien, dit Haydée, tes ordres seront exécutés, mon seigneur; j'oublierai jusqu'à ton nom et je serai heureuse.» Et elle fit un pas en arrière pour se retirer. «Oh! mon Dieu! s'écria Valentine, tout en soutenant la tête engourdie de Morrel sur son épaule, ne voyez-vous donc pas comme elle est pâle, ne comprenez-vous pas ce qu'elle souffre?» Haydée lui dit avec une expression déchirante: «Pourquoi veux-tu donc qu'il me comprenne, ma soeur? il est mon maître et je suis son esclave, il a le droit de ne rien voir.» Le comte frissonna aux accents de cette voix qui alla éveiller jusqu'aux fibres les plus secrètes de son coeur; ses yeux rencontrèrent ceux de la jeune fille et ne purent en supporter l'éclat. «Mon Dieu! mon Dieu! dit Monte-Cristo, ce que vous m'aviez laissé soupçonner serait donc vrai! Haydée, vous seriez donc heureuse de ne point me quitter? --Je suis jeune, répondit-elle doucement, j'aime la vie que tu m'as toujours faite si douce, et je regretterais de mourir. --Cela veut-il donc dire que si je te quittais, Haydée... --Je mourrais, mon seigneur, oui! --Mais tu m'aimes donc? --Oh! Valentine, il demande si je l'aime! Valentine, dis-lui donc si tu aimes Maximilien!» Le comte sentit sa poitrine s'élargir et son coeur se dilater; il ouvrit ses bras, Haydée s'y élança en jetant un cri. «Oh! oui, je t'aime! dit-elle, je t'aime comme on aime son père, son frère, son mari! Je t'aime comme on aime sa vie, comme on aime son Dieu, car tu es pour moi le plus beau, le meilleur et le plus grand des êtres créés! --Qu'il soit donc fait ainsi que tu le veux, mon ange chéri! dit le comte; Dieu, qui m'a suscité contre mes ennemis et qui m'a fait vainqueur, Dieu je le vois bien, ne veut pas mettre ce repentir au bout de ma victoire; je voulais me punir, Dieu veut me pardonner. Aime-moi donc, Haydée! Qui sait? ton amour me fera peut-être oublier ce qu'il faut que j'oublie. --Mais que dis-tu donc là, mon seigneur? demanda la jeune fille. --Je dis qu'un mot de toi, Haydée, m'a plus éclairé que vingt ans de ma lente sagesse; je n'ai plus que toi au monde, Haydée; par toi je me rattache à la vie, par toi je puis souffrir, par toi je puis être heureux. --L'entends-tu, Valentine? s'écria Haydée; il dit que par moi il peut souffrir! par moi, qui donnerais ma vie pour lui!» Le comte se recueillit un instant. «Ai-je entrevu la vérité? dit-il, ô mon Dieu! n'importe! récompense ou châtiment, j'accepte cette destinée. Viens, Haydée, viens...» Et jetant son bras autour de la taille de la jeune fille, il serra la main de Valentine et disparut. Une heure à peu près s'écoula, pendant laquelle haletante, sans voix, les yeux fixes, Valentine demeura près de Morrel. Enfin elle sentit son coeur battre, un souffle imperceptible ouvrit ses lèvres, et ce léger frissonnement qui annonce le retour de la vie courut par tout le corps du jeune homme. Enfin ses yeux se rouvrirent, mais fixes et comme insensés d'abord; puis la vue lui revint, précise, réelle; avec la vue le sentiment, avec le sentiment la douleur. «Oh! s'écria-t-il avec l'accent du désespoir, je vis encore! le comte m'a trompé!» Et sa main s'étendit vers la table, et saisit un couteau. «Ami, dit Valentine avec son adorable sourire, réveille-toi donc et regarde de mon côté.» Morrel poussa un grand cri, et délirant, plein de doute, ébloui comme par une vision céleste, il tomba sur ses deux genoux... Le lendemain, aux premiers rayons du jour, Morrel et Valentine se promenaient au bras l'un de l'autre sur le rivage, Valentine racontant à Morrel comment Monte-Cristo était apparu dans sa chambre, comment il lui avait tout dévoilé, comment il lui avait fait toucher le crime du doigt, et enfin comment il l'avait miraculeusement sauvée de la mort, tout en laissant croire qu'elle était morte. Ils avaient trouvé ouverte la porte de la grotte, et ils étaient sortis; le ciel laissait luire dans son azur matinal les dernières étoiles de la nuit. Alors Morrel aperçut dans la pénombre d'un groupe de rochers un homme qui attendait un signe pour avancer; il montra cet homme à Valentine. «Ah! c'est Jacopo, dit-elle, le capitaine du yacht.» Et d'un geste elle l'appela vers elle et vers Maximilien. «Vous avez quelque chose à nous dire? demanda Morrel. --J'avais à vous remettre cette lettre de la part du comte. --Du comte! murmurèrent ensemble les deux jeunes gens. --Oui, lisez.» Morrel ouvrit la lettre et lut: «Mon cher Maximilien, «Il y a une felouque pour vous à l'ancre. Jacopo vous conduira à Livourne, où M. Noirtier attend sa petite-fille, qu'il veut bénir avant qu'elle vous suive à l'autel. Tout ce qui est dans cette grotte, mon ami, ma maison des Champs-Élysées et mon petit château du Tréport sont le présent de noces que fait Edmond Dantès au fils de son patron Morrel. Mlle de Villefort voudra bien en prendre la moitié car je la supplie de donner aux pauvres de Paris toute la fortune qui lui revient du côté de son père devenu fou, et du côté de son frère, décédé en septembre dernier avec sa belle-mère. «Dites à l'ange qui va veiller sur votre vie, Morrel, de prier quelquefois pour un homme qui, pareil à Satan, s'est cru un instant l'égal de Dieu, et qui a reconnu, avec toute l'humilité d'un chrétien, qu'aux mains de Dieu seul sont la suprême puissance et la sagesse infinie. Ces prières adouciront peut-être le remords qu'il emporte au fond de son coeur. «Quant à vous, Morrel, voici tout le secret de ma conduite envers vous: il n'y a ni bonheur ni malheur en ce monde, il y a la comparaison d'un état à un autre, voilà tout. Celui-là seul qui a éprouvé l'extrême infortune est apte à ressentir l'extrême félicité. Il faut avoir voulu mourir, Maximilien, pour savoir combien il est bon de vivre. «Vivez donc et soyez heureux, enfants chéris de mon coeur, et n'oubliez jamais que, jusqu'au jour où Dieu daignera dévoiler l'avenir à l'homme, toute la sagesse humaine sera dans ces deux mots: «Attendre et espérer! «Votre ami. «EDMOND DANTES «-Comte de MONTE-CRISTO-.» Pendant la lecture de cette lettre, qui lui apprenait la folie de son père et la mort de son frère, mort et folie qu'elle ignorait, Valentine pâlit, un douloureux soupir s'échappa de sa poitrine, et des larmes, qui n'en étaient pas moins poignantes pour être silencieuses, roulèrent sur ses joues; son bonheur lui coûtait bien cher. Morrel regarda autour de lui avec inquiétude. «Mais, dit-il, en vérité le comte exagère sa générosité; Valentine se contentera de ma modeste fortune. Où est le comte, mon ami? conduisez-moi vers lui.» Jacopo étendit la main vers l'horizon. «Quoi! que voulez-vous dire? demanda Valentine. Où est le comte? où est Haydée? --Regardez», dit Jacopo. Les yeux des deux jeunes gens se fixèrent sur la ligne indiquée par le marin, et, sur la ligne d'un bleu foncé qui séparait à l'horizon le ciel de la Méditerranée, ils aperçurent une voile blanche, grande comme l'aile d'un goéland. «Parti! s'écria Morrel; parti! Adieu, mon ami, mon père! --Partie! murmura Valentine. Adieu, mon amie! adieu, ma soeur! --Qui sait si nous les reverrons jamais? fit Morrel en essuyant une larme. --Mon ami, dit Valentine, le comte ne vient-il pas de nous dire que l'humaine sagesse était tout entière dans ces deux mots: «-Attendre et espérer-!» FIN 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568