fondrait en larmes et s'évanouirait; je la verrais souffrir, et j'ai
assez souffert; Emmanuel m'arracherait l'arme des mains et remplirait la
maison de ses cris. Vous, comte, dont j'ai la parole, vous qui êtes plus
qu'un homme, vous que j'appellerais un dieu si vous n'étiez mortel,
vous, vous me conduirez doucement et avec tendresse, n'est-ce pas,
jusqu'aux portes de la mort?
--Ami, dit le comte, il me reste encore un doute: auriez-vous si peu de
force, que vous mettiez de l'orgueil à étaler votre douleur?
--Non, voyez, je suis simple, dit Morrel en tendant la main au comte, et
mon pouls ne bat ni plus fort ni plus lentement que d'habitude. Non, je
me sens au bout de la route; non, je n'irai pas plus loin. Vous m'avez
parlé d'attendre et d'espérer; savez-vous ce que vous avez fait,
malheureux sage que vous êtes? J'ai attendu un mois, c'est-à-dire que
j'ai souffert un mois! J'ai espéré (l'homme est une pauvre et misérable
créature), j'ai espéré, quoi? je n'en sais rien, quelque chose
d'inconnu, d'absurde, d'insensé! un miracle... lequel? Dieu seul peut le
dire, lui qui a mêlé à notre raison cette folie que l'on nomme
espérance. Oui, j'ai attendu; oui, j'ai espéré, comte, et depuis un
quart d'heure que nous parlons vous m'avez cent fois, sans le savoir,
brisé, torturé le coeur, car chacune de vos paroles m'a prouvé qu'il n'y
a plus d'espoir pour moi. Ô comte! que je reposerai doucement et
voluptueusement dans la mort!»
Morrel prononça ces derniers mots avec une explosion d'énergie qui fit
tressaillir le comte.
«Mon ami, continua Morrel, voyant que le comte se taisait, vous m'avez
désigné le 5 octobre comme le terme du sursis que vous me demandiez...
mon ami, c'est aujourd'hui le 5 octobre...»
Morrel tira sa montre.
«Il est neuf heures, j'ai encore trois heures à vivre.
--Soit, répondit Monte-Cristo, venez.»
Morrel suivit machinalement le comte, et ils étaient déjà dans la grotte
que Maximilien ne s'en était pas encore aperçu.
Il trouva des tapis sous ses pieds, une porte s'ouvrit, des parfums
l'enveloppèrent, une vive lumière frappa ses yeux.
Morrel s'arrêta, hésitant à avancer; il se défiait des énervantes
délices qui l'entouraient.
Monte-Cristo l'attira doucement.
«Ne convient-il pas, dit-il, que nous employions les trois heures qui
nous restent comme ces anciens Romains qui, condamnés par Néron, leur
empereur et leur héritier, se mettaient à table couronnés de fleurs, et
aspiraient la mort avec le parfum des héliotropes et des roses?»
Morrel sourit.
«Comme vous voudrez, dit-il; la mort est toujours la mort, c'est-à-dire
l'oubli, c'est-à-dire le repos, c'est-à-dire l'absence de la vie et par
conséquent de la douleur.»
Il s'assit, Monte-Cristo prit place en face de lui.
On était dans cette merveilleuse salle à manger que nous avons déjà
décrite, et où des statues de marbre portaient sur leur tête des
corbeilles toujours pleines de fleurs et de fruits.
Morrel avait tout regardé vaguement, et il était probable qu'il n'avait
rien vu.
«Causons en hommes, dit-il en regardant fixement le comte.
--Parlez, répondit celui-ci.
--Comte, reprit Morrel, vous êtes le résumé de toutes les connaissances
humaines, et vous me faites l'effet d'être descendu d'un monde plus
avancé et plus savant que le nôtre.
--Il y a quelque chose de vrai là-dedans, Morrel, dit le comte avec ce
sourire mélancolique qui le rendait si beau; je suis descendu d'une
planète qu'on appelle la douleur.
--Je crois tout ce que vous me dites sans chercher à en approfondir le
sens, comte; et la preuve, c'est que vous m'avez dit de vivre, que j'ai
vécu; c'est que vous m'avez dit d'espérer, et que j'ai presque espéré.
J'oserai donc vous dire, comte, comme si vous étiez déjà mort une fois:
comte, cela fait-il bien mal?»
Monte-Cristo regardait Morrel avec une indéfinissable expression de
tendresse.
«Oui, dit-il; oui, sans doute, cela fait bien mal, si vous brisez
brutalement cette enveloppe mortelle qui demande obstinément à vivre. Si
vous faites crier votre chair sous les dents imperceptibles d'un
poignard; si vous trouez d'une balle inintelligente et toujours prête à
s'égarer dans sa route votre cerveau que le moindre choc endolorit,
certes, vous souffrirez, et vous quitterez odieusement la vie, la
trouvant, au milieu de votre agonie désespérée, meilleure qu'un repos
acheté si cher.
--Oui, je comprends, dit Morrel, la mort comme la vie a ses secrets de
douleur et de volupté: le tout est de les connaître.
--Justement, Maximilien, et vous venez de dire le grand mot. La mort
est, selon le soin que nous prenons de nous mettre bien ou mal avec
elle, ou une amie qui nous berce aussi doucement qu'une nourrice, ou une
ennemie qui nous arrache violemment l'âme du corps. Un jour, quand notre
monde aura vécu encore un millier d'années, quand on se sera rendu
maître de toutes les forces destructives de la nature pour les faire
servir au bien-être général de l'humanité; quand l'homme saura, comme
vous le disiez tout à l'heure, les secrets de la mort, la mort deviendra
aussi douce et aussi voluptueuse que le sommeil goûté aux bras de notre
bien-aimée.
--Et si vous vouliez mourir, comte, vous sauriez mourir ainsi, vous?
--Oui.»
Morrel lui tendit la main.
«Je comprends maintenant, dit-il, pourquoi vous m'avez donné rendez-vous
ici, dans cette île désolée au milieu d'un Océan, dans ce palais
souterrain sépulcre à faire envie à un Pharaon: c'est que vous m'aimez,
n'est-ce pas, comte? c'est que vous m'aimez assez pour me donner une de
ces morts dont vous me parliez tout à l'heure, une mort sans agonie, une
mort qui me permette de m'éteindre en prononçant le nom de Valentine et
en vous serrant la main?
--Oui, vous avez deviné juste, Morrel, dit le comte avec simplicité, et
c'est ainsi que je l'entends.
--Merci; l'idée que demain je ne souffrirai plus est suave à mon pauvre
coeur.
--Ne regrettez-vous rien? demanda Monte-Cristo.
--Non, répondit Morrel.
--Pas même moi?» demanda le comte avec une émotion profonde.
Morrel s'arrêta, son oeil si pur se ternit tout à coup puis brilla d'un
éclat inaccoutumé; une grosse larme en jaillit et roula creusant un
sillon d'argent sur sa joue.
«Quoi! dit le comte, il vous reste un regret de la terre et vous mourez!
--Oh! je vous en supplie, s'écria Morrel d'une voix affaiblie, plus un
mot, comte, ne prolongez pas mon supplice!»
Le comte crut que Morrel faiblissait.
Cette croyance d'un instant ressuscita en lui l'horrible doute déjà
terrassé une fois au château d'If.
«Je m'occupe, pensa-t-il, de rendre cet homme au bonheur; je regarde
cette restitution comme un poids jeté dans la balance en regard du
plateau où j'ai laissé tomber le mal. Maintenant, si je me trompais, si
cet homme n'était pas assez malheureux pour mériter le bonheur! hélas!
qu'arriverait-il de moi qui ne puis oublier le mal qu'en me retraçant le
bien?
«Écoutez! Morrel, dit-il, votre douleur est immense, je le vois; mais
cependant vous croyez en Dieu, et vous ne voulez pas risquer le salut de
votre âme.»
Morrel sourit tristement.
«Comte, dit-il, vous savez que je ne fais pas de la poésie à froid;
mais, je vous le jure, mon âme n'est plus à moi.
--Écoutez, Morrel, dit Monte-Cristo, je n'ai aucun parent au monde, vous
le savez. Je me suis habitué à vous regarder comme mon fils; eh bien,
pour sauver mon fils, je sacrifierais ma vie, à plus forte raison ma
fortune.
--Que voulez-vous dire?
--Je veux dire, Morrel, que vous voulez quitter la vie, parce que vous
ne connaissez pas toutes les jouissances que la vie permet à une grande
fortune. Morrel, je possède près de cent millions, je vous les donne;
avec une pareille fortune vous pourrez atteindre à tous les résultats
que vous vous proposerez. Êtes-vous ambitieux? toutes les carrières vous
seront ouvertes. Remuez le monde, changez-en la face, livrez-vous à des
pratiques insensées, soyez criminel s'il le faut, mais vivez.
--Comte, j'ai votre parole, répondit froidement Morrel; et, ajouta-t-il
en tirant sa montre, il est onze heures et demie.
--Morrel! y songez-vous, sous mes yeux, dans ma maison?
--Alors laissez-moi partir, dit Maximilien devenu sombre, ou je croirai
que vous ne m'aimez pas pour moi, mais pour vous.»
Et il se leva.
«C'est bien, dit Monte-Cristo dont le visage s'éclaircit à ces paroles;
vous le voulez, Morrel, et vous êtes inflexible; oui! vous êtes
profondément malheureux, et vous l'avez dit, un miracle seul pourrait
vous guérir; asseyez-vous, Morrel, et attendez.»
Morrel obéit. Monte-Cristo se leva à son tour et alla chercher dans une
armoire soigneusement fermée, et dont il portait la clef suspendue à une
chaîne d'or, un petit coffret d'argent merveilleusement sculpté et
ciselé, dont les angles représentaient quatre figures cambrées,
pareilles à ces cariatides aux élans désolés, figures de femmes,
symboles d'anges qui aspirent au ciel.
Il posa le coffret sur la table.
Puis l'ouvrant, il en tira une petite boîte d'or dont le couvercle se
levait par la pression d'un ressort secret. Cette boîte contenait une
substance onctueuse à demi solide dont la couleur était indéfinissable,
grâce au reflet de l'or poli, des saphirs, des rubis et des émeraudes
qui garnissaient la boîte. C'était comme un chatoiement d'azur, de
pourpre et d'or.
Le comte puisa une petite quantité de cette substance avec une cuiller
de vermeil, et l'offrit à Morrel en attachant sur lui un long regard.
On put voir alors que cette substance était verdâtre.
«Voilà ce que vous m'avez demandé, dit-il. Voilà ce que je vous ai
promis.
--Vivant encore, dit le jeune homme, prenant la cuiller des mains de
Monte-Cristo, je vous remercie du fond de mon coeur.»
Le comte prit une seconde cuiller, et puisa une seconde fois dans la
boîte d'or.
«Qu'allez-vous faire, ami? demanda Morrel, en lui arrêtant la main.
--Ma foi, Morrel, lui dit-il en souriant, je crois, Dieu me pardonne,
que je suis aussi las de la vie que vous, et puisque l'occasion s'en
présente...
--Arrêtez! s'écria le jeune homme, oh! vous, qui aimez, vous qu'on aime,
vous qui avez la foi de l'espérance, oh! ne faites pas ce que je vais
faire; de votre part ce serait un crime. Adieu, mon noble et généreux
ami, je vais dire à Valentine tout ce que vous avez fait pour moi.»
Et lentement, sans aucune hésitation qu'une pression de la main gauche
qu'il tendait au comte, Morrel avala ou plutôt savoura la mystérieuse
substance offerte par Monte-Cristo.
Alors tous deux se turent. Ali, silencieux et attentif, apporta le tabac
et les narguilés, servit le café et disparut.
Peu à peu les lampes pâlirent dans les mains des statues de marbre qui
les soutenaient, et le parfum des cassolettes sembla moins pénétrant à
Morrel.
Assis vis-à-vis de lui, Monte-Cristo le regardait du fond de l'ombre, et
Morrel ne voyait briller que les yeux du comte.
Une immense douleur s'empara du jeune homme; il sentait le narguilé
s'échapper de ses mains; les objets perdaient insensiblement leur forme
et leur couleur; ses yeux troublés voyaient s'ouvrir comme des portes et
des rideaux dans la muraille.
«Ami, dit-il, je sens que je meurs, merci.»
Il fit un effort pour lui tendre une dernière fois la main, mais sa main
sans force retomba près de lui.
Alors il lui sembla que Monte-Cristo souriait, non plus de son rire
étrange et effrayant qui plusieurs fois lui avait laissé entrevoir les
mystères de cette âme profonde, mais avec la bienveillante compassion
que les pères ont pour leurs petits enfants qui déraisonnent.
En même temps le comte grandissait à ses yeux; sa taille, presque
doublée, se dessinait sur les tentures rouges, il avait rejeté en
arrière ses cheveux noirs, et il apparaissait debout et fier comme un de
ces anges dont on menace les méchants au jour du jugement dernier.
Morrel, abattu, dompté, se renversa sur son fauteuil: une torpeur
veloutée s'insinua dans chacune de ses veines. Un changement d'idées
meubla pour ainsi dire son front, comme une nouvelle disposition de
dessins meuble le kaléidoscope.
Couché, énervé, haletant, Morrel ne sentait plus rien de vivant en lui
que ce rêve: il lui semblait entrer à pleines voiles dans le vague
délire qui précède cet autre inconnu qu'on appelle la mort.
Il essaya encore une fois de tendre la main au comte, mais cette fois sa
main ne bougea même plus; il voulut articuler un suprême adieu, sa
langue roula lourdement dans son gosier comme une pierre qui boucherait
un sépulcre.
Ses yeux chargés de langueurs se fermèrent malgré lui: cependant,
derrière ses paupières, s'agitait une image qu'il reconnut malgré cette
obscurité dont il se croyait enveloppé.
C'était le comte qui venait d'ouvrir la porte.
Aussitôt, une immense clarté rayonnant dans une chambre voisine, ou
plutôt dans un palais merveilleux, inonda la salle où Morrel se laissait
aller à sa douce agonie.
Alors il vit venir au seuil de cette salle, et sur la limite des deux
chambres, une femme d'une merveilleuse beauté.
Pâle et doucement souriante, elle semblait l'ange de miséricorde
conjurant l'ange des vengeances.
«Est-ce déjà le ciel qui s'ouvre pour moi? pensa le mourant; cet ange
ressemble à celui que j'ai perdu.»
Monte-Cristo montra du doigt, à la jeune femme, le sofa où reposait
Morrel.
Elle s'avança vers lui les mains jointes et le sourire sur les lèvres.
«Valentine! Valentine!» cria Morrel du fond de l'âme.
Mais sa bouche ne proféra point un son; et comme si toutes ses forces
étaient unies dans cette émotion intérieure, il poussa un soupir et
ferma les yeux.
Valentine se précipita vers lui.
Les lèvres de Morrel firent encore un mouvement.
«Il vous appelle, dit le comte; il vous appelle du fond de son sommeil,
celui à qui vous aviez confié votre destinée, et la mort a voulu vous
séparer: mais j'étais là par bonheur, et j'ai vaincu la mort! Valentine,
désormais vous ne devez plus vous séparer sur la terre; car, pour vous
retrouver, il se précipitait dans la tombe. Sans moi vous mourriez tous
deux, je vous rends l'un à l'autre: puisse Dieu me tenir compte de ces
deux existences que je sauve!»
Valentine saisit la main de Monte-Cristo, et dans un élan de joie
irrésistible elle la porta à ses lèvres.
«Oh! remerciez-moi bien, dit le comte, oh! redites-moi, sans vous lasser
de me le redire, redites-moi que je vous ai rendue heureuse! vous ne
savez pas combien j'ai besoin de cette certitude.
--Oh! oui, oui, je vous remercie de toute mon âme, dit Valentine, et si
vous doutez que mes remerciements soient sincères, eh bien, demandez à
Haydée, interrogez ma soeur chérie Haydée, qui depuis notre départ de
France m'a fait attendre patiemment, en me parlant de vous, l'heureux
jour qui luit aujourd'hui pour moi.
--Vous aimez donc Haydée? demanda Monte-Cristo avec une émotion qu'il
s'efforçait en vain de dissimuler.
--Oh! de toute mon âme.
--Eh bien, écoutez, Valentine, dit le comte, j'ai une grâce à vous
demander.
--À moi, grand Dieu! Suis-je assez heureuse pour cela?...
--Oui, vous avez appelé Haydée votre soeur: qu'elle soit votre soeur en
effet Valentine; rendez-lui, à elle, tout ce que vous croyez me devoir à
moi; protégez-la, Morrel et vous, car (la voix du comte fut prête à
s'éteindre dans sa gorge), car désormais elle sera seule au monde...
--Seule au monde! répéta une voix derrière le comte, et pourquoi?»
Monte-Cristo se retourna.
Haydée était là debout, pâle et glacée, regardant le comte avec un geste
de mortelle stupeur.
«Parce que demain, ma fille, tu seras libre, répondit le comte; parce
que tu reprendras dans le monde la place qui t'est due, parce que je ne
veux pas que ma destinée obscurcisse la tienne. Fille de prince! je te
rends les richesses et le nom de ton père.»
Haydée pâlit, ouvrit ses mains diaphanes comme fait la vierge qui se
recommande à Dieu, et d'une voix rauque de larmes:
«Ainsi, mon seigneur, tu me quittes? dit-elle.
--Haydée! Haydée! tu es jeune, tu es belle; oublie jusqu'à mon nom et
sois heureuse.
--C'est bien, dit Haydée, tes ordres seront exécutés, mon seigneur;
j'oublierai jusqu'à ton nom et je serai heureuse.»
Et elle fit un pas en arrière pour se retirer.
«Oh! mon Dieu! s'écria Valentine, tout en soutenant la tête engourdie de
Morrel sur son épaule, ne voyez-vous donc pas comme elle est pâle, ne
comprenez-vous pas ce qu'elle souffre?»
Haydée lui dit avec une expression déchirante:
«Pourquoi veux-tu donc qu'il me comprenne, ma soeur? il est mon maître
et je suis son esclave, il a le droit de ne rien voir.»
Le comte frissonna aux accents de cette voix qui alla éveiller jusqu'aux
fibres les plus secrètes de son coeur; ses yeux rencontrèrent ceux de la
jeune fille et ne purent en supporter l'éclat.
«Mon Dieu! mon Dieu! dit Monte-Cristo, ce que vous m'aviez laissé
soupçonner serait donc vrai! Haydée, vous seriez donc heureuse de ne
point me quitter?
--Je suis jeune, répondit-elle doucement, j'aime la vie que tu m'as
toujours faite si douce, et je regretterais de mourir.
--Cela veut-il donc dire que si je te quittais, Haydée...
--Je mourrais, mon seigneur, oui!
--Mais tu m'aimes donc?
--Oh! Valentine, il demande si je l'aime! Valentine, dis-lui donc si tu
aimes Maximilien!»
Le comte sentit sa poitrine s'élargir et son coeur se dilater; il ouvrit
ses bras, Haydée s'y élança en jetant un cri.
«Oh! oui, je t'aime! dit-elle, je t'aime comme on aime son père, son
frère, son mari! Je t'aime comme on aime sa vie, comme on aime son Dieu,
car tu es pour moi le plus beau, le meilleur et le plus grand des êtres
créés!
--Qu'il soit donc fait ainsi que tu le veux, mon ange chéri! dit le
comte; Dieu, qui m'a suscité contre mes ennemis et qui m'a fait
vainqueur, Dieu je le vois bien, ne veut pas mettre ce repentir au bout
de ma victoire; je voulais me punir, Dieu veut me pardonner. Aime-moi
donc, Haydée! Qui sait? ton amour me fera peut-être oublier ce qu'il
faut que j'oublie.
--Mais que dis-tu donc là, mon seigneur? demanda la jeune fille.
--Je dis qu'un mot de toi, Haydée, m'a plus éclairé que vingt ans de ma
lente sagesse; je n'ai plus que toi au monde, Haydée; par toi je me
rattache à la vie, par toi je puis souffrir, par toi je puis être
heureux.
--L'entends-tu, Valentine? s'écria Haydée; il dit que par moi il peut
souffrir! par moi, qui donnerais ma vie pour lui!»
Le comte se recueillit un instant.
«Ai-je entrevu la vérité? dit-il, ô mon Dieu! n'importe! récompense ou
châtiment, j'accepte cette destinée. Viens, Haydée, viens...»
Et jetant son bras autour de la taille de la jeune fille, il serra la
main de Valentine et disparut.
Une heure à peu près s'écoula, pendant laquelle haletante, sans voix,
les yeux fixes, Valentine demeura près de Morrel. Enfin elle sentit son
coeur battre, un souffle imperceptible ouvrit ses lèvres, et ce léger
frissonnement qui annonce le retour de la vie courut par tout le corps
du jeune homme.
Enfin ses yeux se rouvrirent, mais fixes et comme insensés d'abord; puis
la vue lui revint, précise, réelle; avec la vue le sentiment, avec le
sentiment la douleur.
«Oh! s'écria-t-il avec l'accent du désespoir, je vis encore! le comte
m'a trompé!»
Et sa main s'étendit vers la table, et saisit un couteau.
«Ami, dit Valentine avec son adorable sourire, réveille-toi donc et
regarde de mon côté.»
Morrel poussa un grand cri, et délirant, plein de doute, ébloui comme
par une vision céleste, il tomba sur ses deux genoux...
Le lendemain, aux premiers rayons du jour, Morrel et Valentine se
promenaient au bras l'un de l'autre sur le rivage, Valentine racontant à
Morrel comment Monte-Cristo était apparu dans sa chambre, comment il lui
avait tout dévoilé, comment il lui avait fait toucher le crime du doigt,
et enfin comment il l'avait miraculeusement sauvée de la mort, tout en
laissant croire qu'elle était morte.
Ils avaient trouvé ouverte la porte de la grotte, et ils étaient sortis;
le ciel laissait luire dans son azur matinal les dernières étoiles de la
nuit.
Alors Morrel aperçut dans la pénombre d'un groupe de rochers un homme
qui attendait un signe pour avancer; il montra cet homme à Valentine.
«Ah! c'est Jacopo, dit-elle, le capitaine du yacht.»
Et d'un geste elle l'appela vers elle et vers Maximilien.
«Vous avez quelque chose à nous dire? demanda Morrel.
--J'avais à vous remettre cette lettre de la part du comte.
--Du comte! murmurèrent ensemble les deux jeunes gens.
--Oui, lisez.»
Morrel ouvrit la lettre et lut:
«Mon cher Maximilien,
«Il y a une felouque pour vous à l'ancre. Jacopo vous conduira à
Livourne, où M. Noirtier attend sa petite-fille, qu'il veut bénir avant
qu'elle vous suive à l'autel. Tout ce qui est dans cette grotte, mon
ami, ma maison des Champs-Élysées et mon petit château du Tréport sont
le présent de noces que fait Edmond Dantès au fils de son patron Morrel.
Mlle de Villefort voudra bien en prendre la moitié car je la supplie de
donner aux pauvres de Paris toute la fortune qui lui revient du côté de
son père devenu fou, et du côté de son frère, décédé en septembre
dernier avec sa belle-mère.
«Dites à l'ange qui va veiller sur votre vie, Morrel, de prier
quelquefois pour un homme qui, pareil à Satan, s'est cru un instant
l'égal de Dieu, et qui a reconnu, avec toute l'humilité d'un chrétien,
qu'aux mains de Dieu seul sont la suprême puissance et la sagesse
infinie. Ces prières adouciront peut-être le remords qu'il emporte au
fond de son coeur.
«Quant à vous, Morrel, voici tout le secret de ma conduite envers vous:
il n'y a ni bonheur ni malheur en ce monde, il y a la comparaison d'un
état à un autre, voilà tout. Celui-là seul qui a éprouvé l'extrême
infortune est apte à ressentir l'extrême félicité. Il faut avoir voulu
mourir, Maximilien, pour savoir combien il est bon de vivre.
«Vivez donc et soyez heureux, enfants chéris de mon coeur, et n'oubliez
jamais que, jusqu'au jour où Dieu daignera dévoiler l'avenir à l'homme,
toute la sagesse humaine sera dans ces deux mots:
«Attendre et espérer!
«Votre ami.
«EDMOND DANTES
«-Comte de MONTE-CRISTO-.»
Pendant la lecture de cette lettre, qui lui apprenait la folie de son
père et la mort de son frère, mort et folie qu'elle ignorait, Valentine
pâlit, un douloureux soupir s'échappa de sa poitrine, et des larmes, qui
n'en étaient pas moins poignantes pour être silencieuses, roulèrent sur
ses joues; son bonheur lui coûtait bien cher.
Morrel regarda autour de lui avec inquiétude.
«Mais, dit-il, en vérité le comte exagère sa générosité; Valentine se
contentera de ma modeste fortune. Où est le comte, mon ami?
conduisez-moi vers lui.»
Jacopo étendit la main vers l'horizon.
«Quoi! que voulez-vous dire? demanda Valentine. Où est le comte? où est
Haydée?
--Regardez», dit Jacopo.
Les yeux des deux jeunes gens se fixèrent sur la ligne indiquée par le
marin, et, sur la ligne d'un bleu foncé qui séparait à l'horizon le ciel
de la Méditerranée, ils aperçurent une voile blanche, grande comme
l'aile d'un goéland.
«Parti! s'écria Morrel; parti! Adieu, mon ami, mon père!
--Partie! murmura Valentine. Adieu, mon amie! adieu, ma soeur!
--Qui sait si nous les reverrons jamais? fit Morrel en essuyant une
larme.
--Mon ami, dit Valentine, le comte ne vient-il pas de nous dire que
l'humaine sagesse était tout entière dans ces deux mots:
«-Attendre et espérer-!»
FIN
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