le gouffre une nouvelle scorie rejetée du creuset de la société.
La cour Saint-Bernard a son parloir particulier; c'est un carré long,
divisé en deux parties par deux grilles parallèlement plantées à trois
pieds l'une de l'autre, de façon que le visiteur ne puisse serrer la
main du prisonnier ou lui passer quelque chose. Ce parloir est sombre,
humide, et de tout point horrible, surtout lorsqu'on songe aux
épouvantables confidences qui ont glissé sur ces grilles et rouillé le
fer des barreaux.
Cependant ce lieu, tout affreux qu'il est, est le paradis où viennent se
retremper dans une société espérée, savourée, ces hommes dont les jours
sont comptés: il est si rare qu'on sorte de la Fosse-aux-Lions pour
aller autre part qu'à la barrière Saint-Jacques, au bagne ou au cabanon
cellulaire!
Dans cette cour que nous venons de décrire, et qui suait d'une froide
humidité, se promenait, les mains dans les poches de son habit, un jeune
homme considéré avec beaucoup de curiosité par les habitants de la
Fosse.
Il eût passé pour un homme élégant, grâce à la coupe de ses habits, si
ces habits n'eussent été en lambeaux; cependant ils n'avaient pas été
usés: le drap, fin et soyeux aux endroits intacts, reprenaient
facilement son lustre sous la main caressante du prisonnier qui essayait
d'en faire un habit neuf.
Il appliquait le même soin à fermer une chemise de batiste
considérablement changée de couleur depuis son entrée en prison, et sur
ses bottes vernies passait le coin d'un mouchoir brodé d'initiales
surmontées d'une couronne héraldique.
Quelques pensionnaires de la Fosse-aux-Lions considéraient avec un
intérêt marqué les recherches de toilette du prisonnier.
«Tiens, voilà le prince qui se fait beau, dit un des voleurs.
--Il est très beau naturellement, dit un autre, et s'il avait seulement
un peigne et de la pommade, il éclipserait tous les messieurs à gants
blancs.
--Son habit a dû être bien neuf et ses bottes reluisent joliment. C'est
flatteur pour nous qu'il y ait des confrères si comme il faut; et ces
brigands de gendarmes sont bien vils. Les envieux! avoir déchiré une
toilette comme cela!
--Il paraît que c'est un fameux, dit un autre; il a tout fait... et dans
le grand genre... Il vient de là-bas si jeune! oh! c'est superbe!»
Et l'objet de cette admiration hideuse semblait savourer les éloges ou
la vapeur des éloges, car il n'entendait pas les paroles.
Sa toilette terminée, il s'approcha du guichet de la cantine auquel
s'adossait un gardien:
«Voyons, monsieur, lui dit-il, prêtez-moi vingt francs, vous les aurez
bientôt; avec moi, pas de risques à courir. Songez donc que je tiens à
des parents qui ont plus de millions que vous n'avez de deniers...
Voyons, vingt francs, et je vous en prie, afin que je prenne une pistole
et que j'achète une robe de chambre. Je souffre horriblement d'être
toujours en habit et en bottes. Quel habit! monsieur, pour un prince
Cavalcanti!»
Le gardien lui tourna le dos et haussa les épaules. Il ne rit pas même
de ces paroles qui eussent déridé tous les fronts car cet homme en avait
entendu bien d'autres, ou plutôt il avait toujours entendu la même
chose.
«Allez, dit Andrea, vous êtes un homme sans entrailles, et je vous ferai
perdre votre place.»
Ce mot fit retourner le gardien, qui, cette fois, laissa échapper un
bruyant éclat de rire.
Alors les prisonniers s'approchèrent et firent cercle.
«Je vous dis, continua Andrea, qu'avec cette misérable somme je pourrai
me procurer un habit et une chambre, afin de recevoir d'une façon
décente la visite illustre que j'attends d'un jour à l'autre.
--Il a raison! il a raison! dirent les prisonniers... Pardieu! on voit
bien que c'est un homme comme il faut.
--Eh bien, prêtez-lui les vingt francs, dit le gardien en s'appuyant sur
son autre colossale épaule; est-ce que vous ne devez pas cela à un
camarade?
--Je ne suis pas le camarade de ces gens, dit fièrement le jeune homme;
ne m'insultez pas, vous n'avez pas ce droit-là.»
Les voleurs se regardèrent avec de sourds murmures, et une tempête
soulevée par la provocation du gardien, plus encore que par les paroles
d'Andrea, commença de gronder sur le prisonnier aristocrate.
Le gardien, sûr de faire le -quos ego- quand les flots seraient trop
tumultueux, les laissait monter peu à peu pour jouer un tour au
solliciteur importun, et se donner une récréation pendant la longue
garde de sa journée.
Déjà les voleurs se rapprochaient d'Andrea; les uns se disaient:
«La savate! la savate!»
Cruelle opération qui consiste à rouer de coups, non pas de savate, mais
de soulier ferré, un confrère tombé dans la disgrâce de ces messieurs.
D'autres proposaient l'anguille; autre genre de récréation consistant à
emplir de sable, de cailloux, de gros sous, quand ils en ont, un
mouchoir tordu, que les bourreaux déchargent comme un fléau sur les
épaules et la tête du patient.
«Fouettons le beau monsieur, dirent quelques-uns, monsieur l'honnête
homme!»
Mais Andrea, se retournant vers eux, cligna de l'oeil, enfla sa joue
avec sa langue, et fit entendre ce claquement des lèvres qui équivaut à
mille signes d'intelligence parmi les bandits réduits à se taire.
C'était un signe maçonnique que lui avait indiqué Caderousse.
Ils reconnurent un des leurs.
Aussitôt les mouchoirs retombèrent; la savate ferrée rentra au pied du
principal bourreau. On entendit quelques voix proclamer que monsieur
avait raison, que monsieur pouvait être honnête à sa guise, et que les
prisonniers voulaient donner l'exemple de la liberté de conscience.
L'émeute recula. Le gardien en fut tellement stupéfait qu'il prit
aussitôt Andrea par les mains et se mit à le fouiller, attribuant à
quelques manifestations plus significatives que la fascination, ce
changement subit des habitants de la Fosse-aux-Lions.
Andrea se laissa faire, non sans protester.
Tout à coup une voix retentit au guichet.
«Benedetto!» criait un inspecteur.
Le gardien lâcha sa proie.
«On m'appelle? dit Andrea.
--Au parloir! dit la voix.
--Voyez-vous, on me rend visite. Ah! mon cher monsieur, vous allez voir
si l'on peut traiter un Cavalcanti comme un homme ordinaire!»
Et Andrea, glissant dans la cour comme une ombre noire, se précipita par
le guichet entrebâillé, laissant dans l'admiration ses confrères et le
gardien lui-même.
On l'appelait en effet au parloir, et il ne faudrait pas s'en
émerveiller moins qu'Andrea lui-même; car le rusé jeune homme, depuis
son entrée à la Force, au lieu d'user, comme les gens du commun de ce
bénéfice d'écrire pour se faire réclamer, avait gardé le plus stoïque
silence.
«Je suis, disait-il, évidemment protégé par quelqu'un de puissant; tout
me le prouve; cette fortune soudaine, cette facilité avec laquelle j'ai
aplani tous les obstacles, une famille improvisée, un nom illustre
devenu ma propriété, l'or pleuvant chez moi, les alliances les plus
magnifiques promises à mon ambition. Un malheureux oubli de ma fortune,
une absence de mon protecteur m'a perdu, oui, mais pas absolument, pas à
jamais! La main s'est retirée pour un moment, elle doit se tendre vers
moi et me ressaisir de nouveau au moment où je me croirai prêt à tomber
dans l'abîme.
«Pourquoi risquerai-je une démarche imprudente? Je m'aliénerais
peut-être le protecteur! Il y a deux moyens pour lui de me tirer
d'affaire: l'évasion mystérieuse, achetée à prix d'or, et la main forcée
aux juges pour obtenir une absolution. Attendons pour parler, pour agir
qu'il me soit prouvé qu'on m'a totalement abandonné, et alors...»
Andrea avait bâti un plan qu'on peut croire habile; le misérable était
intrépide à l'attaque et rude à la défense.
La misère de la prison commune, les privations de tout genre, il les
avait supportées. Cependant peu à peu le naturel, ou plutôt l'habitude,
avait repris le dessus. Andrea souffrait d'être nu, d'être sale, d'être
affamé; le temps lui durait.
C'est à ce moment d'ennui que la voix de l'inspecteur l'appela au
parloir.
Andrea sentit son coeur bondir de joie. Il était trop tôt pour que ce
fût la visite du juge d'instruction, et trop tard pour que ce fût un
appel du directeur de la prison ou du médecin; c'était donc la visite
inattendue.
Derrière la grille du parloir où Andrea fut introduit, il aperçut, avec
ses yeux dilatés par une curiosité avide, la figure sombre et
intelligente de M. Bertuccio, qui regardait aussi, lui, avec un
étonnement douloureux, les grilles, les portes verrouillées et l'ombre
qui s'agitait derrière les barreaux entrecroisés.
«Ah! fit Andrea, touché au coeur.
--Bonjour, Benedetto, dit Bertuccio de sa voix creuse et sonore.
--Vous! vous! dit le jeune homme en regardant avec effroi autour de lui.
--Tu ne me reconnais pas, dit Bertuccio, malheureux enfant!
--Silence, mais silence donc! fit Andrea qui connaissait la finesse
d'ouïe de ces murailles; mon Dieu, mon Dieu, ne parlez pas si haut!
--Tu voudrais causer avec moi, n'est-ce pas, dit Bertuccio, seul à seul?
--Oh! oui, dit Andrea.
--C'est bien.»
Et Bertuccio, fouillant dans sa poche, fit signe à un gardien qu'on
apercevait derrière la vitre du guichet.
«Lisez, dit-il.
--Qu'est-ce que cela? dit Andrea.
--L'ordre de te conduire dans une chambre, de t'installer et de me
laisser communiquer avec toi.
--Oh!» fit Andrea, bondissant de joie.
Et tout de suite, se repliant en lui-même, il se dit:
«Encore le protecteur inconnu! on ne m'oublie pas! On cherche le secret,
puisqu'on veut causer dans une chambre isolée. Je les tiens... Bertuccio
a été envoyé par le protecteur!»
Le gardien conféra un moment avec un supérieur, puis ouvrit les deux
portes grillées et conduisit à une chambre du premier étage ayant vue
sur la cour Andrea, qui ne se sentait plus de joie.
La chambre était blanchie à la chaux, comme c'est l'usage dans les
prisons. Elle avait un aspect de gaieté qui parut rayonnant au
prisonnier: un poêle, un lit, une chaise, une table en formaient le
somptueux ameublement.
Bertuccio s'assit sur la chaise. Andrea se jeta sur le lit. Le gardien
se retira.
«Voyons, dit l'intendant, qu'as-tu à me dire?
--Et vous? dit Andrea.
--Mais parle d'abord...
--Oh! non; c'est vous qui avez beaucoup m'apprendre, puisque vous êtes
venu me trouver.
--Eh bien, soit. Tu as continué le cours de tes scélératesses: tu as
volé, tu as assassiné.
--Bon! si c'est pour me dire ces choses-là que vous me faites passer
dans une chambre particulière, autant valait ne pas vous déranger. Je
sais toutes ces choses. Il en est d'autres que je ne sais pas, au
contraire. Parlons de celles-là, s'il vous plaît. Qui vous a envoyé?
--Oh! oh! vous allez vite, monsieur Benedetto.
--N'est-ce pas? et au but. Surtout ménageons les mots inutiles. Qui vous
envoie?
--Personne.
--Comment savez-vous que je suis en prison?
--Il y a longtemps que je t'ai reconnu dans le fashionable insolent qui
poussait si gracieusement un cheval aux Champs-Élysées.
--Les Champs-Élysées!... Ah! ah! nous brûlons, comme on dit au jeu de la
pincette... Les Champs-Élysées... Ça, parlons un peu de mon père,
voulez-vous?
--Que suis-je donc?
--Vous, mon brave monsieur, vous êtes mon père adoptif... Mais ce n'est
pas vous, j'imagine, qui avez disposé en ma faveur d'une centaine de
mille francs que j'ai dévorés en quatre ou cinq mois; ce n'est pas vous
qui m'avez forgé un père italien et gentilhomme; ce n'est pas vous qui
m'avez fait entrer dans le monde et invité à un certain dîner que je
crois manger encore, à Auteuil, avec la meilleure compagnie de tout
Paris, avec certain procureur du roi dont j'ai eu bien tort de ne pas
cultiver la connaissance, qui me serait si utile en ce moment; ce n'est
pas vous, enfin, qui me cautionniez pour un ou deux millions quand m'est
arrivé l'accident fatal de la découverte du pot aux roses... Allons,
parlez, estimable Corse, parlez...
--Que veux-tu que je te dise?
--Je t'aiderai.
«Tu parlais des Champs-Élysées tout à l'heure, mon digne père
nourricier.
--Eh bien?
--Eh bien, aux Champs-Élysées demeure un monsieur bien riche, bien
riche.
--Chez qui tu as volé et assassiné, n'est-ce pas?
--Je crois que oui.
--M. le comte de Monte-Cristo?
--C'est vous qui l'avez nommé, comme dit M. Racine. Eh bien, dois-je me
jeter entre ses bras, l'étrangler sur mon coeur en criant: «Mon père!
mon père!» comme dit M. Pixérécourt?
--Ne plaisantons pas, répondit gravement Bertuccio, et qu'un pareil nom
ne soit pas prononcé ici comme vous osez le prononcer.
--Bah! fit Andrea un peu étourdi de la solennité du maintien de
Bertuccio, pourquoi pas?
--Parce que celui qui porte ce nom est trop favorisé du ciel pour être
le père d'un misérable tel que vous.
--Oh! de grands mots...
--Et de grands effets si vous n'y prenez garde!
--Des menaces!... Je ne les crains pas... Je dirai...
--Croyez-vous avoir affaire à des pygmées de votre espèce? dit Bertuccio
d'un ton si calme et avec un regard si assuré qu'Andrea en fut remué
jusqu'au fond des entrailles; croyez-vous avoir affaire à vos scélérats
routiniers du bagne, ou à vos naïves dupes du monde?... Benedetto, vous
êtes dans une main terrible, cette main veut bien s'ouvrir pour vous:
profitez-en. Ne jouez pas avec la foudre qu'elle dépose pour un instant,
mais qu'elle peut reprendre si vous essayez de la déranger dans son
libre mouvement.
--Mon père... je veux savoir qui est mon père! dit l'entêté; j'y périrai
s'il le faut, mais je le saurai. Que me fait le scandale, à moi? du
bien... de la réputation... des réclames... comme dit Beauchamp le
journaliste. Mais vous autres, gens du grand monde, vous avez toujours
quelque chose à perdre au scandale, malgré vos millions et vos
armoiries... Çà, qui est mon père?
--Je suis venu pour te le dire.
--Ah!» s'écria Benedetto les yeux étincelants de joie.
À ce moment la porte s'ouvrit, et le guichetier, s'adressant à
Bertuccio:
«Pardon, monsieur, dit-il, mais le juge d'instruction attend le
prisonnier.
--C'est la clôture de mon interrogatoire, dit Andrea au digne
intendant... Au diable l'importun!
--Je reviendrai demain, dit Bertuccio.
--Bon! fit Andrea. Messieurs les gendarmes, je suis tout à vous... Ah!
cher monsieur, laissez donc une dizaine d'écus au greffe pour qu'on me
donne ici ce dont j'ai besoin.
--Ce sera fait», répliqua Bertuccio.
Andrea lui tendit la main, Bertuccio garda la sienne dans sa poche, et y
fit seulement sonner quelques pièces d'argent.
«C'est ce que je voulais dire,» fit Andrea grimaçant un sourire, mais
tout à fait subjugué par l'étrange tranquillité de Bertuccio.
«Me serais-je trompé? se dit-il en montant dans la voiture oblongue et
grillée qu'on appelle le -panier à salade-. Nous verrons! Ainsi, à
demain! ajouta-t-il en se tournant vers Bertuccio.
--À demain!» répondit l'intendant.
CVIII
Le juge.
On se rappelle que l'abbé Busoni était resté seul avec Noirtier dans la
chambre mortuaire, et que c'était le vieillard et le prêtre qui
s'étaient constitués les gardiens du corps de la jeune fille.
Peut-être les exhortations chrétiennes de l'abbé, peut-être sa douce
charité, peut-être sa parole persuasive avaient-elles rendu le courage
au vieillard: car, depuis le moment où il avait pu conférer avec le
prêtre, au lieu du désespoir qui s'était d'abord emparé de lui, tout,
dans Noirtier, annonçait une grande résignation, un calme bien
surprenant pour tous ceux qui se rappelaient l'affection profonde portée
par lui à Valentine.
M. de Villefort n'avait point revu le vieillard depuis le matin de cette
mort. Toute la maison avait été renouvelée: un autre valet de chambre
avait été engagé pour lui, un autre serviteur pour Noirtier; deux femmes
étaient entrées au service de Mme de Villefort: tous, jusqu'au concierge
et au cocher, offraient de nouveaux visages qui s'étaient dressés pour
ainsi dire entre les différents maîtres de cette maison maudite et
avaient intercepté les relations déjà assez froides qui existaient entre
eux. D'ailleurs les assises s'ouvraient dans trois jours, et Villefort,
enfermé dans son cabinet, poursuivait avec une fiévreuse activité la
procédure entamée contre l'assassin de Caderousse. Cette affaire, comme
toutes celles auxquelles le comte de Monte-Cristo se trouvait mêlé,
avait fait grand bruit dans le monde parisien. Les preuves n'étaient pas
convaincantes, puisqu'elles reposaient sur quelques mots écrits par un
forçat mourant, ancien compagnon de bagne de celui qu'il accusait, et
qui pouvait accuser son compagnon par haine ou par vengeance: la
conscience seule du magistrat s'était formée; le procureur du roi avait
fini par se donner à lui-même cette terrible conviction que Benedetto
était coupable, et il devait tirer de cette victoire difficile une de
ces jouissances d'amour-propre qui seules réveillaient un peu les fibres
de son coeur glacé.
Le procès s'instruisait donc, grâce au travail incessant de Villefort,
qui voulait en faire le début des prochaines assises; aussi avait-il été
forcé de se celer plus que jamais pour éviter de répondre à la quantité
prodigieuse de demandes qu'on lui adressait à l'effet d'obtenir des
billets d'audience.
Et puis si peu de temps s'était écoulé depuis que la pauvre Valentine
avait été déposée dans la tombe, la douleur de la maison était encore si
récente, que personne ne s'étonnait de voir le père aussi sévèrement
absorbé dans son devoir, c'est-à-dire dans l'unique distraction qu'il
pouvait trouver à son chagrin.
Une seule fois, c'était le lendemain du jour où Benedetto avait reçu
cette seconde visite de Bertuccio, dans laquelle celui-ci lui avait dû
nommer son père, le lendemain de ce jour, qui était le dimanche, une
seule fois, disons-nous, Villefort avait aperçu son père: c'était dans
un moment où le magistrat, harassé de fatigue, était descendu dans le
jardin de son hôtel, et sombre, courbé sous une implacable pensée,
pareil à Tarquin abattant avec sa badine les têtes des pavots les plus
élevés, M. de Villefort abattait avec sa canne les longues et mourantes
tiges des roses trémières qui se dressaient le long des allées comme les
spectres de ces fleurs si brillantes dans la saison qui venait de
s'écouler.
Déjà plus d'une fois il avait touché le fond du jardin, c'est-à-dire
cette fameuse grille donnant sur le clos abandonné, revenant toujours
par la même allée, reprenant sa promenade du même pas et avec le même
geste, quand ses yeux se portèrent machinalement vers la maison, dans
laquelle il entendait jouer bruyamment son fils, revenu de la pension
pour passer le dimanche et le lundi près de sa mère.
Dans ce moment il vit à l'une des fenêtres ouvertes M. Noirtier, qui
s'était fait rouler dans son fauteuil jusqu'à cette fenêtre, pour jouir
des derniers rayons d'un soleil encore chaud qui venaient saluer les
fleurs mourantes des volubilis et les feuilles rougies des vignes
vierges qui tapissaient le balcon.
L'oeil du vieillard était rivé pour ainsi dire sur un point que
Villefort n'apercevait qu'imparfaitement. Ce regard de Noirtier était si
haineux, si sauvage, si ardent d'impatience, que le procureur du roi,
habile à saisir toutes les impressions de ce visage qu'il connaissait si
bien, s'écarta de la ligne qu'il parcourait pour voir sur quelle
personne tombait ce pesant regard.
Alors il vit, sous un massif de tilleuls aux branches déjà presque
dégarnies, Mme de Villefort qui, assise, un livre à la main,
interrompait de temps à autre sa lecture pour sourire à son fils ou lui
renvoyer sa balle élastique qu'il lançait obstinément du salon dans le
jardin.
Villefort pâlit, car il comprenait ce que voulait le vieillard.
Noirtier regardait toujours le même objet; mais soudain son regard se
porta de la femme au mari, et ce fut Villefort lui-même qui eut à subir
l'attaque de ces yeux foudroyants qui, en changeant d'objet, avaient
aussi changé de langage, sans toutefois rien perdre de leur menaçante
expression.
Mme de Villefort, étrangère à toutes ces passions dont les feux croisés
passaient au-dessus de sa tête, retenait en ce moment la balle de son
fils, lui faisant signe de la venir chercher avec un baiser; mais
Édouard se fit prier longtemps; la caresse maternelle ne lui paraissait
probablement pas une récompense suffisante au dérangement qu'il allait
prendre. Enfin il se décida, sauta de la fenêtre au milieu d'un massif
d'héliotropes et de reines-marguerites, et accourut à Mme de Villefort
le front couvert de sueur. Mme de Villefort essuya son front, posa ses
lèvres sur ce moite ivoire, et renvoya l'enfant avec sa balle dans une
main et une poignée de bonbons dans l'autre.
Villefort, attiré par une invisible attraction, comme l'oiseau est
attiré par le serpent, Villefort s'approcha de la maison; à mesure qu'il
s'approchait, le regard de Noirtier s'abaissait en le suivant, et le feu
de ses prunelles semblait prendre un tel degré d'incandescence, que
Villefort se sentait dévoré par lui jusqu'au fond du coeur. En effet, on
lisait dans ce regard un sanglant reproche en même temps qu'une terrible
menace. Alors les paupières et les yeux de Noirtier se levèrent au ciel
comme s'il rappelait à son fils un serment oublié.
«C'est bon! monsieur, répliqua Villefort au bas de la cour, c'est bon!
prenez patience un jour encore; ce que j'ai dit est dit.»
Noirtier parut calmé par ces paroles, et ses yeux se tournèrent avec
indifférence d'un autre côté.
Villefort déboutonna violemment sa redingote qui l'étouffait, passa une
main livide sur son front et rentra dans son cabinet.
La nuit se passa froide et tranquille; tout le monde se coucha et dormit
comme à l'ordinaire dans cette maison. Seul, comme à l'ordinaire aussi,
Villefort ne se coucha point en même temps que les autres, et travailla
jusqu'à cinq heures du matin à revoir les derniers interrogatoires faits
la veille par les magistrats instructeurs, à compulser les dépositions
des témoins et à jeter de la netteté dans son acte d'accusation, l'un
des plus énergiques et des plus habilement conçus qu'il eût encore
dressés.
C'était le lendemain lundi que devait avoir lieu la première séance des
assises. Ce jour-là, Villefort le vit poindre blafard et sinistre, et sa
lueur bleuâtre vint faire reluire sur le papier les lignes tracées à
l'encre rouge. Le magistrat s'était endormi un instant tandis que sa
lampe rendait les derniers soupirs: il se réveilla à ses pétillements,
les doigts humides et empourprés comme s'il les eût trempés dans le
sang.
Il ouvrit sa fenêtre: une grande bande orangée traversait au loin le
ciel et coupait en deux les minces peupliers qui se profilaient en noir
sur l'horizon. Dans le champ de luzerne, au-delà de la grille des
marronniers, une alouette montait au ciel, en faisant entendre son chant
clair et matinal.
L'air humide de l'aube inonda la tête de Villefort et rafraîchit sa
mémoire.
«Ce sera pour aujourd'hui, dit-il avec effort; aujourd'hui l'homme qui
va tenir le glaive de la justice doit frapper partout où sont les
coupables.»
Ses regards allèrent alors malgré lui chercher la fenêtre de Noirtier
qui s'avançait en retour, la fenêtre où il avait vu le vieillard la
veille.
Le rideau en était tiré.
Et cependant l'image de son père lui était tellement présente qu'il
s'adressa à cette fenêtre fermée comme si elle était ouverte, et que par
cette ouverture il vit encore le vieillard menaçant.
«Oui, murmura-t-il, oui, sois tranquille!»
Sa tête retomba sur sa poitrine, et, la tête ainsi inclinée, il fit
quelques tours dans son cabinet, puis enfin il se jeta tout habillé sur
un canapé, moins pour dormir que pour assouplir ses membres raidis par
la fatigue et le froid du travail qui pénètre jusque dans la moelle des
os.
Peu à peu tout le monde se réveilla. Villefort, de son cabinet, entendit
les bruits successifs qui constituent pour ainsi dire la vie de la
maison: les portes mises en mouvement, le tintement de la sonnette de
Mme de Villefort qui appelait sa femme de chambre, les premiers cris de
l'enfant, qui se levait joyeux comme on se lève d'habitude à cet âge.
Villefort sonna à son tour. Son nouveau valet de chambre entra chez lui
et lui apporta les journaux.
En même temps que les journaux, il apporta une tasse de chocolat.
«Que m'apportez-vous là? demanda Villefort.
--Une tasse de chocolat.
--Je ne l'ai point demandée. Qui prend donc ce soin de moi?
--Madame; elle m'a dit que monsieur parlerait sans doute beaucoup
aujourd'hui dans cette affaire d'assassinat et qu'il avait besoin de
prendre des forces.»
Et le valet déposa sur la table dressée près du canapé, table, comme
toutes les autres, chargée de papiers, la tasse de vermeil.
Le valet sortit.
Villefort regarda un instant la tasse d'un air sombre, puis, tout à
coup, il la prit avec un mouvement nerveux, et avala d'un seul trait le
breuvage qu'elle contenait. On eût dit qu'il espérait que ce breuvage
était mortel et qu'il appelait la mort pour le délivrer d'un devoir qui
lui commandait une chose bien plus difficile que de mourir. Puis il se
leva et se promena dans son cabinet avec une espèce de sourire qui eût
été terrible à voir si quelqu'un l'eût regardé.
Le chocolat était inoffensif, et M. de Villefort n'éprouva rien.
L'heure du déjeuner arrivée, M. de Villefort ne parut point à table. Le
valet de chambre rentra dans le cabinet.
«Madame fait prévenir monsieur, dit-il, que onze heures viennent de
sonner et que l'audience est pour midi.
--Eh bien, fit Villefort, après?
--Madame a fait sa toilette: elle est toute prête, et demande si elle
accompagnera monsieur?
--Où cela?
--Au Palais.
--Pour quoi faire?
--Madame dit qu'elle désire beaucoup assister à cette séance.
--Ah! dit Villefort avec un accent presque effrayant, elle désire cela!»
Le domestique recula d'un pas et dit:
«Si monsieur désire sortir seul, je vais le dire à madame.»
Villefort resta un instant muet; il creusait avec ses ongles sa joue
pâle sur laquelle tranchait sa barbe d'un noir d'ébène.
«Dites à madame, répondit-il enfin, que je désire lui parler, et que je
la prie de m'attendre chez elle.
--Oui, monsieur.
--Puis revenez me raser et m'habiller.
--À l'instant.»
Le valet de chambre disparut en effet pour reparaître, rasa Villefort et
l'habilla solennellement de noir.
Puis lorsqu'il eut fini:
«Madame a dit qu'elle attendait monsieur aussitôt sa toilette achevée,
dit-il.
--J'y vais.»
Et Villefort, les dossiers sous le bras, son chapeau à la main, se
dirigea vers l'appartement de sa femme.
À la porte, il s'arrêta un instant et essuya avec son mouchoir la sueur
qui coulait sur son front livide.
Puis il poussa la porte.
Mme de Villefort était assise sur une ottomane, feuilletant avec
impatience des journaux et des brochures que le jeune Édouard s'amusait
à mettre en pièces avant même que sa mère eût eu le temps d'en achever
la lecture. Elle était complètement habillée pour sortir; son chapeau
l'attendait posé sur un fauteuil; elle avait mis ses gants.
«Ah! vous voici, monsieur, dit-elle de sa voix naturelle et calme; mon
Dieu! êtes-vous assez pâle, monsieur! Vous avez donc encore travaillé
toute la nuit? Pourquoi donc n'êtes-vous pas venu déjeuner avec nous? Eh
bien, m'emmenez-vous, ou irai-je seule avec Édouard?»
Mme de Villefort avait, comme on le voit, multiplié les demandes pour
obtenir une réponse; mais à toutes ces demandes M. de Villefort était
resté froid et muet comme une statue.
«Édouard, dit Villefort en fixant sur l'enfant un regard impérieux,
allez jouer au salon, mon ami, il faut que je parle à votre mère.»
Mme de Villefort, voyant cette froide contenance, ce ton résolu, ces
apprêts préliminaires étranges, tressaillit.
Édouard avait levé la tête, avait regardé sa mère puis, voyant qu'elle
ne confirmait point l'ordre de M. de Villefort, il s'était remis à
couper la tête à ses soldats de plomb.
«Édouard! cria M. de Villefort si rudement que l'enfant bondit sur le
tapis, m'entendez-vous? allez!»
L'enfant, à qui ce traitement était peu habituel, se releva debout et
pâlit; il eût été difficile de dire si c'était de colère ou de peur.
Son père alla à lui, le prit par le bras, et le baisa au front.
«Va, dit-il, mon enfant, va!»
Édouard sortit.
M. de Villefort alla à la porte et la ferma derrière lui au verrou.
«Ô mon Dieu! fit la jeune femme en regardant son mari jusqu'au fond de
l'âme et en ébauchant un sourire que glaça l'impassibilité de Villefort,
qu'y a-t-il donc?
--Madame, où mettez-vous le poison dont vous vous servez d'habitude?»
articula nettement et sans préambule le magistrat, placé entre sa femme
et la porte.
Mme de Villefort éprouva ce que doit éprouver l'alouette lorsqu'elle
voit le milan resserrer au-dessus de sa tête ses cercles meurtriers.
Un son rauque, brisé, qui n'était ni un cri ni un soupir, s'échappa de
la poitrine de Mme de Villefort qui pâlit jusqu'à la lividité.
«Monsieur, dit-elle, je... je ne comprends pas.»
Et comme elle s'était soulevée dans un paroxysme de terreur, dans un
second paroxysme plus fort sans doute que le premier, elle se laissa
retomber sur les coussins du sofa.
«Je vous demandais, continua Villefort d'une voix parfaitement calme, en
quel endroit vous cachiez le poison à l'aide duquel vous avez tué mon
beau-père M. de Saint-Méran, ma belle-mère, Barrois et ma fille
Valentine.
--Ah! monsieur, s'écria Mme de Villefort en joignant les mains, que
dites-vous?
--Ce n'est point à vous de m'interroger, mais de répondre.
--Est-ce au mari ou au juge? balbutia Mme de Villefort.
--Au juge, madame! au juge!»
C'était un spectacle effrayant que la pâleur de cette femme, l'angoisse
de son regard, le tremblement de tout son corps.
«Ah! monsieur! murmura-t-elle, ah! monsieur!... et ce fut tout.
--Vous ne répondez pas, madame!» s'écria le terrible interrogateur.
Puis il ajouta, avec un sourire plus effrayant encore que sa colère:
«Il est vrai que vous ne niez pas!»
Elle fit un mouvement.
«Et vous ne pourriez nier, ajouta Villefort, en étendant la main vers
elle comme pour la saisir au nom de la justice; vous avez accompli ces
différents crimes avec une impudente adresse, mais qui cependant ne
pouvait tromper que les gens disposés par leur affection à s'aveugler
sur votre compte. Dès la mort de Mme de Saint-Méran, j'ai su qu'il
existait un empoisonneur dans ma maison: M. d'Avrigny m'en avait
prévenu; après la mort de Barrois, Dieu me pardonne! mes soupçons se
sont portés sur quelqu'un, sur un ange! mes soupçons qui, même là où il
n'y a pas de crime, veillent sans cesse allumés au fond de mon coeur;
mais après la mort de Valentine il n'y a plus eu de doute pour moi,
madame, et non seulement pour moi, mais encore pour d'autres; ainsi
votre crime, connu de deux personnes maintenant, soupçonné par
plusieurs, va devenir public; et, comme je vous le disais tout à
l'heure, madame, ce n'est plus un mari qui vous parle, c'est un juge!»
La jeune femme cacha son visage dans ses deux mains.
«Ô monsieur! balbutia-t-elle, je vous en supplie, ne croyez pas les
apparences!
--Seriez-vous lâche? s'écria Villefort d'une voix méprisante. En effet,
j'ai toujours remarqué que les empoisonneurs étaient lâches. Seriez-vous
lâche, vous qui avez eu l'affreux courage de voir expirer devant vous
deux vieillards et une jeune fille assassinés pareille?
--Monsieur! monsieur!
--Seriez-vous lâche, continua Villefort avec une exaltation croissante,
vous qui avez compté une à une les minutes de quatre agonies, vous qui
avez combiné vos plans infernaux et remué vos breuvages infâmes avec une
habileté et une précision si miraculeuses? Vous qui avez si bien combiné
tout, auriez-vous donc oublié de calculer une seule chose, c'est-à-dire
où pouvait vous mener la révélation de vos crimes? Oh! c'est impossible,
cela, et vous avez gardé quelque poison plus doux, plus subtil et plus
meurtrier que les autres pour échapper au châtiment qui vous était dû...
Vous avez fait cela, je l'espère du moins?»
Mme de Villefort tordit ses mains et tomba à genoux.
«Je sais bien... je sais bien, dit-il, vous avouez; mais l'aveu fait à
des juges, l'aveu fait au dernier moment, l'aveu fait quand on ne peut
plus nier, cet aveu ne diminue en rien le châtiment qu'ils infligent au
coupable.
--Le châtiment! s'écria Mme de Villefort, le châtiment! monsieur, voilà
deux fois que vous prononcez ce mot?
--Sans doute. Est-ce parce que vous étiez quatre fois coupable que vous
avez cru y échapper? Est-ce parce que vous êtes la femme de celui qui
requiert ce châtiment, que vous avez cru que ce châtiment s'écarterait?
Non, madame, non! Quelle qu'elle soit, l'échafaud attend
l'empoisonneuse, si surtout, comme je vous le disais tout à l'heure,
l'empoisonneuse n'a pas eu le soin de conserver pour elle quelques
gouttes de son plus sûr poison.»
Mme de Villefort poussa un cri sauvage, et la terreur hideuse et
indomptable envahit ses traits décomposés.
«Oh! ne craignez pas l'échafaud, madame, dit le magistrat, je ne veux
pas vous déshonorer, car ce serait me déshonorer moi-même; non, au
contraire, si vous m'avez bien entendu, vous devez comprendre que vous
ne pouvez mourir sur l'échafaud.
--Non, je n'ai pas compris; que voulez-vous dire? balbutia la
malheureuse femme complètement atterrée.
--Je veux dire que la femme du premier magistrat de la capitale ne
chargera pas de son infamie un nom demeuré sans tache, et ne déshonorera
pas du même coup son mari et son enfant.
--Non! oh! non.
--Eh bien, madame! ce sera une bonne action de votre part, et de cette
bonne action je vous remercie.
--Vous me remerciez! et de quoi?
--De ce que vous venez de dire.
--Qu'ai-je dit! j'ai la tête perdue; je ne comprends plus rien, mon
Dieu! mon Dieu!»
Et elle se leva les cheveux épars, les lèvres écumantes.
«Vous avez répondu, madame, à cette question que je vous fis en entrant
ici: Où est le poison dont vous vous servez d'habitude, madame?»
Mme de Villefort leva les bras au ciel et serra convulsivement ses mains
l'une contre l'autre.
«Non, non, vociféra-t-elle, non, vous ne voulez point cela!
--Ce que je ne veux pas, madame, c'est que vous périssiez sur un
échafaud, entendez-vous? répondit Villefort.
--Oh! monsieur, grâce!
--Ce que je veux, c'est que justice soit faite. Je suis sur terre pour
punir, madame, ajouta-t-il avec un regard flamboyant; à toute autre
femme, fût-ce à une reine, j'enverrais le bourreau; mais à vous je serai
miséricordieux. À vous je dis: n'est-ce pas, madame, que vous avez
conservé quelques gouttes de votre poison le plus doux, le plus prompt
et le plus sûr?
--Oh! pardonnez-moi, monsieur, laissez-moi vivre!
--Elle est lâche! dit Villefort.
--Songez que je suis votre femme!
--Vous êtes une empoisonneuse!
--Au nom du Ciel!...
--Non!
--Au nom de l'amour que vous avez eu pour moi!...
--Non! non!
--Au nom de notre enfant! Ah! pour notre enfant, laissez-moi vivre!
--Non, non, non! vous dis-je; un jour, si je vous laissais vivre, vous
le tuerez peut-être aussi comme les autres.
--Moi! tuer mon fils! s'écria cette mère sauvage en s'élançant vers
Villefort; moi! tuer mon Édouard!... ah! ah!»
Et un rire affreux, un rire de démon, un rire de folle acheva la phrase
et se perdit dans un râle sanglant.
Mme de Villefort était tombée aux pieds de son mari.
Villefort s'approcha d'elle.
«Songez-y, madame, dit-il, si à mon retour justice n'est pas faite, je
vous dénonce de ma propre bouche et je vous arrête de mes propres
mains.»
Elle écoutait, pantelante, abattue, écrasée; son oeil seul vivait en
elle et couvait un feu terrible.
«Vous m'entendez, dit Villefort; je vais là-bas requérir la peine de
mort contre un assassin... Si je vous retrouve vivante, vous coucherez
ce soir à la Conciergerie.»
Mme de Villefort poussa un soupir, ses nerfs se détendirent, elle
s'affaissa brisée sur le tapis.
Le procureur du roi parut éprouver un mouvement de pitié, il la regarda
moins sévèrement, et s'inclinant légèrement devant elle:
«Adieu, madame, dit-il lentement; adieu!»
Cet adieu tomba comme le couteau mortel sur Mme de Villefort. Elle
s'évanouit.
Le procureur du roi sortit, et, en sortant, ferma la porte à double
tour.
CIX
Les assises.
L'affaire Benedetto, comme on disait alors au Palais et dans le monde,
avait produit une énorme sensation. Habitué du Café de Paris, du
boulevard de Gand et du Bois de Boulogne, le faux Cavalcanti, pendant
qu'il était resté à Paris et pendant les deux ou trois mois qu'avait
duré sa splendeur, avait fait une foule de connaissances. Les journaux
avaient raconté les diverses stations du prévenu dans sa vie élégante et
dans sa vie de bagne; il en résultait la plus vive curiosité chez
ceux-là surtout qui avaient personnellement connu le prince Andrea
Cavalcanti; aussi ceux-là surtout étaient-ils décidés à tout risquer
pour aller voir sur le banc des accusés M. Benedetto, l'assassin de son
camarade de chaîne.
Pour beaucoup de gens, Benedetto était, sinon une victime, du moins une
erreur de la justice: on avait vu M. Cavalcanti père à Paris, et l'on
s'attendait à le voir de nouveau apparaître pour réclamer son illustre
rejeton. Bon nombre de personnes qui n'avaient jamais entendu parler de
la fameuse polonaise avec laquelle il avait débarqué chez le comte de
Monte-Cristo s'étaient senties frappées de l'air digne, de la
gentilhommerie et de la science du monde qu'avait montrés le vieux
patricien, lequel, il faut le dire, semblait un seigneur parfait toutes
les fois qu'il ne parlait point et ne faisait point d'arithmétique.
Quant à l'accusé lui-même, beaucoup de gens se rappelaient l'avoir vu si
aimable, si beau, si prodigue, qu'ils aimaient mieux croire à quelque
machination de la part d'un ennemi comme on en trouve en ce monde, où
les grandes fortunes élèvent les moyens de faire le mal et le bien à la
hauteur du merveilleux, et la puissance à la hauteur de l'inouï.
Chacun accourut donc à la séance de la cour d'assises, les uns pour
savourer le spectacle, les autres pour le commenter. Dès sept heures du
matin on faisait queue à la grille, et une heure avant l'ouverture de la
séance la salle était déjà pleine de privilégiés.
Avant l'entrée de la cour, et même souvent après, une salle d'audience,
les jours de grands procès, ressemble fort à un salon où beaucoup de
gens se reconnaissent, s'abordent quand ils sont assez près les uns des
autres pour ne pas perdre leurs places, se font des signes quand ils
sont séparés par un trop grand nombre de populaire, d'avocats et de
gendarmes.
Il faisait une de ces magnifiques journées d'automne qui nous
dédommagent parfois d'un été absent ou écourté; les nuages que M. de
Villefort avait vus le matin rayer le soleil levant s'étaient dissipés
comme par magie, et laissaient luire dans toute sa pureté un des
derniers, un des plus doux jours de septembre.
Beauchamp, un des rois de la presse, et par conséquent ayant son trône
partout, lorgnait à droite et à gauche. Il aperçut Château-Renaud et
Debray qui venaient de gagner les bonnes grâces d'un sergent de ville,
et qui l'avaient décidé à se mettre derrière eux au lieu de les masquer,
comme c'était son droit. Le digne agent avait flairé le secrétaire du
ministre et le millionnaire; il se montra plein d'égards pour ses nobles
voisins et leur permit même d'aller rendre visite à Beauchamp, en leur
promettant de leur garder leurs places.
«Eh bien, dit Beauchamp, nous venons donc voir notre ami?
--Eh! mon Dieu, oui, répondit Debray: ce digne prince! Que le diable
soit des princes italiens, va!
--Un homme qui avait eu Dante pour généalogiste, et qui remontait à -La
Divine Comédie-!
--Noblesse de corde, dit flegmatiquement Château-Renaud.
--Il sera condamné, n'est-ce pas? demanda Debray à Beauchamp.
--Eh! mon cher, répondit le journaliste, c'est à vous, ce me semble,
qu'il faut demander cela: vous connaissez mieux que nous autres l'air du
bureau; avez-vous vu le président à la dernière soirée de votre
ministre?
--Oui.
--Que vous a-t-il dit?
--Une chose qui va vous étonner.
--Ah! parlez donc vite, alors, cher ami, il y a si longtemps qu'on ne me
dit plus rien de ce genre-là.
--Eh bien, il m'a dit que Benedetto, qu'on regarde comme un phénix de
subtilité, comme un géant d'astuce, n'est qu'un filou très subalterne,
très niais, et tout à fait indigne des expériences qu'on fera après sa
mort sur ses organes phrénologiques.
--Bah! fit Beauchamp; il jouait cependant très passablement le prince.
--Pour vous, Beauchamp, qui les détestez, ces malheureux princes et qui
êtes enchanté de leur trouver de mauvaises façons, mais pas pour moi,
qui flaire d'instinct le gentilhomme et qui lève une famille
aristocratique, quelle qu'elle soit, en vrai limier du blason.
--Ainsi, vous n'avez jamais cru à sa principauté?
--À sa principauté? si... à son principat? non.
--Pas mal, dit Debray; je vous assure cependant que pour tout autre que
vous il pouvait passer... Je l'ai vu chez les ministres.
--Ah! oui, dit Château-Renaud; avec cela que vos ministres se
connaissent en princes!
--Il y a du bon dans ce que vous venez de dire, Château-Renaud, répondit
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