--Mlle Valentine n'a plus besoin de secours, dit d'Avrigny,
puisque Mlle Valentine est morte.
--Morte! morte! soupira Villefort dans le paroxysme d'une douleur
d'autant plus déchirante qu'elle était nouvelle, inconnue, inouïe
pour ce coeur de bronze.
--Morte! dites-vous? s'écria une troisième voix; qui a dit que
Valentine était morte?»
Les deux hommes se retournèrent, et sur la porte aperçurent Morrel
debout, pâle, bouleversé, terrible.
Voici ce qui était arrivé:
À son heure habituelle, et par la petite porte qui conduisait chez
Noirtier, Morrel s'était présenté.
Contre la coutume, il trouva la porte ouverte, il n'eut donc pas
besoin de sonner, il entra.
Dans le vestibule, il attendit un instant, appelant un domestique
quelconque qui l'introduisît près du vieux Noirtier.
Mais personne n'avait répondu; les domestiques, on le sait,
avaient déserté la maison.
Morrel n'avait ce jour-là aucun motif particulier d'inquiétude: il
avait la promesse de Monte-Cristo que Valentine vivrait, et
jusque-là la promesse avait été fidèlement tenue. Chaque soir, le
comte lui avait donné de bonnes nouvelles, que confirmait le
lendemain Noirtier lui-même.
Cependant cette solitude lui parut singulière; il appela une
seconde fois, une troisième fois, même silence.
Alors il se décida à monter.
La porte de Noirtier était ouverte comme les autres portes.
La première chose qu'il vit fut le vieillard dans son fauteuil, à
sa place habituelle; ses yeux dilatés semblaient exprimer un
effroi intérieur que confirmait encore la pâleur étrange répandue
sur ses traits.
«Comment allez-vous, monsieur? demanda le jeune homme, non sans un
certain serrement de coeur.
--Bien! fit le vieillard avec son clignement d'yeux, bien!»
Mais sa physionomie sembla croître en inquiétude.
«Vous êtes préoccupé, continua Morrel, vous avez besoin de quelque
chose. Voulez-vous que j'appelle quelqu'un de vos gens?
--Oui», fit Noirtier.
Morrel se suspendit au cordon de la sonnette; mais il eut beau le
tirer à le rompre, personne ne vint.
Il se retourna vers Noirtier; la pâleur et l'angoisse allaient
croissant sur le visage du vieillard.
«Mon Dieu! mon Dieu! dit Morrel, mais pourquoi ne vient-on pas?
Est-ce qu'il y a quelqu'un de malade dans la maison?»
Les yeux de Noirtier parurent prêts à jaillir de leurs orbites.
«Mais qu'avez-vous donc, continua Morrel, vous m'effrayez.
Valentine! Valentine!...
--Oui! oui!» fit Noirtier.
Maximilien ouvrit la bouche pour parler, mais sa langue ne put
articuler aucun son: il chancela et se retint à la boiserie.
Puis il étendit la main vers la porte.
«Oui, oui, oui!» continua le vieillard.
Maximilien s'élança par le petit escalier, qu'il franchit en deux
bonds, tant que Noirtier semblait lui crier des yeux:
«Plus vite! plus vite!»
Une minute suffit au jeune homme pour traverser plusieurs
chambres, solitaires comme le reste de la maison, et pour arriver
jusqu'à celle de Valentine.
Il n'eut pas besoin de pousser la porte, elle était toute grande
ouverte.
Un sanglot fut le premier bruit qu'il perçut. Il vit, comme à
travers un nuage, une figure noire agenouillée et perdue dans un
amas confus de draperies blanches. La crainte, l'effroyable
crainte le clouait sur le seuil.
Ce fut alors qu'il entendit une voix qui disait: «Valentine est
morte», et une seconde voix qui comme un écho, répondait:
«Morte! morte!»
CIII
Maximilien.
Villefort se releva presque honteux d'avoir été surpris dans
l'accès de cette douleur.
Le terrible état qu'il exerçait depuis vingt-cinq ans était arrivé
à en faire plus ou moins qu'un homme.
Son regard, un instant égaré, se fixa sur Morrel.
«Qui êtes-vous, monsieur, dit-il, vous qui oubliez qu'on n'entre
pas ainsi dans une maison qu'habite la mort?
«Sortez, monsieur! sortez!»
Mais Morrel demeurait immobile, il ne pouvait détacher ses yeux du
spectacle effrayant de ce lit en désordre et de la pâle figure qui
était couchée dessus.
«Sortez, entendez-vous!» cria Villefort, tandis que d'Avrigny
s'avançait de son côté pour faire sortir Morrel.
Celui-ci regarda d'un air égaré ce cadavre, ces deux hommes, toute
la chambre, sembla hésiter un instant, ouvrit la bouche; puis
enfin, ne trouvant pas un mot à répondre, malgré l'innombrable
essaim d'idées fatales qui envahissaient son cerveau, il rebroussa
chemin en enfonçant ses mains dans ses cheveux; de telle sorte que
Villefort et d'Avrigny, un instant distraits de leurs
préoccupations, échangèrent, après l'avoir suivi des yeux, un
regard qui voulait dire:
«Il est fou!»
Mais avant que cinq minutes se fussent écoulées, on entendit gémir
l'escalier sous un poids considérable, et l'on vit Morrel qui,
avec une force surhumaine, soulevant le fauteuil de Noirtier entre
ses bras, apportait le vieillard au premier étage de la maison.
Arrivé au haut de l'escalier, Morrel posa le fauteuil à terre et
le roula rapidement jusque dans la chambre de Valentine.
Toute cette manoeuvre s'exécuta avec une force décuplée par
l'exaltation frénétique du jeune homme.
Mais une chose était effrayante surtout, c'était la figure de
Noirtier s'avançant vers le lit de Valentine, poussé par Morrel, la
figure de Noirtier en qui l'intelligence déployait toutes ses
ressources, dont les yeux réunissaient toute leur puissance pour
suppléer aux autres facultés.
Aussi ce visage pâle, au regard enflammé, fut-il pour Villefort
une effrayante apparition.
Chaque fois qu'il s'était trouvé en contact avec son père, il
s'était toujours passé quelque chose de terrible.
«Voyez ce qu'ils en ont fait! cria Morrel une main encore appuyée
au dossier du fauteuil qu'il venait de pousser jusqu'au lit, et
l'autre étendue vers Valentine; voyez, mon père, voyez!»
Villefort recula d'un pas et regarda avec étonnement ce jeune
homme qui lui était presque inconnu, et qui appelait Noirtier son
père.
En ce moment toute l'âme du vieillard sembla passer dans ses yeux,
qui s'injectèrent de sang; puis les veines de son cou se
gonflèrent, une teinte bleuâtre comme celle qui envahit la peau de
l'épileptique, couvrit son cou, ses joues et ses tempes; il ne
manquait à cette explosion intérieure de tout l'être qu'un cri.
Ce cri sortit pour ainsi dire de tous les pores, effrayant dans son
mutisme, déchirant dans son silence.
D'Avrigny se précipita vers le vieillard et lui fit respirer un
violent révulsif.
«Monsieur! s'écria alors Morrel, en saisissant la main inerte du
paralytique, on me demande ce que je suis, et quel droit j'ai
d'être ici. Ô vous qui le savez, dites-le, vous! dites-le!»
Et la voix du jeune homme s'éteignit dans les sanglots.
Quant au vieillard, sa respiration haletante secouait sa poitrine.
On eût dit qu'il était en proie à ces agitations qui précèdent
l'agonie.
Enfin, les larmes vinrent jaillir des yeux de Noirtier, plus
heureux que le jeune homme qui sanglotait sans pleurer. Sa tête ne
pouvant se pencher, ses yeux se fermèrent.
«Dites, continua Morrel d'une voix étranglée, dites que j'étais
son fiancé!
«Dites qu'elle était ma noble amie, mon seul amour sur la terre!
«Dites, dites, dites, que ce cadavre m'appartient!»
Et le jeune homme, donnant le terrible spectacle d'une grande
force qui se brise, tomba lourdement à genoux devant ce lit que
ses doigts crispés étreignirent avec violence.
Cette douleur était si poignante que d'Avrigny se détourna pour
cacher son émotion, et que Villefort, sans demander d'autre
explication, attiré par ce magnétisme qui nous pousse vers ceux
qui ont aimé ceux que nous pleurons, tendit sa main au jeune
homme.
Mais Morrel ne voyait rien; il avait saisi la main glacée de
Valentine, et, ne pouvant parvenir à pleurer, il mordait les draps
en rugissant.
Pendant quelque temps, on n'entendit dans cette chambre que le
conflit des sanglots, des imprécations et de la prière. Et
cependant un bruit dominait tous ceux-là, c'était l'aspiration
rauque et déchirante qui semblait, à chaque reprise d'air, rompre
un des ressorts de la vie dans la poitrine de Noirtier.
Enfin, Villefort, le plus maître de tous, après avoir pour ainsi
dire cédé pendant quelque temps sa place à Maximilien, Villefort
prit la parole.
«Monsieur, dit-il à Maximilien, vous aimiez Valentine, dites-vous:
vous étiez son fiancé; j'ignorais cet amour, j'ignorais cet
engagement; et cependant, moi, son père, je vous le pardonne, car,
je le vois, votre douleur est grande, réelle et vraie.
«D'ailleurs, chez moi aussi la douleur est trop grande pour qu'il
reste en mon coeur place pour la colère.»
«Mais, vous le voyez, l'ange que vous espériez a quitté la terre:
elle n'a plus que faire des adorations des hommes, elle qui, à
cette heure, adore le Seigneur; faites donc vos adieux, monsieur,
à la triste dépouille qu'elle a oubliée parmi nous; prenez une
dernière fois sa main que vous attendiez, et séparez-vous d'elle à
jamais: Valentine n'a plus besoin maintenant que du prêtre qui
doit la bénir.
--Vous vous trompez, monsieur, s'écria Morrel en se relevant sur
un genou, le coeur traversé par une douleur plus aiguë qu'aucune
de celles qu'il eût encore ressenties; vous vous trompez:
Valentine, morte comme elle est morte, a non seulement besoin d'un
prêtre, mais encore d'un vengeur.
«Monsieur de Villefort, envoyez chercher le prêtre; moi, je serai
le vengeur.
--Que voulez-vous dire, monsieur? murmura Villefort tremblant à
cette nouvelle inspiration du délire de Morrel.
--Je veux dire, continua Morrel, qu'il y a deux hommes en vous,
monsieur. Le père a assez pleuré; que le procureur du roi commence
son office.»
Les yeux de Noirtier étincelèrent, d'Avrigny se rapprocha.
«Monsieur, continua le jeune homme, en recueillant des yeux tous
les sentiments qui se révélaient sur les visages des assistants,
je sais ce que je dis, et vous savez tous aussi bien que moi ce
que je vais dire.
«Valentine est morte assassinée!»
Villefort baissa la tête; d'Avrigny avança d'un pas encore;
Noirtier fit oui des yeux.
«Or, monsieur, continua Morrel, au temps où nous vivons, une créature,
ne fût-elle pas jeune, ne fût-elle pas belle, ne fût-elle pas adorable
comme était Valentine, une créature ne disparaît pas violemment du monde
sans que l'on demande compte de sa disparition.
«Allons, monsieur le procureur du roi, ajouta Morrel avec une
véhémence croissante, pas de pitié! je vous dénonce le crime,
cherchez l'assassin!»
Et son oeil implacable interrogeait Villefort, qui de son côté
sollicitait du regard tantôt Noirtier, tantôt d'Avrigny.
Mais au lieu de trouver secours dans son père et dans le docteur,
Villefort ne rencontra en eux qu'un regard aussi inflexible que
celui de Morrel.
«Oui! fit le vieillard.
--Certes! dit d'Avrigny.
--Monsieur, répliqua Villefort, essayant de lutter contre cette
triple volonté et contre sa propre émotion, monsieur, vous vous
trompez, il ne se commet pas de crimes chez moi; la fatalité me
frappe, Dieu m'éprouve; c'est horrible à penser; mais on
n'assassine personne!»
Les yeux de Noirtier flamboyèrent, d'Avrigny ouvrit la bouche pour
parler.
Morrel étendit le bras en commandant le silence.
«Et moi, je vous dis que l'on tue ici! s'écria Morrel dont la voix
baissa sans rien perdre de sa vibration terrible.
«Je vous dis que voilà la quatrième victime frappée depuis quatre
mois.
«Je vous dis qu'on avait déjà une fois, il y a quatre jours de
cela, essayé d'empoisonner Valentine, et que l'on avait échoué
grâce aux précautions qu'avait prises M. Noirtier!
«Je vous dis que l'on a doublé la dose ou changé la nature du
poison, et que cette fois on a réussi!
«Je vous dis que vous savez tout cela aussi bien que moi, enfin,
puisque monsieur que voilà vous en a prévenu, et comme médecin et
comme ami.
--Oh, vous êtes en délire! monsieur, dit Villefort, essayant
vainement de se débattre dans le cercle où il se sentait pris.
--Je suis en délire! s'écria Morrel; eh bien, j'en appelle à
M. d'Avrigny lui-même.
«Demandez-lui, monsieur, s'il se souvient encore des paroles qu'il
a prononcées dans votre jardin, dans le jardin de cet hôtel, le
soir même de la mort de Mme de Saint-Méran, alors que tous deux,
vous et lui, vous croyant seuls, vous vous entreteniez de cette
mort tragique, dans laquelle cette fatalité dont vous parlez et
Dieu, que vous accusez injustement, ne peuvent être comptés que
pour une chose; c'est-à-dire pour avoir créé l'assassin de
Valentine!»
Villefort et d'Avrigny se regardèrent.
«Oui, oui, rappelez-vous, dit Morrel, car ces paroles, que vous
croyiez livrées au silence et à la solitude sont tombées dans mon
oreille. Certes, de ce soir-là, en voyant la coupable complaisance
de M. de Villefort pour les siens, j'eusse dû tout découvrir à
l'autorité; je ne serais pas complice comme je le suis en ce
moment de ta mort, Valentine! ma Valentine bien-aimée! mais le
complice deviendra le vengeur; ce quatrième meurtre est flagrant
et visible aux yeux de tous, et si ton père t'abandonne,
Valentine, c'est moi, c'est moi, je te le jure, qui poursuivrai
l'assassin.»
Et cette fois, comme si la nature avait enfin pitié de cette
vigoureuse organisation prête à se briser par sa propre force, les
dernières paroles de Morrel s'éteignirent dans sa gorge; sa
poitrine éclata en sanglots, les larmes, si longtemps rebelles,
jaillirent de ses yeux, il s'affaissa sur lui-même, et retomba à
genoux pleurant près du lit de Valentine.
Alors ce fut le tour de d'Avrigny.
«Et moi aussi, dit-il d'une voix forte, moi aussi, je me joins à
M. Morrel pour demander justice du crime; car mon coeur se soulève
à l'idée que ma lâche complaisance a encouragé l'assassin!
--Ô mon Dieu! mon Dieu!» murmura Villefort anéanti.
Morrel releva la tête, en lisant dans les yeux du vieillard qui
lançaient une flamme surnaturelle:
«Tenez, dit-il, tenez, M. Noirtier veut parler.
--Oui, fit Noirtier avec une expression d'autant plus terrible
que toutes les facultés de ce pauvre vieillard impuissant étaient
concentrées dans son regard.
--Vous connaissez l'assassin? dit Morrel.
--Oui, répliqua Noirtier.
--Et vous allez nous guider? s'écria le jeune homme. Écoutons!
M. d'Avrigny, écoutons!»
Noirtier adressa au malheureux Morrel un sourire mélancolique, un
de ces doux sourires des yeux qui tant de fois avaient rendu
Valentine heureuse, et fixa son attention.
Puis, ayant rivé pour ainsi dire les yeux de son interlocuteur aux
siens, il les détourna vers la porte.
«Voulez-vous que je sorte, monsieur? s'écria douloureusement
Morrel.
--Oui, fit Noirtier.
--Hélas! hélas! monsieur; mais ayez donc pitié de moi!»
Les yeux du vieillard demeurèrent impitoyablement fixés vers la
porte.
«Pourrais-je revenir, au moins? demanda Morrel.
--Oui.
--Dois-je sortir seul?
--Non.
--Qui dois-je emmener avec moi? M. le procureur au roi?
--Non.
--Le docteur?
--Oui.
--Vous voulez rester seul avec M. de Villefort?
--Oui.
--Mais pourrait-il vous comprendre, lui?
--Oui.
--Oh! dit Villefort presque joyeux de ce que l'enquête allait se
faire en tête-à-tête, oh! soyez tranquille, je comprends très bien
mon père.»
Et tout en disant cela avec cette expression de joie que nous
avons signalée, les dents du procureur du roi s'entrechoquaient
avec violence.
D'Avrigny prit le bras de Morrel et entraîna le jeune homme dans
la chambre voisine.
Il se fit alors dans toute cette maison un silence plus profond
que celui de la mort.
Enfin, au bout d'un quart d'heure, un pas chancelant se fit
entendre, et Villefort parut sur le seuil du salon où se tenaient
d'Avrigny et Morrel, l'un absorbé et l'autre suffoquant.
«Venez», dit-il.
Et il les ramena près du fauteuil de Noirtier.
Morrel, alors, regarda attentivement Villefort.
La figure du procureur du roi était livide; de larges taches de
couleur de rouille sillonnaient son front; entre ses doigts, une
plume tordue de mille façons criait en se déchiquetant en
lambeaux.
«Messieurs, dit-il d'une voix étranglée à d'Avrigny et à Morrel,
messieurs, votre parole d'honneur que l'horrible secret demeurera
enseveli entre nous!»
Les deux hommes firent un mouvement.
«Je vous en conjure!... continua Villefort.
--Mais, dit Morrel, le coupable!... le meurtrier!...
l'assassin!...
--Soyez tranquille, monsieur, justice sera faite, dit Villefort.
Mon père m'a révélé le nom du coupable; mon père a soif de
vengeance comme vous, et cependant mon père vous conjure, comme
moi de garder le secret du crime.
«N'est-ce pas, mon père?
--Oui», fit résolument Noirtier.
Morrel laissa échapper un mouvement d'horreur et d'incrédulité.
«Oh! s'écria Villefort, en arrêtant Maximilien par le bras, oh!
monsieur, si mon père, l'homme inflexible que vous connaissez,
vous fait cette demande, c'est qu'il sait que Valentine sera
terriblement vengée.
«N'est-ce pas, mon père?»
Le vieillard fit signe que oui.
Villefort continua.
«Il me connaît, lui, et c'est à lui que j'ai engagé ma parole.
Rassurez-vous donc, messieurs; trois jours, je vous demande trois
jours, c'est moins que ne vous demanderait la justice, et dans
trois jours la vengeance que j'aurai tirée du meurtre de mon
enfant fera frissonner jusqu'au fond de leur coeur les plus
indifférents des hommes.
«N'est-ce pas, mon père?»
Et en disant ces paroles, il grinçait des dents et secouait la
main engourdie du vieillard.
«Tout ce qui est promis sera-t-il tenu, monsieur Noirtier? demanda
Morrel, tandis que d'Avrigny interrogeait du regard.
--Oui, fit Noirtier, avec un regard de sinistre joie.
--Jurez donc, messieurs, dit Villefort en joignant les mains de
d'Avrigny et de Morrel, jurez que vous aurez pitié de l'honneur de
ma maison, et que vous me laisserez le soin de le venger?»
D'Avrigny se détourna et murmura un oui bien faible, mais Morrel
arracha sa main du magistrat, se précipita vers le lit, imprima
ses lèvres sur les lèvres glacées de Valentine, et s'enfuit avec
le long gémissement d'une âme qui s'engloutit dans le désespoir.
Nous avons dit que tous les domestiques avaient disparu.
M. de Villefort fut donc forcé de prier d'Avrigny de se charger
des démarches, si nombreuses et si délicates, qu'entraîne la mort
dans nos grandes villes, et surtout la mort accompagnée de
circonstances aussi suspectes.
Quant à Noirtier, c'était quelque chose de terrible à voir que
cette douleur sans mouvement, que ce désespoir sans gestes, que
ces larmes sans voix.
Villefort rentra dans son cabinet; d'Avrigny alla chercher le
médecin de la mairie qui remplit les fonctions d'inspecteur après
décès, et que l'on nomme assez énergiquement le médecin des morts.
Noirtier ne voulut point quitter sa petite-fille.
Au bout d'une demi-heure, M. d'Avrigny revint avec son confrère;
on avait fermé les portes de la rue, et comme le concierge avait
disparu avec les autres serviteurs, ce fut Villefort lui-même qui
alla ouvrir.
Mais il s'arrêta sur le palier; il n'avait plus le courage
d'entrer dans la chambre mortuaire.
Les deux docteurs pénétrèrent donc seuls jusqu'à la chambre de
Valentine.
Noirtier était près du lit, pâle comme la morte, immobile et muet
comme elle.
Le médecin des morts s'approcha avec l'indifférence de l'homme qui
passe la moitié de sa vie avec les cadavres, souleva le drap qui
recouvrait la jeune fille, et entrouvrit seulement les lèvres.
«Oh! dit d'Avrigny en soupirant, pauvre jeune fille, elle est bien
morte, allez.
--Oui», répondit laconiquement le médecin en laissant retomber le
drap qui recouvrait le visage de Valentine.
Noirtier fit entendre un sourd râlement.
D'Avrigny se retourna, les yeux du vieillard étincelaient. Le bon
docteur comprit que Noirtier réclamait la vue de son enfant, il le
rapprocha du lit, et tandis que le médecin des morts trempait dans
de l'eau chlorurée les doigts qui avaient touché les lèvres de la
trépassée, il découvrit ce calme et pâle visage qui semblait celui
d'un ange endormi.
Une larme qui reparut au coin de l'oeil de Noirtier fut le
remerciement que reçut le bon docteur.
Le médecin des morts dressa son procès-verbal sur le coin d'une
table, dans la chambre même de Valentine, et, cette formalité
suprême accomplie, sortit reconduit par le docteur.
Villefort les entendit descendre et reparut à la porte de son
cabinet.
En quelques mots il remercia le médecin, et, se retournant vers
d'Avrigny:
«Et maintenant! dit-il, le prêtre?
--Avez-vous un ecclésiastique que vous désirez plus
particulièrement charger de prier près de Valentine? demanda
d'Avrigny.
--Non, dit Villefort, allez chez le plus proche.
--Le plus proche, fit le médecin est un bon abbé italien qui est
venu demeurer dans la maison voisine de la vôtre. Voulez-vous que
je le prévienne en passant?
--D'Avrigny, dit Villefort, veuillez, je vous prie, accompagner
monsieur.
«Voici la clef pour que vous puissiez entrer et sortir à volonté.
«Vous ramènerez le prêtre, et vous vous chargerez de l'installer
dans la chambre de ma pauvre enfant.
--Désirez-vous lui parler, mon ami?
--Je désire être seul. Vous m'excuserez, n'est-ce pas? Un prêtre
doit comprendre toutes les douleurs, même la douleur paternelle.»
Et M. de Villefort, donnant un passe-partout à d'Avrigny, salua
une dernière fois le docteur étranger et rentra dans son cabinet,
où il se mit à travailler.
Pour certaines organisations, le travail est le remède à toutes
les douleurs.
Au moment où ils descendaient dans la rue, ils aperçurent un homme
vêtu d'une soutane, qui se tenait sur le seuil de la porte
voisine.
«Voici celui dont je vous parlais», dit le médecin des morts à
d'Avrigny.
D'Avrigny aborda l'ecclésiastique.
«Monsieur, lui dit-il, seriez-vous disposé à rendre un grand
service à un malheureux père qui vient de perdre sa fille, à M. le
procureur du roi Villefort?
--Ah! monsieur, répondit le prêtre avec un accent italien des
plus prononcés, oui, je sais, la mort est dans sa maison.
--Alors, je n'ai point à vous apprendre quel genre de service il
ose attendre de vous.
--J'allais aller m'offrir, monsieur, dit le prêtre; c'est notre
mission d'aller au-devant de nos devoirs.
--C'est une jeune fille.
--Oui, je sais cela, je l'ai appris des domestiques que j'ai vus
fuyant la maison. J'ai su qu'elle s'appelait Valentine; et j'ai
déjà prié pour elle.
--Merci, merci, monsieur, dit d'Avrigny, et puisque vous avez
déjà commencé d'exercer votre saint ministère, daignez le
continuer. Venez vous asseoir près de la morte, et toute une
famille plongée dans le deuil vous sera bien reconnaissante.
--J'y vais, monsieur, répondit l'abbé, et j'ose dire que jamais
prières ne seront plus ardentes que les miennes.»
D'Avrigny prit l'abbé par la main, et sans rencontrer Villefort,
enfermé dans son cabinet, il le conduisit jusqu'à la chambre de
Valentine, dont les ensevelisseurs devaient s'emparer seulement la
nuit suivante.
En entrant dans la chambre, le regard de Noirtier avait rencontré
celui de l'abbé, et sans doute il crut y lire quelque chose de
particulier, car il ne le quitta plus.
D'Avrigny recommanda au prêtre non seulement la morte, mais le
vivant, et le prêtre promit à d'Avrigny de donner ses prières à
Valentine et ses soins à Noirtier.
L'abbé s'y engagea solennellement, et, sans doute pour n'être pas
dérangé dans ses prières, et pour que Noirtier ne fût pas dérangé
dans sa douleur, il alla, dès que M. d'Avrigny eut quitté la
chambre, fermer non seulement les verrous de la porte par laquelle
le docteur venait de sortir, mais encore les verrous de celle qui
conduisait chez Mme de Villefort.
CIV
La signature Danglars.
Le jour du lendemain se leva triste et nuageux.
Les ensevelisseurs avaient pendant la nuit accompli leur funèbre
office, et cousu le corps déposé sur le lit dans le suaire qui
drape lugubrement les trépassés en leur prêtant, quelque chose
qu'on dise de l'égalité devant la mort, un dernier témoignage du
luxe qu'ils aimaient pendant leur vie.
Ce suaire n'était autre chose qu'une pièce de magnifique batiste
que la jeune fille avait achetée quinze jours auparavant.
Dans la soirée, des hommes appelés à cet effet avaient transporté
Noirtier de la chambre de Valentine dans la sienne, et, contre
toute attente, le vieillard n'avait fait aucune difficulté de
s'éloigner du corps de son enfant.
L'abbé Busoni avait veillé jusqu'au jour, et, au jour, il s'était
retiré chez lui, sans appeler personne.
Vers huit heures du matin, d'Avrigny était revenu; il avait
rencontré Villefort qui passait chez Noirtier, et il l'avait
accompagné pour savoir comment le vieillard avait passé la nuit.
Ils le trouvèrent dans le grand fauteuil qui lui servait de lit,
reposant d'un sommeil doux et presque souriant.
Tous deux s'arrêtèrent étonnés sur le seuil.
«Voyez, dit d'Avrigny à Villefort, qui regardait son père endormi;
voyez, la nature sait calmer les plus vives douleurs; certes, on
ne dira pas que M. Noirtier n'aimait pas sa petite-fille; il dort
cependant.
--Oui, et vous avez raison, répondit Villefort avec surprise; il
dort, et c'est bien étrange, car la moindre contrariété le tient
éveillé des nuits entières.
--La douleur l'a terrassé», répliqua d'Avrigny.
Et tous deux regagnèrent pensifs le cabinet du procureur du roi.
«Tenez, moi, je n'ai pas dormi, dit Villefort en montrant à
d'Avrigny son lit intact; la douleur ne me terrasse pas, moi, il y
a deux nuits que je ne me suis couché; mais, en échange, voyez mon
bureau; ai-je écrit, mon Dieu! pendant ces deux jours et ces deux
nuits!... ai-je fouillé ce dossier, ai-je annoté cet acte
d'accusation de l'assassin Benedetto!... Ô travail, travail! ma
passion, ma joie, ma rage, c'est à toi de terrasser toutes mes
douleurs!»
Et il serra convulsivement la main de d'Avrigny.
«Avez-vous besoin de moi? demanda le docteur.
--Non, dit Villefort; seulement revenez à onze heures, je vous
prie; c'est à midi qu'a lieu... le départ... Mon Dieu! ma pauvre
enfant! ma pauvre enfant!»
Et le procureur du roi, redevenant homme, leva les yeux au ciel et
poussa un soupir.
«Vous tiendrez-vous donc au salon de réception?
--Non, j'ai un cousin qui se charge de ce triste honneur. Moi, je
travaillerai, docteur; quand je travaille, tout disparaît.»
En effet, le docteur n'était point à la porte que déjà le
procureur du roi s'était remis au travail.
Sur le perron, d'Avrigny rencontra ce parent dont lui avait parlé
Villefort, personnage insignifiant dans cette histoire comme dans
la famille, un de ces êtres voués en naissant à jouer le rôle
d'utilité dans le monde.
Il était ponctuel, vêtu de noir, avait un crêpe au bras, et
s'était rendu chez son cousin avec une figure qu'il s'était faite,
qu'il comptait garder tant que besoin serait, et quitter ensuite.
À onze heures, les voitures funèbres roulèrent sur le pavé de la
cour, et la rue du Faubourg-Saint-Honoré s'emplit des murmures de
la foule, également avide des joies ou du deuil des riches, et qui
court à un enterrement pompeux avec la même hâte qu'à un mariage
de duchesse.
Peu à peu le salon mortuaire s'emplit et l'on vit arriver d'abord
une partie de nos anciennes connaissances, c'est-à-dire Debray,
Château-Renaud, Beauchamp, puis toutes les illustrations du
parquet, de la littérature et de l'armée; car M. de Villefort
occupait moins encore par sa position sociale que par son mérite
personnel, un des premiers rangs dans le monde parisien.
Le cousin se tenait à la porte et faisait entrer tout le monde, et
c'était pour les indifférents un grand soulagement, il faut le
dire, que de voir là une figure indifférente qui n'exigeait point
des conviés une physionomie menteuse ou de fausses larmes, comme
eussent fait un père, un frère ou un fiancé.
Ceux qui se connaissaient s'appelaient du regard et se
réunissaient en groupes.
Un de ces groupes était composé de Debray, de Château-Renaud et de
Beauchamp.
«Pauvre jeune fille! dit Debray, payant, comme chacun au reste le
faisait malgré soi, un tribut à ce douloureux événement; pauvre jeune
fille! si riche, si belle! Eussiez-vous pensé cela, Château-Renaud,
quand nous vînmes, il y a combien?... trois semaines ou un mois tout au
plus, pour signer ce contrat qui ne fut pas signé?
--Ma foi, non, dit Château-Renaud.
--La connaissiez-vous?
--J'avais causé une fois ou deux avec elle au bal de
Mme de Morcerf, elle m'avait paru charmante quoique d'un esprit un
peu mélancolique. Où est la belle-mère? savez-vous?
--Elle est allée passer la journée avec la femme de ce digne
monsieur qui nous reçoit.
--Qu'est-ce que c'est que ça?
--Qui ça?
--Le monsieur qui nous reçoit. Un député?
--Non, dit Beauchamp; je suis condamné à voir nos honorables tous
les jours, et sa tête m'est inconnue.
--Avez-vous parlé de cette mort dans votre journal?
--L'article n'est pas de moi, mais on en a parlé; je doute même
qu'il soit agréable à M. de Villefort. Il est dit, je crois, que
si quatre morts successives avaient eu lieu autre part que dans la
maison de M. le procureur du roi, M. le procureur du roi s'en fût
certes plus ému.
--Au reste, dit Château-Renaud, le docteur d'Avrigny, qui est le
médecin de ma mère, le prétend fort désespéré.
--Mais qui cherchez-vous donc, Debray?
--Je cherche M. de Monte-Cristo, répondit le jeune homme.
--Je l'ai rencontré sur le boulevard en venant ici. Je le crois
sur son départ, il allait chez son banquier, dit Beauchamp.
--Chez son banquier? Son banquier, n'est-ce pas Danglars? demanda
Château-Renaud à Debray.
--Je crois que oui, répondit le secrétaire intime avec un léger
trouble; mais M. de Monte-Cristo n'est pas le seul qui manque ici.
Je ne vois pas Morrel.
--Morrel! est-ce qu'il les connaissait? demanda Château-Renaud.
--Je crois qu'il avait été présenté à Mme de Villefort seulement.
--N'importe, il aurait dû venir, dit Debray; de quoi causera-t-il,
ce soir? cet enterrement, c'est la nouvelle de la journée;
mais, chut, taisons-nous, voici M. le ministre de la Justice et
des Cultes, il va se croire obligé de faire son petit -speech- au
cousin larmoyant.»
Et les trois jeunes gens se rapprochèrent de la porte pour
entendre le petit -speech- de M. le ministre de la Justice et des
Cultes.
Beauchamp avait dit vrai; en se rendant à l'invitation mortuaire,
il avait rencontré Monte-Cristo, qui, de son côté, se dirigeait
vers l'hôtel de Danglars, rue de la Chaussée-d'Antin.
Le banquier avait, de sa fenêtre, aperçu la voiture du comte
entrant dans la cour, et il était venu au-devant de lui avec un
visage attristé, mais affable.
«Eh bien, comte, dit-il en tendant la main à Monte-Cristo, vous venez me
faire vos compliments de condoléance. En vérité, le malheur est dans ma
maison; c'est au point que, lorsque je vous ai aperçu, je
m'interrogeais moi-même pour savoir si je n'avais pas souhaité malheur à
ces pauvres Morcerf, ce qui eût justifié le proverbe: Qui mal veut, mal
lui arrive. Eh bien, sur ma parole, non, je ne souhaitais pas de mal à
Morcerf; il était peut-être un peu orgueilleux pour un homme parti de
rien, comme moi, se devant tout à lui-même, comme moi, mais chacun a ses
défauts. Ah, tenez-vous bien, comte, les gens de notre génération...
Mais, pardon, vous n'êtes pas de notre génération, vous, vous êtes un
jeune homme... Les gens de notre génération ne sont point heureux cette
année: témoin notre puritain de procureur du roi, témoin Villefort, qui
vient encore de perdre sa fille. Ainsi, récapitulez: Villefort, comme
nous disions, perdant toute sa famille d'une façon étrange; Morcerf
déshonoré et tué; moi, couvert de ridicule par la scélératesse de ce
Benedetto, et puis...
--Puis, quoi? demanda le comte.
--Hélas! vous l'ignorez donc?
--Quelque nouveau malheur?
--Ma fille...
--Mlle Danglars?
--Eugénie nous quitte.
--Oh! mon Dieu! que me dites-vous là!
--La vérité, mon cher comte. Mon Dieu! que vous êtes heureux de
n'avoir ni femme ni enfant, vous!
--Vous trouvez?
--Ah! mon Dieu!
--Et vous dites que Mlle Eugénie...
--Elle n'a pu supporter l'affront que nous a fait ce misérable,
et m'a demandé la permission de voyager.
--Et elle est partie?
--L'autre nuit.
--Avec Mme Danglars?
--Non, avec une parente... Mais nous ne la perdons pas moins,
cette chère Eugénie; car je doute qu'avec le caractère que je lui
connais, elle consente jamais à revenir en France!
--Que voulez-vous, mon cher baron, dit Monte-Cristo, chagrins de
famille, chagrins qui seraient écrasants pour un pauvre diable
dont l'enfant serait toute la fortune, mais supportables pour un
millionnaire. Les philosophes ont beau dire, les hommes pratiques
leur donneront toujours un démenti là-dessus: l'argent console de
bien des choses; et vous, vous devez être plus vite consolé que
qui que ce soit, si vous admettez la vertu de ce baume souverain:
vous, le roi de la finance, le point d'intersection de tous les
pouvoirs.»
Danglars lança un coup d'oeil oblique au comte, pour voir s'il
raillait ou s'il parlait sérieusement.
«Oui, dit-il, le fait est que si la fortune console, je dois être
consolé: je suis riche.
--Si riche, mon cher baron, que votre fortune ressemble aux
Pyramides; voulût-on les démolir, on n'oserait; osât-on, on ne
pourrait.»
Danglars sourit de cette confiante bonhomie du comte.
«Cela me rappelle, dit-il, que lorsque vous êtes entré, j'étais en
train de faire cinq petits bons; j'en avais déjà signé deux;
voulez-vous me permettre de faire les trois autres?
--Faites, mon cher baron, faites.»
Il y eut un instant de silence, pendant lequel on entendit crier
la plume du banquier, tandis que Monte-Cristo regardait les
moulures dorées au plafond.
«Des bons d'Espagne, dit Monte-Cristo, des bons d'Haïti, des bons
de Naples?
--Non, dit Danglars en riant de son rire suffisant, des bons au
porteur, des bons sur la Banque de France. Tenez, ajouta-t-il,
monsieur le comte, vous qui êtes l'empereur de la finance, comme
j'en suis le roi, avez-vous vu beaucoup de chiffons de papier de
cette grandeur-là valoir chacun un million?»
Monte-Cristo prit dans sa main, comme pour les peser, les cinq
chiffons de papier que lui présentait orgueilleusement Danglars,
et lut:
«Plaise à M. le Régent de la Banque de faire payer à mon ordre, et
sur les fonds déposés par moi, la somme d'un million, valeur en
compte.
«BARON DANGLARS.»
--Un, deux, trois, quatre, cinq, fit Monte-Cristo; cinq millions!
peste! comme vous y allez, seigneur Crésus!
--Voilà comme je fais les affaires, moi, dit Danglars.
--C'est merveilleux, si surtout, comme je n'en doute pas, cette
somme est payée comptant.
--Elle le sera, dit Danglars.
--C'est beau d'avoir un pareil crédit; en vérité il n'y a qu'en
France qu'on voie ces choses-là: cinq chiffons de papier valant
cinq millions; et il faut le voir pour le croire.
--Vous en doutez?
--Non.
--Vous dites cela avec un accent... Tenez, donnez-vous-en le
plaisir: conduisez mon commis à la banque, et vous l'en verrez
sortir avec des bons sur le trésor pour la même somme.
--Non, dit Monte-Cristo pliant les cinq billets, ma foi non, la
chose est trop curieuse, et j'en ferai l'expérience moi-même. Mon
crédit chez vous était de six millions, j'ai pris neuf cent mille
francs, c'est cinq millions cent mille francs que vous restez me
devoir. Je prends vos cinq chiffons de papier que je tiens pour
bons à la seule vue de votre signature, et voici un reçu général
de six millions qui régularise notre compte. Je l'avais préparé
d'avance, car il faut vous dire que j'ai fort besoin d'argent
aujourd'hui.»
Et d'une main Monte-Cristo mit les cinq billets dans sa poche,
tandis que de l'autre il tendait son reçu au banquier.
La foudre tombant aux pieds de Danglars ne l'eût pas écrasé d'une
terreur plus grande.
«Quoi! balbutia-t-il, quoi! monsieur le comte, vous prenez cet
argent? Mais, pardon, pardon, c'est de l'argent que je dois aux
hospices, un dépôt, et j'avais promis de payer ce matin.
--Ah! dit Monte-Cristo, c'est différent. Je ne tiens pas
précisément à ces cinq billets, payez-moi en autres valeurs;
c'était par curiosité que j'avais pris celles-ci, afin de pouvoir
dire de par le monde que, sans avis aucun, sans me demander cinq
minutes de délai, la maison Danglars m'avait payé cinq millions
comptant! c'eût été remarquable! Mais voici vos valeurs; je vous
le répète, donnez-m'en d'autres.»
Et il tendait les cinq effets à Danglars qui, livide, allongea
d'abord la main, ainsi que le vautour allonge la griffe par les
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