une émotion nerveuse et persistante, dont elle ne pouvait plus se
défendre. Dès son entrée en scène, elle se sentait impressionnée à un
tel point que ce trouble, très apparent pour le public, avait altéré peu
à peu sa santé. Quitter Naples, s'enfuir à Rome, à Venise, ou dans toute
autre ville de la péninsule, cela n'eût pas suffi, elle le savait, à la
délivrer de la présence du baron de Gortz. Elle ne fût même pas parvenue
a lui échapper, en abandonnant l'Italie pour l'Allemagne, la Russie ou
la France. Il la suivrait partout où elle irait se faire entendre, et,
pour se délivrer de cette obsédante importunité, le seul moyen était
d'abandonner le théâtre.
Or, depuis deux mois déjà, avant que le bruit de sa retraite se fût
répandu, Franz de Télek s'était décidé à faire auprès de la cantatrice
une démarche, dont les conséquences devaient amener, par malheur, la
plus irréparable des catastrophes. Libre de sa personne, maître d'une
grande fortune, il avait pu se faire admettre chez la Stilla et lui
avait offert de devenir comtesse de Télek.
La Stilla n'était pas sans connaître de longue date les sentiments
qu'elle inspirait au jeune comte. Elle s'était dit que c'était un
gentilhomme, auquel toute femme, même du plus haut monde, eût été
heureuse de confier son bonheur. Aussi, dans la disposition d'esprit où
elle se trouvait, lorsque Franz de Télek lui offrit son nom,
l'accueillit-elle avec une sympathie qu'elle ne chercha point à
dissimuler. Ce fut avec une entière foi dans ses sentiments qu'elle
consentit à devenir la femme du comte de Télek, et sans regret d'avoir à
quitter la carrière dramatique.
La nouvelle était donc vraie, la Stilla ne reparaîtrait plus sur aucun
théâtre, dès que la saison de San-Carlo aurait pris fin. Son mariage,
dont on avait eu quelques soupçons, fut alors donné comme certain.
On le pense, cela produisit un effet prodigieux non seulement parmi le
monde artiste, mais aussi dans le grand monde d'Italie. Après avoir
refusé de croire à la réalisation de ce projet, il fallut pourtant se
rendre. Jalousies et haines se dressèrent alors contre le jeune comte,
qui ravissait à son art, à ses succès, à l'idolâtrie des dilettante, la
plus grande cantatrice de l'époque. Il en résulta des menaces
personnelles à l'adresse de Franz de Télek--menaces dont le jeune homme
ne se préoccupa pas un instant.
Mais, s'il en fut ainsi dans le public, que l'on imagine ce que dut
éprouver le baron Rodolphe de Gortz à la pensée que la Stilla allait lui
être enlevée, qu'il perdrait avec elle tout ce qui l'attachait à la vie.
Le bruit se répandit qu'il tenta d'en finir par le suicide. Ce qui est
certain, c'est qu'à partir de ce jour, on cessa de voir Orfanik courir
les rues de Naples. Ne quittant plus le baron Rodolphe, il vint même
plusieurs fois s'enfermer avec lui dans cette loge de San-Carlo que le
baron occupait à chaque représentation,--ce qui ne lui était jamais
arrivé, étant absolument réfractaire, comme tant d'autres savants, au
charme de la musique.
Cependant les jours s'écoulaient, l'émotion ne se calmait pas, et elle
allait être portée au comble le soir où la Stilla ferait sa dernière
apparition sur le théâtre. C'était dans le superbe rôle d'Angélica,
d'Orlando, ce chef-d'œuvre du maestro Arconati, qu'elle devait adresser
ses adieux au public.
Ce soir-là, San-Carlo fut dix fois trop petit pour contenir les
spectateurs qui se pressaient à ses portes et dont la majeure partie dut
rester sur la place. On craignait des manifestations contre le comte de
Télek, sinon tandis que la Stilla serait en scène, du moins lorsque le
rideau baisserait sur le cinquième acte de l'opéra.
Le baron de Gortz avait pris place dans sa loge, et, cette fois encore,
Orfanik s'y trouvait près de lui.
La Stilla parut, plus émue qu'elle ne l'avait jamais été. Elle se remit
pourtant, elle s'abandonna à son inspiration, elle chanta, avec quelle
perfection, avec quel incomparable talent, cela ne saurait s'exprimer.
L'enthousiasme indescriptible qu'elle excita parmi les spectateurs
s'éleva jusqu'au délire.
Pendant la représentation, le jeune comte s'était tenu au fond de la
coulisse, impatient, énervé, fiévreux, à ne pouvoir se modérer,
maudissant la longueur des scènes, s'irritant des retards que
provoquaient les applaudissements et les rappels. Ah! qu'il lui tardait
d'arracher à ce théâtre celle qui allait devenir comtesse de Télek, et
de l'emmener loin, bien loin, si loin, qu'elle ne serait plus qu'à lui,
à lui seul!
Elle arriva, cette dramatique scène où meurt l'héroïne d'Orlando. Jamais
l'admirable musique d'Arconati ne parut plus pénétrante, jamais la
Stilla ne l'interpréta avec des accents plus passionnés. Toute son âme
semblait se distiller à travers ses lèvres... Et, cependant, on eût dit
que cette voix, déchirée par instants, allait se briser, cette voix qui
ne devait plus se faire entendre!
En ce moment, la grille de la loge du baron de Gortz s'abaissa. Une tête
étrange, aux longs cheveux grisonnants, aux yeux de flamme, se montra,
sa figure extatique était effrayante de pâleur, et, du fond de la
coulisse, Franz l'aperçut en pleine lumière, ce qui ne lui était pas
encore arrivé.
La Stilla se laissait emporter alors à toute la fougue de cette
enlevante strette du chant final... Elle venait de redire cette phrase
d'un sentiment sublime:
Innamorata, mio cuore, tremante,
Voglio morire...
Soudain, elle s'arrête...
La face du baron de Gortz la terrifie... Une épouvante inexplicable la
paralyse... Elle porte vivement la main à sa bouche, qui se rougit de
sang... Elle chancelle... elle tombe...
Le public s'est levé, palpitant, affolé, au comble de l'angoisse...
Un cri s'échappe de la loge du baron de Gortz...
Franz vient de se précipiter sur la scène, il prend la Stilla entre ses
bras, il la relève... il la regarde... il l'appelle:
--Morte! morte!... s'écrie-t-il, morte!...»
La Stilla est morte... Un vaisseau s'est rompu dans sa poitrine... Son
chant s'est éteint avec son dernier soupir!
Le jeune comte fut rapporté à son hôtel, dans un tel état que l'on
craignit pour sa raison. Il ne put assister aux funérailles de la
Stilla, qui furent célébrées au milieu d'un immense concours de la
population napolitaine.
Au cimetière du -Campo Santo Nuovo-, où la cantatrice fut inhumée, on ne
lit que ce nom sur un marbre blanc:
STILLA
Le soir des funérailles, un homme vint au Campo Santo Nuovo. Là, les
yeux hagards, la tête inclinée, les lèvres serrées comme si elles
eussent été déjà scellées par la mort, il regarda longtemps la place où
la Stilla était ensevelie. Il semblait prêter l'oreille, comme si la
voix de la grande artiste allait une dernière fois s'échapper de cette
tombe...
C'était Rodolphe de Gortz.
La nuit même, le baron de Gortz, accompagné de Orfanik, quitta Naples,
et, depuis son départ, personne n'aurait pu dire ce qu'il était devenu.
Mais, le lendemain, une lettre arrivait à l'adresse du jeune comte.
Cette lettre ne contenait que ces mots d'un laconisme menaçant:
«C'est vous qui l'avez tuée!... Malheur à vous, comte de Télek!
«RUDOLPHE DE GORTZ.»
X
Telle avait été cette lamentable histoire.
Pendant un mois, l'existence de Franz de Télek fut en danger. Il ne
reconnaissait personne--pas même son soldat Rotzko. Au plus fort de la
fièvre, un seul nom entrouvrait ses lèvres, prêtes à rendre leur dernier
souffle: c'était celui de la Stilla.
Le jeune comte échappa à la mort. L'habileté des médecins, les soins
incessants de Rotzko, et aussi, la jeunesse et la nature aidant, Franz
de Télek fut sauvé. Sa raison sortit intacte de cet effroyable
ébranlement. Mais, lorsque le souvenir lui revint, lorsqu'il se rappela
la tragique scène finale d'Orlando, dans laquelle l'âme de l'artiste
s'était brisée:
«Stilla!... ma Stilla!» s'écriait-il, tandis que ses mains se tendaient
comme pour l'applaudir encore. Dès que son maître put quitter le lit,
Rotzko obtint de lui qu'il fuirait cette ville maudite, qu'il se
laisserait transporter au château de Krajowa. Toutefois, avant
d'abandonner Naples, le jeune comte voulut aller prier sur la tombe de
la morte, et lui donner un suprême, un éternel adieu.
Rotzko l'accompagna au Campo Santo Nuovo. Franz se jeta sur cette terre
cruelle, il s'efforçait de la creuser avec ses ongles, pour s'y
ensevelir... Rotzko parvint à l'entraîner loin de la tombe, où gisait
tout son bonheur.
Quelques jours après, Franz de Télek, de retour à Krajowa, au fond du
pays valaque, avait revu l'antique domaine de sa famille. Ce fut à
l'intérieur de ce château qu'il vécut pendant cinq ans dans un isolement
absolu, dont il se refusait à sortir. Ni le temps, ni la distance
n'avaient pu apporter un adoucissement à sa douleur. Il lui aurait fallu
oublier, et c'était hors de question. Le souvenir de la Stilla, vivace
comme au premier jour, était identifié à son existence. Il est de ces
blessures qui ne se ferment qu'à la mort.
Cependant, à l'époque où débute cette histoire, le jeune comte avait
quitté le château depuis quelques semaines. A quelles longues et
pressantes instances Rotzko avait dû recourir pour décider son maître à
rompre avec cette solitude où il dépérissait! Que Franz ne parvînt pas à
se consoler, soit; du moins était-il indispensable qu'il tentât de
distraire sa douleur.
Un plan de voyage avait été arrêté, pour visiter d'abord les provinces
transylvaines. Plus tard--Rotzko l'espérait--, le jeune comte
consentirait à reprendre à travers l'Europe ce voyage qui avait été
interrompu par les tristes événements de Naples.
Franz de Télek était donc parti, en touriste cette fois, et seulement
pour une exploration de courte durée. Rotzko et lui avaient remonté les
plaines valaques jusqu'au massif imposant des Carpathes; ils s'étaient
engagés entre les défilés du col de Vulkan; puis, après l'ascension du
Retyezat et une excursion à travers la vallée du Maros, ils étaient
venus se reposer au village de Werst, à l'auberge du -Roi Mathias-.
On sait quel était l'état des esprits au moment où Franz de Télek
arriva, et comment il avait été mis au courant des faits
incompréhensibles dont le burg était le théâtre. On sait aussi comment
tout à l'heure il avait appris que le château appartenait au baron
Rodolphe de Gortz.
L'effet produit par ce nom sur le jeune comte avait été trop sensible
pour que maître Koltz et les autres notables ne l'eussent point
remarqué. Aussi Rotzko envoya-t-il volontiers au diable ce maître Koltz,
qui l'avait si malencontreusement prononcé, et ses sottes histoires.
Pourquoi fallait-il qu'une mauvaise chance eût amené Franz de Télek
précisément à ce village de Werst, dans le voisinage du château des
Carpathes!
Le jeune comte gardait le silence. Son regard, errant de l'un à l'autre,
n'indiquait que trop le profond trouble de son âme qu'il cherchait
vainement à calmer.
Maître Koltz et ses amis comprirent qu'un lien mystérieux devait
rattacher le comte de Télek au baron de Gortz; mais, si curieux qu'ils
fussent, ils se tinrent sur une convenable réserve et n'insistèrent pas
pour en apprendre davantage. Plus tard, on verrait ce qu'il y aurait à
faire.
Quelques instants après, tous avaient quitté le -Roi Mathias-, très
intrigués de cet extraordinaire enchaînement d'aventures, qui ne
présageait rien de bon pour le village.
Et puis, à présent que le jeune comte savait à qui appartenait le
château des Carpathes, tiendrait-il sa promesse? Une fois arrivé à
Karlsburg, préviendrait-il les autorités et réclamerait-il leur
intervention? Voilà ce que se demandaient le biró, le magister, le
docteur Patak et les autres. Dans tous les cas, s'il ne le faisait,
maître Koltz était décidé à le faire. La police serait avertie, elle
viendrait visiter le château, elle verrait s'il était hanté par des
esprits ou habité par des malfaiteurs, car le village ne pouvait pas
rester plus longtemps sous une pareille obsession.
Pour la plupart de ses habitants, il est vrai, ce serait là une
tentative inutile, une mesure inefficace. S'attaquer à des génies!...
Mais les sabres des gendarmes se briseraient comme verre, et leurs
fusils rateraient à chaque coup!
Franz de Télek, demeuré seul dans la grande salle du -Roi Mathias-,
s'abandonna au cours de ces souvenirs que le nom du baron de Gortz
venait d'évoquer si douloureusement.
Après être resté pendant une heure comme anéanti dans un fauteuil, il se
releva, quitta l'auberge, se dirigea vers l'extrémité de la terrasse,
regarda au loin.
Sur la croupe du Plesa, au centre du plateau d'Orgall, se dressait le
château des Carpathes. Là avait vécu cet étrange personnage, le
spectateur de San-Carlo, l'homme qui inspirait une si insurmontable
frayeur à la malheureuse Stilla. Mais, à présent, le burg était
délaissé, et le baron de Gortz n'y était pas rentré depuis qu'il avait
fui Naples. On ignorait même ce qu'il était devenu, et il était possible
qu'il eût mis fin à son existence, après la mort de la grande artiste.
Franz s'égarait ainsi à travers le champ des hypothèses, ne sachant à
laquelle s'arrêter.
D'autre part, l'aventure du forestier Nic Deck ne laissait pas de le
préoccuper dans une certaine mesure, et il lui aurait plu d'en découvrir
le mystère, ne fût-ce que pour rassurer la population de Werst.
Aussi, comme le jeune comte ne mettait pas en doute que des malfaiteurs
eussent pris le château pour refuge, il résolut de tenir la promesse
qu'il avait faite de déjouer les manœuvres de ces faux revenants, en
prévenant la police de Karlsburg.
Toutefois, pour être en mesure d'agir, Franz voulait avoir des détails
plus circonstanciés sur cette affaire. Le mieux était de s'adresser au
jeune forestier en personne. C'est pourquoi, vers trois heures de
l'après-midi, avant de retourner au -Roi Mathias-, il se présenta à la
maison du biró.
Maître Koltz se montra très honoré de le recevoir un gentilhomme tel que
M. le comte de Télek... ce descendant d'une noble famille de race
roumaine... auquel le village de Werst serait redevable d'avoir retrouvé
le calme... et aussi la prospérité... puisque les touristes
reviendraient visiter le pays... et acquitter les droits de péage, sans
avoir rien à craindre des génies malfaisants du château des Carpathes...
etc.
Franz de Télek remercia maître Koltz de ses compliments, et demanda s'il
n'y aurait aucun inconvénient à ce qu'il fût introduit près de Nic Deck.
«Il n'y en a aucun, monsieur le comte, répondit le biró. Ce brave garçon
va aussi bien que possible, et il ne tardera pas à reprendre son
service.»
Puis, se retournant:
«N'est-il pas vrai, Miriota? ajouta-t-il, en interpellant sa fille, qui
venait d'entrer dans la salle.
--Dieu veuille que cela soit, mon père!» répondit Miriota d'une voix
émue.
Franz fut charmé du gracieux salut que lui adressa la jeune fille. Et,
la voyant encore inquiète de l'état de son fiancé, il se hâta de lui
demander quelques explications à ce sujet.
«D'après ce que j'ai entendu, dit-il, Nic Deck n'a pas été gravement
atteint...
--Non, monsieur le comte, répondit Miriota, et que le Ciel en soit béni!
--Vous avez un bon médecin à Werst?
--Hum! fit maître Koltz, d'un ton qui était peu flatteur pour l'ancien
infirmier de la quarantaine.--Nous avons le docteur Patak, répondit
Miriota.
--Celui-là même qui accompagnait Nic Deck au château des Carpathes?
--Oui, monsieur le comte.
--Mademoiselle Miriota, dit alors Franz, je désirerais, dans son
intérêt, voir votre fiancé, et obtenir des détails plus précis sur cette
aventure.--Il s'empressera de vous les donner, même au prix d'un peu de
fatigue...
--Oh! je n'abuserai pas, mademoiselle Miriota, et, ne ferai rien qui
soit susceptible de nuire à Nic Deck.--je le sais, monsieur le comte.
--Quand votre mariage doit-il avoir lieu?...
--Dans une quinzaine de jours, répondit le biró.
--Alors j'aurai le plaisir d'y assister, si maître Koltz veut bien
m'inviter toutefois...
--Monsieur le comte, un tel honneur...
--Dans une quinzaine de jours, c'est convenu, et je suis certain que Nic
Deck sera guéri, dès qu'il aura pu se permettre un tour de promenade
avec sa jolie fiancée.
--Dieu le protège, monsieur le comte!» répondit en rougissant la jeune
fille.
Et, en ce moment, sa charmante figure exprima une anxiété si visible,
que Franz lui en demanda la cause: «Oui! que Dieu le protège, répondit
Miriota, car, en essayant de pénétrer dans le château malgré leur
défense, Nic a bravé les génies malfaisants!... Et qui sait s'ils ne
s'acharneront pas à le tourmenter toute sa vie...
--Oh! pour cela, mademoiselle Miriota, répondit Franz, nous y mettrons
bon ordre, je vous le promets.--Il n'arrivera rien à mon pauvre Nic?...
--Rien, et grâce aux agents de la police, on pourra dans quelques jours
parcourir l'enceinte du burg avec autant de sécurité que la place de
Werst!»
Le jeune comte, jugeant inopportun de discuter cette question du
surnaturel devant des esprits si prévenus, pria Miriota de le conduire à
la chambre du forestier.
C'est ce que la jeune fille se hâta de faire, et elle laissa Franz seul
avec son fiancé.
Nic Deck avait été instruit de l'arrivée des deux voyageurs à l'auberge
du -Roi Mathias-. Assis au fond d'un vieux fauteuil, large comme une
guérite, il se leva pour recevoir son visiteur. Comme il ne se
ressentait presque plus de la paralysie qui l'avait momentanément
frappé, il était en état de répondre aux questions du comte de Télek.
«Monsieur Deck, dit Franz, après avoir amicalement serré la main du
jeune forestier, je vous demanderai tout d'abord si vous croyez à la
présence d'êtres surnaturels dans le château des Carpathes?
--je suis bien forcé d'y croire, monsieur le comte, répondit Nic Deck.
--Et ce seraient eux qui vous auraient empêché de franchir la muraille
du burg?--je n'en doute pas.
--Et pourquoi, s'il vous plaît?...
--Parce que, s'il n'y avait pas de génies, ce qui m'est arrivé serait
inexplicable.
--Auriez-vous la complaisance de ne raconter cette affaire sans rien
omettre de ce qui s'est passé?
--Volontiers, monsieur le comte.»
Nic Deck fit par le menu le récit qui lui était demandé. Il ne put que
confirmer les faits qui avaient été portés à la connaissance de Franz
lors de sa conversation avec les hôtes du -Roi Mathias-,--faits auxquels
le jeune comte, on le sait, donnait une interprétation purement
naturelle.
En somme, les événements de cette nuit aux aventures, tout cela
s'expliquait facilement si les êtres humains, malfaiteurs ou autres, qui
occupaient le burg, possédaient la machinerie capable de produire ces
effets fantasmagoriques. Quant à cette singulière prétention du docteur
Patak de s'être senti enchaîné au sol par quelque force invisible, on
pouvait soutenir que ledit docteur avait été le jouet d'une illusion. Ce
qui paraissait vraisemblable, c'est que les jambes lui avaient manqué
tout simplement parce qu'il était fou d'épouvante, et c'est ce que Franz
déclara au jeune forestier.
«Comment, monsieur le comte, répondit Nic Deck, c'est au moment où il
voulait s'enfuir que les jambes auraient manqué à ce poltron? Cela n'est
guère possible, vous en conviendrez...
--Eh bien, reprit Franz, admettons que ses pieds se soient engagés dans
quelque piège caché sous les herbes au fond du fossé...
Lorsque des pièges se referment, répondit le forestier, ils vous
blessent cruellement, ils vous déchirent les chairs, et les jambes du
docteur Patak n'ont pas trace de blessure.
--Votre observation est juste, Nic Deck, et pourtant, croyez-moi, s'il
est vrai que le docteur n'a pu se dégager, c'est que ses pieds étaient
retenus de cette façon...
--je vous demanderai alors, monsieur le comte, comment un piège aurait
pu se rouvrir de lui-même pour rendre la liberté au docteur?»
Franz fut assez embarrassé pour répondre.
«Au surplus, monsieur le comte, reprit le forestier, je vous abandonne
ce qui concerne le docteur Patak. Après tout, je ne puis affirmer que ce
que je sais par moi-même.
--Oui... laissons ce brave docteur, et ne parlons que de ce qui vous est
arrivé, Nic Deck.
--Ce qui m'est arrivé est très clair. Il n'est pas douteux que j'ai reçu
une terrible secousse, et cela d'une manière qui n'est guère naturelle.
--Il n'y avait aucune apparence de blessure sur votre corps? demanda
Franz.
--Aucune, monsieur le comte, et pourtant j'ai été atteint avec une
violence...
--Est-ce bien au moment où vous aviez posé la main sur la ferrure du
pont-levis?...
--Oui, monsieur le comte, et à peine l'avais-je touchée que j'ai été
comme paralysé. Heureusement, mon autre main, qui tenait la chaîne, n'a
pas lâché prise, et j'ai glissé jusqu'au fond du fossé, où le docteur
m'a relevé sans connaissance.»
Franz secouait la tête en homme que ces explications laissaient
incrédule.
«Voyons, monsieur le comte, reprit Nic Deck, ce que je vous ai raconté
là, je ne l'ai pas rêvé, et si, pendant huit jours, je suis resté étendu
tout de mon long sur ce lit, n'ayant plus l'usage ni du bras ni de la
jambe, il ne serait pas raisonnable de dire que je me suis figuré tout
cela!
--Aussi je ne le prétends pas, et il est bien certain que vous avez reçu
une commotion brutale...
--Brutale et diabolique!
--Non, et c'est en cela que nous différons, Nic Deck, répondit le jeune
comte. Vous croyez avoir été frappé par un être surnaturel, et moi, je
ne le crois pas, par ce motif qu'il n'y a pas d'êtres surnaturels, ni
malfaisants ni bienfaisants.
--Voudriez-vous alors, monsieur le comte, me donner la raison de ce qui
m'est arrivé?
--je ne le puis encore, Nic Deck, mais soyez sûr que tout s'expliquera
et de la façon la plus simple.
--Plaise à Dieu! répondit le forestier.
--Dites-moi, reprit Franz, ce château a-t-il appartenu de tout temps à
la famille de Gortz?
--Oui, monsieur le comte, et il lui appartient toujours, bien que le
dernier descendant de la famille, le baron Rodolphe, ait disparu sans
qu'on ait jamais eu de ses nouvelles.
--Et à quelle époque remonte cette disparition?
--A vingt ans environ.
--A vingt ans?...
--Oui, monsieur le comte. Un jour, le baron Rodolphe a quitté le
château, dont le dernier serviteur est décédé quelques mois après son
départ, et on ne l'a plus revu.
--Et depuis, personne n'a mis le pied dans le burg?
--Personne.
--Et que croit-on dans le pays?...
--On croit que le baron Rodolphe a dû mourir a l'étranger et que sa mort
a suivi de près sa disparition.
--On se trompe, Nic Deck, et le baron vivait encore--il y a cinq ans du
moins.
--Il vivait, monsieur le comte?...
--Oui... en Italie... à Naples.
--Vous l'y avez vu?...
--Je l'ai vu.
--Et depuis cinq ans?...
--Je n'en ai plus entendu parler.»
Le jeune forestier resta songeur. Une idée lui était venue--une idée
qu'il hésitait à formuler. Enfin il se décida, et relevant la tête, le
sourcil froncé:.
«Il n'est pas supposable, monsieur le comte, dit-il, que le baron
Rodolphe de Gortz soit rentré au pays avec l'intention de s'enfermer au
fond de ce burg?...
--Non... ce n'est pas supposable, Nic Deck.
--Quel intérêt aurait-il à s'y cacher... à ne laisser jamais pénétrer
jusqu'à lui?...
--Aucun», répondit Franz de Télek.
Et pourtant, c'était là une pensée qui commençait à prendre corps dans
l'esprit du jeune comte. N'était-il pas possible que ce personnage, dont
l'existence avait toujours été si énigmatique, fût venu se réfugier dans
ce château, après son départ de Naples? Là, grâce à des croyances
superstitieuses habilement entretenues, ne lui avait-il pas été facile,
s'il voulait vivre absolument isolé, de se défendre contre toute
recherche importune, étant donné qu'il connaissait l'état des esprits du
pays environnant? Toutefois, Franz jugea inutile de lancer les Werstiens
sur cette hypothèse. Il aurait fallu les mettre dans la confidence de
faits qui lui étaient trop personnels. D'ailleurs, il n'eût convaincu
personne, et il le comprit bien, lorsque Nic Deck ajouta:
--Si c'est le baron Rodolphe qui est au château, il faut croire que le
baron Rodolphe est le Chort, car il n'y a que le Chort qui ait pu me
traiter de cette façon!»
Désireux de ne plus revenir sur ce terrain, Franz changea le cours de la
conversation. Quand il eut employé tous les moyens pour rassurer le
forestier sur les conséquences de sa tentative, il l'engagea cependant à
ne point la renouveler. Ce n'était pas son affaire, c'était celle des
autorités, et les agents de la police de Karlsburg sauraient bien
pénétrer le mystère du château des Carpathes.
Le jeune comte prit alors congé de Nic Deck en lui faisant l'expresse
recommandation de se guérir le plus vite possible, afin de ne point
retarder son mariage avec la jolie Miriota, auquel il se promettait
d'assister.
Absorbé dans ses réflexions, Franz rentra au -Roi Mathias-, d'où il ne
sortit plus de la journée.
A six heures, Jonas lui servit à dîner dans la grande salle, où, par un
louable sentiment de réserve, ni maître Koltz ni personne du village ne
vint troubler sa solitude.
Vers huit heures, Rotzko dit au jeune comte: «Vous n'avez plus besoin de
moi, mon maître?
--Non, Rotzko.
--Alors je vais fumer ma pipe sur la terrasse.
--Va, Rotzko, va.»
A demi couché dans un fauteuil, Franz se laissa aller de nouveau à
remonter le cours inoubliable du passé. Il était à Naples pendant la
dernière représentationdu théâtre San-Carlo... Il revoyait le baron de
Gortz, au moment où cet homme lui était apparu, la tête hors de sa loge,
ses regards ardemment fixés sur l'artiste, comme s'il eût voulu la
fasciner...
Puis, la pensée du jeune comte se reporta sur cette lettre signée de
l'étrange personnage, qui l'accusait, lui, Franz de Télek, d'avoir tué
la Stilla...
Tout en se perdant ainsi dans ses souvenirs, Franz sentait le sommeil le
gagner peu à peu. Mais il était encore en cet état mixte où l'on peut
percevoir le moindre bruit, lorsque se produisit un phénomène
surprenant.
Il semble qu'une voix, douce et modulée, passe à travers dans cette
salle où Franz est seul, bien seul pourtant.
Sans se demander s'il rêve ou non, Franz se relève et il écoute.
Oui! on dirait qu'une bouche s'est approchée de son oreille, et que des
lèvres invisibles laissent échapper l'expressive mélodie de Stéfano,
inspirée par ces paroles:
Nel giardino de' mille fiori,
Andiamo, mio cuore...
Cette romance, Franz la connaît... Cette romance, d'une ineffable
suavité, la Stilla l'a chantée dans le concert qu'elle a donné au
théâtre San-Carlo avant sa représentation d'adieu...
Comme bercé, sans s'en rendre compte Franz s'abandonne au charme de
l'entendre encore une fois...
Puis la phrase s'achève, et la voix, qui diminue par degrés, s'éteint
avec les molles vibrations de l'air.
Mais Franz a secoué sa torpeur... Il s'est dressé brusquement... Il
retient son haleine, il cherche à saisir quelque lointain écho de cette
voix qui lui va au cœur...
Tout est silence au-dedans et au-dehors.
«Sa voix!... murmure-t-il. Oui!... c'était bien sa voix... sa voix que
j'ai tant aimée!»
Puis, revenant au sentiment de la réalité «je dormais... et j'ai rêvé!»
dit-il.
XI
Le lendemain, le jeune comte se réveilla dès l'aube, l'esprit encore
troublé des visions de la nuit.
C'était dans la matinée qu'il devait partir du village de Werst pour
prendre la route de Kolosvar.
Après avoir visité les bourgades industrielles de Petroseny et de
Livadzel, l'intention de Franz était de s'arrêter une journée entière à
Karlsburg, avant d'aller séjourner quelque temps dans la capitale de la
Transylvanie. A partir de là, le chemin de fer le conduirait à travers
les provinces de la Hongrie centrale, dernière étape de son voyage.
Franz avait quitté l'auberge et, tout en se promenant sur la terrasse,
sa lorgnette aux yeux, il examinait avec une profonde émotion les
contours du burg que le soleil levant profilait assez nettement sur le
plateau d'Orgall.
Et ses réflexions portaient sur ce point: une fois arrivé à Karlsburg,
tiendrait-il la promesse qu'il avait faite aux gens de Werst?
Préviendrait-il la police de ce qui se passait au château des Carpathes?
Lorsque le jeune comte s'était engagé à ramener le calme au village,
c'était avec l'intime conviction que le burg servait de refuge à une
bande de malfaiteurs, ou, tout au moins, à des gens suspects qui, ayant
intérêt à n'y point être recherchés, s'étaient ingéniés à en interdire
l'approche.
Mais, pendant la nuit, Franz avait réfléchi. Un revirement s'était opéré
dans ses idées, et il hésitait à présent.
En effet, depuis cinq ans, le dernier descendant de la famille de Gortz,
le baron Rodolphe, avait disparu, et ce qu'il était devenu, personne ne
l'avait jamais pu savoir. Sans doute, le bruit s'était répandu qu'il
était mort, quelque temps après son départ de Naples. Mais qu'y avait-il
de vrai? Quelle preuve avait-on de cette mort? Peut-être le baron de
Gortz vivait-il, et, s'il vivait, pourquoi ne serait-il pas retourné au
château de ses ancêtres? Pourquoi Orfanik, le seul familier qu'on lui
connût, ne l'y aurait-il pas accompagné, et pourquoi cet étrange
physicien ne serait-il pas l'auteur et le metteur en scène de ces
phénomènes qui ne cessaient d'entretenir l'épouvante dans le pays? C'est
précisément ce qui faisait l'objet des réflexions de Franz.
On en conviendra, cette hypothèse paraissait assez plausible, et, si le
baron Rodolphe de Gortz et Orfanik avaient cherché refuge dans le burg,
on comprenait qu'ils eussent voulu le rendre inabordable, afin d'y mener
la vie d'isolement qui convenait à leurs habitudes.
Or, s'il en était ainsi, quelle conduite le jeune comte devait-il
adopter? Etait-il à propos qu'il cherchât à intervenir dans les affaires
privées du comte de Gortz? C'est ce qu'il se demandait, pesant le pour
et le contre de la question, lorsque Rotzko vint le rejoindre sur la
terrasse.
Il jugea à propos de lui faire connaître ses idées à ce sujet:
«Mon maître, répondit Rotzko, il est possible que ce soit le baron de
Gortz qui se livre à toutes ces imaginations diaboliques. Eh bien! si
cela est, mon avis est qu'il ne faut point nous en mêler. Les poltrons
de Werst se tireront de là comme ils l'entendront, c'est leur affaire,
et nous n'avons point à nous inquiéter de rendre le calme à ce village.
--Soit, répondit Franz, et, tout bien considéré, je pense que tu as
raison, mon brave Rotzko.
--je le pense aussi, répondit simplement le soldat.--Quant à maître
Koltz et aux autres, ils savent comment s'y prendre à cette heure pour
en finir avec les prétendus esprits du burg.
--En effet, mon maître, ils n'ont qu'à prévenir la police de Karlsburg.
--Nous nous mettrons en route après déjeuner, Rotzko.
--Tout sera prêt.
--Mais, avant de redescendre dans la vallée de la Sil, nous ferons un
détour vers le Plesa.
--Et pourquoi, mon maître?
--Je désirerais voir de plus près ce singulier château des Carpathes.
--A quoi bon?...
Une fantaisie, Rotzko, une fantaisie qui ne nous retardera pas même
d'une demi-journée.»
Rotzko fut très contrarié de cette détermination, qui lui paraissait au
moins inutile. Tout ce qui pouvait rappeler trop vivement au jeune comte
le souvenir du passé, il aurait voulu l'écarter. Cette fois, ce fut en
vain, et il se heurta à une inflexible résolution de son maître.
C'est que Franz--comme s'il eût subi quelque influence irrésistible--se
sentait attiré vers le burg. Sans qu'il s'en rendît compte, peut-être
cette attraction se rattachait-elle à ce rêve dans lequel il avait
entendu la voix de la Stilla murmurer la plaintive mélodie de Stéfano.
Mais avait-il rêvé?... Oui! voilà ce qu'il en était à se demander se
rappelant que, dans cette même salle du -Roi Mathias-, une voix s'était
déjà fait entendre, assurait-on,--cette voix dont Nic Deck avait si
imprudemment bravé les menaces. Aussi, avec la disposition mentale où se
trouvait le jeune comte, ne s'étonnerait-on pas qu'il eût formé le
projet de se diriger vers le château des Carpathes, de remonter jusqu'au
pied de ses vieilles murailles, sans avoir d'ailleurs la pensée d'y
pénétrer.
Il va de soi que Franz de Télek était bien décidé à ne rien faire
connaître de ses intentions aux habitants de Werst. Ces gens auraient
été capables de se joindre à Rotzko pour le dissuader de s'approcher du
burg, et il avait recommandé à son soldat de se taire sur ce projet. En
le voyant descendre du village vers la vallée de la Sil, personne ne
mettrait en doute que ce ne fût pour prendre la route de Karlsburg.
Mais, du haut de la terrasse, il avait remarqué qu'un autre chemin
longeait la base du Retyezat jusqu'au col de Vulkan. Il serait donc
possible de remonter les croupes du Plesa sans repasser par le village,
et, par conséquent, sans être vu de maître Koltz ni des autres.
Vers midi, après avoir réglé sans discussion la note un peu enflée que
lui présenta Jonas en l'accompagnant de son meilleur sourire, Franz se
disposa au départ.
Maître Koltz, la jolie Miriota, le magister Hermod, le docteur Patak, le
berger Frik et nombre d'autres habitants étaient venus lui adresser
leurs adieux.
Le jeune forestier avait même pu quitter sa chambre, et l'on voyait bien
qu'il ne tarderait pas à être remis sur pied,--ce dont l'ex-infirmier
s'attribuait tout l'honneur.
«Je vous fais mes compliments, Nic Deck, lui dit Franz, à vous ainsi
qu'à votre fiancée.
--Nous les acceptons avec reconnaissance, répondit la jeune fille,
rayonnante de bonheur.
--Que votre voyage soit heureux, monsieur le comte, ajouta le forestier.
--Oui... puisse-t-il l'être! répondit Franz, dont le front s'était
assombri.
--Monsieur le comte, dit alors maître Koltz, nous vous prions de ne
point oublier les démarches que vous avez promis de faire à Karlsburg.
--Je ne l'oublierai pas, maître Koltz, répondit Franz. Mais, au cas où
je serais retardé dans mon voyage, vous connaissez le très simple moyen
de vous débarrasser de ce voisinage inquiétant, et le château
n'inspirera bientôt plus aucune crainte à la brave population de Werst.
--Cela est facile à dire... murmura le magister.
--Et à faire, répondit Franz. Avant quarante-huit heures, si vous le
voulez, les gendarmes auront eu raison des êtres quelconques qui se
cachent dans le burg...
--Sauf le cas, très probable, où ce seraient des esprits, fit observer
le berger Frik.
--Même dans ce cas, répondit Franz avec un imperceptible haussement
d'épaules.
--Monsieur le comte, dit le docteur Patak, si vous nous aviez
accompagnés, Nic Deck et moi, peut-être ne parleriez-vous pas ainsi!
--Cela m'étonnerait, docteur, répondit Franz, et, quand même j'aurais
été comme vous si singulièrement retenu par les pieds dans le fossé du
burg...
--Par les pieds... oui, monsieur le comte, ou plutôt par les bottes! Et
à moins que vous ne prétendiez que... dans l'état d'esprit... où je me
trouvais... j'aie... rêvé...
--je ne prétends rien, monsieur, répondit Franz, et ne chercherai point
à vous expliquer ce qui vous parait inexplicable. Mais soyez certain que
si les gendarmes viennent rendre visite au château des Carpathes, leurs
bottes, qui ont l'habitude de la discipline, ne prendront pas racine
comme les vôtres.»
Ceci dit à l'intention du docteur, le jeune comte reçut une dernière
fois les hommages de l'hôtelier du -Roi Mathias-, si honoré d'avoir eu
l'honneur que l'honorable Franz de Télek.... etc. Ayant salué maître
Koltz, Nic Deck, sa fiancée et les habitants réunis sur la place, il fit
un signe à Rotzko; puis, tous deux descendirent d'un bon pas la route du
col.
En moins d'une heure, Franz et son soldat eurent atteint la rive droite
de la rivière qu'ils remontèrent en suivant la base méridionale du
Retyezat.
Rotzko s'était résigné à ne plus faire aucune observation à son maître:
c'eût été peine perdue. Habitué à lui obéir militairement, si le jeune
comte se jetait dans quelque périlleuse aventure, il saurait bien l'en
tirer.
Après deux heures de marche, Franz et Rotzko s'arrêtèrent pour se
reposer un instant.
En cet endroit, la Sil valaque, qui s'était légèrement infléchie vers la
droite, se rapprochait de la route par un coude très marqué. De l'autre
côté, sur le renflement du Plesa, s'arrondissait le plateau d'Orgall, à
la distance d'un demi-mille, soit près d'une lieue. Il convenait donc
d'abandonner la Sil, puisque Franz voulait traverser le col afin de
prendre direction sur le château.
Évidemment, évitant de repasser par Werst, ce détour avait allongé du
double la distance qui sépare le château du village. Néanmoins, il
ferait encore grand jour, lorsque Franz et Rotzko arriveraient à la
crête du plateau d'Orgall. Le jeune comte aurait donc le temps
d'observer le burg à l'extérieur. Quand il aurait attendu jusqu'au soir
pour redescendre la route de Werst, il lui serait aisé de la suivre avec
la certitude de n'y être vu de personne. L'intention de Franz était
d'aller passer la nuit à Livadzel, petit bourg situé au confluent des
deux Sils, et de reprendre le lendemain le chemin de Karlsburg.
La halte dura une demi-heure. Franz, très absorbé dans ses souvenirs,
très agité aussi à la pensée que le baron de Gortz avait peut-être caché
son existence au fond de ce château, ne prononça pas une parole...
Et il fallut que Rotzko s'imposât une bien grande réserve pour ne pas
lui dire:
«Il est inutile d'aller plus loin, mon maître!... Tournons le dos à ce
maudit burg, et partons!»
Tous deux commencèrent à suivre le thalweg de la vallée. Ils durent
d'abord s'engager à travers un fouillis d'arbres que ne sillonnait aucun
sentier. Il y avait des parties du sol assez profondément ravinées,
car, à l'époque des pluies, la Sil déborde quelquefois, et son trop
plein s'écoule en torrents tumultueux sur ces terrains qu'elle change en
marécages. Cela amena quelques difficultés de marche, et conséquemment
un peu de retard. Une heure fut employée à rejoindre la route du col de
Vulkan, qui fut franchie vers cinq heures.
Le flanc droit du Plesa n'est point hérissé de ces forêts que Nic Deck
n'avait pu traverser qu'en s'y frayant un passage à la hache, mais il y
eut nécessité de compter alors avec des difficultés d'une autre espèce.
C'étaient des éboulis de moraines entre lesquels on ne pouvait se
hasarder sans précautions, des dénivellations brusques, des failles
profondes, des blocs mal assurés sur leur base et se dressant comme les
séracs d'une région alpestre, tout le pêle-mêle d'un amoncellement
d'énormes pierres que les avalanches avaient précipitées de la cime du
mont, enfin un véritable chaos dans toute son horreur.
Remonter les talus dans ces conditions demanda encore une bonne heure
d'efforts très pénibles. Il semblait, vraiment, que le château des
Carpathes aurait pu se défendre rien que par la seule impraticabilité de
ses approches. Et peut-être Rotzko espérait-il qu'il se présenterait de
tels obstacles qu'il serait impossible de les franchir: il n'en fut
rien.
Au-delà de la zone des blocs et des excavations, la crête antérieure du
plateau d'Orgall fut finalement atteinte. De ce point, le château se
dessinait d'un profil plus net au milieu de ce morne désert, d'où,
depuis tant d'années, l'épouvante éloignait les habitants du pays.
Ce qu'il convient de faire remarquer, c'est que Franz et Rotzko allaient
aborder le burg par sa courtine latérale, celle qui était orientée vers
le nord. Si Nic Deck et le docteur Patak étaient arrivés devant la
courtine de l'est, c'est qu'en côtoyant la gauche du Plesa, ils avaient
laissé à droite le torrent du Nyad et la route du col. Les deux
directions, en effet, dessinent un angle très ouvert, dont le sommet est
formé par le donjon central. Du côté nord, d'ailleurs, il aurait été
impossible de franchir l'enceinte, car, non seulement il ne s'y trouvait
ni poterne, ni pont-levis, mais la courtine, en se modelant sur les
irrégularités du plateau, s'élevait à une assez grande hauteur.
Peu importait, en somme, que tout accès fût interdit de ce côté, puisque
le jeune comte ne songeait point à dépasser les murailles du château.
Il était sept heures et demie, lorsque Franz de Télek et Rotzko
s'arrêtèrent à la limite extrême du plateau d'Orgall. Devant eux se
développait ce farouche entassement noyé d'ombre, et confondant sa
teinte avec l'antique coloration des roches du Plesa. A gauche,
l'enceinte faisait un coude brusque, flanqué par le bastion d'angle.
C'était là, sur le terre-plein, au-dessus de son parapet crénelé, que
grimaçait le hêtre, dont les branches contorsionnées témoignaient des
violentes rafales du sud-ouest à cette hauteur.
En vérité, le berger Frik ne s'était point trompé. Si l'on s'en
rapportait à elle, la légende ne donnait plus que trois années
d'existence au vieux burg des barons de Gortz.
Franz, silencieux, regardait l'ensemble de ces constructions, dominées
par le donjon trapu du centre. Là, sans doute, sous cet amas confus se
cachaient encore des salles voûtées, vastes et sonores, longs corridors
dédaléens, des réduits enfouis dans les entrailles du sol, tels qu'en
possèdent encore les forteresses des anciens Magyars. Nulle autre
habitation n'aurait pu mieux convenir que cet antique manoir au dernier
descendant de la famille de Gortz pour s'y ensevelir dans un oubli dont
personne ne pourrait connaître le secret. Et plus le jeune comte y
songeait, plus il s'attachait à cette idée que Rodolphe de Gortz avait
dû se réfugier entre les remparts isolés de son château des Carpathes.
Rien, d'ailleurs, ne décelait la présence d'hôtes quelconques à
l'intérieur du donjon. Pas une fumée ne se détachait de ses cheminées,
pas un bruit ne sortait de ses fenêtres hermétiquement closes. Rien--pas
même un cri d'oiseau--ne troublait le mystère de la ténébreuse demeure.
Pendant quelques moments, Franz embrassa avidement du regard cette
enceinte qui s'emplissait autrefois du tumulte des fêtes et du fracas
des armes. Mais il se taisait, tant son esprit était hanté de pensées
accablantes, son cœur gros de souvenirs.
Rotzko, qui voulait laisser le jeune comte à lui-même, avait eu soin de
se mettre à l'écart. Il ne se fût pas permis de l'interrompre par une
seule observations. Mais, lorsque le soleil déclinant derrière le massif
du Plesa, la vallée des deux Sils commença à s'emplir d'ombre, il
n'hésita plus.
«Mon maître, dit-il, le soir est venu... Nous allons bientôt sur huit
heures.»
Franz ne parut pas l'entendre.
Il est temps de partir, reprit Rotzko, si nous voulons être à Livadzel
avant que les auberges soient fermées.
--Rotzko... dans un instant... oui... dans un instant... je suis à toi,
répondit Franz.
--Il nous faudra bien une heure, mon maître, pour regagner la route du
col, et comme la nuit sera close alors, nous ne risquerons point d'être
vus en la traversant.
--Encore quelques minutes, répondit Franz, et nous redescendrons vers le
village.»
Le jeune comte n'avait pas bougé de la place où il s'était arrêté en
arrivant sur le plateau d'Orgall.
«N'oubliez pas, mon maître, reprit Rotzko que, la nuit, il sera
difficile de passer au milieu de ces roches... A peine y sommes-nous
parvenus, lorsqu'il faisait grand jour... Vous m'excuserez, si
j'insiste...
--Oui... partons... Rotzko... Je te suis...»
Et il semblait que Franz fût invinciblement retenu devant le burg,
peut-être par un de ces pressentiments secrets dont le cœur est
inhabile à se rendre compte. Était-il donc enchaîné au sol, comme le
docteur Patak disait l'avoir été dans le fossé, au pied de la
courtine?...
Non! ses jambes étaient libres de toute entrave, de toute embûche... Il
pouvait aller et venir à la surface du plateau, et s'il l'avait voulu,
rien ne l'eût empêché de faire le tour de l'enceinte, en longeant le
rebord de la contrescarpe...
Et peut-être le voulait-il?
C'est même ce que pensa Rotzko, qui se décida à dire une dernière fois:
«Venez-vous, mon maître?...
--Oui... oui...», répondit Franz.
Et il restait immobile.
Le plateau d'Orgall était déjà obscur. L'ombre élargie du massif, en
remontant vers le sud, dérobait l'ensemble des constructions, dont les
contours ne présentaient plus qu'une silhouette incertaine. Bientôt rien
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