vous que nous sommes amis.» Et ils regagnèrent le salon que venaient de quitter Valentine et M. et Mme de Villefort. Il va sans dire que Morrel était sorti derrière eux. LXXII Madame de Saint-Méran. Une scène lugubre venait en effet de se passer dans la maison de M. de Villefort. Après le départ des deux dames pour le bal, où toutes les instances de Mme de Villefort n'avaient pu déterminer son mari à l'accompagner, le procureur du roi s'était, selon sa coutume, enfermé dans son cabinet avec une pile de dossiers qui eussent effrayé tout autre, mais qui, dans les temps ordinaires de sa vie, suffisaient à peine à satisfaire son robuste appétit de travailleur. Mais, cette fois, les dossiers étaient chose de forme. Villefort ne s'enfermait point pour travailler, mais pour réfléchir; et, sa porte fermée, l'ordre donné qu'on ne le dérangeât que pour chose d'importance, il s'assit dans son fauteuil et se mit à repasser encore une fois dans sa mémoire tout ce qui, depuis sept à huit jours, faisait déborder la coupe de ses sombres chagrins et de ses amers souvenirs. Alors, au lieu d'attaquer les dossiers entassés devant lui, il ouvrit un tiroir de son bureau, fit jouer un secret, et tira la liasse de ses notes personnelles, manuscrits précieux, parmi lesquels il avait classé et étiqueté avec des chiffres connus de lui seul les noms de tous ceux qui, dans sa carrière politique, dans ses affaires d'argent, dans ses poursuites de barreau ou dans ses mystérieuses amours, étaient devenus ses ennemis. Le nombre en était si formidable aujourd'hui qu'il avait commencé à trembler; et cependant, tous ces noms, si puissants et si formidables qu'ils fussent, l'avaient fait bien des fois sourire, comme sourit le voyageur qui, du faîte culminant de la montagne, regarde à ses pieds les pics aigus, les chemins impraticables et les arêtes des précipices près desquels il a, pour arriver, si longtemps et si péniblement rampé. Quand il eut bien repassé tous ces noms dans sa mémoire, quand il les eut bien relus, bien étudiés, bien commentés sur ses listes, il secoua la tête. «Non, murmura-t-il, aucun de ces ennemis n'aurait attendu patiemment et laborieusement jusqu'au jour où nous sommes, pour venir m'écraser maintenant avec ce secret. Quelquefois, comme dit Hamlet, le bruit des choses les plus profondément enfoncées sort de terre, et, comme les feux du phosphore, court follement dans l'air, mais ce sont des flammes qui éclairent un moment pour égarer. L'histoire aura été racontée par le Corse à quelque prêtre, qui l'aura racontée à son tour. M. de Monte-Cristo l'aura sue, et pour s'éclaircir....» «Mais à quoi bon s'éclaircir? reprenait Villefort après un instant de réflexion. Quel intérêt M. de Monte-Cristo, M. Zaccone, fils d'un armateur de Malte, exploiteur d'une mine d'argent en Thessalie, venant pour la première fois en France, a-t-il de s'éclaircir d'un fait sombre, mystérieux et inutile comme celui-là? Au milieu des renseignements incohérents qui m'ont été donnés par cet abbé Busoni et par ce Lord Wilmore, par cet ami et par cet ennemi, une seule chose ressort claire, précise, patente à mes yeux: c'est que dans aucun temps, dans aucun cas, dans aucune circonstance, il ne peut y avoir eu le moindre contact entre moi et lui.» Mais Villefort se disait ces paroles sans croire lui-même à ce qu'il disait. Le plus terrible pour lui n'était pas encore la révélation, car il pouvait nier, ou même répondre; il s'inquiétait peu de ce -Mane, Thecel, Pharès-, qui apparaissait tout à coup en lettres de sang sur la muraille, mais ce qui l'inquiétait, c'était de connaître le corps auquel appartenait la main qui les avait tracées. Au moment où il essayait de se rassurer lui-même, et où, au lieu de cet avenir politique que, dans ses rêves d'ambition, il avait entrevu quelquefois, il se composait, dans la crainte d'éveiller cet ennemi endormi depuis si longtemps, un avenir restreint aux joies du foyer, un bruit de voiture retentit dans la cour; puis il entendit dans son escalier la marche d'une personne âgée, puis des sanglots et des hélas! comme les domestiques en trouvent lorsqu'ils veulent devenir intéressants par la douleur de leurs maîtres. Il se hâta de tirer le verrou de son cabinet, et bientôt, sans être annoncée, une vieille dame entra, son châle sur le bras et son chapeau à la main. Ses cheveux blanchis découvraient un front mat comme l'ivoire jauni, et ses yeux, à l'angle desquels l'âge avait creusé des rides profondes, disparaissaient presque sous le gonflement des pleurs. «Oh! monsieur, dit-elle; ah! monsieur, quel malheur! moi aussi, j'en mourrai! oh! oui, bien certainement j'en mourrai!» Et, tombant sur le fauteuil le plus proche de la porte, elle éclata en sanglots. Les domestiques, debout sur le seuil, et n'osant aller plus loin, regardaient le vieux serviteur de Noirtier, qui, ayant entendu ce bruit de la chambre de son maître, était accouru aussi et se tenait derrière les autres. Villefort se leva et courut à sa belle-mère, car c'était elle-même. «Eh! mon Dieu! madame, demanda-t-il, que s'est-il passé? qui vous bouleverse ainsi? et M. de Saint-Méran ne vous accompagne-t-il pas? --M. de Saint-Méran est mort», dit la vieille marquise, sans préambule, sans expression, et avec une sorte de stupeur. Villefort recula d'un pas et frappa ses mains l'une contre l'autre. «Mort!... balbutia-t-il; mort ainsi... subitement? --Il y a huit jours, continua Mme de Saint-Méran, nous montâmes ensemble en voiture après dîner. M. de Saint-Méran était souffrant depuis quelques jours: cependant l'idée de revoir notre chère Valentine le rendait courageux, et malgré ses douleurs il avait voulu partir, lorsque, à six lieues de Marseille, il fut pris, après avoir mangé ses pastilles habituelles, d'un sommeil si profond qu'il ne me semblait pas naturel; cependant j'hésitais à le réveiller, quand il me sembla que son visage rougissait et que les veines de ses tempes battaient plus violemment que d'habitude. Mais cependant, comme la nuit était venue et que je ne voyais plus rien, je le laissai dormir; bientôt il poussa un cri sourd et déchirant comme celui d'un homme qui souffre en rêve, et renversa d'un brusque mouvement sa tête en arrière. J'appelai le valet de chambre, je fis arrêter le postillon, j'appelai M. de Saint-Méran, je lui fis respirer mon flacon de sels, tout était fini, il était mort, et ce fut côte à côte avec son cadavre que j'arrivai à Aix.» Villefort demeurait stupéfait et la bouche béante. «Et vous appelâtes un médecin, sans doute? --À l'instant même; mais, comme je vous l'ai dit, il était trop tard. --Sans doute; mais au moins pouvait-il reconnaître de quelle maladie le pauvre marquis était mort. --Mon Dieu! oui, monsieur, il me l'a dit; il paraît que c'est d'une apoplexie foudroyante. --Et que fîtes-vous alors? --M. de Saint-Méran avait toujours dit que, s'il mourait loin de Paris, il désirait que son corps fût ramené dans le caveau de la famille. Je l'ai fait mettre dans un cercueil de plomb, et je le précède de quelques jours. --Oh! mon Dieu, pauvre mère! dit Villefort; de pareils soins après un pareil coup, et à votre âge! --Dieu m'a donné la force jusqu'au bout; d'ailleurs, ce cher marquis, il eût certes fait pour moi ce que j'ai fait pour lui. Il est vrai que depuis que je l'ai quitté là-bas, je crois que je suis folle. Je ne peux plus pleurer; il est vrai qu'on dit qu'à mon âge on n'a plus de larmes; cependant il me semble que tant qu'on souffre on devrait pouvoir pleurer. Où est Valentine, monsieur? c'est pour elle que nous revenions, je veux voir Valentine.» Villefort pensa qu'il serait affreux de répondre que Valentine était au bal; il dit seulement à la marquise que sa petite-fille était sortie avec sa belle-mère et qu'on allait la prévenir. «À l'instant même, monsieur, à l'instant même, je vous en supplie», dit la vieille dame. Villefort mit sous son bras le bras de Mme de Saint-Méran et la conduisit à son appartement. «Prenez du repos, dit-il, ma mère.» La marquise leva la tête à ce mot, et voyant cet homme qui lui rappelait cette fille tant regrettée qui revivait pour elle dans Valentine, elle se sentit frappée par ce nom de mère, se mit à fondre en larmes, et tomba à genoux dans un fauteuil où elle ensevelit sa tête vénérable. Villefort la recommanda aux soins des femmes, tandis que le vieux Barrois remontait tout effaré chez son maître; car rien n'effraie tant les vieillards que lorsque la mort quitte un instant leur côté pour aller frapper un autre vieillard. Puis, tandis que Mme de Saint-Méran, toujours agenouillée, priait du fond du coeur, il envoya chercher une voiture de place et vint lui-même prendre chez Mme de Morcerf sa femme et sa fille pour les ramener à la maison. Il était si pâle lorsqu'il parut à la porte du salon que Valentine courut à lui en s'écriant: «Oh! mon père! il est arrivé quelque malheur! --Votre bonne maman vient d'arriver, Valentine, dit M. de Villefort. --Et mon grand-père?» demanda la jeune fille toute tremblante. M. de Villefort ne répondit qu'en offrant son bras à sa fille. Il était temps: Valentine, saisie d'un vertige, chancela; Mme de Villefort se hâta de la soutenir, et aida son mari à l'entraîner vers la voiture en disant: «Voilà qui est étrange! qui aurait pu se douter de cela? Oh! oui, voilà qui est étrange!» Et toute cette famille désolée s'enfuit ainsi, jetant sa tristesse, comme un crêpe noir, sur le reste de la soirée. Au bas de l'escalier, Valentine trouva Barrois qui l'attendait: «M. Noirtier désire vous voir ce soir, dit-il tout bas. --Dites-lui que j'irai en sortant de chez ma bonne grand-mère», dit Valentine. Dans la délicatesse de son âme, la jeune fille avait compris que celle qui avait surtout besoin d'elle à cette heure, c'était Mme de Saint-Méran. Valentine trouva son aïeule au lit; muettes caresses, gonflement si douloureux du coeur, soupirs entrecoupés, larmes brûlantes, voilà quels furent les seuls détails racontables de cette entrevue, à laquelle assistait, au bras de son mari, Mme de Villefort, pleine de respect, apparent du moins, pour la pauvre veuve. Au bout d'un instant, elle se pencha à l'oreille de son mari: «Avec votre permission, dit-elle, mieux vaut que je me retire, car ma vue paraît affliger encore votre belle-mère.» Mme de Saint-Méran l'entendit. «Oui, oui, dit-elle à l'oreille de Valentine, qu'elle s'en aille; mais reste, toi, reste.» Mme de Villefort sortit, et Valentine demeura seule près du lit de son aïeule, car le procureur du roi, consterné de cette mort imprévue, suivit sa femme. Cependant Barrois était remonté la première fois près du vieux Noirtier; celui-ci avait entendu tout le bruit qui se faisait dans la maison, et il avait envoyé, comme nous l'avons dit, le vieux serviteur s'informer. À son retour, cet oeil si vivant et surtout si intelligent interrogea le messager: «Hélas! monsieur, dit Barrois, un grand malheur est arrivé: Mme de Saint-Méran est ici, et son mari est mort.» M. de Saint-Méran et Noirtier n'avaient jamais été liés d'une bien profonde amitié; cependant, on sait l'effet que fait toujours sur un vieillard l'annonce de la mort d'un autre vieillard. Noirtier laissa tomber sa tête sur sa poitrine, comme un homme accablé ou comme un homme qui pense, puis il ferma un seul oeil. «Mlle Valentine?» dit Barrois. Noirtier fit signe que oui. «Elle est au bal, monsieur le sait bien, puisqu'elle est venue lui dire adieu en grande toilette.» Noirtier ferma de nouveau l'oeil gauche. «Oui, vous voulez la voir?» Le vieillard fit signe que c'était cela qu'il désirait. «Eh bien, on va l'aller chercher sans doute chez Mme de Morcerf; je l'attendrai à son retour, et je lui dirai de monter chez vous. Est-ce cela? --Oui», répondit le paralytique. Barrois guetta donc le retour de Valentine, et comme nous l'avons vu, à son retour, il lui exposa le désir de son grand-père. En vertu de ce désir, Valentine monta chez Noirtier au sortir de chez Mme de Saint-Méran, qui, tout agitée qu'elle était, avait fini par succomber à la fatigue et dormait d'un sommeil fiévreux. On avait approché à la portée de sa main une petite table sur laquelle étaient une carafe d'orangeade, sa boisson habituelle, et un verre. Puis, comme nous l'avons dit, la jeune fille avait quitté le lit de la marquise pour monter chez Noirtier. Valentine vint embrasser le vieillard, qui la regarda si tendrement que la jeune fille sentit de nouveau jaillir de ses yeux des larmes dont elle croyait la source tarie. Le vieillard insistait avec son regard. «Oui, oui, dit Valentine, tu veux dire que j'ai toujours un bon grand-père, n'est-ce pas?» Le vieillard fit signe qu'effectivement c'était cela que son regard voulait dire. «Hélas! heureusement, reprit Valentine, sans cela, que deviendrais-je, mon Dieu?» Il était une heure du matin. Barrois, qui avait envie de se coucher lui-même, fit observer qu'après une soirée aussi douloureuse, tout le monde avait besoin de repos. Le vieillard ne voulut pas dire que son repos à lui, c'était de voir son enfant. Il congédia Valentine à qui effectivement la douleur et la fatigue donnaient un air souffrant. Le lendemain, en entrant chez sa grand-mère, Valentine trouva celle-ci au lit; la fièvre ne s'était point calmée; au contraire, un feu sombre brillait dans les yeux de la vieille marquise, et elle paraissait en proie à une violente irritation nerveuse. «Oh! mon Dieu! bonne maman, souffrez-vous davantage? s'écria Valentine en apercevant tous ces symptômes d'agitation. --Non, ma fille, non, dit Mme de Saint-Méran; mais j'attendais avec impatience que tu fusses arrivée pour envoyer chercher ton père. --Mon père? demanda Valentine inquiète. --Oui, je veux lui parler.» Valentine n'osa point s'opposer au désir de son aïeule, dont d'ailleurs elle ignorait la cause, et un instant après Villefort entra. «Monsieur, dit Mme de Saint-Méran, sans employer aucune circonlocution, et comme si elle eût paru craindre que le temps ne lui manquât, il est question, m'avez-vous écrit, d'un mariage pour cette enfant? --Oui, madame, répondit Villefort; c'est même plus qu'un projet, c'est une convention. --Votre gendre s'appelle M. Franz d'Épinay? --Oui, madame. --C'est le fils du général d'Épinay, qui était des nôtres, et qui fut assassiné quelques jours avant que l'usurpateur revînt de l'île d'Elbe? --C'est cela même. --Cette alliance avec la petite-fille d'un jacobin ne lui répugne pas? --Nos dissensions civiles se sont heureusement éteintes, ma mère, dit Villefort; M. d'Épinay était presque un enfant à la mort de son père; il connaît fort peu M. Noirtier, et le verra, sinon avec plaisir, avec indifférence du moins. --C'est un parti sortable? --Sous tous les rapports. --Le jeune homme...? --Jouit de la considération générale. --Il est convenable? --C'est un des hommes les plus distingués que je connaisse.» Pendant toute cette conversation, Valentine était restée muette. «Eh bien, monsieur, dit après quelques secondes de réflexion Mme de Saint-Méran, il faut vous hâter, car j'ai peu de temps à vivre. --Vous, madame! vous, bonne maman! s'écrièrent M. de Villefort et Valentine. --Je sais ce que je dis, reprit la marquise, il faut donc vous hâter, afin que, n'ayant plus de mère, elle ait au moins sa grand-mère pour bénir son mariage. Je suis la seule qui lui reste du côté de ma pauvre Renée, que vous avez si vite oubliée, monsieur. --Ah! madame, dit Villefort, vous oubliez qu'il fallait donner une mère à cette pauvre enfant qui n'en avait plus. --Une belle-mère n'est jamais une mère monsieur! Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit, il s'agit de Valentine; laissons les morts tranquilles.» Tout cela était dit avec une telle volubilité et un tel accent, qu'il y avait quelque chose dans cette conversation qui ressemblait à un commencement de délire. «Il sera fait selon votre désir, madame, dit Villefort et cela d'autant mieux que votre désir est d'accord avec le mien; et, aussitôt l'arrivée de M. d'Épinay à Paris.... --Ma bonne mère, dit Valentine, les convenances, le deuil tout récent... voudriez-vous donc faire un mariage sous d'aussi tristes auspices? --Ma fille, interrompit vivement l'aïeule, pas de ces raisons banales qui empêchent les esprits faibles de bâtir solidement leur avenir. Moi aussi, j'ai été mariée au lit de mort de ma mère, et n'ai certes point été malheureuse pour cela. --Encore cette idée de mort! madame, reprit Villefort. --Encore! toujours!... Je vous dis que je vais mourir, entendez-vous! Eh bien, avant de mourir, je veux avoir vu mon gendre; je veux lui ordonner de rendre ma petite-fille heureuse; je veux lire dans ses yeux s'il compte m'obéir; je veux le connaître enfin, moi! continua l'aïeule avec une expression effrayante, pour le venir trouver du fond de mon tombeau s'il n'était pas ce qu'il doit être, s'il n'était pas ce qu'il faut qu'il soit. --Madame, dit Villefort, il faut éloigner de vous ces idées exaltées, qui touchent presque à la folie. Les morts, une fois couchés dans leur tombeau, y dorment sans se relever jamais. --Oh! oui, oui, bonne mère, calme-toi! dit Valentine. --Et moi, monsieur, je vous dis qu'il n'en est point ainsi que vous croyez. Cette nuit j'ai dormi d'un sommeil terrible; car je me voyais en quelque sorte dormir comme si mon âme eût déjà plané au-dessus de mon corps: mes yeux, que je m'efforçais d'ouvrir, se refermaient malgré moi; et cependant je sais bien que cela va vous paraître impossible, à vous, monsieur, surtout; eh bien, mes yeux fermés, j'ai vu, à l'endroit même où vous êtes, venant de cet angle où il y a une porte qui donne dans le cabinet de toilette de Mme de Villefort, j'ai vu entrer sans bruit une forme blanche. Valentine jeta un cri. «C'était la fièvre qui vous agitait, madame, dit Villefort. --Doutez si vous voulez, mais je suis sûre de ce que je dis: j'ai vu une forme blanche; et comme si Dieu eût craint que je ne récusasse le témoignage d'un seul de mes sens, j'ai entendu remuer mon verre, tenez, tenez, celui-là même qui est ici, là, sur la table. --Oh! bonne mère, c'était un rêve. --C'était si peu un rêve, que j'ai étendu la main vers la sonnette, et qu'à ce geste l'ombre a disparu. La femme de chambre est entrée alors avec une lumière. Les fantômes ne se montrent qu'à ceux qui doivent les voir: c'était l'âme de mon mari. Eh bien, si l'âme de mon mari revient pour m'appeler, pourquoi mon âme, à moi, ne reviendrait-elle pas pour défendre ma fille? Le lien est encore plus direct, ce me semble. --Oh! madame, dit Villefort, remué malgré lui jusqu'au fond des entrailles, ne donnez pas l'essor à ces lugubres idées; vous vivrez avec nous, vous vivrez longtemps heureuse, aimée, honorée, et nous vous ferons oublier.... --Jamais! jamais! jamais! dit la marquise. Quand revient M. d'Épinay? --Nous l'attendons d'un moment à l'autre. --C'est bien; aussitôt qu'il sera arrivé, prévenez-moi. Hâtons-nous, hâtons-nous. Puis, je voudrais aussi voir un notaire pour m'assurer que tout notre bien revient à Valentine. --Oh! ma mère, murmura Valentine en appuyant ses lèvres sur le front brillant de l'aïeule, vous voulez donc me faire mourir? Mon Dieu! vous avez la fièvre. Ce n'est pas un notaire qu'il faut appeler, c'est un médecin! --Un médecin? dit-elle en haussant les épaules, je ne souffre pas; j'ai soif, voilà tout. --Que buvez-vous, bonne maman? --Comme toujours, tu le sais bien, mon orangeade. Mon verre est là sur cette table, passe-le-moi, Valentine.» Valentine versa l'orangeade de la carafe dans le verre et le prit avec un certain effroi pour le donner à sa grand-mère, car c'était ce même verre qui, prétendait-elle, avait été touché par l'ombre. La marquise vida le verre d'un seul trait. Puis elle se retourna sur son oreiller en répétant: «Le notaire! le notaire!» M. de Villefort sortit. Valentine s'assit près du lit de sa grand-mère. La pauvre enfant semblait avoir grand besoin elle-même de ce médecin qu'elle avait recommandé à son aïeule. Une rougeur pareille à une flamme brûlait la pommette de ses joues, sa respiration était courte et haletante, et son pouls battait comme si elle avait eu la fièvre. C'est qu'elle songeait, la pauvre enfant, au désespoir de Maximilien quand il apprendrait que Mme de Saint-Méran, au lieu de lui être une alliée, agissait sans le connaître, comme si elle lui était ennemie. Plus d'une fois Valentine avait songé à tout dire à sa grand-mère, et elle n'eût pas hésité un seul instant si Maximilien Morrel s'était appelé Albert de Morcerf ou Raoul de Château-Renaud; mais Morrel était d'extraction plébéienne, et Valentine savait le mépris que l'orgueilleuse marquise de Saint-Méran avait pour tout ce qui n'était point de race. Son secret avait donc toujours, au moment où il allait se faire jour, été repoussé dans son coeur par cette triste certitude qu'elle le livrerait inutilement, et qu'une fois ce secret connu de son père et de sa belle-mère, tout serait perdu. Deux heures à peu près s'écoulèrent ainsi. Mme de Saint-Méran dormait d'un sommeil ardent et agité. On annonça le notaire. Quoique cette annonce eût été faite très bas, Mme de Saint-Méran se souleva sur son oreiller. «Le notaire? dit-elle; qu'il vienne, qu'il vienne!» Le notaire était à la porte, il entra. «Va-t'en, Valentine, dit Mme de Saint-Méran, et laisse-moi avec monsieur. --Mais, ma mère.... --Va, va.» La jeune fille baisa son aïeule au front et sortit, le mouchoir sur les yeux. À la porte elle trouva le valet de chambre, qui lui dit que le médecin attendait au salon. Valentine descendit rapidement. Le médecin était un ami de la famille, et en même temps un des hommes les plus habiles de l'époque: il aimait beaucoup Valentine, qu'il avait vue venir au monde. Il avait une fille de l'âge de Mlle de Villefort à peu près, mais née d'une mère poitrinaire; sa vie était une crainte continuelle à l'égard de son enfant. «Oh! dit Valentine, cher monsieur d'Avrigny, nous vous attendions avec bien de l'impatience. Mais avant toute chose, comment se portent Madeleine et Antoinette?» Madeleine était la fille de M. d'Avrigny, et Antoinette sa nièce. M. d'Avrigny sourit tristement. «Très bien Antoinette, dit-il; assez bien Madeleine. Mais vous m'avez envoyé chercher, chère enfant? dit-il. Ce n'est ni votre père, ni Mme de Villefort qui est malade? Quant à nous, quoiqu'il soit visible que nous ne pouvons pas nous débarrasser de nos nerfs, je ne présume pas que vous ayez besoin de moi autrement que pour que je vous recommande de ne pas trop laisser notre imagination battre la campagne?» Valentine rougit; M. d'Avrigny poussait la science de la divination presque jusqu'au miracle, car c'était un de ces médecins qui traitent toujours le physique par le moral. «Non, dit-elle, c'est pour ma pauvre grand-mère. Vous savez le malheur qui nous est arrivé, n'est-ce pas? --Je ne sais rien, dit d'Avrigny. --Hélas! dit Valentine en comprimant ses sanglots, mon grand-père est mort. --M. de Saint-Méran? --Oui. --Subitement? --D'une attaque d'apoplexie foudroyante. --D'une apoplexie? répéta le médecin. --Oui. De sorte que ma pauvre grand-mère est frappée de l'idée que son mari, qu'elle n'avait jamais quitté, l'appelle, et qu'elle va aller le rejoindre. Oh! monsieur d'Avrigny, je vous recommande bien ma pauvre grand-mère! --Où est-elle? --Dans sa chambre avec le notaire. --Et M. Noirtier? --Toujours le même, une lucidité d'esprit parfaite, mais la même immobilité, le même mutisme. --Et le même amour pour vous, n'est-ce pas, ma chère enfant? --Oui, dit Valentine en soupirant, il m'aime bien, lui. --Qui ne vous aimerait pas?» Valentine sourit tristement. «Et qu'éprouve votre grand-mère? --Une excitation nerveuse singulière, un sommeil agité et étrange; elle prétendait ce matin que, pendant son sommeil, son âme planait au-dessus de son corps qu'elle regardait dormir: c'est du délire; elle prétend avoir vu un fantôme entrer dans sa chambre et avoir entendu le bruit que faisait le prétendu fantôme en touchant à son verre. --C'est singulier, dit le docteur, je ne savais pas Mme de Saint-Méran sujette à ces hallucinations. --C'est la première fois que je l'ai vue ainsi, dit Valentine, et ce matin elle m'a fait grand-peur, je l'ai crue folle; et mon père, certes, monsieur d'Avrigny, vous connaissez mon père pour un esprit sérieux, eh bien, mon père lui-même a paru fort impressionné. --Nous allons voir, dit M. d'Avrigny; ce que vous me dites là me semble étrange.» Le notaire descendait; on vint prévenir Valentine que sa grand-mère était seule. «Montez, dit-elle au docteur. --Et vous? --Oh! moi, je n'ose, elle m'avait défendu de vous envoyer chercher; puis, comme vous le dites, moi-même, je suis agitée, fiévreuse, mal disposée, je vais faire un tour au jardin pour me remettre.» Le docteur serra la main à Valentine, et tandis qu'il montait chez sa grand-mère, la jeune fille descendit le perron. Nous n'avons pas besoin de dire quelle portion du jardin était la promenade favorite de Valentine. Après avoir fait deux ou trois tours dans le parterre qui entourait la maison, après avoir cueilli une rose pour mettre à sa ceinture ou dans ses cheveux, elle s'enfonçait sous l'allée sombre qui conduisait au banc, puis du banc elle allait à la grille. Cette fois, Valentine fit, selon son habitude, deux ou trois tours au milieu de ses fleurs, mais sans en cueillir: le deuil de son coeur, qui n'avait pas encore eu le temps de s'étendre sur sa personne, repoussait ce simple ornement, puis elle s'achemina vers son allée. À mesure qu'elle avançait, il lui semblait entendre une voix qui prononçait son nom. Elle s'arrêta étonnée. Alors cette voix arriva plus distincte à son oreille, et elle reconnut la voix de Maximilien. LXXIII La promesse. C'était en effet Morrel, qui depuis la veille ne vivait plus. Avec cet instinct particulier aux amants et aux mères, il avait deviné qu'il allait, à la suite de ce retour de Mme de Saint-Méran et de la mort du marquis, se passer quelque chose chez Villefort qui intéresserait son amour pour Valentine. Comme on va le voir, ses pressentiments s'étaient réalisés, et ce n'était plus une simple inquiétude qui le conduisait si effaré et si tremblant à la grille des marronniers. Mais Valentine n'était pas prévenue de l'attente de Morrel, ce n'était pas l'heure où il venait ordinairement, et ce fut un pur hasard ou, si l'on aime mieux une heureuse sympathie qui la conduisit au jardin. Quand elle parut, Morrel l'appela; elle courut à la grille. «Vous, à cette heure! dit-elle. --Oui, pauvre amie, répondit Morrel, je viens chercher et apporter de mauvaises nouvelles. --C'est donc la maison du malheur, dit Valentine. Parlez, Maximilien. Mais, en vérité, la somme de douleurs est déjà bien suffisante. --Chère Valentine, dit Morrel, essayant de se remettre de sa propre émotion pour parler convenablement, écoutez-moi bien, je vous prie; car tout ce que je vais vous dire est solennel. À quelle époque compte-t-on vous marier? --Écoutez, dit à son tour Valentine, je ne veux rien vous cacher, Maximilien. Ce matin on a parlé de mon mariage, et ma grand-mère, sur laquelle j'avais compté comme sur un appui qui ne manquerait pas, non seulement s'est déclarée pour ce mariage, mais encore le désire à tel point que le retour seul de M. d'Épinay le retarde et que le lendemain de son arrivée le contrat sera signé.» Un pénible soupir ouvrit la poitrine du jeune homme, et il regarda longuement et tristement la jeune fille. «Hélas! reprit-il à voix basse, il est affreux d'entendre dire tranquillement par la femme qu'on aime: «Le moment de votre supplice est fixé: c'est dans quelques heures qu'il aura lieu; mais n'importe, il faut que cela soit ainsi, et de ma part, je n'y apporterai aucune opposition.» Eh bien, puisque, dites-vous, on n'attend plus que M. d'Épinay pour signer le contrat, puisque vous serez à lui le lendemain de son arrivée, c'est demain que vous serez engagée à M. d'Épinay, car il est arrivé à Paris ce matin.» Valentine poussa un cri. «J'étais chez le comte de Monte-Cristo il y a une heure, dit Morrel; nous causions, lui de la douleur de votre maison et moi de votre douleur, quand tout à coup une voiture roule dans la cour. Écoutez. Jusque-là je ne croyais pas aux pressentiments, Valentine; mais maintenant il faut bien que j'y croie. Au bruit de cette voiture, un frisson m'a pris; bientôt j'ai entendu des pas sur l'escalier. Les pas retentissants du commandeur n'ont pas plus épouvanté don Juan que ces pas ne m'ont épouvanté. Enfin la porte s'ouvre; Albert de Morcerf entre le premier, et j'allais douter de moi-même, j'allais croire que je m'étais trompé, quand derrière lui s'avance un autre jeune homme et que le comte s'est écrié: «Ah! M. le baron Franz d'Épinay!» Tout ce que j'ai de force et de courage dans le coeur, je l'ai appelé pour me contenir. Peut-être ai-je pâli, peut-être ai-je tremblé: mais à coup sûr je suis resté le sourire sur les lèvres. Mais cinq minutes après, je suis sorti sans avoir entendu un mot de ce qui s'est dit pendant ces cinq minutes; j'étais anéanti. --Pauvre Maximilien! murmura Valentine. --Me voilà, Valentine. Voyons, maintenant répondez-moi comme à un homme à qui votre réponse va donner la mort ou la vie. Que comptez-vous faire?» Valentine baissa la tête; elle était accablée. «Écoutez, dit Morrel, ce n'est pas la première fois que vous pensez à la situation où nous sommes arrivés: elle est grave, elle est pesante, suprême. Je ne pense pas que ce soit le moment de s'abandonner à une douleur stérile: cela est bon pour ceux qui veulent souffrir à l'aise et boire leurs larmes à loisir. Il y a des gens comme cela, et Dieu sans doute leur tiendra compte au ciel de leur résignation sur la terre; mais quiconque se sent la volonté de lutter ne perd pas un temps précieux et rend immédiatement à la fortune le coup qu'il en a reçu. Est-ce votre volonté de lutter contre la mauvaise fortune, Valentine? Dites, car c'est cela que je viens vous demander.» Valentine tressaillit et regarda Morrel avec de grands yeux effarés. Cette idée de résister à son père, à sa grand-mère, à toute sa famille enfin, ne lui était pas même venue. «Que me dites-vous, Maximilien? demanda Valentine, et qu'appelez-vous une lutte? Oh! dites un sacrilège. Quoi! moi, je lutterais contre l'ordre de mon père, contre le voeu de mon aïeule mourante! C'est impossible!» Morrel fit un mouvement. «Vous êtes un trop noble coeur pour ne pas me comprendre, et vous me comprenez si bien, cher Maximilien, que je vous vois réduit au silence. Lutter, moi! Dieu m'en préserve! Non, non; je garde toute ma force pour lutter contre moi-même et pour boire mes larmes, comme vous dites. Quant à affliger mon père, quant à troubler les derniers moments de mon aïeule, jamais! --Vous avez bien raison, dit flegmatiquement Morrel. --Comme vous me dites cela, mon Dieu! s'écria Valentine blessée. --Je vous dis cela comme un homme qui vous admire, mademoiselle, reprit Maximilien. --Mademoiselle! s'écria Valentine, mademoiselle! Oh! l'égoïste! il me voit au désespoir et feint de ne pas me comprendre. --Vous vous trompez, et je vous comprends parfaitement au contraire. Vous ne voulez pas contrarier M. de Villefort, vous ne voulez pas désobéir à la marquise, et demain vous signerez le contrat qui doit vous lier à votre mari. --Mais, mon Dieu! Puis-je donc faire autrement? --Il ne faut pas en appeler à moi, mademoiselle, car je suis un mauvais juge dans cette cause, et mon égoïsme m'aveuglera, répondit Morrel, dont la voix sourde et les poings fermés annonçaient l'exaspération croissante. --Que m'eussiez-vous donc proposé, Morrel, si vous m'aviez trouvée disposée à accepter votre proposition? Voyons, répondez. Il ne s'agit pas de dire vous faites mal, il faut donner un conseil. --Est-ce sérieusement que vous me dites cela, Valentine, et dois-je le donner, ce conseil? dites. --Certainement, cher Maximilien, car s'il est bon, je le suivrai; vous savez bien que je suis dévouée à vos affections. --Valentine, dit Morrel en achevant d'écarter une planche déjà disjointe, donnez-moi votre main en preuve que vous me pardonnez ma colère; c'est que j'ai la tête bouleversée, voyez-vous, et que depuis une heure les idées les plus insensées ont tour à tour traversé mon esprit. Oh! dans le cas où vous refuseriez mon conseil!... --Eh bien, ce conseil? --Le voici, Valentine.» La jeune fille leva les yeux au ciel et poussa un soupir. «Je suis libre, reprit Maximilien, je suis assez riche pour nous deux; je vous jure que vous serez ma femme avant que mes lèvres se soient posées sur votre front. --Vous me faites trembler, dit la jeune fille. --Suivez-moi, continua Morrel; je vous conduis chez ma soeur, qui est digne d'être votre soeur; nous nous embarquerons pour Alger, pour l'Angleterre ou pour l'Amérique, si vous n'aimez pas mieux nous retirer ensemble dans quelque province, où nous attendrons, pour revenir à Paris, que nos amis aient vaincu la résistance de votre famille.» Valentine secoua la tête. «Je m'y attendais, Maximilien, dit-elle: c'est un conseil d'insensé, et je serais encore plus insensée que vous si je ne vous arrêtais pas à l'instant avec ce seul mot: impossible, Morrel, impossible. --Vous suivrez donc votre fortune, telle que le sort vous le fera, et sans même essayer de la combattre? dit Morrel rembruni. --Oui, dussé-je en mourir! --Eh bien, Valentine, reprit Maximilien, je vous répéterai encore que vous avez raison. En effet, c'est moi qui suis un fou, et vous me prouvez que la passion aveugle les esprits les plus justes. Merci donc, à vous qui raisonnez sans passion. Soit donc, c'est une chose entendue; demain vous serez irrévocablement promise à M. Franz d'Épinay, non point par cette formalité de théâtre inventée pour dénouer les pièces de comédie, et qu'on appelle la signature du contrat, mais par votre propre volonté. --Encore une fois, vous me désespérez, Maximilien! dit Valentine; encore une fois, vous retournez le poignard dans la plaie! Que feriez-vous, si votre soeur écoutait un conseil comme celui que vous me donnez? --Mademoiselle, reprit Morrel avec un sourire amer, je suis un égoïste, vous l'avez dit, et dans ma qualité d'égoïste, je ne pense pas à ce que feraient les autres dans ma position, mais à ce que je compte faire, moi. Je pense que je vous connais depuis un an, que j'ai mis, du jour où je vous ai connue, toutes mes chances de bonheur sur votre amour, qu'un jour est venu où vous m'avez dit que vous m'aimiez; que de ce jour j'ai mis toutes mes chances d'avenir sur votre possession: c'était ma vie. Je ne pense plus rien maintenant; je me dis seulement que les chances ont tourné, que j'avais cru gagner le ciel et que je l'ai perdu. Cela arrive tous les jours qu'un joueur perd non seulement ce qu'il a, mais encore ce qu'il n'a pas.» Morrel prononça ces mots avec un calme parfait; Valentine le regarda un instant de ses grands yeux scrutateurs, essayant de ne pas laisser pénétrer ceux de Morrel jusqu'au trouble qui tourbillonnait déjà au fond de son coeur. «Mais enfin, qu'allez-vous faire? demanda Valentine. --Je vais avoir l'honneur de vous dire adieu, mademoiselle, en attestant Dieu, qui entend mes paroles et qui lit au fond de mon coeur, que je vous souhaite une vie assez calme, assez heureuse et assez remplie pour qu'il n'y ait pas place pour mon souvenir. --Oh! murmura Valentine. --Adieu, Valentine, adieu! dit Morrel en s'inclinant. --Où allez-vous? cria en allongeant sa main à travers la grille et en saisissant Maximilien par son habit la jeune fille qui comprenait, à son agitation intérieure, que le calme de son amant ne pouvait être réel; où allez-vous? --Je vais m'occuper de ne point apporter un trouble nouveau dans votre famille, et donner un exemple que pourront suivre tous les hommes honnêtes et dévoués qui se trouveront dans ma position. --Avant de me quitter, dites-moi ce que vous allez faire, Maximilien?» Le jeune homme sourit tristement. «Oh! parlez, parlez! dit Valentine, je vous en prie! --Votre résolution a-t-elle changé, Valentine? --Elle ne peut changer, malheureux! Vous le savez bien! s'écria la jeune fille. --Alors, adieu, Valentine!» Valentine secoua la grille avec une force dont on l'aurait crue incapable; et comme Morrel s'éloignait, elle passa ses deux mains à travers la grille, et les joignant en se tordant les bras: «Qu'allez-vous faire? je veux le savoir! s'écria-t-elle; où allez-vous? --Oh! soyez tranquille, dit Maximilien en s'arrêtant à trois pas de la porte, mon intention n'est pas de rendre un autre homme responsable des rigueurs que le sort garde pour moi. Un autre vous menacerait d'aller trouver M. Franz, de le provoquer, de se battre avec lui, tout cela serait insensé. Qu'a à faire M. Franz dans tout cela? Il m'a vu ce matin pour la première fois, il a déjà oublié qu'il m'a vu; il ne savait même pas que j'existais lorsque des conventions faites par vos deux familles ont décidé que vous seriez l'un à l'autre. Je n'ai donc point affaire à M. Franz, et, je vous le jure, je ne m'en prendrai point à lui. --Mais à qui vous en prendrez-vous? à moi? --À vous, Valentine! Oh! Dieu m'en garde! La femme est sacrée; la femme qu'on aime est sainte. --À vous-même alors, malheureux, à vous-même? --C'est moi le coupable, n'est-ce pas? dit Morrel. --Maximilien, dit Valentine, Maximilien, venez ici, je le veux!» Maximilien se rapprocha avec son doux sourire, et, n'était sa pâleur, on eût pu le croire dans son état ordinaire. «Écoutez-moi, ma chère, mon adorée Valentine, dit-il de sa voix mélodieuse et grave, les gens comme nous, qui n'ont jamais formé une pensée dont ils aient eu à rougir devant le monde, devant leurs parents et devant Dieu, les gens comme nous peuvent lire dans le coeur l'un de l'autre à livre ouvert. Je n'ai jamais fait de roman, je ne suis pas un héros mélancolique, je ne me pose ni en Manfred ni en Antony: mais sans paroles, sans protestations, sans serments, j'ai mis ma vie en vous; vous me manquez et vous avez raison d'agir ainsi, je vous l'ai dit et je vous le répète; mais enfin vous me manquez et ma vie est perdue. Du moment où vous vous éloignez de moi, Valentine, je reste seul au monde. Ma soeur est heureuse près de son mari; son mari n'est que mon beau-frère, c'est-à-dire un homme que les conventions sociales attachent seules à moi; personne n'a donc besoin sur la terre de mon existence devenue inutile. Voilà ce que je ferai: j'attendrai jusqu'à la dernière seconde que vous soyez mariée, car je ne veux pas perdre l'ombre d'une de ces chances inattendues que nous garde quelquefois le hasard, car enfin d'ici là M. Franz d'Épinay peut mourir, au moment où vous vous en approcherez, la foudre peut tomber sur l'autel: tout semble croyable au condamné à mort, et pour lui les miracles rentrent dans la classe du possible dès qu'il s'agit du salut de sa vie. J'attendrai donc, dis-je, jusqu'au dernier moment, et quand mon malheur sera certain, sans remède, sans espérance, j'écrirai une lettre confidentielle à mon beau-frère, une autre au préfet de Police pour lui donner avis de mon dessein, et au coin de quelque bois, sur le revers de quelque fossé, au bord de quelque rivière, je me ferai sauter la cervelle, aussi vrai que je suis le fils du plus honnête homme qui ait jamais vécu en France.» Un tremblement convulsif agita les membres de Valentine; elle lâcha la grille qu'elle tenait de ses deux mains, ses bras retombèrent à ses côtés, et deux grosses larmes roulèrent sur ses joues. Le jeune homme demeura devant elle, sombre et résolu. «Oh! par pitié, par pitié, dit-elle, vous vivrez, n'est-ce pas? --Non, sur mon honneur, dit Maximilien; mais que vous importe à vous? vous aurez fait votre devoir, et votre conscience vous restera.» Valentine tomba à genoux en étreignant son coeur qui se brisait. «Maximilien, dit-elle, Maximilien, mon ami, mon frère sur la terre, mon véritable époux au ciel, je t'en prie, fais comme moi, vis avec la souffrance: un jour peut-être nous serons réunis. --Adieu, Valentine! répéta Morrel. --Mon Dieu! dit Valentine en levant ses deux mains au ciel avec une expression sublime, vous le voyez, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour rester fille soumise: j'ai prié, supplié, imploré; il n'a écouté ni mes prières, ni mes supplications, ni mes pleurs. Eh bien, continua-t-elle en essuyant ses larmes et en reprenant sa fermeté, eh bien, je ne veux pas mourir de remords, j'aime mieux mourir de honte. Vous vivrez, Maximilien, et je ne serai à personne qu'à vous. À quelle heure? à quel moment? est-ce tout de suite? parlez, ordonnez, je suis prête.» Morrel, qui avait de nouveau fait quelques pas pour s'éloigner, était revenu de nouveau, et, pâle de joie, le coeur épanoui, tendant à travers la grille ses deux mains à Valentine: «Valentine, dit-il, chère amie, ce n'est point ainsi qu'il faut me parler, ou sinon il faut me laisser mourir. Pourquoi donc vous devrais-je à la violence, si vous m'aimez comme je vous aime? Me forcez-vous à vivre par humanité, voilà tout? en ce cas j'aime mieux mourir. --Au fait, murmura Valentine, qui est-ce qui m'aime au monde? lui. Qui m'a consolée de toutes mes douleurs? lui. Sur qui reposent mes espérances, sur qui s'arrête ma vue égarée, sur qui repose mon coeur saignant? sur lui, lui, toujours lui. Eh bien, tu as raison à ton tour; Maximilien, je te suivrai, je quitterai la maison paternelle, tout. Ô ingrate que je suis! s'écria Valentine en sanglotant, tout!... même mon bon grand-père que j'oubliais! --Non, dit Maximilien, tu ne le quitteras pas. M. Noirtier a paru éprouver, dis-tu, de la sympathie pour moi: eh bien, avant de fuir tu lui diras tout; tu te feras une égide devant Dieu de son consentement; puis, aussitôt mariés, il viendra avec nous: au lieu d'un enfant, il en aura deux. Tu m'as dit comment il te parlait et comment tu lui répondais; j'apprendrai bien vite cette langue touchante des signes, va, Valentine. Oh! je te le jure, au lieu du désespoir qui nous attend, c'est le bonheur que je te promets! --Oh! regarde, Maximilien, regarde quelle est ta puissance sur moi, tu me fais presque croire à ce que tu me dis, et cependant ce que tu me dis est insensé, car mon père me maudira, lui; car je le connais lui, le coeur inflexible, jamais il ne pardonnera. Aussi écoutez-moi, Maximilien, si par artifice, par prière, par accident, que sais-je, moi? si enfin par un moyen quelconque je puis retarder le mariage, vous attendrez, n'est-ce pas? --Oui, je le jure, comme vous me jurez, vous, que cet affreux mariage ne se fera jamais, et que, vous traînât-on devant le magistrat, devant le prêtre, vous direz non. --Je te le jure, Maximilien, par ce que j'ai de plus sacré au monde, par ma mère! --Attendons alors, dit Morrel. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000