--J'aime Zaccone et lui le déteste; nous sommes en froid à cause de cela. --Monsieur l'abbé, pensez-vous que le comte de Monte-Cristo soit jamais venu en France avant le voyage qu'il vient de faire à Paris? --Ah! pour cela, je puis vous répondre pertinemment. Non, monsieur, il n'y est jamais venu, puisqu'il s'est adressé à moi, il y a six mois, pour avoir les renseignements qu'il désirait. De mon côté, comme j'ignorais à quelle époque je serais moi-même de retour à Paris, je lui ai adressé M. Cavalcanti. --Andrea? --Non; Bartolomeo, le père. --Très bien, monsieur; je n'ai plus à vous demander qu'une chose, et je vous somme, au nom de l'honneur, de l'humanité et de la religion, de me répondre sans détour. --Dites, monsieur. --Savez-vous dans quel but M. le comte de Monte-Cristo a acheté une maison à Auteuil? --Certainement, car il me l'a dit. --Dans quel but, monsieur? --Dans celui d'en faire un hospice d'aliénés dans le style de celui fondé par le baron de Pisani, à Palerme. Connaissez-vous cet hospice? --De réputation, oui, monsieur. --C'est une institution magnifique.» Et là-dessus, l'abbé salua l'étranger en homme qui désire faire comprendre qu'il ne serait pas fâché de se remettre au travail interrompu. Le visiteur, soit qu'il comprît le désir de l'abbé, soit qu'il fût au bout de ses questions, se leva à son tour. L'abbé le reconduisit jusqu'à la porte. «Vous faites de riches aumônes, dit le visiteur, et quoiqu'on vous dise riche, j'oserai vous offrir, quelque chose pour vos pauvres; de votre côté, daignerez-vous accepter mon offrande? --Merci, monsieur, il n'y a qu'une seule chose dont je sois jaloux au monde, c'est que le bien que je fais vienne de moi. --Mais cependant.... --C'est une résolution invariable. Mais cherchez, monsieur, et vous trouverez: hélas! sur le chemin de chaque homme riche, il y a bien des misères à coudoyer!» L'abbé salua une dernière fois en ouvrant la porte; l'étranger salua à son tour et sortit. La voiture le conduisit droit chez M. de Villefort. Une heure après, la voiture sortit de nouveau, et cette fois se dirigea vers la rue Fontaine-Saint-Georges. Au n°5, elle s'arrêta. C'était là que demeurait Lord Wilmore. L'étranger avait écrit à Lord Wilmore pour lui demander un rendez-vous que celui-ci avait fixé à dix heures. Aussi, comme l'envoyé de M. le préfet de Police arriva à dix heures moins dix minutes, lui fut-il répondu que Lord Wilmore, qui était l'exactitude et la ponctualité en personne, n'était pas encore rentré, mais qu'il rentrerait pour sûr à dix heures sonnantes. Le visiteur attendit dans le salon. Ce salon n'avait rien de remarquable et était comme tous les salons d'hôtel garni. Une cheminée avec deux vases de Sèvres modernes, une pendule avec un Amour tendant son arc, une glace en deux morceaux; de chaque côté de cette glace une gravure représentant, l'une Homère portant son guide, l'autre Bélisaire demandant l'aumône, un papier gris sur gris, un meuble en drap rouge imprimé de noir: tel était le salon de Lord Wilmore. Il était éclairé par des globes de verre dépoli qui ne répandaient qu'une faible lumière, laquelle semblait ménagée exprès pour les yeux fatigués de l'envoyé de M. le préfet de Police. Au bout de dix minutes d'attente, la pendule sonna dix heures; au cinquième coup, la porte s'ouvrit, et Lord Wilmore parut. Lord Wilmore était un homme plutôt grand que petit, avec des favoris rares et roux, le teint blanc et les cheveux blonds grisonnants. Il était vêtu avec toute l'excentricité anglaise, c'est-à-dire qu'il portait un habit bleu à boutons d'or et haut collet piqué, comme on les portait en 1811: un gilet de casimir blanc et un pantalon de nankin de trois pouces trop court, mais que des sous-pieds de même étoffe empêchaient de remonter jusqu'aux genoux. Son premier mot en entrant fut: «Vous savez, monsieur, que je ne parle pas français. --Je sais, du moins, que vous n'aimez pas à parler notre langue, répondit l'envoyé de M. le préfet de Police. --Mais vous pouvez la parler, vous, reprit Lord Wilmore, car, si je ne la parle pas, je la comprends. --Et moi, reprit le visiteur en changeant d'idiome, je parle assez facilement l'anglais pour soutenir la conversation dans cette langue. Ne vous gênez donc pas, monsieur. --Hao!» fit Lord Wilmore avec cette intonation qui n'appartient qu'aux naturels les plus purs de la Grande-Bretagne. L'envoyé du préfet de Police présenta à Lord Wilmore sa lettre d'introduction. Celui-ci la lut avec un flegme tout anglican; puis, lorsqu'il eut terminé sa lecture: «Je comprends, dit-il en anglais; je comprends très bien.» Alors commencèrent les interrogations. Elles furent à peu près les mêmes que celles qui avaient été adressées à l'abbé Busoni. Mais comme Lord Wilmore, en sa qualité d'ennemi du comte de Monte-Cristo, n'y mettait pas la même retenue que l'abbé, elles furent beaucoup plus étendues; il raconta la jeunesse de Monte-Cristo, qui, selon lui, était, à l'âge de dix ans, entré au service d'un de ces petits souverains de l'Inde qui font la guerre aux Anglais; c'est là qu'il l'avait, lui Wilmore, rencontré pour la première fois, et qu'ils avaient combattu l'un contre l'autre. Dans cette guerre, Zaccone avait été fait prisonnier, avait été envoyé en Angleterre, mis sur les pontons, d'où il s'était enfui à la nage. Alors avaient commencé ses voyages, ses duels, ses passions; alors était arrivée l'insurrection de Grèce, il avait servi dans les rangs des Grecs. Tandis qu'il était à leur service, il avait découvert une mine d'argent dans les montagnes de la Thessalie, mais il s'était bien gardé de parler de cette découverte à personne. Après Navarin, et lorsque le gouvernement grec fut consolidé, il demanda au roi Othon un privilège d'exploitation pour cette mine, ce privilège lui fut accordé. De là cette fortune immense qui pouvait, selon Lord Wilmore monter à un ou deux millions de revenu, fortune qui néanmoins, pouvait tarir tout à coup, si la mine elle-même tarissait. «Mais, demanda le visiteur, savez-vous pourquoi il est venu en France? --Il veut spéculer sur les chemins de fer, dit Lord Wilmore; et puis, comme il est chimiste habile et physicien non moins distingué, il a découvert un nouveau télégraphe dont il poursuit l'application. --Combien dépense-t-il à peu près par an? demanda l'envoyé de M. le préfet de Police. --Oh! cinq ou six cent mille francs, tout au plus, dit Lord Wilmore; il est avare.» Il était évident que la haine faisait parler l'Anglais, et que, ne sachant quelle chose reprocher au comte, il lui reprochait son avarice. «Savez-vous quelque chose de sa maison d'Auteuil? --Oui, certainement. --Eh bien, qu'en savez-vous? --Vous demandez dans quel but il l'a achetée? --Oui. --Eh bien, le comte est un spéculateur qui se ruinera certainement en essais et en utopies: il prétend qu'il y a à Auteuil, dans les environs de la maison qu'il vient d'acquérir, un courant d'eau minérale qui peut rivaliser avec les eaux de Bagnères, de Luchon et de Cauterets. Il veut faire de son acquisition un -badhaus- comme disent les Allemands. Il a déjà deux ou trois fois retourné tout son jardin pour retrouver le fameux cours d'eau; et comme il n'a pas pu le découvrir, vous allez le voir, d'ici à peu de temps, acheter les maisons qui environnent la sienne. Or, comme je lui en veux, j'espère que dans son chemin de fer, dans son télégraphe électrique ou dans son exploitation de bains, il va se ruiner; je le suis pour jouir de sa déconfiture, qui ne peut manquer d'arriver un jour ou l'autre. --Et pourquoi lui en voulez-vous? demanda le visiteur. --Je lui en veux, répondit Lord Wilmore, parce qu'en passant en Angleterre il a séduit la femme d'un de mes amis. --Mais si vous lui en voulez, pourquoi ne cherchez-vous pas à vous venger de lui? --Je me suis déjà battu trois fois avec le comte, dit l'Anglais: la première fois au pistolet; la seconde à l'épée; la troisième à l'espadon. --Et le résultat de ces duels a été? --La première fois, il m'a cassé le bras; la seconde fois, il m'a traversé le poumon; et la troisième, il m'a fait cette blessure.» L'Anglais rabattit un col de chemise qui lui montait jusqu'aux oreilles, et montra une cicatrice dont la rougeur indiquait la date peu ancienne. «De sorte que je lui en veux beaucoup, répéta l'Anglais, et qu'il ne mourra, bien sûr, que de ma main. --Mais, dit l'envoyé de la préfecture, vous ne prenez pas le chemin de le tuer, ce me semble. --Hao! fit l'Anglais, tous les jours je vais au tir, et tous les deux jours Grisier vient chez moi.» C'était ce que voulait savoir le visiteur, ou plutôt c'était tout ce que paraissait savoir l'Anglais. L'agent se leva donc, et après avoir salué Lord Wilmore, qui lui répondit avec la raideur et la politesse anglaises, il se retira. De son côté, Lord Wilmore, après avoir entendu se refermer sur lui la porte de la rue, rentra dans sa chambre à coucher, où, en un tour de main, il perdit ses cheveux blonds, ses favoris roux, sa fausse mâchoire et sa cicatrice pour retrouver les cheveux noirs, le teint mat et les dents de perles du comte de Monte-Cristo. Il est vrai que, de son côté, ce fut M. de Villefort, et non l'envoyé de M. le préfet de Police, qui rentra chez M. de Villefort. Le procureur du roi était un peu tranquillisé par cette double visite, qui, au reste, ne lui avait rien appris de rassurant, mais qui ne lui avait rien appris non plus d'inquiétant. Il en résulta que, pour la première fois depuis le dîner d'Auteuil, il dormit la nuit suivante avec quelque tranquillité. LXX Le bal. On en était arrivé aux plus chaudes journées de juillet, lorsque vint se présenter à son tour, dans l'ordre des temps, ce samedi où devait avoir lieu le bal de M. de Morcerf. Il était dix heures du soir: les grands arbres du jardin de l'hôtel du comte se détachaient en vigueur sur un ciel où glissaient, découvrant, une tenture d'azur parsemée d'étoiles d'or, les dernières vapeurs d'un orage qui avait grondé menaçant toute la journée. Dans les salles du rez-de-chaussée, on entendait bruire la musique et tourbillonner la valse et le galop tandis que des bandes éclatantes de lumière passaient tranchantes à travers les ouvertures des persiennes. Le jardin était livré en ce moment à une dizaine de serviteurs, à qui la maîtresse de maison, rassurée par le temps qui se rassérénait de plus en plus, venait de donner l'ordre de dresser le souper. Jusque-là on avait hésité si l'on souperait dans la salle à manger ou sous une longue tente de coutil dressée sur la pelouse. Ce beau ciel bleu, tout parsemé d'étoiles, venait de décider le procès en faveur de la tente et de la pelouse. On illuminait les allées du jardin avec les lanternes de couleur, comme c'est l'habitude en Italie, et l'on surchargeait de bougies et de fleurs la table du souper, comme c'est l'usage dans tous les pays où l'on comprend un peu ce luxe de la table, le plus rare de tous les luxes, quand on veut le rencontrer complet. Au moment où la comtesse de Morcerf rentrait dans ses salons, après avoir donné ses derniers ordres, les salons commençaient à se remplir d'invités qu'attirait la charmante hospitalité de la comtesse, bien plus que la position distinguée du comte; car on était sûr d'avance que cette fête offrirait, grâce au bon goût de Mercédès, quelques détails dignes d'être racontés ou copiés au besoin. Mme Danglars, à qui les événements que nous avons racontés avaient inspiré une profonde inquiétude, hésitait à aller chez Mme de Morcerf, lorsque dans la matinée sa voiture avait croisé celle de Villefort. Villefort lui avait fait un signe, les deux voitures s'étaient rapprochées, et à travers les portières: «Vous allez chez Mme de Morcerf, n'est-ce pas? avait demandé le procureur du roi. --Non, avait répondu Mme Danglars, je suis trop souffrante. --Vous avez tort, reprit Villefort avec un regard significatif; il serait important que l'on vous y vît. --Ah! croyez-vous? demanda la baronne. --Je le crois. --En ce cas, j'irai.» Et les deux voitures avaient repris leur course divergente. Mme Danglars était donc venue, non seulement belle de sa propre beauté, mais encore éblouissante de luxe; elle entrait par une porte au moment où Mercédès entrait par l'autre. La comtesse détacha Albert au-devant de Mme Danglars; Albert s'avança, fit à la baronne, sur sa toilette, les compliments mérités, et lui prit le bras pour la conduire à la place qu'il lui plairait de choisir. Albert regarda autour de lui. «Vous cherchez ma fille? dit en souriant la baronne. --Je l'avoue, dit Albert; auriez-vous eu la cruauté de ne pas nous l'amener?» --Rassurez-vous, elle a rencontré Mlle de Villefort et a pris son bras; tenez, les voici qui nous suivent toutes les deux en robes blanches, l'une avec un bouquet de camélias, l'autre avec un bouquet de myosotis; mais dites-moi donc?... --Que cherchez-vous à votre tour? demanda Albert en souriant. --Est-ce que vous n'aurez pas ce soir le comte de Monte-Cristo? --Dix-sept! répondit Albert. --Que voulez-vous dire? --Je veux dire que cela va bien, reprit le vicomte en riant, et que vous êtes la dix-septième personne qui me fait la même question; il va bien le comte!... je lui en fais mon compliment.... --Et répondez-vous à tout le monde comme à moi? --Ah! c'est vrai, je ne vous ai pas répondu; rassurez-vous, madame, nous aurons l'homme à la mode, nous sommes des privilégiés. --Étiez-vous hier à l'Opéra? --Non. --Il y était, lui. --Ah! vraiment! Et l'-excentric man- a-t-il fait quelque nouvelle originalité? --Peut-il se montrer sans cela? Elssler dansait dans le -Diable boiteux-; la princesse grecque était dans le ravissement. Après la cachucha, il a passé une bague magnifique dans la queue du bouquet, et l'a jeté à la charmante danseuse, qui au troisième acte a reparu, pour lui faire honneur, avec sa bague au doigt. Et sa princesse grecque, l'aurez-vous? --Non, il faut que vous vous en priviez; sa position dans la maison du comte n'est pas assez fixée. --Tenez, laissez-moi ici et allez saluer Mme de Villefort, dit la baronne: je vois qu'elle meurt d'envie de vous parler.» Albert salua Mme Danglars et s'avança vers Mme de Villefort, qui ouvrit la bouche à mesure qu'il approchait. «Je parie, dit Albert en l'interrompant, que je sais ce que vous allez me dire? --Ah! par exemple! dit Mme de Villefort. --Si je devine juste, me l'avouerez-vous? --Oui. --D'honneur? --D'honneur. --Vous alliez me demander si le comte de Monte-Cristo était arrivé ou allait venir? --Pas du tout. Ce n'est pas de lui que je m'occupe en ce moment. J'allais vous demander si vous aviez reçu des nouvelles de M. Franz. --Oui, hier. --Que vous disait-il? --Qu'il partait en même temps que sa lettre. --Bien! Maintenant, le comte? --Le comte viendra, soyez tranquille. --Vous savez qu'il a un autre nom que Monte-Cristo? --Non, je ne savais pas. --Monte-Cristo est un nom d'île, et il a un nom de famille. --Je ne l'ai jamais entendu prononcer. --Eh bien, je suis plus avancée que vous; il s'appelle Zaccone. --C'est possible. --Il est Maltais. --C'est possible encore. --Fils d'un armateur. --Oh! mais, en vérité, vous devriez raconter ces choses-là tout haut, vous auriez le plus grand succès. --Il a servi dans l'Inde, exploite une mine d'argent en Thessalie, et vient à Paris pour faire un établissement d'eaux minérales à Auteuil. --Eh bien, à la bonne heure, dit Morcerf, voilà des nouvelles! Me permettez-vous de les répéter? --Oui, mais petit à petit, une à une, sans dire qu'elles viennent de moi. --Pourquoi cela? --Parce que c'est presque un secret surpris. --À qui? --À la police. --Alors ces nouvelles se débitaient.... --Hier soir, chez le préfet. Paris s'est ému, vous le comprenez bien, à la vue de ce luxe inusité, et la police a pris des informations. --Bien! il ne manquait plus que d'arrêter le comte comme vagabond, sous prétexte qu'il est trop riche. --Ma foi, c'est ce qui aurait bien pu lui arriver si les renseignements n'avaient pas été si favorables. --Pauvre comte, et se doute-t-il du péril qu'il a couru? --Je ne crois pas. --Alors, c'est charité que de l'en avertir. À son arrivée je n'y manquerai pas.» En ce moment un beau jeune homme aux yeux vifs, aux cheveux noirs, à la moustache luisante, vint saluer respectueusement Mme de Villefort. Albert lui tendit la main. «Madame, dit Albert, j'ai l'honneur de vous présenter M. Maximilien Morrel, capitaine aux spahis, l'un de nos bons et surtout de nos braves officiers. --J'ai déjà eu le plaisir de rencontrer monsieur à Auteuil, chez M. le comte de Monte-Cristo», répondit Mme de Villefort en se détournant avec une froideur marquée. Cette réponse, et surtout le ton dont elle était faite, serrèrent le coeur du pauvre Morrel; mais une compensation lui était ménagée: en se retournant, il vit à l'encoignure de la porte une belle et blanche figure dont les yeux dilatés et sans expression apparente s'attachaient sur lui, tandis que le bouquet de myosotis montait lentement à ses lèvres. Ce salut fut si bien compris que Morrel, avec la même expression de regard, approcha à son tour son mouchoir de sa bouche; et les deux statues vivantes dont le coeur battait si rapidement sous le marbre apparent de leur visage, séparées l'une de l'autre par toute la largeur de la salle, s'oublièrent un instant, ou plutôt un instant oublièrent tout le monde dans cette muette contemplation. Elles eussent pu rester plus longtemps ainsi perdues l'une dans l'autre, sans que personne remarquât leur oubli de toutes choses: le comte de Monte-Cristo venait d'entrer. Nous l'avons déjà dit, le comte, soit prestige factice, soit prestige naturel, attirait l'attention partout où il se présentait; ce n'était pas son habit noir, irréprochable il est vrai dans sa coupe, mais simple et sans décorations; ce n'était pas son gilet blanc sans aucune broderie; ce n'était pas son pantalon emboîtant un pied de la forme la plus délicate, qui attiraient l'attention: c'étaient son teint mat, ses cheveux noirs ondés, c'était son visage calme et pur, c'était son oeil profond et mélancolique, c'était enfin sa bouche dessinée avec une finesse merveilleuse, et qui prenait si facilement l'expression d'un haut dédain, qui faisaient que tous les yeux se fixaient sur lui. Il pouvait y avoir des hommes plus beaux, mais il n'y en avait certes pas de plus -significatifs-, qu'on nous passe cette expression: tout dans le comte voulait dire quelque chose et avait sa valeur; car l'habitude de la pensée utile avait donné à ses traits, à l'expression de son visage et au plus insignifiant de ses gestes une souplesse et une fermeté incomparables. Et puis notre monde parisien est si étrange, qu'il n'eût peut-être point fait attention à tout cela, s'il n'y eût eu sous tout cela une mystérieuse histoire dorée par une immense fortune. Quoi qu'il en soit, il s'avança, sous le poids des regards et à travers l'échange des petits saluts jusqu'à Mme de Morcerf, qui, debout devant la cheminée garnie de fleurs, l'avait vu apparaître dans une glace placée en face de la porte, et s'était préparée pour le recevoir. Elle se retourna donc vers lui avec un sourire composé au moment même où il s'inclinait devant elle. Sans doute elle crut que le comte allait lui parler; sans doute, de son côté, le comte crut qu'elle allait lui adresser la parole; mais des deux côtés ils restèrent muets, tant une banalité leur semblait sans doute indigne de tous deux; et, après un échange de saluts, Monte-Cristo se dirigea vers Albert, qui venait à lui la main ouverte. «Vous avez vu ma mère? Demanda Albert. --Je viens d'avoir l'honneur de la saluer, dit le comte, mais je n'ai point aperçu votre père. --Tenez! il cause politique, là-bas, dans ce petit groupe de grandes célébrités. --En vérité, dit Monte-Cristo, ces messieurs que je vois là-bas sont des célébrités? je ne m'en serais pas douté! Et de quel genre? Il y a des célébrités de toute espèce, comme vous savez. --Il y a d'abord un savant, ce grand monsieur sec; il a découvert dans la campagne de Rome une espèce de lézard qui a une vertèbre de plus que les autres, et il est revenu faire part à l'Institut de cette découverte. La chose a été longtemps contestée: mais force est restée au grand monsieur sec. La vertèbre avait fait beaucoup de bruit dans le monde savant; le grand monsieur sec n'était que chevalier de la Légion d'honneur, on l'a nommé officier. --À la bonne heure! dit Monte-Cristo, voilà une croix qui me paraît sagement donnée; alors, s'il trouve une seconde vertèbre, on le fera commandeur? --C'est probable, dit Morcerf. --Et cet autre qui a eu la singulière idée de s'affubler d'un habit bleu brodé de vert, quel peut-il être? --Ce n'est pas lui qui a eu l'idée de s'affubler de cet habit: c'est la République, laquelle, comme vous le savez, était un peu artiste, et qui, voulant donner un uniforme aux académiciens, a prié David de leur dessiner un habit. --Ah! vraiment, dit Monte-Cristo; ainsi ce monsieur est académicien? --Depuis huit jours il fait partie de la docte assemblée. --Et quel est son mérite, sa spécialité? --Sa spécialité? Je crois qu'il enfonce des épingles dans la tête des lapins, qu'il fait manger de la garance aux poules et qu'il repousse avec des baleines la moelle épinière des chiens. --Et il est de l'Académie des sciences pour cela? --Non pas, de l'Académie française. --Mais qu'a donc à faire l'Académie française là-dedans? --Je vais vous dire, il paraît.... --Que ses expériences ont fait faire un grand pas à la science, sans doute? --Non, mais qu'il écrit en fort bon style. --Cela doit, dit Monte-Cristo, flatter énormément l'amour-propre des lapins à qui il enfonce des épingles dans la tête, des poules dont il teint les os en rouge, et des chiens dont il repousse la moelle épinière.» Albert se mit à rire. «Et cet autre? demanda le comte. --Cet autre? --Oui, le troisième. --Ah! l'habit bleu barbeau? --Oui. --C'est un collègue du comte, qui vient de s'opposer le plus chaudement à ce que la Chambre des pairs ait un uniforme; il a eu un grand succès de tribune à ce propos-là; il était mal avec les gazettes libérales, mais sa noble opposition aux désirs de la cour vient de le raccommoder avec elles; on parle de le nommer ambassadeur. --Et quels sont ses titres à la pairie? --Il a fait deux ou trois opéras-comiques, pris quatre ou cinq actions au -Siècle-, et voté cinq ou six ans pour le ministère. --Bravo! vicomte, dit Monte-Cristo en riant, vous êtes un charmant cicérone; maintenant vous me rendrez un service, n'est-ce pas? --Lequel? --Vous ne me présenterez pas à ces messieurs, et s'ils demandent à m'être présentés, vous me préviendrez.» En ce moment le comte sentit qu'on lui posait la main sur le bras; il se retourna, c'était Danglars. «Ah! c'est vous, baron! dit-il. --Pourquoi m'appelez-vous baron? dit Danglars; vous savez bien que je ne tiens pas à mon titre. Ce n'est pas comme vous, vicomte; vous y tenez, n'est-ce pas, vous?». --Certainement, répondit Albert, attendu que si je n'étais pas vicomte, je ne serais plus rien, tandis que vous, vous pouvez sacrifier votre titre de baron, vous resterez encore millionnaire. --Ce qui me paraît le plus beau titre sous la royauté de Juillet, reprit Danglars. --Malheureusement, dit Monte-Cristo, on n'est pas millionnaire à vie comme on est baron, pair de France ou académicien; témoins les millionnaires Frank et Poulmann, de Francfort, qui viennent de faire banqueroute. --Vraiment? dit Danglars en pâlissant. --Ma foi, j'en ai reçu la nouvelle ce soir par un courrier; j'avais quelque chose comme un million chez eux; mais, averti à temps, j'en ai exigé le remboursement voici un mois à peu près. --Ah! mon Dieu! reprit Danglars; ils ont tiré sur moi pour deux cent mille francs. --Eh bien, vous voilà prévenu; leur signature vaut cinq pour cent. --Oui, mais je suis prévenu trop tard, dit Danglars, j'ai fait honneur à leur signature. --Bon! dit Monte-Cristo, voilà deux cent mille francs qui sont allés rejoindre.... --Chut! dit Danglars; ne parlez donc pas de ces choses-là....» Puis, s'approchant de Monte-Cristo: «surtout devant M. Cavalcanti fils», ajouta le banquier, qui, en prononçant ces mots, se tourna en souriant du côté du jeune homme. Morcerf avait quitté le comte pour aller parler à sa mère. Danglars le quitta pour saluer Cavalcanti fils. Monte-Cristo se trouva un instant seul. Cependant la chaleur commençait à devenir excessive. Les valets circulaient dans les salons avec des plateaux chargés de fruits et de glaces. Monte-Cristo essuya avec son mouchoir son visage mouillé de sueur; mais il se recula quand le plateau passa devant lui, et ne prit rien pour se rafraîchir. Mme de Morcerf ne perdait pas du regard Monte-Cristo. Elle vit passer le plateau sans qu'il y touchât; elle saisit même le mouvement par lequel il s'en éloigna. «Albert, dit-elle, avez-vous remarqué une chose? --Laquelle, ma mère? --C'est que le comte n'a jamais voulu accepter de dîner chez M. de Morcerf. --Oui, mais il a accepté de déjeuner chez moi, puisque c'est par ce déjeuner qu'il a fait son entrée dans le monde. --Chez vous n'est pas chez le comte, murmura Mercédès, et, depuis qu'il est ici, je l'examine. --Eh bien? --Eh bien, il n'a encore rien pris. --Le comte est très sobre.» Mercédès sourit tristement. «Rapprochez-vous de lui, dit-elle, et, au premier plateau qui passera, insistez. --Pourquoi cela, ma mère? --Faites-moi ce plaisir, Albert», dit Mercédès. Albert baisa la main de sa mère, et alla se placer près du comte. Un autre plateau passa chargé comme les précédents; elle vit Albert insister près du comte, prendre même une glace et la lui présenter, mais il refusa obstinément. Albert revint près de sa mère; la comtesse était très pâle. «Eh bien, dit-elle, vous voyez, il a refusé. --Oui; mais en quoi cela peut-il vous préoccuper? --Vous le savez, Albert, les femmes sont singulières. J'aurais vu avec plaisir le comte prendre quelque chose chez moi, ne fût-ce qu'un grain de grenade. Peut-être au reste ne s'accommode-t-il pas des coutumes françaises, peut-être a-t-il des préférences pour quelque chose. --Mon Dieu, non! je l'ai vu en Italie prendre de tout; sans doute qu'il est mal disposé ce soir. --Puis, dit la comtesse, ayant toujours habité des climats brillants, peut-être est-il moins sensible qu'un autre à la chaleur? --Je ne crois pas, car il se plaignait d'étouffer, demandait pourquoi, puisqu'on a déjà ouvert les fenêtres, on n'a pas aussi ouvert les jalousies. --En effet, dit Mercédès, c'est un moyen de m'assurer si cette abstinence est un parti pris.» Et elle sortit du salon. Un instant après, les persiennes s'ouvrirent, et l'on put, à travers les jasmins et les clématites qui garnissaient les fenêtres, voir tout le jardin illuminé avec les lanternes et le souper servi sous la tente. Danseurs et danseuses, joueurs et causeurs poussèrent un cri de joie: tous ces poumons altérés aspiraient avec délices l'air qui entrait à flots. Au même moment, Mercédès reparut, plus pâle qu'elle n'était sortie, mais avec cette fermeté de visage qui était remarquable chez elle dans certaines circonstances. Elle alla droit au groupe dont son mari formait le centre: «N'enchaînez pas ces messieurs ici, monsieur le comte, dit-elle, ils aimeront autant, s'ils ne jouent pas, respirer au jardin qu'étouffer ici. --Ah! madame, dit un vieux général fort galant, qui avait chanté: -Partons pour la Syrie-! en 1809, nous n'irons pas seuls au jardin. --Soit, dit Mercédès, je vais donc donner l'exemple.» Et se retournant vers Monte-Cristo: «Monsieur le comte, dit-elle, faites-moi l'honneur de m'offrir votre bras.» Le comte chancela presque à ces simples paroles; puis il regarda un moment Mercédès. Ce moment eut la rapidité de l'éclair, et cependant il parut à la comtesse qu'il durait un siècle, tant Monte-Cristo avait mis de pensées dans ce seul regard. Il offrit son bras à la comtesse; elle s'y appuya, ou, pour mieux dire, elle l'effleura de sa petite main, et tous deux descendirent un des escaliers du perron bordé de rhododendrons et de camélias. Derrière eux, et par l'autre escalier, s'élancèrent dans le jardin, avec de bruyantes exclamations de plaisir, une vingtaine de promeneurs. LXXI Le pain et le sel. Madame de Morcerf entra sous la voûte de feuillage avec son compagnon: cette voûte était une allée de tilleuls qui conduisait à une serre. «Il faisait trop chaud dans le salon, n'est-ce pas, monsieur le comte? dit-elle. --Oui madame; et votre idée de faire ouvrir les portes et les persiennes est une excellente idée.» En achevant ces mots, le comte s'aperçut que la main de Mercédès tremblait. «Mais vous, avec cette robe légère et sans autres préservatifs autour du cou que cette écharpe de gaze, vous aurez peut-être froid? dit-il. --Savez-vous où je vous mène? dit la comtesse, sans répondre à la question de Monte-Cristo. --Non, madame, répondit celui-ci; amis, vous le voyez, je ne fais pas de résistance. --À la serre, que vous voyez là, au bout de l'allée que nous suivons.» Le comte regarda Mercédès comme pour l'interroger; mais elle continua son chemin sans rien dire, et de son côté Monte-Cristo resta muet. On arriva dans le bâtiment, tout garni de fruits magnifiques qui, dès le commencement de juillet, atteignaient leur maturité sous cette température toujours calculée pour remplacer la chaleur du soleil, si souvent absente chez nous. La comtesse quitta le bras de Monte-Cristo, et alla cueillir à un cep une grappe de raisin muscat. «Tenez, monsieur le comte, dit-elle avec un sourire si triste que l'on eût pu voir poindre les larmes au bord de ses yeux, tenez, nos raisins de France ne sont point comparables, je le sais, à vos raisins de Sicile et de Chypre, mais vous serez indulgent pour notre pauvre soleil du Nord.» Le comte s'inclina, et fit un pas en arrière. «Vous me refusez? dit Mercédès d'une voix tremblante. --Madame, répondit Monte-Cristo, je vous prie bien humblement de m'excuser, mais je ne mange jamais de muscat.» Mercédès laissa tomber la grappe en soupirant. Une pêche magnifique pendait à un espalier voisin chauffé, comme le cep de vigne, par cette chaleur artificielle de la serre. Mercédès s'approcha du fruit velouté, et le cueillit. «Prenez cette pêche, alors», dit-elle. Mais le comte fit le même geste de refus. «Oh! encore! dit-elle avec un accent si douloureux qu'on sentait que cet accent étouffait un sanglot; en vérité, j'ai du malheur.» Un long silence suivit cette scène; la pêche, comme la grappe de raisin, avait roulé sur le sable. «Monsieur le comte, reprit enfin Mercédès en regardant Monte-Cristo d'un oeil suppliant, il y a une touchante coutume arabe qui fait amis éternellement ceux qui ont partagé le pain et le sel sous le même toit. --Je la connais, madame, répondit le comte; mais nous sommes en France et non en Arabie, et en France, il n'y a pas plus d'amitiés éternelles que de partage du sel et du pain. --Mais enfin, dit la comtesse palpitante et les yeux attachés sur les yeux de Monte-Cristo, dont elle ressaisit presque convulsivement le bras avec ses deux mains, nous sommes amis, n'est-ce pas?» Le sang afflua au coeur du comte, qui devint pâle comme la mort, puis, remontant du coeur à la gorge, il envahit ses joues et ses yeux nagèrent dans le vague pendant quelques secondes, comme ceux d'un homme frappé d'éblouissement. «Certainement que nous sommes amis, madame, répliqua-t-il; d'ailleurs, pourquoi ne le serions-nous pas?» Ce ton était si loin de celui que désirait Mme de Morcerf, qu'elle se retourna pour laisser échapper un soupir qui ressemblait à un gémissement. «Merci», dit-elle. Et elle se remit à marcher. Ils firent ainsi le tour du jardin sans prononcer une seule parole. «Monsieur, reprit tout à coup la comtesse après dix minutes de promenade silencieuse, est-il vrai que vous ayez tant vu, tant voyagé, tant souffert? --J'ai beaucoup souffert, oui, madame, répondit Monte-Cristo. --Mais vous êtes heureux, maintenant? --Sans doute, répondit le comte, car personne ne m'entend me plaindre. --Et votre bonheur présent vous fait l'âme plus douce? --Mon bonheur présent égale ma misère passée, dit le comte. --N'êtes-vous pas marié? demanda la comtesse. --Moi, marié, répondit Monte-Cristo en tressaillant, qui a pu vous dire cela? --On ne me l'a pas dit, mais plusieurs fois on vous a vu conduire à l'Opéra une jeune et belle personne. --C'est une esclave que j'ai achetée à Constantinople, madame, une fille de prince dont j'ai fait ma fille, n'ayant pas d'autre affection au monde. --Vous vivez seul ainsi? --Je vis seul. --Vous n'avez pas de soeur... de fils... de père?... --Je n'ai personne. --Comment pouvez-vous vivre ainsi, sans rien qui vous attache à la vie? --Ce n'est pas ma faute, madame. À Malte, j'ai aimé une jeune fille et j'allais l'épouser, quand la guerre est venue et m'a enlevé loin d'elle comme un tourbillon. J'avais cru qu'elle m'aimait assez pour m'attendre, pour demeurer fidèle même à mon tombeau. Quand je suis revenu, elle était mariée. C'est l'histoire de tout homme qui a passé par l'âge de vingt ans. J'avais peut-être le coeur plus faible que les autres, et j'ai souffert plus qu'ils n'eussent fait à ma place, voilà tout.» La comtesse s'arrêta un moment, comme si elle eût eu besoin de cette halte pour respirer. «Oui, dit-elle, et cet amour vous est resté au coeur.... On n'aime bien qu'une fois.... Et avez-vous jamais revu cette femme? --Jamais. --Jamais! --Je ne suis point retourné dans le pays où elle était. --À Malte? --Oui, à Malte. --Elle est à Malte, alors? --Je le pense. --Et lui avez-vous pardonné ce qu'elle vous a fait souffrir? --À elle, oui. --Mais à elle seulement; vous haïssez toujours ceux qui vous ont séparé d'elle?» La comtesse se plaça en face de Monte-Cristo, elle tenait encore à la main un fragment de la grappe parfumée. «Prenez, dit-elle. --Jamais je ne mange de muscat, madame» répondit Monte-Cristo, comme s'il n'eût été question de rien entre eux à ce sujet. La comtesse lança la grappe dans le massif le plus proche avec un geste de désespoir. «Inflexible!» murmura-t-elle. Monte-Cristo demeura aussi impassible que si le reproche ne lui était pas adressé. Albert accourait en ce moment. «Oh! ma mère, dit-il, un grand malheur! --Quoi! qu'est-il arrivé? demanda la comtesse en se redressant comme si, après le rêve, elle eût été amenée à la réalité: un malheur, avez-vous dit? En effet, il doit arriver des malheurs. --M. de Villefort est ici. --Eh bien? --Il vient chercher sa femme et sa fille. --Et pourquoi cela? --Parce que Mme la marquise de Saint-Méran est arrivée à Paris, apportant la nouvelle que M. de Saint-Méran est mort en quittant Marseille, au premier relais. Mme de Villefort, qui était fort gaie, ne voulait ni comprendre, ni croire ce malheur; mais Mlle Valentine, aux premiers mots, et quelques précautions qu'ait prises son père, a tout deviné: ce coup l'a terrassée comme la foudre, et elle est tombée évanouie. --Et qu'est M. de Saint-Méran à Mlle de Villefort? demanda le comte. --Son grand-père maternel. Il venait pour hâter le mariage de Franz et de sa petite-fille. --Ah! vraiment! --Voilà Franz retardé. Pourquoi M. de Saint-Méran n'est-il pas aussi bien un aïeul de Mlle Danglars? --Albert! Albert! dit Mme de Morcerf du ton d'un doux reproche, que dites-vous là? Ah! monsieur le comte, vous pour qui il a une si grande considération, dites-lui qu'il a mal parlé!» Elle fit quelques pas en avant. Monte-Cristo la regarda si étrangement et avec une expression à la fois si rêveuse et si empreinte d'une affectueuse admiration, qu'elle revint sur ses pas. Alors elle lui prit la main en même temps qu'elle pressait celle de son fils, et les joignant toutes deux: «Nous sommes amis, n'est-ce pas? dit-elle. --Oh! votre ami, madame, je n'ai point cette prétention, dit le comte; mais, en tout cas, je suis votre bien respectueux serviteur.» La comtesse partit avec un inexprimable serrement de coeur; et avant qu'elle eût fait dix pas, le comte lui vit mettre son mouchoir à ses yeux. «Est-ce que vous n'êtes pas d'accord, ma mère et vous? demanda Albert avec étonnement. --Au contraire, répondit le comte, puisqu'elle vient de me dire devant 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000