m'appuyais à un faux ébénier; derrière moi était un rocher artificiel
destiné à servir de banc aux promeneurs; car en tombant, ma main, qui
venait de quitter l'ébénier, avait senti la fraîcheur de cette pierre. À
ma droite était le faux ébénier, derrière moi était le rocher, je tombai
en me plaçant de même, je me relevai et me mis à creuser et à élargir le
trou: rien! toujours rien! le coffret n'y était pas.
--Le coffret n'y était pas? murmura Mme Danglars suffoquée par
l'épouvante.
--Ne croyez pas que je me bornai à cette tentative, continua Villefort;
non. Je fouillai tout le massif; je pensai que l'assassin, ayant déterré
le coffre et croyant que c'était un trésor, avait voulu s'en emparer,
l'avait emporté; puis s'apercevant de son erreur, avait fait à son tour
un trou et l'y avait déposé; rien. Puis il me vint cette idée qu'il
n'avait point pris tant de précautions, et l'avait purement et
simplement jeté dans quelque coin. Dans cette dernière hypothèse, il me
fallait, pour faire mes recherches, attendre le jour. Je remontai dans
la chambre et j'attendis.
--Oh! mon Dieu!
--Le jour venu, je descendis de nouveau. Ma première visite fut pour le
massif; j'espérais y retrouver des traces qui m'auraient échappé pendant
l'obscurité. J'avais retourné la terre sur une superficie de plus de
vingt pieds carrés, et sur une profondeur de plus de deux pieds. Une
journée eût à peine suffi à un homme salarié pour faire ce que j'avais
fait, moi, en une heure. Rien, je ne vis absolument rien.
«Alors, je me mis à la recherche du coffre, selon la supposition que
j'avais faite qu'il avait été jeté dans quelque coin. Ce devait être sur
le chemin qui conduisait à la petite porte de sortie; mais cette
nouvelle investigation fut aussi inutile que la première, et, le coeur
serré, je revins au massif, qui lui-même ne me laissait plus aucun
espoir.
--Oh! s'écria Mme Danglars, il y avait de quoi devenir fou.
--Je l'espérai un instant, dit Villefort, mais je n'eus pas ce bonheur;
cependant, rappelant ma force et par conséquent mes idées: Pourquoi cet
homme aurait-il emporté ce cadavre? me demandai-je.
--Mais vous l'avez dit, reprit Mme Danglars, pour avoir une preuve.
--Eh! non, madame, ce ne pouvait plus être cela; on ne garde pas un
cadavre pendant un an, on le montre à un magistrat, et l'on fait sa
déposition. Or, rien de tout cela n'était arrivé.
--Eh bien, alors?... demanda Hermine toute palpitante.
--Alors, il y a quelque chose de plus terrible, de plus fatal, de plus
effrayant pour nous: il y a que l'enfant était vivant peut-être, et que
l'assassin l'a sauvé.»
Mme Danglars poussa un cri terrible, et saisissant les mains de
Villefort:
«Mon enfant était vivant! dit-elle; vous avez enterré mon enfant vivant,
monsieur! Vous n'étiez pas sûr que mon enfant était mort, et vous l'avez
enterré! ah!...»
Mme Danglars s'était redressée et elle se tenait devant le procureur du
roi, dont elle serrait les poignets entre ses mains délicates, debout et
presque menaçante.
«Que sais-je? Je vous dis cela comme je vous dirais autre chose»,
répondit Villefort avec une fixité de regard qui indiquait que cet
homme si puissant était près d'atteindre les limites du désespoir et de
la folie.
«Ah! mon enfant, mon pauvre enfant!» s'écria la baronne, retombant sur
sa chaise et étouffant ses sanglots dans son mouchoir.
Villefort revint à lui, et comprit que pour détourner l'orage maternel
qui s'amassait sur sa tête, il fallait faire passer chez Mme Danglars la
terreur qu'il éprouvait lui-même.
«Vous comprenez alors que si cela est ainsi, dit-il en se levant à son
tour et en s'approchant de la baronne pour lui parler d'une voix plus
basse, nous sommes perdus: cet enfant vit, et quelqu'un sait qu'il vit,
quelqu'un a notre secret; et puisque Monte-Cristo parle devant nous d'un
enfant déterré où cet enfant n'était plus, ce secret c'est lui qui l'a.
--Dieu, Dieu juste, Dieu vengeur!» murmura Mme Danglars.
Villefort ne répondit que par une espèce de rugissement.
«Mais cet enfant, cet enfant, monsieur? reprit la mère obstinée.
--Oh! que je l'ai cherché! reprit Villefort en se tordant les bras: que
de fois je l'ai appelé dans mes longues nuits sans sommeil! que de fois
j'ai désiré une richesse royale pour acheter un million de secrets à un
million d'hommes, et pour trouver mon secret dans les leurs! Enfin, un
jour que pour la centième fois je reprenais la bêche, je me demandai
pour la centième fois ce que le Corse avait pu faire de l'enfant: un
enfant embarrasse un fugitif; peut-être en s'apercevant qu'il était
vivant encore, l'avait-il jeté dans la rivière.
--Oh! impossible! s'écria Mme Danglars; on assassine un homme par
vengeance, on ne noie pas de sang-froid un enfant!
--Peut-être, continua Villefort, l'avait-il mis aux Enfants-Trouvés.
--Oh! oui, oui! s'écria la baronne, mon enfant est là! monsieur!
--Je courus à l'hospice, et j'appris que cette nuit même, la nuit du 20
septembre, un enfant avait été déposé dans le tour; il était enveloppé
d'une moitié de serviette en toile fine, déchirée avec intention. Cette
moitié de serviette portait une moitié de couronne de baron et la lettre
H.
--C'est cela, c'est cela! s'écria Mme Danglars, tout mon linge était
marqué ainsi; M. de Nargonne était baron, et je m'appelle Hermine.
Merci, mon Dieu! mon enfant n'était pas mort!
--Non, il n'était pas mort!
--Et vous me le dites! vous me dites cela sans craindre de me faire
mourir de joie, monsieur! Où est-il? où est mon enfant?»
Villefort haussa les épaules.
«Le sais-je? dit-il; et croyez-vous que si je le savais je vous ferais
passer par toutes ces gradations, comme le ferait un dramaturge ou un
romancier? Non, hélas! non! je ne le sais pas. Une femme, il y avait six
mois environ, était venue réclamer l'enfant avec l'autre moitié de la
serviette. Cette femme avait fourni toutes les garanties que la loi
exige, et on le lui avait remis.
--Mais il fallait vous informer de cette femme, il fallait la découvrir.
--Et de quoi pensez-vous donc que je me sois occupé, madame? J'ai feint
une instruction criminelle, et tout ce que la police a de fins limiers,
d'adroits agents, je les mis à sa recherche. On a retrouvé ses traces
jusqu'à Châlons; à Châlons, on les a perdues.
--Perdues?
--Oui, perdues; perdues à jamais.»
Mme Danglars avait écouté ce récit avec un soupir, une larme, un cri
pour chaque circonstance.
«Et c'est tout, dit-elle; et vous vous êtes borné là?
--Oh! non, dit Villefort, je n'ai jamais cessé de chercher, de
m'enquérir, de m'informer. Cependant, depuis deux ou trois ans, j'ai
donné quelque relâche. Mais, aujourd'hui, je vais recommencer avec plus
de persévérance et d'acharnement que jamais; et je réussirai,
voyez-vous; car ce n'est plus la conscience qui me pousse, c'est la
peur.
--Mais, reprit Mme Danglars, le comte de Monte-Cristo ne sait rien; sans
quoi, ce me semble, il ne nous rechercherait point comme il le fait.
--Oh! la méchanceté des hommes est bien profonde, dit Villefort,
puisqu'elle est plus profonde que la bonté de Dieu. Avez-vous remarqué
les yeux de cet homme, tandis qu'il nous parlait?
--Non.
--Mais l'avez-vous examiné profondément parfois?
--Sans doute. Il est bizarre, mais voilà tout. Une chose qui m'a frappée
seulement, c'est que de tout ce repas exquis qu'il nous a donné, il n'a
rien touché, c'est que d'aucun plat il n'a voulu prendre sa part.
--Oui, oui! dit Villefort, j'ai remarqué cela aussi. Si j'avais su ce
que je sais maintenant, moi non plus je n'eusse touché à rien; j'aurais
cru qu'il voulait nous empoisonner.
--Et vous vous seriez trompé, vous le voyez bien.
--Oui, sans doute; mais, croyez-moi, cet homme a d'autres projets. Voilà
pourquoi j'ai voulu vous voir, voilà pourquoi j'ai demandé à vous
parler, voilà pourquoi j'ai voulu vous prémunir contre tout le monde,
mais contre lui surtout. Dites-moi, continua Villefort en fixant plus
profondément encore qu'il ne l'avait fait jusque-là ses yeux sur la
baronne, vous n'avez parlé de notre liaison à personne?
--Jamais, à personne.
--Vous me comprenez, reprit affectueusement Villefort, quand je dis à
personne, pardonnez-moi cette insistance, à personne au monde, n'est-ce
pas?
--Oh! oui, oui, je comprends très bien, dit la baronne en rougissant;
jamais! je vous le jure.
--Vous n'avez point l'habitude d'écrire le soir ce qui s'est passé dans
la matinée? vous ne faites pas de journal?
--Non! Hélas! ma vie passe emportée par la frivolité; moi-même, je
l'oublie.
--Vous ne rêvez pas haut, que vous sachiez?
--J'ai un sommeil d'enfant; ne vous le rappelez-vous pas?»
Le pourpre monta au visage de la baronne, et la pâleur envahit celui de
Villefort.
«C'est vrai, dit-il si bas qu'on l'entendit à peine.
--Eh bien? demanda la baronne.
--Eh bien, je comprends ce qu'il me reste à faire, reprit Villefort.
Avant huit jours d'ici, je saurai ce que c'est que M. de Monte-Cristo,
d'où il vient, où il va, et pourquoi il parle devant nous des enfants
qu'on déterre dans son jardin.»
Villefort prononça ces mots avec un accent qui eût fait frissonner le
comte s'il eût pu les entendre.
Puis il serra la main que la baronne répugnait à lui donner et la
reconduisit avec respect jusqu'à la porte.
Mme Danglars reprit un autre fiacre, qui la ramena au passage, de
l'autre côté duquel elle retrouva sa voiture et son cocher, qui, en
l'attendant, dormait paisiblement sur son siège.
LXVIII
Un bal d'été.
Le même jour, vers l'heure où Mme Danglars faisait la séance que nous
avons dite dans le cabinet de M. le procureur du roi, une calèche de
voyage, entrant dans la rue du Helder, franchissait la porte du n°27 et
s'arrêtait dans la cour.
Au bout d'un instant la portière s'ouvrait, et Mme de Morcerf en
descendait appuyée au bras de son fils.
À peine Albert eut-il reconduit sa mère chez elle que, commandant un
bain et ses chevaux, après s'être mis aux mains de son valet de chambre,
il se fit conduire aux Champs-Élysées, chez le comte de Monte-Cristo.
Le comte le reçut avec son sourire habituel. C'était une étrange chose:
jamais on ne paraissait faire un pas en avant dans le coeur ou dans
l'esprit de cet homme. Ceux qui voulaient, si l'on peut dire cela,
forcer le passage de son intimité trouvaient un mur.
Morcerf, qui accourait à lui les bras ouverts, laissa, en le voyant et
malgré son sourire amical, tomber ses bras, et osa tout au plus lui
tendre la main.
De son côté, Monte-Cristo la lui toucha, comme il faisait toujours, mais
sans la lui serrer.
«Eh bien, me voilà, dit-il, cher comte.
--Soyez le bienvenu.
--Je suis arrivé depuis une heure.
--De Dieppe?
--Du Tréport.
--Ah! c'est vrai.
--Et ma première visite est pour vous.
--C'est charmant de votre part, dit Monte-Cristo comme il eût dit toute
autre chose.
--Eh bien, voyons, quelles nouvelles?
--Des nouvelles! vous demandez cela à moi, à un étranger!»
--Je m'entends: quand je demande quelles nouvelles, je demande si vous
avez fait quelque chose pour moi?
--M'aviez-vous donc chargé de quelque commission? dit Monte-Cristo en
jouant l'inquiétude.
--Allons, allons, dit Albert, ne simulez pas l'indifférence. On dit
qu'il y a des avertissements sympathiques qui traversent la distance:
eh bien! au Tréport, j'ai reçu mon coup électrique; vous avez, sinon
travaillé pour moi, du moins pensé à moi.
--Cela est possible, dit Monte-Cristo. J'ai en effet pensé à vous; mais
le courant magnétique dont j'étais le conducteur agissait, je l'avoue,
indépendamment de ma volonté.
--Vraiment! Contez-moi cela, je vous prie.
--C'est facile, M. Danglars a dîné chez moi.
--Je le sais bien, puisque c'est pour fuir sa présence que nous sommes
partis, ma mère et moi.
--Mais il a dîné avec M. Andrea Cavalcanti.
--Votre prince italien?
--N'exagérons pas. M. Andrea se donne seulement le titre de vicomte.
--Se donne, dites-vous?
--Je dis: se donne.
--Il ne l'est donc pas?
--Eh! le sais-je, moi? Il se le donne, je le lui donne, on le lui donne;
n'est-ce pas comme s'il l'avait?
--Homme étrange que vous faites, allez! Eh bien?
--Eh bien, quoi?
--M. Danglars a donc dîné ici?
--Oui.
--Avec votre vicomte Andrea Cavalcanti?
--Avec le vicomte Andrea Cavalcanti, le marquis son père, Mme Danglars,
M. et Mme de Villefort, des gens charmants, M. Debray, Maximilien
Morrel, et puis qui encore... attendez donc... ah! M. de Château-Renaud.
--On a parlé de moi?
--On n'en a pas dit un mot.
--Tant pis.
--Pourquoi cela? Il me semble que, si l'on vous a oublié, on n'a fait,
en agissant ainsi, que ce que vous désiriez!
--Mon cher comte, si l'on n'a point parlé de moi, c'est qu'on y pensait
beaucoup, et alors je suis désespéré.
--Que vous importe, puisque Mlle Danglars n'était point au nombre de
ceux qui y pensaient ici! Ah! il est vrai qu'elle pouvait y penser chez
elle.
--Oh! quant à cela, non, j'en suis sûr: ou si elle y pensait, c'est
certainement de la même façon que je pense à elle.
--Touchante sympathie! dit le comte. Alors vous vous détestez?
--Écoutez, dit Morcerf, si Mlle Danglars était femme à prendre en pitié
le martyre que je ne souffre pas pour elle et m'en récompenser en dehors
des convenances matrimoniales arrêtées entre nos deux familles, cela
m'irait à merveille. Bref, je crois que Mlle Danglars serait une
maîtresse charmante, mais comme femme, diable....
--Ainsi, dit Monte-Cristo en riant, voilà votre façon de penser sur
votre future?
--Oh! mon Dieu! oui, un peu brutale, c'est vrai mais exacte du moins.
Or, puisqu'on ne peut faire de ce rêve une réalité; comme pour arriver à
un certain but il faut que Mlle Danglars devienne ma femme c'est-à-dire
qu'elle vive avec moi, qu'elle pense près de moi, qu'elle chante près de
moi, qu'elle fasse des vers et de la musique à dix pas de moi, et cela
pendant tout le temps de ma vie, alors je m'épouvante. Une maîtresse,
mon cher comte, cela se quitte, mais une femme, peste! c'est autre
chose, cela se garde éternellement, de près ou de loin c'est-à-dire. Or,
c'est effrayant de garder toujours Mlle Danglars, fût-ce même de loin.
--Vous êtes difficile, vicomte.
--Oui, car souvent je pense à une chose impossible.
--À laquelle?
--À trouver pour moi une femme comme mon père en a trouvé une pour lui.»
Monte-Cristo pâlit et regarda Albert en jouant avec des pistolets
magnifiques dont il faisait rapidement crier les ressorts.
«Ainsi, votre père a été bien heureux, dit-il.
--Vous savez mon opinion sur ma mère, monsieur le comte: un ange du
ciel; voyez-la encore belle, spirituelle toujours, meilleure que jamais.
J'arrive du Tréport; pour tout autre fils, eh! mon Dieu! accompagner sa
mère serait une complaisance ou une corvée mais, moi, j'ai passé quatre
jours en tête-à-tête avec elle, plus satisfait, plus reposé, plus
poétique, vous le dirais-je, que si j'eusse emmené au Tréport la reine
Mab ou Titania.
--C'est une perfection désespérante, et vous donnez à tous ceux qui vous
entendent de graves envies de rester célibataires.
--Voilà justement, reprit Morcerf, pourquoi, sachant qu'il existe au
monde une femme accomplie, je ne me soucie pas d'épouser Mlle Danglars.
Avez-vous quelquefois remarqué comme notre égoïsme revêt de couleurs
brillantes tout ce qui nous appartient? Le diamant qui chatoyait à la
vitre de Marlé ou de Fossin devient bien plus beau depuis qu'il est
notre diamant; mais si l'évidence vous force à reconnaître qu'il en est
d'une eau plus pure, et que vous soyez condamné à porter éternellement
ce diamant inférieur à un autre, comprenez-vous la souffrance?
--Mondain! murmura le comte.
--Voilà pourquoi je sauterai de joie le jour où Mlle Eugénie s'apercevra
que je ne suis qu'un chétif atome et que j'ai à peine autant de cent
mille francs qu'elle a de millions.»
Monte-Cristo sourit.
«J'avais bien pensé à autre chose, continua Albert; Franz aime les
choses excentriques, j'ai voulu le rendre malgré lui amoureux de Mlle
Danglars; mais à quatre lettres que je lui ai écrites dans le plus
affriandant des styles, Franz m'a imperturbablement répondu: «Je suis
excentrique, c'est vrai, mais mon excentricité ne va pas jusqu'à
reprendre ma parole quand je l'ai donnée.»
--Voilà ce que j'appelle le dévouement de l'amitié: donner à un autre la
femme dont on ne voudrait soi-même qu'à titre de maîtresse.»
Albert sourit.
«À propos, continua-t-il, il arrive, ce cher Franz; mais peu vous
importe, vous ne l'aimez pas, je crois?
--Moi! dit Monte-Cristo; eh! mon cher vicomte, où donc avez-vous vu que
je n'aimais pas M. Franz? J'aime tout le monde.
--Et je suis compris dans tout le monde... merci.
--Oh! ne confondons pas, dit Monte-Cristo: j'aime tout le monde à la
manière dont Dieu nous ordonne d'aimer notre prochain, chrétiennement;
mais je ne hais bien que de certaines personnes. Revenons à M. Franz
d'Épinay. Vous dites donc qu'il arrive.
--Oui, mandé par M. de Villefort, aussi enragé, à ce qu'il paraît, de
marier Mlle Valentine que M. Danglars est enragé de marier Mlle
Eugénie. Décidément, il paraît que c'est un état des plus fatigants que
celui de père de grandes filles; il me semble que cela leur donne la
fièvre, et que leur pouls bat quatre-vingt-dix fois à la minute, jusqu'à
ce qu'ils en soient débarrassés.
--Mais M. d'Épinay ne vous ressemble pas, lui; il prend son mal en
patience.
--Mieux que cela, il le prend au sérieux; il met des cravates blanches
et parle déjà de sa famille. Il a au reste pour les Villefort une grande
considération.
--Méritée, n'est-ce pas?
--Je le crois. M. de Villefort a toujours passé pour un homme sévère,
mais juste.
--À la bonne heure, dit Monte-Cristo, en voilà un au moins que vous ne
traitez pas comme ce pauvre M. Danglars.
--Cela tient peut-être à ce que je ne suis pas forcé d'épouser sa fille,
répondit Albert en riant.
--En vérité, mon cher monsieur, dit Monte-Cristo, vous êtes d'une
fatuité révoltante.
--Moi?
--Oui, vous. Prenez donc un cigare.
--Bien volontiers. Et pourquoi suis-je fat?
--Mais parce que vous êtes là à vous défendre, à vous débattre
d'épouser Mlle Danglars. Eh! mon Dieu! laissez aller les choses, et ce
n'est peut-être pas vous qui retirerez votre parole le premier.
--Bah! fit Albert avec de grands yeux.
--Eh! sans doute, monsieur le vicomte, on ne vous mettra pas de force le
cou dans les portes, que diable! Voyons, sérieusement, reprit
Monte-Cristo en changeant d'intonation, avez-vous envie de rompre?
--Je donnerais cent mille francs pour cela.
--Eh bien, soyez heureux: M. Danglars est prêt à en donner le double
pour atteindre au même but.
--Est-ce bien vrai, ce bonheur-là? dit Albert, qui cependant en disant
cela ne put empêcher qu'un imperceptible nuage passât sur son front.
Mais, mon cher comte, M. Danglars a donc des raisons?
--Ah! te voilà bien, nature orgueilleuse et égoïste! À la bonne heure,
je retrouve l'homme qui veut trouer l'amour-propre d'autrui à coups de
hache, et qui crie quand on troue le sien avec une aiguille.
--Non! mais c'est qu'il me semble que M. Danglars....
--Devait être enchanté de vous n'est-ce pas? Eh bien, M. Danglars est un
homme de mauvais goût, c'est convenu, et il est encore plus enchanté
d'un autre....
--De qui donc?
--Je ne sais pas, moi; étudiez, regardez, saisissez les allusions à leur
passage, et faites-en votre profit.
--Bon, je comprends; écoutez, ma mère... non! pas ma mère, je me trompe,
mon père a eu l'idée de donner un bal.
--Un bal dans ce moment-ci de l'année?
--Les bals d'été sont à la mode.
--Ils n'y seraient pas, que la comtesse n'aurait qu'à vouloir, et elle
les y mettrait.
--Pas mal; vous comprenez, ce sont des bals pur sang; ceux qui restent à
Paris dans le mois de juillet sont de vrais Parisiens. Voulez-vous vous
charger d'une invitation pour MM. Cavalcanti?
--Dans combien de jours a lieu votre bal?
--Samedi.
--M. Cavalcanti père sera parti.
--Mais M. Cavalcanti fils demeure. Voulez-vous vous charger d'amener M.
Cavalcanti fils?
--Écoutez, vicomte, je ne le connais pas.
--Vous ne le connaissez pas?
--Non; je l'ai vu pour la première fois il y a trois ou quatre jours,
et je n'en réponds en rien.
--Mais vous le recevez bien, vous!
--Moi, c'est autre chose; il m'a été recommandé par un brave abbé qui
peut lui-même avoir été trompé. Invitez-le directement, à merveille,
mais ne me dites pas de vous le présenter; s'il allait plus tard épouser
Mlle Danglars, vous m'accuseriez de manège, et vous voudriez vous couper
la gorge avec moi; d'ailleurs, je ne sais pas si j'irai moi-même.
--Où?
--À votre bal.
--Pourquoi n'y viendrez-vous point?
--D'abord parce que vous ne m'avez pas encore invité.
--Je viens exprès pour vous apporter votre invitation moi-même.
--Oh! c'est trop charmant; mais je puis en être empêché.
--Quand je vous aurai dit une chose, vous serez assez aimable pour nous
sacrifier tous les empêchements.
--Dites.
--Ma mère vous en prie.
--Mme la comtesse de Morcerf? reprit Monte-Cristo en tressaillant.
--Ah! comte, dit Albert, je vous préviens que Mme de Morcerf cause
librement avec moi; et si vous n'avez pas senti craquer en vous ces
fibres sympathiques dont je vous parlais tout à l'heure, c'est que ces
fibres-là vous manquent complètement, car pendant quatre jours nous
n'avons parlé que de vous.
--De moi? En vérité vous me comblez!
--Écoutez, c'est le privilège de votre emploi: quand on est un problème
vivant.
--Ah! je suis donc aussi un problème pour votre mère? En vérité, je
l'aurais crue trop raisonnable pour se livrer à de pareils écarts
d'imagination!
--Problème, mon cher comte, problème pour tous, pour ma mère comme pour
les autres; problème accepté, mais non deviné, vous demeurez toujours à
l'état d'énigme: rassurez-vous. Ma mère seulement demande toujours
comment il se fait que vous soyez si jeune. Je crois qu'au fond, tandis
que la comtesse G... vous prend pour Lord Ruthwen, ma mère vous prend
pour Cagliostro ou le comte de Saint-Germain. La première fois que vous
viendrez voir Mme de Morcerf, confirmez-la dans cette opinion. Cela ne
vous sera pas difficile, vous avez la pierre philosophale de l'un et
l'esprit de l'autre.
--Je vous remercie de m'avoir prévenu, dit le comte en souriant, je
tâcherai de me mettre en mesure de faire face à toutes les suppositions.
--Ainsi vous viendrez samedi?
--Puisque Mme de Morcerf m'en prie.
--Vous êtes charmant.
--Et M. Danglars?
--Oh! il a déjà reçu la triple invitation; mon père s'en est chargé.
Nous tâcherons aussi d'avoir le grand d'Aguesseau, M. de Villefort; mais
on en désespère.
--Il ne faut jamais désespérer de rien, dit le proverbe.
--Dansez-vous, cher comte?
--Moi?
--Oui, vous. Qu'y aurait-il d'étonnant à ce que vous dansassiez?
--Ah! en effet, tant qu'on n'a pas franchi la quarantaine.... Non, je ne
danse pas; mais j'aime à voir danser. Et Mme de Morcerf, danse-t-elle?
--Jamais, non plus; vous causerez, elle a tant envie de causer avec
vous!
--Vraiment?
--Parole d'honneur! et je vous déclare que vous êtes le premier homme
pour lequel ma mère ait manifesté cette curiosité.»
Albert prit son chapeau et se leva; le comte le reconduisit jusqu'à la
porte.
«Je me fais un reproche, dit-il en l'arrêtant au haut du perron.
--Lequel?
--J'ai été indiscret, je ne devais pas vous parler de M. Danglars.
--Au contraire, parlez-m'en encore, parlez-m'en souvent, parlez-m'en
toujours; mais de la même façon.
--Bien! vous me rassurez. À propos, quand arrive M. d'Épinay?
--Mais dans cinq ou six jours au plus tard.
--Et quand se marie-t-il?
--Aussitôt l'arrivée de M. et de Mme de Saint-Méran.
--Amenez-le-moi donc quand il sera à Paris. Quoique vous prétendiez que
je ne l'aime pas, je vous déclare que je serai heureux de le voir.
--Bien, vos ordres seront exécutés, seigneur.
--Au revoir!
--À samedi, en tout cas, bien sûr, n'est-ce pas?
--Comment donc! c'est parole donnée.»
Le comte suivit des yeux Albert en le saluant de la main. Puis, quand
il fut remonté dans son phaéton, il se retourna, et trouvant Bertuccio
derrière lui:
«Eh bien? demanda-t-il.
--Elle est allée au Palais, répondit l'intendant.
--Elle y est restée longtemps?
--Une heure et demie.
--Et elle est rentrée chez elle?
--Directement.
--Eh bien, mon cher monsieur Bertuccio, dit le comte, si j'ai maintenant
un conseil à vous donner, c'est d'aller voir en Normandie si vous ne
trouverez pas cette petite terre dont je vous ai parlée.»
Bertuccio salua, et, comme ses désirs étaient en parfaite harmonie avec
l'ordre qu'il avait reçu, il partit le soir même.
LXIX
Les informations.
M. de Villefort tint parole à Mme Danglars, et surtout à lui-même, en
cherchant à savoir de quelle façon M. le comte de Monte-Cristo avait pu
apprendre l'histoire de la maison d'Auteuil.
Il écrivit le même jour à un certain M. de Boville, qui, après avoir été
autrefois inspecteur des prisons, avait été attaché, dans un grade
supérieur, à la police de sûreté, pour avoir les renseignements qu'il
désirait, et celui-ci demanda deux jours pour savoir au juste près de
qui l'on pourrait se renseigner.
Les deux jours expirés, M. de Villefort reçut la note suivante:
«La personne que l'on appelle M. le comte de Monte-Cristo est connue
particulièrement de Lord Wilmore, riche étranger, que l'on voit
quelquefois à Paris et qui s'y trouve en ce moment; il est connu
également de l'abbé Busoni, prêtre sicilien d'une grande réputation en
Orient, où il a fait beaucoup de bonnes oeuvres.»
M. de Villefort répondit par un ordre de prendre sur ces deux étrangers
les informations les plus promptes et les plus précises; le lendemain
soir, ses ordres étaient exécutés, et voici les renseignements qu'il
recevait:
L'abbé, qui n'était que pour un mois à Paris, habitait, derrière
Saint-Sulpice, une petite maison composée d'un seul étage au-dessus d'un
rez-de-chaussée; quatre pièces, deux pièces en haut et deux pièces en
bas, formaient tout le logement, dont il était l'unique locataire.
Les deux pièces d'en bas se composaient d'une salle à manger avec table,
deux chaises et buffet en noyer, et d'un salon boisé peint en blanc,
sans ornements, sans tapis et sans pendule. On voyait que, pour
lui-même, l'abbé se bornait aux objets de stricte nécessité.
Il est vrai que l'abbé habitait de préférence le salon du premier. Ce
salon, tout meublé de livres de théologie et de parchemins, au milieu
desquels on le voyait s'ensevelir, disait son valet de chambre, pendant
des mois entiers, était en réalité moins un salon qu'une bibliothèque.
Ce valet regardait les visiteurs au travers d'une sorte de guichet, et
lorsque leur figure lui était inconnue ou ne lui plaisait pas, il
répondait que M. l'abbé n'était point à Paris, ce dont beaucoup se
contentaient, sachant que l'abbé voyageait souvent et restait
quelquefois fort longtemps en voyage.
Au reste, qu'il fût au logis ou qu'il n'y fût pas, qu'il se trouvât à
Paris ou au Caire, l'abbé donnait toujours, et le guichet servait de
tour aux aumônes que le valet distribuait incessamment au nom de son
maître.
L'autre chambre, située près de la bibliothèque, était une chambre à
coucher. Un lit sans rideaux quatre fauteuils et un canapé de velours
d'Utrecht jaune formaient avec un prie-Dieu tout son ameublement.
Quant à Lord Wilmore, il demeurait rue Fontaine-Saint-Georges. C'était
un de ces Anglais touristes qui mangent toute leur fortune en voyages.
Il louait en garni l'appartement qu'il habitait dans lequel il venait
passer seulement deux ou trois heures par jour, et où il ne couchait que
rarement. Une de ses manies était de ne vouloir pas absolument parler la
langue française, qu'il écrivait cependant, assurait-on, avec une assez
grande pureté.
Le lendemain du jour où ces précieux renseignements étaient parvenus à
M. le procureur du roi, un homme, qui descendait de voiture au coin de
la rue Férou, vint frapper à une porte peinte en vert olive et demanda
l'abbé Busoni.
«M. l'abbé est sorti dès le matin, répondit le valet.
--Je pourrais ne pas me contenter de cette réponse, dit le visiteur, car
je viens de la part d'une personne pour laquelle on est toujours chez
soi. Mais veuillez remettre à l'abbé Busoni....
--Je vous ai déjà dit qu'il n'y était pas, répéta le valet.
--Alors quand il sera rentré, remettez-lui cette carte et ce papier
cacheté. Ce soir, à huit heures M. l'abbé sera-t-il chez lui?
--Oh! sans faute, monsieur, à moins que M. l'abbé ne travaille, et alors
c'est comme s'il était sorti.
--Je reviendrai donc ce soir à l'heure convenue», reprit le visiteur.
Et il se retira.
En effet, à l'heure indiquée, le même homme revint dans la même voiture,
qui cette fois, au lieu de s'arrêter au coin de la rue Férou, s'arrêta
devant la porte verte. Il frappa, on lui ouvrit, et il entra.
Aux signes de respect dont le valet fut prodigue envers lui, il comprit
que sa lettre avait fait l'effet désiré.
«M. l'abbé est chez lui? demanda-t-il.
--Oui, il travaille dans sa bibliothèque; mais il attend monsieur»,
répondit le serviteur.
L'étranger monta un escalier assez rude, et, devant une table dont la
superficie était inondée de la lumière que concentrait un vaste
abat-jour, tandis que le reste de l'appartement était dans l'ombre, il
aperçut l'abbé, en habit ecclésiastique, la tête couverte de ces
coqueluchons sous lesquels s'ensevelissait le crâne des savants en -us-
du Moyen Âge.
«C'est à monsieur Busoni que j'ai l'honneur de parler? demanda le
visiteur.
--Oui, monsieur, répondit l'abbé, et vous êtes la personne que M. de
Boville, ancien intendant des prisons, m'envoie de la part de M. le
préfet de Police?
--Justement, monsieur.
--Un des agents préposés à la sûreté de Paris?
--Oui, monsieur», répondit l'étranger avec une espèce d'hésitation, et
surtout un peu de rougeur.
L'abbé rajusta les grandes lunettes qui lui couvraient non seulement les
yeux, mais encore les tempes, et, se rasseyant, fit signe au visiteur de
s'asseoir à son tour.
«Je vous écoute, monsieur, dit l'abbé avec un accent italien des plus
prononcés.
--La mission dont je me suis chargé, monsieur, reprit le visiteur en
pesant chacune de ses paroles comme si elles avaient peine à sortir, est
une mission de confiance pour celui qui la remplit et pour celui près
duquel on la remplit.
L'abbé s'inclina.
«Oui, reprit l'étranger, votre probité, monsieur l'abbé, est si connue
de M. le préfet de Police, qu'il veut savoir de vous, comme magistrat,
une chose qui intéresse cette sûreté publique au nom de laquelle je vous
suis député. Nous espérons donc, monsieur l'abbé, qu'il n'y aura ni
liens d'amitié ni considération humaine qui puissent vous engager à
déguiser la vérité à la justice.
--Pourvu, monsieur, que les choses qu'il vous importe de savoir ne
touchent en rien aux scrupules de ma conscience. Je suis prêtre,
monsieur, et les secrets de la confession, par exemple, doivent rester
entre moi et la justice de Dieu, et non entre moi et la justice humaine.
--Oh! soyez tranquille, monsieur l'abbé, dit l'étranger, dans tous les
cas nous mettrons votre conscience à couvert.»
À ces mots l'abbé, en pesant de son côté sur l'abat jour, leva ce même
abat-jour du côté opposé, de sorte que, tout en éclairant en plein le
visage de l'étranger, le sien restait toujours dans l'ombre.
«Pardon, monsieur l'abbé, dit l'envoyé de M. le préfet de Police, mais
cette lumière me fatigue horriblement la vue.»
L'abbé baissa le carton vert.
«Maintenant, monsieur, je vous écoute, parlez.
--J'arrive au fait. Vous connaissez M. le comte de Monte-Cristo?
--Vous voulez parler de M. Zaccone, je présume?
--Zaccone!... Ne s'appelle-t-il donc pas Monte-Cristo!
--Monte-Cristo est un nom de terre, ou plutôt un nom de rocher, et non
pas un nom de famille.
--Eh bien, soit; ne discutons pas sur les mots, et puisque M. de
Monte-Cristo et M. Zaccone c'est le même homme....
--Absolument le même.
--Parlons de M. Zaccone.
--Soit.
--Je vous demandais si vous le connaissiez?
--Beaucoup.
--Qu'est-il?
--C'est le fils d'un riche armateur de Malte.
--Oui, je le sais bien, c'est ce qu'on dit; mais, comme vous le
comprenez, la police ne peut pas se contenter d'un -on-dit-.
--Cependant, reprit l'abbé avec un sourire tout affable, quand cet
-on-dit- est la vérité, il faut bien que tout le monde s'en contente, et
que la police fasse comme tout le monde.
--Mais vous êtes sûr de ce que vous dites?
--Comment! si j'en suis sûr!
--Remarquez, monsieur, que je ne suspecte en aucune façon votre bonne
foi. Je vous dis: Êtes-vous sûr?
--Écoutez, j'ai connu M. Zaccone le père.
--Ah! ah!
--Oui, et tout enfant j'ai joué dix fois avec son fils dans leurs
chantiers de construction.
--Mais cependant ce titre de comte?
--Vous savez, cela s'achète.
--En Italie?
--Partout.
--Mais ces richesses qui sont immenses à ce qu'on dit toujours....
--Oh! quant à cela, répondit l'abbé, immenses c'est le mot.
--Combien croyez-vous qu'il possède, vous qui le connaissez?
--Oh! il a bien cent cinquante à deux cent mille livres de rente.
--Ah! voilà qui est raisonnable, dit le visiteur, mais on parle de
trois, de quatre millions!
--Deux cent mille livres de rente, monsieur, font juste quatre millions
de capital.
--Mais on parlait de trois à quatre millions de rente!
--Oh! cela n'est pas croyable.
--Et vous connaissez son île de Monte-Cristo?
--Certainement; tout homme qui est venu de Palerme, de Naples ou de Rome
en France, par mer, la connaît, puisqu'il est passé à côté d'elle et l'a
vue en passant.
--C'est un séjour enchanteur, à ce que l'on assure.
--C'est un rocher.
--Et pourquoi donc le comte a-t-il acheté un rocher?
--Justement pour être comte. En Italie, pour être comte, on a encore
besoin d'un comté.
--Vous avez sans doute entendu parler des aventures de jeunesse de M.
Zaccone.
--Le père?
--Non, le fils.
--Ah! voici où commencent mes incertitudes, car voici où j'ai perdu mon
jeune camarade de vue.
--Il a fait la guerre?
--Je crois qu'il a servi.
--Dans quelle arme?
--Dans la marine.
--Voyons, vous n'êtes pas son confesseur?
--Non, monsieur; je le crois luthérien.
--Comment, luthérien?
--Je dis que je crois; je n'affirme pas. D'ailleurs, je croyais la
liberté des cultes établie en France.
--Sans doute, aussi n'est-ce point de ses croyances que nous nous
occupons en ce moment, c'est de ses actions; au nom de M. le préfet de
Police, je vous somme de dire ce que vous savez.
--Il passe pour un homme fort charitable. Notre saint-père le pape l'a
fait chevalier du Christ, faveur qu'il n'accorde guère qu'aux princes,
pour les services éminents qu'il a rendus aux chrétiens d'Orient; il a
cinq ou six grands cordons conquis par des services rendus ainsi aux
princes ou aux États.
--Et il les porte?
--Non, mais il en est fier, il dit qu'il aime mieux les récompenses
accordées aux bienfaiteurs de l'humanité que celles accordées aux
destructeurs des hommes.
--C'est donc un quaker que cet homme-là?
--Justement, c'est un quaker, moins le grand chapeau et l'habit marron,
bien entendu.
--Lui connaît-on des amis?
--Oui, car il a pour amis tous ceux qui le connaissent.
--Mais enfin, il a bien quelque ennemi?
--Un seul.
--Comment le nommez-vous?
--Lord Wilmore.
--Où est-il?
--À Paris dans ce moment même.
--Et il peut me donner des renseignements?
--Précieux. Il était dans l'Inde en même temps que Zaccone.
--Savez-vous où il demeure?
--Quelque part dans la Chaussée-d'Antin; mais j'ignore la rue et le
numéro.
--Vous êtes mal avec cet Anglais?
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