des cinq cent mille livres que vous lui avez comptées cette année, et se disant qu'il a enfin trouvé ce que les plus habiles joueurs n'ont pu jamais découvrir, c'est-à-dire une roulette où l'on gagne sans mettre au jeu, et où l'on ne perd pas quand on perd.» La baronne voulut éclater. «Misérable! dit-elle, oseriez-vous dire que vous ne saviez pas ce que vous osez me reprocher aujourd'hui? --Je ne vous dis pas que je savais, je ne vous dis pas que je ne savais point, je vous dis: observez ma conduite depuis quatre ans que vous n'êtes plus ma femme et que je ne suis plus votre mari, vous verrez si elle a toujours été conséquente avec elle-même. Quelque temps avant notre rupture, vous avez désiré étudier la musique avec ce fameux baryton qui a débuté avec tant de succès au Théâtre-Italien; moi, j'ai voulu étudier la danse avec cette danseuse qui s'était fait une si grande réputation à Londres. Cela m'a coûté, tant pour vous que pour moi, cent mille francs à peu près. Je n'ai rien dit, parce qu'il faut de l'harmonie dans les ménages. Cent mille francs pour que l'homme et la femme sachent bien à fond la danse et la musique, ce n'est pas trop cher. Bientôt, voilà que vous vous dégoûtez du chant, et que l'idée vous vient d'étudier la diplomatie avec un secrétaire du ministre; je vous laisse étudier. Vous comprenez: que m'importe à moi, puisque vous payez les leçons que vous prenez sur votre cassette? Mais, aujourd'hui, je m'aperçois que vous tirez sur la mienne, et que votre apprentissage me peut coûter sept cent mille francs par mois. Halte-là! madame, car cela ne peut durer ainsi. Ou le diplomate donnera des leçons... gratuites, et je le tolérerai, ou il ne remettra plus le pied dans ma maison; entendez-vous madame? --Oh! c'est trop fort, monsieur! s'écria Hermine suffoquée, et vous dépassez les limites de l'ignoble. --Mais, dit Danglars, je vois avec plaisir que vous n'êtes pas restée en deçà, et que vous avez volontairement obéi à cet axiome du code: «La femme doit suivre son mari.» --Des injures! --Vous avez raison: arrêtons nos faits, et raisonnons froidement. Je ne me suis jamais, moi, mêlé de vos affaires que pour votre bien; faites de même. Ma caisse ne vous regarde pas, dites-vous? Soit; opérez sur la vôtre, mais n'emplissez ni ne videz la mienne. D'ailleurs, qui sait si tout cela n'est pas un coup de Jarnac politique; si le ministre, furieux de me voir dans l'opposition, et jaloux des sympathies populaires que je soulève, ne s'entend pas avec M. Debray pour me ruiner? --Comme c'est probable! --Mais sans doute; qui a jamais vu cela... une fausse nouvelle télégraphique, c'est-à-dire l'impossible, ou à peu près; des signes tout à fait différents donnés par les deux télégraphes!... C'est fait exprès pour moi, en vérité. --Monsieur, dit humblement la baronne, vous n'ignorez pas, ce me semble, que cet employé a été chassé, qu'on a parlé même de lui faire son procès, que l'ordre avait été donné de l'arrêter, et que cet ordre eût été mis à exécution s'il ne se fût soustrait aux premières recherches par une fuite qui prouve sa folie ou sa culpabilité.... C'est une erreur. --Oui, qui fait rire les niais, qui fait passer une mauvaise nuit au ministre, qui fait noircir du papier à MM. les secrétaires d'État, mais qui à moi me coûte sept cent mille francs. --Mais, monsieur, dit tout à coup Hermine, puisque tout cela, selon vous, vient de M. Debray, pourquoi, au lieu de dire tout cela directement à M. Debray, venez-vous me le dire à moi? Pourquoi accusez-vous l'homme et vous en prenez-vous à la femme? --Est-ce que je connais M. Debray, moi? dit Danglars; est-ce que je veux le connaître? est-ce que je veux savoir qu'il donne des conseils? est-ce que je veux les suivre? est-ce que je joue? Non, c'est vous qui faites tout cela, et non pas moi! --Mais il me semble que puisque vous en profitez....» Danglars haussa les épaules. «Folles créatures, en vérité, que ces femmes qui se croient des génies parce qu'elles ont conduit une ou dix intrigues de façon à n'être pas affichées dans tout Paris! Mais songez donc: eussiez-vous caché vos dérèglements à votre mari même, ce qui est l'A.B.C. de l'art, parce que la plupart du temps les maris ne veulent pas voir, vous ne seriez qu'une pâle copie de ce que font la moitié de vos amies les femmes du monde. Mais il n'en est pas ainsi pour moi; j'ai vu et toujours vu; depuis seize ans à peu près, vous m'avez caché une pensée peut-être, mais pas une démarche, pas une action, pas une faute. Tandis que vous, de votre côté, vous vous applaudissiez de votre adresse et croyiez fermement me tromper: qu'en est-il résulté? c'est que, grâce à ma prétendue ignorance, depuis M. de Villefort jusqu'à M. Debray, il n'est pas un de vos amis qui n'ait tremblé devant moi. Il n'en est pas un qui ne m'ait traité en maître de la maison, ma seule prétention près de vous; il n'en est pas un, enfin, qui ait osé vous dire de moi ce que je vous en dis moi-même aujourd'hui. Je vous permets de me rendre odieux, mais je vous empêcherai de me rendre ridicule, et surtout je vous défends positivement et, par-dessus tout, de me ruiner.» Jusqu'au moment où le nom de Villefort avait été prononcé, la baronne avait fait assez bonne contenance; mais à ce nom elle avait pâli, et se levant comme mue par un ressort, elle avait étendu les bras comme pour conjurer une apparition, et fait trois pas vers son mari comme pour lui arracher la fin du secret qu'il ne connaissait pas ou que peut-être, par quelque calcul odieux comme étaient à peu près tous les calculs de Danglars, il ne voulait pas laisser échapper entièrement. «M. de Villefort! que signifie! que voulez-vous dire? --Cela veut dire, madame, que M. de Nargonne, votre premier mari, n'étant ni un philosophe ni un banquier, ou peut-être étant l'un et l'autre, et voyant qu'il n'y avait aucun parti à tirer d'un procureur du roi, est mort de chagrin ou de colère de vous avoir trouvée enceinte de six mois après une absence de neuf. Je suis brutal, non seulement je le sais, mais je m'en vante: c'est un de mes moyens de succès dans mes opérations commerciales. Pourquoi, au lieu de tuer, s'est-il fait tuer lui-même? parce qu'il n'avait pas de caisse à sauver. Mais, moi, je me dois à ma caisse. M. Debray, mon associé, me fait perdre sept cent mille francs, qu'il supporte sa part de la perte, et nous continuerons nos affaires; sinon, qu'il me fasse banqueroute de ces cent soixante-quinze mille livres, et qu'il fasse ce que font les banqueroutiers, qu'il disparaisse. Eh, mon Dieu! c'est un charmant garçon, je le sais, quand ses nouvelles sont exactes; mais quand elles ne le sont pas, il y en a cinquante dans le monde qui valent mieux que lui.» Mme Danglars était atterrée; cependant elle fit un effort suprême pour répondre à cette dernière attaque. Elle tomba sur un fauteuil, pensant à Villefort, à la scène du dîner, à cette étrange série de malheurs qui depuis quelques jours s'abattaient un à un sur sa maison et changeaient en scandaleux débats le calme ouaté de son ménage. Danglars ne la regarda même pas, quoiqu'elle fît tout ce qu'elle put pour s'évanouir. Il tira la porte de la chambre à coucher sans ajouter un seul mot et rentra chez lui; de sorte que Mme Danglars, en revenant de son demi-évanouissement, put croire qu'elle avait fait un mauvais rêve. LXVI Projets de mariage. Le lendemain de cette scène, à l'heure que Debray avait coutume de choisir pour venir faire, en allant à son bureau, une petite visite à Mme Danglars, son coupé ne parut pas dans la cour. À cette heure-là, c'est-à-dire vers midi et demi, Mme Danglars demanda sa voiture et sortit. Danglars, placé derrière un rideau, avait guetté cette sortie qu'il attendait. Il donna l'ordre qu'on le prévînt aussitôt que madame reparaîtrait; mais à deux heures, elle n'était pas rentrée. À deux heures il demanda ses chevaux, se rendit à la Chambre et se fit inscrire pour parler contre le budget. De midi à deux heures, Danglars était resté à son cabinet, décachetant ses dépêches, s'assombrissant de plus en plus, entassant chiffres sur chiffres et recevant entre autres visites celle du major Cavalcanti qui, toujours aussi bleu, aussi raide et aussi exact, se présenta à l'heure annoncée la veille pour terminer son affaire avec le banquier. En sortant de la Chambre, Danglars, qui avait donné de violentes marques d'agitation pendant la séance et qui surtout avait été plus acerbe que jamais contre le ministère, remonta dans sa voiture et ordonna au cocher de le conduire avenue des Champs-Élysées, n°30. Monte-Cristo était chez lui; seulement il était avec quelqu'un, et il priait Danglars d'attendre un instant au salon. Pendant que le banquier attendait, la porte s'ouvrit, et il vit entrer un homme habillé en abbé, qui, au lieu d'attendre comme lui, plus familier que lui sans doute dans la maison, le salua, entra dans l'intérieur des appartements et disparut. Un instant après, la porte par laquelle le prêtre était entré se rouvrit, et Monte-Cristo parut. «Pardon, dit-il, cher baron, mais un de mes bons amis, l'abbé Busoni, que vous avez pu voir passer, vient d'arriver à Paris; il y avait fort longtemps que nous étions séparés, et je n'ai pas eu le courage de le quitter tout aussitôt. J'espère qu'en faveur du motif vous m'excuserez de vous avoir fait attendre. --Comment donc, dit Danglars, c'est tout simple; c'est moi qui ai mal pris mon moment, et je vais me retirer. --Point du tout; asseyez-vous donc, au contraire. Mais, bon Dieu! qu'avez-vous donc? vous avez l'air tout soucieux; en vérité vous m'effrayez. Un capitaliste chagrin est comme les comètes, il présage toujours quelque grand malheur au monde. --J'ai, mon cher monsieur, dit Danglars, que la mauvaise chance est sur moi depuis plusieurs jours, et que je n'apprends que des sinistres. --Ah! mon Dieu! dit Monte-Cristo, est-ce que vous avez eu une rechute à la Bourse? --Non, j'en suis guéri, pour quelques jours du moins; il s'agit tout bonnement pour moi d'une banqueroute à Trieste. --Vraiment? Est-ce que votre banqueroutier serait par hasard Jacopo Manfredi? --Justement! Figurez-vous un homme qui faisait, depuis je ne sais combien de temps, pour huit ou neuf cent mille francs par an d'affaires avec moi. Jamais un mécompte, jamais un retard; un gaillard qui payait comme un prince... qui paie. Je me mets en avance d'un million avec lui, et ne voilà-t-il pas mon diable de Jacopo Manfredi qui suspend ses paiements! --En vérité? --C'est une fatalité inouïe. Je tire sur lui six cent mille livres, qui me reviennent impayées, et de plus je suis encore porteur de quatre cent mille francs de lettres de change signées par lui et payables fin courant chez son correspondant de Paris. Nous sommes le 30, j'envoie toucher; ah! bien oui, le correspondant a disparu. Avec mon affaire d'Espagne, cela me fait une gentille fin de mois. --Mais est-ce vraiment une perte, votre affaire d'Espagne? --Certainement, sept cent mille francs hors de ma caisse, rien que cela. --Comment diable avez-vous fait une pareille école, vous un vieux loup-cervier? --Eh! c'est la faute de ma femme. Elle a rêvé que don Carlos était rentré en Espagne; elle croit aux rêves. C'est du magnétisme, dit-elle, et quand elle rêve une chose, cette chose, à ce qu'elle assure, doit infailliblement arriver. Sur sa conviction, je lui permets de jouer: elle a sa cassette et son agent de change: elle joue et elle perd. Il est vrai que ce n'est pas mon argent, mais le sien qu'elle joue. Cependant, n'importe, vous comprendrez que lorsque sept cent mille francs sortent de la poche de la femme, le mari s'en aperçoit toujours bien un peu. Comment! vous ne saviez pas cela? Mais la chose a fait un bruit énorme. --Si fait, j'en avais entendu parler, mais j'ignorais les détails; puis je suis on ne peut plus ignorant de toutes ces affaires de Bourse. --Vous ne jouez donc pas? --Moi! et comment voulez-vous que je joue? Moi qui ai déjà tant de peine à régler mes revenus, je serais forcé, outre mon intendant, de prendre encore un commis et un garçon de caisse. Mais, à propos d'Espagne, il me semble que la baronne n'avait pas tout à fait rêvé l'histoire de la rentrée de don Carlos. Les journaux n'ont-ils pas dit quelque chose de cela? --Vous croyez donc aux journaux, vous? --Moi, pas le moins du monde; mais il me semble que cet honnête -Messager- faisait exception à la règle, et qu'il n'annonçait que les nouvelles certaines, les nouvelles télégraphiques. --Eh bien, voilà ce qui est inexplicable, reprit Danglars, c'est que cette rentrée de don Carlos était effectivement une nouvelle télégraphique. --En sorte, dit Monte-Cristo, que c'est dix-sept cent mille francs à peu près que vous perdez ce mois-ci? --Il n'y a pas d'à peu près, c'est juste mon chiffre. --Diable! pour une fortune de troisième ordre, dit Monte-Cristo avec compassion, c'est un rude coup. --De troisième ordre! dit Danglars un peu humilié; que diable entendez-vous par là? --Sans doute, continua Monte-Cristo, je fais trois catégories dans les fortunes: fortune de premier ordre, fortune de deuxième ordre, fortune de troisième ordre. J'appelle fortune de premier ordre celle qui se compose de trésors que l'on a sous la main, les terres, les mines, les revenus sur des États comme la France, l'Autriche et l'Angleterre, pourvu que ces trésors, ces mines, ces revenus, forment un total d'une centaine de millions; j'appelle fortune de second ordre les exploitations manufacturières, les entreprises par association, les vice-royautés et les principautés ne dépassant pas quinze cent mille francs de revenu, le tout formant un capital d'une cinquantaine de millions; j'appelle enfin fortune de troisième ordre les capitaux fructifiant par intérêts composés, les gains dépendant de la volonté d'autrui ou des chances du hasard, qu'une banqueroute entame, qu'une nouvelle télégraphique ébranle; les spéculations éventuelles, les opérations soumises enfin aux chances de cette fatalité qu'on pourrait appeler force mineure, en la comparant à la force majeure, qui est la force naturelle; le tout formant un capital fictif ou réel d'une quinzaine de millions. N'est-ce point là votre position à peu près, dites? --Mais dame, oui! répondit Danglars. --Il en résulte qu'avec six fins de mois comme celle-là, continua imperturbablement Monte-Cristo, une maison de troisième ordre serait à l'agonie. --Oh! dit Danglars avec un sourire fort pâle, comme vous y allez! --Mettons sept mois, répliqua Monte-Cristo du même ton. Dites-moi, avez-vous pensé à cela quelquefois, que sept fois dix-sept cent mille francs font douze millions ou à peu près?... Non? Eh bien, vous avez raison, car avec des réflexions pareilles on n'engagerait jamais ses capitaux, qui sont au financier ce que la peau est à l'homme civilisé. Nous avons nos habits plus ou moins somptueux, c'est notre crédit; mais quand l'homme meurt, il n'a que sa peau, de même qu'en sortant des affaires, vous n'avez que votre bien réel, cinq ou six millions tout au plus; car les fortunes de troisième ordre ne représentent guère que le tiers ou le quart de leur apparence, comme la locomotive d'un chemin de fer n'est toujours, au milieu de la fumée qui l'enveloppe et qui la grossit, qu'une machine plus ou moins forte. Eh bien, sur ces cinq millions qui forment votre actif réel, vous venez d'en perdre à peu près deux, qui diminuent d'autant votre fortune fictive ou votre crédit; c'est-à-dire, mon cher monsieur Danglars, que votre peau vient d'être ouverte par une saignée qui, réitérée quatre fois, entraînerait la mort. Eh! eh! faites attention, mon cher monsieur Danglars. Avez-vous besoin d'argent? Voulez-vous que je vous en prête? --Que vous êtes un mauvais calculateur! s'écria Danglars en appelant à son aide toute la philosophie et toute la dissimulation de l'apparence: à l'heure qu'il est, l'argent est rentré dans mes coffres par d'autres spéculations qui ont réussi. Le sang sorti par la saignée est rentré par la nutrition. J'ai perdu une bataille en Espagne, j'ai été battu à Trieste; mais mon armée navale de l'Inde aura pris quelques galions; mes pionniers du Mexique auront découvert quelque mine. --Fort bien, fort bien! mais la cicatrice reste, et à la première perte elle se rouvrira. --Non, car je marche sur des certitudes, poursuivit Danglars avec la faconde banale du charlatan, dont l'état est de prôner son crédit; il faudrait pour me renverser, que trois gouvernements croulassent. --Dame! cela s'est vu. --Que la terre manquât de récoltes. --Rappelez-vous les sept vaches grasses et les sept vaches maigres. --Ou que la mer se retirât, comme du temps de -Pharaon-; encore il y a plusieurs mers, et les vaisseaux en seraient quittes pour se faire caravanes. --Tant mieux, mille fois tant mieux, cher monsieur Danglars, dit Monte-Cristo; et je vois que je m'étais trompé, et que vous rentrez dans les fortunes du second ordre. --Je crois pouvoir aspirer à cet honneur, dit Danglars avec un de ces sourires stéréotypés qui faisaient à Monte-Cristo l'effet d'une de ces lunes pâteuses dont les mauvais peintres badigeonnent leurs ruines; mais, puisque nous en sommes à parler d'affaires, ajouta-t-il, enchanté de trouver ce motif de changer de conversation, dites-moi donc un peu ce que je puis faire pour M. Cavalcanti. --Mais, lui donner de l'argent, s'il a un crédit sur vous et que ce crédit vous paraisse bon. --Excellent! il s'est présenté ce matin avec un bon de quarante mille francs, payable à vue sur vous, signé Busoni, et renvoyé par vous à moi avec votre endos. Vous comprenez que je lui ai compté à l'instant même ses quarante billets carrés.» Monte-Cristo fit un signe de tête qui indiquait toute son adhésion. «Mais ce n'est pas tout, continua Danglars; il a ouvert à son fils un crédit chez moi. --Combien, sans indiscrétion, donne-t-il au jeune homme? --Cinq mille francs par mois. --Soixante mille francs par an. Je m'en doutais bien, dit Monte-Cristo en haussant les épaules; ce sont des pleutres que les Cavalcanti. Que veut-il qu'un jeune homme fasse avec cinq mille francs par mois? --Mais vous comprenez que si le jeune homme a besoin de quelques mille de francs de plus.... --N'en faites rien, le père vous les laisserait pour votre compte; vous ne connaissez pas tous les millionnaires ultramontains: ce sont de véritables harpagons. Et par qui lui est ouvert ce crédit? --Oh! par la maison Fenzi, une des meilleures de Florence. --Je ne veux pas dire que vous perdrez, tant s'en faut; mais tenez-vous cependant dans les termes de la lettre. --Vous n'auriez donc pas confiance dans ce Cavalcanti? --Moi! je lui donnerais dix millions sur sa signature. Cela rentre dans les fortunes de second ordre, dont je vous parlais tout à l'heure, mon cher monsieur Danglars. --Et avec cela comme il est simple! Je l'aurais pris pour un major, rien de plus. --Et vous lui eussiez fait honneur; car, vous avez raison, il ne paie pas de mine. Quand je l'ai vu pour la première fois, il m'a fait l'effet d'un vieux lieutenant moisi sous la contre épaulette. Mais tous les Italiens sont comme cela, ils ressemblent à de vieux juifs quand ils n'éblouissent pas comme des mages d'Orient. --Le jeune homme est mieux, dit Danglars. --Oui, un peu timide, peut-être; mais, en somme, il m'a paru convenable. J'en étais inquiet. --Pourquoi cela? --Parce que vous l'avez vu chez moi à peu près à son entrée dans le monde, à ce que l'on m'a dit du moins. Il a voyagé avec un précepteur très sévère et n'était jamais venu à Paris. --Tous ces Italiens de qualité ont l'habitude de se marier entre eux, n'est-ce pas? demanda négligemment Danglars; ils aiment à associer leurs fortunes. --D'habitude ils font ainsi, c'est vrai; mais Cavalcanti est un original qui ne fait rien comme les autres. On ne m'ôtera pas de l'idée qu'il envoie son fils en France pour qu'il y trouve une femme. --Vous croyez? --J'en suis sûr. --Et vous avez entendu parler de sa fortune? --Il n'est question que de cela; seulement les uns lui accordent des millions, les autres prétendent qu'il ne possède pas un paul. --Et votre opinion à vous? --Il ne faudra pas vous fonder dessus; elle est toute personnelle. --Mais, enfin.... --Mon opinion, à moi, est que tous ces vieux podestats, tous ces anciens condottieri, car ces Cavalcanti ont commandé des armées, ont gouverné des provinces; mon opinion, dis-je, est qu'ils ont enterré des millions dans des coins que leurs aînés seuls connaissent et font connaître à leurs aînés de génération en génération; et la preuve, c'est qu'ils sont tous jaunes et secs comme leurs florins du temps de la République, dont ils conservent un reflet à force de les regarder. --Parfait, dit Danglars; et c'est d'autant plus vrai qu'on ne leur connaît pas un pouce de terre, à tous ces gens-là. --Fort peu, du moins; moi, je sais bien que je ne connais à Cavalcanti que son palais de Lucques. --Ah! il a un palais! dit en riant Danglars; c'est déjà quelque chose. --Oui, et encore le loue-t-il au ministre des Finances, tandis qu'il habite lui, dans une maisonnette. Oh! je vous l'ai déjà dit, je crois le bonhomme serré. --Allons, allons, vous ne le flattez pas. --Écoutez, je le connais à peine: je crois l'avoir vu trois fois dans ma vie. Ce que j'en sais, c'est par l'abbé Busoni et par lui-même; il me parlait ce matin de ses projets sur son fils, et me laissait entrevoir que, las de voir dormir des fonds considérables en Italie, qui est un pays mort, il voudrait trouver un moyen, soit en France, soit en Angleterre, de faire fructifier ses millions. Mais remarquez bien toujours que, quoique j'aie la plus grande confiance dans l'abbé Busoni personnellement, moi, je ne réponds de rien. --N'importe, merci du client que vous m'avez envoyé; c'est un fort beau nom à inscrire sur mes registres, et mon caissier, à qui j'ai expliqué ce que c'étaient que les Cavalcanti, en est tout fier. À propos, et ceci est un simple détail de touriste, quand ces gens-là marient leurs fils, leur donnent-ils des dots? --Eh, mon Dieu! c'est selon. J'ai connu un prince italien, riche comme une mine d'or, un des premiers noms de Toscane, qui, lorsque ses fils se mariaient à sa guise, leur donnait des millions, et, quand ils se mariaient malgré lui, se contentait de leur faire une rente de trente écus par mois. Admettons qu'Andrea se marie selon les vues de son père, il lui donnera peut-être un, deux, trois millions. Si c'était avec la fille d'un banquier, par exemple, peut-être prendrait-il un intérêt dans la maison du beau-père de son fils; puis, supposez à côté de cela que sa bru lui déplaise: bonsoir, le père Cavalcanti met la main sur la clef de son coffre-fort, donne un double tour à la serrure, et voilà maître Andrea obligé de vivre comme un fils de famille parisien, en bizeautant des cartes ou en pipant des dés. --Ce garçon-là trouvera une princesse bavaroise ou péruvienne; il voudra une couronne fermée, un Eldorado traversé par le Potose. --Non, tous ces grands seigneurs de l'autre côté des monts épousent fréquemment de simples mortelles; ils sont comme Jupiter, ils aiment à croiser les races. Ah çà! est-ce que vous voulez marier Andrea, mon cher monsieur Danglars, que vous me faites toutes ces questions-là? --Ma foi, dit Danglars, cela ne me paraîtrait pas une mauvaise spéculation; et je suis un spéculateur. --Ce n'est pas avec Mlle Danglars, je présume? vous ne voudriez pas faire égorger ce pauvre Andrea par Albert? --Albert? dit Danglars en haussant les épaules; ah! bien oui, il se soucie pas mal de cela. --Mais il est fiancé avec votre fille, je crois? --C'est-à-dire que M. de Morcerf et moi, nous avons quelquefois causé de ce mariage; mais Mme de Morcerf et Albert.... --N'allez-vous pas me dire que celui-ci n'est pas un bon parti? --Eh! eh! Mlle Danglars vaut bien M. de Morcerf, ce me semble! --La dot de Mlle Danglars sera belle, en effet, et je n'en doute pas, surtout si le télégraphe ne fait plus de nouvelles folies. --Oh! ce n'est pas seulement la dot. Mais, dites-moi donc, à propos? --Eh bien! --Pourquoi donc n'avez-vous pas invité Morcerf et sa famille à votre dîner? --Je l'avais fait aussi, mais il a objecté un voyage à Dieppe avec Mme de Morcerf, à qui on a recommandé l'air de la mer. --Oui, oui, dit Danglars en riant, il doit lui être bon. --Pourquoi cela? --Parce que c'est l'air qu'elle a respiré dans sa jeunesse.» Monte-Cristo laissa passer l'épigramme sans paraître y faire attention. «Mais enfin, dit le comte, si Albert n'est point aussi riche que Mlle Danglars, vous ne pouvez nier qu'il porte un beau nom. --Soit, mais j'aime autant le mien, dit Danglars. --Certainement, votre nom est populaire, et il a orné le titre dont on a cru l'orner; mais vous êtes un homme trop intelligent pour n'avoir point compris que, selon certains préjugés trop puissamment enracinés pour qu'on les extirpe, noblesse de cinq siècles vaut mieux que noblesse de vingt ans. --Et voilà justement pourquoi, dit Danglars avec un sourire qu'il essayait de rendre sardonique, voilà pourquoi je préférerais M. Andrea Cavalcanti à M. Albert de Morcerf. --Mais cependant, dit Monte-Cristo, je suppose que les Morcerf ne le cèdent pas aux Cavalcanti? --Les Morcerf!... Tenez, mon cher comte, reprit Danglars, vous êtes un galant homme, n'est-ce pas? --Je le crois. --Et, de plus, connaisseur en blason? --Un peu. --Eh bien, regardez la couleur du mien; elle est plus solide que celle du blason de Morcerf. --Pourquoi cela? --Parce que, moi, si je ne suis pas baron de naissance, je m'appelle Danglars au moins. --Après? --Tandis que lui ne s'appelle pas Morcerf. --Comment, il ne s'appelle pas Morcerf? --Pas le moins du monde. --Allons donc! --Moi, quelqu'un m'a fait baron, de sorte que je le suis; lui s'est fait comte tout seul, de sorte qu'il ne l'est pas. --Impossible. --Écoutez, mon cher comte, continua Danglars, M. de Morcerf est mon ami, ou plutôt ma connaissance depuis trente ans; moi, vous savez que je fais bon marché de mes armoiries, attendu que je n'ai jamais oublié d'où je suis parti. --C'est la preuve d'une grande humilité ou d'un grand orgueil, dit Monte-Cristo. --Eh bien, quand j'étais petit commis, moi, Morcerf était simple pêcheur. --Et alors on l'appelait? --Fernand. --Tout court? --Fernand Mondego. --Vous en êtes sûr? --Pardieu! il m'a vendu assez de poisson pour que je le connaisse. --Alors, pourquoi lui donniez-vous votre fille? --Parce que Fernand et Danglars étant deux parvenus, tous deux anoblis, tous deux enrichis, se valent au fond, sauf certaines choses, cependant, qu'on a dites de lui et qu'on n'a jamais dites de moi. --Quoi donc? --Rien. --Ah! oui je comprends; ce que vous me dites là me rafraîchit la mémoire à propos du nom de Fernand Mondego; j'ai entendu prononcer ce nom-là en Grèce. --À propos de l'affaire d'Ali-Pacha? --Justement. --Voilà le mystère, reprit Danglars, et j'avoue que j'eusse donné bien des choses pour le découvrir. --Ce n'était pas difficile, si vous en aviez eu grande envie. --Comment cela? --Sans doute, vous avez bien quelque correspondant en Grèce? --Pardieu! --À Janina? --J'en ai partout.... --Eh bien, écrivez à votre correspondant de Janina, et demandez-lui quel rôle a joué dans la catastrophe d'Ali-Tebelin un Français nommé Fernand. --Vous avez raison! s'écria Danglars en se levant vivement, j'écrirai aujourd'hui même! --Faites. --Je vais le faire. --Et si vous avez quelque nouvelle bien scandaleuse.... --Je vous la communiquerai. --Vous me ferez plaisir.» Danglars s'élança hors de l'appartement, et ne fit qu'un bond jusqu'à sa voiture. LXVII Le cabinet du procureur du roi. Laissons le banquier revenir au grand trot de ses chevaux, et suivons Mme Danglars dans son excursion matinale. Nous avons dit qu'à midi et demi Mme Danglars avait demandé ses chevaux et était sortie en voiture. Elle se dirigea du côté du faubourg Saint-Germain, prit la rue Mazarine, et fit arrêter au passage du Pont-Neuf. Elle descendit et traversa le passage. Elle était vêtue fort simplement, comme il convient à une femme de goût qui sort le matin. Rue Guénégaud, elle monta en fiacre en désignant, comme le but de sa course, la rue du Harlay. À peine fut-elle dans la voiture, qu'elle tira de sa poche un voile noir très épais, qu'elle attacha sur son chapeau de paille; puis elle remit son chapeau sur sa tête, et vit avec plaisir, en regardant dans un petit miroir de poche, qu'on ne pouvait voir d'elle que sa peau blanche et la prunelle étincelante de son oeil. Le fiacre prit le Pont-Neuf, et entra, par la place Dauphine, dans la cour du Harlay; il fut payé en ouvrant la portière, et Mme Danglars s'élançant vers l'escalier, qu'elle franchit légèrement, arriva bientôt à la salle des Pas-Perdus. Le matin, il y a beaucoup d'affaires et encore plus de gens affairés au Palais; les gens affairés ne regardent pas beaucoup les femmes; Mme Danglars traversa donc la salle des Pas-Perdus sans être plus remarquée que dix autres femmes qui guettaient leur avocat. Il y avait encombrement dans l'antichambre de M. de Villefort; mais Mme Danglars n'eut pas même besoin de prononcer son nom, dès qu'elle parut, un huissier se leva, vint à elle, lui demanda si elle n'était point la personne à laquelle M. le procureur du roi avait donné rendez-vous, et, sur sa réponse affirmative, il la conduisit, par un corridor réservé, au cabinet de M. de Villefort. Le magistrat écrivait, assis sur son fauteuil, le dos tourné à la porte: il entendit la porte s'ouvrir, l'huissier prononcer ces paroles: «Entrez, madame!» et la porte se refermer, sans faire un seul mouvement; mais à peine eut-il senti se perdre les pas de l'huissier, qui s'éloignait, qu'il se retourna vivement, alla pousser les verrous, tirer les rideaux et visiter chaque coin du cabinet. Puis lorsqu'il eut acquis la certitude qu'il ne pouvait être ni vu ni entendu, et que par conséquent il fut tranquillisé: «Merci, madame, dit-il, merci de votre exactitude.» Et il lui offrit un siège que Mme Danglars accepta, car le coeur lui battait si fortement qu'elle se sentait près de suffoquer. «Voilà, dit le procureur du roi en s'asseyant à son tour et en faisant décrire un demi-cercle à son fauteuil, afin de se trouver en face de Mme Danglars, voilà bien longtemps, madame, qu'il ne m'est arrivé d'avoir ce bonheur de causer seul avec vous; et, à mon grand regret, nous nous retrouvons pour entamer une conversation bien pénible. --Cependant, monsieur, vous voyez que je suis venue à votre premier appel, quoique certainement cette conversation soit encore plus pénible pour moi que pour vous.» Villefort sourit amèrement. «Il est donc vrai, dit-il, répondant à sa propre pensée bien plutôt qu'aux paroles de Mme Danglars, il est donc vrai que toutes nos actions laissent leurs traces, les unes sombres, les autres lumineuses, dans notre passé! Il est donc vrai que tous nos pas dans cette vie ressemblent à la marche du reptile sur le sable et font un sillon! Hélas! pour beaucoup, ce sillon est celui de leurs larmes! --Monsieur, dit Mme Danglars, vous comprenez mon émotion, n'est-ce pas? ménagez-moi donc, je vous prie. Cette chambre où tant de coupables ont passé tremblants et honteux, ce fauteuil où je m'assieds à mon tour honteuse et tremblante!... Oh! tenez, j'ai besoin de toute ma raison pour ne pas voir en moi une femme bien coupable et en vous un juge menaçant.» Villefort secoua la tête et poussa un soupir. «Et moi, reprit-il, et moi, je me dis que ma place n'est pas dans le fauteuil du juge, mais bien sur la sellette de l'accusé. --Vous? dit Mme Danglars étonnée. --Oui, moi. --Je crois que de votre part, monsieur, votre puritanisme s'exagère la situation, dit Mme Danglars, dont l'oeil si beau s'illumina d'une fugitive lueur. Ces sillons dont vous parliez à l'instant même, ont été tracés par toutes les jeunesses ardentes. Au fond des passions au-delà du plaisir, il y a toujours un peu de remords; c'est pour cela que l'Évangile, cette ressource éternelle des malheureux, nous a donné pour soutien, à nous autres pauvres femmes, l'admirable parabole de la fille pécheresse et de la femme adultère. Aussi, je vous l'avoue, en me reportant à ces délires de ma jeunesse je pense quelquefois que Dieu me les pardonnera, car sinon l'excuse, du moins la compensation s'en est bien trouvée dans mes souffrances; mais vous, qu'avez-vous à craindre de tout cela, vous autres hommes que tout le monde excuse et que le scandale anoblit? --Madame, répliqua Villefort, vous me connaissez; je ne suis pas un hypocrite, ou du moins je ne fais pas de l'hypocrisie sans raison. Si mon front est sévère c'est que bien des malheurs l'ont assombri, si mon coeur s'est pétrifié, c'est afin de pouvoir supporter les chocs qu'il a reçus. Je n'étais pas ainsi dans ma jeunesse, je n'étais pas ainsi ce soir des fiançailles où nous étions tous assis autour d'une table de la rue du Cours à Marseille. Mais, depuis, tout a bien changé en moi et autour de moi; ma vie s'est usée à poursuivre des choses difficiles et à briser dans les difficultés ceux qui, volontairement ou involontairement, par leur libre arbitre ou par le hasard, se trouvaient placés sur mon chemin pour me susciter ces choses. Il est rare que ce qu'on désire ardemment ne soit pas défendu ardemment par ceux de qui on veut l'obtenir ou auxquels on tente de l'arracher. Ainsi, la plupart des mauvaises actions des hommes sont venues au-devant d'eux, déguisées sous la forme spécieuse de la nécessité; puis, la mauvaise action commise dans un moment d'exaltation, de crainte et de délire, on voit qu'on aurait pu passer auprès d'elle en l'évitant. Le moyen qu'il eût été bon d'employer, qu'on n'a pas vu, aveugle qu'on était, se présente à vos yeux facile et simple; vous vous dites: Comment n'ai-je pas fait cela au lieu de faire cela? Vous, mesdames, au contraire, bien rarement vous êtes tourmentées par des remords, car bien rarement la décision vient de vous, vos malheurs vous sont presque toujours imposés, vos fautes sont presque toujours le crime des autres. --En tout cas, monsieur, convenez-en, répondit Mme Danglars, si j'ai commis une faute, cette faute fût-elle personnelle, j'en ai reçu hier la sévère punition. --Pauvre femme! dit Villefort en lui serrant la main, trop sévère pour votre force car deux fois vous avez failli y succomber, et cependant.... --Eh bien? --Eh bien, je dois vous dire... rassemblez tout votre courage, madame, car vous n'êtes pas encore au bout. --Mon Dieu! s'écria Mme Danglars effrayée, qu'y a-t-il donc encore? --Vous ne voyez que le passé, madame, et certes il est sombre. Eh bien, figurez-vous un avenir plus sombre encore, un avenir... affreux certainement... sanglant peut-être!...» La baronne connaissait le calme de Villefort; elle fut si épouvantée de son exaltation, qu'elle ouvrit la bouche pour crier, mais que le cri mourut dans sa gorge. «Comment est-il ressuscité, ce passé terrible s'écria Villefort; comment, du fond de la tombe et du fond de nos coeurs où il dormait, est-il sorti comme un fantôme pour faire pâlir nos joues et rougir nos fronts? --Hélas! dit Hermine, sans doute le hasard! --Le hasard! reprit Villefort; non, non, madame, il n'y a point de hasard! --Mais si; n'est-ce point un hasard, fatal il est vrai mais un hasard qui a fait tout cela? n'est-ce point par hasard que le comte de Monte-Cristo a acheté cette maison? n'est-ce point par hasard qu'il a fait creuser la terre? n'est-ce point par hasard, enfin, que ce malheureux enfant a été déterré sous les arbres? Pauvre innocente créature sortie de moi, à qui je n'ai jamais pu donner un baiser, mais à qui j'ai donné bien des larmes. Ah! tout mon coeur a volé au-devant du comte lorsqu'il a parlé de cette chère dépouille trouvée sous des fleurs. --Eh bien, non, madame; et voilà ce que j'avais de terrible à vous dire, répondit Villefort d'une voix sourde: non, il n'y a pas eu de dépouille trouvée sous les fleurs; non, il n'y a pas eu d'enfant déterré; non, il ne faut pas pleurer; non, il ne faut pas gémir: il faut trembler! --Que voulez-vous dire? s'écria Mme Danglars toute frémissante. --Je veux dire que M. Monte-Cristo, en creusant au pied de ces arbres, n'a pu trouver ni squelette d'enfant ni ferrure de coffre, parce que sous ces arbres il n'y avait ni l'un ni l'autre. --Il n'y avait ni l'un ni l'autre! redit Mme Danglars, en fixant sur le procureur du roi des yeux dont la prunelle, effroyablement dilatée, indiquait la terreur; il n'y avait ni l'un ni l'autre! répéta-t-elle encore comme une personne qui essaie de fixer par le son des paroles et par le bruit de la voix ses idées prêtes à lui échapper. --Non! dit Villefort, en laissant tomber son front dans ses mains, cent fois non!... --Mais ce n'est donc point là que vous aviez déposé le pauvre enfant, monsieur? Pourquoi me tromper? dans quel but, voyons, dites? --C'est là; mais écoutez-moi, écoutez-moi madame, et vous allez me plaindre, moi qui ai porté vingt ans, sans en rejeter la moindre part sur vous, le fardeau de douleurs que je vais vous dire. --Mon Dieu! vous m'effrayez! mais n'importe, parlez, je vous écoute. --Vous savez comment s'accomplit cette nuit douloureuse où vous étiez expirante sur votre lit, dans cette chambre de damas rouge, tandis que moi, presque aussi haletant que vous, j'attendais votre délivrance. L'enfant vint, me fut remis sans mouvement, sans souffle, sans voix: nous le crûmes mort.» Mme Danglars fit un mouvement rapide, comme si elle eût voulu s'élancer de sa chaise. Mais Villefort l'arrêta en joignant les mains comme pour implorer son attention. «Nous le crûmes mort, répéta-t-il; je le mis dans un coffre qui devait remplacer le cercueil, je descendis au jardin, je creusai une fosse et l'enfouis à la hâte. J'achevais à peine de le couvrir de terre, que le bras du Corse s'étendit vers moi. Je vis comme une ombre se dresser, comme un éclair reluire. Je sentis une douleur, je voulus crier, un frisson glacé me parcourut tout le corps et m'étreignit à la gorge.... Je tombai mourant, et je me crus tué. Je n'oublierai jamais votre sublime courage, quand, revenu à moi, je me traînai expirant jusqu'au bas de l'escalier, où, expirante vous-même, vous vîntes au-devant de moi. Il fallait garder le silence sur la terrible catastrophe; vous eûtes le courage de regagner votre maison, soutenue par votre nourrice; un duel fut le prétexte de ma blessure. Contre toute attente, le secret nous fut gardé à tous deux, on me transporta à Versailles; pendant trois mois, je luttai contre la mort; enfin comme je parus me rattacher à la vie, on m'ordonna le soleil et l'air du Midi. Quatre hommes me portèrent de Paris à Châlons, en faisant six lieues par jour. Mme de Villefort suivait le brancard dans sa voiture. À Châlons, on me mit sur la Saône, puis je passai sur le Rhône, et, par la seule vitesse du courant, je descendis jusqu'à Arles, puis d'Arles, je repris ma litière et continuai mon chemin pour Marseille. Ma convalescence dura six mois; je n'entendais plus parler de vous, je n'osai m'informer de ce que vous étiez devenue. Quand je revins à Paris, j'appris que, veuve de M. de Nargonne, vous aviez épousé M. Danglars. «À quoi avais-je pensé depuis que la connaissance m'était revenue? Toujours à la même chose, toujours à ce cadavre d'enfant qui, chaque nuit, dans mes rêves s'envolait du sein de la terre, et planait au-dessus de la fosse en me menaçant du regard et du geste. Aussi, à peine de retour à Paris, je m'informai; la maison n'avait pas été habitée depuis que nous en étions sortis, mais elle venait d'être louée pour neuf ans. J'allai trouver le locataire, je feignis d'avoir un grand désir de ne pas voir passer entre des mains étrangères cette maison qui appartenait au père et à la mère de ma femme; j'offris un dédommagement pour qu'on rompît le bail; on me demanda six mille francs: j'en eusse donné dix mille, j'en eusse donné vingt mille. Je les avais sur moi, je fis, séance tenante, signer la résiliation; puis, lorsque je tins cette cession tant désirée, je partis au galop pour Auteuil. Personne, depuis que j'en étais sorti, n'était entré dans la maison. «Il était cinq heures de l'après-midi, je montai dans la chambre rouge et j'attendis la nuit. «Là, tout ce que je me disais depuis un an dans mon agonie continuelle se représenta, bien plus menaçant que jamais, à ma pensée. «Ce Corse qui m'avait déclaré la vendetta, qui m'avait suivi de Nîmes à Paris; ce Corse, qui était caché dans le jardin, qui m'avait frappé, m'avait vu creuser la fosse, il m'avait vu enterrer l'enfant; il pouvait en arriver à vous connaître; peut-être vous connaissait-il.... Ne vous ferait-il pas payer un jour le secret de cette terrible affaire?... Ne serait-ce pas pour lui une bien douce vengeance, quand il apprendrait que je n'étais pas mort de son coup de poignard? Il était donc urgent qu'avant toute chose, et à tout hasard, je fisse disparaître les traces de ce passé, que j'en détruisisse tout vestige matériel; il n'y aurait toujours que trop de réalité dans mon souvenir. «C'était pour cela que j'avais annulé le bail, c'était pour cela que j'étais venu, c'était pour cela que j'attendais. «La nuit arriva, je la laissai bien s'épaissir; j'étais sans lumière dans cette chambre, où des souffles de vent faisaient trembler les portières derrière lesquelles je croyais toujours voir quelque espion embusqué; de temps en temps je tressaillais, il me semblait derrière moi, dans ce lit, entendre vos plaintes, et je n'osais me retourner. Mon coeur battait dans le silence, et je le sentais battre si violemment que je croyais que ma blessure allait se rouvrir; enfin, j'entendis s'éteindre, l'un après l'autre, tous ces bruits divers de la campagne. Je compris que je n'avais plus rien à craindre, que je ne pouvais être ni vu ni entendu, et je me décidai à descendre. «Écoutez, Hermine, je me crois aussi brave qu'un autre homme, mais lorsque je retirai de ma poitrine cette petite clef de l'escalier, que nous chérissions tous deux, et que vous aviez voulu faire attacher à un anneau d'or, lorsque j'ouvris la porte, lorsque, à travers les fenêtres, je vis une lune pâle jeter, sur les degrés en spirale, une longue bande de lumière blanche pareille à un spectre, je me retins au mur et je fus près de crier; il me semblait que j'allais devenir fou. «Enfin, je parvins à me rendre maître de moi-même. Je descendis l'escalier marche à marche; la seule chose que je n'avais pu vaincre, c'était un étrange tremblement dans les genoux. Je me cramponnai à la rampe; si je l'eusse lâchée un instant, je me fusse précipité. «J'arrivai à la porte d'en bas; en dehors de cette porte, une bêche était posée contre le mur. Je m'étais muni d'une lanterne sourde; au milieu de la pelouse, je m'arrêtai pour l'allumer, puis je continuai mon chemin. «Novembre finissait, toute la verdure du jardin avait disparu, les arbres n'étaient plus que des squelettes aux longs bras décharnés, et les feuilles mortes criaient avec le sable sous mes pas. «L'effroi m'étreignait si fortement le coeur, qu'en approchant du massif je tirai un pistolet de ma poche et l'armai. Je croyais toujours voir apparaître à travers les branches la figure du Corse. «J'éclairai le massif avec ma lanterne sourde; il était vide. Je jetai les yeux tout autour de moi; j'étais bien seul; aucun bruit ne troublait le silence de la nuit, si ce n'est le chant d'une chouette qui jetait son cri aigu et lugubre comme un appel aux fantômes de la nuit. «J'attachai ma lanterne à une branche fourchue que j'avais déjà remarquée un an auparavant, à l'endroit même où je m'arrêtai pour creuser la fosse. «L'herbe avait, pendant l'été, poussé bien épaisse à cet endroit, et, l'automne venu, personne ne s'était trouvé là pour la faucher. Cependant, une place moins garnie attira mon attention; il était évident que c'était là que j'avais retourné la terre. Je me mis à l'oeuvre. «J'en étais donc arrivé à cette heure que j'attendais depuis plus d'un an! «Aussi, comme j'espérais, comme je travaillais, comme je sondais chaque touffe de gazon, croyant sentir de la résistance au bout de ma bêche; rien! et cependant je fis un trou deux fois plus grand que n'était le premier. Je crus m'être abusé, m'être trompé de place; je m'orientai, je regardai les arbres, je cherchai à reconnaître les détails qui m'avaient frappé. Une bise froide et aiguë sifflait à travers les branches dépouillées, et cependant la sueur ruisselait sur mon front. Je me rappelai que j'avais reçu le coup de poignard au moment où je piétinais la terre pour recouvrir la fosse; en piétinant cette terre, je 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000