n'ai jamais songé à ta fortune: d'ailleurs, on dit que je suis riche du côté de ma mère, trop riche; explique-toi donc.» Noirtier fixa son regard ardent sur la main de Valentine. «Ma main? dit-elle. --Oui, fit Noirtier. --Sa main! répétèrent tous les assistants. --Ah! messieurs, vous voyez bien que tout est inutile, et que mon pauvre père est fou, dit Villefort. --Oh! s'écria tout à coup Valentine, je comprends! Mon mariage, n'est-ce pas, bon père? --Oui, oui, oui, répéta trois fois le paralytique lançant un éclair à chaque fois que se relevait sa paupière. --Tu nous en veux pour le mariage, n'est-ce pas? --Oui. --Mais c'est absurde, dit Villefort. --Pardon, monsieur, dit le notaire, tout cela au contraire est très logique et me fait l'effet de s'enchaîner parfaitement. --Tu ne veux pas que j'épouse M. Franz d'Épinay? --Non, je ne veux pas, exprima l'oeil du vieillard. --Et vous déshéritez votre petite-fille, s'écria le notaire parce qu'elle fait un mariage contre votre gré? --Oui, répondit Noirtier. --De sorte que sans ce mariage elle serait votre héritière? --Oui.» Il se fit alors un profond silence autour du vieillard. Les deux notaires se consultaient; Valentine, les mains jointes, regardait son grand-père avec un sourire reconnaissant; Villefort mordait ses lèvres minces; Mme de Villefort ne pouvait réprimer un sentiment joyeux qui, malgré elle, s'épanouissait sur son visage. «Mais, dit enfin Villefort, rompant le premier ce silence, il me semble que je suis seul juge des convenances qui plaident en faveur de cette union. Seul maître de la main de ma fille, je veux qu'elle épouse M. Franz d'Épinay, et elle l'épousera.» Valentine tomba pleurante sur un fauteuil. «Monsieur, dit le notaire, s'adressant au vieillard, que comptez-vous faire de votre fortune au cas où Mlle Valentine épouserait M. Franz? Le vieillard resta immobile. «Vous comptez en disposer, cependant? --Oui, fit Noirtier. --En faveur de quelqu'un de votre famille? --Non. --En faveur des pauvres, alors? --Oui. --Mais, dit le notaire, vous savez que la loi s'oppose à ce que vous dépouilliez entièrement votre fils? --Oui. --Vous ne disposerez donc que de la partie que la loi vous autorise à distraire.» Noirtier demeura immobile. «Vous continuez à vouloir disposer de tout? --Oui. --Mais après votre mort on attaquera le testament! --Non. --Mon père me connaît, monsieur, dit M. de Villefort, il sait que sa volonté sera sacrée pour moi; d'ailleurs il comprend que dans ma position je ne puis plaider contre les pauvres.» L'oeil de Noirtier exprima le triomphe. «Que décidez-vous, monsieur? demanda le notaire à Villefort. --Rien, monsieur, c'est une résolution prise dans l'esprit de mon père, et je sais que mon père ne change pas de résolution. Je me résigne donc. Ces neuf cent mille francs sortiront de la famille pour aller enrichir les hôpitaux; mais je ne céderai pas à un caprice de vieillard, et je ferai selon ma conscience.» Et Villefort se retira avec sa femme, laissant son père libre de tester comme il l'entendrait. Le même jour le testament fut fait; on alla chercher les témoins, il fut approuvé par le vieillard, fermé en leur présence et déposé chez M. Deschamps, le notaire de la famille. LX Le télégraphe. M. et Mme de Villefort apprirent, en rentrant chez eux, que M. le comte de Monte-Cristo, qui était venu pour leur faire visite, avait été introduit dans le salon, où il les attendait; Mme de Villefort, trop émotionnée pour entrer ainsi tout à coup, passa par sa chambre à coucher, tandis que le procureur du roi, plus sûr de lui-même, s'avança directement vers le salon. Mais si maître qu'il fût de ses sensations, si bien qu'il sût composer son visage, M. de Villefort ne put si bien écarter le nuage de son front que le comte, dont le sourire brillait radieux, ne remarquât cet air sombre et rêveur. «Oh! mon Dieu! dit Monte-Cristo après les premiers compliments, qu'avez-vous donc, monsieur de Villefort? et suis-je arrivé au moment où vous dressiez quelque accusation un peu trop capitale?» Villefort essaya de sourire. «Non, monsieur le comte, dit-il, il n'y a d'autre victime ici que moi. C'est moi qui perds mon procès, et c'est le hasard, l'entêtement, la folie qui a lancé le réquisitoire. --Que voulez-vous dire? demanda Monte-Cristo avec un intérêt parfaitement joué. Vous est-il, en réalité, arrivé quelque malheur grave? --Oh! monsieur le comte, dit Villefort avec un calme plein d'amertume, cela ne vaut pas la peine d'en parler; presque rien, une simple perte d'argent. --En effet, répondit Monte-Cristo, une perte d'argent est peu de chose avec une fortune comme celle que vous possédez et avec un esprit philosophique et élevé comme l'est le vôtre. --Aussi, répondit Villefort, n'est-ce point la question d'argent qui me préoccupe, quoique, après tout, neuf cent mille francs vaillent bien un regret, ou tout au moins un mouvement de dépit. Mais je me blesse surtout de cette disposition du sort, du hasard, de la fatalité, je ne sais comment nommer la puissance qui dirige le coup qui me frappe et qui renverse mes espérances de fortune et détruit peut-être l'avenir de ma fille par le caprice d'un vieillard tombé en enfance. --Eh! mon Dieu! qu'est-ce donc? s'écria le comte. Neuf cent mille francs, avez-vous dit? Mais, en vérité, comme vous le dites, la somme mérite d'être regrettée, même par un philosophe. Et qui vous donne ce chagrin. --Mon père, dont je vous ai parlé. --M. Noirtier; vraiment! Mais vous m'aviez dit, ce me semble, qu'il était en paralysie complète, et que toutes ses facultés étaient anéanties? --Oui, ses facultés physiques, car il ne peut pas remuer, il ne peut point parler, et avec tout cela, cependant, il pense, il veut, il agit comme vous voyez. Je le quitte il y a cinq minutes et, dans ce moment, il est occupé à dicter un testament à deux notaires. --Mais alors il a parlé? --Il a fait mieux, il s'est fait comprendre. --Comment cela? --À l'aide du regard; ses yeux ont continué de vivre, et vous voyez, ils tuent. --Mon ami, dit Mme de Villefort qui venait d'entrer à son tour, peut-être vous exagérez-vous la situation? --Madame...» dit le comte en s'inclinant. Mme de Villefort salua avec son plus gracieux sourire. «Mais que me dit donc là M. de Villefort? demanda Monte-Cristo; et quelle disgrâce incompréhensible?... --Incompréhensible, c'est le mot! reprit le procureur du roi en haussant les épaules, un caprice de vieillard! --Et il n'y a pas moyen de le faire revenir sur cette décision? --Si fait, dit Mme de Villefort; et il dépend même de mon mari que ce testament, au lieu d'être fait au détriment de Valentine, soit fait au contraire en sa faveur.» Le comte, voyant que les deux époux commençaient à parler par paraboles, prit l'air distrait, et regarda avec l'attention la plus profonde et l'approbation la plus marquée Édouard qui versait de l'encre dans l'abreuvoir des oiseaux. «Ma chère, dit Villefort répondant à sa femme, vous savez que j'aime peu me poser chez moi en patriarche, et que je n'ai jamais cru que le sort de l'univers dépendît d'un signe de ma tête. Cependant il importe que mes décisions soient respectées dans ma famille, et que la folie d'un vieillard et le caprice d'un enfant ne renversent pas un projet arrêté dans mon esprit depuis de longues années. Le baron d'Épinay était mon ami vous le savez, et une alliance avec son fils était des plus convenables. --Vous croyez, dit Mme de Villefort, que Valentine est d'accord avec lui?... En effet, elle a toujours été opposée à ce mariage, et je ne serais pas étonnée que tout ce que nous venons de voir et d'entendre ne soit l'exécution d'un plan concerté entre eux. --Madame, dit Villefort, on ne renonce pas ainsi croyez-moi, à une fortune de neuf cent mille francs. --Elle renoncerait au monde, monsieur, puisqu'il y a un an elle voulait entrer dans un couvent. --N'importe, reprit de Villefort, je dis que ce mariage doit se faire, madame! --Malgré la volonté de votre père? dit Mme de Villefort, attaquant une autre corde: c'est bien grave!» Monte-Cristo faisait semblant de ne point écouter, et ne perdait point un mot de ce qui se disait. «Madame, reprit Villefort, je puis dire que j'ai toujours respecté mon père, parce qu'au sentiment naturel de la descendance se joignait chez moi la conscience de sa supériorité morale; parce qu'enfin un père est sacré à deux titres, sacré comme notre créateur, sacré comme notre maître; mais aujourd'hui je dois renoncer à reconnaître une intelligence dans le vieillard qui, sur un simple souvenir de haine pour le père, poursuit ainsi le fils; il serait donc ridicule à moi de conformer ma conduite à ses caprices. Je continuerai d'avoir le plus grand respect pour M. Noirtier; je subirai sans me plaindre la punition pécuniaire qu'il m'inflige, mais je resterai immuable dans ma volonté, et le monde appréciera de quel côté était la saine raison. En conséquence, je marierai ma fille au baron Franz d'Épinay, parce que ce mariage est, à mon sens, bon et honorable, et qu'en définitive je veux marier ma fille à qui me plaît. --Eh quoi! dit le comte, dont le procureur du roi avait constamment sollicité l'approbation du regard; eh quoi! M. Noirtier déshérite, dites-vous, Mlle Valentine, parce qu'elle va épouser M. le baron Franz d'Épinay? --Eh! mon Dieu! oui! oui, monsieur; voilà la raison, dit Villefort en haussant les épaules. --La raison visible du moins, ajouta Mme de Villefort. --La raison réelle, madame. Croyez-moi, je connais mon père. --Conçoit-on cela? répondit la jeune femme; en quoi, je vous le demande, M. d'Épinay déplaît-il plus qu'un autre à M. Noirtier? --En effet, dit le comte, j'ai connu M. Franz d'Épinay, le fils du général de Quesnel, n'est-ce pas, qui a été fait baron d'Épinay par le roi Charles X? --Justement, reprit Villefort. --Eh bien, mais c'est un jeune homme charmant, ce me semble! --Aussi n'est-ce qu'un prétexte, j'en suis certaine, dit Mme de Villefort; les vieillards sont tyrans de leurs affections; M. Noirtier ne veut pas que sa petite-fille se marie. --Mais, dit Monte-Cristo, ne connaissez-vous pas une cause à cette haine? --Eh! mon Dieu! qui peut savoir? --Quelque antipathie politique peut-être? --En effet, mon père et le père de M. d'Épinay ont vécu dans des temps orageux dont je n'ai vu que les derniers jours, dit Villefort. --Votre père n'était-il pas bonapartiste? demanda Monte-Cristo. Je crois me rappeler que vous m'avez dit quelque chose comme cela. --Mon père a été jacobin avant toutes choses, reprit Villefort, emporté par son émotion hors des bornes de la prudence, et la robe de sénateur que Napoléon lui avait jetée sur les épaules ne faisait que déguiser le vieil homme, mais sans l'avoir changé. Quand mon père conspirait, ce n'était pas pour l'Empereur, c'était contre les Bourbons; car mon père avait cela de terrible en lui, qu'il n'a jamais combattu pour les utopies irréalisables, mais pour les choses possibles, et qu'il a appliqué à la réussite de ces choses possibles ces terribles théories de la Montagne, qui ne reculaient devant aucun moyen. --Eh bien, dit Monte-Cristo, voyez-vous, c'est cela, M. Noirtier et M. d'Épinay se seront rencontrés sur le sol de la politique. M. le général d'Épinay, quoique ayant servi sous Napoléon, n'avait-il pas au fond du coeur gardé des sentiments royalistes, et n'est-ce pas le même qui fut assassiné un soir sortant d'un club napoléonien, où on l'avait attiré dans l'espérance de trouver en lui un frère?» Villefort regarda le comte presque avec terreur. «Est-ce que je me trompe? dit Monte-Cristo. --Non pas, monsieur, dit Mme de Villefort, et c'est bien cela, au contraire; et c'est justement à cause de ce que vous venez de dire que, pour voir s'éteindre de vieilles haines, M. de Villefort avait eu l'idée de faire aimer deux enfants dont les pères s'étaient haïs. --Idée sublime! dit Monte-Cristo, idée pleine de charité et à laquelle le monde devait applaudir. En effet, c'était beau de voir Mlle Noirtier de Villefort s'appeler Mme Franz d'Épinay.» Villefort tressaillit et regarda Monte-Cristo comme s'il eût voulu lire au fond de son coeur l'intention qui avait dicté les paroles qu'il venait de prononcer. Mais le comte garda le bienveillant sourire stéréotypé sur ses lèvres; et cette fois encore, malgré la profondeur de son regard, le procureur du roi ne vit pas au-delà de l'épiderme. «Aussi, reprit Villefort, quoique ce soit un grand malheur pour Valentine que de perdre la fortune de son grand-père, je ne crois pas cependant que pour cela le mariage manque; je ne crois pas que M. d'Épinay recule devant cet échec pécuniaire; il verra que je vaux peut-être mieux que la somme, moi qui la sacrifie au désir de lui tenir ma parole; il calculera que Valentine d'ailleurs, est riche du bien de sa mère, administré par M. et Mme de Saint-Méran, ses aïeuls maternels, qui la chérissent tous deux tendrement. --Et qui valent bien qu'on les aime et qu'on les soigne comme Valentine a fait pour M. Noirtier, dit Mme de Villefort; d'ailleurs, ils vont venir à Paris dans un mois au plus, et Valentine, après un tel affront, sera dispensée de s'enterrer comme elle l'a fait jusqu'ici auprès de M. Noirtier.» Le comte écoutait avec complaisance la voix discordante de ces amours-propres blessés et de ces intérêts meurtris. «Mais il me semble, dit Monte-Cristo après un instant de silence, et je vous demande pardon d'avance de ce que je vais dire, il me semble que si M. Noirtier déshérite Mlle de Villefort, coupable de se vouloir marier avec un jeune homme dont il a détesté le père, il n'a pas le même tort à reprocher à ce cher Édouard. --N'est-ce pas, monsieur? s'écria Mme de Villefort avec une intonation impossible à décrire: n'est-ce pas que c'est injuste, odieusement injuste? Ce pauvre Édouard, il est aussi bien le petit-fils de M. Noirtier que Valentine, et cependant si Valentine n'avait pas dû épouser M. Franz, M. Noirtier lui laissait tout son bien; et de plus, enfin, Édouard porte le nom de la famille, ce qui n'empêche pas que, même en supposant que Valentine soit effectivement déshéritée par son grand-père, elle sera encore trois fois plus riche que lui.» Ce coup porté, le comte écouta et ne parla plus. «Tenez, reprit Villefort, tenez, monsieur le comte, cessons, je vous prie, de nous entretenir de ces misères de famille, oui c'est vrai, ma fortune va grossir le revenu des pauvres, qui sont aujourd'hui les véritables riches. Oui, mon père m'aura frustré d'un espoir légitime, et cela sans raison; mais, moi, j'aurai agi comme un homme de sens, comme un homme de coeur. M. d'Épinay, à qui j'avais promis le revenu de cette somme, le recevra, dussé-je m'imposer les plus cruelles privations. --Cependant, reprit Mme de Villefort, revenant à la seule idée qui murmurât sans cesse au fond de son coeur, peut-être vaudrait-il mieux que l'on confiât cette mésaventure à M. d'Épinay, et qu'il rendît lui-même sa parole. --Oh! ce serait un grand malheur! s'écria Villefort. --Un grand malheur? répéta Monte-Cristo. --Sans doute, reprit Villefort en se radoucissant; un mariage manqué, même pour des raisons d'argent jette de la défaveur sur une jeune fille; puis, d'anciens bruits, que je voulais éteindre, reprendraient de la consistance. Mais non, il n'en sera rien. M. d'Épinay, s'il est honnête homme, se verra encore plus engagé par l'exhérédation de Valentine qu'auparavant; autrement il agirait donc dans un simple but d'avarice: non, c'est impossible. --Je pense comme M. de Villefort dit Monte-Cristo en fixant son regard sur Mme de Villefort; et si j'étais assez de ses amis pour me permettre de lui donner un conseil, je l'inviterais, puisque M. d'Épinay va revenir, à ce que l'on m'a dit du moins, à nouer cette affaire si fortement qu'elle ne se pût dénouer; j'engagerais enfin une partie dont l'issue doit être si honorable pour M. de Villefort.» Ce dernier se leva, transporté d'une joie visible, tandis que sa femme pâlissait légèrement. «Bien, dit-il, voilà tout ce que je demandais et je me prévaudrai de l'opinion d'un conseiller tel que vous, dit-il en tendant la main à Monte-Cristo. Ainsi donc que tout le monde ici considère ce qui arrive aujourd'hui comme non avenu; il n'y a rien de changé à nos projets. --Monsieur, dit le comte, le monde tout injuste qu'il est, vous saura, je vous en réponds, gré de votre résolution; vos amis en seront fiers et M. d'Épinay, dût-il prendre Mlle de Villefort sans dot, ce qui ne saurait être, sera charmé d'entrer dans une famille où l'on sait s'élever à la hauteur de tels sacrifices pour tenir sa parole et remplir son devoir.» En disant ces mots, le comte s'était levé et s'apprêtait à partir. «Vous nous quittez, monsieur le comte? dit Mme de Villefort. --J'y suis forcé, madame, je venais seulement vous rappeler votre promesse pour samedi. --Craigniez-vous que nous ne l'oubliassions? --Vous êtes trop bonne, madame; mais M. de Villefort a de si graves et parfois de si urgentes occupations.... --Mon mari a donné sa parole, monsieur, dit Mme de Villefort, vous venez de voir qu'il la tient quand il a tout à perdre, à plus forte raison quand il a tout à gagner. --Et, demanda Villefort, est-ce à votre maison des Champs-Élysées que la réunion a lieu? --Non pas, dit Monte-Cristo, et c'est ce qui rend encore votre dévouement plus méritoire: c'est à la campagne. --À la campagne? --Oui. --Et où cela? près de Paris, n'est-ce pas? --Aux portes, à une demi-heure de la barrière, à Auteuil. --À Auteuil! s'écria Villefort. Ah! c'est vrai, madame m'a dit que vous demeuriez à Auteuil, puisque c'est chez vous qu'elle a été transportée. Et à quel endroit d'Auteuil? --Rue de la Fontaine! --Rue de la Fontaine! reprit Villefort d'une voix étranglée; et à quel numéro? --Au n°28. --Mais, s'écria Villefort, c'est donc à vous que l'on a vendu la maison de M. de Saint-Méran? --M. de Saint-Méran? demanda Monte-Cristo. Cette maison appartenait-elle donc à M. de Saint-Méran? --Oui, reprit Mme de Villefort, et croyez-vous une chose, monsieur le comte? --Laquelle? --Vous trouvez cette maison jolie, n'est-ce pas? --Charmante. --Eh bien, mon mari n'a jamais voulu l'habiter. --Oh! reprit Monte-Cristo, en vérité, monsieur, c'est une prévention dont je ne me rends pas compte. --Je n'aime pas Auteuil, monsieur, répondit le procureur du roi, en faisant un effort sur lui-même. --Mais je ne serai pas assez malheureux, je l'espère, dit avec inquiétude Monte-Cristo, pour que cette antipathie me prive du bonheur de vous recevoir? --Non, monsieur le comte... j'espère bien... croyez que je ferai tout ce que je pourrai, balbutia Villefort. --Oh! répondit Monte-Cristo, je n'admets pas d'excuse. Samedi, à six heures, je vous attends, et si vous ne veniez pas, je croirais, que sais-je, moi? qu'il y a sur cette maison inhabitée depuis plus de vingt ans quelque lugubre tradition, quelque sanglante légende. --J'irai, monsieur le comte, j'irai, dit vivement Villefort. --Merci, dit Monte-Cristo. Maintenant il faut que vous me permettiez de prendre congé de vous. --En effet, vous avez dit que vous étiez forcé de nous quitter, monsieur le comte, dit Mme de Villefort, et vous alliez même, je crois, nous dire pour quoi faire, quand vous vous êtes interrompu pour passer à une autre idée. --En vérité, madame, dit Monte-Cristo, je ne sais si j'oserai vous dire où je vais. --Bah! dites toujours. --Je vais, en véritable badaud que je suis, visiter une chose qui m'a bien souvent fait rêver des heures entières. --Laquelle? --Un télégraphe. Ma foi tant pis, voilà le mot lâché. --Un télégraphe! répéta Mme de Villefort. --Eh mon Dieu, oui, un télégraphe. J'ai vu parfois au bout d'un chemin, sur un tertre, par un beau soleil, se lever ces bras noirs et pliants pareils aux pattes d'un immense coléoptère, et jamais ce ne fut sans émotion, je vous jure, car je pensais que ces signes bizarres fendant l'air avec précision, et portant à trois cents lieues la volonté inconnue d'un homme assis devant une table, à un autre homme assis à l'extrémité de la ligne devant une autre table, se dessinaient sur le gris du nuage ou sur l'azur du ciel, par la seule force du vouloir de ce chef tout-puissant: je croyais alors aux génies, aux sylphes, aux gnomes, aux pouvoirs occultes enfin, et je riais. Or, jamais l'envie ne m'était venue de voir de près ces gros insectes au ventre blanc, aux pattes noires et maigres, car je craignais de trouver sous leurs ailes de pierre le petit génie humain, bien gourmé, bien pédant, bien bourré de science, de cabale ou de sorcellerie. Mais voilà qu'un beau matin j'ai appris que le moteur de chaque télégraphe était un pauvre diable d'employé à douze cents francs par an, occupé tout le jour à regarder, non pas le ciel comme l'astronome, non pas l'eau comme le pêcheur, non pas le paysage comme un cerveau vide, mais bien l'insecte au ventre blanc, aux pattes noires, son correspondant, placé à quelque quatre ou cinq lieues de lui. Alors je me suis senti pris d'un désir curieux de voir de près cette chrysalide vivante et d'assister à la comédie que du fond de sa coque elle donne à cette autre chrysalide, en tirant les uns après les autres quelques bouts de ficelle. --Et vous allez là? --J'y vais. --À quel télégraphe? À celui du ministère de l'Intérieur ou de l'Observatoire? --Oh! non pas, je trouverais là des gens qui voudraient me forcer de comprendre des choses que je veux ignorer, et qui m'expliqueraient malgré moi un mystère qu'ils ne connaissent pas. Peste! je veux garder les illusions que j'ai encore sur les insectes; c'est bien assez d'avoir déjà perdu celles que j'avais sur les hommes. Je n'irai donc ni au télégraphe du ministère de l'Intérieur, ni au télégraphe de l'Observatoire. Ce qu'il me faut, c'est le télégraphe en plein champ, pour y trouver le pur bonhomme pétrifié dans sa tour. --Vous êtes un singulier grand seigneur, dit Villefort. --Quelle ligne me conseillez-vous d'étudier? --Mais la plus occupée à cette heure. --Bon! celle d'Espagne, alors? --Justement. Voulez-vous une lettre du ministre pour qu'on vous explique.... --Mais non, dit Monte-Cristo, puisque je vous dis, au contraire, que je n'y veux rien comprendre. Du moment où j'y comprendrai quelque chose, il n'y aura plus de télégraphe, il n'y aura plus qu'un signe de M. Duchâtel ou de M. de Montalivet, transmis au préfet de Bayonne et travesti en deux mots grecs: [Grec] C'est la bête aux pattes noires et le mot effrayant que je veux conserver dans toute leur pureté et dans toute ma vénération. --Allez donc, car dans deux heures il fera nuit, et vous ne verrez plus rien. --Diable, vous m'effrayez. Quel est le plus proche? Sur la route de Bayonne? --Oui, va pour la route de Bayonne. C'est celui de Châtillon. --Et après celui de Châtillon? --Celui de la tour de Montlhéry, je crois. --Merci, au revoir! Samedi je vous raconterai mes impressions.» À la porte, le comte se trouva avec les deux notaires qui venaient de déshériter Valentine, et qui se retiraient enchantés d'avoir fait un acte qui ne pouvait manquer de leur faire grand honneur. LXI Le moyen de délivrer un jardinier des loirs qui mangent ses pêches. Non pas le même soir, comme il l'avait dit, mais le lendemain matin, le comte de Monte-Cristo sortit par la barrière d'Enfer, prit la route d'Orléans, dépassa le village de Linas sans s'arrêter au télégraphe qui, justement au moment où le comte passait, faisait mouvoir ses longs bras décharnés, et gagna la tour de Montlhéry, située, comme chacun sait, sur l'endroit le plus élevé de la plaine de ce nom. Au pied de la colline, le comte mit pied à terre, et par un petit sentier circulaire, large de dix-huit pouces, commença de gravir la montagne; arrivé au sommet, il se trouva arrêté par une haie sur laquelle des fruits verts avaient succédé aux fleurs roses et blanches. Monte-Cristo chercha la porte du petit enclos, et ne tarda point à la trouver. C'était une petite herse en bois, roulant sur des gonds d'osier et se fermant avec un clou et une ficelle. En un instant le comte fut au courant du mécanisme et la porte s'ouvrit. Le comte se trouva alors dans un petit jardin de vingt pieds de long sur douze de large, borné d'un côté par la partie de la haie dans laquelle était encadrée l'ingénieuse machine que nous avons décrite sous le nom de porte, et de l'autre par la vieille tour ceinte de lierre, toute parsemée de ravenelles et de giroflées. On n'eût pas dit, à la voir ainsi ridée et fleurie comme une aïeule à qui ses petits-enfants viennent de souhaiter la fête, qu'elle pourrait raconter bien des drames terribles, si elle joignait une voix aux oreilles menaçantes qu'un vieux proverbe donne aux murailles. On parcourait ce jardin en suivant une allée sablée de sable rouge, sur lequel mordait, avec des tons qui eussent réjoui l'oeil de Delacroix, notre Rubens moderne, une bordure de gros buis, vieille de plusieurs années. Cette allée avait la forme d'un 8, et tournait en s'élançant, de manière à faire dans un jardin de vingt pieds une promenade de soixante. Jamais Flore, la riante et fraîche déesse des bons jardiniers latins, n'avait été honorée d'un culte aussi minutieux et aussi pur que l'était celui qu'on lui rendait dans ce petit enclos. En effet, de vingt rosiers qui composaient le parterre, pas une feuille ne portait la trace de la mouche, pas un filet la petite grappe de pucerons verts qui désolent et rongent les plantes grandissant sur un terrain humide. Ce n'était cependant point l'humidité qui manquait à ce jardin: la terre noire comme de la suie, l'opaque feuillage des arbres, le disaient assez; d'ailleurs l'humidité factice eût promptement suppléé à l'humidité naturelle, grâce au tonneau plein d'eau croupissante qui creusait un des angles du jardin, et dans lequel stationnaient, sur une nappe verte, une grenouille et un crapaud qui, par incompatibilité d'humeur, sans doute, se tenaient toujours, en se tournant le dos, aux deux points opposés du cercle. D'ailleurs, pas une herbe dans les allées, pas un rejeton parasite dans les plates-bandes; une petite-maîtresse polit et émonde avec moins de soin les géraniums, les cactus et les rhododendrons de sa jardinière de porcelaine que ne le faisait le maître jusqu'alors invisible du petit enclos. Monte-Cristo arrêta après avoir refermé la porte en agrafant la ficelle à son clou, et embrassa d'un regard toute la propriété. «Il paraît, dit-il, que l'homme du télégraphe a des jardiniers à l'année, ou se livre passionnément à l'agriculture.» Tout à coup il se heurta à quelque chose, tapi derrière une brouette chargée de feuillage: ce quelque chose se redressa en laissant échapper une exclamation qui peignait son étonnement, et Monte-Cristo se trouva en face d'un bonhomme d'une cinquantaine d'années qui ramassait des fraises qu'il plaçait sur des feuilles de vigne. Il y avait douze feuilles de vigne et presque autant de fraises. Le bonhomme, en se relevant, faillit laisser choir fraises, feuilles et assiette. «Vous faites votre récolte, monsieur? dit Monte-Cristo en souriant. --Pardon, monsieur, répondit le bonhomme en portant la main à sa casquette, je ne suis pas là-haut c'est vrai, mais je viens d'en descendre à l'instant même. --Que je ne vous gêne en rien, mon ami, dit le comte; cueillez vos fraises, si toutefois il vous en reste encore. --J'en ai encore dix, dit l'homme, car en voici onze, et j'en avais vingt et une, cinq de plus que l'année dernière. Mais ce n'est pas étonnant, le printemps a été chaud cette année, et ce qu'il faut aux fraises, voyez-vous, monsieur, c'est la chaleur. Voilà pourquoi, au lieu de seize que j'ai eues l'année passée, j'en ai cette année, voyez-vous, onze déjà cueillies, douze, treize, quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit. Oh! mon Dieu! il m'en manque deux, elles y étaient encore hier, monsieur, elles y étaient, j'en suis sûr, je les ai comptées. Il faut que ce soit le fils de la mère Simon qui me les ait soufflées, je l'ai vu rôder par ici ce matin. Ah! le petit drôle, voler dans un enclos! il ne sait pas où cela peut le mener. --En effet, dit Monte-Cristo, c'est grave, mais vous ferez la part de la jeunesse du délinquant et de sa gourmandise. --Certainement, dit le jardinier; ce n'en est pas moins fort désagréable. Mais, encore une fois, pardon, monsieur: c'est peut-être un chef que je fais attendre ainsi?» Et il interrogeait d'un regard craintif le comte et son habit bleu. «Rassurez-vous, mon ami, dit le comte avec ce sourire qu'il faisait, à sa volonté, si terrible et si bienveillant, et qui cette fois n'exprimait que la bienveillance, je ne suis point un chef qui vient pour vous inspecter, mais un simple voyageur conduit par la curiosité et qui commence même à se reprocher sa visite en voyant qu'il vous fait perdre votre temps. --Oh! mon temps n'est pas cher, répliqua le bonhomme avec un sourire mélancolique. Cependant c'est le temps du gouvernement, et je ne devrais pas le perdre, mais j'avais reçu le signal qui m'annonçait que je pouvais me reposer une heure (il jeta les yeux sur le cadran solaire, car il y avait de tout dans l'enclos de la tour de Montlhéry, même un cadran solaire), et, vous le voyez. J'avais encore dix minutes devant moi, puis mes fraises étaient mûres, et un jour de plus.... D'ailleurs, croiriez-vous, monsieur, que les loirs me les mangent? --Ma foi, non, je ne l'aurais pas cru, répondit gravement Monte-Cristo; c'est un mauvais voisinage monsieur, que celui des loirs, pour nous qui ne les mangeons pas confits dans du miel comme faisaient les Romains. --Ah! les Romains les mangeaient? fit le jardinier; ils mangeaient les loirs? --J'ai lu cela dans Pétrone, dit le comte. --Vraiment? Ça ne doit pas être bon, quoi qu'on dise: Gras comme un loir. Et ce n'est pas étonnant monsieur, que les loirs soient gras, attendu qu'ils dorment toute la sainte journée, et qu'ils ne se réveillent que pour ronger toute la nuit. Tenez, l'an dernier, j'avais quatre abricots; ils m'en ont entamé un. J'avais un brugnon, un seul, il est vrai que c'est un fruit rare; eh bien, monsieur, ils me l'ont à moitié dévoré du côté de la muraille; un brugnon superbe et qui était excellent. Je n'en ai jamais mangé de meilleur. --Vous l'avez mangé? demanda Monte-Cristo. --C'est-à-dire la moitié qui restait, vous comprenez bien. C'était exquis, monsieur. Ah! dame, ces messieurs-là ne choisissent pas les pires morceaux. C'est comme le fils de la mère Simon, il n'a pas choisi les plus mauvaises fraises, allez! Mais, cette année, continua l'horticulteur, soyez tranquille, cela ne m'arrivera pas, dussé-je, quand les fruits seront près de mûrir, passer la nuit pour les garder.» Monte-Cristo en avait assez vu. Chaque homme a sa passion qui le mord au fond du coeur, comme chaque fruit son ver, celle de l'homme au télégraphe, c'était l'horticulture. Il se mit à cueillir les feuilles de vigne qui cachaient les grappes au soleil, et se conquit par là le coeur du jardinier. «Monsieur était venu pour voir le télégraphe? dit-il. --Oui, monsieur, si toutefois cela n'est pas défendu par les règlements. --Oh! pas défendu le moins du monde, dit le jardinier, attendu qu'il n'y a rien de dangereux, vu que personne ne sait ni ne peut savoir ce que nous disons. --On m'a dit, en effet, reprit le comte, que vous répétiez des signaux que vous ne compreniez pas vous-même. --Certainement, monsieur, et j'aime bien mieux cela, dit en riant l'homme du télégraphe. --Pourquoi aimez-vous mieux cela? --Parce que, de cette façon, je n'ai pas de responsabilité. Je suis une machine, moi, et pas autre chose, et pourvu que je fonctionne, on ne m'en demande pas davantage.» «Diable! fit Monte-Cristo en lui-même, est-ce que par hasard je serais tombé sur un homme qui n'aurait pas d'ambition! Morbleu! Ce serait jouer de malheur.» «Monsieur, dit le jardinier en jetant un coup d'oeil sur son cadran solaire, les dix minutes vont expirer, je retourne à mon poste. Vous plaît-il de monter avec moi? --Je vous suis.» Monte-Cristo entra, en effet, dans la cour divisée en trois étages; celui du bas contenait quelques instruments aratoires, tels que bêches, râteaux, arrosoirs, dressés contre la muraille: c'était tout l'ameublement. Le second était l'habitation ordinaire ou plutôt nocturne de l'employé; il contenait quelques pauvres ustensiles de ménage, un lit, une table, deux chaises, une fontaine de grès, plus quelques herbes sèches pendues au plafond, et que le comte reconnut pour des pois de senteur et des haricots d'Espagne dont le bonhomme conservait la graine dans sa coque; il avait étiqueté tout cela avec le soin d'un maître botaniste du Jardin des plantes. «Faut-il passer beaucoup de temps à étudier la télégraphie, monsieur? demanda Monte-Cristo. --Ce n'est pas l'étude qui est longue, c'est le surnumérariat. --Et combien reçoit-on d'appointements? --Mille francs, monsieur. --Ce n'est guère. --Non; mais on est logé, comme vous voyez.» Monte-Cristo regarda la chambre. «Pourvu qu'il n'aille pas tenir à son logement», murmura-t-il. On passa au troisième étage: c'était la chambre du télégraphe. Monte-Cristo regarda tour à tour les deux poignées de fer à l'aide desquelles l'employé faisait jouer la machine. «C'est fort intéressant, dit-il, mais à la longue c'est une vie qui doit vous paraître un peu insipide? --Oui, dans le commencement cela donne le torticolis à force de regarder; mais au bout d'un an ou deux on s'y fait; puis nous avons nos heures de récréation et nos jours de congé. --Vos jours de congé? --Oui. --Lesquels? --Ceux où il fait du brouillard. --Ah! c'est juste. --Ce sont mes jours de fête, à moi; je descends dans le jardin ces jours-là, et je plante, je taille, je rogne, j'échenille: en somme, le temps passe. --Depuis combien de temps êtes-vous ici? --Depuis dix ans et cinq ans de surnumérariat, quinze. --Vous avez?... --Cinquante-cinq ans. --Combien de temps de service vous faut-il pour avoir la pension? --Oh! monsieur, vingt-cinq ans. --Et de combien est cette pension? --De cent écus. --Pauvre humanité! murmura Monte-Cristo. --Vous dites, monsieur?... demanda l'employé. --Je dis que c'est fort intéressant. --Quoi? --Tout ce que vous me montrez.... Et vous ne comprenez rien absolument à vos signes? --Rien absolument. --Vous n'avez jamais essayé de comprendre? --Jamais; pour quoi faire? --Cependant, il y a des signaux qui s'adressent à vous directement. --Sans doute. --Et ceux-là vous les comprenez? --Ce sont toujours les mêmes. --Et ils disent? ---Rien de nouveau... vous avez une heure... ou à demain...- --Voilà qui est parfaitement innocent, dit le comte; mais regardez donc, ne voilà-t-il pas votre correspondant qui se met en mouvement. --Ah! c'est vrai; merci, monsieur. --Et que vous dit-il? est-ce quelque chose que vous comprenez? --Oui; il me demande si je suis prêt. --Et vous lui répondez?... --Par un signe qui apprend en même temps à mon correspondant de droite que je suis prêt, tandis qu'il invite mon correspondant de gauche à se préparer à son tour. --C'est très ingénieux, dit le comte. --Vous allez voir, reprit avec orgueil le bonhomme, dans cinq minutes il va parler. --J'ai cinq minutes alors, dit Monte-Cristo, c'est plus de temps qu'il ne m'en faut. Mon cher monsieur, dit-il, permettez-moi de vous faire une question. --Faites. --Vous aimez le jardinage? --Avec passion. --Et vous seriez heureux, au lieu d'avoir une terrasse de vingt pieds, d'avoir un enclos de deux arpents? --Monsieur, j'en ferais un paradis terrestre. --Avec vos mille francs, vous vivez mal? --Assez mal; mais enfin je vis. --Oui; mais vous n'avez qu'un jardin misérable. --Ah! c'est vrai, le jardin n'est pas grand. --Et encore, tel qu'il est, il est peuplé de loirs qui dévorent tout. --Ça, c'est mon fléau. --Dites-moi, si vous aviez le malheur de tourner la tête quand le correspondant de droite va marcher? --Je ne le verrais pas. --Alors qu'arriverait-il? --Que je ne pourrais pas répéter ses signaux. --Et après? --Il arriverait que, ne les ayant pas répétés par négligence, je serais mis à l'amende. --De combien? --De cent francs. --Le dixième de votre revenu, c'est joli! --Ah! fit l'employé. --Cela vous est arrivé? dit Monte-Cristo. --Une fois, monsieur, une fois que je greffais un rosier noisette. --Bien. Maintenant, si vous vous avisiez de changer quelque chose au signal, ou d'en transmettre un autre? --Alors, c'est différent, je serais renvoyé et je perdrais ma pension. --Trois cents francs? --Cent écus, oui, monsieur; aussi vous comprenez que jamais je ne ferai rien de tout cela. --Pas même pour quinze ans de vos appointements? Voyons, ceci mérite réflexion, hein? --Pour quinze mille francs? --Oui. --Monsieur, vous m'effrayez. --Bah! --Monsieur, vous voulez me tenter? --Justement! Quinze mille francs, comprenez? --Monsieur, laissez-moi regarder mon correspondant à droite! --Au contraire, ne le regardez pas et regardez ceci. --Qu'est-ce que c'est? --Comment? vous ne connaissez pas ces petits papiers-là? --Des billets de banque! --Carrés; il y en a quinze. --Et à qui sont-ils? --À vous, si vous voulez. --À moi! s'écria l'employé suffoqué. --Oh! mon Dieu, oui! à vous, en toute propriété. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000