la Madeleine.
«Ah! dit-il en soupirant, voilà un homme heureux!»
Par hasard, Albert ne se trompait point.
LXXIX
La limonade.
En effet, Morrel était bien heureux.
M. Noirtier venait de l'envoyer chercher, et il avait si grande hâte de
savoir pour quelle cause, qu'il n'avait pas pris de cabriolet, se fiant
bien plus à ses deux jambes qu'aux jambes d'un cheval de place; il était
donc parti tout courant de la rue Meslay et se rendait au faubourg
Saint-Honoré.
Morrel marchait au pas gymnastique, et le pauvre Barrois le suivait de
son mieux. Morrel avait trente et un ans, Barrois en avait soixante;
Morrel était ivre d'amour, Barrois était altéré par la grande chaleur.
Ces deux hommes, ainsi divisés d'intérêts et d'âge, ressemblaient aux
deux lignes que forme un triangle: écartées par la base, elles se
rejoignent au sommet.
Le sommet, c'était Noirtier, lequel avait envoyé chercher Morrel en lui
recommandant de faire diligence, recommandation que Morrel suivait à la
lettre, au grand désespoir de Barrois.
En arrivant, Morrel n'était pas même essoufflé: l'amour donne des ailes,
mais Barrois, qui depuis longtemps n'était plus amoureux, Barrois était
en nage.
Le vieux serviteur fit entrer Morrel par la porte particulière, ferma la
porte du cabinet, et bientôt un froissement de robe sur le parquet
annonça la visite de Valentine.
Valentine était belle à ravir sous ses vêtements de deuil.
Le rêve devenait si doux que Morrel se fût presque passé de converser
avec Noirtier; mais le fauteuil du vieillard roula bientôt sur le
parquet, et il entra.
Noirtier accueillit par un regard bienveillant les remerciements que
Morrel lui prodiguait pour cette merveilleuse intervention qui les avait
sauvés, Valentine et lui, du désespoir. Puis le regard de Morrel alla
provoquer, sur la nouvelle faveur qui lui était accordée, la jeune
fille, qui, timide et assise loin de Morrel, attendait d'être forcée à
parler.
Noirtier la regarda à son tour.
«Il faut donc que je dise ce dont vous m'avez chargée? demanda-t-elle.
--Oui, fit Noirtier.
--Monsieur Morrel, dit alors Valentine au jeune homme qui la dévorait
des yeux, mon bon papa Noirtier avait mille choses à vous dire, que
depuis trois jours il m'a dites. Aujourd'hui, il vous envoie chercher
pour que je vous les répète; je vous les répéterai donc, puisqu'il m'a
choisie pour son interprète, sans changer un mot à ses intentions.
--Oh! j'écoute bien impatiemment, répondit le jeune homme; parlez,
mademoiselle, parlez.»
Valentine baissa les yeux: ce fut un présage qui parut doux à Morrel.
Valentine n'était faible que dans le bonheur.
«Mon père veut quitter cette maison, dit-elle. Barrois s'occupe de lui
chercher un appartement convenable.
--Mais vous, mademoiselle, dit Morrel vous qui êtes si chère et si
nécessaire à M. Noirtier?
--Moi, reprit la jeune fille, je ne quitterai point mon grand-père,
c'est chose convenue entre lui et moi. Mon appartement sera près du
sien. Ou j'aurai le consentement de M. de Villefort pour aller habiter
avec bon papa Noirtier, ou on me le refusera: dans le premier cas, je
pars dès à présent; dans le second, j'attends ma majorité, qui arrive
dans dix-huit mois. Alors je serai libre, j'aurai une fortune
indépendante, et....
--Et?... demanda Morrel.
--Et, avec l'autorisation de bon papa, je tiendrai la promesse que je
vous ai faite.»
Valentine prononça ces derniers mots si bas, que Morrel n'eût pu les
entendre sans l'intérêt qu'il avait à les dévorer.
«N'est-ce point votre pensée que j'ai exprimée là, bon papa? ajouta
Valentine en s'adressant à Noirtier.
--Oui, fit le vieillard.
--Une fois chez mon grand-père, ajouta Valentine, M. Morrel pourra me
venir voir en présence de ce bon et digne protecteur. Si ce lien que nos
coeurs, peut-être ignorants ou capricieux, avaient commencé de former
paraît convenable et offre des garanties de bonheur futur à notre
expérience (hélas! dit-on, les coeurs enflammés par les obstacles se
refroidissent dans la sécurité!) alors M. Morrel pourra me demander à
moi-même, je l'attendrai.
--Oh! s'écria Morrel, tenté de s'agenouiller devant le vieillard comme
devant Dieu, devant Valentine comme devant un ange; oh! qu'ai-je donc
fait de bien dans ma vie pour mériter tant de bonheur?
--Jusque-là, continua la jeune fille de sa voix pure et sévère, nous
respectons les convenances, la volonté même de nos parents, pourvu que
cette volonté ne tende pas à nous séparer toujours; en un mot, et je
répète ce mot parce qu'il dit tout, nous attendrons.
--Et les sacrifices que ce mot impose, monsieur, dit Morrel, je vous
jure de les accomplir, non pas avec résignation, mais avec bonheur.
--Ainsi, continua Valentine avec un regard bien doux au coeur de
Maximilien, plus d'imprudences, mon ami, ne compromettez pas celle qui,
à partir d'aujourd'hui, se regarde comme destinée à porter purement et
dignement votre nom.»
Morrel appuya sa main sur son coeur.
Cependant Noirtier les regardait tous deux avec tendresse. Barrois, qui
était resté au fond comme un homme à qui l'on n'a rien à cacher,
souriait en essuyant les grosses gouttes d'eau qui tombaient de son
front chauve.
«Oh! mon Dieu, comme il a chaud, ce bon Barrois, dit Valentine.
--Ah! dit Barrois, c'est que j'ai bien couru, allez, mademoiselle; mais
M. Morrel, je dois lui rendre cette justice-là, courait encore plus vite
que moi.»
Noirtier indiqua de l'oeil un plateau sur lequel étaient servis une
carafe de limonade et un verre. Ce qui manquait dans la carafe avait été
bu une demi-heure auparavant par Noirtier.
«Tiens, bon Barrois, dit la jeune fille, prends, car je vois que tu
couves des yeux cette carafe entamée.
--Le fait est, dit Barrois, que je meurs de soif, et que je boirai bien
volontiers un verre de limonade à votre santé.
--Bois donc, dit Valentine, et reviens dans un instant.»
Barrois emporta le plateau, et à peine était-il dans le corridor, qu'à
travers la porte qu'il avait oublié de fermer, on le voyait pencher la
tête en arrière pour vider le verre que Valentine avait rempli.
Valentine et Morrel échangeaient leurs adieux en présence de Noirtier,
quand on entendit la sonnette retentir dans l'escalier de Villefort.
C'était le signal d'une visite.
Valentine regarda la pendule.
«Il est midi, dit-elle, c'est aujourd'hui samedi, bon papa, c'est sans
doute le docteur.»
Noirtier fit signe qu'en effet ce devait être lui.
«Il va venir ici, il faut que M. Morrel s'en aille, n'est-ce pas, bon
papa?
--Oui, répondit le vieillard. Barrois! appela Valentine; Barrois,
venez!»
On entendit la voix du vieux serviteur qui répondait:
«J'y vais mademoiselle.
--Barrois va vous reconduire jusqu'à la porte, dit Valentine à Morrel;
et maintenant, rappelez-vous une chose, monsieur l'officier, c'est que
mon bon papa vous recommande de ne risquer aucune démarche capable de
compromettre notre bonheur.
--J'ai promis d'attendre, dit Morrel, et j'attendrai.»
En ce moment, Barrois entra.
«Qui a sonné? demanda Valentine.
--Monsieur le docteur d'Avrigny, dit Barrois en chancelant sur ses
jambes.
--Eh bien, qu'avez-vous donc, Barrois?» demanda Valentine.
Le vieillard ne répondit pas; il regardait son maître avec des yeux
effarés, tandis que de sa main crispée il cherchait un appui pour
demeurer debout.
«Mais il va tomber!» s'écria Morrel.
En effet, le tremblement dont Barrois était saisi augmentait par degrés;
les traits du visage, altérés par les mouvements convulsifs des muscles
de la face, annonçaient une attaque nerveuse des plus intenses.
Noirtier, voyant Barrois ainsi troublé, multipliait ses regards dans
lesquels se peignaient, intelligibles et palpitantes, toutes les
émotions qui agitent le coeur de l'homme.
Barrois fit quelques pas vers son maître.
«Ah! mon Dieu! mon Dieu! Seigneur, dit-il, mais qu'ai-je donc?... Je
souffre... je n'y vois plus. Mille pointes de feu me traversent le
crâne. Oh! ne me touchez pas, ne me touchez pas!»
En effet, les yeux devenaient saillants et hagards, et la tête se
renversait en arrière, tandis que le reste du corps se raidissait.
Valentine épouvantée poussa un cri; Morrel la prit dans ses bras comme
pour la défendre contre quelque danger inconnu.
«Monsieur d'Avrigny! monsieur d'Avrigny! cria Valentine d'une voix
étouffée, à nous! au secours!»
Barrois tourna sur lui-même, fit trois pas en arrière, trébucha et vint
tomber aux pieds de Noirtier, sur le genou duquel il appuya sa main en
criant:
«Mon maître! mon bon maître!»
En ce moment M. de Villefort, attiré par les cris, parut sur le seuil de
la chambre.
Morrel lâcha Valentine à moitié évanouie, et se rejetant en arrière,
s'enfonça dans l'angle de la chambre et disparut presque derrière un
rideau.
Pâle comme s'il eût vu un serpent se dresser devant lui, il attachait un
regard glacé sur le malheureux agonisant.
Noirtier bouillait d'impatience et de terreur; son âme volait au secours
du pauvre vieillard, son ami plutôt que son domestique. On voyait le
combat terrible de la vie et de la mort se traduire sur son front par le
gonflement des veines et la contraction de quelques muscles restés
vivants autour de ses yeux.
Barrois, la face agitée, les yeux injectés de sang, le cou renversé en
arrière, gisait battant le parquet de ses mains, tandis qu'au contraire
ses jambes raides semblaient devoir rompre plutôt que plier.
Une légère écume montait à ses lèvres, et il haletait douloureusement.
Villefort, stupéfait, demeura un instant les yeux fixés sur ce tableau,
qui, dès son entrée dans la chambre, attira ses regards.
Il n'avait pas vu Morrel.
Après un instant de contemplation muette pendant lequel on put voir son
visage pâlir et ses cheveux se dresser sur sa tête:
«Docteur! docteur! s'écria-t-il en s'élançant vers la porte, venez!
venez!
--Madame! madame! cria Valentine appelant sa belle-mère en se heurtant
aux parois de l'escalier, venez! venez vite et apportez votre flacon de
sels!
--Qu'y a-t-il? demanda la voix métallique et contenue de Mme de
Villefort.
--Oh! venez! venez!
--Mais où donc est le docteur! criait Villefort; où est-il?»
Mme de Villefort descendit lentement; on entendait craquer les planches
sous ses pieds. D'une main elle tenait le mouchoir avec lequel elle
s'essuyait le visage, de l'autre un flacon de sels anglais.
Son premier regard, en arrivant à la porte, fut pour Noirtier, dont le
visage, sauf l'émotion bien naturelle dans une semblable circonstance,
annonçait une santé égale; son second coup d'oeil rencontra le moribond.
Elle pâlit, et son oeil rebondit pour ainsi dire du serviteur sur le
maître.
«Mais au nom du Ciel, madame, où est le docteur? il est entré chez vous.
C'est une apoplexie, vous le voyez bien, avec une saignée on le sauvera.
--A-t-il mangé depuis peu? demanda Mme de Villefort éludant la question.
--Madame, dit Valentine, il n'a pas déjeuné, mais il a fort couru ce
matin pour faire une commission dont l'avait chargé bon papa. Au retour
seulement il a pris un verre de limonade.
--Ah! fit Mme de Villefort, pourquoi pas du vin? C'est très mauvais, la
limonade.
--La limonade était là sous sa main, dans la carafe de bon papa; le
pauvre Barrois avait soif, il a bu ce qu'il a trouvé.»
Mme de Villefort tressaillit. Noirtier l'enveloppa de son regard
profond.
«Il a le cou si court! dit-elle.
--Madame, dit Villefort, je vous demande où est M. d'Avrigny; au nom du
Ciel, répondez!
--Il est dans la chambre d'Édouard qui est un peu souffrant», dit Mme de
Villefort, qui ne pouvait éluder plus longtemps.
Villefort s'élança dans l'escalier pour l'aller chercher lui-même.
«Tenez, dit la jeune femme en donnant son flacon à Valentine, on va le
saigner sans doute. Je remonte chez moi, car je ne puis supporter la vue
du sang.»
Et elle suivit son mari.
Morrel sortit de l'angle sombre où il s'était retiré, et où personne ne
l'avait vu, tant la préoccupation était grande.
«Partez vite, Maximilien, lui dit Valentine, et attendez que je vous
appelle. Allez.»
Morrel consulta Noirtier par un geste. Noirtier, qui avait conservé tout
son sang-froid, lui fit signe que oui.
Il serra la main de Valentine contre son coeur et sortit par le corridor
dérobé.
En même temps Villefort et le docteur rentraient par la porte opposée.
Barrois commençait à revenir à lui: la crise était passée, sa parole
revenait gémissante, et il se soulevait sur un genou.
D'Avrigny et Villefort portèrent Barrois sur une chaise longue.
«Qu'ordonnez-vous, docteur? demanda Villefort.
--Qu'on m'apporte de l'eau et de l'éther. Vous en avez dans la maison?
--Oui.
--Qu'on coure me chercher de l'huile de térébenthine et de l'émétique.
--Allez! dit Villefort.
--Et maintenant que tout le monde se retire.
--Moi aussi? demanda timidement Valentine.
--Oui, mademoiselle, vous surtout», dit rudement le docteur.
Valentine regarda M. d'Avrigny avec étonnement, embrassa M. Noirtier au
front et sortit.
Derrière elle le docteur ferma la porte d'un air sombre.
«Tenez, tenez, docteur, le voilà qui revient; ce n'était qu'une attaque
sans importance.
M. d'Avrigny sourit d'un air sombre.
«Comment vous sentez-vous, Barrois? demanda le docteur.
--Un peu mieux, monsieur.
--Pouvez-vous boire ce verre d'eau éthérée?
--Je vais essayer, mais ne me touchez pas.
--Pourquoi?
--Parce qu'il me semble que si vous me touchiez, ne fût-ce que du bout
du doigt, l'accès me reprendrait.
--Buvez.»
Barrois prit le verre, l'approcha de ses lèvres violettes et le vida à
moitié à peu près.
«Où souffrez-vous? demanda le docteur.
--Partout; j'éprouve comme d'effroyables crampes.
--Avez-vous des éblouissements?
--Oui.
--Des tintements d'oreille?
--Affreux.
--Quand cela vous a-t-il pris?
--Tout à l'heure.
--Rapidement?
--Comme la foudre.
--Rien hier? rien avant-hier?
--Rien.
--Pas de somnolence? pas de pesanteurs?
--Non.
--Qu'avez-vous mangé aujourd'hui?
--Je n'ai rien mangé; j'ai bu seulement un verre de la limonade de
monsieur, voilà tout.»
Et Barrois fit de la tête un signe pour désigner Noirtier qui immobile
dans son fauteuil, contemplait cette terrible scène sans en perdre un
mouvement, sans laisser échapper une parole.
«Où est cette limonade? demanda vivement le docteur.
--Dans la carafe, en bas.
--Où cela, en bas!
--Dans la cuisine.
--Voulez-vous que j'aille la chercher, docteur? demanda Villefort.
--Non, restez ici, et tâchez de faire boire au malade le reste de ce
verre d'eau.
--Mais cette limonade....
--J'y vais moi-même.»
D'Avrigny fit un bond, ouvrit la porte, s'élança dans l'escalier de
service et faillit renverser madame de Villefort, qui, elle aussi,
descendait à la cuisine.
Elle poussa un cri.
D'Avrigny n'y fit même pas attention; emporté par la puissance d'une
seule idée, il sauta les trois ou quatre dernières marches, se précipita
dans la cuisine, et aperçut le carafon aux trois quarts vide sur un
plateau.
Il fondit dessus comme un aigle sur sa proie.
Haletant, il remonta au rez-de-chaussée et rentra dans la chambre. Mme
de Villefort remontait lentement l'escalier qui conduisait chez elle.
«Est-ce bien cette carafe qui était ici? demanda d'Avrigny.
--Oui, monsieur le docteur.
--Cette limonade est la même que vous avez bue?
--Je le crois.
--Quel goût lui avez-vous trouvé?
--Un goût amer.»
Le docteur versa quelques gouttes de limonade dans le creux de sa main,
les aspira avec ses lèvres, et, après s'en être rincé la bouche comme on
fait avec le vin que l'on veut goûter, il cracha la liqueur dans la
cheminée.
«C'est bien la même, dit-il. Et vous en avez bu aussi, monsieur
Noirtier?
--Oui, fit le vieillard.
--Et vous lui avez trouvé ce même goût amer?
--Oui.
--Ah! monsieur le docteur! cria Barrois, voilà que cela me reprend! Mon
Dieu, Seigneur, ayez pitié de moi!»
Le docteur courut au malade.
«Cet émétique, Villefort, voyez s'il vient.»
Villefort s'élança en criant:
«L'émétique! l'émétique! l'a-t-on apporté?»
Personne ne répondit. La terreur la plus profonde régnait dans la
maison.
«Si j'avais un moyen de lui insuffler de l'air dans les poumons, dit
d'Avrigny en regardant autour de lui, peut-être y aurait-il possibilité
de prévenir l'asphyxie. Mais non, rien, rien!
--Oh! monsieur, criait Barrois, me laisserez-vous mourir ainsi sans
secours? Oh! je me meurs, mon Dieu! je me meurs!
--Une plume! une plume!» demanda le docteur.
Il en aperçut une sur la table.
Il essaya d'introduire la plume dans la bouche du malade, qui faisait,
au milieu de ses convulsions, d'inutiles efforts pour vomir; mais les
mâchoires étaient tellement serrées, que la plume ne put passer.
Barrois était atteint d'une attaque nerveuse encore plus intense que la
première. Il avait glissé de la chaise longue à terre, et se raidissait
sur le parquet.
Le docteur le laissa en proie à cet accès, auquel il ne pouvait apporter
aucun soulagement, et alla à Noirtier.
«Comment vous trouvez-vous? lui dit-il précipitamment et à voix basse;
bien?
--Oui.
--Léger d'estomac ou lourd? léger?
--Oui.
--Comme lorsque vous avez pris la pilule que je fais donner chaque
dimanche?
--Oui.
--Est-ce Barrois qui a fait votre limonade?
--Oui.
--Est-ce vous qui l'avez engagé à en boire?
--Non.
--Est-ce M. de Villefort?
--Non.
--Madame?
--Non.
--C'est donc Valentine, alors?
--Oui.»
Un soupir de Barrois, un bâillement qui faisait craquer des os de sa
mâchoire, appelèrent l'attention de d'Avrigny: il quitta M. Noirtier et
courut près du malade.
«Barrois, dit le docteur, pouvez-vous parler?»
Barrois balbutia quelques paroles inintelligibles.
«Essayez un effort, mon ami.»
Barrois rouvrit des yeux sanglants.
«Qui a fait la limonade?
--Moi.
--L'avez-vous apportée à votre maître aussitôt après l'avoir faite?
--Non.
--Vous l'avez laissée quelque part, alors?
--À l'office, on m'appelait.
--Qui l'a apportée ici?
--Mlle Valentine.»
D'Avrigny se frappa le front.
«Ô mon Dieu! mon Dieu! murmura-t-il.
--Docteur! docteur! cria Barrois, qui sentait un troisième accès
arriver.
--Mais n'apportera-t-on pas cet émétique, s'écria le docteur.
--Voilà un verre tout préparé, dit Villefort en rentrant.
--Par qui?
--Par le garçon pharmacien qui est venu avec moi.
--Buvez.
--Impossible, docteur, il est trop tard; j'ai la gorge qui se serre,
j'étouffe! Oh! mon coeur! Oh! ma tête.... Oh! quel enfer!... Est-ce que
je vais souffrir longtemps comme cela?
--Non, non, mon ami, dit le docteur, bientôt vous ne souffrirez plus.
--Ah je vous comprends! s'écria le malheureux; mon Dieu! prenez pitié de
moi!»
Et, jetant un cri, il tomba renversé en arrière, comme s'il eût été
foudroyé. D'Avrigny posa une main sur son coeur, approcha une glace de
ses lèvres.
«Eh bien? demanda Villefort.
--Allez dire à la cuisine que l'on m'apporte bien vite du sirop de
violettes.»
Villefort descendit à l'instant même.
«Ne vous effrayez pas, monsieur Noirtier, dit d'Avrigny, j'emporte le
malade dans une autre chambre pour le saigner; en vérité, ces sortes
d'attaques sont un affreux spectacle à voir.»
Et prenant Barrois par-dessous les bras, il le traîna dans une chambre
voisine; mais presque aussitôt il rentra chez Noirtier pour prendre le
reste de la limonade.
Noirtier fermait l'oeil droit.
«Valentine, n'est-ce pas? vous voulez Valentine? Je vais dire qu'on vous
l'envoie.»
Villefort remontait; d'Avrigny le rencontra dans le corridor.
«Eh bien? demanda-t-il.
--Venez», dit d'Avrigny.
Et il l'emmena dans la chambre.
«Toujours évanoui? demanda le procureur du roi.
--Il est mort.»
Villefort recula de trois pas, joignit les mains au-dessus de sa tête,
et avec une commisération non équivoque:
«Mort si promptement! dit-il en regardant le cadavre.
--Oui, bien promptement, n'est-ce pas? dit d'Avrigny; mais cela ne doit
pas vous étonner: M. et Mme de Saint-Méran sont morts tout aussi
promptement. Oh! l'on meurt vite dans votre maison, monsieur de
Villefort.
--Quoi! s'écria le magistrat avec un accent d'horreur et de
consternation, vous en revenez à cette terrible idée!
--Toujours, monsieur, toujours! dit d'Avrigny avec solennité, car elle
ne m'a pas quitté un instant, et pour que vous soyez bien convaincu que
je ne me trompe pas cette fois, écoutez bien, monsieur de Villefort.»
Villefort tremblait convulsivement.
«Il y a un poison qui tue sans presque laisser de trace. Ce poison, je
le connais bien: je l'ai étudié dans tous les accidents qu'il amène,
dans tous les phénomènes qu'il produit. Ce poison, je l'ai reconnu tout
à l'heure chez le pauvre Barrois, comme je l'avais reconnu chez Mme de
Saint-Méran. Ce poison, il y a une manière de reconnaître sa présence:
il rétablit la couleur bleue du papier de tournesol rougi par un acide,
et il teint en vert le sirop de violettes. Nous n'avons pas de papier de
tournesol; mais, tenez, voilà qu'on apporte le sirop de violettes que
j'ai demandé.»
En effet, on entendait des pas dans le corridor, le docteur entrebâilla
la porte, prit des mains de la femme de chambre un vase au fond duquel
il y avait deux ou trois cuillerées de sirop, et referma la porte.
«Regardez, dit-il au procureur du roi, dont le coeur battait si fort
qu'on eût pu l'entendre, voici dans cette tasse du sirop de violettes,
et dans cette carafe le reste de la limonade dont M. Noirtier et Barrois
ont bu une partie. Si la limonade est pure et inoffensive, le sirop va
garder sa couleur; si la limonade est empoisonnée, le sirop va devenir
vert. Regardez!»
Le docteur versa lentement quelques gouttes de limonade de la carafe
dans la tasse, et l'on vit à l'instant même un nuage se former au fond
de la tasse, ce nuage prit d'abord une nuance bleue; puis du saphir il
passa à l'opale et de l'opale à l'émeraude.
Arrivé à cette dernière couleur, il s'y fixa, pour ainsi dire,
l'expérience ne laissait aucun doute.
«Le malheureux Barrois a été empoisonné avec de la fausse angusture et
de la noix de Saint-Ignace, dit d'Avrigny; maintenant j'en répondrais
devant les hommes et devant Dieu.»
Villefort ne dit rien, lui, mais il leva les bras au ciel, ouvrit des
yeux hagards, et tomba foudroyé sur un fauteuil.
LXXX
L'accusation.
M.s d'Avrigny eut bientôt rappelé à lui le magistrat, qui semblait un
second cadavre dans cette chambre funèbre.
«Oh! la mort est dans ma maison! s'écria Villefort.
--Dites le crime, répondit le docteur.
--Monsieur d'Avrigny! s'écria Villefort, je ne puis vous exprimer tout
ce qui se passe en moi en ce moment; c'est de l'effroi, c'est de la
douleur, c'est de la folie.
--Oui, dit M. d'Avrigny avec un calme imposant: mais je crois qu'il est
temps que nous agissions; je crois qu'il est temps que nous opposions
une digue à ce torrent de mortalité. Quant à moi, je ne me sens point
capable de porter plus longtemps de pareils secrets, sans espoir d'en
faire bientôt sortir la vengeance pour la société et les victimes.»
Villefort jeta autour de lui un sombre regard.
«Dans ma maison! murmura-t-il, dans ma maison!
--Voyons, magistrat, dit d'Avrigny, soyez homme; interprète de la loi,
honorez-vous par une immolation complète.
--Vous me faites frémir, docteur, une immolation!
--J'ai dit le mot.
--Vous soupçonnez donc quelqu'un?
--Je ne soupçonne personne; la mort frappe à votre porte, elle entre,
elle va, non pas aveugle, mais intelligente qu'elle est, de chambre en
chambre. Eh bien, moi, je suis sa trace, je reconnais son passage,
j'adopte la sagesse des anciens: je tâtonne; car mon amitié pour votre
famille, car mon respect pour vous sont deux bandeaux appliqués sur mes
yeux; eh bien....
--Oh! parlez, parlez, docteur, j'aurai du courage.
--Eh bien, monsieur, vous avez chez vous, dans le sein de votre maison,
dans votre famille peut-être, un de ces affreux phénomènes comme chaque
siècle en produit quelqu'un. Locuste et Agrippine, vivant en même temps,
sont une exception qui prouve la fureur de la Providence à perdre
l'empire romain, souillé par tant de crimes. Brunehaut et Frédégonde
sont les résultats du travail pénible d'une civilisation à sa genèse,
dans laquelle l'homme apprenait à dominer l'esprit, fût-ce par l'envoyé
des ténèbres. Eh bien, toutes ces femmes avaient été ou étaient encore
jeunes et belles. On avait vu fleurir sur leur front, ou sur leur front
fleurissait encore, cette même fleur d'innocence que l'on retrouve aussi
sur le front de la coupable qui est dans votre maison.»
Villefort poussa un cri, joignit les mains, et regarda le docteur avec
un geste suppliant.
Mais celui-ci poursuivit sans pitié:
«Cherche à qui le crime profite, dit un axiome de jurisprudence....
--Docteur! s'écria Villefort, hélas! docteur, combien de fois la justice
des hommes n'a-t-elle pas été trompée par ces funestes paroles! Je ne
sais, mais il me semble que ce crime....
--Ah! vous avouez donc enfin que le crime existe?
--Oui, je le reconnais. Que voulez-vous? il le faut bien mais
laissez-moi continuer. Il me semble, dis-je, que ce crime tombe sur moi
seul et non sur les victimes. Je soupçonne quelque désastre pour moi
sous tous ces désastres étranges.
--Ô homme! murmura d'Avrigny; le plus égoïste de tous les animaux, la
plus personnelle de toutes les créatures, qui croit toujours que la
terre tourne, que le soleil brille, que la mort fauche pour lui tout
seul; fourmi maudissant Dieu du haut d'un bon d'herbe! Et ceux qui ont
perdu la vie, n'ont-ils rien perdu, eux? M. de Saint-Méran, Mme de
Saint-Méran, M. Noirtier....
--Comment? M. Noirtier!
--Eh oui! Croyez-vous, par exemple, que ce sort à ce malheureux
domestique qu'on en voulait? Non, non: comme le Polonius de Shakespeare,
il est mort pour un autre. C'était Noirtier qui devait boire la
limonade, c'est Noirtier qui l'a bue selon l'ordre logique des choses:
l'autre ne l'a bue que par accident; et, quoique ce soit Barrois qui
soit mort, c'est Noirtier qui devait mourir.
--Mais alors comment mon père n'a-t-il pas succombé?
--Je vous l'ai déjà dit, un soir, dans le jardin, après la mort de Mme
de Saint-Méran; parce que son corps est fait à l'usage de ce poison
même; parce que la dose insignifiante pour lui était mortelle pour tout
autre; parce qu'enfin personne ne sait, et pas même l'assassin, que
depuis un an je traite avec la brucine la paralysie de M. Noirtier,
tandis que l'assassin n'ignore pas, et il s'en est assuré par
expérience, que la brucine est un poison violent.
--Mon Dieu! mon Dieu! murmura Villefort en se tordant les bras.
--Suivez la marche du criminel; il tue M. de Saint-Méran.
--Oh! docteur!
--Je le jurerais; ce que l'on m'a dit des symptômes s'accorde trop bien
avec ce que j'ai vu de mes yeux.»
Villefort cessa de combattre, et poussa un gémissement.
«Il tue M. de Saint-Méran, répéta le docteur, il tue Mme de Saint-Méran:
double héritage à recueillir.»
Villefort essuya la sueur qui coulait sur son front.
«Écoutez bien.
--Hélas! balbutia Villefort, je ne perds pas un mot, pas un seul.
--M. Noirtier, reprit de sa voix impitoyable M. d'Avrigny, M. Noirtier
avait testé naguère contre vous, contre votre famille, en faveur des
pauvres enfin; M. Noirtier est épargné, on n'attend rien de lui. Mais il
n'a pas plus tôt détruit son premier testament, il n'a pas plus tôt fait
le second, que, de peur qu'il n'en fasse sans doute un troisième, on le
frappe: le testament est d'avant-hier, je crois; vous le voyez, il n'y a
pas de temps de perdu.
--Oh! grâce! monsieur d'Avrigny.
--Pas de grâce, monsieur; le médecin a une mission sacrée sur la terre,
c'est pour la remplir qu'il a remonté jusqu'aux sources de la vie et
descendu dans les mystérieuses ténèbres de la mort. Quand le crime a été
commis, et que Dieu, épouvanté sans doute, détourne son regard du
criminel, c'est au médecin de dire: Le voilà!
--Grâce pour ma fille, monsieur! murmura Villefort.
--Vous voyez bien que c'est vous qui l'avez nommée, vous, son père!
--Grâce pour Valentine! Écoutez, c'est impossible. J'aimerais autant
m'accuser moi-même! Valentine, un coeur de diamant, un lis d'innocence!
--Pas de grâce, monsieur le procureur du roi, le crime est flagrant:
Mlle de Villefort a emballé elle-même les médicaments qu'on a envoyés à
M. de Saint-Méran, et M. de Saint-Méran est mort.
«Mlle de Villefort a préparé les tisanes de Mme de Saint-Méran, et Mme
de Saint-Méran est morte.
«Mlle de Villefort a pris des mains de Barrois, que l'on a envoyé
dehors, le carafon de limonade que le vieillard vide ordinairement dans
la matinée, et le vieillard n'a échappé que par miracle.
«Mlle de Villefort est la coupable! c'est l'empoisonneuse! Monsieur le
procureur du roi, je vous dénonce Mlle de Villefort, faites votre
devoir.
--Docteur, je ne résiste plus, je ne me défends plus, je vous crois,
mais, par pitié, épargnez ma vie, mon honneur!
--Monsieur de Villefort, reprit le docteur avec une force croissante, il
est des circonstances où je franchis toutes les limites de la sotte
circonspection humaine. Si votre fille avait commis seulement un premier
crime, et que je la visse en méditer un second, je vous dirais:
Avertissez-la, punissez-la, qu'elle passe le reste de sa vie dans
quelque cloître, dans quelque couvent, à pleurer, à prier. Si elle avait
commis un second crime, je vous dirais: «Tenez, monsieur de Villefort,
voilà un poison qui n'a pas d'antidote connu, prompt comme la pensée,
rapide comme l'éclair, mortel comme la foudre, donnez-lui ce poison en
recommandant son âme à Dieu, et sauvez ainsi votre honneur et vos jours,
car c'est à vous qu'elle en veut.» Et je la vois s'approcher de votre
chevet avec ses sourires hypocrites et ses douces exhortations! Malheur
à vous, monsieur de Villefort, si vous ne vous hâtez pas de frapper le
premier! Voilà ce que je vous dirais si elle n'avait tué que deux
personnes; mais elle a vu trois agonies, elle a contemplé trois
moribonds, s'est agenouillée près de trois cadavres; au bourreau
l'empoisonneuse! au bourreau! Vous parlez de votre honneur, faites ce
que je vous dis, et c'est l'immortalité qui vous attend!»
Villefort tomba à genoux.
«Écoutez, dit-il, je n'ai pas cette force que vous avez, ou plutôt que
vous n'auriez pas si, au lieu de ma fille Valentine, il s'agissait de
votre fille Madeleine.»
Le docteur pâlit.
«Docteur, tout homme fils de la femme est né pour souffrir et mourir;
docteur, je souffrirai, et j'attendrai la mort.
--Prenez garde, dit M. d'Avrigny, elle sera lente... cette mort; vous la
verrez s'approcher après avoir frappé votre père, votre femme, votre
fils peut-être.»
Villefort, suffoquant, étreignit le bras du docteur.
«Écoutez-moi! s'écria-t-il, plaignez-moi, secourez-moi.... Non, ma fille
n'est pas coupable.... Traînez-nous devant un tribunal, je dirai encore:
«Non, ma fille n'est pas coupable» il n'y a pas de crime dans ma
maison.... Je ne veux pas, entendez-vous, qu'il y ait un crime dans ma
maison; car lorsque le crime entre quelque part, c'est comme la mort, il
n'entre pas seul. Écoutez, que vous importe à vous que je meure
assassiné?... êtes-vous mon ami? êtes-vous un homme? avez-vous un
coeur?... Non, vous êtes médecin!... Eh bien, je vous dis: «Non, ma
fille ne sera pas traînée par moi aux mains du bourreau!...» Ah! voilà
une idée qui me dévore, qui me pousse comme un insensé à creuser ma
poitrine avec mes ongles!... Et si vous vous trompiez, docteur! si
c'était un autre que ma fille! Si, un jour, je venais, pâle comme un
spectre vous dire: Assassin! tu as tué ma fille.... Tenez, si cela
arrivait, je suis chrétien, monsieur d'Avrigny, et cependant je me
tuerais!
--C'est bien, dit le docteur après un instant de silence, j'attendrai.»
Villefort le regarda comme s'il doutait encore de ses paroles.
«Seulement, continua M. d'Avrigny d'une voix lente et solennelle, si
quelque personne de votre maison tombe malade, si vous-même vous vous
sentez frappé, ne m'appelez pas, car je ne viendrai plus. Je veux bien
partager avec vous ce secret terrible, mais je ne veux pas que la honte
et le remords aillent chez moi en fructifiant et en grandissant dans ma
conscience, comme le crime et le malheur vont grandir et fructifier dans
votre maison.
--Ainsi, vous m'abandonnez, docteur?
--Oui, car je ne puis pas vous suivre plus loin, et je ne m'arrête qu'au
pied de l'échafaud. Quelque autre révélation viendra qui amènera la fin
de cette terrible tragédie. Adieu.
--Docteur, je vous en supplie!
--Toutes les horreurs qui souillent ma pensée font votre maison odieuse
et fatale. Adieu, monsieur.
--Un mot, un mot seulement encore, docteur! Vous vous retirez me
laissant toute l'horreur de la situation, horreur que vous avez
augmentée par ce que vous m'avez révélé. Mais de la mort instantanée,
subite, de ce pauvre vieux serviteur, que va-t-on dire?
--C'est juste, dit M. d'Avrigny, reconduisez-moi.»
Le docteur sortit le premier, M. de Villefort le suivit; les
domestiques, inquiets, étaient dans les corridors et sur les escaliers
par où devait passer le médecin.
«Monsieur, dit d'Avrigny à Villefort, en parlant à haute voix de façon
que tout le monde l'entendît, le pauvre Barrois était trop sédentaire
depuis quelques années: lui, qui aimait tant avec son maître à courir à
cheval ou en voiture les quatre coins de l'Europe, il s'est tué à ce
service monotone autour d'un fauteuil. Le sang est devenu lourd. Il
était replet, il avait le cou gros et court, il a été frappé d'une
apoplexie foudroyante, et l'on m'est venu avertir trop tard.
«À propos, ajouta-t-il tout bas, ayez bien soin de jeter cette tasse de
violettes dans les cendres.»
Et le docteur, sans toucher la main de Villefort, sans revenir un seul
instant sur ce qu'il avait dit, sortit escorté par les larmes et les
lamentations de tous les gens de la maison.
Le soir même, tous les domestiques de Villefort, qui s'étaient réunis
dans la cuisine et qui avaient longuement causé entre eux, vinrent
demander à Mme de Villefort la permission de se retirer. Aucune
instance, aucune proposition d'augmentation de gages ne les put retenir;
à toutes paroles ils répondaient:
«Nous voulons nous en aller parce que la mort est dans la maison.»
Ils partirent donc, malgré les prières qu'on leur fit, témoignant que
leurs regrets étaient vifs de quitter de si bons maîtres, et surtout
Mlle Valentine, si bonne, si bienfaisante et si douce.
Villefort, à ces mots, regarda Valentine.
Elle pleurait.
Chose étrange! à travers l'émotion que lui firent éprouver ces larmes,
il regarda aussi Mme de Villefort, et il lui sembla qu'un sourire
fugitif et sombre avait passé sur ses lèvres minces, comme ces météores
qu'on voit glisser, sinistres, entre deux nuages, au fond d'un ciel
orageux.
LXXXI
La chambre du boulanger retiré.
Le soir même du jour où le comte de Morcerf était sorti de chez Danglars
avec une honte et une fureur que rend concevables la froideur du
banquier, M. Andrea Cavalcanti, les cheveux frisés et luisants, les
moustaches aiguisées, les gants blancs dessinant les ongles, était
entré, presque debout sur son phaéton, dans la cour du banquier de la
Chaussée-d'Antin.
Au bout de dix minutes de conversation au salon, il avait trouvé le
moyen de conduire Danglars dans une embrasure de fenêtre, et là, après
un adroit préambule, il avait exposé les tourments de sa vie, depuis le
départ de son noble père. Depuis le départ, il avait, disait-il, dans la
famille du banquier, où l'on avait bien voulu le recevoir comme un fils,
il avait trouvé toutes les garanties de bonheur qu'un homme doit
toujours rechercher avant les caprices de la passion, et, quant à la
passion elle-même, il avait eu le bonheur de la rencontrer dans les
beaux yeux de Mlle Danglars.
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