Le comte de Monte-Cristo, Tome III
Par
Alexandre Dumas
LVI
Andrea Cavalcanti.
Le comte de Monte-Cristo entra dans le salon voisin que Baptistin avait
désigné sous le nom de salon bleu, et où venait de le précéder un jeune
homme de tournure dégagée, assez élégamment vêtu, et qu'un cabriolet de
place avait, une demi-heure auparavant, jeté à la porte de l'hôtel.
Baptistin n'avait pas eu de peine à le reconnaître; c'était bien ce
grand jeune homme aux cheveux blonds, à la barbe rousse, aux yeux noirs,
dont le teint vermeil et la peau éblouissante de blancheur lui avaient
été signalés par son maître.
Quand le comte entra dans le salon, le jeune homme était négligemment
étendu sur un sofa, fouettant avec distraction sa botte d'un petit jonc
à pomme d'or.
En apercevant Monte-Cristo, il se leva vivement.
«Monsieur est le comte de Monte-Cristo? dit-il.
--Oui, monsieur, répondit celui-ci, et j'ai l'honneur de parler, je
crois, à monsieur le vicomte Andrea Cavalcanti?
--Le vicomte Andrea Cavalcanti, répéta le jeune homme en accompagnant
ces mots d'un salut plein de désinvolture.
--Vous devez avoir une lettre qui vous accrédite près de moi? dit
Monte-Cristo.
--Je ne vous en parlais pas à cause de la signature, qui m'a paru
étrange.
--Simbad le marin, n'est-ce pas?
--Justement. Or, comme je n'ai jamais connu d'autre Simbad le marin que
celui des -Mille et une Nuits-....
--Eh bien, c'est un de ses descendants, un de mes amis fort riche, un
Anglais plus qu'original, presque fou, dont le véritable nom est Lord
Wilmore.
--Ah! voilà qui m'explique tout, dit Andrea. Alors cela va à merveille.
C'est ce même Anglais que j'ai connu... à... oui, très bien!... Monsieur
le comte, je suis votre serviteur.
--Si ce que vous me faites l'honneur de me dire est vrai, répliqua en
souriant le comte, j'espère que vous serez assez bon pour me donner
quelques détails sur vous et votre famille.
--Volontiers, monsieur le comte, répondit le jeune homme avec une
volubilité qui prouvait la solidité de sa mémoire. Je suis, comme vous
l'avez dit, le vicomte Andrea Cavalcanti, fils du major Bartolomeo
Cavalcanti descendant des Cavalcanti inscrits au livre d'or de Florence.
Notre famille, quoique très riche encore puisque mon père possède un
demi-million de rente, a éprouvé bien des malheurs, et moi-même,
monsieur, j'ai été à l'âge de cinq ou six ans enlevé par un gouverneur
infidèle; de sorte que depuis quinze ans je n'ai point revu l'auteur de
mes jours. Depuis que j'ai l'âge de raison, depuis que je suis libre et
maître de moi, je le cherche, mais inutilement. Enfin cette lettre de
votre ami Simbad m'annonce qu'il est à Paris, et m'autorise à m'adresser
à vous pour en obtenir des nouvelles.
--En vérité, monsieur, tout ce que vous me racontez là est fort
intéressant, dit le comte, regardant avec une sombre satisfaction cette
mine dégagée, empreinte d'une beauté pareille à celle du mauvais ange,
et vous avez fort bien fait de vos conformer en toutes choses à
l'invitation de mon ami Simbad, car votre père est en effet ici et vous
cherche.»
Le comte, depuis son entrée au salon, n'avait pas perdu de vue le jeune
homme, il avait admiré l'assurance de son regard et la sûreté de sa
voix; mais à ces mots si naturels: -Votre père est en effet ici et vous
cherche-, le jeune Andrea fit un bond et s'écria:
«Mon père! mon père ici?
--Sans doute, répondit Monte-Cristo, votre père, le major Bartolomeo
Cavalcanti.»
L'impression de terreur répandue sur les traits du jeune homme s'effaça
presque aussitôt.
«Ah! oui, c'est vrai, dit-il, le major Bartolomeo Cavalcanti. Et vous
dites, monsieur le comte, qu'il est ici, ce cher père.
--Oui, monsieur. J'ajouterai même que je le quitte à l'instant, que
l'histoire qu'il m'a contée de ce fils chéri, perdu autrefois, m'a fort
touché; en vérité, ses douleurs, ses craintes, ses espérances à ce sujet
composeraient un poème attendrissant. Enfin il reçut un jour des
nouvelles qui lui annonçaient que les ravisseurs de son fils offraient
de le rendre, ou d'indiquer où il était, moyennant une somme assez
forte. Mais rien ne retint ce bon père; cette somme fut envoyée à la
frontière du Piémont, avec un passeport tout visé pour l'Italie. Vous
étiez dans le Midi de la France, je crois?
--Oui, monsieur, répondit Andrea d'un air assez embarrassé; oui, j'étais
dans le Midi de la France.
--Une voiture devait vous attendre à Nice?
--C'est bien cela, monsieur; elle m'a conduit de Nice à Gênes, de Gênes
à Turin, de Turin à Chambéry, de Chambéry à Pont-de-Beauvoisin, et de
Pont-de-Beauvoisin à Paris.
--À merveille! il espérait toujours vous rencontrer en chemin, car
c'était la route qu'il suivait lui-même; voilà pourquoi votre itinéraire
avait été tracé ainsi.
--Mais, dit Andrea, s'il m'eût rencontré, ce cher père, je doute qu'il
m'eût reconnu; je suis quelque peu changé depuis que je l'ai perdu de
vue.
--Oh! la voix du sang, dit Monte-Cristo.
--Ah! oui, c'est vrai, reprit le jeune homme, je n'y songeais pas à la
voix du sang.
--Maintenant, reprit Monte-Cristo, une seule chose inquiète le marquis
Cavalcanti, c'est ce que vous avez fait pendant que vous avez été
éloigné de lui; c'est de quelle façon vous avez été traité par vos
persécuteurs; c'est si l'on a conservé pour votre naissance tous les
égards qui lui étaient dus; c'est enfin s'il ne vous est pas resté de
cette souffrance morale à laquelle vous avez été exposé, souffrance pire
cent fois que la souffrance physique, quelque affaiblissement des
facultés dont la nature vous a si largement doué, et si vous croyez
vous-même pouvoir reprendre et soutenir dignement dans le monde le rang
qui vous appartient.
--Monsieur, balbutia le jeune homme étourdi, j'espère qu'aucun faux
rapport....
--Moi! J'ai entendu parler de vous pour la première fois par mon ami
Wilmore, le philanthrope. J'ai su qu'il vous avait trouvé dans une
position fâcheuse, j'ignore laquelle, et ne lui ai fait aucune question:
je ne suis pas curieux. Vos malheurs l'ont intéressé, donc vous étiez
intéressant. Il m'a dit qu'il voulait vous rendre dans le monde la
position que vous aviez perdue, qu'il chercherait votre père, qu'il le
trouverait; l'a cherché, il l'a trouvé, à ce qu'il paraît, puisqu'il est
là; enfin il m'a prévenu hier de votre arrivée, en me donnant encore
quelques autres instructions relatives à votre fortune; voilà tout. Je
sais que c'est un original, mon ami Wilmore, mais en même temps, comme
c'est un homme sûr, riche comme une mine d'or, qui, par conséquent, peut
se passer ses originalités sans qu'elles le ruinent, j'ai promis de
suivre ses instructions. Maintenant, monsieur, ne vous blessez pas de ma
question: comme je serai obligé de vous patronner quelque peu, je
désirerais savoir si les malheurs qui vous sont arrivés, malheurs
indépendants de votre volonté et qui ne diminuent en aucune façon la
considération que je vous porte, ne vous ont pas rendu quelque peu
étranger à ce monde dans lequel votre fortune et votre nom vous
appelaient à faire si bonne figure.
--Monsieur, répondit le jeune homme reprenant son aplomb au fur et à
mesure que le comte parlait, rassurez-vous sur ce point: les ravisseurs
qui m'ont éloigné de mon père, et qui, sans doute, avaient pour but de
me vendre plus tard à lui comme ils l'ont fait ont calculé que, pour
tirer un bon parti de moi, il fallait me laisser toute ma valeur
personnelle, et même l'augmenter encore, s'il était possible; j'ai donc
reçu une assez bonne éducation, et j'ai été traité par les larrons
d'enfants à peu près comme l'étaient dans l'Asie Mineure les esclaves
dont leurs maîtres faisaient des grammairiens, des médecins et des
philosophes, pour les vendre plus cher au marché de Rome.»
Monte-Cristo sourit avec satisfaction; il n'avait pas tant espéré, à ce
qu'il paraît, de M. Andrea Cavalcanti.
«D'ailleurs, reprit le jeune homme, s'il y avait en moi quelque défaut
d'éducation ou plutôt d'habitude du monde, on aurait, je suppose,
l'indulgence de les excuser, en considération des malheurs qui ont
accompagné ma naissance et poursuivi ma jeunesse.
--Eh bien, dit négligemment Monte-Cristo, vous en ferez ce que vous
voudrez, vicomte, car vous êtes le maître, et cela vous regarde; mais,
ma parole, au contraire, je ne dirais pas un mot de toutes ces
aventures, c'est un roman que votre histoire, et le monde, qui adore les
romans serrés entre deux couvertures de papier jaune, se défie
étrangement de ceux qu'il voit reliés en vélin vivant, fussent-ils dorés
comme vous pouvez l'être. Voilà la difficulté que je me permettrai de
vous signaler, monsieur le vicomte; à peine aurez-vous raconté à
quelqu'un votre touchante histoire, qu'elle courra dans le monde
complètement dénaturée. Vous serez obligé de vous poser en Antony, et le
temps des Antony est un peu passé. Peut-être aurez-vous un succès de
curiosité, mais tout le monde n'aime pas à se faire centre
d'observations et cible à commentaires. Cela vous fatiguera peut-être.
--Je crois que vous avez raison, monsieur le comte, dit le jeune homme
en pâlissant malgré lui, sous l'inflexible regard de Monte-Cristo; c'est
là un grave inconvénient.
--Oh! il ne faut pas non plus se l'exagérer dit Monte-Cristo; car, pour
éviter une faute, on tomberait dans une folie. Non, c'est un simple plan
de conduite à arrêter; et, pour un homme intelligent comme vous, ce plan
est d'autant plus facile à adopter qu'il est conforme à vos intérêts; il
faudra combattre, par des témoignages et par d'honorables amitiés, tout
ce que votre passé peut avoir d'obscur.»
Andrea perdit visiblement contenance.
«Je m'offrirais bien à vous comme répondant et caution, dit
Monte-Cristo; mais c'est chez moi une habitude morale de douter de mes
meilleurs amis, et un besoin de chercher à faire douter les autres;
aussi jouerais-je là un rôle hors de mon emploi, comme disent les
tragédiens, et je risquerais de me faire siffler, ce qui est inutile.
--Cependant, monsieur le comte, dit Andrea avec audace, en considération
de Lord Wilmore qui m'a recommandé à vous....
--Oui, certainement, reprit Monte-Cristo; mais Lord Wilmore ne m'a pas
laissé ignorer, cher monsieur Andrea, que vous aviez eu une jeunesse
quelque peu orageuse. Oh! dit le comte en voyant le mouvement que
faisait Andrea, je ne vous demande pas de confession; d'ailleurs, c'est
pour que vous n'ayez besoin de personne que l'on a fait venir de Lucques
M. le marquis Cavalcanti, votre père. Vous allez le voir, il est un peu
raide, un peu guindé; mais c'est une question d'uniforme, et quand on
saura que depuis dix-huit ans il est au service de l'Autriche, tout
s'excusera; nous ne sommes pas, en général, exigeants pour les
Autrichiens. En somme, c'est un père fort suffisant, je vous assure.
--Ah! vous me rassurez, monsieur; je l'avais quitté depuis si longtemps,
que je n'avais de lui aucun souvenir.
--Et puis, vous savez, une grande fortune fait passer sur bien des
choses.
--Mon père est donc réellement riche, monsieur?
--Millionnaire... cinq cent mille livres de rente.
--Alors, demanda le jeune homme avec anxiété, je vais me trouver dans
une position... agréable?
--Des plus agréables, mon cher monsieur; il vous fait cinquante mille
livres de rente par an pendant tout le temps que vous resterez à Paris.
--Mais j'y resterai toujours, en ce cas.
--Heu! qui peut répondre des circonstances, mon cher monsieur? l'homme
propose et Dieu dispose....»
Andrea poussa un soupir.
«Mais enfin, dit-il, tout le temps que je resterai à Paris, et...
qu'aucune circonstance ne me forcera pas de m'éloigner, cet argent dont
vous me parliez tout à l'heure m'est-il assuré?
--Oh! parfaitement.
--Par mon père? demanda Andrea avec inquiétude.
--Oui, mais garanti par Lord Wilmore, qui vous a, sur la demande de
votre père, ouvert un crédit de cinq mille francs par mois chez M.
Danglars, un des plus sûrs banquiers de Paris.
--Et mon père compte rester longtemps à Paris? demanda Andrea avec
inquiétude.
--Quelque jours seulement, répondit Monte-Cristo, son service ne lui
permet pas de s'absenter plus de deux ou trois semaines.
--Oh! ce cher père! dit Andrea visiblement enchanté de ce prompt départ.
--Aussi, dit Monte-Cristo, faisant semblant de se tromper à l'accent de
ces paroles; aussi je ne veux pas retarder d'un instant l'heure de votre
réunion. Êtes-vous préparé à embrasser ce digne M. Cavalcanti?
--Vous n'en doutez pas, je l'espère?
--Eh bien, entrez donc dans le salon, mon cher ami, et vous trouverez
votre père, qui vous attend.»
Andrea fit un profond salut au comte et entra dans le salon.
Le comte le suivit des yeux, et, l'ayant vu disparaître, poussa un
ressort correspondant à un tableau, lequel, en s'écartant du cadre,
laissait, par un interstice habilement ménagé, pénétrer la vue dans le
salon.
Andrea referma la porte derrière lui et s'avança vers le major, qui se
leva dès qu'il entendit le bruit des pas qui s'approchaient.
«Ah! monsieur et cher père, dit Andrea à haute voix et de manière que le
comte l'entendit à travers la porte fermée, est-ce bien vous?
--Bonjour, mon cher fils, fit gravement le major.
--Après tant d'années de séparation, dit Andrea en continuant de
regarder du côté de la porte, quel bonheur de nous revoir!
--En effet, la séparation a été longue.
--Ne nous embrassons-nous pas, monsieur? reprit Andrea.
--Comme vous voudrez, mon fils», dit le major.
Et les deux hommes s'embrassèrent comme on s'embrasse au
Théâtre-Français, c'est-à-dire en se passant la tête par-dessus
l'épaule.
«Ainsi donc nous voici réunis! dit Andrea.
--Nous voici réunis, reprit le major.
--Pour ne plus nous séparer?
--Si fait; je crois, mon cher fils, que vous regardez maintenant la
France comme une seconde patrie?
--Le fait est, dit le jeune homme, que je serais désespéré de quitter
Paris.
--Et moi, vous comprenez, je ne saurais vivre hors de Lucques. Je
retournerai donc en Italie aussitôt que je pourrai.
--Mais avant de partir, très cher père, vous me remettrez sans doute des
papiers à l'aide desquels il me sera facile de constater le sang dont je
sors.
--Sans aucun doute, car je viens exprès pour cela, et j'ai eu trop de
peine à vous rencontrer, afin de vous les remettre, pour que nous
recommencions encore à nous chercher; cela prendrait la dernière partie
de ma vie.
--Et ces papiers?
--Les voici.»
Andrea saisit avidement l'acte de mariage de son père, son certificat de
baptême à lui, et, après avoir ouvert le tout avec une avidité naturelle
à un bon fils, il parcourut les deux pièces avec une rapidité et une
habitude qui dénotaient le coup d'oeil le plus exercé en même temps que
l'intérêt le plus vif.
Lorsqu'il eut fini, une indéfinissable expression de joie brilla sur son
front; et regardant le major avec un étrange sourire:
«Ah çà! dit-il en excellent toscan, il n'y a donc pas de galère en
Italie?...»
Le major se redressa.
«Et pourquoi cela? dit-il.
--Qu'on y fabrique impunément de pareilles pièces? Pour la moitié de
cela, mon très cher père, en France on nous enverrait prendre l'air à
Toulon pour cinq ans.
--Plaît-il? dit le Lucquois en essayant de conquérir un air majestueux.
--Mon cher monsieur Cavalcanti, dit Andrea en pressant le bras du major,
combien vous donne-t-on pour être mon père?»
Le major voulut parler.
«Chut! dit Andrea en baissant la voix, je vais vous donner l'exemple de
la confiance; on me donne cinquante mille francs par an pour être votre
fils: par conséquent, vous comprenez bien que ce n'est pas moi qui
serai disposé à nier que vous soyez mon père.»
Le major regarda avec inquiétude autour de lui.
«Eh! soyez tranquille, nous sommes seuls, dit Andrea, d'ailleurs nous
parlons italien.
--Eh bien, à moi, dit le Lucquois, on me donne cinquante mille francs
une fois payés.
--Monsieur Cavalcanti, dit Andrea, avez-vous foi aux contes de fées?
--Non, pas autrefois, mais maintenant il faut bien que j'y croie.
--Vous avez donc eu des preuves?»
Le major tira de son gousset une poignée d'or.
«Palpables, comme vous voyez.
--Vous pensez donc que je puis croire aux promesses qu'on m'a faites?
--Je le crois.
--Et que ce brave homme de comte les tiendra?
--De point en point; mais, vous comprenez, pour arriver à ce but, il
faut jouer notre rôle.
--Comment donc?...
--Moi de tendre père....
--Moi, de fils respectueux.
--Puisqu'ils désirent que vous descendiez de moi....
--Qui, -ils-?
--Dame, je n'en sais rien, ceux qui vous ont écrit; n'avez vous pas reçu
une lettre?
--Si fait.
--De qui?
--D'un certain abbé Busoni.
--Que vous ne connaissez pas?
--Que je n'ai jamais vu.
--Que vous disait cette lettre?
--Vous ne me trahirez pas?
--Je m'en garderai bien, nos intérêts sont les mêmes.
--Alors lisez.»
Et le major passa une lettre au jeune homme.
Andrea lut à voix basse:
«Vous êtes pauvre, une vieillesse malheureuse vous attend. Voulez-vous
devenir sinon riche, du moins indépendant?
«Partez pour Paris à l'instant même, et allez réclamer à M. le comte de
Monte-Cristo, avenue des Champs-Élysées, n°30, le fils que vous avez eu
de la marquise de Corsinari, et qui vous a été enlevé à l'âge de cinq
ans.
«Ce fils se nomme Andrea Cavalcanti.
«Pour que vous ne révoquiez pas en doute l'attention qu'a le soussigné
de vous être agréable, vous trouverez ci-joint:
«1. Un bon de deux mille quatre cents livres toscanes, payable chez M.
Gozzi, à Florence;
«2. Une lettre d'introduction près de M. le comte de Monte-Cristo sur
lequel je vous crédite d'une somme de quarante-huit mille francs.
«Soyez chez le comte le 26 mai, à sept heures du soir.
«-Signé-: ABBÉ BUSONI.»
--C'est cela.
--Comment, c'est cela? Que voulez-vous dire? demanda le major.
--Je dis que j'ai reçu la pareille à peu près.
--Vous?
--Oui, moi.
--De l'abbé Busoni?
--Non.
--De qui donc?
--D'un Anglais, d'un certain Lord Wilmore, qui prend le nom de Simbad le
marin.
--Et que vous ne connaissez pas plus que je ne connais l'abbé Busoni?
--Si fait; moi, je suis plus avancé que vous.
--Vous l'avez vu?
--Oui, une fois.
--Où cela?
--Ah! justement voici ce que je ne puis pas vous dire; vous seriez aussi
savant que moi, et c'est inutile.
--Et cette lettre vous disait?...
--Lisez.»
«Vous êtes pauvre, et vous n'avez qu'un avenir misérable: voulez-vous
avoir un nom, être libre, être riche?»
--Parbleu! fit le jeune homme en se balançant sur ses talons, comme si
une pareille question se faisait!
«Prenez la chaise de poste que vous trouverez tout attelée en sortant de
Nice par la porte de Gênes. Passez par Turin, Chambéry et
Pont-de-Beauvoisin. Présentez-vous chez M. le comte de Monte-Cristo,
avenue des Champs-Élysées, le 26 mai, à sept heures du soir, et
demandez-lui votre père.
«Vous êtes le fils du marquis Bartolomeo Cavalcanti et de la marquise
Olivia Corsinari, ainsi que le constateront les papiers qui vous seront
remis par le marquis, et qui vous permettront de vous présenter sous ce
nom dans le monde parisien.
«Quant à votre rang, un revenu de cinquante mille livres par an vous
mettra à même de le soutenir.
«Ci-joint un bon de cinq mille livres payable sur M. Ferrea, banquier à
Nice, et une lettre d'introduction près du comte de Monte-Cristo, chargé
par moi de pourvoir à vos besoins.
«SIMBAD LE MARIN.»
«Hum! fit le major, c'est fort beau!
--N'est-ce pas?
--Vous avez vu le comte?
--Je le quitte.
--Et il a ratifié?
--Tout.
--Y comprenez-vous quelque chose?
--Ma foi non.
--Il y a une dupe dans tout cela.
--En tout cas, ce n'est ni vous ni moi?
--Non, certainement.
--Et bien, alors!...
--Peu nous importe, n'est-ce pas?
--Justement, c'est ce que je voulais dire, allons jusqu'au bout et
jouons serré.
--Soit; vous verrez que je suis digne de faire votre partie.
--Je n'en ai pas douté un seul instant, mon cher père.
--Vous me faites honneur, mon cher fils.»
Monte-Cristo choisit ce moment pour rentrer dans le salon. En entendant
le bruit de ses pas, les deux hommes se jetèrent dans les bras l'un de
l'autre; le comte les trouva embrassés.
«Eh bien! monsieur le marquis, dit Monte-Cristo, il paraît que vous avez
retrouvé un fils selon votre coeur?
--Ah! monsieur le comte, je suffoque de joie.
--Et vous, jeune homme?
--Ah! monsieur le comte, j'étouffe de bonheur.
--Heureux père! heureux enfant! dit le comte.
--Une seule chose m'attriste, dit le major; c'est la nécessité où je
suis de quitter Paris si vite.
--Oh! cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo vous ne partirez pas,
je l'espère, que je ne vous aie présenté à quelques amis.
--Je suis aux ordres de monsieur le comte, dit le major.
--Maintenant, voyons, jeune homme, confessez-vous.
--À qui?
--Mais à monsieur votre père; dites-lui quelques mots de l'état de vos
finances.
--Ah! diable, fit Andrea, vous touchez la corde sensible.
--Entendez-vous, major? dit Monte-Cristo.
--Sans doute que je l'entends.
--Oui, mais comprenez-vous?
--À merveille.
--Il dit qu'il a besoin d'argent, ce cher enfant.
--Que voulez-vous que j'y fasse?
--Que vous lui en donniez, parbleu!
--Moi?
--Oui, vous.»
Monte-Cristo passa entre les deux hommes.
«Tenez! dit-il à Andrea en lui glissant un paquet de billets de banque à
la main.
--Qu'est-ce que cela?
--La réponse de votre père.
--De mon père?
--Oui. Ne venez-vous pas de laisser entendre que vous aviez besoin
d'argent?
--Oui. Eh bien?
--Eh bien! il me charge de vous remettre cela.
--A compte sur mes revenus?
--Non, pour vos frais d'installation.
--Oh! cher père!
--Silence, dit Monte-Cristo, vous voyez bien qu'il ne veut pas que je
dise que cela vient de lui.
--J'apprécie cette délicatesse, dit Andrea, en enfonçant ses billets de
banque dans le gousset de son pantalon.
--C'est bien, dit Monte-Cristo, maintenant, allez!
--Et quand aurons-nous l'honneur de revoir M. le comte? demanda
Cavalcanti.
--Ah! oui, demanda Andrea, quand aurons-nous cet honneur?
--Samedi, si vous voulez... oui... tenez... samedi. J'ai à dîner à ma
maison d'Auteuil, rue de la Fontaine, n°28, plusieurs personnes, et
entre autres M. Danglars, votre banquier, je vous présenterai à lui, il
faut bien qu'il vous connaisse tous les deux pour vous compter votre
argent.
--Grande tenue? demanda à demi-voix le major.
--Grande tenue: uniforme, croix, culotte courte.
--Et moi? demanda Andrea.
--Oh! vous, très simplement: pantalon noir, bottes vernies, gilet blanc,
habit noir ou bleu, cravate longue; prenez Blin ou Véronique pour vous
habiller. Si vous ne connaissez pas leurs adresses, Baptistin vous les
donnera. Moins vous affecterez de prétention dans votre mise, étant
riche comme vous l'êtes, meilleur effet cela fera. Si vous achetez des
chevaux, prenez-les chez Devedeux; si vous achetez un phaéton, allez
chez Baptiste.
--À quelle heure pourrons-nous nous présenter? demanda le jeune homme.
--Mais vers six heures et demie.
--C'est bien, on y sera», dit le major en portant la main à son chapeau.
Les deux Cavalcanti saluèrent le comte et sortirent. Le comte s'approcha
de la fenêtre, et les vit qui traversaient la cour bras dessus, bras
dessous.
«En vérité, dit-il, voilà deux grands misérables! Quel malheur que ce ne
soit pas véritablement le père et le fils!»
Puis après un instant de sombre réflexion:
«Allons chez les Morrel, dit-il; je crois que le dégoût m'écoeure encore
plus que la haine.»
LVII
L'enclos à la luzerne.
Il faut que nos lecteurs nous permettent de les ramener à cet enclos qui
confine à la maison de M. de Villefort, et, derrière la grille envahie
par des marronniers, nous retrouverons des personnages de notre
connaissance.
Cette fois Maximilien est arrivé le premier. C'est lui qui a collé son
oeil contre la cloison, et qui guette dans le jardin profond une ombre
entre les arbres et le craquement d'un brodequin de soie sur le sable
des allées.
Enfin, le craquement tant désiré se fit entendre, et au lieu d'une ombre
ce furent deux ombres qui s'approchèrent. Le retard de Valentine avait
été occasionné par une visite de Mme Danglars et d'Eugénie, visite qui
était prolongée au-delà de l'heure où Valentine était attendue. Alors,
pour ne pas manquer à son rendez-vous, la jeune fille avait proposé à
Mlle Danglars une promenade au jardin, voulant montrer à Maximilien
qu'il n'y avait point de sa faute dans le retard dont sans doute il
souffrait.
Le jeune homme comprit tout avec cette rapidité d'intuition particulière
aux amants et son coeur fut soulagé. D'ailleurs, sans arriver à la
portée de la voix, Valentine dirigea sa promenade de manière que
Maximilien pût la voir passer et repasser, et chaque fois qu'elle
passait et repassait, un regard inaperçu de sa compagne, mais jeté de
l'autre côté de la grille et recueilli par le jeune homme, lui disait:
«Prenez patience, ami, vous voyez qu'il n'y a point de ma faute.»
Et Maximilien, en effet, prenait patience tout en admirant ce contraste
entre les deux jeunes filles: entre cette blonde aux yeux languissants
et à la taille inclinée comme un beau saule, et cette brune aux yeux
fiers et à la taille droite comme un peuplier; puis il va sans dire que
dans cette comparaison entre deux natures si opposées, tout l'avantage,
dans le coeur du jeune homme du moins, était pour Valentine.
Au bout d'une demi-heure de promenade, les deux jeunes filles
s'éloignèrent. Maximilien comprit que le terme de la visite de Mme
Danglars était arrivé.
En effet, un instant après, Valentine reparut seule. De crainte qu'un
regard indiscret ne suivît son retour, elle venait lentement; et, au
lieu de s'avancer directement vers la grille, elle alla s'asseoir sur un
banc, après avoir sans affectation interrogé chaque touffe de feuillage
et plongé son regard dans le fond de toutes les allées.
Ces précautions prises, elle courut à la grille.
«Bonjour, Valentine, dit une voix.
--Bonjour, Maximilien; je vous ai fait attendre, mais vous avez vu la
cause?
--Oui, j'ai reconnu Mlle Danglars; je ne vous croyais pas si liée avec
cette jeune personne.
--Qui vous a donc dit que nous étions liées, Maximilien?
--Personne; mais il m'a semblé que cela ressortait de la façon dont vous
vous donnez le bras, de la façon dont vous causiez: on eût dit deux
compagnes de pension se faisant des confidences.
--Nous nous faisions nos confidences, en effet, dit Valentine, elle
m'avouait sa répugnance pour un mariage avec M. de Morcerf, et moi, je
lui avouais de mon côté que je regardais comme un malheur d'épouser M.
d'Épinay.
--Chère Valentine!
--Voilà pourquoi, mon ami, continua la jeune fille, vous avez vu cette
apparence d'abandon entre moi et Eugénie; c'est que, tout en parlant de
l'homme que je ne puis aimer, je pensais à l'homme que j'aime.
--Que vous êtes bonne en toutes choses, Valentine, et que vous avez en
vous une chose que Mlle Danglars n'aura jamais: c'est ce charme indéfini
qui est à la femme ce que le parfum est à la fleur, ce que la saveur est
au fruit; car ce n'est pas le tout pour une fleur que d'être belle, ce
n'est pas le tout pour un fruit que d'être beau.
--C'est votre amour qui vous fait voir les choses ainsi, Maximilien.
--Non, Valentine, je vous jure. Tenez, je vous regardais toutes deux
tout à l'heure, et, sur mon honneur, tout en rendant justice à la beauté
de Mlle Danglars, je ne comprenais pas qu'un homme devînt amoureux
d'elle.
--C'est que, comme vous le disiez, Maximilien, j'étais là, et que ma
présence vous rendait injuste.
--Non... mais dites-moi... une question de simple curiosité, et qui
émane de certaines idées que je me suis faites sur Mlle Danglars.
--Oh! bien injustes, sans que je sache lesquelles certainement. Quand
vous nous jugez, nous autres pauvres femmes, nous ne devons pas nous
attendre à l'indulgence.
--Avec cela qu'entre vous vous êtes bien justes les unes envers les
autres!
--Parce que, presque toujours, il y a de la passion dans nos jugements.
Mais revenez à votre question.
--Est-ce parce que Mlle Danglars aime quelqu'un qu'elle redoute son
mariage avec M. de Morcerf?
--Maximilien, je vous ai dit que je n'étais pas l'amie d'Eugénie.
--Eh! mon Dieu! dit Morrel, sans être amies, les jeunes filles se font
des confidences; convenez que vous lui avez fait quelques questions
là-dessus. Ah! je vous vois sourire.
--S'il en est ainsi, Maximilien, ce n'est pas la peine que nous ayons
entre nous cette cloison de planches.
--Voyons, que vous a-t-elle dit?
--Elle m'a dit qu'elle n'aimait personne, dit Valentine; qu'elle avait
le mariage en horreur; que sa plus grande joie eût été de mener une vie
libre et indépendante, et qu'elle désirait presque que son père perdît
sa fortune pour se faire artiste comme son amie, Mlle Louise d'Armilly.
--Ah! vous voyez!
--Eh bien, qu'est-ce que cela prouve? demanda Valentine.
--Rien, répondit en souriant Maximilien.
--Alors, dit Valentine, pourquoi souriez-vous à votre tour?
--Ah! dit Maximilien, vous voyez bien que, vous aussi, vous regardez,
Valentine.
--Voulez-vous que je m'éloigne?
--Oh! non! non pas! Mais revenons à vous.
--Ah! oui, c'est vrai, car à peine avons-nous dix minutes à passer
ensemble.
--Mon Dieu! s'écria Maximilien consterné.
--Oui, Maximilien, vous avez raison, dit avec mélancolie Valentine, et
vous avez là une pauvre amie. Quelle existence je vous fais passer,
pauvre Maximilien, vous si bien fait pour être heureux! Je me le
reproche amèrement, croyez-moi.
--Eh bien, que vous importe, Valentine: si je me trouve heureux ainsi;
si cette attente éternelle me semble payée, à moi, par cinq minutes de
votre vue, par deux mots de votre bouche, et par cette conviction
profonde, éternelle, que Dieu n'a pas créé deux coeurs aussi en harmonie
que les nôtres, et ne les a pas presque miraculeusement réunis, surtout
pour les séparer.
--Bon, merci, espérez pour nous deux, Maximilien: cela me rend à moitié
heureuse.
--Que vous arrive-t-il donc encore, Valentine, que vous me quittez si
vite?
--Je ne sais; Mme de Villefort m'a fait prier de passer chez elle pour
une communication de laquelle dépend, m'a-t-elle fait dire, une portion
de ma fortune. Eh! mon Dieu, qu'ils la prennent ma fortune, je suis trop
riche, et qu'après me l'avoir prise ils me laissent tranquille et libre;
vous m'aimerez tout autant pauvre, n'est-ce pas, Morrel?
--Oh! je vous aimerai toujours, moi; que m'importe richesse ou pauvreté,
si ma Valentine était près de moi et que je fusse sûr que personne ne me
la pût ôter! Mais cette communication, Valentine, ne craignez-vous point
que ce ne soit quelque nouvelle relative à votre mariage?
--Je ne le crois pas.
--Cependant, écoutez-moi, Valentine, et ne vous effrayez pas, car tant
que je vivrai je ne serai pas à une autre.
--Vous croyez me rassurer en me disant cela, Maximilien?
--Pardon! vous avez raison, je suis un brutal. Eh bien, je voulais donc
vous dire que l'autre jour j'ai rencontré M. de Morcerf.
--Eh bien?
--M. Franz est son ami, comme vous savez.
--Oui; eh bien?
--Eh bien, il a reçu une lettre de Franz, qui lui annonce son prochain
retour.»
Valentine pâlit et appuya sa main contre la grille.
«Ah! mon Dieu! dit-elle, si c'était cela! Mais non, la communication ne
viendrait pas de Mme de Villefort.
--Pourquoi cela?
--Pourquoi... je n'en sais rien... mais il me semble que Mme de
Villefort, tout en ne s'y opposant point franchement, n'est pas
sympathique à ce mariage.
--Eh bien, mais, Valentine, il me semble que je vais l'adorer, Mme de
Villefort.
--Oh! ne vous pressez pas, Maximilien, dit Valentine avec un triste
sourire.
--Enfin, si elle est antipathique à ce mariage, ne fût-ce que pour le
rompre, peut-être ouvrirait-elle l'oreille à quelque autre proposition.
--Ne croyez point cela, Maximilien; ce ne sont point les maris que Mme
de Villefort repousse, c'est le mariage.
--Comment? le mariage! Si elle déteste si fort le mariage, pourquoi
s'est-elle mariée elle-même?
--Vous ne me comprenez pas, Maximilien; ainsi, lorsqu'il y a un an j'ai
parlé de me retirer dans un couvent, elle avait, malgré les observations
qu'elle avait cru devoir faire, adopté ma proposition avec joie; mon
père même y avait consenti, à son instigation, j'en suis sûre; il n'y
eut que mon pauvre grand-père qui m'a retenue. Vous ne pouvez vous
figurer, Maximilien, quelle expression il y a dans les yeux de ce pauvre
vieillard, qui n'aime que moi au monde, et qui, Dieu me pardonne si
c'est un blasphème, et qui n'est aimé au monde que de moi. Si vous
saviez, quand il a appris ma résolution, comme il m'a regardée, ce qu'il
y avait de reproche dans ce regard et de désespoir dans ces larmes qui
roulaient sans plaintes, sans soupirs, le long de ses joues immobiles!
Ah! Maximilien, j'ai éprouvé quelque chose comme un remords, je me suis
jetée à ses pieds en lui criant: «Pardon! pardon! mon père! On fera de
moi ce qu'on voudra, mais je ne vous quitterai jamais.» Alors il leva
les yeux au ciel!... Maximilien, je puis souffrir beaucoup, ce regard de
mon vieux grand-père m'a payée d'avance pour ce que je souffrirai.
--Chère Valentine! vous êtes un ange, et je ne sais vraiment pas comment
j'ai mérité, en sabrant à droite et à gauche des Bédouins, à moins que
Dieu ait considéré que ce sont des infidèles, je ne sais pas comment
j'ai mérité que vous vous révéliez à moi. Mais enfin, voyons, Valentine,
quel est donc l'intérêt de Mme de Villefort à ce que vous ne vous
mariiez pas?
--N'avez-vous pas entendu tout à l'heure que je vous disais que j'étais
riche, Maximilien, trop riche? J'ai, du chef de ma mère, près de
cinquante mille livres de rente; mon grand-père et ma grand-mère, le
marquis et la marquise de Saint-Méran, doivent m'en laisser autant; M.
Noirtier a bien visiblement l'intention de me faire sa seule héritière.
Il en résulte donc que, comparativement à moi, mon frère Édouard, qui
n'attend, du côté de Mme de Villefort, aucune fortune, est pauvre. Or,
Mme de Villefort aime cet enfant avec adoration, et si je fusse entrée
en religion, toute ma fortune, concentrée sur mon père, qui héritait du
marquis, de la marquise et de moi, revenait à son fils.
--Oh! que c'est étrange cette cupidité dans une jeune et belle femme!
--Remarquez que ce n'est point pour elle, Maximilien, mais pour son
fils, et que ce que vous lui reprochez comme un défaut, au point de vue
de l'amour maternel, est presque une vertu.
--Mais voyons, Valentine, dit Morrel, si vous abandonniez une portion de
cette fortune à ce fils.
--Le moyen de faire une pareille proposition, dit Valentine, et surtout
à une femme qui a sans cesse à la bouche le mot de désintéressement?
--Valentine, mon amour m'est toujours resté sacré, et comme toute chose
sacrée, je l'ai couvert du voile de mon respect et enfermé dans mon
coeur; personne au monde, pas même ma soeur, ne se doute donc de cet
amour que je n'ai confié à qui que ce soit au monde. Valentine, me
permettez-vous de parler de cet amour à un ami?»
Valentine tressaillit.
«À un ami? dit-elle. Oh! mon Dieu! Maximilien, je frissonne rien qu'à
vous entendre parler ainsi! À un ami? et qui donc est cet ami?
--Écoutez, Valentine: avez-vous jamais senti pour quelqu'un une de ces
sympathies irrésistibles qui font que, tout en voyant cette personne
pour la première fois, vous croyez la connaître depuis longtemps, et
vous vous demandez où et quand vous l'avez vue, si bien que, ne pouvant
vous rappeler ni le lieu ni le temps, vous arrivez à croire que c'est
dans un monde antérieur au nôtre, et que cette sympathie n'est qu'un
souvenir qui se réveille?
--Oui.
--Eh bien, voilà ce que j'ai éprouvé la première fois que j'ai vu cet
homme extraordinaire.
--Un homme extraordinaire?
--Oui.
--Que vous connaissez depuis longtemps alors?
--Depuis huit ou dix jours à peine.
--Et vous appelez votre ami un homme que vous connaissez depuis huit
jours? Oh! Maximilien, je vous croyais plus avare de ce beau nom d'ami.
--Vous avez raison en logique, Valentine; mais dites ce que vous
voudrez, rien ne me fera revenir sur ce sentiment instinctif. Je crois
que cet homme sera mêlé à tout ce qui m'arrivera de bien dans l'avenir,
que parfois son regard profond semble connaître et sa main puissante
diriger.
--C'est donc un devin? dit en souriant Valentine.
--Ma foi, dit Maximilien, je suis tenté de croire souvent qu'il
devine... le bien surtout.
--Oh! dit Valentine tristement, faites-moi connaître cet homme,
Maximilien, que je sache de lui si je serai assez aimée pour me
dédommager de tout ce que j'ai souffert.
--Pauvre amie! mais vous le connaissez!
--Moi?
--Oui. C'est celui qui a sauvé la vie à votre belle-mère et à son fils.
--Le comte de Monte-Cristo?
--Lui-même.
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