--Oh! je présumais que Votre Excellence ne voudrait pas se compromettre
avec toute la canaille, dont c'est en quelque sorte l'amphithéâtre
naturel.
--Il est probable que je n'irai pas, dit Franz; mais je désirerais
avoir quelques détails.
--Lesquels?
--Je voudrais savoir le nombre des condamnés, leurs noms et le genre de
leur supplice.
--Cela tombe à merveille, Excellence! on vient justement de m'apporter
les -tavolette-.
--Qu'est-ce que les -tavolette-?
--Les -tavolette- sont des tablettes en bois que l'on accroche à tous
les coins de rue la veille des exécutions, et sur lesquelles on colle
les noms des condamnés, la cause de leur condamnation et le mode de
leur supplice. Cet avis a pour but d'inviter les fidèles à prier Dieu de
donner aux coupables un repentir sincère.
--Et l'on vous apporte ces -tavolette- pour que vous joigniez vos
prières à celles des fidèles? demanda Franz d'un air de doute.
--Non, Excellence; je me suis entendu avec le colleur, et il m'apporte
cela comme il m'apporte les affiches de spectacles, afin que si
quelques-uns de mes voyageurs désirent assister à l'exécution, ils
soient prévenus.
--Ah! mais c'est une attention tout à fait délicate! s'écria Franz.
--Oh! dit maître Pastrini en souriant, je puis me vanter de faire tout
ce qui est en mon pouvoir pour satisfaire les nobles étrangers qui
m'honorent de leur confiance.
--C'est ce que je vois, mon hôte! et c'est ce que je répéterai à qui
voudra l'entendre, soyez en bien certain. En attendant, je désirerais
lire une de ces -tavolette-.
--C'est bien facile, dit l'hôte en ouvrant la porte j'en ai fait mettre
une sur le carré.»
Il sortit, détacha la -tavoletta-, et la présenta à Franz.
Voici la traduction littérale de l'affiche patibulaire:
«On fait savoir à tous que le mardi 22 février, premier jour de
carnaval, seront, par arrêt du tribunal de la Rota, exécutés, sur la
place del Popolo le nommé Andrea Rondolo, coupable d'assassinat sur la
personne très respectable et très vénérée de don César Terlini, chanoine
de l'église de Saint-Jean de Latran, et le nommé Peppino, dit -Rocca
Priori-, convaincu de complicité avec le détestable bandit Luigi Vampa et
les hommes de sa troupe.
«Le premier sera -mazzolato-.
«Et le second -decapitato-.
«Les âmes charitables sont priées de demander à Dieu un repentir sincère
pour ces deux malheureux condamnés.»
C'était bien ce que Franz avait entendu la surveille, dans les ruines du
Colisée, et rien n'était changé au programme: les noms des condamnés, la
cause de leur supplice et le genre de leur exécution étaient exactement
les mêmes.
Ainsi, selon toute probabilité, le Transtévère n'était autre que le
bandit Luigi Vampa, et l'homme au manteau Simbad le marin, qui, à Rome
comme à Porto-Vecchio, et à Tunis, poursuivait le cours de ses
philanthropiques expéditions.
Cependant le temps s'écoulait, il était neuf heures, et Franz allait
réveiller Albert, lorsque à son grand étonnement il le vit sortir tout
habillé de sa chambre. Le carnaval lui avait trotté par la tête, et
l'avait éveillé plus matin que son ami ne l'espérait.
«Eh bien, dit Franz à son hôte, maintenant que nous voilà prêts tous
deux, croyez-vous, mon cher monsieur Pastrini, que nous puissions nous
présenter chez le comte de Monte-Cristo?
--Oh! bien certainement! répondit-il; le comte de Monte-Cristo a
l'habitude d'être très matinal, et je suis sûr qu'il y a plus de deux
heures déjà qu'il est levé.
--Et vous croyez qu'il n'y a pas d'indiscrétion à se présenter chez lui
maintenant?
--Aucune.
--En ce cas, Albert, si vous êtes prêt....
--Entièrement prêt, dit Albert.
--Allons remercier notre voisin de sa courtoisie.
--Allons!
Franz et Albert n'avaient que le carré à traverser, l'aubergiste les
devança et sonna pour eux; un domestique vint ouvrir.
«-I Signori Francesi-», dit l'hôte.
Le domestique s'inclina et leur fit signe d'entrer.
Ils traversèrent deux pièces meublées avec un luxe, qu'ils ne croyaient
pas trouver dans l'hôtel de maître Pastrini, et ils arrivèrent enfin
dans un salon d'une élégance parfaite. Un tapis de Turquie était tendu
sur le parquet, et les meubles les plus confortables offraient leurs
coussins rebondis et leurs dossiers renversés. De magnifiques tableaux
de maîtres, entremêlés de trophées d'armes splendides, étaient suspendus
aux murailles, et de grandes portières de tapisserie flottaient devant
les portes.
«Si Leurs Excellences veulent s'asseoir, dit le domestique, je vais
prévenir M. le comte.»
Et il disparut par une des portes.
Au moment où cette porte s'ouvrit, le son d'une -guzla- arriva
jusqu'aux deux amis, mais s'éteignit aussitôt: la porte, refermée
presque en même temps qu'ouverte, n'avait pour ainsi dire laissé
pénétrer dans le salon qu'une bouffée d'harmonie.
Franz et Albert échangèrent un regard et reportèrent les yeux sur les
meubles, sur les tableaux et sur les armes. Tout cela, à la seconde vue,
leur parut encore plus magnifique qu'à la première.
«Eh bien, demanda Franz à son ami, que dites-vous de cela?
--Ma foi, mon cher, je dis qu'il faut que notre voisin soit quelque
agent de change qui a joué à la baisse sur les fonds espagnols, ou
quelque prince qui voyage incognito.
--Chut! lui dit Franz; c'est ce que nous allons savoir, car le voilà.»
En effet, le bruit d'une porte tournant sur ses gonds venait d'arriver
jusqu'aux visiteurs; et presque aussitôt la tapisserie, se soulevant,
donna passage au propriétaire de toutes ces richesses.
Albert s'avança au-devant de lui, mais Franz resta cloué à sa place.
Celui qui venait d'entrer n'était autre que l'homme au manteau du
Colisée, l'inconnu de la loge, l'hôte mystérieux de Monte-Cristo.
XXXV
La mazzolata.
«Messieurs, dit en entrant le comte de Monte-Cristo, recevez toutes mes
excuses de ce que je me suis laissé prévenir, mais en me présentant de
meilleure heure chez vous, j'aurais craint d'être indiscret. D'ailleurs
vous m'avez fait dire que vous viendriez, et je me suis tenu à votre
disposition.
--Nous avons, Franz et moi, mille remerciements à vous présenter,
monsieur le comte, dit Albert; vous nous tirez véritablement d'un grand
embarras, et nous étions en train d'inventer les véhicules les plus
fantastiques au moment où votre gracieuse invitation nous est parvenue.
--Eh! mon Dieu! messieurs, reprit le comte en faisant signe aux deux
jeunes gens de s'asseoir sur un divan, c'est la faute de cet imbécile de
Pastrini, si je vous ai laissés si longtemps dans la détresse! Il ne
m'avait pas dit un mot de votre embarras, à moi qui, seul et isolé comme
je le suis ici, ne cherchais qu'une occasion de faire connaissance avec
mes voisins. Du moment où j'ai appris que je pouvais vous être bon à
quelque chose, vous avez vu avec quel empressement j'ai saisi cette
occasion de vous présenter mes compliments.»
Les deux jeunes gens s'inclinèrent. Franz n'avait pas encore trouvé un
seul mot à dire; il n'avait encore pris aucune résolution, et, comme
rien n'indiquait dans le comte sa volonté de le reconnaître ou le désir
d'être reconnu de lui, il ne savait pas s'il devait, par un mot
quelconque, faire allusion au passé, ou laisser le temps à l'avenir de
lui apporter de nouvelles preuves. D'ailleurs, sûr que c'était lui qui
était la veille dans la loge, il ne pouvait répondre aussi positivement
que ce fût lui qui la surveille, était au Colisée, il résolut donc de
laisser aller les choses sans faire au comte aucune ouverture directe.
D'ailleurs il avait une supériorité sur lui, il était maître de son
secret, tandis qu'au contraire il ne pouvait avoir aucune action sur
Franz, qui n'avait rien à cacher.
Cependant il résolut de faire tomber la conversation sur un point qui
pouvait, en attendant, amener toujours l'éclaircissement de certains
doutes.
«Monsieur le comte, lui dit-il, vous nous avez offert des places dans
votre voiture et des places à vos fenêtres du palais Rospoli;
maintenant, pourriez-vous nous dire comment nous pourrons nous procurer
un poste quelconque, comme on dit en Italie, sur la place del Popolo?
--Ah! oui, c'est vrai, dit le comte d'un air distrait et en regardant
Morcerf avec une attention soutenue; n'y a-t-il pas, place del Popolo,
quelque chose comme une exécution?
--Oui, répondit Franz, voyant qu'il venait de lui-même où il voulait
l'amener.
--Attendez, attendez, je crois avoir dit hier à mon intendant de
s'occuper de cela; peut-être pourrai-je vous rendre encore ce petit
service.»
Il allongea la main vers un cordon de sonnette, qu'il tira trois fois.
«Vous êtes-vous préoccupé jamais, dit-il à Franz, de l'emploi du temps
et du moyen de simplifier les allées et venues des domestiques? Moi,
j'en ai fait une étude: quand je sonne une fois, c'est pour mon valet de
chambre; deux fois, c'est pour mon maître d'hôtel; trois fois, c'est
pour mon intendant. De cette façon, je ne perds ni une minute ni une
parole. Tenez, voici notre homme.»
On vit alors entrer un individu de quarante-cinq à cinquante ans, qui
parut à Franz ressembler comme deux gouttes d'eau au contrebandier qui
l'avait introduit dans la grotte, mais qui ne parut pas le moins du
monde le reconnaître. Il vit que le mot était donné.
«Monsieur Bertuccio, dit le comte, vous êtes-vous occupé, comme je vous
l'avais ordonné hier, de me procurer une fenêtre sur la place del
Popolo?
--Oui, Excellence, répondit l'intendant, mais il était bien tard.
--Comment! dit le comte en fronçant le sourcil ne vous ai-je pas dit
que je voulais en avoir une?
--Et Votre Excellence en a une aussi, celle qui était louée au prince
Lobanieff; mais j'ai été obligé de la payer cent....
--C'est bien, c'est bien, monsieur Bertuccio, faites grâce à ces
messieurs de tous ces détails de ménage; vous avez la fenêtre, c'est
tout ce qu'il faut. Donnez l'adresse de la maison au cocher, et
tenez-vous sur l'escalier pour nous conduire: cela suffit; allez.
L'intendant salua et fit un pas pour se retirer.
«Ah! reprit le comte, faites-moi le plaisir de demander à Pastrini s'il
a reçu la -tavoletta-, et s'il veut m'envoyer le programme de
l'exécution.
--C'est inutile, reprit Franz, tirant son calepin de sa poche; j'ai eu
ces tablettes sous les yeux, je les ai copiées et les voici.
--C'est bien; alors monsieur Bertuccio, vous pouvez vous retirer, je
n'ai plus besoin de vous. Qu'on nous prévienne seulement quand le
déjeuner sera servi. Ces messieurs, continua-t-il en se retournant vers
les deux amis, me font-ils l'honneur de déjeuner avec moi?
--Mais, en vérité, monsieur le comte, dit Albert, ce serait abuser.
--Non pas, au contraire, vous me faites grand plaisir, vous me rendrez
tout cela un jour à Paris, l'un ou l'autre et peut-être tous les deux.
Monsieur Bertuccio, vous ferez mettre trois couverts.»
Il prit le calepin des mains de Franz.
«Nous disons donc, continua-t-il du ton dont il eût lu les -Petites
Affiches-, que «seront exécutés, aujourd'hui 22 février, le nommé Andrea
Rondolo, coupable d'assassinat sur la personne très respectable et très
vénérée de don César Torlini, chanoine de l'église Saint-Jean-de-Latran,
et le nommé Peppino, dit -Rocca Priori-, convaincu de complicité avec
le détestable bandit Luigi Vampa et les hommes de sa troupe...»
--Hum! «Le premier sera -mazzolato-, le second -decapitato-.» Oui, en
effet, reprit le comte, c'était bien comme cela que la chose devait se
passer d'abord; mais je crois que depuis hier il est survenu, quelque
changement dans l'ordre et la marche de la cérémonie.
--Bah! dit Franz.
--Oui, hier chez le cardinal Rospigliosi, où j'ai passé la soirée, il
était question de quelque chose comme d'un sursis accordé à l'un des
deux condamnés.
--À Andrea Rondolo? demanda Franz.
--Non... reprit négligemment le comte; à l'autre (il jeta un coup d'oeil
sur le calepin comme pour se rappeler le nom), à Peppino, dit -Rocca
Priori-. Cela vous prive d'une guillotinade, mais il vous reste la
-mazzolata- qui est un supplice fort curieux quand on le voit pour la
première fois, et même pour la seconde; tandis que l'autre, que vous
devez connaître d'ailleurs, est trop simple, trop uni: il n'y a rien
d'inattendu. La -mandaïa- ne se trompe pas, elle ne tremble pas, ne
frappe pas à faux, ne s'y reprend pas à trente fois comme le soldat qui
coupait la tête au comte de Chalais, et auquel, au reste, Richelieu
avait peut-être recommandé le patient. Ah! Tenez, ajouta le comte d'un
ton méprisant, ne me parlez pas des Européens pour les supplices, ils
n'y entendent rien et en sont véritablement à l'enfance ou plutôt à la
vieillesse de la cruauté.
--En vérité, monsieur le comte, répondit Franz, on croirait que vous
avez fait une étude comparée des supplices chez les différents peuples
du monde.
--Il y en a peu du moins que je n'aie vus, reprit froidement le comte.
--Et vous avez trouvé du plaisir à assister à ces horribles spectacles?
--Mon premier sentiment a été la répulsion, le second l'indifférence, le
troisième la curiosité.
--La curiosité! le mot est terrible, savez-vous?
--Pourquoi? Il n'y a guère dans la vie qu'une préoccupation grave; c'est
la mort, eh bien! n'est-il pas curieux d'étudier de quelles façons
différentes l'âme peut sortir du corps, et comment, selon les
caractères, les tempéraments et même les moeurs du pays, les individus
supportent ce suprême passage de l'être au néant? Quant à moi, je vous
réponds d'une chose: c'est que plus on a vu mourir, plus il devient
facile de mourir: ainsi, à mon avis, la mort est peut-être un supplice,
mais n'est pas une expiation.
--Je ne vous comprends pas bien, dit Franz; expliquez-vous, car je ne
puis vous dire à quel point ce que vous me dites là pique ma curiosité.
--Écoutez, dit le comte; et son visage s'infiltra de fiel, comme le
visage d'un autre se colore de sang. Si un homme eût fait périr, par des
tortures inouïes, au milieu des tourments sans fin, votre père, votre
mère, votre maîtresse, un de ces êtres enfin qui, lorsqu'on les déracine
de votre coeur, y laissent un vide éternel et une plaie toujours
sanglante, croiriez-vous la réparation que vous accorde la société
suffisante, parce que le fer de la guillotine a passé entre la base de
l'occipital et les muscles trapèzes du meurtrier, et parce que celui qui
vous a fait ressentir des années de souffrances morales, a éprouvé
quelques secondes de douleurs physiques?
--Oui, je le sais, reprit Franz, la justice humaine est insuffisante
comme consolatrice: elle peut verser le sang en échange du sang, voilà
tout; il faut lui demander ce qu'elle peut et pas autre chose.
--Et encore je vous pose là un cas matériel, reprit le comte, celui où
la société, attaquée par la mort d'un individu dans la base sur laquelle
elle repose, venge la mort par la mort; mais n'y a-t-il pas des millions
de douleurs dont les entrailles de l'homme peuvent être déchirées sans
que la société s'en occupe le moins du monde sans qu'elle lui offre le
moyen insuffisant de vengeance dont nous parlions tout à l'heure? N'y
a-t-il pas des crimes pour lesquels le pal des Turcs, les auges des
Persans, les nerfs roulés des Iroquois seraient des supplices trop doux,
et que cependant la société indifférente laisse sans châtiment?...
Répondez, n'y a-t-il pas de ces crimes?
--Oui, reprit Franz, et c'est pour les punir que le duel est toléré.
--Ah! le duel, s'écria le comte, plaisante manière, sur mon âme,
d'arriver à son but, quand le but est la vengeance! Un homme vous a
enlevé votre maîtresse, un homme a séduit votre femme, un homme a
déshonoré votre fille; d'une vie tout entière, qui avait le droit
d'attendre de Dieu la part de bonheur qu'il a promise à tout être humain
en le créant, il a fait une existence de douleur, de misère ou
d'infamie, et vous vous croyez vengé parce qu'à cet homme, qui vous a
mis le délire dans l'esprit et le désespoir dans le coeur, vous avez
donné un coup d'épée dans la poitrine ou logé une balle dans la tête?
Allons donc! Sans compter que c'est lui qui souvent sort triomphant de
la lutte, lavé aux yeux du monde et en quelque sorte absous par Dieu.
Non, non, continua le comte, si j'avais jamais à me venger, ce n'est pas
ainsi que je me vengerais.
--Ainsi, vous désapprouvez le duel? ainsi vous ne vous battriez pas en
duel? demanda à son tour Albert, étonné d'entendre émettre une si
étrange théorie.
--Oh! si fait! dit le comte. Entendons-nous: je me battrais en duel pour
une misère, pour une insulte, pour un démenti, pour un soufflet, et cela
avec d'autant plus d'insouciance que, grâce à l'adresse que j'ai acquise
à tous les exercices du corps et à la lente habitude que j'ai prise du
danger, je serais à peu près sûr de tuer mon homme. Oh! si fait! je me
battrais en duel pour tout cela; mais pour une douleur lente, profonde,
infinie, éternelle, je rendrais, s'il était possible, une douleur
pareille à celle que l'on m'aurait faite: oeil pour oeil, dent pour
dent, comme disent les Orientaux, nos maîtres en toutes choses, ces élus
de la création qui ont su se faire une vie de rêves et un paradis de
réalités.
--Mais, dit Franz au comte, avec cette théorie qui vous constitue juge
et bourreau dans votre propre cause, il est difficile que vous vous
teniez dans une mesure où vous échappiez éternellement vous-même à la
puissance de la loi. La haine est aveugle, la colère étourdie, et celui
qui se verse la vengeance risque de boire un breuvage amer.
--Oui, s'il est pauvre et maladroit, non, s'il est millionnaire et
habile. D'ailleurs le pis-aller pour lui est ce dernier supplice dont
nous parlions tout à l'heure, celui que la philanthropique révolution
française a substitué à l'écartèlement et à la roue. Eh bien! qu'est-ce
que le supplice, s'il s'est vengé? En vérité, je suis presque fâché que,
selon toute probabilité, ce misérable Peppino ne soit pas -decapitato-,
comme ils disent, vous verriez le temps que cela dure, et si c'est
véritablement la peine d'en parler. Mais, d'honneur, messieurs, nous
avons là une singulière conversation pour un jour de carnaval. Comment
donc cela est-il venu? Ah! je me le rappelle! vous m'avez demandé une
place à ma fenêtre; eh bien, soit, vous l'aurez; mais mettons-nous à
table d'abord, car voilà qu'on vient nous annoncer que nous sommes
servis.»
En effet, un domestique ouvrit une des quatre portes du salon et fit
entendre les paroles sacramentelles:
«-Al suo commodo-!»
Les deux jeunes gens se levèrent et passèrent dans la salle à manger.
Pendant le déjeuner, qui était excellent et servi avec une recherche
infinie, Franz chercha des yeux le regard d'Albert, afin d'y lire
l'impression qu'il ne doutait pas qu'eussent produite en lui les paroles
de leur hôte; mais, soit que dans son insouciance habituelle il ne leur
eût pas prêté une grande attention, soit que la concession que le comte
de Monte-Cristo lui avait faite à l'endroit du duel l'eût raccommodé
avec lui, soit enfin que les antécédents que nous avons racontés, connus
de Franz seul, eussent doublé pour lui seul l'effet des théories du
comte, il ne s'aperçut pas que son compagnon fût préoccupé le moins du
monde; tout au contraire, il faisait honneur au repas en homme condamné
depuis quatre ou cinq mois à la cuisine italienne, c'est-à-dire l'une
des plus mauvaises cuisines du monde. Quant au comte, il effleurait à
peine chaque plat; on eût dit qu'en se mettant à table avec ses convives
il accomplissait un simple devoir de politesse, et qu'il attendait leur
départ pour se faire servir quelque mets étrange ou particulier.
Cela rappelait malgré lui à Franz l'effroi que le comte avait inspiré à
la comtesse G..., et la conviction où il l'avait laissée que le comte,
l'homme qu'il lui avait montré dans la loge en face d'elle, était un
vampire.
À la fin du déjeuner, Franz tira sa montre.
«Eh bien, lui dit le comte, que faites-vous donc?
--Vous nous excuserez, monsieur le comte, répondit Franz, mais nous
avons encore mille choses à faire.
--Lesquelles?
--Nous n'avons pas de déguisements, et aujourd'hui le déguisement est de
rigueur.
--Ne vous occupez donc pas de cela. Nous avons à ce que je crois, place
del Popolo, une chambre particulière; j'y ferai porter les costumes que
vous voudrez bien m'indiquer, et nous nous masquerons séance tenante.
--Après l'exécution? s'écria Franz.
--Sans doute, après, pendant ou avant, comme vous voudrez.
--En face de l'échafaud?
--L'échafaud fait partie de la fête.
--Tenez, monsieur le comte, j'ai réfléchi, dit Franz; décidément je vous
remercie de votre obligeance, mais je me contenterai d'accepter une
place dans votre voiture, une place à la fenêtre du palais Rospoli, et
je vous laisserai libre de disposer de ma place à la fenêtre de la
piazza del Popolo.
--Mais vous perdez, je vous en préviens, une chose fort curieuse,
répondit le comte.
--Vous me le raconterez, reprit Franz, et je suis convaincu que dans
votre bouche le récit m'impressionnera presque autant que la vue
pourrait le faire. D'ailleurs, plus d'une fois déjà j'ai voulu prendre
sur moi d'assister à une exécution, et je n'ai jamais pu m'y décider; et
vous, Albert?
--Moi, répondit le vicomte, j'ai vu exécuter Castaing; mais je crois
que j'étais un peu gris ce jour-là. C'était le jour de ma sortie du
collège, et nous avions passé la nuit je ne sais à quel cabaret.
--D'ailleurs, ce n'est pas une raison, parce que vous n'avez pas fait
une chose à Paris, pour que vous ne la fassiez pas à l'étranger: quand
on voyage, c'est pour s'instruire; quand on change de lieu, c'est pour
voir. Songez donc quelle figure vous ferez quand on vous demandera:
Comment exécute-t-on à Rome? et que vous répondrez: Je ne sais pas. Et
puis, on dit que le condamné est un infâme coquin, un drôle qui a tué à
coups de chenet un bon chanoine qui l'avait élevé comme son fils. Que
diable! quand on tue un homme d'Église, on prend une arme plus
convenable qu'un chenet, surtout quand cet homme d'église est peut-être
notre père. Si vous voyagiez en Espagne, vous iriez voir les combats de
taureaux, n'est-ce pas? Eh bien, supposez que c'est un combat que nous
allons voir; souvenez-vous des anciens Romains du Cirque, des chasses où
l'on tuait trois cents lions et une centaine d'hommes. Souvenez-vous
donc de ces quatre-vingt mille spectateurs qui battaient des mains, de
ces sages matrones qui conduisaient là leurs filles à marier, et de ces
charmantes vestales aux mains blanches qui faisaient avec le pouce un
charmant petit signe qui voulait dire: Allons, pas de paresse!
achevez-moi cet homme-là qui est aux trois quarts mort.
--Y allez-vous, Albert? dit Franz.
--Ma foi, oui, mon cher! J'étais comme vous mais l'éloquence du comte me
décide.
--Allons-y donc, puisque vous le voulez, dit Franz; mais en me rendant
place del Popolo, je désire passer par la rue du Cours; est-ce possible
monsieur le comte?
--À pied, oui; en voiture, non.
--Eh bien, j'irai à pied.
--Il est bien nécessaire que vous passiez par la rue du Cours?
--Oui, j'ai quelque chose à y voir.
--Eh bien, passons par la rue du Cours, nous enverrons la voiture nous
attendre sur la piazza del Popolo, par la strada del Babuino;
d'ailleurs je ne suis pas fâché non plus de passer par la rue du Cours
pour voir si des ordres que j'ai donnés ont été exécutés.
--Excellence, dit le domestique en ouvrant la porte, un homme vêtu en
pénitent demande à vous parler.
--Ah! oui, dit le comte, je sais ce que c'est. Messieurs, voulez-vous
repasser au salon, vous trouverez sur la table du milieu d'excellents
cigares de la Havane, je vous y rejoins dans un instant.»
Les deux jeunes gens se levèrent et sortirent par une porte, tandis que
le comte, après leur avoir renouvelé ses excuses, sortait par l'autre.
Albert, qui était un grand amateur, et qui, depuis qu'il était en
Italie, ne comptait pas comme un mince sacrifice celui d'être privé des
cigares du café de Paris, s'approcha de la table et poussa un cri de
joie en apercevant de véritables puros.
«Eh bien, lui demanda Franz, que pensez-vous du comte de Monte-Cristo?
--Ce que j'en pense! dit Albert visiblement étonné que son compagnon lui
fît une pareille question; je pense que c'est un homme charmant, qui
fait à merveille les honneurs de chez lui, qui a beaucoup vu, beaucoup
étudié, beaucoup réfléchi, qui est, comme Brutus, de l'école stoïque,
et, ajouta-t-il en poussant amoureusement une bouffée de fumée qui monta
en spirale vers le plafond, et qui par-dessus tout cela possède
d'excellents cigares.»
C'était l'opinion d'Albert sur le comte; or, comme Franz savait
qu'Albert avait la prétention de ne se faire une opinion sur les hommes
et sur les choses qu'après de mûres réflexions, il ne tenta pas de rien
changer à la sienne.
«Mais, dit-il, avez-vous remarqué une chose singulière?
--Laquelle?
--L'attention avec laquelle il vous regardait.
--Moi?
--Oui, vous.»
Albert réfléchit.
«Ah! dit-il en poussant un soupir, rien d'étonnant à cela. Je suis
depuis près d'un an absent de Paris, je dois avoir des habits de l'autre
monde. Le comte m'aura pris pour un provincial; détrompez-le, cher ami,
et dites-lui, je vous prie, à la première occasion, qu'il n'en est
rien.»
Franz sourit; un instant après le comte rentra.
«Me voici, messieurs, dit-il, et tout à vous, les ordres sont donnés; la
voiture va de son côté place del Popolo, et nous allons nous y rendre
du nôtre, si vous voulez bien, par la rue du Cours. Prenez donc
quelques-uns de ces cigares, monsieur de Morcerf.
--Ma foi, avec grand plaisir, dit Albert, car vos cigares italiens sont
encore pires que ceux de la régie. Quand vous viendrez à Paris, je vous
rendrai tout cela.
--Ce n'est pas de refus; je compte y aller quelque jour, et, puisque
vous le permettez, j'irai frapper à votre porte. Allons, messieurs,
allons, nous n'avons pas de temps à perdre; il est midi et demi,
partons.»
Tous trois descendirent. Alors le cocher prit les derniers ordres de son
maître, et suivit la via del Babuino, tandis que les piétons remontaient
par la place d'Espagne et par la via Frattina, qui les conduisait tout
droit entre le palais Fiano et le palais Rospoli.
Tous les regards de Franz furent pour les fenêtres de ce dernier palais,
il n'avait pas oublié le signal convenu dans le Colisée entre l'homme au
manteau et le Transtévère.
«Quelles sont vos fenêtres? demanda-t-il au comte du ton le plus naturel
qu'il pût prendre.
--Les trois dernières», répondit-il avec une négligence qui n'avait rien
d'affecté; car il ne pouvait deviner dans quel but cette question lui
était faite.
Les yeux de Franz se portèrent rapidement sur les trois fenêtres. Les
fenêtres latérales étaient tendues en damas jaune, et celle du milieu en
damas blanc avec une croix rouge.
L'homme au manteau avait tenu sa parole au Transtévère, et il n'y avait
plus de doute: l'homme au manteau, c'était bien le comte.
Les trois fenêtres étaient encore vides.
Au reste, de tous côtés se faisaient les préparatifs; on plaçait des
chaises, on dressait des échafaudages, on tendait des fenêtres. Les
masques ne pouvaient paraître, les voitures ne pouvaient circuler qu'au
son de la cloche; mais on sentait les masques derrière toutes les
fenêtres, les voitures derrière toutes les portes.
Franz, Albert et le comte continuèrent de descendre la rue du Cours. À
mesure qu'ils approchaient de la place du Peuple, la foule devenait plus
épaisse et au-dessus des têtes de cette foule, on voyait s'élever deux
choses: l'obélisque surmonté d'une croix qui indique le centre de la
place, et, en avant de l'obélisque, juste au point de correspondance
visuelle des trois rues del Babuino, del Corso et di Ripetta, les deux
poutres suprêmes de l'échafaud, entre lesquelles brillait le fer arrondi
de la mandaïa.
À l'angle de la rue on trouva l'intendant du comte, qui attendait son
maître.
La fenêtre louée à ce prix exorbitant sans doute dont le comte n'avait
point voulu faire part à ses invités, appartenait au second étage du
grand palais, situé entre la rue del Babuino et le monte Pincio;
c'était, comme nous l'avons dit, une espèce de cabinet de toilette
donnant dans une chambre à coucher; en fermant la porte de la chambre à
coucher, les locataires du cabinet étaient chez eux; sur les chaises on
avait déposé des costumes de paillasse en satin blanc et bleu des plus
élégants.
«Comme vous m'avez laissé le choix des costumes, dit le comte aux deux
amis, je vous ai fait préparer ceux-ci. D'abord, c'est ce qu'il y aura
de mieux porté cette année; ensuite, c'est ce qu'il y a de plus commode
pour les confettis, attendu que la farine n'y paraît pas.»
Franz n'entendit que fort imparfaitement les paroles du comte, et il
n'apprécia peut-être pas à sa valeur cette nouvelle gracieuseté; car
toute son attention était attirée par le spectacle que présentait la
piazza del Popolo, et par l'instrument terrible qui en faisait à cette
heure le principal ornement.
C'était la première fois que Franz apercevait une guillotine; nous
disons guillotine, car la mandaïa romaine est taillée à peu près sur le
même patron que notre instrument de mort. Le couteau, qui a la forme
d'un croissant qui couperait par la partie convexe, tombe de moins haut,
voilà tout.
Deux hommes, assis sur la planche à bascule où l'on couche le condamné,
déjeunaient en attendant, et mangeaient, autant que Franz pût le voir,
du pain et des saucisses; l'un d'eux souleva la planche, en tira un
flacon de vin, but un coup et passa le flacon à son camarade; ces deux
hommes, c'étaient les aides du bourreau!
À ce seul aspect, Franz avait senti la sueur poindre à la racine de ses
cheveux.
Les condamnés, transportés la veille au soir des Carceri Nuove dans la
petite église Sainte-Marie-del-Popolo, avaient passé la nuit, assistés
chacun de deux prêtres, dans une chapelle ardente fermée d'une grille,
devant laquelle se promenaient des sentinelles relevées d'heure en
heure.
Une double haie de carabiniers placés de chaque côté de la porte de
l'église s'étendait jusqu'à l'échafaud, autour duquel elle
s'arrondissait, laissant libre un chemin de dix pieds de large à peu
près, et autour de la guillotine un espace d'une centaine de pas de
circonférence. Tout le reste de la place était pavé de têtes d'hommes et
de femmes. Beaucoup de femmes tenaient leurs enfants sur leurs épaules.
Ces enfants, qui dépassaient la foule de tout le torse, étaient
admirablement placés.
Le monte Pincio semblait un vaste amphithéâtre dont tous les gradins
eussent été chargés de spectateurs; les balcons des deux églises qui
font l'angle de la rue del Babuino et de la rue di Ripetta regorgeaient
de curieux privilégiés; les marches des péristyles semblaient un flot
mouvant et bariolé qu'une marée incessante poussait vers le portique:
chaque aspérité de la muraille qui pouvait donner place à un homme avait
sa statue vivante.
Ce que disait le comte est donc vrai, ce qu'il y a de plus curieux dans
la vie est le spectacle de la mort.
Et cependant, au lieu du silence que semblait commander la solennité du
spectacle, un grand bruit montait de cette foule, bruit composé de
rires, de huées et de cris joyeux; il était évident encore, comme
l'avait dit le comte que cette exécution n'était rien autre chose, pour
tout le peuple, que le commencement du carnaval.
Tout à coup ce bruit cessa comme par enchantement, la porte de l'église
venait de s'ouvrir.
Une confrérie de pénitents, dont chaque membre était vêtu d'un sac gris
percé aux yeux seulement, et tenait un cierge allumé à la main, parut
d'abord; en tête marchait le chef de la confrérie.
Derrière les pénitents venait un homme de haute taille. Cet homme était
nu, à l'exception d'un caleçon de toile au côté gauche duquel était
attaché un grand couteau caché dans sa gaine; il portait sur l'épaule
droite une lourde masse de fer. Cet homme, c'était le bourreau.
Il avait en outre des sandales attachées au bas de la jambe par des
cordes.
Derrière le bourreau marchaient, dans l'ordre où ils devaient être
exécutés, d'abord Peppino et ensuite Andrea.
Chacun était accompagné de deux prêtres.
Ni l'un ni l'autre n'avait les yeux bandés.
Peppino marchait d'un pas assez ferme; sans doute il avait eu avis de ce
qui se préparait pour lui.
Andrea était soutenu sous chaque bras par un prêtre.
Tous deux baisaient de temps en temps le crucifix que leur présentait le
confesseur.
Franz sentit, rien qu'à cette vue, les jambes qui lui manquaient; il
regarda Albert. Il était pâle comme sa chemise, et par un mouvement
machinal il jeta loin de lui son cigare, quoiqu'il ne l'eût fumé qu'à
moitié.
Le comte seul paraissait impassible. Il y avait même plus, une légère
teinte rouge semblait vouloir percer la pâleur livide de ses joues.
Son nez se dilatait comme celui d'un animal féroce qui flaire le sang,
et ses lèvres, légèrement écartées, laissaient voir ses dents blanches,
petites et aiguës comme celles d'un chacal.
Et cependant, malgré tout cela, son visage avait une expression de
douceur souriante que Franz ne lui avait jamais vue; ses yeux noirs
surtout étaient admirables de mansuétude et de velouté.
Cependant les deux condamnés continuaient de marcher vers l'échafaud, et
à mesure qu'ils avançaient on pouvait distinguer les traits de leur
visage. Peppino était un beau garçon de vingt-quatre à vingt-six ans, au
teint hâlé par le soleil, au regard libre et sauvage. Il portait la tête
haute et semblait flairer le vent pour voir de quel côté lui viendrait
son libérateur.
Andrea était gros et court: son visage, bassement cruel, n'indiquait pas
d'âge; il pouvait cependant avoir trente ans à peu près. Dans la prison,
il avait laissé pousser sa barbe. Sa tête retombait sur une de ses
épaules, ses jambes pliaient sous lui: tout son être paraissait obéir à
un mouvement machinal dans lequel sa volonté n'était déjà plus rien.
«Il me semble, dit Franz au comte, que vous m'avez annoncé qu'il n'y
aurait qu'une exécution.
--Je vous ai dit la vérité, répondit-il froidement.
--Cependant voici deux condamnés.
--Oui; mais de ces deux condamnés l'un touche à la mort, et l'autre a
encore de longues années à vivre.
--Il me semble que si la grâce doit venir, il n'y a plus de temps à
perdre.
--Aussi la voilà qui vient; regardez», dit le Comte.
En effet, au moment où Peppino arrivait au pied de la mandaïa, un
pénitent, qui semblait être en retard, perça la haie sans que les
soldats fissent obstacle à son passage, et, s'avançant vers le chef de
la confrérie, lui remit un papier plié en quatre.
Le regard ardent de Peppino n'avait perdu aucun de ces détails; le chef
de la confrérie déplia le papier, le lut et leva la main.
«Le Seigneur soit béni et Sa Sainteté soit louée! dit-il à haute et
intelligible voix. Il y a grâce de la vie pour l'un des condamnés.
--Grâce! s'écria le peuple d'un seul cri; il y a grâce!»
À ce mot de grâce, Andrea sembla bondir et redressa la tête.
«Grâce pour qui?» cria-t-il.
Peppino resta immobile, muet et haletant.
«Il y a grâce de la peine de mort pour Peppino Rocca Priori», dit le
chef de la confrérie.
Et il passa le papier au capitaine commandant les carabiniers, lequel,
après l'avoir lu, le lui rendit.
«Grâce pour Peppino! s'écria Andrea, entièrement tiré de l'état de
torpeur où il semblait être plongé; pourquoi grâce pour lui et pas pour
moi? nous devions mourir ensemble; on m'avait promis qu'il mourrait
avant moi, on n'a pas le droit de me faire mourir seul, je ne le veux
pas!»
Et il s'arracha au bras des deux prêtres, se tordant, hurlant, rugissant
et faisant des efforts insensés pour rompre les cordes qui lui liaient
les mains.
Le bourreau fit signe à ses deux aides, qui sautèrent en bas de
l'échafaud et vinrent s'emparer du condamné.
«Qu'y a-t-il donc?» demanda Franz au comte.
Car, comme tout cela se passait en patois romain, il n'avait pas très
bien compris.
«Ce qu'il y a? dit le comte, ne comprenez-vous pas bien? Il y a que
cette créature humaine qui va mourir est furieuse de ce que son
semblable ne meure pas avec elle et que, si on la laissait faire, elle
le déchirerait avec ses ongles et avec ses dents plutôt que de le
laisser jouir de la vie dont elle va être privée. Ô hommes! hommes! race
de crocodiles! comme dit Karl Moor, s'écria le comte en étendant les
deux poings vers toute cette foule, que je vous reconnais bien là, et
qu'en tout temps vous êtes bien dignes de vous-mêmes!»
En effet, Andrea et les deux aides du bourreau se roulaient dans la
poussière, le condamné criant toujours: «Il doit mourir, je veux qu'il
meure! On n'a pas le droit de me tuer tout seul!»
«Regardez, regardez, continua le comte en saisissant chacun des deux
jeunes gens par la main, regardez, car, sur mon âme, c'est curieux,
voilà un homme qui était résigné à son sort, qui marchait à l'échafaud,
qui allait mourir comme un lâche, c'est vrai, mais enfin il allait
mourir sans résistance et sans récrimination: savez-vous ce qui lui
donnait quelque force? savez-vous ce qui le consolait? savez-vous ce qui
lui faisait prendre son supplice en patience? c'est qu'un autre
partageait son angoisse; c'est qu'un autre allait mourir comme lui;
c'est qu'un autre allait mourir avant lui! Menez deux moutons à la
boucherie, deux boeufs à l'abattoir, et faites comprendre à l'un d'eux
que son compagnon ne mourra pas, le mouton bêlera de joie, le boeuf
mugira de plaisir mais l'homme, l'homme que Dieu a fait à son image,
l'homme à qui Dieu a imposé pour première, pour unique, pour suprême
loi, l'amour de son prochain, l'homme à qui Dieu a donné une voix pour
exprimer sa pensée, quel sera son premier cri quand il apprendra que son
camarade est sauvé? un blasphème. Honneur à l'homme, ce chef-d'oeuvre de
la nature, ce roi de la création!»
Et le comte éclata de rire, mais d'un rire terrible qui indiquait qu'il
avait dû horriblement souffrir pour en arriver à rire ainsi.
Cependant la lutte continuait, et c'était quelque chose d'affreux à
voir. Les deux valets portaient Andrea sur l'échafaud; tout le peuple
avait pris parti contre lui, et vingt mille voix criaient d'un seul cri:
«À mort! à mort!»
Franz se rejeta en arrière; mais le comte ressaisit son bras et le
retint devant la fenêtre.
«Que faites-vous donc? lui dit-il; de la pitié? elle est, ma foi, bien
placée! Si vous entendiez crier au chien enragé, vous prendriez votre
fusil, vous vous jetteriez dans la rue, vous tueriez sans miséricorde à
bout portant la pauvre bête, qui, au bout du compte ne serait coupable
que d'avoir été mordue par un autre chien, et de rendre ce qu'on lui a
fait: et voilà que vous avez pitié d'un homme qu'aucun autre homme n'a
mordu, et qui cependant a tué son bienfaiteur, et qui maintenant, ne
pouvant plus tuer parce qu'il a les mains liées, veut à toute force voir
mourir son compagnon de captivité, son camarade d'infortune! Non, non,
regardez, regardez.»
La recommandation était devenue presque inutile, Franz était comme
fasciné par l'horrible spectacle. Les deux valets avaient porté le
condamné sur l'échafaud, et là, malgré ses efforts, ses morsures, ses
cris, ils l'avaient forcé de se mettre à genoux. Pendant ce temps, le
bourreau s'était placé de côté et la masse en arrêt; alors, sur un
signe, les deux aides s'écartèrent. Le condamné voulut se relever, mais
avant qu'il en eût le temps, la masse s'abattit sur sa tempe gauche; on
entendit un bruit sourd et mat, le patient tomba comme un boeuf, la face
contre terre, puis d'un contrecoup, se retourna sur le dos. Alors le
bourreau laissa tomber sa masse, tira le couteau de sa ceinture d'un
seul coup lui ouvrit la gorge et, montant aussitôt sur son ventre, se
mit à le pétrir avec ses pieds.
À chaque pression, un jet de sang s'élançait du cou du condamné.
Pour cette fois, Franz n'y put tenir plus longtemps; il se rejeta en
arrière, et alla tomber sur un fauteuil à moitié évanoui.
Albert, les yeux fermés, resta debout, mais cramponné aux rideaux de la
fenêtre.
Le comte était debout et triomphant comme le mauvais ange.
XXXVI
La carnaval de Rome.
Quand Franz revint à lui, il trouva Albert qui buvait un verre d'eau
dont sa pâleur indiquait qu'il avait grand besoin, et le comte qui
passait déjà son costume de paillasse. Il jeta machinalement les yeux
sur la place; tout avait disparu, échafaud, bourreaux, victimes; il ne
restait plus que le peuple, bruyant, affairé, joyeux; la cloche du monte
Citorio, qui ne retentit que pour la mort du pape et l'ouverture de la
mascherata, sonnait à pleines volées.
«Eh bien, demanda-t-il au comte, que s'est-il donc passé?
--Rien, absolument rien, dit-il, comme vous voyez; seulement le
carnaval est commencé, habillons nous vite.
--En effet, répondit Franz au comte, il ne reste de toute cette horrible
scène que la trace d'un rêve.
--C'est que ce n'est pas autre chose qu'un rêve, qu'un cauchemar, que
vous avez eu.
--Oui, moi; mais le condamné?
--C'est un rêve aussi; seulement il est resté endormi, lui, tandis que
vous vous êtes réveillé, vous; et qui peut dire lequel de vous deux est
le privilégié?
--Mais Peppino, demanda Franz, qu'est-il devenu?
--Peppino est un garçon de sens qui n'a pas le moindre amour-propre, et
qui, contre l'habitude des hommes qui sont furieux lorsqu'on ne s'occupe
pas d'eux, a été enchanté, lui, de voir que l'attention générale se
portait sur son camarade; il a en conséquence profité de cette
distraction pour se glisser dans la foule et disparaître, sans même
remercier les dignes prêtres qui l'avaient accompagné. Décidément,
l'homme est un animal fort ingrat et fort égoïste.... Mais
habillez-vous; tenez, vous voyez que M. de Morcerf vous donne
l'exemple.»
En effet, Albert passait machinalement son pantalon de taffetas
par-dessus son pantalon noir et ses bottes vernies.
«Eh bien! Albert, demanda Franz, êtes-vous bien en train de faire des
folies? Voyons, répondez franchement.
--Non, dit-il, mais en vérité je suis aise maintenant d'avoir vu une
pareille chose, et je comprends ce que disait M. le comte: c'est que,
lorsqu'on a pu s'habituer une fois à un pareil spectacle, ce soit le
seul qui donne encore des émotions.
--Sans compter que c'est en ce moment-là seulement qu'on peut faire des
études de caractères, dit le comte; sur la première marche de
l'échafaud, la mort arrache le masque qu'on a porté toute la vie, et le
véritable visage apparaît. Il faut en convenir, celui d'Andrea n'était
pas beau à voir.... Le hideux coquin!... Habillons-nous, messieurs,
habillons-nous!»
Il eût été ridicule à Franz de faire la petite maîtresse et de ne pas
suivre l'exemple que lui donnaient ses deux compagnons. Il passa donc à
son tour son costume et mit son masque, qui n'était certainement pas
plus pâle que son visage.
La toilette achevée, on descendit. La voiture attendait à la porte,
pleine de confetti et de bouquets.
On prit la file.
Il est difficile de se faire l'idée d'une opposition plus complète que
celle qui venait de s'opérer. Au lieu de ce spectacle de mort sombre et
silencieux, la place del Popolo présentait l'aspect d'une folle et
bruyante orgie. Une foule de masques sortaient, débordant de tous les
côtés, s'échappant par les portes, descendant par les fenêtres; les
voitures débouchaient à tous des coins de rue, chargées de pierrots,
d'arlequins, de dominos, de marquis, de Transtévères, de grotesques, de
chevaliers, de paysans: tout cela criant, gesticulant, lançant des oeufs
pleins de farine, des confetti, des bouquets; attaquant de la parole et
du projectile amis et étrangers, connus et inconnus, sans que personne
ait le droit de s'en fâcher, sans que pas un fasse autre chose que d'en
rire.
Franz et Albert étaient comme des hommes que, pour les distraire d'un
violent chagrin, on conduirait dans une orgie, et qui, à mesure qu'ils
boivent et qu'ils s'enivrent, sentent un voile s'épaissir entre le passé
et le présent. Ils voyaient toujours, ou plutôt ils continuaient de
sentir en eux le reflet de ce qu'ils avaient vu. Mais peu à peu
l'ivresse générale les gagna: il leur sembla que leur raison chancelante
allait les abandonner; ils éprouvaient un besoin étrange de prendre leur
part de ce bruit, de ce mouvement, de ce vertige. Une poignée de
confetti qui arriva à Morcerf d'une voiture voisine, et qui, en le
couvrant de poussière, ainsi que ses deux compagnons, piqua son cou et
toute la portion du visage que ne garantissait pas le masque, comme si
on lui eût jeté un cent d'épingles, acheva de le pousser à la lutte
générale dans laquelle étaient déjà engagés tous les masques qu'ils
rencontraient. Il se leva à son tour dans la voiture, il puisa à pleines
mains dans les sacs, et, avec toute la vigueur et l'adresse dont il
était capable, il envoya à son tour oeufs et dragées à ses voisins.
Dès lors, le combat était engagé. Le souvenir de ce qu'ils avaient vu
une demi-heure auparavant s'effaça tout à fait de l'esprit des deux
jeunes gens, tant le spectacle bariolé, mouvant, insensé, qu'ils avaient
sous les yeux était venu leur faire diversion. Quant au comte de
Monte-Cristo, il n'avait jamais, comme nous l'avons dit, paru
impressionné un seul instant.
En effet, qu'on se figure cette grande et belle rue du Cours, bordée
d'un bout à l'autre de palais à quatre ou cinq étages avec tous leurs
balcons garnis de tapisseries, avec toutes leurs fenêtres drapées; à ces
balcons et à ces fenêtres, trois cent mille spectateurs, Romains,
Italiens, étrangers venus des quatre parties du monde: toutes les
aristocraties réunies, aristocraties de naissance, d'argent, de génie;
des femmes charmantes, qui, subissant elles-mêmes l'influence de ce
spectacle, se courbent sur les balcons, se penchent hors des fenêtres,
font pleuvoir sur les voitures qui passent une grêle de confetti qu'on
leur rend en bouquets; l'atmosphère tout épaissie de dragées qui
descendent et de fleurs qui montent; puis sur le pavé des rues une foule
joyeuse, incessante; folle, avec des costumes insensés: des choux
gigantesques qui se promènent, des têtes de buffles qui mugissent sur
des corps d'hommes, des chiens qui semblent marcher sur les pieds de
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