Le comte de Monte-Cristo, Tome II
Par
Alexandre Dumas
XXXII
Réveil.
Lorsque Franz revint à lui, les objets extérieurs semblaient une seconde
partie de son rêve; il se crut dans un sépulcre où pénétrait à peine,
comme un regard de pitié, un rayon de soleil; il étendit la main et
sentit de la pierre; il se mit sur son séant: il était couché dans son
burnous, sur un lit de bruyères sèches fort doux et fort odoriférant.
Toute vision avait disparu, et, comme si les statues n'eussent été que
des ombres sorties de leurs tombeaux pendant son rêve, elles s'étaient
enfuies à son réveil.
Il fit quelques pas vers le point d'où venait le jour; à toute
l'agitation du songe succédait le calme de la réalité. Il se vit dans
une grotte, s'avança du côté de l'ouverture, et à travers la porte
cintrée aperçut un ciel bleu et une mer d'azur. L'air et l'eau
resplendissaient aux rayons du soleil du matin; sur le rivage, les
matelots étaient assis causant et riant; à dix pas en mer la barque se
balançait gracieusement sur son ancre.
Alors il savoura quelque temps cette brise fraîche qui lui passait sur
le front; il écouta le bruit affaibli de la vague qui se mouvait sur le
bord et laissait sur les roches une dentelle d'écume blanche comme de
l'argent; il se laissa aller sans réfléchir, sans penser à ce charme
divin qu'il y a dans les choses de la nature, surtout lorsqu'on sort
d'un rêve fantastique; puis peu à peu cette vie du dehors, si calme, si
pure, si grande, lui rappela l'invraisemblance de son sommeil, et les
souvenirs commencèrent à rentrer dans sa mémoire.
Il se souvint de son arrivée dans l'île, de sa présentation à un chef de
contrebandiers, d'un palais souterrain plein de splendeurs, d'un souper
excellent et d'une cuillerée de haschich.
Seulement, en face de cette réalité de plein jour, il lui semblait qu'il
y avait au moins un an que toutes ces choses s'étaient passées, tant le
rêve qu'il avait fait était vivant dans sa pensée et prenait
d'importance dans son esprit. Aussi de temps en temps son imagination
faisait asseoir au milieu des matelots, ou traverser un rocher, ou se
balancer sur la barque, une de ces ombres qui avaient étoilé sa nuit de
leurs baisers. Du reste, il avait la tête parfaitement libre et le corps
parfaitement reposé: aucune lourdeur dans le cerveau, mais, au
contraire, un certain bien-être général, une faculté d'absorber l'air et
le soleil plus grande que jamais.
Il s'approcha donc gaiement de ses matelots.
Dès qu'ils le revirent ils se levèrent, et le patron s'approcha de lui.
«Le seigneur Simbad, lui dit-il, nous a chargés de tous ses compliments
pour Votre Excellence, et nous a dit de lui exprimer le regret qu'il a
de ne pouvoir prendre congé d'elle; mais il espère que vous l'excuserez
quand vous saurez qu'une affaire très pressante l'appelle à Malaga.
--Ah çà! mon cher Gaetano, dit Franz, tout cela est donc véritablement
une réalité: il existe un homme qui m'a reçu dans cette île, qui m'y a
donné une hospitalité royale, et qui est parti pendant mon sommeil?
--Il existe si bien, que voilà son petit yacht qui s'éloigne, toutes
voiles dehors, et que, si vous voulez prendre votre lunette d'approche,
vous reconnaîtrez selon toute probabilité, votre hôte au milieu de son
équipage.»
Et, en disant ces paroles, Gaetano étendait le bras dans la direction
d'un petit bâtiment qui faisait voile vers la pointe méridionale de la
Corse.
Franz tira sa lunette, la mit à son point de vue, et la dirigea vers
l'endroit indiqué.
Gaetano ne se trompait pas. Sur l'arrière du bâtiment, le mystérieux
étranger se tenait debout tourné de son côté, et tenant comme lui une
lunette à la main; il avait en tout point le costume sous lequel il
était apparu la veille à son convive, et agitait son mouchoir en signe
d'adieu.
Franz lui rendit son salut en tirant à son tour son mouchoir et en
l'agitant comme il agitait le sien.
Au bout d'une seconde, un léger nuage de fumée se dessina à la poupe du
bâtiment, se détacha gracieusement de l'arrière et monta lentement vers
le ciel; puis une faible détonation arriva jusqu'à Franz.
«Tenez, entendez-vous, dit Gaetano, le voilà qui vous dit adieu!»
Le jeune homme prit sa carabine et la déchargea en l'air, mais sans
espérance que le bruit pût franchir la distance qui séparait le yacht de
la côte.
«Qu'ordonne Votre Excellence? dit Gaetano.
--D'abord que vous m'allumiez une torche.
--Ah! oui, je comprends, reprit le patron, pour chercher l'entrée de
l'appartement enchanté. Bien du plaisir, Excellence, si la chose vous
amuse, et je vais vous donner la torche demandée. Moi aussi, j'ai été
possédé de l'idée qui vous tient, et je m'en suis passé la fantaisie
trois ou quatre fois; mais j'ai fini par y renoncer. Giovanni,
ajouta-t-il, allume une torche et apporte-la à Son Excellence.»
Giovanni obéit. Franz prit la torche et entra dans le souterrain, suivi
de Gaetano.
Il reconnut la place où il s'était réveillé à son lit de bruyères encore
tout froissé; mais il eut beau promener sa torche sur toute la surface
extérieure de la grotte il ne vit rien, si ce n'est, à des traces de
fumée, que d'autres avant lui avaient déjà tenté inutilement la même
investigation.
Cependant il ne laissa pas un pied de cette muraille granitique,
impénétrable comme l'avenir, sans l'examiner; il ne vit pas une gerçure
qu'il n'y introduisît la lame de son couteau de chasse; il ne remarqua
pas un point saillant qu'il n'appuyât dessus, dans l'espoir qu'il
céderait; mais tout fut inutile, et il perdit, sans aucun résultat, deux
heures à cette recherche.
Au bout de ce temps, il y renonça; Gaetano était triomphant.
Quand Franz revint sur la plage, le yacht n'apparaissait plus que comme
un petit point blanc à l'horizon, il eut recours à sa lunette, mais même
avec l'instrument il était impossible de rien distinguer.
Gaetano lui rappela qu'il était venu pour chasser des chèvres, ce qu'il
avait complètement oublié. Il prit son fusil et se mit à parcourir l'île
de l'air d'un homme qui accomplit un devoir plutôt qu'il ne prend un
plaisir, et au bout d'un quart d'heure il avait tué une chèvre et deux
chevreaux. Mais ces chèvres, quoique sauvages et alertes comme des
chamois, avaient une trop grande ressemblance avec nos chèvres
domestiques, et Franz ne les regardait pas comme un gibier.
Puis des idées bien autrement puissantes préoccupaient son esprit.
Depuis la veille il était véritablement le héros d'un conte des -Mille
et une Nuits-, et invinciblement il était ramené vers la grotte.
Alors, malgré l'inutilité de sa première perquisition, il en recommença
une seconde, après avoir dit à Gaetano de faire rôtir un des deux
chevreaux. Cette seconde visite dura assez longtemps, car lorsqu'il
revint le chevreau était rôti et le déjeuner était prêt.
Franz s'assit à l'endroit où la veille, on était venu l'inviter à souper
de la part de cet hôte mystérieux, et il aperçut encore comme une
mouette bercée au sommet d'une vague, le petit yacht qui continuait de
s'avancer vers la Corse.
«Mais, dit-il à Gaetano, vous m'avez annoncé que le seigneur Simbad
faisait voile pour Malaga, tandis qu'il me semble à moi qu'il se dirige
directement vers Porto-Vecchio.
--Ne vous rappelez-vous plus, reprit le patron, que parmi les gens de
son équipage je vous ai dit qu'il y avait pour le moment deux bandits
corses?
--C'est vrai! et il va les jeter sur la côte? dit Franz.
--Justement. Ah! c'est un individu, s'écria Gaetano, qui ne craint ni
Dieu ni diable, à ce qu'on dit, et qui se dérangera de cinquante lieues
de sa route pour rendre service à un pauvre homme.
--Mais ce genre de service pourrait bien le brouiller avec les autorités
du pays où il exerce ce genre de philanthropie, dit Franz.
--Ah! bien, dit Gaetano en riant, qu'est-ce que ça lui fait, à lui, les
autorités! il s'en moque pas mal! On n'a qu'à essayer de le poursuivre.
D'abord son yacht n'est pas un navire, c'est un oiseau, et il rendrait
trois noeuds sur douze à une frégate; et puis il n'a qu'à se jeter
lui-même à la côte, est-ce qu'il ne trouvera pas partout des amis?»
Ce qu'il y avait de plus clair dans tout cela, c'est que le seigneur
Simbad, l'hôte de Franz, avait l'honneur d'être en relation avec les
contrebandiers et les bandits de toutes les côtes de la Méditerranée; ce
qui ne laissait pas que d'établir pour lui une position assez étrange.
Quant à Franz, rien ne le retenait plus à Monte-Cristo, il avait perdu
tout espoir de trouver le secret de la grotte, il se hâta donc de
déjeuner en ordonnant à ses hommes de tenir leur barque prête pour le
moment où il aurait fini.
Une demi-heure après, il était à bord.
Il jeta un dernier regard, sur le yacht; il était prêt à disparaître
dans le golfe de Porto-Vecchio.
Il donna le signal du départ.
Au moment où la barque se mettait en mouvement, le yacht disparaissait.
Avec lui s'effaçait la dernière réalité de la nuit précédente: aussi
souper, Simbad, haschich et statues, tout commençait, pour Franz, à se
fondre dans le même rêve. La barque marcha toute la journée et toute la
nuit; et le lendemain, quand le soleil se leva, c'était l'île de
Monte-Cristo qui avait disparu à son tour. Une fois que Franz eut touché
la terre, il oublia, momentanément du moins, les événements qui venaient
de se passer pour terminer ses affaires de plaisir et de politesse à
Florence, et ne s'occuper que de rejoindre son compagnon, qui
l'attendait à Rome.
Il partit donc, et le samedi soir il arriva à la place de la Douane par
la malle-poste.
L'appartement, comme nous l'avons dit, était retenu d'avance, il n'y
avait donc plus qu'à rejoindre l'hôtel de maître Pastrini; ce qui
n'était pas chose très facile, car la foule encombrait les rues, et Rome
était déjà en proie à cette rumeur sourde et fébrile qui précède les
grands événements. Or, à Rome, il y a quatre grands événements par an:
le carnaval, la semaine sainte, la Fête-Dieu et la Saint-Pierre.
Tout le reste de l'année, la ville retombe dans sa morne apathie, état
intermédiaire entre la vie et la mort, qui la rend semblable à une
espèce de station entre ce monde et l'autre, station sublime, halte
pleine de poésie et de caractère que Franz avait déjà faite cinq ou six
fois, et qu'à chaque fois il avait trouvée plus merveilleuse et plus
fantastique encore.
Enfin, il traversa cette foule toujours plus grossissante et plus agitée
et atteignit l'hôtel. Sur sa première demande, il lui fut répondu, avec
cette impertinence particulière aux cochers de fiacre retenus et aux
aubergistes au complet, qu'il n'y avait plus de place pour lui à l'hôtel
de Londres. Alors il envoya sa carte à maître Pastrini, et se fit
réclamer d'Albert de Morcerf. Le moyen réussi, et maître Pastrini
accourut lui-même, s'excusant d'avoir fait attendre Son Excellence,
grondant ses garçons, prenant le bougeoir de la main du cicérone qui
s'était déjà emparé du voyageur, et se préparait à le mener près
d'Albert, quand celui-ci vint à sa rencontre.
L'appartement retenu se composait de deux petites chambres et d'un
cabinet. Les deux chambres donnaient sur la rue, circonstance que maître
Pastrini fit valoir comme y ajoutant un mérite inappréciable. Le reste
de l'étage était loué à un personnage fort riche, que l'on croyait
Sicilien ou Maltais; l'hôtelier ne put pas dire au juste à laquelle des
deux nations appartenait ce voyageur.
«C'est fort bien, maître Pastrini, dit Franz, mais il nous faudrait tout
de suite un souper quelconque pour ce soir, et une calèche pour demain
et les jours suivants.
--Quant au souper, répondit l'aubergiste, vous allez être servis à
l'instant même; mais quant à la calèche....
--Comment! quant à la calèche! s'écria Albert. Un instant, un instant!
ne plaisantons pas, maître Pastrini! il nous faut une calèche.
--Monsieur, dit l'aubergiste, on fera tout ce qu'on pourra pour vous en
avoir une. Voilà tout ce que je puis vous dire.
--Et quand aurons-nous la réponse? demanda Franz.
--Demain matin, répondit l'aubergiste.
--Que diable! dit Albert, on la paiera plus cher, voilà tout: on sait ce
que c'est; chez Drake ou Aaron vingt-cinq francs pour les jours
ordinaires et trente ou trente-cinq francs pour les dimanches et fêtes;
mettez cinq francs par jour de courtage, cela fera quarante et n'en
parlons plus.
--J'ai bien peur que ces messieurs, même en offrant le double, ne
puissent pas s'en procurer.
--Alors qu'on fasse mettre des chevaux à la mienne; elle est un peu
écornée par le voyage, mais n'importe.
--On ne trouvera pas de chevaux.»
Albert regarda Franz en homme auquel on fait une réponse qui lui paraît
incompréhensible.
«Comprenez-vous cela, Franz! pas de chevaux, dit-il; mais des chevaux de
poste, ne pourrait-on pas en avoir?
--Ils sont tous loués depuis quinze jours, et il ne reste maintenant que
ceux absolument nécessaires au service.
--Que dites-vous de cela? demanda Franz.
--Je dis que; lorsqu'une chose passe mon intelligence, j'ai l'habitude
de ne pas m'appesantir sur cette chose et de passer à une autre. Le
souper est-il prêt, maître Pastrini?
--Oui, Excellence.
--Eh bien, soupons d'abord.
--Mais la calèche et les chevaux? dit Franz.
--Soyez tranquille, cher ami, ils viendront tout seuls; il ne s'agira
que d'y mettre le prix.»
Et Morcerf, avec cette admirable philosophie qui ne croit rien
impossible tant qu'elle sent sa bourse ronde ou son portefeuille garni,
soupa, se coucha, s'endormit sur les deux oreilles, et rêva qu'il
courait le carnaval dans une calèche à six chevaux.
XXXIII
Bandits romains.
Le lendemain, Franz se réveilla le premier, et aussitôt réveillé, sonna.
Le tintement de la clochette vibrait encore, lorsque maître Pastrini
entra en personne.
«Eh bien, dit l'hôte triomphant, et sans même attendre que Franz
l'interrogeât, je m'en doutais bien hier, Excellence, quand je ne
voulais rien vous promettre; vous vous y êtes pris trop tard, et il n'y
a plus une seule calèche à Rome: pour les trois derniers jours,
s'entend.
--Oui, reprit Franz, c'est-à-dire pour ceux où elle est absolument
nécessaire.
--Qu'y a-t-il? demanda Albert en entrant, pas de calèche?
--Justement, mon cher ami, répondit Franz, et vous avez deviné du
premier coup.
--Eh bien, voilà une jolie ville que votre ville éternelle!
--C'est-à-dire, Excellence reprit maître Pastrini, qui désirait
maintenir la capitale du monde chrétien dans une certaine dignité à
l'égard de ses voyageurs, c'est-à-dire qu'il n'y a plus de calèche à
partir de dimanche matin jusqu'à mardi soir, mais d'ici là vous en
trouverez cinquante si vous voulez.
--Ah! c'est déjà quelque chose, dit Albert; nous sommes aujourd'hui
jeudi; qui sait, d'ici à dimanche, ce qui peut arriver?
--Il arrivera dix à douze mille voyageurs, répondit Franz, lesquels
rendront la difficulté plus grande encore.
--Mon ami, dit Morcerf, jouissons du présent et n'assombrissons pas
l'avenir.
--Au moins, demanda Franz, nous pourrons avoir une fenêtre?
--Sur quoi?
--Sur la rue du Cours, parbleu!
--Ah! bien oui, une fenêtre! s'exclama maître Pastrini; impossible; de
toute impossibilité! Il en restait une au cinquième étage du palais
Doria, et elle a été louée à un prince russe pour vingt sequins par
jour.»
Les deux jeunes gens se regardaient d'un air stupéfait.
«Eh bien, mon cher, dit Franz à Albert, savez-vous ce qu'il y a de mieux
à faire? c'est de nous en aller passer le carnaval à Venise; au moins
là, si nous ne trouvons pas de voiture, nous trouverons des gondoles.
--Ah! ma foi non! s'écria Albert, j'ai décidé que je verrais le
carnaval à Rome, et je l'y verrai, fût-ce sur des échasses.
--Tiens! s'écria Franz, c'est une idée triomphante, surtout pour
éteindre les moccoletti, nous nous déguiserons en polichinelles vampires
ou en habitants des Landes, et nous aurons un succès fou.
--Leurs Excellences désirent-elles toujours une voiture jusqu'à
dimanche?
--Parbleu! dit Albert, est-ce que vous croyez que nous allons courir les
rues de Rome à pied, comme des clercs d'huissier?
--Je vais m'empresser d'exécuter les ordres de Leurs Excellences, dit
maître Pastrini: seulement je les préviens que la voiture leur coûtera
six piastres par jour.
--Et moi, mon cher monsieur Pastrini, dit Franz, moi qui ne suis pas
notre voisin le millionnaire, je vous préviens à mon tour, qu'attendu
que c'est la quatrième fois que je viens à Rome, je sais le prix des
calèches, jours ordinaires, dimanches et fêtes. Nous vous donnerons
douze piastres pour aujourd'hui, demain et après-demain, et vous aurez
encore un fort joli bénéfice.
--Cependant, Excellence!... dit maître Pastrini, essayant de se
rebeller.
--Allez, mon cher hôte, allez, dit Franz, ou je vais moi-même faire mon
prix avec votre -affettatore-, qui est le mien aussi, c'est un vieil ami
à moi, qui m'a déjà pas mal volé d'argent dans sa vie, et qui, dans
l'espérance de m'en voler encore, en passera par un prix moindre que
celui que je vous offre: vous perdrez donc la différence et ce sera
votre faute.
--Ne prenez pas cette peine, Excellence, dit maître Pastrini, avec ce
sourire du spéculateur italien qui s'avoue vaincu, je ferai de mon
mieux, et j'espère que vous serez content.
--À merveille! voilà ce qui s'appelle parler. Quand voulez-vous la
voiture?
--Dans une heure.
--Dans une heure elle sera à la porte.»
Une heure après, effectivement, la voiture attendait les deux jeunes
gens: c'était un modeste fiacre que, vu la solennité de la circonstance,
on avait élevé au rang de calèche; mais, quelque médiocre apparence
qu'il eût, les deux jeunes gens se fussent trouvés bien heureux d'avoir
un pareil véhicule pour les trois derniers jours.
«Excellence! cria le cicérone en voyant Franz mettre le nez à la
fenêtre, faut-il faire approcher le carrosse du palais?»
Si habitué que fût Franz à l'emphase italienne, son premier mouvement
fut de regarder autour de lui mais c'était bien à lui-même que ces
paroles s'adressaient.
Franz était l'Excellence; le carrosse, c'était le fiacre; le palais,
c'était l'hôtel de Londres.
Tout le génie laudatif de la nation était dans cette seule phrase.
Franz et Albert descendirent. Le carrosse s'approcha du palais. Leurs
Excellences allongèrent leurs jambes sur les banquettes, le cicérone
sauta sur le siège de derrière.
«Où Leurs Excellences veulent-elles qu'on les conduise?
--Mais, à Saint-Pierre d'abord, et au Colisée ensuite», dit Albert en
véritable Parisien.
Mais Albert ne savait pas une chose: c'est qu'il faut un jour pour voir
Saint-Pierre, et un mois pour l'étudier: la journée se passa donc rien
qu'à voir Saint-Pierre.
Tout à coup, les deux amis s'aperçurent que le jour baissait.
Franz tira sa montre, il était quatre heures et demie.
On reprit aussitôt le chemin de l'hôtel. À la porte, Franz donna l'ordre
au cocher de se tenir prêt à huit heures. Il voulait faire voir à Albert
le Colisée au clair de lune, comme il lui avait fait voir Saint-Pierre
au grand jour. Lorsqu'on fait voir à un ami une ville qu'on a déjà vue,
on y met la même coquetterie qu'à montrer une femme dont on a été
l'amant.
En conséquence, Franz traça au cocher son itinéraire; il devait sortir
par la porte del Popolo, longer la muraille extérieure et rentrer par la
porte San-Giovanni. Ainsi le Colisée leur apparaissait sans préparation
aucune, et sans que le Capitole, le Forum, l'arc de Septime Sévère, le
temple d'Antonin et Faustine et la Via Sacra eussent servi de degrés
placés sur sa route pour le rapetisser.
On se mit à table: maître Pastrini avait promis à ses hôtes un festin
excellent; il leur donna un dîner passable: il n'y avait rien à dire.
À la fin du dîner, il entra lui-même: Franz crut d'abord que c'était
pour recevoir ses compliments et s'apprêtait à les lui faire, lorsqu'aux
premiers mots il l'interrompit:
«Excellence, dit-il, je suis flatté de votre approbation; mais ce
n'était pas pour cela que j'étais monté chez vous....
--Était-ce pour nous dire que vous aviez trouvé une voiture? demanda
Albert en allumant son cigare.
--Encore moins, et même, Excellence, vous ferez bien de n'y plus penser
et d'en prendre votre parti. À Rome, les choses se peuvent ou ne se
peuvent pas. Quand on vous a dit qu'elles ne se pouvaient pas, c'est
fini.
--À Paris, c'est bien plus commode: quand cela ne se peut pas, on paie
le double et l'on a à l'instant même ce que l'on demande.
--J'entends dire cela à tous les Français, dit maître Pastrini un peu
piqué, ce qui fait que je ne comprends pas comment ils voyagent.
--Mais aussi, dit Albert en poussant flegmatiquement sa fumée au plafond
et en se renversant balancé sur les deux pieds de derrière de son
fauteuil, ce sont les fous et les niais comme nous qui voyagent; les
gens sensés ne quittent pas leur hôtel de la rue du Helder, le boulevard
de Gand et le café de Paris.»
Il va sans dire qu'Albert demeurait dans la rue susdite, faisait tous
les jours sa promenade fashionable, et dînait quotidiennement dans le
seul café où l'on dîne, quand toutefois on est en bons termes avec les
garçons.
Maître Pastrini resta un instant silencieux, il était évident qu'il
méditait la réponse, qui sans doute ne lui paraissait pas parfaitement
claire.
«Mais enfin, dit Franz à son tour, interrompant les réflexions
géographiques de son hôte, vous étiez venu dans un but quelconque;
voulez-vous nous exposer l'objet de votre visite?
--Ah! c'est juste; le voici: vous avez commandé la calèche pour huit
heures?
--Parfaitement.
--Vous avez l'intention de visiter il Colosseo?
--C'est-à-dire le Colisée?
--C'est exactement la même chose.
--Soit.
--Vous avez dit à votre cocher de sortir par la porte del Popolo, de
faire le tour des murs et de rentrer par la porte San-Giovanni?
--Ce sont mes propres paroles.
--Eh bien, cet itinéraire est impossible.
--Impossible!
--Ou du moins fort dangereux.
--Dangereux! et pourquoi?
--À cause du fameux Luigi Vampa.
--D'abord, mon cher hôte, qu'est-ce que le fameux Luigi Vampa? demanda
Albert; il peut être très fameux à Rome, mais je vous préviens qu'il est
ignoré à Paris.
--Comment! vous ne le connaissez pas?
--Je n'ai pas cet honneur.
--Vous n'avez jamais entendu prononcer son nom?
--Jamais.
--Eh bien, c'est un bandit auprès duquel les Deseraris et les Gasparone
sont des espèces d'enfants de choeur.
--Attention, Albert! s'écria Franz, voilà donc enfin un bandit!
--Je vous préviens, mon cher hôte, que je ne croirai pas un mot de ce
que vous allez nous dire. Ce point arrêté entre nous, parlez tant que
vous voudrez, je vous écoute. «Il y avait une fois...» Eh bien, allez
donc!»
Maître Pastrini se retourna du côté de Franz, qui lui paraissait le plus
raisonnable des deux jeunes gens. Il faut rendre justice au brave homme:
il avait logé bien des Français dans sa vie, mais jamais il n'avait
compris certain côté de leur esprit.
«Excellence, dit-il fort gravement, s'adressant, comme nous l'avons dit,
à Franz, si vous me regardez comme un menteur, il est inutile que je
vous dise ce que je voulais vous dire; je puis cependant vous affirmer
que c'était dans l'intérêt de Vos Excellences.
--Albert ne vous dit pas que vous êtes un menteur, mon cher monsieur
Pastrini, reprit Franz, il vous dit qu'il ne vous croira pas, voilà
tout. Mais, moi, je vous croirai, soyez tranquille; parlez donc.
--Cependant, Excellence, vous comprenez bien que si l'on met en doute ma
véracité...
--Mon cher, reprit Franz, vous êtes plus susceptible que Cassandre, qui
cependant était prophétesse, et que personne n'écoutait; tandis que
vous, au moins, vous êtes sûr de la moitié de votre auditoire. Voyons,
asseyez-vous, et dites-nous ce que c'est que M. Vampa.
--Je vous l'ai dit, Excellence, c'est un bandit, comme nous n'en avons
pas encore vu depuis le fameux Mastrilla.
--Eh bien, quel rapport a ce bandit avec l'ordre que j'ai donné à mon
cocher de sortir par la porte del Popolo et de rentrer par la porte
San-Giovanni?
--Il y a, répondit maître Pastrini, que vous pourrez bien sortir par
l'une, mais que je doute que vous rentriez par l'autre.
--Pourquoi cela? demanda Franz.
--Parce que, la nuit venue, on n'est plus en sûreté à cinquante pas des
portes.
--D'honneur? s'écria Albert.
--Monsieur le vicomte, dit maître Pastrini, toujours blessé jusqu'au
fond du coeur du doute émis par Albert sur sa véracité, ce que je dis
n'est pas pour vous, c'est pour votre compagnon de voyage, qui connaît
Rome, lui, et qui sait qu'on ne badine pas avec ces choses-là.
--Mon cher, dit Albert s'adressant à Franz, voici une aventure
admirable toute trouvée: nous bourrons notre calèche de pistolets, de
tromblons et de fusils à deux coups. Luigi Vampa vient pour nous
arrêter, nous l'arrêtons. Nous le ramenons à Rome; nous en faisons
hommage à Sa Sainteté, qui nous demande ce qu'elle peut faire pour
reconnaître un si grand service. Alors nous réclamons purement et
simplement un carrosse et deux chevaux de ses écuries, et nous voyons le
carnaval en voiture; sans compter que probablement le peuple romain,
reconnaissant, nous couronne au Capitole et nous proclame, comme Curtius
et Horatius Coclès, les sauveurs de la patrie.»
Pendant qu'Albert déduisait cette proposition, maître Pastrini faisait
une figure qu'on essayerait vainement de décrire.
«Et d'abord, demanda Franz à Albert, où prendrez-vous ces pistolets, ces
tromblons, ces fusils à deux coups dont vous voulez farcir votre
voiture?
--Le fait est que ce ne sera pas dans mon arsenal, dit-il, car à la
Terracine, on m'a pris jusqu'à mon couteau poignard; et à vous?
--À moi, on m'en a fait autant à Aqua-Pendente.
--Ah çà! mon cher hôte, dit Albert en allumant son second cigare au
reste de son premier, savez-vous que c'est très commode pour les voleurs
cette mesure-là, et qu'elle m'a tout l'air d'avoir été prise de compte à
demi avec eux?»
Sans doute maître Pastrini trouva la plaisanterie compromettante, car il
n'y répondit qu'à moitié et encore en adressant la parole à Franz, comme
au seul être raisonnable avec lequel il pût convenablement s'entendre.
«Son Excellence sait que ce n'est pas l'habitude de se défendre quand on
est attaqué par des bandits.
--Comment! s'écria Albert, dont le courage se révoltait à l'idée de se
laisser dévaliser sans rien dire; comment! ce n'est pas l'habitude?
--Non, car toute défense serait inutile. Que voulez-vous faire contre
une douzaine de bandits qui sortent d'un fossé, d'une masure ou d'un
aqueduc, et qui vous couchent en joue tous à la fois?
--Eh sacrebleu! je veux me faire tuer!» s'écria Albert.
L'aubergiste se tourna vers Franz d'un air qui voulait dire: Décidément,
Excellence, votre camarade est fou.
«Mon cher Albert, reprit Franz, votre réponse est sublime, et vaut le
-Qu'il mourût- du vieux Corneille: seulement, quand Horace répondait
cela, il s'agissait du salut de Rome, et la chose en valait la peine.
Mais quant à nous, remarquez qu'il s'agit simplement d'un caprice à
satisfaire, et qu'il serait ridicule, pour un caprice, de risquer notre
vie.
--Ah! -per Bacco-! s'écria maître Pastrini, à la bonne heure, voilà ce
qui s'appelle parler.»
Albert se versa un verre de -lacryma Christi-, qu'il but à petits
coups, en grommelant des paroles inintelligibles.
«Eh bien, maître Pastrini, reprit Franz, maintenant que voilà mon
compagnon calmé, et que vous avez pu apprécier mes dispositions
pacifiques, maintenant, voyons qu'est-ce que le seigneur Luigi Vampa?
Est-il berger ou patricien? est-il jeune ou vieux? est-il petit ou
grand? Dépeignez-nous le, afin que si nous le rencontrions par hasard
dans le monde, comme Jean Sbogar ou Lara, nous puissions au moins le
reconnaître.
--Vous ne pouvez pas mieux vous adresser qu'à moi, Excellence, pour
avoir des détails exacts, car j'ai connu Luigi Vampa tout enfant; et, un
jour que j'étais tombé moi-même entre ses mains, en allant de Ferentino
à Alatri, il se souvint, heureusement pour moi, de notre ancienne
connaissance; il me laissa aller, non seulement sans me faire payer de
rançon, mais encore après m'avoir fait cadeau d'une fort belle montre et
m'avoir raconté son histoire.
--Voyons la montre», dit Albert.
Maître Pastrini tira de son gousset une magnifique Breguet portant le
nom de son auteur, le timbre de Paris et une couronne de comte.
«Voilà, dit-il.
--Peste! fit Albert je vous en fais mon compliment; j'ai la pareille à
peu près--il tira sa montre de la poche de son gilet--et elle m'a coûté
trois mille francs.
--Voyons l'histoire, dit Franz à son tour, en tirant un fauteuil et en
faisant signe à maître Pastrini de s'asseoir.
--Leurs Excellences permettent? dit l'hôte.
--Pardieu! dit Albert, vous n'êtes pas un prédicateur, mon cher, pour
parler debout.»
L'hôtelier s'assit, après avoir fait à chacun de ses futurs auditeurs un
salut respectueux, lequel avait pour but d'indiquer qu'il était prêt à
leur donner sur Luigi Vampa les renseignements qu'ils demandaient.
«Ah çà, fit Franz, arrêtant maître Pastrini au moment où il ouvrait la
bouche, vous dites que vous avez connu Luigi Vampa tout enfant; c'est
donc encore un jeune homme?
--Comment, un jeune homme! je crois bien; il a vingt-deux ans à peine!
Oh! c'est un gaillard qui ira loin, soyez tranquille!
--Que dites-vous de cela, Albert? c'est beau, à vingt-deux ans, de
s'être déjà fait une réputation, dit Franz.
--Oui, certes, et, à son âge, Alexandre, César et Napoléon, qui depuis
ont fait un certain bruit dans le monde, n'étaient pas si avancés que
lui.
--Ainsi, reprit Franz, s'adressant à son hôte, le héros dont nous allons
entendre l'histoire n'a que vingt-deux ans.
--À peine, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire.
--Est-il grand ou petit?
--De taille moyenne: à peu près comme Son Excellence, dit l'hôte en
montrant Albert.
--Merci de la comparaison, dit celui-ci en s'inclinant.
--Allez toujours, maître Pastrini, reprit Franz, souriant de la
susceptibilité de son ami. Et à quelle classe de la société
appartenait-il?
--C'était un simple petit pâtre attaché à la ferme du comte de
San-Felice, située entre Palestrina et le lac de Gabri. Il était né à
Pampinara, et était entré à l'âge de cinq ans au service du comte. Son
père, berger lui-même à Anagni, avait un petit troupeau à lui; et vivait
de la laine de ses moutons et de la récolte faite avec le lait de ses
brebis, qu'il venait vendre à Rome.
«Tout enfant, le petit Vampa avait un caractère étrange. Un jour, à
l'âge de sept ans, il était venu trouver le curé de Palestrina, et
l'avait prié de lui apprendre à lire. C'était chose difficile; car le
jeune pâtre ne pouvait pas quitter son troupeau. Mais le bon curé allait
tous les jours dire la messe dans un pauvre petit bourg trop peu
considérable pour payer un prêtre, et qui, n'ayant pas même de nom,
était connu sous celui dell'Borgo. Il offrit à Luigi de se trouver sur
son chemin à l'heure de son retour et de lui donner ainsi sa leçon, le
prévenant que cette leçon serait courte et qu'il eût par conséquent à en
profiter.
«L'enfant accepta avec joie.
«Tous les jours, Luigi menait paître son troupeau sur la route de
Palestrina au Borgo; tous les jours, à neuf heures du matin, le curé
passait, le prêtre et l'enfant s'asseyaient sur le revers d'un fossé, et
le petit pâtre prenait sa leçon dans le bréviaire du curé.
«Au bout de trois mois, il savait lire.
«Ce n'était pas tout, il lui fallait maintenant apprendre à écrire.
«Le prêtre fit faire par un professeur d'écriture de Rome trois
alphabets: un en gros, un en moyen, et un en fin, et il lui montra qu'en
suivant cet alphabet sur une ardoise il pouvait, à l'aide d'une pointe
de fer, apprendre à écrire.
«Le même soir, lorsque le troupeau fut rentré à la ferme, le petit Vampa
courut chez le serrurier de Palestrina, prit un gros clou, le forgea, le
martela, l'arrondit, et en fit une espèce de stylet antique.
«Le lendemain, il avait réuni une provision d'ardoises et se mettait à
l'oeuvre.
«Au bout de trois mois, il savait écrire.
«Le curé, étonné de cette profonde intelligence et touché de cette
aptitude, lui fit cadeau de plusieurs cahiers de papier, d'un paquet de
plumes et d'un canif.
«Ce fut une nouvelle étude à faire, mais étude qui n'était rien auprès
de la première. Huit jours après, il maniait la plume comme il maniait
le stylet.
«Le curé raconta cette anecdote au comte de San-Felice, qui voulut voir
le petit pâtre, le fit lire et écrire devant lui, ordonna à son
intendant de le faire manger avec les domestiques, et lui donna deux
piastres par mois.
«Avec cet argent, Luigi acheta des livres et des crayons.
«En effet, il avait appliqué à tous les objets cette facilité
d'imitation qu'il avait, et, comme Giotto enfant, il dessinait sur ses
ardoises ses brebis, les arbres, les maisons.
«Puis, avec la pointe de son canif, il commença à tailler le bois et à
lui donner toutes sortes de formes. C'est ainsi que Pinelli, le
sculpteur populaire, avait commencé.
«Une jeune fille de six ou sept ans, c'est-à-dire un peu plus jeune que
Vampa, gardait de son côté les brebis dans une ferme voisine de
Palestrina; elle était orpheline, née à Valmontone, et s'appelait
Teresa.
«Les deux enfants se rencontraient, s'asseyaient l'un près de l'autre,
laissaient leurs troupeaux se mêler et paître ensemble, causaient,
riaient et jouaient puis, le soir, on démêlait les moutons du comte de
San-Felice d'avec ceux du baron de Cervetri, et les enfants se
quittaient pour revenir à leur ferme respective, en se promettant de se
retrouver le lendemain matin.
«Le lendemain ils tenaient parole, et grandissaient ainsi côte à côte.
«Vampa atteignit douze ans, et la petite Teresa onze.
«Cependant, leurs instincts naturels se développaient.
«À côté du goût des arts que Luigi avait poussé aussi loin qu'il le
pouvait faire dans l'isolement, il était triste par boutade, ardent par
secousse, colère par caprice, railleur toujours. Aucun des jeunes
garçons de Pampinara, de Palestrina ou de Valmontone n'avait pu non
seulement prendre aucune influence sur lui, mais encore devenir son
compagnon. Son tempérament volontaire, toujours disposé à exiger sans
jamais vouloir se plier à aucune concession, écartait de lui tout
mouvement amical, toute démonstration sympathique. Teresa seule
commandait d'un mot, d'un regard, d'un geste à ce caractère entier qui
pliait sous la main d'une femme, et qui, sous celle de quelque homme que
ce fût, se serait raidi jusqu'à rompre.
«Teresa était, au contraire, vive, alerte et gaie, mais coquette à
l'excès, les deux piastres que donnait à Luigi l'intendant du comte de
San-Felice, le prix de tous les petits ouvrages sculptés qu'il vendait
aux marchands de joujoux de Rome passaient en boucles d'oreilles de
perles, en colliers de verre, en aiguilles d'or. Aussi, grâce à cette
prodigalité de son jeune ami, Teresa était-elle la plus belle et la plus
élégante paysanne des environs de Rome.
«Les deux enfants continuèrent à grandir, passant toutes leurs journées
ensemble, et se livrant sans combat aux instincts de leur nature
primitive. Aussi, dans leurs conversations, dans leurs souhaits, dans
leurs rêves, Vampa se voyait toujours capitaine de vaisseau, général
d'armée ou gouverneur d'une province; Teresa se voyait riche, vêtue des
plus belles robes et suivie de domestiques en livrée, puis, quand ils
avaient passé toute la journée à broder leur avenir de ces folles et
brillantes arabesques, ils se séparaient pour ramener chacun leurs
moutons dans leur étable, et redescendre, de la hauteur de leurs songes,
à l'humilité de leur position réelle.
«Un jour, le jeune berger dit à l'intendant du comte qu'il avait vu un
loup sortir des montagnes de la Sabine et rôder autour de son troupeau.
L'intendant lui donna un fusil: c'est ce que voulait Vampa.
«Ce fusil se trouva par hasard être un excellent canon de Brescia,
portant la balle comme une carabine anglaise; seulement un jour le
comte, en assommant un renard blessé, en avait cassé la crosse et l'on
avait jeté le fusil au rebut.
«Cela n'était pas une difficulté pour un sculpteur comme Vampa. Il
examina la couche primitive, calcula ce qu'il fallait y changer pour la
mettre à son coup d'oeil, et fit une autre crosse chargée d'ornements si
merveilleux que, s'il eût voulu aller vendre à la ville le bois seul, il
en eût certainement tiré quinze ou vingt piastres.
«Mais il n'avait garde d'agir ainsi: un fusil avait longtemps été le
rêve du jeune homme. Dans tous les pays où l'indépendance est substituée
à la liberté, le premier besoin qu'éprouve tout coeur fort, toute
organisation puissante, est celui d'une arme qui assure en même temps
l'attaque et la défense, et qui faisant celui qui la porte terrible, le
fait souvent redouté.
«À partir de ce moment, Vampa donna tous les instants qui lui restèrent
à l'exercice du fusil; il acheta de la poudre et des balles, et tout lui
devint un but: le tronc de l'olivier, triste, chétif et gris, qui pousse
au versant des montagnes de la Sabine; le renard qui, le soir, sortait
de son terrier pour commencer sa chasse nocturne, et l'aigle qui planait
dans l'air. Bientôt il devint si adroit, que Teresa surmontait la
crainte qu'elle avait éprouvée d'abord en entendant la détonation, et
s'amusa à voir son jeune compagnon placer la balle de son fusil où il
voulait la mettre, avec autant de justesse que s'il l'eût poussée avec
la main.
«Un soir, un loup sortit effectivement d'un bois de sapins près duquel
les deux jeunes gens avaient l'habitude de demeurer: le loup n'avait pas
fait dix pas en plaine qu'il était mort.
«Vampa, tout fier de ce beau coup, le chargea sur ses épaules et le
rapporta à la ferme.
«Tous ces détails donnaient à Luigi une certaine réputation aux
alentours de la ferme; l'homme supérieur partout où il se trouve, se
crée une clientèle d'admirateurs. On parlait dans les environs de ce
jeune pâtre comme du plus adroit, du plus fort et du plus brave
contadino qui fût à dix lieues à la ronde; et quoique de son côté
Teresa, dans un cercle plus étendu encore, passât pour une des plus
jolies filles de la Sabine, personne ne s'avisait de lui dire un mot
d'amour, car on la savait aimée par Vampa.
«Et cependant les deux jeunes gens ne s'étaient jamais dit qu'ils
s'aimaient. Ils avaient poussé l'un à côté de l'autre comme deux arbres
qui mêlent leurs racines sous le sol, leurs branches dans l'air, leur
parfum dans le ciel; seulement leur désir de se voir était le même; ce
désir était devenu un besoin, et ils comprenaient plutôt la mort qu'une
séparation d'un seul jour.
«Teresa avait seize ans et Vampa dix-sept.
«Vers ces temps, on commença de parler beaucoup d'une bande de brigands
qui s'organisait dans les monts Lepini. Le brigandage n'a jamais été
sérieusement extirpé dans le voisinage de Rome. Il manque de chefs
parfois, mais quand un chef se présente, il est rare qu'il lui manque
une bande.
«Le célèbre Cucumetto, traqué dans les Abruzzes chassé du royaume de
Naples, où il avait soutenu une véritable guerre, avait traversé
Garigliano comme Manfred, et était venu entre Sonnino et Juperno se
réfugier sur les bords de l'Amasine.
«C'était lui qui s'occupait à réorganiser une troupe, et qui marchait
sur les traces de Decesaris et de Gasparone, qu'il espérait bientôt
surpasser. Plusieurs jeunes gens de Palestrina, de Frascati et de
Pampinara disparurent. On s'inquiéta d'eux d'abord puis bientôt on sut
qu'ils étaient allés rejoindre la bande de Cucumetto.
«Au bout de quelque temps, Cucumetto devint l'objet de l'attention
générale. On citait de ce chef de bandits des traits d'audace
extraordinaires et de brutalité révoltante.
«Un jour, il enleva une jeune fille: c'était la fille de l'arpenteur de
Frosinone. Les lois des bandits sont positives: une jeune fille est à
celui qui l'enlève d'abord, puis les autres la tirent au sort, et la
malheureuse sert aux plaisirs de toute la troupe jusqu'à ce que les
bandits l'abandonnent ou qu'elle meure.
«Lorsque les parents sont assez riches pour la racheter, on envoie un
messager qui traite de la rançon; la tête de la prisonnière répond de la
sécurité de l'émissaire. Si la rançon est refusée, la prisonnière est
condamnée irrévocablement.
«La jeune fille avait son amant dans la troupe de Cucumetto: il
s'appelait Carlini.
«En reconnaissant le jeune homme, elle tendit les bras vers lui et se
crut sauvée. Mais le pauvre Carlini, en la reconnaissant, lui, sentit
son coeur se briser, car il se doutait bien du sort qui attendait sa
maîtresse.
«Cependant, comme il était le favori de Cucumetto, comme il avait
partagé ses dangers depuis trois ans, comme il lui avait sauvé la vie
en abattant d'un coup de pistolet un carabinier qui avait déjà le sabre
levé sur sa tête, il espéra que Cucumetto aurait quelque pitié de lui.
«Il prit donc le chef à part, tandis que la jeune fille, assise contre
le tronc d'un grand pin qui s'élevait au milieu d'une clairière de la
forêt, s'était fait un voile de la coiffure pittoresque des paysannes
romaines et cachait son visage aux regards luxurieux des bandits.
«Là, il lui raconta tout, ses amours avec la prisonnière, leurs serments
de fidélité, et comment chaque nuit, depuis qu'ils étaient dans les
environs, ils se donnaient rendez-vous dans une ruine.
«Ce soir-là justement, Cucumetto avait envoyé Carlini dans un village
voisin, il n'avait pu se trouver au rendez-vous; mais Cucumetto s'y
était trouvé par hasard, disait-il, et c'est alors qu'il avait enlevé la
jeune fille.
«Carlini supplia son chef de faire une exception en sa faveur et de
respecter Rita, lui disant que le père était riche et qu'il payerait une
bonne rançon.
«Cucumetto parut se rendre aux prières de son ami, et le chargea de
trouver un berger qu'on pût envoyer chez le père de Rita à Frosinone.
«Alors Carlini s'approcha tout joyeux de la jeune fille, lui dit qu'elle
était sauvée, et l'invita à écrire à son père une lettre dans laquelle
elle racontait ce qui lui était arrivé, et lui annoncerait que sa rançon
était fixée à trois cents piastres.
«On donnait pour tout délai au père douze heures, c'est-à-dire jusqu'au
lendemain neuf heures du matin.
«La lettre écrite, Carlini s'en empara aussitôt et courut dans la plaine
pour chercher un messager.
«Il trouva un jeune pâtre qui parquait son troupeau. Les messagers
naturels des bandits sont les bergers, qui vivent entre la ville et la
montagne, entre la vie sauvage et la vie civilisée.
«Le jeune berger partit aussitôt, promettant d'être avant une heure à
Frosinone.
«Carlini revint tout joyeux pour rejoindre sa maîtresse et lui annoncer
cette bonne nouvelle.
«Il trouva la troupe dans la clairière, où elle soupait joyeusement des
provisions que les bandits levaient sur les paysans comme un tribut
seulement; au milieu de ces gais convives, il chercha vainement
Cucumetto et Rita.
«Il demanda où ils étaient, les bandits répondirent par un grand éclat
de rire. Une sueur froide coula sur le front de Carlini, et il sentit
l'angoisse qui le prenait aux cheveux.
«Il renouvela sa question. Un des convives remplit un verre de vin
d'Orvieto et le lui tendit en disant:
«--À la santé du brave Cucumetto et de la belle Rita!
«En ce moment, Carlini crut entendre un cri de femme. Il devina tout. Il
prit le verre, le brisa sur la face de celui qui le lui présentait, et
s'élança dans la direction du cri.
«Au bout de cent pas, au détour d'un buisson, il trouva Rita évanouie
entre les bras de Cucumetto.
«En apercevant Carlini, Cucumetto se releva tenant un pistolet de chaque
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
15
16
17
18
19
20
21
22
23
24
25
26
27
28
29
30
31
32
33
34
35
36
37
38
39
40
41
42
43
44
45
46
47
48
49
50
51
52
53
54
55
56
57
58
59
60
61
62
63
64
65
66
67
68
69
70
71
72
73
74
75
76
77
78
79
80
81
82
83
84
85
86
87
88
89
90
91
92
93
94
95
96
97
98
99
100
101
102
103
104
105
106
107
108
109
110
111
112
113
114
115
116
117
118
119
120
121
122
123
124
125
126
127
128
129
130
131
132
133
134
135
136
137
138
139
140
141
142
143
144
145
146
147
148
149
150
151
152
153
154
155
156
157
158
159
160
161
162
163
164
165
166
167
168
169
170
171
172
173
174
175
176
177
178
179
180
181
182
183
184
185
186
187
188
189
190
191
192
193
194
195
196
197
198
199
200
201
202
203
204
205
206
207
208
209
210
211
212
213
214
215
216
217
218
219
220
221
222
223
224
225
226
227
228
229
230
231
232
233
234
235
236
237
238
239
240
241
242
243
244
245
246
247
248
249
250
251
252
253
254
255
256
257
258
259
260
261
262
263
264
265
266
267
268
269
270
271
272
273
274
275
276
277
278
279
280
281
282
283
284
285
286
287
288
289
290
291
292
293
294
295
296
297
298
299
300
301
302
303
304
305
306
307
308
309
310
311
312
313
314
315
316
317
318
319
320
321
322
323
324
325
326
327
328
329
330
331
332
333
334
335
336
337
338
339
340
341
342
343
344
345
346
347
348
349
350
351
352
353
354
355
356
357
358
359
360
361
362
363
364
365
366
367
368
369
370
371
372
373
374
375
376
377
378
379
380
381
382
383
384
385
386
387
388
389
390
391
392
393
394
395
396
397
398
399
400
401
402
403
404
405
406
407
408
409
410
411
412
413
414
415
416
417
418
419
420
421
422
423
424
425
426
427
428
429
430
431
432
433
434
435
436
437
438
439
440
441
442
443
444
445
446
447
448
449
450
451
452
453
454
455
456
457
458
459
460
461
462
463
464
465
466
467
468
469
470
471
472
473
474
475
476
477
478
479
480
481
482
483
484
485
486
487
488
489
490
491
492
493
494
495
496
497
498
499
500
501
502
503
504
505
506
507
508
509
510
511
512
513
514
515
516
517
518
519
520
521
522
523
524
525
526
527
528
529
530
531
532
533
534
535
536
537
538
539
540
541
542
543
544
545
546
547
548
549
550
551
552
553
554
555
556
557
558
559
560
561
562
563
564
565
566
567
568
569
570
571
572
573
574
575
576
577
578
579
580
581
582
583
584
585
586
587
588
589
590
591
592
593
594
595
596
597
598
599
600
601
602
603
604
605
606
607
608
609
610
611
612
613
614
615
616
617
618
619
620
621
622
623
624
625
626
627
628
629
630
631
632
633
634
635
636
637
638
639
640
641
642
643
644
645
646
647
648
649
650
651
652
653
654
655
656
657
658
659
660
661
662
663
664
665
666
667
668
669
670
671
672
673
674
675
676
677
678
679
680
681
682
683
684
685
686
687
688
689
690
691
692
693
694
695
696
697
698
699
700
701
702
703
704
705
706
707
708
709
710
711
712
713
714
715
716
717
718
719
720
721
722
723
724
725
726
727
728
729
730
731
732
733
734
735
736
737
738
739
740
741
742
743
744
745
746
747
748
749
750
751
752
753
754
755
756
757
758
759
760
761
762
763
764
765
766
767
768
769
770
771
772
773
774
775
776
777
778
779
780
781
782
783
784
785
786
787
788
789
790
791
792
793
794
795
796
797
798
799
800
801
802
803
804
805
806
807
808
809
810
811
812
813
814
815
816
817
818
819
820
821
822
823
824
825
826
827
828
829
830
831
832
833
834
835
836
837
838
839
840
841
842
843
844
845
846
847
848
849
850
851
852
853
854
855
856
857
858
859
860
861
862
863
864
865
866
867
868
869
870
871
872
873
874
875
876
877
878
879
880
881
882
883
884
885
886
887
888
889
890
891
892
893
894
895
896
897
898
899
900
901
902
903
904
905
906
907
908
909
910
911
912
913
914
915
916
917
918
919
920
921
922
923
924
925
926
927
928
929
930
931
932
933
934
935
936
937
938
939
940
941
942
943
944
945
946
947
948
949
950
951
952
953
954
955
956
957
958
959
960
961
962
963
964
965
966
967
968
969
970
971
972
973
974
975
976
977
978
979
980
981
982
983
984
985
986
987
988
989
990
991
992
993
994
995
996
997
998
999
1000