--Oh! mais vous le connaissez donc? s'écria Julie les yeux étincelants de joie. --Non, dit Monte-Cristo, je suppose seulement. J'ai connu un Lord Wilmore qui semait ainsi des traits de générosité. --Sans se faire connaître! --C'était un homme bizarre qui ne croyait pas à la reconnaissance. --Oh! s'écria Julie avec un accent sublime et en joignant les mains, à quoi croit-il donc, le malheureux! --Il n'y croyait pas, du moins à l'époque où je l'ai connu, dit Monte-Cristo, que cette voix partie du fond de l'âme avait remué jusqu'à la dernière fibre; mais depuis ce temps peut-être a-t-il eu quelque preuve que la reconnaissance existait. --Et vous connaissez cet homme, monsieur? demanda Emmanuel. --Oh! si vous le connaissez, monsieur, s'écria Julie, dites, dites, pouvez-vous nous mener à lui, nous le montrer, nous dire où il est? Dis donc, Maximilien, dis donc, Emmanuel, si nous le retrouvions jamais, il faudrait bien qu'il crût à la mémoire du coeur.» Monte-Cristo sentit deux larmes rouler dans ses yeux; il fit encore quelques pas dans le salon. «Au nom du Ciel! monsieur, dit Maximilien, si vous savez quelque chose de cet homme, dites-nous ce que vous en savez! --Hélas! dit Monte-Cristo en comprimant l'émotion de sa voix, si c'est Lord Wilmore votre bienfaiteur, je crains bien que jamais vous ne le retrouviez. Je l'ai quitté il y a deux ou trois ans à Palerme et il partait pour les pays les plus fabuleux; si bien que je doute fort qu'il en revienne jamais. --Ah! monsieur, vous êtes cruel!» s'écria Julie avec effroi. Et les larmes vinrent aux yeux de la jeune femme. «Madame, dit gravement Monte-Cristo en dévorant du regard les deux perles liquides qui roulaient sur les joues de Julie, si Lord Wilmore avait vu ce que je viens de voir ici, il aimerait encore la vie, car les larmes que vous versez le raccommoderaient avec le genre humain.» Et il tendit la main à Julie, qui lui donna la sienne, entraînée qu'elle se trouvait par le regard et par l'accent du comte. «Mais ce Lord Wilmore, dit-elle, se rattachant à une dernière espérance, il avait un pays, une famille, des parents, il était connu enfin? Est-ce que nous ne pourrions pas...? --Oh! ne cherchez point, madame, dit le comte, ne bâtissez point de douces chimères sur cette parole que j'ai laissé échapper. Non, Lord Wilmore n'est probablement pas l'homme que vous cherchez: il était mon ami, je connaissais tous ses secrets, il m'eût raconté celui-là. --Et il ne vous en a rien dit? s'écria Julie. --Rien. --Jamais un mot qui pût vous faire supposer?... --Jamais. --Cependant vous l'avez nommé tout de suite. --Ah! vous savez... en pareil cas, on suppose. --Ma soeur, ma soeur, dit Maximilien venant en aide au comte, monsieur a raison. Rappelle-toi ce que nous a dit si souvent notre bon père: «Ce n'est pas un Anglais qui nous a fait ce bonheur.» Monte-Cristo tressaillit. «Votre père vous disait... monsieur Morrel?... reprit-il vivement. --Mon père, monsieur, voyait dans cette action un miracle. Mon père croyait à un bienfaiteur sorti pour nous de la tombe. Oh! la touchante superstition, monsieur, que celle-là, et comme, tout en n'y croyant pas moi-même, j'étais loin de vouloir détruire cette croyance dans son noble coeur! Aussi combien de fois y rêva-t-il en prononçant tout bas un nom d'ami bien cher, un nom d'ami perdu; et lorsqu'il fut près de mourir, lorsque l'approche de l'éternité eût donné à son esprit quelque chose de l'illumination de la tombe, cette pensée, qui n'avait jusque-là été qu'un doute, devint une conviction, et les dernières paroles qu'il prononça en mourant furent celles-ci: «Maximilien, c'était Edmond Dantès!» La pâleur du comte, qui depuis quelques secondes allait croissant, devint effrayante à ces paroles. Tout son sang venait d'affluer au coeur, il ne pouvait parler, il tira sa montre comme s'il eût oublié l'heure, prit son chapeau, présenta à Mme Herbault un compliment brusque et embarrassé, et serrant les mains d'Emmanuel et de Maximilien: «Madame, dit-il, permettez-moi de venir quelque fois vous rendre mes devoirs. J'aime votre maison, et je vous suis reconnaissant de votre accueil, car voici la première fois que je me suis oublié depuis bien des années.» Et il sortit à grands pas. «C'est un homme singulier que ce comte de Monte-Cristo, dit Emmanuel. --Oui, répondit Maximilien, mais je crois qu'il a un coeur excellent, et je suis sûr qu'il nous aime. --Et moi! dit Julie, sa voix m'a été au coeur, et deux ou trois fois il m'a semblé que ce n'était pas la première fois que je l'entendais.» LI Pyrame et Thisbé. Aux deux tiers du faubourg Saint-Honoré, derrière un bel hôtel, remarquable entre les remarquables habitations de ce riche quartier, s'étend un vaste jardin dont les marronniers touffus dépassent les énormes murailles, hautes comme des remparts, et laissent, quand vient le printemps, tomber leurs fleurs roses et blanches dans deux vases de pierre cannelée placés parallèlement sur deux pilastres quadrangulaires dans lesquels s'enchâsse une grille de fer du temps de Louis XIII. Cette entrée grandiose est condamnée, malgré les magnifiques géraniums qui poussent dans les deux vases et qui balancent au vent leurs feuilles marbrées et leurs fleurs de pourpre, depuis que les propriétaires de l'hôtel, et cela date de longtemps déjà, se sont restreints à la possession de l'hôtel, de la cour plantée d'arbres qui donne sur le faubourg, et du jardin que ferme cette grille, laquelle donnait autrefois sur un magnifique potager d'un arpent annexé à la propriété. Mais le démon de la spéculation ayant tiré une ligne, c'est-à-dire une rue à l'extrémité de ce potager, et la rue, avant d'exister, ayant déjà grâce à une plaque de fer bruni, reçu un nom, on pensa pouvoir vendre ce potager pour bâtir sur la rue, et faire concurrence à cette grande artère de Paris qu'on appelle le faubourg Saint-Honoré. Mais, en matière de spéculation, l'homme propose et l'argent dispose; la rue baptisée mourut au berceau; l'acquéreur du potager, après l'avoir parfaitement payé, ne put trouver à le revendre la somme qu'il en voulait, et, en attendant une hausse de prix, qui ne peut manquer, un jour ou l'autre, de l'indemniser bien au-delà de ses pertes passées et de son capital au repos, il se contenta de louer cet enclos à des maraîchers, moyennant la somme de cinq cent francs par an. C'est de l'argent placé à un demi pour cent, ce qui n'est pas cher par le temps qui court, où il y a tant de gens qui le placent à cinquante, et qui trouvent encore que l'argent est d'un bien pauvre rapport. Néanmoins, comme nous l'avons dit, la grille du jardin, qui autrefois donnait sur le potager, est condamnée, et la rouille ronge ses gonds; il y a même plus: pour que d'ignobles maraîchers ne souillent pas de leurs regards vulgaires l'intérieur de l'enclos aristocratique, une cloison de planches est appliquée aux barreaux jusqu'à la hauteur de six pieds. Il est vrai que les planches ne sont pas si bien jointes qu'on ne puisse glisser un regard furtif entre les intervalles; mais cette maison est une maison sévère, et qui ne craint point les indiscrétions. Dans ce potager, au lieu de choux, de carottes, de radis, de pois et de melons, poussent de grandes luzernes, seule culture qui annonce que l'on songe encore à ce lieu abandonné. Une petite porte basse, s'ouvrant sur la rue projetée, donne entrée en ce terrain clos de murs, que ses locataires viennent d'abandonner à cause de sa stérilité et qui, depuis huit jours, au lieu de rapporter un demi pour cent, qui comme par le passé, ne rapporte plus rien du tout. Du côté de l'hôtel, les marronniers dont nous avons parlé couronnent la muraille, ce qui n'empêche pas d'autres arbres luxuriants et fleuris de glisser dans leurs intervalles leurs branches avides d'air. À un angle où le feuillage devient tellement touffu qu'à peine si la lumière y pénètre, un large banc de pierre et des sièges de jardin indiquent un lieu de réunion ou une retraite favorite à quelque habitant de l'hôtel situé à cent pas, et que l'on aperçoit à peine à travers le rempart de verdure qui l'enveloppe. Enfin, le choix de cet asile mystérieux est à la fois justifié par l'absence du soleil, par la fraîcheur éternelle même pendant les jours les plus brûlants de l'été, par le gazouillement des oiseaux et par l'éloignement de la maison et de la rue, c'est-à-dire des affaires et du bruit. Vers le soir d'une des plus chaudes journées que le printemps eût encore accordées aux habitants de Paris, il y avait sur ce banc de pierre un livre, une ombrelle, un panier à ouvrage et un mouchoir de batiste dont la broderie était commencée; et non loin de ce banc, près de la grille, debout devant les planches, l'oeil appliqué à la cloison à claire-voie, une jeune femme, dont le regard plongeait par une fente dans le jardin désert que nous connaissons. Presque au même moment, la petite porte de ce terrain se refermait sans bruit, et un jeune homme, grand, vigoureux, vêtu d'une blouse de toile écrue, d'une casquette de velours, mais dont les moustaches, la barbe et les cheveux noirs extrêmement soignés juraient quelque peu avec ce costume populaire, après un rapide coup d'oeil jeté autour de lui pour s'assurer que personne ne l'épiait, passant par cette porte, qu'il referma derrière lui, se dirigeait d'un pas précipité vers la grille. À la vue de celui qu'elle attendait, mais non pas probablement sous ce costume, la jeune fille eut peur et se rejeta en arrière. Et cependant déjà, à travers les fentes de la porte, le jeune homme, avec ce regard qui n'appartient qu'aux amants, avait vu flotter la robe blanche et la longue ceinture bleue. Il s'élança vers la cloison, et appliquant sa bouche à une ouverture: «N'ayez pas peur, Valentine, dit-il, c'est moi.» La jeune fille s'approcha. «Oh! monsieur, dit-elle, pourquoi donc êtes-vous venu si tard aujourd'hui? Savez-vous que l'on va dîner bientôt, et qu'il m'a fallu bien de la diplomatie et bien de la promptitude pour me débarrasser de ma belle-mère, qui m'épie, de ma femme de chambre qui m'espionne, et de mon frère qui me tourmente pour venir travailler ici à cette broderie, qui, j'en ai bien peur, ne sera pas finie de longtemps? Puis, quand vous vous serez excusé sur votre retard, vous me direz quel est ce nouveau costume qu'il vous a plu d'adopter et qui presque a été cause que je ne vous ai pas reconnu. --Chère Valentine, dit le jeune homme, vous êtes trop au-dessus de mon amour pour que j'ose vous en parler, et cependant, toutes les fois que je vous vois, j'ai besoin de vous dire que je vous adore, afin que l'écho de mes propres paroles me caresse doucement le coeur lorsque je ne vous vois plus. Maintenant je vous remercie de votre gronderie: elle est toute charmante, car elle me prouve, je n'ose pas dire que vous m'attendiez, mais que vous pensiez à moi. Vous vouliez savoir la cause de mon retard et le motif de mon déguisement; je vais vous les dire, et j'espère que vous les excuserez: j'ai fait choix d'un état.... --D'un état!... Que voulez-vous dire, Maximilien? Et sommes-nous donc assez heureux pour que vous parliez de ce qui nous regarde en plaisantant? --Oh! Dieu me préserve, dit le jeune homme, de plaisanter avec ce qui est ma vie; mais fatigué d'être un coureur de champs et un escaladeur de murailles, sérieusement effrayé de l'idée que vous me fîtes naître l'autre soir que votre père me ferait juger un jour comme voleur, ce qui compromettrait l'honneur de l'armée française tout entière, non moins effrayé de la possibilité que l'on s'étonne de voir éternellement tourner autour de ce terrain, où il n'y a pas la plus petite citadelle à assiéger ou le plus petit blockhaus à défendre, un capitaine de spahis, je me suis fait maraîcher, et j'ai adopté le costume de ma profession. --Bon, quelle folie! --C'est au contraire la chose la plus sage, je crois, que j'aie faite de ma vie, car elle nous donne toute sécurité. --Voyons, expliquez-vous. --Eh bien, j'ai été trouver le propriétaire de cet enclos; le bail avec les anciens locataires était fini, et je le lui ai loué à nouveau. Toute cette luzerne que vous voyez m'appartient, Valentine; rien ne m'empêche de me faire bâtir une cabane dans les foins et de vivre désormais à vingt pas de vous. Oh! ma joie et mon bonheur, je ne puis les contenir. Comprenez-vous, Valentine, que l'on parvienne à payer ces choses-là? C'est impossible, n'est-ce pas? Eh bien, toute cette félicité, tout ce bonheur, toute cette joie, pour lesquels j'eusse donné dix ans de ma vie, me coûtent, devinez combien?... Cinq cents francs par an, payables par trimestre. Ainsi, vous le voyez, désormais plus rien à craindre. Je suis ici chez moi, je puis mettre des échelles contre mon mur et regarder par-dessus, et j'ai, sans crainte qu'une patrouille vienne me déranger, le droit de vous dire que je vous aime, tant que votre fierté ne se blessera pas d'entendre sortir ce mot de la bouche d'un pauvre journalier vêtu d'une blouse et coiffé d'une casquette.» Valentine poussa un petit cri de surprise joyeuse; puis tout à coup: «Hélas, Maximilien, dit-elle tristement et comme si un nuage jaloux était soudain venu voiler le rayon de soleil qui illuminait son coeur, maintenant nous serons trop libres, notre bonheur nous fera tenter Dieu; nous abuserons de notre sécurité, et notre sécurité nous perdra. --Pouvez-vous me dire cela, mon amie, à moi qui, depuis que je vous connais, vous prouve chaque jour que j'ai subordonné mes pensées et ma vie à votre vie et à vos pensées? Qui vous a donné confiance en moi? mon bonheur, n'est-ce pas? Quand vous m'avez dit qu'un vague instinct vous assurait que vous couriez quelque grand danger, j'ai mis mon dévouement à votre service, sans vous demander d'autre récompense que le bonheur de vous servir. Depuis ce temps, vous ai-je, par un mot, par un signe, donné l'occasion de vous repentir de m'avoir distingué au milieu de ceux qui eussent été heureux de mourir pour vous? Vous m'avez dit, pauvre enfant, que vous étiez fiancée à M. d'Épinay, que votre père avait décidé cette alliance, c'est-à-dire qu'elle était certaine, car tout ce que veut M. de Villefort arrive infailliblement. Eh bien, je suis resté dans l'ombre, attendant tout, non pas de ma volonté, non pas de la vôtre, mais des événements, de la Providence, de Dieu, et cependant vous m'aimez, vous avez eu pitié de moi, Valentine, et vous me l'avez dit; merci pour cette douce parole que je ne vous demande que de me répéter de temps en temps, et qui me fera tout oublier. --Et voilà ce qui vous a enhardi, Maximilien, voilà ce qui me fait à la fois une vie bien douce et bien malheureuse, au point que je me demande souvent lequel vaut mieux pour moi, du chagrin que me causait autrefois la rigueur de ma belle-mère et sa préférence aveugle pour son enfant, ou du bonheur plein de dangers que je goûte en vous voyant. --Du danger! s'écria Maximilien; pouvez-vous dire un mot si dur et si injuste? Avez-vous jamais vu un esclave plus soumis que moi? Vous m'avez permis de vous adresser quelquefois la parole, Valentine, mais vous m'avez défendu de vous suivre; j'ai obéi. Depuis que j'ai trouvé le moyen de me glisser dans cet enclos, de causer avec vous à travers cette porte, d'être enfin si près de vous sans vous voir, ai-je jamais, dites-le-moi, demandé à toucher le bas de votre robe à travers ces grilles? Ai-je jamais fait un pas pour franchir ce mur, ridicule obstacle pour ma jeunesse et ma force? Jamais un reproche sur votre rigueur, jamais un désir exprimé tout haut; j'ai été rivé à ma parole comme un chevalier des temps passés. Avouez cela du moins, pour que je ne vous croie pas injuste. --C'est vrai, dit Valentine, en passant entre deux planches le bout d'un de ses doigts effilés sur lequel Maximilien posa ses lèvres; c'est vrai, vous êtes un honnête ami. Mais enfin vous n'avez agi qu'avec le sentiment de votre intérêt, mon cher Maximilien; vous saviez bien que, du jour où l'esclave deviendrait exigeant, il lui faudrait tout perdre. Vous m'avez promis l'amitié d'un frère, à moi qui n'ai pas d'amis, à moi que mon père oublie, à moi que ma belle-mère persécute, et qui n'ai pour consolation que le vieillard immobile, muet, glacé, dont la main ne peut serrer ma main, dont l'oeil seul peut me parler, et dont le coeur bat sans doute pour moi d'un reste de chaleur. Dérision amère du sort qui me fait ennemie et victime de tous ceux qui sont plus forts que moi, et qui me donne un cadavre pour soutien et pour ami! Oh! vraiment, Maximilien, je vous le répète, je suis bien malheureuse, et vous avez raison de m'aimer pour moi et non pour vous. --Valentine, dit le jeune homme avec une émotion profonde, je ne dirai pas que je n'aime que vous au monde, car j'aime aussi ma soeur et mon beau-frère, mais c'est d'un amour doux et calme, qui ne ressemble en rien au sentiment que j'éprouve pour vous: quand je pense à vous, mon sang bout, ma poitrine se gonfle, mon coeur déborde; mais cette force, cette ardeur, cette puissance surhumaine, je les emploierai à vous aimer seulement jusqu'au jour où vous me direz de les employer à vous servir. M. Franz d'Épinay sera absent un an encore, dit-on; en un an, que de chances favorables peuvent nous servir, que d'événements peuvent nous seconder! Espérons donc toujours, c'est si bon et si doux d'espérer! Mais en attendant, vous, Valentine, vous qui me reprochez mon égoïsme, qu'avez-vous été pour moi? La belle et froide statue de la Vénus pudique. En échange de ce dévouement, de cette obéissance, de cette retenue, que m'avez-vous promis, vous? rien; que m'avez-vous accordé? bien peu de chose. Vous me parlez de M. d'Épinay, votre fiancé, et vous soupirez à cette idée d'être un jour à lui. Voyons, Valentine, est-ce là tout ce que vous avez dans l'âme? Quoi! je vous engage ma vie, je vous donne mon âme, je vous consacre jusqu'au plus insignifiant battement de mon coeur, et quand je suis tout à vous, moi, quand je me dis tout bas que je mourrai si je vous perds, vous ne vous épouvantez pas, vous, à la seule idée d'appartenir à un autre! Oh! Valentine! Valentine, si j'étais ce que vous êtes, si je me sentais aimé comme vous êtes sûre que je vous aime, déjà cent fois j'eusse passé ma main entre les barreaux de cette grille, et j'eusse serré la main du pauvre Maximilien en lui disant: «À vous, à vous seul, Maximilien, dans ce monde et dans l'autre.» Valentine ne répondit rien, mais le jeune homme l'entendit soupirer et pleurer. La réaction fut prompte sur Maximilien. «Oh! s'écria-t-il, Valentine! Valentine! oubliez mes paroles, s'il y a dans mes paroles quelque chose qui ait pu vous blesser! --Non, dit-elle, vous avez raison; mais ne voyez-vous pas que je suis une pauvre créature, abandonnée dans une maison presque étrangère, car mon père m'est presque un étranger, et dont la volonté a été brisée depuis dix ans, jour par jour, heure par heure, minute par minute, par la volonté de fer des maîtres qui pèsent sur moi? Personne ne voit ce que je souffre et je ne l'ai dit à personne qu'à vous. En apparence, et aux yeux de tout le monde, tout m'est bon, tout m'est affectueux; en réalité, tout m'est hostile. Le monde dit: «M. de Villefort est trop grave et trop sévère pour être bien tendre envers sa fille; mais elle a eu du moins le bonheur de retrouver dans Mme de Villefort une seconde mère.» Eh bien, le monde se trompe, mon père m'abandonne avec indifférence, et ma belle-mère me hait avec un acharnement d'autant plus terrible qu'il est voilé par un éternel sourire. --Vous haïr! vous, Valentine! et comment peut-on vous haïr? --Hélas! mon ami, dit Valentine, je suis forcée d'avouer que cette haine pour moi vient d'un sentiment presque naturel. Elle adore son fils, mon frère Édouard. --Eh bien? --Eh bien, cela me semble étrange de mêler à ce que nous disions une question d'argent, eh! bien, mon ami, je crois que sa haine vient de là du moins. Comme elle n'a pas de fortune de son côté, que moi je suis déjà riche du chef de ma mère, et que cette fortune sera encore plus que doublée par celle de M. et de Mme de Saint-Méran, qui doit me revenir un jour, eh bien, je crois qu'elle est envieuse. Oh! mon Dieu! si je pouvais lui donner la moitié de cette fortune et me retrouver chez M. de Villefort comme une fille dans la maison de son père, certes je le ferais à l'instant même. --Pauvre Valentine! --Oui, je me sens enchaînée, et en même temps je me sens si faible, qu'il me semble que ces liens me soutiennent, et que j'ai peur de les rompre. D'ailleurs, mon père n'est pas un homme dont on puisse enfreindre impunément les ordres: il est puissant contre moi, il le serait contre vous, il le serait contre le roi lui-même, protégé qu'il est par un irréprochable passé et par une position presque inattaquable. Oh! Maximilien! je vous le jure, je ne lutte pas, parce que c'est vous autant que moi que je crains de briser dans cette lutte. --Mais enfin, Valentine, reprit Maximilien, pourquoi désespérer ainsi, et voir l'avenir toujours sombre? --Ah! mon ami, parce que je le juge par le passé. --Voyons cependant, si je ne suis pas un parti illustre au point de vue aristocratique, je tiens cependant, par beaucoup de points, au monde dans lequel vous vivez; le temps où il y avait deux Frances dans la France n'existe plus; les plus hautes familles de la monarchie se sont fondues dans les familles de l'Empire: l'aristocratie de la lance a épousé la noblesse du canon. Eh bien, moi, j'appartiens à cette dernière: j'ai un bel avenir dans l'armée, je jouis d'une fortune bornée, mais indépendante; la mémoire de mon père, enfin, est vénérée dans notre pays comme celle d'un des plus honnêtes négociants qui aient existé. Je dis notre pays, Valentine, parce que vous êtes presque de Marseille. --Ne me parlez pas de Marseille, Maximilien, ce seul mot me rappelle ma bonne mère, cet ange que tout le monde a regretté, et qui, après avoir veillé sur sa fille pendant son court séjour sur la terre, veille encore sur elle, je l'espère du moins, pendant son éternel séjour au ciel. Oh! si ma pauvre mère vivait, Maximilien, je n'aurais plus rien à craindre; je lui dirais que je vous aime, et elle nous protégerait. --Hélas! Valentine, reprit Maximilien, si elle vivait, je ne vous connaîtrais pas sans doute, car, vous l'avez dit, vous seriez heureuse si elle vivait, et Valentine heureuse m'eût regardé bien dédaigneusement du haut de sa grandeur. --Ah! mon ami, s'écria Valentine, c'est vous qui êtes injuste à votre tour.... Mais, dites-moi.... --Que voulez-vous que je vous dise? reprit Maximilien, voyant que Valentine hésitait. --Dites-moi, continua la jeune fille, est-ce qu'autrefois à Marseille il y a eu quelque sujet de mésintelligence entre votre père et le mien? --Non, pas que je sache, répondit Maximilien, ce n'est que votre père était un partisan plus que zélé des Bourbons, et le mien un homme dévoué à l'Empereur. C'est, je le présume, tout ce qu'il y a jamais eu de dissidence entre eux. Mais pourquoi cette question, Valentine? --Je vais vous le dire, reprit la jeune fille, car vous devez tout savoir. Eh bien, c'était le jour où votre nomination d'officier de la Légion d'honneur fut publiée dans le journal. Nous étions tous chez mon grand-père, M. Noirtier, et de plus il y avait encore M. Danglars, vous savez ce banquier dont les chevaux ont avant-hier failli tuer ma mère et mon frère? Je lisais le journal tout haut à mon grand-père pendant que ces messieurs causaient du mariage de mademoiselle Danglars. Lorsque j'en vins au paragraphe qui vous concernait et que j'avais déjà lu, car dès la veille au matin vous m'aviez annoncé cette bonne nouvelle; lorsque j'en vins, dis-je, au paragraphe qui vous concernait, j'étais bien heureuse... mais aussi bien tremblante d'être forcée de prononcer tout haut votre nom et certainement je l'eusse omis sans la crainte que j'éprouvais qu'on interprétât mal mon silence; donc je rassemblai tout mon courage, et je lus. --Chère Valentine! --Eh bien, aussitôt que résonna votre nom, mon père tourna la tête. J'étais si persuadée (voyez comme je suis folle!) que tout le monde allait être frappé de ce nom comme d'un coup de foudre, que je crus voir tressaillir mon père et même (pour celui-là c'était une illusion, j'en suis sûre), et même M. Danglars. «--Morrel, dit mon père, attendez donc!» (Il fronça le sourcil.) «Serait-ce un de ces Morrel de Marseille, un de ces enragés bonapartistes qui nous ont donné tant de mal en 1815? «--Oui, répondit M. Danglars; je crois même que c'est le fils de l'ancien armateur.» --Vraiment! fit Maximilien. Et que répondit votre père, dites, Valentine? --Oh! une chose affreuse et que je n'ose vous redire. --Dites toujours, reprit Maximilien en souriant. «--Leur Empereur, continua-t-il en fronçant le sourcil, savait les mettre à leur place, tous ces fanatiques: il les appelait de la chair à canon, et c'était le seul nom qu'ils méritassent. Je vois avec joie que le gouvernement nouveau remet en vigueur ce salutaire principe. Quand ce ne serait que pour cela qu'il garde l'Algérie, j'en féliciterais le gouvernement, quoiqu'elle nous coûte un peu cher. --C'est en effet d'une politique assez brutale, dit Maximilien. Mais ne rougissez point, chère amie, de ce qu'a dit là M. de Villefort; mon brave père ne cédait en rien au vôtre sur ce point, et il répétait sans cesse: «Pourquoi donc l'Empereur, qui fait tant de belles choses, ne fait-il pas un régiment de juges et d'avocats, et ne les envoie-t-il pas toujours au premier feu?» Vous le voyez, chère amie, les partis se valent pour le pittoresque de l'expression et pour la douceur de la pensée. Mais M. Danglars, que dit-il à cette sortie du procureur du roi? --Oh! lui se mit à rire de ce rire sournois qui lui est particulier et que je trouve féroce; puis ils se levèrent l'instant d'après et partirent. Je vis alors seulement que mon grand-père était tout agité. Il faut vous dire, Maximilien, que, moi seule, je devine ses agitations, à ce pauvre paralytique, et je me doutais d'ailleurs que la conversation qui avait eu lieu devant lui (car on ne fait plus attention à lui, pauvre grand-père!) l'avait fort impressionné, attendu qu'on avait dit du mal de son Empereur, et que, à ce qu'il paraît, il a été fanatique de l'Empereur. --C'est, en effet, dit Maximilien, un des noms connus de l'empire: il a été sénateur, et, comme vous le savez ou comme vous ne le savez pas, Valentine, il fut près de toutes les conspirations bonapartistes que l'on fit sous la Restauration. --Oui j'entends quelquefois dire tout bas de ces choses-là qui me semblent étranges: le grand-père bonapartiste, le père royaliste; enfin, que voulez-vous?... Je me retournai donc vers lui. Il me montrait le journal du regard. «--Qu'avez-vous, papa? lui dis-je; êtes-vous content?» Il me fit de la tête signe que oui. «--De ce que mon père vient de dire? demandai-je.» Il fit signe que non. «--De ce que M. Danglars a dit?» Il fit signe que non encore. «--C'est donc de ce que M. Morrel, je n'osai pas dire Maximilien, est nommé officier de la Légion d'honneur?» Il fit signe que oui. --Le croiriez-vous, Maximilien? il était content que vous fussiez nommé officier de la Légion d'honneur, lui qui ne vous connaît pas. C'est peut-être de la folie de sa part, car il tourne, dit-on, à l'enfance: mais je l'aime bien pour ce oui-là. --C'est bizarre, pensa Maximilien. Votre père me haïrait donc, tandis qu'au contraire votre grand-père... Étranges choses que ces amours et ces haines de parti! --Chut! s'écria tout à coup Valentine. Cachez-vous, sauvez-vous; on vient!» Maximilien sauta sur une bêche et se mit à retourner impitoyablement la luzerne. «Mademoiselle! Mademoiselle! cria une voix derrière les arbres, Mme de Villefort vous cherche partout et vous appelle; il y a une visite au salon. --Une visite! dit Valentine tout agitée; et qui nous fait cette visite? --Un grand seigneur, un prince, à ce qu'on dit, M. le comte de Monte-Cristo. --J'y vais», dit tout haut Valentine. Ce nom fit tressaillir de l'autre côté de la grille celui à qui le -j'y vais- de Valentine servait d'adieu à la fin de chaque entrevue. «Tiens! se dit Maximilien en s'appuyant tout pensif sur sa bêche, comment le comte de Monte-Cristo connaît-il M. de Villefort?» LII Toxicologie. C'était bien réellement M. le comte de Monte-Cristo qui venait d'entrer chez Mme de Villefort, dans l'intention de rendre à M. le procureur du roi la visite qu'il lui avait faite, et à ce nom toute la maison, comme on le comprend bien, avait été mise en émoi. Mme de Villefort, qui était au salon lorsqu'on annonça le comte, fit aussitôt venir son fils pour que l'enfant réitérât ses remerciements au comte, et Édouard, qui n'avait cessé d'entendre parler depuis deux jours du grand personnage, se hâta d'accourir, non par obéissance pour sa mère, non pour remercier le comte, mais par curiosité et pour faire quelque remarque à l'aide de laquelle il pût placer un de ces lazzis qui faisaient dire à sa mère: «Ô le méchant enfant! Mais il faut bien que je lui pardonne, il a tant d'esprit!» Après les premières politesses d'usage, le comte s'informa de M. de Villefort. «Mon mari dîne chez M. le Chancelier, répondit la jeune femme; il vient de partir à l'instant même, et il regrettera bien, j'en suis sûre, d'avoir été privé du bonheur de vous voir.» Deux visiteurs qui avaient précédé le comte dans le salon, et qui le dévoraient des yeux se retirèrent après le temps raisonnable exigé à la fois par la politesse et par la curiosité. «À propos, que fait donc ta soeur Valentine? dit Mme de Villefort à Édouard; qu'on la prévienne afin que j'aie l'honneur de la présenter à M. le comte. --Vous avez une fille, madame? demanda le comte, mais ce doit être une enfant? --C'est la fille de M. de Villefort, répliqua la jeune femme; une fille d'un premier mariage, une grande et belle personne. --Mais mélancolique», interrompit le jeune Édouard en arrachant, pour en faire une aigrette à son chapeau, les plumes de la queue d'un magnifique ara qui criait de douleur sur son perchoir doré. Mme de Villefort se contenta de dire: «Silence, Édouard! «Ce jeune étourdi a presque raison, et répète là ce qu'il m'a bien des fois entendue dire avec douleur car Mlle de Villefort est, malgré tout ce que nous pouvons faire pour la distraire, d'un caractère triste et d'une humeur taciturne qui nuisent souvent à l'effet de sa beauté. Mais elle ne vient pas; Édouard, voyez donc pourquoi cela. --Parce qu'on la cherche où elle n'est pas. --Où la cherche-t-on? --Chez grand-papa Noirtier. --Et elle n'est pas là, vous croyez? --Non, non, non, non, non, elle n'y est pas, répondit Édouard en chantonnant. --Et où est-elle? Si vous le savez, dites-le. --Elle est sous le grand marronnier», continua le méchant garçon, en présentant, malgré les cris de sa mère, des mouches vivantes au perroquet, qui paraissait fort friand de cette sorte de gibier. Mme de Villefort étendait la main pour sonner, et pour indiquer à la femme de chambre le lieu où elle trouverait Valentine, lorsque celle-ci entra. Elle semblait triste, en effet, et en la regardant attentivement on eût même pu voir dans ses yeux des traces de larmes. Valentine, que nous avons, entraîné par la rapidité du récit, présentée à nos lecteurs sans la faire connaître, était une grande et svelte jeune fille de dix-neuf ans, aux cheveux châtain clair, aux yeux bleu foncé, à la démarche languissante et empreinte de cette exquise distinction qui caractérisait sa mère; ses mains blanches et effilées, son cou nacré, ses joues marbrées de fugitives couleurs, lui donnaient au premier aspect l'air d'une de ces belles Anglaises qu'on a comparées assez poétiquement dans leurs allures à des cygnes qui se mirent. Elle entra donc, et, voyant près de sa mère l'étranger dont elle avait tant entendu parler déjà, elle salua sans aucune minauderie de jeune fille et sans baisser les yeux, avec une grâce qui redoubla l'attention du comte. Celui-ci se leva. «Mlle de Villefort, ma belle-fille, dit Mme de Villefort à Monte-Cristo, en se penchant sur son sofa et en montrant de la main Valentine. --Et monsieur le comte de Monte-Cristo, roi de la Chine, empereur de la Cochinchine», dit le jeune drôle en lançant un regard sournois à sa soeur. Pour cette fois, Mme de Villefort pâlit, et faillit s'irriter contre ce fléau domestique qui répondait au nom d'Édouard; mais, tout au contraire, le comte sourit et parut regarder l'enfant avec complaisance, ce qui porta au comble la joie et l'enthousiasme de sa mère. «Mais, madame, reprit le comte en renouant la conversation et en regardant tour à tour Mme de Villefort et Valentine, est-ce que je n'ai pas déjà eu l'honneur de vous voir quelque part, vous et mademoiselle? Tout à l'heure j'y songeais déjà; et quand mademoiselle est entrée, sa vue a été une lueur de plus jetée sur un souvenir confus, pardonnez-moi ce mot. --Cela n'est pas probable, monsieur; Mlle de Villefort aime peu le monde, et nous sortons rarement, dit la jeune femme. --Aussi n'est-ce point dans le monde que j'ai vu mademoiselle, ainsi que vous, madame, ainsi que ce charmant espiègle. Le monde parisien, d'ailleurs, m'est absolument inconnu, car, je crois avoir eu l'honneur de vous le dire, je suis à Paris depuis quelques jours. Non, si vous permettez que je me rappelle... attendez...» Le comte mit sa main sur son front comme pour concentrer tous ses souvenirs: «Non, c'est au-dehors... c'est... je ne sais pas... mais il me semble que ce souvenir est inséparable d'un beau soleil et d'une espèce de fête religieuse... mademoiselle tenait des fleurs à la main; l'enfant courait après un beau paon dans un jardin, et vous, madame, vous étiez sous une treille en berceau.... Aidez-moi donc, madame; est-ce que les choses que je vous dis là ne vous rappellent rien? --Non, en vérité, répondit Mme de Villefort; et cependant il me semble, monsieur, que si je vous avais rencontré quelque part, votre souvenir serait resté présent à ma mémoire. --Monsieur le comte nous a vus peut-être en Italie, dit timidement Valentine. --En effet, en Italie... c'est possible, dit Monte-Cristo. Vous avez voyagé en Italie, mademoiselle? --Madame et moi, nous y allâmes il y a deux ans. Les médecins craignaient pour ma poitrine et m'avaient recommandé l'air de Naples. Nous passâmes par Bologne, par Pérouse et par Rome. --Ah! c'est vrai, mademoiselle, s'écria Monte-Cristo, comme si cette simple indication suffisait à fixer tous ses souvenirs. C'est à Pérouse, le jour de la Fête-Dieu, dans le jardin de l'hôtellerie de la Poste, où le hasard nous a réunis, vous, mademoiselle, votre fils et moi, que je me rappelle avoir eu l'honneur de vous voir. --Je me rappelle parfaitement Pérouse, monsieur, et l'hôtellerie de la Poste, et la fête dont vous me parlez, dit Mme de Villefort; mais j'ai beau interroger mes souvenirs; et, j'ai honte de mon peu de mémoire, je ne me souviens pas d'avoir eu l'honneur de vous voir. --C'est étrange, ni moi non plus, dit Valentine en levant ses beaux yeux sur Monte-Cristo. --Ah! moi, je m'en souviens, dit Édouard. --Je vais vous aider, madame, reprit le comte. La journée avait été brûlante; vous attendiez des chevaux qui n'arrivaient pas à cause de la solennité. Mademoiselle s'éloigna dans les profondeurs du jardin, et votre fils disparut, courant après l'oiseau. --Je l'ai attrapé, maman; tu sais, dit Édouard, je lui ai arraché trois plumes de la queue. --Vous, madame, vous demeurâtes sous le berceau de vigne; ne vous souvient-il plus, pendant que vous étiez assise sur un banc de pierre et pendant que, comme je vous l'ai dit, Mlle de Villefort et monsieur votre fils étaient absents, d'avoir causé assez longtemps avec quelqu'un? --Oui vraiment, oui, dit la jeune femme en rougissant, je m'en souviens, avec un homme enveloppé d'un long manteau de laine... avec un médecin, je crois. --Justement, madame; cet homme, c'était moi; depuis quinze jours j'habitais dans cette hôtellerie j'avais guéri mon valet de chambre de la fièvre et mon hôte de la jaunisse, de sorte que l'on me regardait comme un grand docteur. Nous causâmes longtemps, madame, de choses différentes, du Pérugin, de Raphaël, des moeurs, des costumes, de cette fameuse aqua-tofana, dont quelques personnes, vous avait-on dit, je crois, conservaient encore le secret à Pérouse. --Ah! c'est vrai, dit vivement Mme de Villefort avec une certaine inquiétude, je me rappelle. --Je ne sais plus ce que vous me dîtes en détail, madame, reprit le comte avec une parfaite tranquillité, mais je me souviens parfaitement que, partageant à mon sujet l'erreur générale, vous me consultâtes sur la santé de Mlle de Villefort. --Mais cependant, monsieur, vous étiez bien réellement médecin, dit Mme de Villefort, puisque vous avez guéri des malades. --Molière ou Beaumarchais vous répondraient, madame, que c'est justement parce que je ne l'étais pas que j'ai, non point guéri mes malades, mais que mes malades ont guéri; moi, je me contenterai de vous dire que j'ai assez étudié à fond la chimie et les sciences naturelles, mais en amateur seulement... vous comprenez.» En ce moment six heures sonnèrent. «Voilà six heures, dit Mme de Villefort, visiblement agitée; n'allez-vous pas voir, Valentine, si votre grand-père est prêt à dîner?» Valentine se leva, et, saluant le comte, elle sortit de la chambre sans prononcer un mot. «Oh! mon Dieu, madame, serait-ce donc à cause de moi que vous congédiez Mlle de Villefort? dit le comte lorsque Valentine fut partie. --Pas le moins du monde, reprit vivement la jeune femme, mais c'est l'heure à laquelle nous faisons faire à M. Noirtier le triste repas qui soutient sa triste existence. Vous savez, monsieur, dans quel état lamentable est le père de mon mari? --Oui, madame, M. de Villefort m'en a parlé; une paralysie, je crois. --Hélas! oui; il y a chez ce pauvre vieillard absence complète du mouvement, l'âme seule veille dans cette machine humaine, et encore pâle et tremblante, et comme une lampe prête à s'éteindre. Mais pardon, monsieur, de vous entretenir de nos infortunes domestiques, je vous ai interrompu au moment où vous me disiez que vous étiez un habile chimiste. --Oh! je ne disais pas cela, madame, répondit le comte avec un sourire; bien au contraire, j'ai étudié la chimie parce que, décidé à vivre particulièrement en Orient, j'ai voulu suivre l'exemple du roi Mithridate. ---Mithridates, rex Ponticus-, dit l'étourdi en découpant des silhouettes dans un magnifique album, le même qui déjeunait tous les matins avec une tasse de poison à la crème. --Édouard! méchant enfant! s'écria Mme de Villefort en arrachant le livre mutilé des mains de son fils, vous êtes insupportable, vous nous étourdissez. Laissez-nous, et allez rejoindre votre soeur Valentine chez bon-papa Noirtier. --L'album... dit Édouard. --Comment, l'album? --Oui: je veux l'album.... --Pourquoi avez-vous découpé les dessins? --Parce que cela m'amuse. --Allez-vous-en! allez! --Je ne m'en irai pas si l'on ne me donne pas l'album, fit, en s'établissant dans un grand fauteuil, l'enfant, fidèle à son habitude de ne jamais céder. --Tenez, et laissez-nous tranquilles», dit Mme de Villefort. Et elle donna l'album à Édouard, qui partit accompagné de sa mère. Le comte suivit des yeux Mme de Villefort. «Voyons si elle fermera la porte derrière lui», murmura-t-il. Mme de Villefort ferma la porte avec le plus grand soin derrière l'enfant; le comte ne parut pas s'en apercevoir. Puis, en jetant un dernier regard autour d'elle, la jeune femme revint s'asseoir sur sa causeuse. «Permettez-moi de vous faire observer, madame, dit le comte avec cette bonhomie que nous lui connaissons, que vous êtes bien sévère pour ce charmant espiègle. --Il le faut bien, monsieur, répliqua Mme de Villefort avec un véritable aplomb de mère. --C'est son Cornelius Nepos que récitait M. Édouard en parlant du roi Mithridate, dit le comte, et vous l'avez interrompu dans une citation qui prouve que son précepteur n'a point perdu son temps avec lui, et que votre fils est fort avancé pour son âge. --Le fait est, monsieur le comte, répondit la mère flattée doucement, qu'il a une grande facilité et qu'il apprend tout ce qu'il veut. Il n'a qu'un défaut, c'est d'être très volontaire; mais, à propos de ce qu'il disait, est-ce que vous croyez, par exemple, monsieur le comte, que Mithridate usât de ces précautions et que ces précautions pussent être efficaces? --J'y crois si bien, madame, que, moi qui vous parle, j'en ai usé pour ne pas être empoisonné à Naples, à Palerme et à Smyrne, c'est-à-dire dans trois occasions où, sans cette précaution, j'aurais pu laisser ma vie. --Et le moyen vous a réussi? --Parfaitement. --Oui, c'est vrai; je me rappelle que vous m'avez déjà raconté quelque chose de pareil à Pérouse. --Vraiment! fit le comte avec une surprise admirablement jouée; je ne me rappelle pas, moi. --Je vous demandais si les poisons agissaient également et avec une semblable énergie sur les hommes du Nord et sur les hommes du Midi, et vous me répondîtes même que les tempéraments froids et lymphatiques des Septentrionaux ne présentaient pas la même aptitude que la riche et énergique nature des gens du Midi. --C'est vrai, dit Monte-Cristo; j'ai vu des Russes dévorer, sans être incommodés, des substances végétales qui eussent tué infailliblement un Napolitain ou un Arabe. --Ainsi, vous le croyez, le résultat serait encore plus sûr chez nous qu'en Orient, et au milieu de nos brouillards et de nos pluies, un homme s'habituerait plus facilement que sous une chaude latitude à cette absorption progressive du poison? --Certainement; bien entendu, toutefois, qu'on ne sera prémuni que contre le poison auquel on se sera habitué. --Oui, je comprends; et comment vous habitueriez-vous, vous, par exemple, ou plutôt comment vous êtes-vous habitué? --C'est bien facile. Supposez que vous sachiez d'avance de quel poison on doit user contre vous.... Supposez que ce poison soit de la... brucine, exemple.... --La brucine se tire de la fausse angusture, je crois, dit Mme de Villefort. --Justement, madame, répondit Monte-Cristo; mais je crois qu'il ne me reste pas grand-chose à vous apprendre; recevez mes compliments: de pareilles connaissances sont rares chez les femmes. --Oh! je l'avoue, dit Mme de Villefort, j'ai la plus violente passion pour les sciences occultes qui parlent à l'imagination comme une poésie, et se résolvent en chiffres comme une équation algébrique; mais continuez, je vous prie: ce que vous me dites m'intéresse au plus haut point. --Eh bien, reprit Monte-Cristo, supposez que ce poison soit de la brucine, par exemple, et que vous en preniez un milligramme le premier jour, deux milligrammes le second, eh bien, au bout de dix jours vous aurez un centigramme; au bout de vingt jours, en augmentant d'un autre milligramme, vous aurez trois centigrammes, c'est-à-dire une dose que vous supporterez sans inconvénient, et qui serait déjà fort dangereuse pour une autre personne qui n'aurait pas pris les mêmes précautions que vous; enfin, au bout d'un mois, en buvant de l'eau dans la même carafe, vous tuerez la personne qui aura bu cette eau en même temps que vous, sans vous apercevoir autrement que par un simple malaise qu'il y ait eu une substance vénéneuse quelconque mêlée à cette eau. --Vous ne connaissez pas d'autre contrepoison? --Je n'en connais pas. --J'avais souvent lu et relu cette histoire de Mithridate, dit Mme de Villefort pensive, et je l'avais prise pour une fable. --Non, madame; contre l'habitude de l'histoire, c'est une vérité. Mais ce que vous me dites là madame, ce que vous me demandez n'est point le résultat d'une question capricieuse, puisqu'il y a deux ans déjà vous m'avez fait des questions pareilles, et que vous me dites que depuis longtemps cette histoire de Mithridate vous préoccupait. --C'est vrai, monsieur, les deux études favorites de ma jeunesse ont été la botanique et la minéralogie, et puis, quand j'ai su plus tard que l'emploi des simples expliquait souvent toute l'histoire des peuples et toute la vie des individus d'Orient, comme les fleurs expliquent toute leur pensée amoureuse, j'ai regretté de n'être pas homme pour devenir un Flamel, un Fontana ou un Cabanis. --D'autant plus, madame, reprit Monte-Cristo, que les Orientaux ne se bornent point, comme Mithridate, à se faire des poisons une cuirasse, ils s'en font aussi un poignard; la science devient entre leurs mains non seulement une arme défensive, mais encore fort souvent offensive; l'une sert contre leurs souffrances physiques, l'autre contre leurs ennemis; avec l'opium, avec la belladone, avec la fausse angusture, le bois de couleuvre, le laurier-cerise, ils endorment ceux qui voudraient les réveiller. Il n'est pas une de ces femmes, égyptienne, turque ou grecque, qu'ici vous appelez de bonnes femmes, qui ne sache en fait de chimie de quoi stupéfier un médecin, et en fait de psychologie de quoi épouvanter un confesseur. --Vraiment! dit Mme de Villefort, dont les yeux brillaient d'un feu étrange à cette conversation. --Eh! mon Dieu! oui, madame, continua Monte-Cristo, les drames secrets de l'Orient se nouent et se dénouent ainsi, depuis la plante qui fait aimer jusqu'à la plante qui fait mourir; depuis le breuvage qui ouvre le ciel jusqu'à celui qui vous plonge un homme dans l'enfer. Il y a autant de nuances de tous genres qu'il y a de caprices et de bizarreries dans la nature humaine, physique et morale; et je dirai plus, l'art de ces chimistes sait accommoder admirablement le remède et le mal à ses besoins d'amour ou à ses désirs de vengeance. --Mais, monsieur, reprit la jeune femme, ces sociétés orientales au milieu desquelles vous avez passé une partie de votre existence sont donc fantastiques comme les contes qui nous viennent de leur beau pays? un homme y peut donc être supprimé impunément? c'est donc en réalité la Bagdad ou la Bassora de M. Galland? Les sultans et les vizirs qui régissent ces sociétés, et qui constituent ce qu'on appelle en France le gouvernement, sont donc sérieusement des Haroun-al-Raschid et des Giaffar qui non seulement pardonnent à un empoisonneur, mais encore le font premier ministre si le crime a été ingénieux, et qui, dans ce cas, en font graver l'histoire en lettres d'or pour se divertir aux heures de leur ennui? --Non, madame, le fantastique n'existe plus même en Orient: il y a là-bas aussi, déguisés sous d'autres noms et cachés sous d'autres costumes, des commissaires de police, des juges d'instruction, des procureurs du roi et des experts. On y pend, on y décapite et l'on y empale très agréablement les criminels; mais ceux-ci en fraudeurs adroits, ont su dépister la justice humaine et assurer le succès de leurs entreprises par des combinaisons habiles. Chez nous, un niais possédé du démon de la haine ou de la cupidité, qui a un ennemi à détruire ou un grand-parent à annihiler, s'en va chez un épicier, lui donne un faux nom qui le fait découvrir bien mieux que son nom véritable, et achète, sous prétexte que les rats l'empêchent de dormir, cinq à six grammes d'arsenic; s'il est très adroit, il va chez cinq ou six épiciers, et n'en est que cinq ou six fois mieux reconnu; puis, quand il possède son spécifique, il administre à son ennemi, à son grand-parent, une dose d'arsenic qui ferait crever un mammouth ou un mastodonte, et qui, sans rime ni raison, fait pousser à la victime des hurlements qui mettent tout le quartier en émoi. Alors arrive une nuée 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000