--Oh! mais vous le connaissez donc? s'écria Julie les yeux étincelants
de joie.
--Non, dit Monte-Cristo, je suppose seulement. J'ai connu un Lord
Wilmore qui semait ainsi des traits de générosité.
--Sans se faire connaître!
--C'était un homme bizarre qui ne croyait pas à la reconnaissance.
--Oh! s'écria Julie avec un accent sublime et en joignant les mains, à
quoi croit-il donc, le malheureux!
--Il n'y croyait pas, du moins à l'époque où je l'ai connu, dit
Monte-Cristo, que cette voix partie du fond de l'âme avait remué jusqu'à
la dernière fibre; mais depuis ce temps peut-être a-t-il eu quelque
preuve que la reconnaissance existait.
--Et vous connaissez cet homme, monsieur? demanda Emmanuel.
--Oh! si vous le connaissez, monsieur, s'écria Julie, dites, dites,
pouvez-vous nous mener à lui, nous le montrer, nous dire où il est? Dis
donc, Maximilien, dis donc, Emmanuel, si nous le retrouvions jamais, il
faudrait bien qu'il crût à la mémoire du coeur.»
Monte-Cristo sentit deux larmes rouler dans ses yeux; il fit encore
quelques pas dans le salon.
«Au nom du Ciel! monsieur, dit Maximilien, si vous savez quelque chose
de cet homme, dites-nous ce que vous en savez!
--Hélas! dit Monte-Cristo en comprimant l'émotion de sa voix, si c'est
Lord Wilmore votre bienfaiteur, je crains bien que jamais vous ne le
retrouviez. Je l'ai quitté il y a deux ou trois ans à Palerme et il
partait pour les pays les plus fabuleux; si bien que je doute fort qu'il
en revienne jamais.
--Ah! monsieur, vous êtes cruel!» s'écria Julie avec effroi.
Et les larmes vinrent aux yeux de la jeune femme.
«Madame, dit gravement Monte-Cristo en dévorant du regard les deux
perles liquides qui roulaient sur les joues de Julie, si Lord Wilmore
avait vu ce que je viens de voir ici, il aimerait encore la vie, car les
larmes que vous versez le raccommoderaient avec le genre humain.»
Et il tendit la main à Julie, qui lui donna la sienne, entraînée
qu'elle se trouvait par le regard et par l'accent du comte.
«Mais ce Lord Wilmore, dit-elle, se rattachant à une dernière espérance,
il avait un pays, une famille, des parents, il était connu enfin? Est-ce
que nous ne pourrions pas...?
--Oh! ne cherchez point, madame, dit le comte, ne bâtissez point de
douces chimères sur cette parole que j'ai laissé échapper. Non, Lord
Wilmore n'est probablement pas l'homme que vous cherchez: il était mon
ami, je connaissais tous ses secrets, il m'eût raconté celui-là.
--Et il ne vous en a rien dit? s'écria Julie.
--Rien.
--Jamais un mot qui pût vous faire supposer?...
--Jamais.
--Cependant vous l'avez nommé tout de suite.
--Ah! vous savez... en pareil cas, on suppose.
--Ma soeur, ma soeur, dit Maximilien venant en aide au comte, monsieur a
raison. Rappelle-toi ce que nous a dit si souvent notre bon père: «Ce
n'est pas un Anglais qui nous a fait ce bonheur.»
Monte-Cristo tressaillit.
«Votre père vous disait... monsieur Morrel?... reprit-il vivement.
--Mon père, monsieur, voyait dans cette action un miracle. Mon père
croyait à un bienfaiteur sorti pour nous de la tombe. Oh! la touchante
superstition, monsieur, que celle-là, et comme, tout en n'y croyant pas
moi-même, j'étais loin de vouloir détruire cette croyance dans son noble
coeur! Aussi combien de fois y rêva-t-il en prononçant tout bas un nom
d'ami bien cher, un nom d'ami perdu; et lorsqu'il fut près de mourir,
lorsque l'approche de l'éternité eût donné à son esprit quelque chose de
l'illumination de la tombe, cette pensée, qui n'avait jusque-là été
qu'un doute, devint une conviction, et les dernières paroles qu'il
prononça en mourant furent celles-ci: «Maximilien, c'était Edmond
Dantès!»
La pâleur du comte, qui depuis quelques secondes allait croissant,
devint effrayante à ces paroles. Tout son sang venait d'affluer au
coeur, il ne pouvait parler, il tira sa montre comme s'il eût oublié
l'heure, prit son chapeau, présenta à Mme Herbault un compliment brusque
et embarrassé, et serrant les mains d'Emmanuel et de Maximilien:
«Madame, dit-il, permettez-moi de venir quelque fois vous rendre mes
devoirs. J'aime votre maison, et je vous suis reconnaissant de votre
accueil, car voici la première fois que je me suis oublié depuis bien
des années.»
Et il sortit à grands pas.
«C'est un homme singulier que ce comte de Monte-Cristo, dit Emmanuel.
--Oui, répondit Maximilien, mais je crois qu'il a un coeur excellent, et
je suis sûr qu'il nous aime.
--Et moi! dit Julie, sa voix m'a été au coeur, et deux ou trois fois il
m'a semblé que ce n'était pas la première fois que je l'entendais.»
LI
Pyrame et Thisbé.
Aux deux tiers du faubourg Saint-Honoré, derrière un bel hôtel,
remarquable entre les remarquables habitations de ce riche quartier,
s'étend un vaste jardin dont les marronniers touffus dépassent les
énormes murailles, hautes comme des remparts, et laissent, quand vient
le printemps, tomber leurs fleurs roses et blanches dans deux vases de
pierre cannelée placés parallèlement sur deux pilastres quadrangulaires
dans lesquels s'enchâsse une grille de fer du temps de Louis XIII.
Cette entrée grandiose est condamnée, malgré les magnifiques géraniums
qui poussent dans les deux vases et qui balancent au vent leurs feuilles
marbrées et leurs fleurs de pourpre, depuis que les propriétaires de
l'hôtel, et cela date de longtemps déjà, se sont restreints à la
possession de l'hôtel, de la cour plantée d'arbres qui donne sur le
faubourg, et du jardin que ferme cette grille, laquelle donnait
autrefois sur un magnifique potager d'un arpent annexé à la propriété.
Mais le démon de la spéculation ayant tiré une ligne, c'est-à-dire une
rue à l'extrémité de ce potager, et la rue, avant d'exister, ayant déjà
grâce à une plaque de fer bruni, reçu un nom, on pensa pouvoir vendre ce
potager pour bâtir sur la rue, et faire concurrence à cette grande
artère de Paris qu'on appelle le faubourg Saint-Honoré.
Mais, en matière de spéculation, l'homme propose et l'argent dispose; la
rue baptisée mourut au berceau; l'acquéreur du potager, après l'avoir
parfaitement payé, ne put trouver à le revendre la somme qu'il en
voulait, et, en attendant une hausse de prix, qui ne peut manquer, un
jour ou l'autre, de l'indemniser bien au-delà de ses pertes passées et
de son capital au repos, il se contenta de louer cet enclos à des
maraîchers, moyennant la somme de cinq cent francs par an.
C'est de l'argent placé à un demi pour cent, ce qui n'est pas cher par
le temps qui court, où il y a tant de gens qui le placent à cinquante,
et qui trouvent encore que l'argent est d'un bien pauvre rapport.
Néanmoins, comme nous l'avons dit, la grille du jardin, qui autrefois
donnait sur le potager, est condamnée, et la rouille ronge ses gonds; il
y a même plus: pour que d'ignobles maraîchers ne souillent pas de leurs
regards vulgaires l'intérieur de l'enclos aristocratique, une cloison
de planches est appliquée aux barreaux jusqu'à la hauteur de six pieds.
Il est vrai que les planches ne sont pas si bien jointes qu'on ne puisse
glisser un regard furtif entre les intervalles; mais cette maison est
une maison sévère, et qui ne craint point les indiscrétions.
Dans ce potager, au lieu de choux, de carottes, de radis, de pois et de
melons, poussent de grandes luzernes, seule culture qui annonce que l'on
songe encore à ce lieu abandonné. Une petite porte basse, s'ouvrant sur
la rue projetée, donne entrée en ce terrain clos de murs, que ses
locataires viennent d'abandonner à cause de sa stérilité et qui, depuis
huit jours, au lieu de rapporter un demi pour cent, qui comme par le
passé, ne rapporte plus rien du tout.
Du côté de l'hôtel, les marronniers dont nous avons parlé couronnent la
muraille, ce qui n'empêche pas d'autres arbres luxuriants et fleuris de
glisser dans leurs intervalles leurs branches avides d'air. À un angle
où le feuillage devient tellement touffu qu'à peine si la lumière y
pénètre, un large banc de pierre et des sièges de jardin indiquent un
lieu de réunion ou une retraite favorite à quelque habitant de l'hôtel
situé à cent pas, et que l'on aperçoit à peine à travers le rempart de
verdure qui l'enveloppe. Enfin, le choix de cet asile mystérieux est à
la fois justifié par l'absence du soleil, par la fraîcheur éternelle
même pendant les jours les plus brûlants de l'été, par le gazouillement
des oiseaux et par l'éloignement de la maison et de la rue, c'est-à-dire
des affaires et du bruit.
Vers le soir d'une des plus chaudes journées que le printemps eût
encore accordées aux habitants de Paris, il y avait sur ce banc de
pierre un livre, une ombrelle, un panier à ouvrage et un mouchoir de
batiste dont la broderie était commencée; et non loin de ce banc, près
de la grille, debout devant les planches, l'oeil appliqué à la cloison à
claire-voie, une jeune femme, dont le regard plongeait par une fente
dans le jardin désert que nous connaissons.
Presque au même moment, la petite porte de ce terrain se refermait sans
bruit, et un jeune homme, grand, vigoureux, vêtu d'une blouse de toile
écrue, d'une casquette de velours, mais dont les moustaches, la barbe et
les cheveux noirs extrêmement soignés juraient quelque peu avec ce
costume populaire, après un rapide coup d'oeil jeté autour de lui pour
s'assurer que personne ne l'épiait, passant par cette porte, qu'il
referma derrière lui, se dirigeait d'un pas précipité vers la grille.
À la vue de celui qu'elle attendait, mais non pas probablement sous ce
costume, la jeune fille eut peur et se rejeta en arrière.
Et cependant déjà, à travers les fentes de la porte, le jeune homme,
avec ce regard qui n'appartient qu'aux amants, avait vu flotter la robe
blanche et la longue ceinture bleue. Il s'élança vers la cloison, et
appliquant sa bouche à une ouverture:
«N'ayez pas peur, Valentine, dit-il, c'est moi.»
La jeune fille s'approcha.
«Oh! monsieur, dit-elle, pourquoi donc êtes-vous venu si tard
aujourd'hui? Savez-vous que l'on va dîner bientôt, et qu'il m'a fallu
bien de la diplomatie et bien de la promptitude pour me débarrasser de
ma belle-mère, qui m'épie, de ma femme de chambre qui m'espionne, et de
mon frère qui me tourmente pour venir travailler ici à cette broderie,
qui, j'en ai bien peur, ne sera pas finie de longtemps? Puis, quand vous
vous serez excusé sur votre retard, vous me direz quel est ce nouveau
costume qu'il vous a plu d'adopter et qui presque a été cause que je ne
vous ai pas reconnu.
--Chère Valentine, dit le jeune homme, vous êtes trop au-dessus de mon
amour pour que j'ose vous en parler, et cependant, toutes les fois que
je vous vois, j'ai besoin de vous dire que je vous adore, afin que
l'écho de mes propres paroles me caresse doucement le coeur lorsque je
ne vous vois plus. Maintenant je vous remercie de votre gronderie: elle
est toute charmante, car elle me prouve, je n'ose pas dire que vous
m'attendiez, mais que vous pensiez à moi. Vous vouliez savoir la cause
de mon retard et le motif de mon déguisement; je vais vous les dire, et
j'espère que vous les excuserez: j'ai fait choix d'un état....
--D'un état!... Que voulez-vous dire, Maximilien? Et sommes-nous donc
assez heureux pour que vous parliez de ce qui nous regarde en
plaisantant?
--Oh! Dieu me préserve, dit le jeune homme, de plaisanter avec ce qui
est ma vie; mais fatigué d'être un coureur de champs et un escaladeur
de murailles, sérieusement effrayé de l'idée que vous me fîtes naître
l'autre soir que votre père me ferait juger un jour comme voleur, ce qui
compromettrait l'honneur de l'armée française tout entière, non moins
effrayé de la possibilité que l'on s'étonne de voir éternellement
tourner autour de ce terrain, où il n'y a pas la plus petite citadelle à
assiéger ou le plus petit blockhaus à défendre, un capitaine de spahis,
je me suis fait maraîcher, et j'ai adopté le costume de ma profession.
--Bon, quelle folie!
--C'est au contraire la chose la plus sage, je crois, que j'aie faite de
ma vie, car elle nous donne toute sécurité.
--Voyons, expliquez-vous.
--Eh bien, j'ai été trouver le propriétaire de cet enclos; le bail avec
les anciens locataires était fini, et je le lui ai loué à nouveau. Toute
cette luzerne que vous voyez m'appartient, Valentine; rien ne m'empêche
de me faire bâtir une cabane dans les foins et de vivre désormais à
vingt pas de vous. Oh! ma joie et mon bonheur, je ne puis les contenir.
Comprenez-vous, Valentine, que l'on parvienne à payer ces choses-là?
C'est impossible, n'est-ce pas? Eh bien, toute cette félicité, tout ce
bonheur, toute cette joie, pour lesquels j'eusse donné dix ans de ma
vie, me coûtent, devinez combien?... Cinq cents francs par an, payables
par trimestre. Ainsi, vous le voyez, désormais plus rien à craindre. Je
suis ici chez moi, je puis mettre des échelles contre mon mur et
regarder par-dessus, et j'ai, sans crainte qu'une patrouille vienne me
déranger, le droit de vous dire que je vous aime, tant que votre fierté
ne se blessera pas d'entendre sortir ce mot de la bouche d'un pauvre
journalier vêtu d'une blouse et coiffé d'une casquette.»
Valentine poussa un petit cri de surprise joyeuse; puis tout à coup:
«Hélas, Maximilien, dit-elle tristement et comme si un nuage jaloux
était soudain venu voiler le rayon de soleil qui illuminait son coeur,
maintenant nous serons trop libres, notre bonheur nous fera tenter Dieu;
nous abuserons de notre sécurité, et notre sécurité nous perdra.
--Pouvez-vous me dire cela, mon amie, à moi qui, depuis que je vous
connais, vous prouve chaque jour que j'ai subordonné mes pensées et ma
vie à votre vie et à vos pensées? Qui vous a donné confiance en moi? mon
bonheur, n'est-ce pas? Quand vous m'avez dit qu'un vague instinct vous
assurait que vous couriez quelque grand danger, j'ai mis mon dévouement
à votre service, sans vous demander d'autre récompense que le bonheur de
vous servir. Depuis ce temps, vous ai-je, par un mot, par un signe,
donné l'occasion de vous repentir de m'avoir distingué au milieu de ceux
qui eussent été heureux de mourir pour vous? Vous m'avez dit, pauvre
enfant, que vous étiez fiancée à M. d'Épinay, que votre père avait
décidé cette alliance, c'est-à-dire qu'elle était certaine, car tout ce
que veut M. de Villefort arrive infailliblement. Eh bien, je suis resté
dans l'ombre, attendant tout, non pas de ma volonté, non pas de la
vôtre, mais des événements, de la Providence, de Dieu, et cependant
vous m'aimez, vous avez eu pitié de moi, Valentine, et vous me l'avez
dit; merci pour cette douce parole que je ne vous demande que de me
répéter de temps en temps, et qui me fera tout oublier.
--Et voilà ce qui vous a enhardi, Maximilien, voilà ce qui me fait à la
fois une vie bien douce et bien malheureuse, au point que je me demande
souvent lequel vaut mieux pour moi, du chagrin que me causait autrefois
la rigueur de ma belle-mère et sa préférence aveugle pour son enfant, ou
du bonheur plein de dangers que je goûte en vous voyant.
--Du danger! s'écria Maximilien; pouvez-vous dire un mot si dur et si
injuste? Avez-vous jamais vu un esclave plus soumis que moi? Vous m'avez
permis de vous adresser quelquefois la parole, Valentine, mais vous
m'avez défendu de vous suivre; j'ai obéi. Depuis que j'ai trouvé le
moyen de me glisser dans cet enclos, de causer avec vous à travers cette
porte, d'être enfin si près de vous sans vous voir, ai-je jamais,
dites-le-moi, demandé à toucher le bas de votre robe à travers ces
grilles? Ai-je jamais fait un pas pour franchir ce mur, ridicule
obstacle pour ma jeunesse et ma force? Jamais un reproche sur votre
rigueur, jamais un désir exprimé tout haut; j'ai été rivé à ma parole
comme un chevalier des temps passés. Avouez cela du moins, pour que je
ne vous croie pas injuste.
--C'est vrai, dit Valentine, en passant entre deux planches le bout d'un
de ses doigts effilés sur lequel Maximilien posa ses lèvres; c'est vrai,
vous êtes un honnête ami. Mais enfin vous n'avez agi qu'avec le
sentiment de votre intérêt, mon cher Maximilien; vous saviez bien que,
du jour où l'esclave deviendrait exigeant, il lui faudrait tout perdre.
Vous m'avez promis l'amitié d'un frère, à moi qui n'ai pas d'amis, à moi
que mon père oublie, à moi que ma belle-mère persécute, et qui n'ai pour
consolation que le vieillard immobile, muet, glacé, dont la main ne peut
serrer ma main, dont l'oeil seul peut me parler, et dont le coeur bat
sans doute pour moi d'un reste de chaleur. Dérision amère du sort qui me
fait ennemie et victime de tous ceux qui sont plus forts que moi, et qui
me donne un cadavre pour soutien et pour ami! Oh! vraiment, Maximilien,
je vous le répète, je suis bien malheureuse, et vous avez raison de
m'aimer pour moi et non pour vous.
--Valentine, dit le jeune homme avec une émotion profonde, je ne dirai
pas que je n'aime que vous au monde, car j'aime aussi ma soeur et mon
beau-frère, mais c'est d'un amour doux et calme, qui ne ressemble en
rien au sentiment que j'éprouve pour vous: quand je pense à vous, mon
sang bout, ma poitrine se gonfle, mon coeur déborde; mais cette force,
cette ardeur, cette puissance surhumaine, je les emploierai à vous aimer
seulement jusqu'au jour où vous me direz de les employer à vous servir.
M. Franz d'Épinay sera absent un an encore, dit-on; en un an, que de
chances favorables peuvent nous servir, que d'événements peuvent nous
seconder! Espérons donc toujours, c'est si bon et si doux d'espérer!
Mais en attendant, vous, Valentine, vous qui me reprochez mon égoïsme,
qu'avez-vous été pour moi? La belle et froide statue de la Vénus
pudique. En échange de ce dévouement, de cette obéissance, de cette
retenue, que m'avez-vous promis, vous? rien; que m'avez-vous accordé?
bien peu de chose. Vous me parlez de M. d'Épinay, votre fiancé, et vous
soupirez à cette idée d'être un jour à lui. Voyons, Valentine, est-ce là
tout ce que vous avez dans l'âme? Quoi! je vous engage ma vie, je vous
donne mon âme, je vous consacre jusqu'au plus insignifiant battement de
mon coeur, et quand je suis tout à vous, moi, quand je me dis tout bas
que je mourrai si je vous perds, vous ne vous épouvantez pas, vous, à la
seule idée d'appartenir à un autre! Oh! Valentine! Valentine, si j'étais
ce que vous êtes, si je me sentais aimé comme vous êtes sûre que je vous
aime, déjà cent fois j'eusse passé ma main entre les barreaux de cette
grille, et j'eusse serré la main du pauvre Maximilien en lui disant: «À
vous, à vous seul, Maximilien, dans ce monde et dans l'autre.»
Valentine ne répondit rien, mais le jeune homme l'entendit soupirer et
pleurer.
La réaction fut prompte sur Maximilien.
«Oh! s'écria-t-il, Valentine! Valentine! oubliez mes paroles, s'il y a
dans mes paroles quelque chose qui ait pu vous blesser!
--Non, dit-elle, vous avez raison; mais ne voyez-vous pas que je suis
une pauvre créature, abandonnée dans une maison presque étrangère, car
mon père m'est presque un étranger, et dont la volonté a été brisée
depuis dix ans, jour par jour, heure par heure, minute par minute, par
la volonté de fer des maîtres qui pèsent sur moi? Personne ne voit ce
que je souffre et je ne l'ai dit à personne qu'à vous. En apparence, et
aux yeux de tout le monde, tout m'est bon, tout m'est affectueux; en
réalité, tout m'est hostile. Le monde dit: «M. de Villefort est trop
grave et trop sévère pour être bien tendre envers sa fille; mais elle a
eu du moins le bonheur de retrouver dans Mme de Villefort une seconde
mère.» Eh bien, le monde se trompe, mon père m'abandonne avec
indifférence, et ma belle-mère me hait avec un acharnement d'autant plus
terrible qu'il est voilé par un éternel sourire.
--Vous haïr! vous, Valentine! et comment peut-on vous haïr?
--Hélas! mon ami, dit Valentine, je suis forcée d'avouer que cette haine
pour moi vient d'un sentiment presque naturel. Elle adore son fils, mon
frère Édouard.
--Eh bien?
--Eh bien, cela me semble étrange de mêler à ce que nous disions une
question d'argent, eh! bien, mon ami, je crois que sa haine vient de là
du moins. Comme elle n'a pas de fortune de son côté, que moi je suis
déjà riche du chef de ma mère, et que cette fortune sera encore plus que
doublée par celle de M. et de Mme de Saint-Méran, qui doit me revenir un
jour, eh bien, je crois qu'elle est envieuse. Oh! mon Dieu! si je
pouvais lui donner la moitié de cette fortune et me retrouver chez M. de
Villefort comme une fille dans la maison de son père, certes je le
ferais à l'instant même.
--Pauvre Valentine!
--Oui, je me sens enchaînée, et en même temps je me sens si faible,
qu'il me semble que ces liens me soutiennent, et que j'ai peur de les
rompre. D'ailleurs, mon père n'est pas un homme dont on puisse
enfreindre impunément les ordres: il est puissant contre moi, il le
serait contre vous, il le serait contre le roi lui-même, protégé qu'il
est par un irréprochable passé et par une position presque inattaquable.
Oh! Maximilien! je vous le jure, je ne lutte pas, parce que c'est vous
autant que moi que je crains de briser dans cette lutte.
--Mais enfin, Valentine, reprit Maximilien, pourquoi désespérer ainsi,
et voir l'avenir toujours sombre?
--Ah! mon ami, parce que je le juge par le passé.
--Voyons cependant, si je ne suis pas un parti illustre au point de vue
aristocratique, je tiens cependant, par beaucoup de points, au monde
dans lequel vous vivez; le temps où il y avait deux Frances dans la
France n'existe plus; les plus hautes familles de la monarchie se sont
fondues dans les familles de l'Empire: l'aristocratie de la lance a
épousé la noblesse du canon. Eh bien, moi, j'appartiens à cette
dernière: j'ai un bel avenir dans l'armée, je jouis d'une fortune
bornée, mais indépendante; la mémoire de mon père, enfin, est vénérée
dans notre pays comme celle d'un des plus honnêtes négociants qui aient
existé. Je dis notre pays, Valentine, parce que vous êtes presque de
Marseille.
--Ne me parlez pas de Marseille, Maximilien, ce seul mot me rappelle ma
bonne mère, cet ange que tout le monde a regretté, et qui, après avoir
veillé sur sa fille pendant son court séjour sur la terre, veille encore
sur elle, je l'espère du moins, pendant son éternel séjour au ciel. Oh!
si ma pauvre mère vivait, Maximilien, je n'aurais plus rien à craindre;
je lui dirais que je vous aime, et elle nous protégerait.
--Hélas! Valentine, reprit Maximilien, si elle vivait, je ne vous
connaîtrais pas sans doute, car, vous l'avez dit, vous seriez heureuse
si elle vivait, et Valentine heureuse m'eût regardé bien dédaigneusement
du haut de sa grandeur.
--Ah! mon ami, s'écria Valentine, c'est vous qui êtes injuste à votre
tour.... Mais, dites-moi....
--Que voulez-vous que je vous dise? reprit Maximilien, voyant que
Valentine hésitait.
--Dites-moi, continua la jeune fille, est-ce qu'autrefois à Marseille il
y a eu quelque sujet de mésintelligence entre votre père et le mien?
--Non, pas que je sache, répondit Maximilien, ce n'est que votre père
était un partisan plus que zélé des Bourbons, et le mien un homme dévoué
à l'Empereur. C'est, je le présume, tout ce qu'il y a jamais eu de
dissidence entre eux. Mais pourquoi cette question, Valentine?
--Je vais vous le dire, reprit la jeune fille, car vous devez tout
savoir. Eh bien, c'était le jour où votre nomination d'officier de la
Légion d'honneur fut publiée dans le journal. Nous étions tous chez mon
grand-père, M. Noirtier, et de plus il y avait encore M. Danglars, vous
savez ce banquier dont les chevaux ont avant-hier failli tuer ma mère et
mon frère? Je lisais le journal tout haut à mon grand-père pendant que
ces messieurs causaient du mariage de mademoiselle Danglars. Lorsque
j'en vins au paragraphe qui vous concernait et que j'avais déjà lu, car
dès la veille au matin vous m'aviez annoncé cette bonne nouvelle;
lorsque j'en vins, dis-je, au paragraphe qui vous concernait, j'étais
bien heureuse... mais aussi bien tremblante d'être forcée de prononcer
tout haut votre nom et certainement je l'eusse omis sans la crainte que
j'éprouvais qu'on interprétât mal mon silence; donc je rassemblai tout
mon courage, et je lus.
--Chère Valentine!
--Eh bien, aussitôt que résonna votre nom, mon père tourna la tête.
J'étais si persuadée (voyez comme je suis folle!) que tout le monde
allait être frappé de ce nom comme d'un coup de foudre, que je crus voir
tressaillir mon père et même (pour celui-là c'était une illusion, j'en
suis sûre), et même M. Danglars.
«--Morrel, dit mon père, attendez donc!» (Il fronça le sourcil.)
«Serait-ce un de ces Morrel de Marseille, un de ces enragés
bonapartistes qui nous ont donné tant de mal en 1815?
«--Oui, répondit M. Danglars; je crois même que c'est le fils de
l'ancien armateur.»
--Vraiment! fit Maximilien. Et que répondit votre père, dites,
Valentine?
--Oh! une chose affreuse et que je n'ose vous redire.
--Dites toujours, reprit Maximilien en souriant.
«--Leur Empereur, continua-t-il en fronçant le sourcil, savait les
mettre à leur place, tous ces fanatiques: il les appelait de la chair à
canon, et c'était le seul nom qu'ils méritassent. Je vois avec joie que
le gouvernement nouveau remet en vigueur ce salutaire principe. Quand ce
ne serait que pour cela qu'il garde l'Algérie, j'en féliciterais le
gouvernement, quoiqu'elle nous coûte un peu cher.
--C'est en effet d'une politique assez brutale, dit Maximilien. Mais ne
rougissez point, chère amie, de ce qu'a dit là M. de Villefort; mon
brave père ne cédait en rien au vôtre sur ce point, et il répétait sans
cesse: «Pourquoi donc l'Empereur, qui fait tant de belles choses, ne
fait-il pas un régiment de juges et d'avocats, et ne les envoie-t-il pas
toujours au premier feu?» Vous le voyez, chère amie, les partis se
valent pour le pittoresque de l'expression et pour la douceur de la
pensée. Mais M. Danglars, que dit-il à cette sortie du procureur du roi?
--Oh! lui se mit à rire de ce rire sournois qui lui est particulier et
que je trouve féroce; puis ils se levèrent l'instant d'après et
partirent. Je vis alors seulement que mon grand-père était tout agité.
Il faut vous dire, Maximilien, que, moi seule, je devine ses agitations,
à ce pauvre paralytique, et je me doutais d'ailleurs que la
conversation qui avait eu lieu devant lui (car on ne fait plus attention
à lui, pauvre grand-père!) l'avait fort impressionné, attendu qu'on
avait dit du mal de son Empereur, et que, à ce qu'il paraît, il a été
fanatique de l'Empereur.
--C'est, en effet, dit Maximilien, un des noms connus de l'empire: il a
été sénateur, et, comme vous le savez ou comme vous ne le savez pas,
Valentine, il fut près de toutes les conspirations bonapartistes que
l'on fit sous la Restauration.
--Oui j'entends quelquefois dire tout bas de ces choses-là qui me
semblent étranges: le grand-père bonapartiste, le père royaliste; enfin,
que voulez-vous?... Je me retournai donc vers lui. Il me montrait le
journal du regard.
«--Qu'avez-vous, papa? lui dis-je; êtes-vous content?»
Il me fit de la tête signe que oui.
«--De ce que mon père vient de dire? demandai-je.»
Il fit signe que non.
«--De ce que M. Danglars a dit?»
Il fit signe que non encore.
«--C'est donc de ce que M. Morrel, je n'osai pas dire Maximilien, est
nommé officier de la Légion d'honneur?»
Il fit signe que oui.
--Le croiriez-vous, Maximilien? il était content que vous fussiez nommé
officier de la Légion d'honneur, lui qui ne vous connaît pas. C'est
peut-être de la folie de sa part, car il tourne, dit-on, à l'enfance:
mais je l'aime bien pour ce oui-là.
--C'est bizarre, pensa Maximilien. Votre père me haïrait donc, tandis
qu'au contraire votre grand-père... Étranges choses que ces amours et
ces haines de parti!
--Chut! s'écria tout à coup Valentine. Cachez-vous, sauvez-vous; on
vient!»
Maximilien sauta sur une bêche et se mit à retourner impitoyablement la
luzerne.
«Mademoiselle! Mademoiselle! cria une voix derrière les arbres, Mme de
Villefort vous cherche partout et vous appelle; il y a une visite au
salon.
--Une visite! dit Valentine tout agitée; et qui nous fait cette visite?
--Un grand seigneur, un prince, à ce qu'on dit, M. le comte de
Monte-Cristo.
--J'y vais», dit tout haut Valentine.
Ce nom fit tressaillir de l'autre côté de la grille celui à qui le -j'y
vais- de Valentine servait d'adieu à la fin de chaque entrevue.
«Tiens! se dit Maximilien en s'appuyant tout pensif sur sa bêche,
comment le comte de Monte-Cristo connaît-il M. de Villefort?»
LII
Toxicologie.
C'était bien réellement M. le comte de Monte-Cristo qui venait d'entrer
chez Mme de Villefort, dans l'intention de rendre à M. le procureur du
roi la visite qu'il lui avait faite, et à ce nom toute la maison, comme
on le comprend bien, avait été mise en émoi.
Mme de Villefort, qui était au salon lorsqu'on annonça le comte, fit
aussitôt venir son fils pour que l'enfant réitérât ses remerciements au
comte, et Édouard, qui n'avait cessé d'entendre parler depuis deux jours
du grand personnage, se hâta d'accourir, non par obéissance pour sa
mère, non pour remercier le comte, mais par curiosité et pour faire
quelque remarque à l'aide de laquelle il pût placer un de ces lazzis
qui faisaient dire à sa mère: «Ô le méchant enfant! Mais il faut bien
que je lui pardonne, il a tant d'esprit!»
Après les premières politesses d'usage, le comte s'informa de M. de
Villefort.
«Mon mari dîne chez M. le Chancelier, répondit la jeune femme; il vient
de partir à l'instant même, et il regrettera bien, j'en suis sûre,
d'avoir été privé du bonheur de vous voir.»
Deux visiteurs qui avaient précédé le comte dans le salon, et qui le
dévoraient des yeux se retirèrent après le temps raisonnable exigé à la
fois par la politesse et par la curiosité.
«À propos, que fait donc ta soeur Valentine? dit Mme de Villefort à
Édouard; qu'on la prévienne afin que j'aie l'honneur de la présenter à
M. le comte.
--Vous avez une fille, madame? demanda le comte, mais ce doit être une
enfant?
--C'est la fille de M. de Villefort, répliqua la jeune femme; une fille
d'un premier mariage, une grande et belle personne.
--Mais mélancolique», interrompit le jeune Édouard en arrachant, pour en
faire une aigrette à son chapeau, les plumes de la queue d'un magnifique
ara qui criait de douleur sur son perchoir doré.
Mme de Villefort se contenta de dire:
«Silence, Édouard!
«Ce jeune étourdi a presque raison, et répète là ce qu'il m'a bien des
fois entendue dire avec douleur car Mlle de Villefort est, malgré tout
ce que nous pouvons faire pour la distraire, d'un caractère triste et
d'une humeur taciturne qui nuisent souvent à l'effet de sa beauté. Mais
elle ne vient pas; Édouard, voyez donc pourquoi cela.
--Parce qu'on la cherche où elle n'est pas.
--Où la cherche-t-on?
--Chez grand-papa Noirtier.
--Et elle n'est pas là, vous croyez?
--Non, non, non, non, non, elle n'y est pas, répondit Édouard en
chantonnant.
--Et où est-elle? Si vous le savez, dites-le.
--Elle est sous le grand marronnier», continua le méchant garçon, en
présentant, malgré les cris de sa mère, des mouches vivantes au
perroquet, qui paraissait fort friand de cette sorte de gibier.
Mme de Villefort étendait la main pour sonner, et pour indiquer à la
femme de chambre le lieu où elle trouverait Valentine, lorsque celle-ci
entra. Elle semblait triste, en effet, et en la regardant attentivement
on eût même pu voir dans ses yeux des traces de larmes.
Valentine, que nous avons, entraîné par la rapidité du récit, présentée
à nos lecteurs sans la faire connaître, était une grande et svelte jeune
fille de dix-neuf ans, aux cheveux châtain clair, aux yeux bleu foncé, à
la démarche languissante et empreinte de cette exquise distinction qui
caractérisait sa mère; ses mains blanches et effilées, son cou nacré,
ses joues marbrées de fugitives couleurs, lui donnaient au premier
aspect l'air d'une de ces belles Anglaises qu'on a comparées assez
poétiquement dans leurs allures à des cygnes qui se mirent.
Elle entra donc, et, voyant près de sa mère l'étranger dont elle avait
tant entendu parler déjà, elle salua sans aucune minauderie de jeune
fille et sans baisser les yeux, avec une grâce qui redoubla l'attention
du comte.
Celui-ci se leva.
«Mlle de Villefort, ma belle-fille, dit Mme de Villefort à Monte-Cristo,
en se penchant sur son sofa et en montrant de la main Valentine.
--Et monsieur le comte de Monte-Cristo, roi de la Chine, empereur de la
Cochinchine», dit le jeune drôle en lançant un regard sournois à sa
soeur.
Pour cette fois, Mme de Villefort pâlit, et faillit s'irriter contre ce
fléau domestique qui répondait au nom d'Édouard; mais, tout au
contraire, le comte sourit et parut regarder l'enfant avec complaisance,
ce qui porta au comble la joie et l'enthousiasme de sa mère.
«Mais, madame, reprit le comte en renouant la conversation et en
regardant tour à tour Mme de Villefort et Valentine, est-ce que je n'ai
pas déjà eu l'honneur de vous voir quelque part, vous et mademoiselle?
Tout à l'heure j'y songeais déjà; et quand mademoiselle est entrée, sa
vue a été une lueur de plus jetée sur un souvenir confus, pardonnez-moi
ce mot.
--Cela n'est pas probable, monsieur; Mlle de Villefort aime peu le
monde, et nous sortons rarement, dit la jeune femme.
--Aussi n'est-ce point dans le monde que j'ai vu mademoiselle, ainsi que
vous, madame, ainsi que ce charmant espiègle. Le monde parisien,
d'ailleurs, m'est absolument inconnu, car, je crois avoir eu l'honneur
de vous le dire, je suis à Paris depuis quelques jours. Non, si vous
permettez que je me rappelle... attendez...»
Le comte mit sa main sur son front comme pour concentrer tous ses
souvenirs:
«Non, c'est au-dehors... c'est... je ne sais pas... mais il me semble
que ce souvenir est inséparable d'un beau soleil et d'une espèce de
fête religieuse... mademoiselle tenait des fleurs à la main; l'enfant
courait après un beau paon dans un jardin, et vous, madame, vous étiez
sous une treille en berceau.... Aidez-moi donc, madame; est-ce que les
choses que je vous dis là ne vous rappellent rien?
--Non, en vérité, répondit Mme de Villefort; et cependant il me semble,
monsieur, que si je vous avais rencontré quelque part, votre souvenir
serait resté présent à ma mémoire.
--Monsieur le comte nous a vus peut-être en Italie, dit timidement
Valentine.
--En effet, en Italie... c'est possible, dit Monte-Cristo. Vous avez
voyagé en Italie, mademoiselle?
--Madame et moi, nous y allâmes il y a deux ans. Les médecins
craignaient pour ma poitrine et m'avaient recommandé l'air de Naples.
Nous passâmes par Bologne, par Pérouse et par Rome.
--Ah! c'est vrai, mademoiselle, s'écria Monte-Cristo, comme si cette
simple indication suffisait à fixer tous ses souvenirs. C'est à Pérouse,
le jour de la Fête-Dieu, dans le jardin de l'hôtellerie de la Poste, où
le hasard nous a réunis, vous, mademoiselle, votre fils et moi, que je
me rappelle avoir eu l'honneur de vous voir.
--Je me rappelle parfaitement Pérouse, monsieur, et l'hôtellerie de la
Poste, et la fête dont vous me parlez, dit Mme de Villefort; mais j'ai
beau interroger mes souvenirs; et, j'ai honte de mon peu de mémoire, je
ne me souviens pas d'avoir eu l'honneur de vous voir.
--C'est étrange, ni moi non plus, dit Valentine en levant ses beaux yeux
sur Monte-Cristo.
--Ah! moi, je m'en souviens, dit Édouard.
--Je vais vous aider, madame, reprit le comte. La journée avait été
brûlante; vous attendiez des chevaux qui n'arrivaient pas à cause de la
solennité. Mademoiselle s'éloigna dans les profondeurs du jardin, et
votre fils disparut, courant après l'oiseau.
--Je l'ai attrapé, maman; tu sais, dit Édouard, je lui ai arraché trois
plumes de la queue.
--Vous, madame, vous demeurâtes sous le berceau de vigne; ne vous
souvient-il plus, pendant que vous étiez assise sur un banc de pierre et
pendant que, comme je vous l'ai dit, Mlle de Villefort et monsieur votre
fils étaient absents, d'avoir causé assez longtemps avec quelqu'un?
--Oui vraiment, oui, dit la jeune femme en rougissant, je m'en souviens,
avec un homme enveloppé d'un long manteau de laine... avec un médecin,
je crois.
--Justement, madame; cet homme, c'était moi; depuis quinze jours
j'habitais dans cette hôtellerie j'avais guéri mon valet de chambre de
la fièvre et mon hôte de la jaunisse, de sorte que l'on me regardait
comme un grand docteur. Nous causâmes longtemps, madame, de choses
différentes, du Pérugin, de Raphaël, des moeurs, des costumes, de cette
fameuse aqua-tofana, dont quelques personnes, vous avait-on dit, je
crois, conservaient encore le secret à Pérouse.
--Ah! c'est vrai, dit vivement Mme de Villefort avec une certaine
inquiétude, je me rappelle.
--Je ne sais plus ce que vous me dîtes en détail, madame, reprit le
comte avec une parfaite tranquillité, mais je me souviens parfaitement
que, partageant à mon sujet l'erreur générale, vous me consultâtes sur
la santé de Mlle de Villefort.
--Mais cependant, monsieur, vous étiez bien réellement médecin, dit Mme
de Villefort, puisque vous avez guéri des malades.
--Molière ou Beaumarchais vous répondraient, madame, que c'est justement
parce que je ne l'étais pas que j'ai, non point guéri mes malades, mais
que mes malades ont guéri; moi, je me contenterai de vous dire que j'ai
assez étudié à fond la chimie et les sciences naturelles, mais en
amateur seulement... vous comprenez.»
En ce moment six heures sonnèrent.
«Voilà six heures, dit Mme de Villefort, visiblement agitée;
n'allez-vous pas voir, Valentine, si votre grand-père est prêt à
dîner?»
Valentine se leva, et, saluant le comte, elle sortit de la chambre sans
prononcer un mot.
«Oh! mon Dieu, madame, serait-ce donc à cause de moi que vous congédiez
Mlle de Villefort? dit le comte lorsque Valentine fut partie.
--Pas le moins du monde, reprit vivement la jeune femme, mais c'est
l'heure à laquelle nous faisons faire à M. Noirtier le triste repas qui
soutient sa triste existence. Vous savez, monsieur, dans quel état
lamentable est le père de mon mari?
--Oui, madame, M. de Villefort m'en a parlé; une paralysie, je crois.
--Hélas! oui; il y a chez ce pauvre vieillard absence complète du
mouvement, l'âme seule veille dans cette machine humaine, et encore pâle
et tremblante, et comme une lampe prête à s'éteindre. Mais pardon,
monsieur, de vous entretenir de nos infortunes domestiques, je vous ai
interrompu au moment où vous me disiez que vous étiez un habile
chimiste.
--Oh! je ne disais pas cela, madame, répondit le comte avec un sourire;
bien au contraire, j'ai étudié la chimie parce que, décidé à vivre
particulièrement en Orient, j'ai voulu suivre l'exemple du roi
Mithridate.
---Mithridates, rex Ponticus-, dit l'étourdi en découpant des
silhouettes dans un magnifique album, le même qui déjeunait tous les
matins avec une tasse de poison à la crème.
--Édouard! méchant enfant! s'écria Mme de Villefort en arrachant le
livre mutilé des mains de son fils, vous êtes insupportable, vous nous
étourdissez. Laissez-nous, et allez rejoindre votre soeur Valentine chez
bon-papa Noirtier.
--L'album... dit Édouard.
--Comment, l'album?
--Oui: je veux l'album....
--Pourquoi avez-vous découpé les dessins?
--Parce que cela m'amuse.
--Allez-vous-en! allez!
--Je ne m'en irai pas si l'on ne me donne pas l'album, fit, en
s'établissant dans un grand fauteuil, l'enfant, fidèle à son habitude de
ne jamais céder.
--Tenez, et laissez-nous tranquilles», dit Mme de Villefort.
Et elle donna l'album à Édouard, qui partit accompagné de sa mère.
Le comte suivit des yeux Mme de Villefort.
«Voyons si elle fermera la porte derrière lui», murmura-t-il.
Mme de Villefort ferma la porte avec le plus grand soin derrière
l'enfant; le comte ne parut pas s'en apercevoir.
Puis, en jetant un dernier regard autour d'elle, la jeune femme revint
s'asseoir sur sa causeuse.
«Permettez-moi de vous faire observer, madame, dit le comte avec cette
bonhomie que nous lui connaissons, que vous êtes bien sévère pour ce
charmant espiègle.
--Il le faut bien, monsieur, répliqua Mme de Villefort avec un
véritable aplomb de mère.
--C'est son Cornelius Nepos que récitait M. Édouard en parlant du roi
Mithridate, dit le comte, et vous l'avez interrompu dans une citation
qui prouve que son précepteur n'a point perdu son temps avec lui, et que
votre fils est fort avancé pour son âge.
--Le fait est, monsieur le comte, répondit la mère flattée doucement,
qu'il a une grande facilité et qu'il apprend tout ce qu'il veut. Il n'a
qu'un défaut, c'est d'être très volontaire; mais, à propos de ce qu'il
disait, est-ce que vous croyez, par exemple, monsieur le comte, que
Mithridate usât de ces précautions et que ces précautions pussent être
efficaces?
--J'y crois si bien, madame, que, moi qui vous parle, j'en ai usé pour
ne pas être empoisonné à Naples, à Palerme et à Smyrne, c'est-à-dire
dans trois occasions où, sans cette précaution, j'aurais pu laisser ma
vie.
--Et le moyen vous a réussi?
--Parfaitement.
--Oui, c'est vrai; je me rappelle que vous m'avez déjà raconté quelque
chose de pareil à Pérouse.
--Vraiment! fit le comte avec une surprise admirablement jouée; je ne me
rappelle pas, moi.
--Je vous demandais si les poisons agissaient également et avec une
semblable énergie sur les hommes du Nord et sur les hommes du Midi, et
vous me répondîtes même que les tempéraments froids et lymphatiques des
Septentrionaux ne présentaient pas la même aptitude que la riche et
énergique nature des gens du Midi.
--C'est vrai, dit Monte-Cristo; j'ai vu des Russes dévorer, sans être
incommodés, des substances végétales qui eussent tué infailliblement un
Napolitain ou un Arabe.
--Ainsi, vous le croyez, le résultat serait encore plus sûr chez nous
qu'en Orient, et au milieu de nos brouillards et de nos pluies, un homme
s'habituerait plus facilement que sous une chaude latitude à cette
absorption progressive du poison?
--Certainement; bien entendu, toutefois, qu'on ne sera prémuni que
contre le poison auquel on se sera habitué.
--Oui, je comprends; et comment vous habitueriez-vous, vous, par
exemple, ou plutôt comment vous êtes-vous habitué?
--C'est bien facile. Supposez que vous sachiez d'avance de quel poison
on doit user contre vous.... Supposez que ce poison soit de la...
brucine, exemple....
--La brucine se tire de la fausse angusture, je crois, dit Mme de
Villefort.
--Justement, madame, répondit Monte-Cristo; mais je crois qu'il ne me
reste pas grand-chose à vous apprendre; recevez mes compliments: de
pareilles connaissances sont rares chez les femmes.
--Oh! je l'avoue, dit Mme de Villefort, j'ai la plus violente passion
pour les sciences occultes qui parlent à l'imagination comme une poésie,
et se résolvent en chiffres comme une équation algébrique; mais
continuez, je vous prie: ce que vous me dites m'intéresse au plus haut
point.
--Eh bien, reprit Monte-Cristo, supposez que ce poison soit de la
brucine, par exemple, et que vous en preniez un milligramme le premier
jour, deux milligrammes le second, eh bien, au bout de dix jours vous
aurez un centigramme; au bout de vingt jours, en augmentant d'un autre
milligramme, vous aurez trois centigrammes, c'est-à-dire une dose que
vous supporterez sans inconvénient, et qui serait déjà fort dangereuse
pour une autre personne qui n'aurait pas pris les mêmes précautions que
vous; enfin, au bout d'un mois, en buvant de l'eau dans la même carafe,
vous tuerez la personne qui aura bu cette eau en même temps que vous,
sans vous apercevoir autrement que par un simple malaise qu'il y ait eu
une substance vénéneuse quelconque mêlée à cette eau.
--Vous ne connaissez pas d'autre contrepoison?
--Je n'en connais pas.
--J'avais souvent lu et relu cette histoire de Mithridate, dit Mme de
Villefort pensive, et je l'avais prise pour une fable.
--Non, madame; contre l'habitude de l'histoire, c'est une vérité. Mais
ce que vous me dites là madame, ce que vous me demandez n'est point le
résultat d'une question capricieuse, puisqu'il y a deux ans déjà vous
m'avez fait des questions pareilles, et que vous me dites que depuis
longtemps cette histoire de Mithridate vous préoccupait.
--C'est vrai, monsieur, les deux études favorites de ma jeunesse ont été
la botanique et la minéralogie, et puis, quand j'ai su plus tard que
l'emploi des simples expliquait souvent toute l'histoire des peuples et
toute la vie des individus d'Orient, comme les fleurs expliquent toute
leur pensée amoureuse, j'ai regretté de n'être pas homme pour devenir un
Flamel, un Fontana ou un Cabanis.
--D'autant plus, madame, reprit Monte-Cristo, que les Orientaux ne se
bornent point, comme Mithridate, à se faire des poisons une cuirasse,
ils s'en font aussi un poignard; la science devient entre leurs mains
non seulement une arme défensive, mais encore fort souvent offensive;
l'une sert contre leurs souffrances physiques, l'autre contre leurs
ennemis; avec l'opium, avec la belladone, avec la fausse angusture, le
bois de couleuvre, le laurier-cerise, ils endorment ceux qui voudraient
les réveiller. Il n'est pas une de ces femmes, égyptienne, turque ou
grecque, qu'ici vous appelez de bonnes femmes, qui ne sache en fait de
chimie de quoi stupéfier un médecin, et en fait de psychologie de quoi
épouvanter un confesseur.
--Vraiment! dit Mme de Villefort, dont les yeux brillaient d'un feu
étrange à cette conversation.
--Eh! mon Dieu! oui, madame, continua Monte-Cristo, les drames secrets
de l'Orient se nouent et se dénouent ainsi, depuis la plante qui fait
aimer jusqu'à la plante qui fait mourir; depuis le breuvage qui ouvre le
ciel jusqu'à celui qui vous plonge un homme dans l'enfer. Il y a autant
de nuances de tous genres qu'il y a de caprices et de bizarreries dans
la nature humaine, physique et morale; et je dirai plus, l'art de ces
chimistes sait accommoder admirablement le remède et le mal à ses
besoins d'amour ou à ses désirs de vengeance.
--Mais, monsieur, reprit la jeune femme, ces sociétés orientales au
milieu desquelles vous avez passé une partie de votre existence sont
donc fantastiques comme les contes qui nous viennent de leur beau pays?
un homme y peut donc être supprimé impunément? c'est donc en réalité la
Bagdad ou la Bassora de M. Galland? Les sultans et les vizirs qui
régissent ces sociétés, et qui constituent ce qu'on appelle en France le
gouvernement, sont donc sérieusement des Haroun-al-Raschid et des
Giaffar qui non seulement pardonnent à un empoisonneur, mais encore le
font premier ministre si le crime a été ingénieux, et qui, dans ce cas,
en font graver l'histoire en lettres d'or pour se divertir aux heures de
leur ennui?
--Non, madame, le fantastique n'existe plus même en Orient: il y a
là-bas aussi, déguisés sous d'autres noms et cachés sous d'autres
costumes, des commissaires de police, des juges d'instruction, des
procureurs du roi et des experts. On y pend, on y décapite et l'on y
empale très agréablement les criminels; mais ceux-ci en fraudeurs
adroits, ont su dépister la justice humaine et assurer le succès de
leurs entreprises par des combinaisons habiles. Chez nous, un niais
possédé du démon de la haine ou de la cupidité, qui a un ennemi à
détruire ou un grand-parent à annihiler, s'en va chez un épicier, lui
donne un faux nom qui le fait découvrir bien mieux que son nom
véritable, et achète, sous prétexte que les rats l'empêchent de dormir,
cinq à six grammes d'arsenic; s'il est très adroit, il va chez cinq ou
six épiciers, et n'en est que cinq ou six fois mieux reconnu; puis,
quand il possède son spécifique, il administre à son ennemi, à son
grand-parent, une dose d'arsenic qui ferait crever un mammouth ou un
mastodonte, et qui, sans rime ni raison, fait pousser à la victime des
hurlements qui mettent tout le quartier en émoi. Alors arrive une nuée
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
15
16
17
18
19
20
21
22
23
24
25
26
27
28
29
30
31
32
33
34
35
36
37
38
39
40
41
42
43
44
45
46
47
48
49
50
51
52
53
54
55
56
57
58
59
60
61
62
63
64
65
66
67
68
69
70
71
72
73
74
75
76
77
78
79
80
81
82
83
84
85
86
87
88
89
90
91
92
93
94
95
96
97
98
99
100
101
102
103
104
105
106
107
108
109
110
111
112
113
114
115
116
117
118
119
120
121
122
123
124
125
126
127
128
129
130
131
132
133
134
135
136
137
138
139
140
141
142
143
144
145
146
147
148
149
150
151
152
153
154
155
156
157
158
159
160
161
162
163
164
165
166
167
168
169
170
171
172
173
174
175
176
177
178
179
180
181
182
183
184
185
186
187
188
189
190
191
192
193
194
195
196
197
198
199
200
201
202
203
204
205
206
207
208
209
210
211
212
213
214
215
216
217
218
219
220
221
222
223
224
225
226
227
228
229
230
231
232
233
234
235
236
237
238
239
240
241
242
243
244
245
246
247
248
249
250
251
252
253
254
255
256
257
258
259
260
261
262
263
264
265
266
267
268
269
270
271
272
273
274
275
276
277
278
279
280
281
282
283
284
285
286
287
288
289
290
291
292
293
294
295
296
297
298
299
300
301
302
303
304
305
306
307
308
309
310
311
312
313
314
315
316
317
318
319
320
321
322
323
324
325
326
327
328
329
330
331
332
333
334
335
336
337
338
339
340
341
342
343
344
345
346
347
348
349
350
351
352
353
354
355
356
357
358
359
360
361
362
363
364
365
366
367
368
369
370
371
372
373
374
375
376
377
378
379
380
381
382
383
384
385
386
387
388
389
390
391
392
393
394
395
396
397
398
399
400
401
402
403
404
405
406
407
408
409
410
411
412
413
414
415
416
417
418
419
420
421
422
423
424
425
426
427
428
429
430
431
432
433
434
435
436
437
438
439
440
441
442
443
444
445
446
447
448
449
450
451
452
453
454
455
456
457
458
459
460
461
462
463
464
465
466
467
468
469
470
471
472
473
474
475
476
477
478
479
480
481
482
483
484
485
486
487
488
489
490
491
492
493
494
495
496
497
498
499
500
501
502
503
504
505
506
507
508
509
510
511
512
513
514
515
516
517
518
519
520
521
522
523
524
525
526
527
528
529
530
531
532
533
534
535
536
537
538
539
540
541
542
543
544
545
546
547
548
549
550
551
552
553
554
555
556
557
558
559
560
561
562
563
564
565
566
567
568
569
570
571
572
573
574
575
576
577
578
579
580
581
582
583
584
585
586
587
588
589
590
591
592
593
594
595
596
597
598
599
600
601
602
603
604
605
606
607
608
609
610
611
612
613
614
615
616
617
618
619
620
621
622
623
624
625
626
627
628
629
630
631
632
633
634
635
636
637
638
639
640
641
642
643
644
645
646
647
648
649
650
651
652
653
654
655
656
657
658
659
660
661
662
663
664
665
666
667
668
669
670
671
672
673
674
675
676
677
678
679
680
681
682
683
684
685
686
687
688
689
690
691
692
693
694
695
696
697
698
699
700
701
702
703
704
705
706
707
708
709
710
711
712
713
714
715
716
717
718
719
720
721
722
723
724
725
726
727
728
729
730
731
732
733
734
735
736
737
738
739
740
741
742
743
744
745
746
747
748
749
750
751
752
753
754
755
756
757
758
759
760
761
762
763
764
765
766
767
768
769
770
771
772
773
774
775
776
777
778
779
780
781
782
783
784
785
786
787
788
789
790
791
792
793
794
795
796
797
798
799
800
801
802
803
804
805
806
807
808
809
810
811
812
813
814
815
816
817
818
819
820
821
822
823
824
825
826
827
828
829
830
831
832
833
834
835
836
837
838
839
840
841
842
843
844
845
846
847
848
849
850
851
852
853
854
855
856
857
858
859
860
861
862
863
864
865
866
867
868
869
870
871
872
873
874
875
876
877
878
879
880
881
882
883
884
885
886
887
888
889
890
891
892
893
894
895
896
897
898
899
900
901
902
903
904
905
906
907
908
909
910
911
912
913
914
915
916
917
918
919
920
921
922
923
924
925
926
927
928
929
930
931
932
933
934
935
936
937
938
939
940
941
942
943
944
945
946
947
948
949
950
951
952
953
954
955
956
957
958
959
960
961
962
963
964
965
966
967
968
969
970
971
972
973
974
975
976
977
978
979
980
981
982
983
984
985
986
987
988
989
990
991
992
993
994
995
996
997
998
999
1000