théâtre, ou un malfaiteur en état de rupture de ban, qu'un prince du
Saint-Siège ou un sultan des -Mille et une Nuits-.
«Monsieur, dit Villefort avec ce ton glapissant affecté par les
magistrats dans leurs périodes oratoires, et dont ils ne peuvent ou ne
veulent pas se défaire dans la conversation, monsieur, le service
signalé que vous avez rendu hier à ma femme et à mon fils me fait un
devoir de vous remercier. Je viens donc m'acquitter de ce devoir et vous
exprimer toute ma reconnaissance.»
Et, en prononçant ces paroles, l'oeil sévère du magistrat n'avait rien
perdu de son arrogance habituelle. Ces paroles qu'il venait de dire, il
les avait articulées avec sa voix de procureur général, avec cette
raideur inflexible de cou et d'épaules qui faisait comme nous le
répétons, dire à ses flatteurs qu'il était la statue vivante de la loi.
«Monsieur, répliqua le comte à son tour avec une froideur glaciale, je
suis fort heureux d'avoir pu conserver un fils à sa mère, car on dit que
le sentiment de la maternité est le plus saint de tous, et ce bonheur
qui m'arrive vous dispensait, monsieur, de remplir un devoir dont
l'exécution m'honore sans doute, car je sais que M. de Villefort ne
prodigue pas la faveur qu'il me fait, mais qui, si précieuse qu'elle
soit cependant, ne vaut pas pour moi la satisfaction intérieure.»
Villefort, étonné de cette sortie à laquelle il ne s'attendait pas,
tressaillit comme un soldat qui sent le coup qu'on lui porte sous
l'armure dont il est couvert, et un pli de sa lèvre dédaigneuse indiqua
que dès l'abord il ne tenait pas le comte de Monte-Cristo pour un
gentilhomme bien civil.
Il jeta les yeux autour de lui pour raccrocher à quelque chose la
conversation tombée, et qui semblait s'être brisée en tombant.
Il vit la carte qu'interrogeait Monte-Cristo au moment où il était
entré, et il reprit:
«Vous vous occupez de géographie, monsieur? C'est une riche étude, pour
vous surtout qui, à ce qu'on assure, avez vu autant de pays qu'il y en a
de gravés sur cet atlas.
--Oui, monsieur, répondit le comte, j'ai voulu faire sur l'espèce
humaine, prise en masse, ce que vous pratiquez chaque jour sur des
exceptions, c'est-à-dire une étude physiologique. J'ai pensé qu'il me
serait plus facile de descendre ensuite du tout à la partie, que de la
partie au tout. C'est un axiome algébrique qui veut que l'on procède du
connu à l'inconnu, et non de l'inconnu au connu.... Mais asseyez-vous
donc, monsieur, je vous en supplie.»
Et Monte-Cristo indiqua de la main au procureur du roi un fauteuil que
celui-ci fut obligé de prendre la peine d'avancer lui-même, tandis que
lui n'eut que celle de se laisser retomber dans celui sur lequel il
était agenouillé quand le procureur du roi était entré; de cette façon le
comte se trouva à demi tourné vers son visiteur, ayant le dos à la
fenêtre et le coude appuyé sur la carte géographique qui faisait, pour
le moment, l'objet de la conversation, conversation qui prenait, comme
elle l'avait fait chez Morcerf et chez Danglars, une tournure tout à
fait analogue, sinon à la situation, du moins aux personnages.
«Ah! vous philosophez, reprit Villefort après un instant de silence,
pendant lequel, comme un athlète qui rencontre un rude adversaire, il
avait fait provision de force. Eh bien, monsieur, parole d'honneur! si,
comme vous, je n'avais rien à faire, je chercherais une moins triste
occupation.
--C'est vrai, monsieur, reprit Monte-Cristo, et l'homme est une laide
chenille pour celui qui l'étudie au microscope solaire. Mais vous venez
de dire, je crois, que je n'avais rien à faire. Voyons, par hasard,
croyez-vous avoir quelque chose à faire, vous, monsieur? ou, pour parler
plus clairement, croyez-vous que ce que vous faites vaille la peine de
s'appeler quelque chose?»
L'étonnement de Villefort redoubla à ce second coup si rudement porté
par cet étrange adversaire; il y avait longtemps que le magistrat ne
s'était entendu dire un paradoxe de cette force, ou plutôt, pour parler
plus exactement, c'était la première fois qu'il l'entendait.
Le procureur du roi se mit à l'oeuvre pour répondre.
«Monsieur, dit-il, vous êtes étranger, et, vous le dites vous-même, je
crois, une portion de votre vie s'est écoulée dans les pays orientaux;
vous ne savez donc pas combien la justice humaine, expéditive en ces
contrées barbares, a chez nous des allures prudentes et compassées.
--Si fait, monsieur, si fait; c'est le -pede claudo- antique. Je sais
tout cela, car c'est surtout de la justice de tous les pays que je me
suis occupé, c'est la procédure criminelle de toutes les nations que
j'ai comparée à la justice naturelle; et, je dois le dire, monsieur,
c'est encore cette loi des peuples primitifs c'est-à-dire la loi du
talion, que j'ai le plus trouvée selon le coeur de Dieu.
--Si cette loi était adoptée, monsieur, dit le procureur du roi, elle
simplifierait fort nos codes, et c'est pour le coup que nos magistrats
n'auraient, comme vous le disiez tout à l'heure, plus grand-chose à
faire.
--Cela viendra peut-être, dit Monte-Cristo, vous savez que les
inventions humaines marchent du composé au simple, et que le simple est
toujours la perfection.
--En attendant, monsieur, dit le magistrat, nos codes existent avec
leurs articles contradictoires, tirés des coutumes gauloises, des lois
romaines, des usages francs; or, la connaissance de toutes ces lois-là,
vous en conviendrez, ne s'acquiert pas sans de longs travaux, et il faut
une longue étude pour acquérir cette connaissance, et une grande
puissance de tête, cette connaissance une fois acquise, pour ne pas
l'oublier.
--Je suis de cet avis-là, monsieur; mais tout ce que vous savez, vous, à
l'égard de ce code français, je le sais moi, non seulement à l'égard du
code de toutes les nations: les lois anglaises, turques, japonaises,
hindoues, me sont aussi familières que les lois françaises; et j'avais
donc raison de dire que, relativement (vous savez que tout est relatif,
monsieur), que relativement à tout ce que j'ai fait, vous avez bien peu
de chose à faire, et que relativement à ce que j'ai appris, vous avez
encore bien des choses à apprendre.
--Mais dans quel but avez-vous appris tout cela?» reprit Villefort
étonné.
Monte-Cristo sourit.
«Bien, monsieur, dit-il; je vois que, malgré la réputation qu'on vous a
faite d'homme supérieur, vous voyez toute chose au point de vue
matériel et vulgaire de la société, commençant à l'homme et, finissant à
l'homme, c'est-à-dire au point de vue le plus restreint et le plus
étroit qu'il ait été permis à l'intelligence humaine d'embrasser.
--Expliquez-vous, monsieur, dit Villefort de plus en plus étonné, je ne
vous comprends pas... très bien.
--Je dis, monsieur, que, les yeux fixés sur l'organisation sociale des
nations, vous ne voyez que les ressorts de la machine, et non l'ouvrier
sublime qui la fait agir, je dis que vous ne reconnaissez devant vous et
autour de vous que les titulaires des places dont les brevets ont été
signés par des ministres ou par un roi, et que les hommes que Dieu a mis
au-dessus des titulaires, des ministres et des rois, en leur donnant une
mission à poursuivre au lieu d'une place à remplir, je dis que ceux-là
échappent à votre courte vue. C'est le propre de la faiblesse humaine
aux organes débiles et incomplets. Tobie prenait l'ange qui venait lui
rendre la vue pour un jeune homme ordinaire. Les nations prenaient
Attila, qui devait les anéantir, pour un conquérant comme tous les
conquérants et il a fallu que tous révélassent leurs missions célestes
pour qu'on les reconnût; il a fallu que l'un dit: «Je suis l'ange du
Seigneur»; et l'autre: «Je suis le marteau de Dieu», pour que l'essence
divine de tous deux fût révélée.
--Alors, dit Villefort de plus en plus étonné et croyant parler à un
illuminé ou à un fou, vous vous regardez comme un de ces êtres
extraordinaires que vous venez de citer?
--Pourquoi pas? dit froidement Monte-Cristo.
--Pardon, monsieur, reprit Villefort abasourdi mais vous m'excuserez si,
en me présentant chez vous, j'ignorais me présenter chez un homme dont
les connaissances et dont l'esprit dépassent de si loin les
connaissances ordinaires et l'esprit habituel des hommes. Ce n'est point
l'usage chez nous, malheureux corrompus de la civilisation, que les
gentilshommes possesseurs comme vous d'une fortune immense, du moins à
ce qu'on assure, remarquez que je n'interroge pas, que seulement je
répète, ce n'est pas l'usage, dis-je, que ces privilégiés des richesses
perdent leur temps à des spéculations sociales, à des rêves
philosophiques, faits tout au plus pour consoler ceux que le sort a
déshérités des biens de la terre.
--Eh! monsieur, reprit le comte, en êtes-vous donc arrivé à la situation
éminente que vous occupez sans avoir admis, et même sans avoir rencontré
des exceptions, et n'exercez-vous jamais votre regard, qui aurait
cependant tant besoin de finesse et de sûreté, à deviner d'un seul coup
sur quel homme est tombé votre regard? Un magistrat ne devrait-il pas
être, non pas le meilleur applicateur de la loi, non pas le plus rusé
interprète des obscurités de la chicane, mais une sonde d'acier pour
éprouver les coeurs, mais une pierre de touche pour essuyer l'or dont
chaque âme est toujours faite avec plus ou moins d'alliage?
--Monsieur, dit Villefort, vous me confondez, sur ma parole, et je n'ai
jamais entendu parler personne comme vous faites.
--C'est que vous êtes constamment resté enfermé dans le cercle des
conditions générales, et que vous n'avez jamais osé vous élever d'un
coup d'aile dans les sphères supérieures que Dieu a peuplées d'êtres
invisibles ou exceptionnels.
--Et vous admettez, monsieur, que ces sphères existent, et que les êtres
exceptionnels et invisibles se mêlent à nous?
--Pourquoi pas? est-ce que vous voyez l'air que vous respirez et sans
lequel vous ne pourriez pas vivre?
--Alors, nous ne voyons pas ces êtres dont vous parlez?
--Si fait, vous les voyez quand Dieu permet qu'ils se matérialisent,
vous les touchez, vous les coudoyez, vous leur parlez et ils vous
répondent.
--Ah! dit Villefort en souriant, j'avoue que je voudrais bien être
prévenu quand un de ces êtres se trouvera en contact avec moi.
--Vous avez été servi à votre guise, monsieur; car vous avez été prévenu
tout à l'heure, et maintenant: encore, je vous préviens.
--Ainsi vous-même?
--Je suis un de ces êtres exceptionnels, oui, monsieur, et je crois que,
jusqu'à ce jour, aucun homme ne s'est trouvé dans une position
semblable à la mienne. Les royaumes des rois sont limités, soit par des
montagnes, soit par des rivières, soit par un changement de moeurs, soit
par une mutation de langage. Mon royaume, à moi, est grand comme le
monde, car je ne suis ni Italien, ni Français, ni Hindou, ni Américain,
ni Espagnol: je suis cosmopolite. Nul pays ne peut dire qu'il m'a vu
naître. Dieu seul sait quelle contrée me verra mourir. J'adopte tous les
usages, je parle toutes les langues. Vous me croyez Français, vous,
n'est-ce pas, car je parle français avec la même facilité et la même
pureté que vous? eh bien! Ali, mon Nubien, me croit Arabe; Bertuccio,
mon intendant, me croit Romain; Haydée, mon esclave, me croit Grec. Donc
vous comprenez, n'étant d'aucun pays, ne demandant protection à aucun
gouvernement, ne reconnaissant aucun homme pour mon frère, pas un seul
des scrupules qui arrêtent les puissants ou des obstacles qui paralysent
les faibles ne me paralyse ou ne m'arrête. Je n'ai que deux
adversaires; je ne dirai pas deux vainqueurs, car avec la persistance je
les soumets: c'est la distance et le temps. Le troisième, et le plus
terrible, c'est ma condition d'homme mortel. Celle-là seule peut
m'arrêter dans le chemin où je marche, et avant que j'aie atteint le but
auquel je tends: tout le reste, je l'ai calculé. Ce que les hommes
appellent les chances du sort, c'est-à-dire la ruine, le changement, les
éventualités, je les ai toutes prévues; et si quelques-unes peuvent
m'atteindre, aucune ne peut me renverser. À moins que je ne meure, je
serai toujours ce que je suis; voilà pourquoi je vous dis des choses que
vous n'avez jamais entendues, même de la bouche des rois, car les rois
ont besoin de vous et les autres hommes en ont peur. Qui est-ce qui ne
se dit pas, dans une société aussi ridiculement organisée que la nôtre:
«Peut-être un jour aurai-je affaire au procureur du roi!»
--Mais vous-même, monsieur, pouvez-vous dire cela, car, du moment où
vous habitez la France, vous êtes naturellement soumis aux lois
françaises.
--Je le sais, monsieur, répondit Monte-Cristo mais quand je dois aller
dans un pays, je commence à étudier, par des moyens qui me sont propres,
tous les hommes dont je puis avoir quelque chose à espérer ou à
craindre, et j'arrive à les connaître aussi bien, et même mieux
peut-être qu'ils ne se connaissent eux-mêmes. Cela amène ce résultat que
le procureur du roi, quel qu'il fût, à qui j'aurais affaire, serait
certainement plus embarrassé que moi-même.
--Ce qui veut dire, reprit avec hésitation Villefort, que la nature
humaine étant faible, tout homme selon vous, a commis des... fautes?
--Des fautes... ou des crimes, répondit négligemment Monte-Cristo.
--Et que vous seul, parmi les hommes que vous ne reconnaissez pas pour
vos frères, vous l'avez dit vous-même, reprit Villefort d'une voix
légèrement altérée, et que vous seul êtes parfait?
--Non point parfait, répondit le comte; impénétrable, voilà tout. Mais
brisons là-dessus, monsieur, si la conversation vous déplaît; je ne suis
pas plus menacé de votre justice que vous ne l'êtes de ma double vue.
--Non, non, monsieur! dit vivement Villefort, qui sans doute craignait
de paraître abandonner le terrain; non! Par votre brillante et presque
sublime conversation, vous m'avez élevé au-dessus des niveaux
ordinaires; nous ne causons plus, nous dissertons. Or, vous savez
combien les théologiens en chaire de Sorbonne, ou les philosophes dans
leurs disputes, se disent parfois de cruelles vérités: supposons que
nous faisons de la théologie sociale et de la philosophie théologique,
je vous dirai donc celle-ci, toute rude qu'elle est: Mon frère, vous
sacrifiez à l'orgueil; vous êtes au-dessus des autres, mais au-dessus de
vous il y a Dieu.
--Au-dessus de tous, monsieur! répondit Monte-Cristo avec un accent si
profond que Villefort frissonna involontairement. J'ai mon orgueil pour
les hommes, serpents toujours prêts à se dresser contre celui qui les
dépasse du front sans les écraser du pied. Mais je dépose cet orgueil
devant Dieu, qui m'a tiré du néant pour me faire ce que je suis.
--Alors, monsieur le comte, je vous admire, dit Villefort, qui pour la
première fois dans cet étrange dialogue venait d'employer cette formule
aristocratique vis-à-vis de l'étranger qu'il n'avait jusque-là appelé
que monsieur. Oui, je vous le dis, si vous êtes réellement fort,
réellement supérieur, réellement saint ou impénétrable, ce qui, vous
avez raison, revient à peu près au même, soyez superbe, monsieur; c'est
la loi des dominations. Mais vous avez bien cependant une ambition
quelconque?
--J'en ai une, monsieur.
--Laquelle?
--Moi aussi, comme cela est arrivé à tout homme une fois dans sa vie,
j'ai été enlevé par Satan sur la plus haute montagne de la terre; arrivé
là, il me montra le monde tout entier, et, comme il avait dit autrefois
au Christ, il me dit à moi: «Voyons, enfant des hommes, pour m'adorer
que veux-tu?» Alors j'ai réfléchi longtemps, car depuis longtemps une
terrible ambition dévorait effectivement mon coeur; puis je lui
répondis: «Écoute, j'ai toujours entendu parler de la Providence, et
cependant je ne l'ai jamais vue, ni rien qui lui ressemble, ce qui me
fait croire qu'elle n'existe pas; je veux être la Providence, car ce que
je sais de plus beau, de plus grand et de plus sublime au monde, c'est
de récompenser et de punir.» Mais Satan baissa la tête et poussa un
soupir. «Tu te trompes, dit-il, la Providence existe; seulement tu ne la
vois pas, parce que, fille de Dieu, elle est invisible comme son père.
Tu n'as rien vu qui lui ressemble, parce qu'elle procède par des
ressorts cachés et marche par des voies obscures; tout ce que je puis
faire pour toi, c'est de te rendre un des agents de cette Providence.»
Le marché fut fait; j'y perdrai peut-être mon âme mais n'importe, reprit
Monte-Cristo, et le marché serait à refaire que je le ferais encore.»
Villefort regardait Monte-Cristo avec un sublime étonnement.
«Monsieur le comte, dit-il, avez-vous des parents?
--Non, monsieur, je suis seul au monde.
--Tant pis!
--Pourquoi? demanda Monte-Cristo.
--Parce que vous auriez pu voir un spectacle propre à briser votre
orgueil. Vous ne craignez que la mort, dites-vous?
--Je ne dis pas que je la craigne, je dis qu'elle seule peut m'arrêter.
--Et la vieillesse?
--Ma mission sera remplie avant que je sois vieux.
--Et la folie?
--J'ai manqué de devenir fou, et vous connaissez l'axiome: -non bis in
idem-; c'est un axiome criminel, et qui, par conséquent, est de votre
ressort.
--Monsieur, reprit Villefort, il y a encore autre chose à craindre que
la mort, que la vieillesse ou que la folie: il y a, par exemple,
l'apoplexie, ce coup de foudre qui vous frappe sans vous détruire, et
après lequel, cependant, tout est fini. C'est toujours vous, et
cependant vous n'êtes plus vous; vous qui touchiez, comme Ariel, à
l'ange, vous n'êtes plus qu'une masse inerte qui, comme Caliban, touche
à la bête; cela s'appelle tout bonnement, comme je vous le disais, dans
la langue humaine, une apoplexie. Venez, s'il vous plaît, continuer
cette conversation chez moi, monsieur le comte, un jour que vous aurez
envie de rencontrer un adversaire capable de vous comprendre et avide de
vous réfuter, et je vous montrerai mon père, M. Noirtier de Villefort,
un des plus fougueux jacobins de la Révolution française, c'est-à-dire
la plus brillante audace mise au service de la plus vigoureuse
organisation; un homme qui, comme vous, n'avait peut-être pas vu tous
les royaumes de la terre, mais avait aidé à bouleverser un des plus
puissants; un homme qui, comme vous, se prétendait un des envoyés, non
pas de Dieu, mais de l'Être suprême, non pas de la Providence, mais de
la Fatalité; eh bien, monsieur, la rupture d'un vaisseau sanguin dans
un lobe du cerveau a brisé tout cela, non pas en un jour, non pas en une
heure, mais en une seconde. La veille, M. Noirtier, ancien jacobin,
ancien sénateur, ancien carbonaro, riant de la guillotine, riant du
canon, riant du poignard, M. Noirtier, jouant avec les révolutions. M.
Noirtier, pour qui la France n'était qu'un vaste échiquier duquel pions,
tours, cavaliers et reine devaient disparaître pourvu que le roi fût
mat, M. Noirtier, si redoutable, était le lendemain -ce pauvre monsieur
Noirtier- vieillard immobile, livré aux volontés de l'être le plus
faible de la maison, c'est-à-dire de sa petite-fille Valentine; un
cadavre muet et glacé enfin, qui ne vit sans souffrance que pour donner
le temps à la matière d'arriver sans secousse à son entière
décomposition.
--Hélas! monsieur, dit Monte-Cristo, ce spectacle n'est étrange ni à
mes yeux ni à ma pensée; je suis quelque peu médecin, et j'ai, comme mes
confrères, cherché plus d'une fois l'âme dans la matière vivante ou dans
la matière morte; et, comme la Providence, elle est restée invisible à
mes yeux, quoique présente à mon coeur. Cent auteurs, depuis Socrate,
depuis Sénèque, depuis saint Augustin, depuis Gall, ont fait en prose ou
en vers le rapprochement que vous venez de faire; mais cependant je
comprends que les souffrances d'un père puissent opérer de grands
changements dans l'esprit de son fils. J'irai, monsieur, puisque vous
voulez bien m'y engager, contempler au profit de mon humilité ce
terrible spectacle qui doit fort attrister votre maison.
--Cela serait sans doute, si Dieu ne m'avait point donné une large
compensation. En face du vieillard qui descend en se traînant vers la
tombe sont deux enfants qui entrent dans la vie: Valentine, une fille de
mon premier mariage avec mademoiselle de Saint-Méran, et Édouard, ce
fils à qui vous avez sauvé la vie.
--Et que concluez-vous de cette compensation, monsieur? demanda
Monte-Cristo.
--Je conclus, monsieur, répondit Villefort, que mon père, égaré par les
passions, a commis quelques-unes de ces fautes qui échappent à la
justice humaine, mais qui relèvent de la justice de Dieu, et que Dieu,
ne voulant punir qu'une seule personne, n'a frappé que lui seul.»
Monte-Cristo, le sourire sur les lèvres, poussa au fond du coeur un
rugissement qui eût fait fuir Villefort, si Villefort eût pu l'entendre.
«Adieu, monsieur, reprit le magistrat, qui depuis quelque temps déjà
s'était levé et parlait debout, je vous quitte, emportant de vous un
souvenir d'estime qui, je l'espère, pourra vous être agréable lorsque
vous me connaîtrez mieux, car je ne suis point un homme banal, tant s'en
faut. Vous vous êtes fait d'ailleurs dans Mme de Villefort une amie
éternelle.»
Le comte salua et se contenta de reconduire jusqu'à la porte de son
cabinet seulement Villefort, lequel regagna sa voiture précédé de deux
laquais qui, sur un signe de leur maître, s'empressaient de la lui
ouvrir.
Puis, quand le procureur du roi eut disparu:
«Allons, dit Monte-Cristo en tirant avec effort un sourire de sa
poitrine oppressée; allons, assez de poison comme cela, et maintenant
que mon coeur en est plein, allons chercher l'antidote.»
Et frappant un coup sur le timbre retentissant:
«Je monte chez madame, dit-il à Ali; que dans une demi-heure la voiture
soit prête!»
XLIX
Haydée.
On se rappelle quelles étaient les nouvelles ou plutôt les anciennes
connaissances du comte de Monte-Cristo qui demeuraient rue Meslay:
c'étaient Maximilien, Julie et Emmanuel.
L'espoir de cette bonne visite qu'il allait faire, de ces quelques
moments heureux qu'il allait passer, de cette lueur du paradis glissant
dans l'enfer où il s'était volontairement engagé, avait répandu, à
partir du moment où il avait perdu de vue Villefort, la plus charmante
sérénité sur le visage du comte, et Ali, qui était accouru au bruit du
timbre, en voyant ce visage si rayonnant d'une joie si rare, s'était
retiré sur la pointe du pied et la respiration suspendue, comme pour ne
pas effaroucher les bonnes pensées qu'il croyait voir voltiger autour de
son maître.
Il était midi: le comte s'était réservé une heure pour monter chez
Haydée; on eût dit que la joie ne pouvait rentrer tout à coup dans cette
âme si longtemps brisée, et qu'elle avait besoin de se préparer aux
émotions douces, comme les autres âmes ont besoin de se préparer aux
émotions violentes.
La jeune Grecque était, comme nous l'avons dit, dans un appartement
entièrement séparé de l'appartement du comte. Cet appartement était tout
entier meublé à la manière orientale; c'est-à-dire que les parquets
étaient couverts d'épais tapis de Turquie, que des étoffes de brocart
retombaient le long des murailles, et que dans chaque pièce, un large
divan régnait tout autour de la chambre avec des piles de coussins qui
se déplaçaient à la volonté de ceux qui en usaient.
Haydée avait trois femmes françaises et une femme grecque. Les trois
femmes françaises se tenaient dans la première pièce, prêtes à accourir
au bruit d'une petite sonnette d'or et à obéir aux ordres de l'esclave
romaïque, laquelle savait assez de français pour transmettre les
volontés de sa maîtresse à ses trois caméristes, auxquelles Monte-Cristo
avait recommandé d'avoir pour Haydée les égards que l'on aurait pour une
reine.
La jeune fille était dans la pièce la plus reculée de son appartement,
c'est-à-dire dans une espèce de boudoir rond, éclairé seulement par le
haut, et dans lequel le jour ne pénétrait qu'à travers des carreaux de
verre rose. Elle était couchée à terre sur des coussins de satin bleu
brochés d'argent, à demi renversée en arrière sur le divan, encadrant sa
tête avec son bras droit mollement arrondi, tandis que, du gauche, elle
fixait à travers ses lèvres le tube de corail dans lequel était enchâssé
le tuyau flexible d'un narguilé, qui ne laissait arriver la vapeur à sa
bouche que parfumée par l'eau de benjoin, à travers laquelle sa douce
aspiration la forçait de passer.
Sa pose, toute naturelle pour une femme d'Orient, eût été pour une
Française d'une coquetterie peut-être un peu affectée.
Quant à sa toilette, c'était celle des femmes épirotes, c'est-à-dire un
caleçon de satin blanc broché de fleurs roses, et qui laissait à
découvert deux pieds d'enfant qu'on eût crus de marbre de Paros, si on
ne les eût vus se jouer avec deux petites sandales à la pointe
recourbée, brodée d'or et de perles; une veste à longues raies bleues et
blanches, à larges manches fendues pour les bras, avec des boutonnières
d'argent et des boutons de perles; enfin une espèce de corset laissant,
par sa coupe ouverte en coeur, voir le cou et tout le haut de la
poitrine, et se boutonnant au-dessous du sein par trois boutons de
diamant. Quant au bas du corset et au haut du caleçon, ils étaient
perdus dans une des ceintures aux vives couleurs et aux longues franges
soyeuses qui font l'ambition de nos élégantes Parisiennes.
La tête était coiffée d'une petite calotte d'or brodée de perles,
inclinée sur le côté, et au-dessous de la calotte, du côté où elle
inclinait, une belle rose naturelle de couleur pourpre ressortait mêlée
à des cheveux si noirs qu'ils paraissaient bleus.
Quant à la beauté de ce visage, c'était la beauté grecque dans toute la
perfection de son type, avec ses grands yeux noirs veloutés, son nez
droit, ses lèvres de corail et ses dents de perles.
Puis, sur ce charmant ensemble, la fleur de la jeunesse était répandue
avec tout son éclat et tout son parfum; Haydée pouvait avoir dix-neuf ou
vingt ans.
Monte-Cristo appela la suivante grecque, et fit demander à Haydée la
permission d'entrer auprès d'elle.
Pour toute réponse, Haydée fit signe à la suivante de relever la
tapisserie qui pendait devant la porte, dont le chambranle carré encadra
la jeune fille couchée comme un charmant tableau. Monte-Cristo s'avança.
Haydée se souleva sur le coude qui tenait le narguilé, et tendant au
comte sa main en même temps qu'elle l'accueillait avec un sourire:
«Pourquoi, dit-elle dans la langue sonore des filles de Sparte et
d'Athènes, pourquoi me fais-tu demander la permission d'entrer chez moi?
N'es-tu plus mon maître, ne suis-je plus ton esclave?»
Monte-Cristo sourit à son tour.
«Haydée, dit-il, vous savez....
--Pourquoi ne me dis-tu pas tu comme d'habitude? interrompit la jeune
Grecque; ai-je donc commis quelque faute? En ce cas il faut me punir,
mais non pas me dire vous.
--Haydée, reprit le comte, tu sais que nous sommes en France, et par
conséquent que tu es libre.
--Libre de quoi faire? demanda la jeune fille.
--Libre de me quitter.
--Te quitter!... et pourquoi te quitterais-je?
--Que sais-je, moi? Nous allons voir le monde.
--Je ne veux voir personne.
--Et si parmi les beaux jeunes gens que tu rencontreras, tu en trouvais
quelqu'un qui te plût, je ne serais pas assez injuste....
--Je n'ai jamais vu d'hommes plus beaux que toi, et je n'ai jamais aimé
que mon père et toi.
--Pauvre enfant, dit Monte-Cristo, c'est que tu n'as guère parlé qu'à
ton père et à moi.
--Eh bien, qu'ai-je besoin de parler à d'autres? Mon père m'appelait -sa
joie-; toi, tu m'appelles -ton amour-, et tous deux vous m'appelez
-votre enfant-.
--Tu te rappelles ton père, Haydée?»
La jeune fille sourit.
«Il est là et là, dit-elle en mettant la main sur ses yeux et sur son
coeur.
--Et moi, où suis-je? demanda en souriant Monte-Cristo.
--Toi, dit-elle, tu es partout.»
Monte-Cristo prit la main d'Haydée pour la baiser; mais la naïve enfant
retira sa main et présenta son front.
«Maintenant, Haydée, lui dit-il, tu sais que tu es libre, que tu es
maîtresse, que tu es reine; tu peux garder ton costume ou le quitter à
ta fantaisie; tu resteras ici quand tu voudras rester, tu sortiras quand
tu voudras sortir; il y aura toujours une voiture attelée pour toi; Ali
et Myrto t'accompagneront partout et seront à tes ordres; seulement, une
seule chose, je te prie.
--Dis.
--Garde le secret sur ta naissance, ne dis pas un mot de ton passé; ne
prononce dans aucune occasion le nom de ton illustre père ni celui de ta
pauvre mère.
--Je te l'ai déjà dit, seigneur, je ne verrai personne.
--Écoute, Haydée; peut-être cette réclusion tout orientale sera-t-elle
impossible à Paris: continue d'apprendre la vie de nos pays du Nord
comme tu l'as fait à Rome, à Florence, à Milan et à Madrid; cela te
servira toujours, que tu continues à vivre ici ou que tu retournes en
Orient.»
La jeune fille leva sur le comte ses grands yeux humides et répondit:
«Ou que nous retournions en Orient, veux-tu dire, n'est-ce pas, mon
seigneur?
--Oui, ma fille, dit Monte-Cristo; tu sais bien que ce n'est jamais moi
qui te quitterai. Ce n'est point l'arbre qui quitte la fleur, c'est la
fleur qui quitte l'arbre.
--Je ne te quitterai jamais, seigneur, dit Haydée, car je suis sûre que
je ne pourrais pas vivre sans toi.
--Pauvre enfant! dans dix ans je serai vieux, et dans dix ans tu seras
jeune encore.
--Mon père avait une longue barbe blanche, cela ne m'empêchait point de
l'aimer; mon père avait soixante ans, et il me paraissait plus beau que
tous les jeunes hommes que je voyais.
--Mais voyons, dis-moi, crois-tu que tu t'habitueras ici?
--Te verrai-je?
--Tous les jours.
--Eh bien, que me demandes-tu donc, seigneur?
--Je crains que tu ne t'ennuies.
--Non, seigneur, car le matin je penserai que tu viendras, et le soir je
me rappellerai que tu es venu; d'ailleurs, quand je suis seule, j'ai de
grands souvenirs, je revois d'immenses tableaux, de grands horizons avec
le Pinde et l'Olympe dans le lointain; puis j'ai dans le coeur trois
sentiments avec lesquels on ne s'ennuie jamais: de la tristesse, de
l'amour et de la reconnaissance.
--Tu es une digne fille de l'Épire, Haydée, gracieuse et poétique, et
l'on voit que tu descends de cette famille de déesses qui est née dans
ton pays. Sois donc tranquille, ma fille, je ferai en sorte que ta
jeunesse ne soit pas perdue, car si tu m'aimes comme ton père, moi, je
t'aime comme mon enfant.
--Tu te trompes, seigneur; je n'aimais point mon père comme je t'aime;
mon amour pour toi est un autre amour: mon père est mort et je ne suis
pas morte; tandis que toi, si tu mourais, je mourrais.»
Le comte tendit la main à la jeune fille avec un sourire de profonde
tendresse; elle y imprima ses lèvres comme d'habitude.
Et le comte, ainsi disposé à l'entrevue qu'il allait avoir avec Morrel
et sa famille, partit en murmurant ces vers de Pindare:
«La jeunesse est une fleur dont l'amour est le fruit.... Heureux le
vendangeur qui le cueille après l'avoir vu lentement mûrir.»
Selon ses ordres, la voiture était prête. Il y monta, et la voiture,
comme toujours, partit au galop.
L
La famille Morrel.
Le comte arriva en quelques minutes rue Meslay, n° 7.
La maison était blanche, riante et précédée d'une cour dans laquelle
deux petits massifs contenaient d'assez belles fleurs.
Dans le concierge qui lui ouvrit cette porte le comte reconnut le vieux
Coclès. Mais comme celui-ci on se le rappelle, n'avait qu'un oeil, et
que depuis neuf ans cet oeil avait encore considérablement faibli,
Coclès ne reconnut pas le comte.
Les voitures, pour s'arrêter devant l'entrée, devaient tourner, afin
d'éviter un petit jet d'eau jaillissant d'un bassin en rocaille,
magnificence qui avait excité bien des jalousies dans le quartier, et
qui était cause qu'on appelait cette maison le -Petit-Versailles-.
Inutile de dire que dans le bassin manoeuvraient une foule de poissons
rouges et jaunes.
La maison, élevée au-dessus d'un étage de cuisines et caveaux, avait,
outre le rez-de-chaussée, deux étages pleins et des combles; les jeunes
gens l'avaient achetée avec les dépendances, qui consistaient en un
immense atelier, en deux pavillons au fond d'un jardin et dans le
jardin lui-même. Emmanuel avait, du premier coup d'oeil, vu dans cette
disposition une petite spéculation à faire; il s'était réservé la
maison, la moitié du jardin, et avait tiré une ligne, c'est-à-dire qu'il
avait bâti un mur entre lui et les ateliers qu'il avait loués à bail
avec les pavillons et la portion du jardin qui y était afférente; de
sorte qu'il se trouvait logé pour une somme assez modique, et aussi bien
clos chez lui que le plus minutieux propriétaire d'un hôtel du faubourg
Saint-Germain.
La salle à manger était de chêne, le salon d'acajou et de velours bleu;
la chambre à coucher de citronnier et de damas vert; il y avait en outre
un cabinet de travail pour Emmanuel, qui ne travaillait pas, et un salon
de musique pour Julie, qui n'était pas musicienne.
Le second étage tout entier était consacré à Maximilien: il y avait là
une répétition exacte du logement de sa soeur, la salle à manger
seulement avait été convertie en une salle de billard où il amenait ses
amis.
Il surveillait lui-même le pansage de son cheval, et fumait son cigare à
l'entrée du jardin quand la voiture du comte s'arrêta à la porte.
Coclès ouvrit la porte, comme l'avons dit, et Baptistin, s'élançant de
son siège, demanda si M. et Mme Herbault et M. Maximilien Morrel étaient
visibles pour le comte de Monte-Cristo.
«Pour le comte de Monte-Cristo! s'écria Morrel en jetant son cigare et
en s'élançant au-devant de son visiteur: je le crois bien que nous
sommes visibles pour lui! Ah! merci, cent fois merci, monsieur le comte,
de ne pas avoir oublié votre promesse.»
Et le jeune officier serra si cordialement la main du comte, que
celui-ci ne put se méprendre à la franchise de la manifestation, et il
vit bien qu'il avait été attendu avec impatience et reçu avec
empressement.
«Venez, venez, dit Maximilien, je veux vous servir d'introducteur; un
homme comme vous ne doit pas être annoncé par un domestique, ma soeur
est dans son jardin, elle casse des roses fanées; mon frère lit ses
deux journaux, -La Presse- et -les Débats-, à six pas d'elle, car
partout où l'on voit Mme Herbault, on n'a qu'à regarder dans un rayon de
quatre mètres, M. Emmanuel s'y trouve, et réciproquement, comme on dit à
l'École polytechnique.»
Le bruit des pas fit lever la tête à une jeune femme de vingt à
vingt-cinq ans, vêtue d'une robe de chambre de soie, et épluchant avec
un soin tout particulier un rosier noisette.
Cette femme, c'était notre petite Julie, devenue, comme le lui avait
prédit le mandataire de la maison Thomson et French, Mme Emmanuel
Herbault.
Elle poussa un cri en voyant un étranger. Maximilien se mit à rire.
«Ne te dérange pas, ma soeur, dit-il, monsieur le comte n'est que depuis
deux ou trois jours à Paris, mais il sait déjà ce que c'est qu'une
rentière du Marais, et s'il ne le sait pas, tu vas le lui apprendre.
--Ah! monsieur, dit Julie, vous amener ainsi, c'est une trahison de mon
frère, qui n'a pas pour sa pauvre soeur la moindre coquetterie....
Penelon!... Penelon!...»
Un vieillard qui bêchait une plate-bande de rosiers du Bengale ficha sa
bêche en terre et s'approcha, la casquette à la main, en dissimulant du
mieux qu'il le pouvait une chique enfoncée momentanément dans les
profondeurs de ses joues. Quelques mèches blanches argentaient sa
chevelure encore épaisse, tandis que son teint bronzé et son oeil hardi
et vif annonçaient le vieux marin, bruni au soleil de l'équateur et hâlé
au souffle des tempêtes.
«Je crois que vous m'avez hélé, mademoiselle Julie, dit-il, me voilà.»
Penelon avait conservé l'habitude d'appeler la fille de son patron Mlle
Julie, et n'avait jamais pu prendre celle de l'appeler Mme Herbault.
«Penelon, dit Julie, allez prévenir M. Emmanuel de la bonne visite qui
nous arrive, tandis que M. Maximilien conduira monsieur au salon.»
Puis se tournant vers Monte-Cristo:
«Monsieur me permettra bien de m'enfuir une minute, n'est-ce pas?»
Et sans attendre l'assentiment du comte, elle s'élança derrière un
massif et gagna la maison par une allée latérale.
«Ah çà! mon cher monsieur Morrel, dit Monte-Cristo, je m'aperçois avec
douleur que je fais révolution dans votre famille.
--Tenez, tenez, dit Maximilien en riant, voyez-vous là-bas le mari qui,
de son côté, va troquer sa veste contre une redingote? Oh! c'est qu'on
vous connaît rue Meslay, vous étiez annoncé, je vous prie de le croire.
--Vous me paraissez avoir là, monsieur, une heureuse famille, dit le
comte, répondant à sa propre pensée.
--Oh! oui, je vous en réponds, monsieur le comte, que voulez-vous? il ne
leur manque rien pour être heureux: ils sont jeunes, ils sont gais, ils
s'aiment, et avec leurs vingt-cinq mille livres de rente ils se
figurent, eux qui ont cependant côtoyé tant d'immenses fortunes, ils se
figurent posséder la richesse des Rothschild.
--C'est peu, cependant, vingt-cinq mille livres de rente, dit
Monte-Cristo avec une douceur si suave qu'elle pénétra le coeur de
Maximilien comme eût pu le faire la voix d'un tendre père; mais ils ne
s'arrêteront pas là, nos jeunes gens, ils deviendront à leur tour
millionnaires. Monsieur votre beau-frère est avocat... médecin?...
--Il était négociant, monsieur le comte, et avait pris la maison de mon
pauvre père. M. Morrel est mort en laissant cinq cent mille francs de
fortune; j'en avais une moitié et ma soeur l'autre, car nous n'étions
que deux enfants. Son mari, qui l'avait épousée sans avoir d'autre
patrimoine que sa noble probité, son intelligence de premier ordre et sa
réputation sans tache, a voulu posséder autant que sa femme. Il a
travaillé jusqu'à ce qu'il eût amassé deux cent cinquante mille francs;
six ans ont suffi. C'était, je vous le jure monsieur le comte, un
touchant spectacle que celui de ces deux enfants si laborieux, si unis,
destinés par leur capacité à la plus haute fortune, et qui, n'ayant rien
voulu changer aux habitudes de la maison paternelle, ont mis six ans à
faire ce que les novateurs eussent pu faire en deux ou trois, aussi
Marseille retentit encore des louanges qu'on n'a pu refuser à tant de
courageuse abnégation. Enfin, un jour, Emmanuel vint trouver sa femme,
qui achevait de payer l'échéance.
«--Julie, lui dit-il, voici le dernier rouleau de cent francs que vient
de me remettre Coclès et qui complète les deux cent cinquante mille
francs que nous avons fixés comme limite de nos gains. Seras-tu contente
de ce peu dont il va falloir nous contenter désormais? Écoute, la maison
fait pour un million d'affaires par an, et peut rapporter quarante mille
francs de bénéfices. Nous vendrons, si nous le voulons, la clientèle,
trois cent mille francs dans une heure, car voici une lettre de M.
Delaunay, qui nous les offre en échange de notre fonds qu'il veut
réunir au sien. Vois ce que tu penses qu'il y ait à faire.
«--Mon ami, dit ma soeur, la maison Morrel ne peut être tenue que par un
Morrel. Sauver à tout jamais des mauvaises chances de la fortune le nom
de notre père, cela ne vaut-il pas bien trois cent mille francs?
«--Je le pensais, répondit Emmanuel; cependant je voulais prendre ton
avis.
«--Eh bien, mon ami, le voilà. Toutes nos rentrées sont faites, tous nos
billets sont payés; nous pouvons tirer une barre au-dessous du compte de
cette quinzaine et fermer nos comptoirs; tirons cette barre et
fermons-le.» Ce qui fut fait à l'instant même. Il était trois heures: à
trois heures un quart, un client se présenta pour faire assurer le
passage de deux navires; c'était un bénéfice de quinze mille francs
comptant.
«--Monsieur, dit Emmanuel, veuillez vous adresser pour cette assurance à
notre confrère M. Delaunay. Quant à nous, nous avons quitté les
affaires.
«--Et depuis quand? demanda le client étonné.
«--Depuis un quart d'heure.
«Et voilà, monsieur, continua en souriant Maximilien, comment ma soeur
et mon beau-frère n'ont que vingt-cinq mille livres de rente.»
Maximilien achevait à peine sa narration pendant laquelle le coeur du
comte s'était dilaté de plus en plus, lorsque Emmanuel reparut, restauré
d'un chapeau et d'une redingote.
Il salua en homme qui connaît la qualité du visiteur; puis, après avoir
fait faire au comte le tour du petit enclos fleuri, il le ramena vers la
maison.
Le salon était déjà embaumé de fleurs contenues à grand-peine dans un
immense vase du Japon à anses naturelles. Julie, convenablement vêtue et
coquettement coiffée (elle avait accompli ce tour de force en dix
minutes), se présenta pour recevoir le comte à son entrée.
On entendait caqueter les oiseaux d'une volière voisine; les branches
des faux ébéniers et des acacias roses venaient border de leurs grappes
les rideaux de velours bleu: tout dans cette charmante petite retraite
respirait le calme, depuis le chant de l'oiseau jusqu'au sourire des
maîtres.
Le comte depuis son entrée dans la maison s'était déjà imprégné de ce
bonheur; aussi restait-il muet, rêveur, oubliant qu'on l'attendait pour
reprendre la conversation interrompue après les premiers compliments.
Il s'aperçut de ce silence devenue presque inconvenant, et s'arrachant
avec effort à sa rêverie:
«Madame, dit-il enfin, pardonnez-moi une émotion qui doit vous étonner,
vous, accoutumée à cette paix et à ce bonheur que je rencontre ici, mais
pour moi, c'est chose si nouvelle que la satisfaction sur un visage
humain, que je ne me lasse pas de vous regarder, vous et votre mari.
--Nous sommes bien heureux, en effet, monsieur, répliqua Julie; mais
nous avons été longtemps à souffrir, et peu de gens ont acheté leur
bonheur aussi cher que nous.»
La curiosité se peignit sur les traits du comte.
«Oh! c'est toute une histoire de famille, comme vous le disait l'autre
jour Château-Renaud, reprit Maximilien; pour vous, monsieur le comte,
habitué à voir d'illustres malheurs et des joies splendides, il y
aurait peu d'intérêt dans ce tableau d'intérieur. Toutefois nous avons,
comme vient de vous le dire Julie, souffert de bien vives douleurs,
quoiqu'elles fussent renfermées dans ce petit cadre....
--Et Dieu vous a versé, comme il le fait pour tous, la consolation sur
la souffrance? demanda Monte-Cristo.
--Oui, monsieur le comte, dit Julie nous pouvons le dire, car il a
fait pour nous ce qu'il ne fait que pour ses élus; il nous a envoyé un
de ses anges.»
Le rouge monta aux joues du comte, et il toussa pour avoir un moyen de
dissimuler son émotion en portant son mouchoir à sa bouche.
«Ceux qui sont nés dans un berceau de pourpre et qui n'ont jamais rien
désiré, dit Emmanuel, ne savent pas ce que c'est que le bonheur de
vivre; de même que ceux-là ne connaissent pas le prix d'un ciel pur, qui
n'ont jamais livré leur vie à la merci de quatre planches jetées sur une
mer en fureur.»
Monte-Cristo se leva, et, sans rien répondre, car au tremblement de sa
voix on eût pu reconnaître l'émotion dont il était agité, il se mit à
parcourir pas à pas le salon.
«Notre magnificence vous fait sourire, monsieur le comte, dit
Maximilien, qui suivait Monte-Cristo des yeux.
--Non, non, répondit Monte-Cristo fort pâle et comprimant d'une main
les battements de son coeur, tandis que, de l'autre, il montrait au
jeune homme un globe de cristal sous lequel une bourse de soie reposait
précieusement couchée sur un coussin de velours noir. Je me demandais
seulement à quoi sert cette bourse, qui, d'un côté, contient un papier,
ce me semble, et de l'autre un assez beau diamant.»
Maximilien prit un air grave et répondit:
«Ceci, monsieur le comte, c'est le plus précieux de nos trésors de
famille.
--En effet, ce diamant est assez beau, répliqua Monte-Cristo.
--Oh! mon frère ne vous parle pas du prix de la pierre, quoiqu'elle soit
estimée cent mille francs, monsieur le comte; il veut seulement vous
dire que les objets que renferme cette bourse sont les reliques; de
l'ange dont nous vous parlions tout à l'heure.
--Voilà ce que je ne saurais comprendre, et cependant ce que je ne dois
pas demander, madame, répliqua Monte-Cristo en s'inclinant;
pardonnez-moi, je n'ai pas voulu être indiscret.
--Indiscret, dites-vous? oh! que vous nous rendez heureux, monsieur le
comte, au contraire, en nous offrant une occasion de nous étendre sur ce
sujet! Si nous cachions comme un secret la belle action que rappelle
cette bourse nous ne l'exposerions pas ainsi à la vue. Oh! nous
voudrions pouvoir la publier dans tout l'univers, pour qu'un
tressaillement de notre bienfaiteur inconnu nous révélât sa présence.
--Ah! vraiment! fit Monte-Cristo d'une voix étouffée.
--Monsieur, dit Maximilien en soulevant le globe de cristal et en
baisant religieusement la bourse de soie, ceci a touché la main d'un
homme par lequel mon père a été sauvé de la mort, nous de la ruine, et
notre nom de la honte; d'un homme grâce auquel nous autres, pauvres
enfants voués à la misère et aux larmes, nous pouvons entendre
aujourd'hui des gens s'extasier sur notre bonheur. Cette lettre--et
Maximilien tirant un billet de la bourse le présenta au comte--cette
lettre fut écrite par lui un jour où mon père avait pris une résolution
bien désespérée, et ce diamant fut donné en dot à ma soeur par ce
généreux inconnu.»
Monte-Cristo ouvrit la lettre et la lut avec une indéfinissable
expression de bonheur, c'était le billet que nos lecteurs connaissent,
adressé à Julie et signé Simbad le marin.
--Inconnu, dites-vous? Ainsi l'homme qui vous a rendu ce service est
resté inconnu pour vous?
--Oui, monsieur, jamais nous n'avons eu le bonheur de serrer sa main; ce
n'est pas faute cependant d'avoir demandé à Dieu cette faveur, reprit
Maximilien; mais il y a eu dans toute cette aventure une mystérieuse
direction que nous ne pouvons comprendre encore; tout a été conduit par
une main invisible, puissante comme celle d'un enchanteur.
--Oh! dit Julie, je n'ai pas encore perdu tout espoir de baiser un jour
cette main comme je baise la bourse qu'elle a touchée. Il y a quatre
ans, Penelon était à Trieste: Penelon, monsieur le comte, c'est ce brave
marin que vous avez vu une bêche à la main, et qui, de contremaître,
s'est fait jardinier. Penelon, étant donc à Trieste, vit sur le quai un
Anglais qui allait s'embarquer sur un yacht, et il reconnut celui qui
vint chez mon père le 5 juin 1829, et qui m'écrivit ce billet le 5
septembre. C'était bien le même, à ce qu'il assure, mais il n'osa point
lui parler.
--Un Anglais! fit Monte-Cristo rêveur et qui s'inquiétait de chaque
regard de Julie; un Anglais, dites-vous?
--Oui, reprit Maximilien, un Anglais qui se présenta chez nous comme
mandataire de la maison Thomson et French, de Rome. Voilà pourquoi,
lorsque vous avez dit l'autre jour chez M. de Morcerf que MM. Thomson et
French étaient vos banquiers, vous m'avez vu tressaillir. Au nom du
Ciel, monsieur, cela se passait, comme nous vous l'avons dit, en 1829;
avez-vous connu cet Anglais?
--Mais ne m'avez-vous pas dit aussi que la maison Thomson et French
avait constamment nié vous avoir rendu ce service?
--Oui.
--Alors cet Anglais ne serait-il pas un homme qui reconnaissant envers
votre père de quelque bonne action qu'il aurait oubliée lui-même,
aurait pris ce prétexte pour lui rendre un service?
--Tout est supposable, monsieur, en pareille circonstance, même un
miracle.
--Comment s'appelait-il? demanda Monte-Cristo.
--Il n'a laissé d'autre nom, répondit Julie en regardant le comte avec
une profonde attention, que le nom qu'il a signé au bas du billet:
Simbad le marin.
--Ce qui n'est pas un nom évidemment, mais un pseudonyme.»
Puis, comme Julie le regardait plus attentivement encore et essayait de
saisir au vol et de rassembler quelques notes de sa voix:
«Voyons, continua-t-il, n'est-ce point un homme de ma taille à peu près,
un peu plus grand peut-être, un peu plus mince, emprisonné dans une
haute cravate, boutonné, corseté, sanglé et toujours le crayon à la
main?
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