théâtre, ou un malfaiteur en état de rupture de ban, qu'un prince du Saint-Siège ou un sultan des -Mille et une Nuits-. «Monsieur, dit Villefort avec ce ton glapissant affecté par les magistrats dans leurs périodes oratoires, et dont ils ne peuvent ou ne veulent pas se défaire dans la conversation, monsieur, le service signalé que vous avez rendu hier à ma femme et à mon fils me fait un devoir de vous remercier. Je viens donc m'acquitter de ce devoir et vous exprimer toute ma reconnaissance.» Et, en prononçant ces paroles, l'oeil sévère du magistrat n'avait rien perdu de son arrogance habituelle. Ces paroles qu'il venait de dire, il les avait articulées avec sa voix de procureur général, avec cette raideur inflexible de cou et d'épaules qui faisait comme nous le répétons, dire à ses flatteurs qu'il était la statue vivante de la loi. «Monsieur, répliqua le comte à son tour avec une froideur glaciale, je suis fort heureux d'avoir pu conserver un fils à sa mère, car on dit que le sentiment de la maternité est le plus saint de tous, et ce bonheur qui m'arrive vous dispensait, monsieur, de remplir un devoir dont l'exécution m'honore sans doute, car je sais que M. de Villefort ne prodigue pas la faveur qu'il me fait, mais qui, si précieuse qu'elle soit cependant, ne vaut pas pour moi la satisfaction intérieure.» Villefort, étonné de cette sortie à laquelle il ne s'attendait pas, tressaillit comme un soldat qui sent le coup qu'on lui porte sous l'armure dont il est couvert, et un pli de sa lèvre dédaigneuse indiqua que dès l'abord il ne tenait pas le comte de Monte-Cristo pour un gentilhomme bien civil. Il jeta les yeux autour de lui pour raccrocher à quelque chose la conversation tombée, et qui semblait s'être brisée en tombant. Il vit la carte qu'interrogeait Monte-Cristo au moment où il était entré, et il reprit: «Vous vous occupez de géographie, monsieur? C'est une riche étude, pour vous surtout qui, à ce qu'on assure, avez vu autant de pays qu'il y en a de gravés sur cet atlas. --Oui, monsieur, répondit le comte, j'ai voulu faire sur l'espèce humaine, prise en masse, ce que vous pratiquez chaque jour sur des exceptions, c'est-à-dire une étude physiologique. J'ai pensé qu'il me serait plus facile de descendre ensuite du tout à la partie, que de la partie au tout. C'est un axiome algébrique qui veut que l'on procède du connu à l'inconnu, et non de l'inconnu au connu.... Mais asseyez-vous donc, monsieur, je vous en supplie.» Et Monte-Cristo indiqua de la main au procureur du roi un fauteuil que celui-ci fut obligé de prendre la peine d'avancer lui-même, tandis que lui n'eut que celle de se laisser retomber dans celui sur lequel il était agenouillé quand le procureur du roi était entré; de cette façon le comte se trouva à demi tourné vers son visiteur, ayant le dos à la fenêtre et le coude appuyé sur la carte géographique qui faisait, pour le moment, l'objet de la conversation, conversation qui prenait, comme elle l'avait fait chez Morcerf et chez Danglars, une tournure tout à fait analogue, sinon à la situation, du moins aux personnages. «Ah! vous philosophez, reprit Villefort après un instant de silence, pendant lequel, comme un athlète qui rencontre un rude adversaire, il avait fait provision de force. Eh bien, monsieur, parole d'honneur! si, comme vous, je n'avais rien à faire, je chercherais une moins triste occupation. --C'est vrai, monsieur, reprit Monte-Cristo, et l'homme est une laide chenille pour celui qui l'étudie au microscope solaire. Mais vous venez de dire, je crois, que je n'avais rien à faire. Voyons, par hasard, croyez-vous avoir quelque chose à faire, vous, monsieur? ou, pour parler plus clairement, croyez-vous que ce que vous faites vaille la peine de s'appeler quelque chose?» L'étonnement de Villefort redoubla à ce second coup si rudement porté par cet étrange adversaire; il y avait longtemps que le magistrat ne s'était entendu dire un paradoxe de cette force, ou plutôt, pour parler plus exactement, c'était la première fois qu'il l'entendait. Le procureur du roi se mit à l'oeuvre pour répondre. «Monsieur, dit-il, vous êtes étranger, et, vous le dites vous-même, je crois, une portion de votre vie s'est écoulée dans les pays orientaux; vous ne savez donc pas combien la justice humaine, expéditive en ces contrées barbares, a chez nous des allures prudentes et compassées. --Si fait, monsieur, si fait; c'est le -pede claudo- antique. Je sais tout cela, car c'est surtout de la justice de tous les pays que je me suis occupé, c'est la procédure criminelle de toutes les nations que j'ai comparée à la justice naturelle; et, je dois le dire, monsieur, c'est encore cette loi des peuples primitifs c'est-à-dire la loi du talion, que j'ai le plus trouvée selon le coeur de Dieu. --Si cette loi était adoptée, monsieur, dit le procureur du roi, elle simplifierait fort nos codes, et c'est pour le coup que nos magistrats n'auraient, comme vous le disiez tout à l'heure, plus grand-chose à faire. --Cela viendra peut-être, dit Monte-Cristo, vous savez que les inventions humaines marchent du composé au simple, et que le simple est toujours la perfection. --En attendant, monsieur, dit le magistrat, nos codes existent avec leurs articles contradictoires, tirés des coutumes gauloises, des lois romaines, des usages francs; or, la connaissance de toutes ces lois-là, vous en conviendrez, ne s'acquiert pas sans de longs travaux, et il faut une longue étude pour acquérir cette connaissance, et une grande puissance de tête, cette connaissance une fois acquise, pour ne pas l'oublier. --Je suis de cet avis-là, monsieur; mais tout ce que vous savez, vous, à l'égard de ce code français, je le sais moi, non seulement à l'égard du code de toutes les nations: les lois anglaises, turques, japonaises, hindoues, me sont aussi familières que les lois françaises; et j'avais donc raison de dire que, relativement (vous savez que tout est relatif, monsieur), que relativement à tout ce que j'ai fait, vous avez bien peu de chose à faire, et que relativement à ce que j'ai appris, vous avez encore bien des choses à apprendre. --Mais dans quel but avez-vous appris tout cela?» reprit Villefort étonné. Monte-Cristo sourit. «Bien, monsieur, dit-il; je vois que, malgré la réputation qu'on vous a faite d'homme supérieur, vous voyez toute chose au point de vue matériel et vulgaire de la société, commençant à l'homme et, finissant à l'homme, c'est-à-dire au point de vue le plus restreint et le plus étroit qu'il ait été permis à l'intelligence humaine d'embrasser. --Expliquez-vous, monsieur, dit Villefort de plus en plus étonné, je ne vous comprends pas... très bien. --Je dis, monsieur, que, les yeux fixés sur l'organisation sociale des nations, vous ne voyez que les ressorts de la machine, et non l'ouvrier sublime qui la fait agir, je dis que vous ne reconnaissez devant vous et autour de vous que les titulaires des places dont les brevets ont été signés par des ministres ou par un roi, et que les hommes que Dieu a mis au-dessus des titulaires, des ministres et des rois, en leur donnant une mission à poursuivre au lieu d'une place à remplir, je dis que ceux-là échappent à votre courte vue. C'est le propre de la faiblesse humaine aux organes débiles et incomplets. Tobie prenait l'ange qui venait lui rendre la vue pour un jeune homme ordinaire. Les nations prenaient Attila, qui devait les anéantir, pour un conquérant comme tous les conquérants et il a fallu que tous révélassent leurs missions célestes pour qu'on les reconnût; il a fallu que l'un dit: «Je suis l'ange du Seigneur»; et l'autre: «Je suis le marteau de Dieu», pour que l'essence divine de tous deux fût révélée. --Alors, dit Villefort de plus en plus étonné et croyant parler à un illuminé ou à un fou, vous vous regardez comme un de ces êtres extraordinaires que vous venez de citer? --Pourquoi pas? dit froidement Monte-Cristo. --Pardon, monsieur, reprit Villefort abasourdi mais vous m'excuserez si, en me présentant chez vous, j'ignorais me présenter chez un homme dont les connaissances et dont l'esprit dépassent de si loin les connaissances ordinaires et l'esprit habituel des hommes. Ce n'est point l'usage chez nous, malheureux corrompus de la civilisation, que les gentilshommes possesseurs comme vous d'une fortune immense, du moins à ce qu'on assure, remarquez que je n'interroge pas, que seulement je répète, ce n'est pas l'usage, dis-je, que ces privilégiés des richesses perdent leur temps à des spéculations sociales, à des rêves philosophiques, faits tout au plus pour consoler ceux que le sort a déshérités des biens de la terre. --Eh! monsieur, reprit le comte, en êtes-vous donc arrivé à la situation éminente que vous occupez sans avoir admis, et même sans avoir rencontré des exceptions, et n'exercez-vous jamais votre regard, qui aurait cependant tant besoin de finesse et de sûreté, à deviner d'un seul coup sur quel homme est tombé votre regard? Un magistrat ne devrait-il pas être, non pas le meilleur applicateur de la loi, non pas le plus rusé interprète des obscurités de la chicane, mais une sonde d'acier pour éprouver les coeurs, mais une pierre de touche pour essuyer l'or dont chaque âme est toujours faite avec plus ou moins d'alliage? --Monsieur, dit Villefort, vous me confondez, sur ma parole, et je n'ai jamais entendu parler personne comme vous faites. --C'est que vous êtes constamment resté enfermé dans le cercle des conditions générales, et que vous n'avez jamais osé vous élever d'un coup d'aile dans les sphères supérieures que Dieu a peuplées d'êtres invisibles ou exceptionnels. --Et vous admettez, monsieur, que ces sphères existent, et que les êtres exceptionnels et invisibles se mêlent à nous? --Pourquoi pas? est-ce que vous voyez l'air que vous respirez et sans lequel vous ne pourriez pas vivre? --Alors, nous ne voyons pas ces êtres dont vous parlez? --Si fait, vous les voyez quand Dieu permet qu'ils se matérialisent, vous les touchez, vous les coudoyez, vous leur parlez et ils vous répondent. --Ah! dit Villefort en souriant, j'avoue que je voudrais bien être prévenu quand un de ces êtres se trouvera en contact avec moi. --Vous avez été servi à votre guise, monsieur; car vous avez été prévenu tout à l'heure, et maintenant: encore, je vous préviens. --Ainsi vous-même? --Je suis un de ces êtres exceptionnels, oui, monsieur, et je crois que, jusqu'à ce jour, aucun homme ne s'est trouvé dans une position semblable à la mienne. Les royaumes des rois sont limités, soit par des montagnes, soit par des rivières, soit par un changement de moeurs, soit par une mutation de langage. Mon royaume, à moi, est grand comme le monde, car je ne suis ni Italien, ni Français, ni Hindou, ni Américain, ni Espagnol: je suis cosmopolite. Nul pays ne peut dire qu'il m'a vu naître. Dieu seul sait quelle contrée me verra mourir. J'adopte tous les usages, je parle toutes les langues. Vous me croyez Français, vous, n'est-ce pas, car je parle français avec la même facilité et la même pureté que vous? eh bien! Ali, mon Nubien, me croit Arabe; Bertuccio, mon intendant, me croit Romain; Haydée, mon esclave, me croit Grec. Donc vous comprenez, n'étant d'aucun pays, ne demandant protection à aucun gouvernement, ne reconnaissant aucun homme pour mon frère, pas un seul des scrupules qui arrêtent les puissants ou des obstacles qui paralysent les faibles ne me paralyse ou ne m'arrête. Je n'ai que deux adversaires; je ne dirai pas deux vainqueurs, car avec la persistance je les soumets: c'est la distance et le temps. Le troisième, et le plus terrible, c'est ma condition d'homme mortel. Celle-là seule peut m'arrêter dans le chemin où je marche, et avant que j'aie atteint le but auquel je tends: tout le reste, je l'ai calculé. Ce que les hommes appellent les chances du sort, c'est-à-dire la ruine, le changement, les éventualités, je les ai toutes prévues; et si quelques-unes peuvent m'atteindre, aucune ne peut me renverser. À moins que je ne meure, je serai toujours ce que je suis; voilà pourquoi je vous dis des choses que vous n'avez jamais entendues, même de la bouche des rois, car les rois ont besoin de vous et les autres hommes en ont peur. Qui est-ce qui ne se dit pas, dans une société aussi ridiculement organisée que la nôtre: «Peut-être un jour aurai-je affaire au procureur du roi!» --Mais vous-même, monsieur, pouvez-vous dire cela, car, du moment où vous habitez la France, vous êtes naturellement soumis aux lois françaises. --Je le sais, monsieur, répondit Monte-Cristo mais quand je dois aller dans un pays, je commence à étudier, par des moyens qui me sont propres, tous les hommes dont je puis avoir quelque chose à espérer ou à craindre, et j'arrive à les connaître aussi bien, et même mieux peut-être qu'ils ne se connaissent eux-mêmes. Cela amène ce résultat que le procureur du roi, quel qu'il fût, à qui j'aurais affaire, serait certainement plus embarrassé que moi-même. --Ce qui veut dire, reprit avec hésitation Villefort, que la nature humaine étant faible, tout homme selon vous, a commis des... fautes? --Des fautes... ou des crimes, répondit négligemment Monte-Cristo. --Et que vous seul, parmi les hommes que vous ne reconnaissez pas pour vos frères, vous l'avez dit vous-même, reprit Villefort d'une voix légèrement altérée, et que vous seul êtes parfait? --Non point parfait, répondit le comte; impénétrable, voilà tout. Mais brisons là-dessus, monsieur, si la conversation vous déplaît; je ne suis pas plus menacé de votre justice que vous ne l'êtes de ma double vue. --Non, non, monsieur! dit vivement Villefort, qui sans doute craignait de paraître abandonner le terrain; non! Par votre brillante et presque sublime conversation, vous m'avez élevé au-dessus des niveaux ordinaires; nous ne causons plus, nous dissertons. Or, vous savez combien les théologiens en chaire de Sorbonne, ou les philosophes dans leurs disputes, se disent parfois de cruelles vérités: supposons que nous faisons de la théologie sociale et de la philosophie théologique, je vous dirai donc celle-ci, toute rude qu'elle est: Mon frère, vous sacrifiez à l'orgueil; vous êtes au-dessus des autres, mais au-dessus de vous il y a Dieu. --Au-dessus de tous, monsieur! répondit Monte-Cristo avec un accent si profond que Villefort frissonna involontairement. J'ai mon orgueil pour les hommes, serpents toujours prêts à se dresser contre celui qui les dépasse du front sans les écraser du pied. Mais je dépose cet orgueil devant Dieu, qui m'a tiré du néant pour me faire ce que je suis. --Alors, monsieur le comte, je vous admire, dit Villefort, qui pour la première fois dans cet étrange dialogue venait d'employer cette formule aristocratique vis-à-vis de l'étranger qu'il n'avait jusque-là appelé que monsieur. Oui, je vous le dis, si vous êtes réellement fort, réellement supérieur, réellement saint ou impénétrable, ce qui, vous avez raison, revient à peu près au même, soyez superbe, monsieur; c'est la loi des dominations. Mais vous avez bien cependant une ambition quelconque? --J'en ai une, monsieur. --Laquelle? --Moi aussi, comme cela est arrivé à tout homme une fois dans sa vie, j'ai été enlevé par Satan sur la plus haute montagne de la terre; arrivé là, il me montra le monde tout entier, et, comme il avait dit autrefois au Christ, il me dit à moi: «Voyons, enfant des hommes, pour m'adorer que veux-tu?» Alors j'ai réfléchi longtemps, car depuis longtemps une terrible ambition dévorait effectivement mon coeur; puis je lui répondis: «Écoute, j'ai toujours entendu parler de la Providence, et cependant je ne l'ai jamais vue, ni rien qui lui ressemble, ce qui me fait croire qu'elle n'existe pas; je veux être la Providence, car ce que je sais de plus beau, de plus grand et de plus sublime au monde, c'est de récompenser et de punir.» Mais Satan baissa la tête et poussa un soupir. «Tu te trompes, dit-il, la Providence existe; seulement tu ne la vois pas, parce que, fille de Dieu, elle est invisible comme son père. Tu n'as rien vu qui lui ressemble, parce qu'elle procède par des ressorts cachés et marche par des voies obscures; tout ce que je puis faire pour toi, c'est de te rendre un des agents de cette Providence.» Le marché fut fait; j'y perdrai peut-être mon âme mais n'importe, reprit Monte-Cristo, et le marché serait à refaire que je le ferais encore.» Villefort regardait Monte-Cristo avec un sublime étonnement. «Monsieur le comte, dit-il, avez-vous des parents? --Non, monsieur, je suis seul au monde. --Tant pis! --Pourquoi? demanda Monte-Cristo. --Parce que vous auriez pu voir un spectacle propre à briser votre orgueil. Vous ne craignez que la mort, dites-vous? --Je ne dis pas que je la craigne, je dis qu'elle seule peut m'arrêter. --Et la vieillesse? --Ma mission sera remplie avant que je sois vieux. --Et la folie? --J'ai manqué de devenir fou, et vous connaissez l'axiome: -non bis in idem-; c'est un axiome criminel, et qui, par conséquent, est de votre ressort. --Monsieur, reprit Villefort, il y a encore autre chose à craindre que la mort, que la vieillesse ou que la folie: il y a, par exemple, l'apoplexie, ce coup de foudre qui vous frappe sans vous détruire, et après lequel, cependant, tout est fini. C'est toujours vous, et cependant vous n'êtes plus vous; vous qui touchiez, comme Ariel, à l'ange, vous n'êtes plus qu'une masse inerte qui, comme Caliban, touche à la bête; cela s'appelle tout bonnement, comme je vous le disais, dans la langue humaine, une apoplexie. Venez, s'il vous plaît, continuer cette conversation chez moi, monsieur le comte, un jour que vous aurez envie de rencontrer un adversaire capable de vous comprendre et avide de vous réfuter, et je vous montrerai mon père, M. Noirtier de Villefort, un des plus fougueux jacobins de la Révolution française, c'est-à-dire la plus brillante audace mise au service de la plus vigoureuse organisation; un homme qui, comme vous, n'avait peut-être pas vu tous les royaumes de la terre, mais avait aidé à bouleverser un des plus puissants; un homme qui, comme vous, se prétendait un des envoyés, non pas de Dieu, mais de l'Être suprême, non pas de la Providence, mais de la Fatalité; eh bien, monsieur, la rupture d'un vaisseau sanguin dans un lobe du cerveau a brisé tout cela, non pas en un jour, non pas en une heure, mais en une seconde. La veille, M. Noirtier, ancien jacobin, ancien sénateur, ancien carbonaro, riant de la guillotine, riant du canon, riant du poignard, M. Noirtier, jouant avec les révolutions. M. Noirtier, pour qui la France n'était qu'un vaste échiquier duquel pions, tours, cavaliers et reine devaient disparaître pourvu que le roi fût mat, M. Noirtier, si redoutable, était le lendemain -ce pauvre monsieur Noirtier- vieillard immobile, livré aux volontés de l'être le plus faible de la maison, c'est-à-dire de sa petite-fille Valentine; un cadavre muet et glacé enfin, qui ne vit sans souffrance que pour donner le temps à la matière d'arriver sans secousse à son entière décomposition. --Hélas! monsieur, dit Monte-Cristo, ce spectacle n'est étrange ni à mes yeux ni à ma pensée; je suis quelque peu médecin, et j'ai, comme mes confrères, cherché plus d'une fois l'âme dans la matière vivante ou dans la matière morte; et, comme la Providence, elle est restée invisible à mes yeux, quoique présente à mon coeur. Cent auteurs, depuis Socrate, depuis Sénèque, depuis saint Augustin, depuis Gall, ont fait en prose ou en vers le rapprochement que vous venez de faire; mais cependant je comprends que les souffrances d'un père puissent opérer de grands changements dans l'esprit de son fils. J'irai, monsieur, puisque vous voulez bien m'y engager, contempler au profit de mon humilité ce terrible spectacle qui doit fort attrister votre maison. --Cela serait sans doute, si Dieu ne m'avait point donné une large compensation. En face du vieillard qui descend en se traînant vers la tombe sont deux enfants qui entrent dans la vie: Valentine, une fille de mon premier mariage avec mademoiselle de Saint-Méran, et Édouard, ce fils à qui vous avez sauvé la vie. --Et que concluez-vous de cette compensation, monsieur? demanda Monte-Cristo. --Je conclus, monsieur, répondit Villefort, que mon père, égaré par les passions, a commis quelques-unes de ces fautes qui échappent à la justice humaine, mais qui relèvent de la justice de Dieu, et que Dieu, ne voulant punir qu'une seule personne, n'a frappé que lui seul.» Monte-Cristo, le sourire sur les lèvres, poussa au fond du coeur un rugissement qui eût fait fuir Villefort, si Villefort eût pu l'entendre. «Adieu, monsieur, reprit le magistrat, qui depuis quelque temps déjà s'était levé et parlait debout, je vous quitte, emportant de vous un souvenir d'estime qui, je l'espère, pourra vous être agréable lorsque vous me connaîtrez mieux, car je ne suis point un homme banal, tant s'en faut. Vous vous êtes fait d'ailleurs dans Mme de Villefort une amie éternelle.» Le comte salua et se contenta de reconduire jusqu'à la porte de son cabinet seulement Villefort, lequel regagna sa voiture précédé de deux laquais qui, sur un signe de leur maître, s'empressaient de la lui ouvrir. Puis, quand le procureur du roi eut disparu: «Allons, dit Monte-Cristo en tirant avec effort un sourire de sa poitrine oppressée; allons, assez de poison comme cela, et maintenant que mon coeur en est plein, allons chercher l'antidote.» Et frappant un coup sur le timbre retentissant: «Je monte chez madame, dit-il à Ali; que dans une demi-heure la voiture soit prête!» XLIX Haydée. On se rappelle quelles étaient les nouvelles ou plutôt les anciennes connaissances du comte de Monte-Cristo qui demeuraient rue Meslay: c'étaient Maximilien, Julie et Emmanuel. L'espoir de cette bonne visite qu'il allait faire, de ces quelques moments heureux qu'il allait passer, de cette lueur du paradis glissant dans l'enfer où il s'était volontairement engagé, avait répandu, à partir du moment où il avait perdu de vue Villefort, la plus charmante sérénité sur le visage du comte, et Ali, qui était accouru au bruit du timbre, en voyant ce visage si rayonnant d'une joie si rare, s'était retiré sur la pointe du pied et la respiration suspendue, comme pour ne pas effaroucher les bonnes pensées qu'il croyait voir voltiger autour de son maître. Il était midi: le comte s'était réservé une heure pour monter chez Haydée; on eût dit que la joie ne pouvait rentrer tout à coup dans cette âme si longtemps brisée, et qu'elle avait besoin de se préparer aux émotions douces, comme les autres âmes ont besoin de se préparer aux émotions violentes. La jeune Grecque était, comme nous l'avons dit, dans un appartement entièrement séparé de l'appartement du comte. Cet appartement était tout entier meublé à la manière orientale; c'est-à-dire que les parquets étaient couverts d'épais tapis de Turquie, que des étoffes de brocart retombaient le long des murailles, et que dans chaque pièce, un large divan régnait tout autour de la chambre avec des piles de coussins qui se déplaçaient à la volonté de ceux qui en usaient. Haydée avait trois femmes françaises et une femme grecque. Les trois femmes françaises se tenaient dans la première pièce, prêtes à accourir au bruit d'une petite sonnette d'or et à obéir aux ordres de l'esclave romaïque, laquelle savait assez de français pour transmettre les volontés de sa maîtresse à ses trois caméristes, auxquelles Monte-Cristo avait recommandé d'avoir pour Haydée les égards que l'on aurait pour une reine. La jeune fille était dans la pièce la plus reculée de son appartement, c'est-à-dire dans une espèce de boudoir rond, éclairé seulement par le haut, et dans lequel le jour ne pénétrait qu'à travers des carreaux de verre rose. Elle était couchée à terre sur des coussins de satin bleu brochés d'argent, à demi renversée en arrière sur le divan, encadrant sa tête avec son bras droit mollement arrondi, tandis que, du gauche, elle fixait à travers ses lèvres le tube de corail dans lequel était enchâssé le tuyau flexible d'un narguilé, qui ne laissait arriver la vapeur à sa bouche que parfumée par l'eau de benjoin, à travers laquelle sa douce aspiration la forçait de passer. Sa pose, toute naturelle pour une femme d'Orient, eût été pour une Française d'une coquetterie peut-être un peu affectée. Quant à sa toilette, c'était celle des femmes épirotes, c'est-à-dire un caleçon de satin blanc broché de fleurs roses, et qui laissait à découvert deux pieds d'enfant qu'on eût crus de marbre de Paros, si on ne les eût vus se jouer avec deux petites sandales à la pointe recourbée, brodée d'or et de perles; une veste à longues raies bleues et blanches, à larges manches fendues pour les bras, avec des boutonnières d'argent et des boutons de perles; enfin une espèce de corset laissant, par sa coupe ouverte en coeur, voir le cou et tout le haut de la poitrine, et se boutonnant au-dessous du sein par trois boutons de diamant. Quant au bas du corset et au haut du caleçon, ils étaient perdus dans une des ceintures aux vives couleurs et aux longues franges soyeuses qui font l'ambition de nos élégantes Parisiennes. La tête était coiffée d'une petite calotte d'or brodée de perles, inclinée sur le côté, et au-dessous de la calotte, du côté où elle inclinait, une belle rose naturelle de couleur pourpre ressortait mêlée à des cheveux si noirs qu'ils paraissaient bleus. Quant à la beauté de ce visage, c'était la beauté grecque dans toute la perfection de son type, avec ses grands yeux noirs veloutés, son nez droit, ses lèvres de corail et ses dents de perles. Puis, sur ce charmant ensemble, la fleur de la jeunesse était répandue avec tout son éclat et tout son parfum; Haydée pouvait avoir dix-neuf ou vingt ans. Monte-Cristo appela la suivante grecque, et fit demander à Haydée la permission d'entrer auprès d'elle. Pour toute réponse, Haydée fit signe à la suivante de relever la tapisserie qui pendait devant la porte, dont le chambranle carré encadra la jeune fille couchée comme un charmant tableau. Monte-Cristo s'avança. Haydée se souleva sur le coude qui tenait le narguilé, et tendant au comte sa main en même temps qu'elle l'accueillait avec un sourire: «Pourquoi, dit-elle dans la langue sonore des filles de Sparte et d'Athènes, pourquoi me fais-tu demander la permission d'entrer chez moi? N'es-tu plus mon maître, ne suis-je plus ton esclave?» Monte-Cristo sourit à son tour. «Haydée, dit-il, vous savez.... --Pourquoi ne me dis-tu pas tu comme d'habitude? interrompit la jeune Grecque; ai-je donc commis quelque faute? En ce cas il faut me punir, mais non pas me dire vous. --Haydée, reprit le comte, tu sais que nous sommes en France, et par conséquent que tu es libre. --Libre de quoi faire? demanda la jeune fille. --Libre de me quitter. --Te quitter!... et pourquoi te quitterais-je? --Que sais-je, moi? Nous allons voir le monde. --Je ne veux voir personne. --Et si parmi les beaux jeunes gens que tu rencontreras, tu en trouvais quelqu'un qui te plût, je ne serais pas assez injuste.... --Je n'ai jamais vu d'hommes plus beaux que toi, et je n'ai jamais aimé que mon père et toi. --Pauvre enfant, dit Monte-Cristo, c'est que tu n'as guère parlé qu'à ton père et à moi. --Eh bien, qu'ai-je besoin de parler à d'autres? Mon père m'appelait -sa joie-; toi, tu m'appelles -ton amour-, et tous deux vous m'appelez -votre enfant-. --Tu te rappelles ton père, Haydée?» La jeune fille sourit. «Il est là et là, dit-elle en mettant la main sur ses yeux et sur son coeur. --Et moi, où suis-je? demanda en souriant Monte-Cristo. --Toi, dit-elle, tu es partout.» Monte-Cristo prit la main d'Haydée pour la baiser; mais la naïve enfant retira sa main et présenta son front. «Maintenant, Haydée, lui dit-il, tu sais que tu es libre, que tu es maîtresse, que tu es reine; tu peux garder ton costume ou le quitter à ta fantaisie; tu resteras ici quand tu voudras rester, tu sortiras quand tu voudras sortir; il y aura toujours une voiture attelée pour toi; Ali et Myrto t'accompagneront partout et seront à tes ordres; seulement, une seule chose, je te prie. --Dis. --Garde le secret sur ta naissance, ne dis pas un mot de ton passé; ne prononce dans aucune occasion le nom de ton illustre père ni celui de ta pauvre mère. --Je te l'ai déjà dit, seigneur, je ne verrai personne. --Écoute, Haydée; peut-être cette réclusion tout orientale sera-t-elle impossible à Paris: continue d'apprendre la vie de nos pays du Nord comme tu l'as fait à Rome, à Florence, à Milan et à Madrid; cela te servira toujours, que tu continues à vivre ici ou que tu retournes en Orient.» La jeune fille leva sur le comte ses grands yeux humides et répondit: «Ou que nous retournions en Orient, veux-tu dire, n'est-ce pas, mon seigneur? --Oui, ma fille, dit Monte-Cristo; tu sais bien que ce n'est jamais moi qui te quitterai. Ce n'est point l'arbre qui quitte la fleur, c'est la fleur qui quitte l'arbre. --Je ne te quitterai jamais, seigneur, dit Haydée, car je suis sûre que je ne pourrais pas vivre sans toi. --Pauvre enfant! dans dix ans je serai vieux, et dans dix ans tu seras jeune encore. --Mon père avait une longue barbe blanche, cela ne m'empêchait point de l'aimer; mon père avait soixante ans, et il me paraissait plus beau que tous les jeunes hommes que je voyais. --Mais voyons, dis-moi, crois-tu que tu t'habitueras ici? --Te verrai-je? --Tous les jours. --Eh bien, que me demandes-tu donc, seigneur? --Je crains que tu ne t'ennuies. --Non, seigneur, car le matin je penserai que tu viendras, et le soir je me rappellerai que tu es venu; d'ailleurs, quand je suis seule, j'ai de grands souvenirs, je revois d'immenses tableaux, de grands horizons avec le Pinde et l'Olympe dans le lointain; puis j'ai dans le coeur trois sentiments avec lesquels on ne s'ennuie jamais: de la tristesse, de l'amour et de la reconnaissance. --Tu es une digne fille de l'Épire, Haydée, gracieuse et poétique, et l'on voit que tu descends de cette famille de déesses qui est née dans ton pays. Sois donc tranquille, ma fille, je ferai en sorte que ta jeunesse ne soit pas perdue, car si tu m'aimes comme ton père, moi, je t'aime comme mon enfant. --Tu te trompes, seigneur; je n'aimais point mon père comme je t'aime; mon amour pour toi est un autre amour: mon père est mort et je ne suis pas morte; tandis que toi, si tu mourais, je mourrais.» Le comte tendit la main à la jeune fille avec un sourire de profonde tendresse; elle y imprima ses lèvres comme d'habitude. Et le comte, ainsi disposé à l'entrevue qu'il allait avoir avec Morrel et sa famille, partit en murmurant ces vers de Pindare: «La jeunesse est une fleur dont l'amour est le fruit.... Heureux le vendangeur qui le cueille après l'avoir vu lentement mûrir.» Selon ses ordres, la voiture était prête. Il y monta, et la voiture, comme toujours, partit au galop. L La famille Morrel. Le comte arriva en quelques minutes rue Meslay, n° 7. La maison était blanche, riante et précédée d'une cour dans laquelle deux petits massifs contenaient d'assez belles fleurs. Dans le concierge qui lui ouvrit cette porte le comte reconnut le vieux Coclès. Mais comme celui-ci on se le rappelle, n'avait qu'un oeil, et que depuis neuf ans cet oeil avait encore considérablement faibli, Coclès ne reconnut pas le comte. Les voitures, pour s'arrêter devant l'entrée, devaient tourner, afin d'éviter un petit jet d'eau jaillissant d'un bassin en rocaille, magnificence qui avait excité bien des jalousies dans le quartier, et qui était cause qu'on appelait cette maison le -Petit-Versailles-. Inutile de dire que dans le bassin manoeuvraient une foule de poissons rouges et jaunes. La maison, élevée au-dessus d'un étage de cuisines et caveaux, avait, outre le rez-de-chaussée, deux étages pleins et des combles; les jeunes gens l'avaient achetée avec les dépendances, qui consistaient en un immense atelier, en deux pavillons au fond d'un jardin et dans le jardin lui-même. Emmanuel avait, du premier coup d'oeil, vu dans cette disposition une petite spéculation à faire; il s'était réservé la maison, la moitié du jardin, et avait tiré une ligne, c'est-à-dire qu'il avait bâti un mur entre lui et les ateliers qu'il avait loués à bail avec les pavillons et la portion du jardin qui y était afférente; de sorte qu'il se trouvait logé pour une somme assez modique, et aussi bien clos chez lui que le plus minutieux propriétaire d'un hôtel du faubourg Saint-Germain. La salle à manger était de chêne, le salon d'acajou et de velours bleu; la chambre à coucher de citronnier et de damas vert; il y avait en outre un cabinet de travail pour Emmanuel, qui ne travaillait pas, et un salon de musique pour Julie, qui n'était pas musicienne. Le second étage tout entier était consacré à Maximilien: il y avait là une répétition exacte du logement de sa soeur, la salle à manger seulement avait été convertie en une salle de billard où il amenait ses amis. Il surveillait lui-même le pansage de son cheval, et fumait son cigare à l'entrée du jardin quand la voiture du comte s'arrêta à la porte. Coclès ouvrit la porte, comme l'avons dit, et Baptistin, s'élançant de son siège, demanda si M. et Mme Herbault et M. Maximilien Morrel étaient visibles pour le comte de Monte-Cristo. «Pour le comte de Monte-Cristo! s'écria Morrel en jetant son cigare et en s'élançant au-devant de son visiteur: je le crois bien que nous sommes visibles pour lui! Ah! merci, cent fois merci, monsieur le comte, de ne pas avoir oublié votre promesse.» Et le jeune officier serra si cordialement la main du comte, que celui-ci ne put se méprendre à la franchise de la manifestation, et il vit bien qu'il avait été attendu avec impatience et reçu avec empressement. «Venez, venez, dit Maximilien, je veux vous servir d'introducteur; un homme comme vous ne doit pas être annoncé par un domestique, ma soeur est dans son jardin, elle casse des roses fanées; mon frère lit ses deux journaux, -La Presse- et -les Débats-, à six pas d'elle, car partout où l'on voit Mme Herbault, on n'a qu'à regarder dans un rayon de quatre mètres, M. Emmanuel s'y trouve, et réciproquement, comme on dit à l'École polytechnique.» Le bruit des pas fit lever la tête à une jeune femme de vingt à vingt-cinq ans, vêtue d'une robe de chambre de soie, et épluchant avec un soin tout particulier un rosier noisette. Cette femme, c'était notre petite Julie, devenue, comme le lui avait prédit le mandataire de la maison Thomson et French, Mme Emmanuel Herbault. Elle poussa un cri en voyant un étranger. Maximilien se mit à rire. «Ne te dérange pas, ma soeur, dit-il, monsieur le comte n'est que depuis deux ou trois jours à Paris, mais il sait déjà ce que c'est qu'une rentière du Marais, et s'il ne le sait pas, tu vas le lui apprendre. --Ah! monsieur, dit Julie, vous amener ainsi, c'est une trahison de mon frère, qui n'a pas pour sa pauvre soeur la moindre coquetterie.... Penelon!... Penelon!...» Un vieillard qui bêchait une plate-bande de rosiers du Bengale ficha sa bêche en terre et s'approcha, la casquette à la main, en dissimulant du mieux qu'il le pouvait une chique enfoncée momentanément dans les profondeurs de ses joues. Quelques mèches blanches argentaient sa chevelure encore épaisse, tandis que son teint bronzé et son oeil hardi et vif annonçaient le vieux marin, bruni au soleil de l'équateur et hâlé au souffle des tempêtes. «Je crois que vous m'avez hélé, mademoiselle Julie, dit-il, me voilà.» Penelon avait conservé l'habitude d'appeler la fille de son patron Mlle Julie, et n'avait jamais pu prendre celle de l'appeler Mme Herbault. «Penelon, dit Julie, allez prévenir M. Emmanuel de la bonne visite qui nous arrive, tandis que M. Maximilien conduira monsieur au salon.» Puis se tournant vers Monte-Cristo: «Monsieur me permettra bien de m'enfuir une minute, n'est-ce pas?» Et sans attendre l'assentiment du comte, elle s'élança derrière un massif et gagna la maison par une allée latérale. «Ah çà! mon cher monsieur Morrel, dit Monte-Cristo, je m'aperçois avec douleur que je fais révolution dans votre famille. --Tenez, tenez, dit Maximilien en riant, voyez-vous là-bas le mari qui, de son côté, va troquer sa veste contre une redingote? Oh! c'est qu'on vous connaît rue Meslay, vous étiez annoncé, je vous prie de le croire. --Vous me paraissez avoir là, monsieur, une heureuse famille, dit le comte, répondant à sa propre pensée. --Oh! oui, je vous en réponds, monsieur le comte, que voulez-vous? il ne leur manque rien pour être heureux: ils sont jeunes, ils sont gais, ils s'aiment, et avec leurs vingt-cinq mille livres de rente ils se figurent, eux qui ont cependant côtoyé tant d'immenses fortunes, ils se figurent posséder la richesse des Rothschild. --C'est peu, cependant, vingt-cinq mille livres de rente, dit Monte-Cristo avec une douceur si suave qu'elle pénétra le coeur de Maximilien comme eût pu le faire la voix d'un tendre père; mais ils ne s'arrêteront pas là, nos jeunes gens, ils deviendront à leur tour millionnaires. Monsieur votre beau-frère est avocat... médecin?... --Il était négociant, monsieur le comte, et avait pris la maison de mon pauvre père. M. Morrel est mort en laissant cinq cent mille francs de fortune; j'en avais une moitié et ma soeur l'autre, car nous n'étions que deux enfants. Son mari, qui l'avait épousée sans avoir d'autre patrimoine que sa noble probité, son intelligence de premier ordre et sa réputation sans tache, a voulu posséder autant que sa femme. Il a travaillé jusqu'à ce qu'il eût amassé deux cent cinquante mille francs; six ans ont suffi. C'était, je vous le jure monsieur le comte, un touchant spectacle que celui de ces deux enfants si laborieux, si unis, destinés par leur capacité à la plus haute fortune, et qui, n'ayant rien voulu changer aux habitudes de la maison paternelle, ont mis six ans à faire ce que les novateurs eussent pu faire en deux ou trois, aussi Marseille retentit encore des louanges qu'on n'a pu refuser à tant de courageuse abnégation. Enfin, un jour, Emmanuel vint trouver sa femme, qui achevait de payer l'échéance. «--Julie, lui dit-il, voici le dernier rouleau de cent francs que vient de me remettre Coclès et qui complète les deux cent cinquante mille francs que nous avons fixés comme limite de nos gains. Seras-tu contente de ce peu dont il va falloir nous contenter désormais? Écoute, la maison fait pour un million d'affaires par an, et peut rapporter quarante mille francs de bénéfices. Nous vendrons, si nous le voulons, la clientèle, trois cent mille francs dans une heure, car voici une lettre de M. Delaunay, qui nous les offre en échange de notre fonds qu'il veut réunir au sien. Vois ce que tu penses qu'il y ait à faire. «--Mon ami, dit ma soeur, la maison Morrel ne peut être tenue que par un Morrel. Sauver à tout jamais des mauvaises chances de la fortune le nom de notre père, cela ne vaut-il pas bien trois cent mille francs? «--Je le pensais, répondit Emmanuel; cependant je voulais prendre ton avis. «--Eh bien, mon ami, le voilà. Toutes nos rentrées sont faites, tous nos billets sont payés; nous pouvons tirer une barre au-dessous du compte de cette quinzaine et fermer nos comptoirs; tirons cette barre et fermons-le.» Ce qui fut fait à l'instant même. Il était trois heures: à trois heures un quart, un client se présenta pour faire assurer le passage de deux navires; c'était un bénéfice de quinze mille francs comptant. «--Monsieur, dit Emmanuel, veuillez vous adresser pour cette assurance à notre confrère M. Delaunay. Quant à nous, nous avons quitté les affaires. «--Et depuis quand? demanda le client étonné. «--Depuis un quart d'heure. «Et voilà, monsieur, continua en souriant Maximilien, comment ma soeur et mon beau-frère n'ont que vingt-cinq mille livres de rente.» Maximilien achevait à peine sa narration pendant laquelle le coeur du comte s'était dilaté de plus en plus, lorsque Emmanuel reparut, restauré d'un chapeau et d'une redingote. Il salua en homme qui connaît la qualité du visiteur; puis, après avoir fait faire au comte le tour du petit enclos fleuri, il le ramena vers la maison. Le salon était déjà embaumé de fleurs contenues à grand-peine dans un immense vase du Japon à anses naturelles. Julie, convenablement vêtue et coquettement coiffée (elle avait accompli ce tour de force en dix minutes), se présenta pour recevoir le comte à son entrée. On entendait caqueter les oiseaux d'une volière voisine; les branches des faux ébéniers et des acacias roses venaient border de leurs grappes les rideaux de velours bleu: tout dans cette charmante petite retraite respirait le calme, depuis le chant de l'oiseau jusqu'au sourire des maîtres. Le comte depuis son entrée dans la maison s'était déjà imprégné de ce bonheur; aussi restait-il muet, rêveur, oubliant qu'on l'attendait pour reprendre la conversation interrompue après les premiers compliments. Il s'aperçut de ce silence devenue presque inconvenant, et s'arrachant avec effort à sa rêverie: «Madame, dit-il enfin, pardonnez-moi une émotion qui doit vous étonner, vous, accoutumée à cette paix et à ce bonheur que je rencontre ici, mais pour moi, c'est chose si nouvelle que la satisfaction sur un visage humain, que je ne me lasse pas de vous regarder, vous et votre mari. --Nous sommes bien heureux, en effet, monsieur, répliqua Julie; mais nous avons été longtemps à souffrir, et peu de gens ont acheté leur bonheur aussi cher que nous.» La curiosité se peignit sur les traits du comte. «Oh! c'est toute une histoire de famille, comme vous le disait l'autre jour Château-Renaud, reprit Maximilien; pour vous, monsieur le comte, habitué à voir d'illustres malheurs et des joies splendides, il y aurait peu d'intérêt dans ce tableau d'intérieur. Toutefois nous avons, comme vient de vous le dire Julie, souffert de bien vives douleurs, quoiqu'elles fussent renfermées dans ce petit cadre.... --Et Dieu vous a versé, comme il le fait pour tous, la consolation sur la souffrance? demanda Monte-Cristo. --Oui, monsieur le comte, dit Julie nous pouvons le dire, car il a fait pour nous ce qu'il ne fait que pour ses élus; il nous a envoyé un de ses anges.» Le rouge monta aux joues du comte, et il toussa pour avoir un moyen de dissimuler son émotion en portant son mouchoir à sa bouche. «Ceux qui sont nés dans un berceau de pourpre et qui n'ont jamais rien désiré, dit Emmanuel, ne savent pas ce que c'est que le bonheur de vivre; de même que ceux-là ne connaissent pas le prix d'un ciel pur, qui n'ont jamais livré leur vie à la merci de quatre planches jetées sur une mer en fureur.» Monte-Cristo se leva, et, sans rien répondre, car au tremblement de sa voix on eût pu reconnaître l'émotion dont il était agité, il se mit à parcourir pas à pas le salon. «Notre magnificence vous fait sourire, monsieur le comte, dit Maximilien, qui suivait Monte-Cristo des yeux. --Non, non, répondit Monte-Cristo fort pâle et comprimant d'une main les battements de son coeur, tandis que, de l'autre, il montrait au jeune homme un globe de cristal sous lequel une bourse de soie reposait précieusement couchée sur un coussin de velours noir. Je me demandais seulement à quoi sert cette bourse, qui, d'un côté, contient un papier, ce me semble, et de l'autre un assez beau diamant.» Maximilien prit un air grave et répondit: «Ceci, monsieur le comte, c'est le plus précieux de nos trésors de famille. --En effet, ce diamant est assez beau, répliqua Monte-Cristo. --Oh! mon frère ne vous parle pas du prix de la pierre, quoiqu'elle soit estimée cent mille francs, monsieur le comte; il veut seulement vous dire que les objets que renferme cette bourse sont les reliques; de l'ange dont nous vous parlions tout à l'heure. --Voilà ce que je ne saurais comprendre, et cependant ce que je ne dois pas demander, madame, répliqua Monte-Cristo en s'inclinant; pardonnez-moi, je n'ai pas voulu être indiscret. --Indiscret, dites-vous? oh! que vous nous rendez heureux, monsieur le comte, au contraire, en nous offrant une occasion de nous étendre sur ce sujet! Si nous cachions comme un secret la belle action que rappelle cette bourse nous ne l'exposerions pas ainsi à la vue. Oh! nous voudrions pouvoir la publier dans tout l'univers, pour qu'un tressaillement de notre bienfaiteur inconnu nous révélât sa présence. --Ah! vraiment! fit Monte-Cristo d'une voix étouffée. --Monsieur, dit Maximilien en soulevant le globe de cristal et en baisant religieusement la bourse de soie, ceci a touché la main d'un homme par lequel mon père a été sauvé de la mort, nous de la ruine, et notre nom de la honte; d'un homme grâce auquel nous autres, pauvres enfants voués à la misère et aux larmes, nous pouvons entendre aujourd'hui des gens s'extasier sur notre bonheur. Cette lettre--et Maximilien tirant un billet de la bourse le présenta au comte--cette lettre fut écrite par lui un jour où mon père avait pris une résolution bien désespérée, et ce diamant fut donné en dot à ma soeur par ce généreux inconnu.» Monte-Cristo ouvrit la lettre et la lut avec une indéfinissable expression de bonheur, c'était le billet que nos lecteurs connaissent, adressé à Julie et signé Simbad le marin. --Inconnu, dites-vous? Ainsi l'homme qui vous a rendu ce service est resté inconnu pour vous? --Oui, monsieur, jamais nous n'avons eu le bonheur de serrer sa main; ce n'est pas faute cependant d'avoir demandé à Dieu cette faveur, reprit Maximilien; mais il y a eu dans toute cette aventure une mystérieuse direction que nous ne pouvons comprendre encore; tout a été conduit par une main invisible, puissante comme celle d'un enchanteur. --Oh! dit Julie, je n'ai pas encore perdu tout espoir de baiser un jour cette main comme je baise la bourse qu'elle a touchée. Il y a quatre ans, Penelon était à Trieste: Penelon, monsieur le comte, c'est ce brave marin que vous avez vu une bêche à la main, et qui, de contremaître, s'est fait jardinier. Penelon, étant donc à Trieste, vit sur le quai un Anglais qui allait s'embarquer sur un yacht, et il reconnut celui qui vint chez mon père le 5 juin 1829, et qui m'écrivit ce billet le 5 septembre. C'était bien le même, à ce qu'il assure, mais il n'osa point lui parler. --Un Anglais! fit Monte-Cristo rêveur et qui s'inquiétait de chaque regard de Julie; un Anglais, dites-vous? --Oui, reprit Maximilien, un Anglais qui se présenta chez nous comme mandataire de la maison Thomson et French, de Rome. Voilà pourquoi, lorsque vous avez dit l'autre jour chez M. de Morcerf que MM. Thomson et French étaient vos banquiers, vous m'avez vu tressaillir. Au nom du Ciel, monsieur, cela se passait, comme nous vous l'avons dit, en 1829; avez-vous connu cet Anglais? --Mais ne m'avez-vous pas dit aussi que la maison Thomson et French avait constamment nié vous avoir rendu ce service? --Oui. --Alors cet Anglais ne serait-il pas un homme qui reconnaissant envers votre père de quelque bonne action qu'il aurait oubliée lui-même, aurait pris ce prétexte pour lui rendre un service? --Tout est supposable, monsieur, en pareille circonstance, même un miracle. --Comment s'appelait-il? demanda Monte-Cristo. --Il n'a laissé d'autre nom, répondit Julie en regardant le comte avec une profonde attention, que le nom qu'il a signé au bas du billet: Simbad le marin. --Ce qui n'est pas un nom évidemment, mais un pseudonyme.» Puis, comme Julie le regardait plus attentivement encore et essayait de saisir au vol et de rassembler quelques notes de sa voix: «Voyons, continua-t-il, n'est-ce point un homme de ma taille à peu près, un peu plus grand peut-être, un peu plus mince, emprisonné dans une haute cravate, boutonné, corseté, sanglé et toujours le crayon à la main? 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000