rendez-vous rue Saint-Jacques; malheureusement, le valet de chambre du général, qui le coiffait au moment où cet inconnu a été introduit dans le cabinet, a bien entendu qu'il désignait la rue Saint-Jacques, mais n'a pas retenu le numéro.» À mesure que le ministre de la Police donnait au roi Louis XVIII ces renseignements, Villefort, qui semblait suspendu à ses lèvres, rougissait et pâlissait. Le roi se retourna de son côté. «N'est-ce pas votre avis, comme c'est le mien, monsieur de Villefort, que le général Quesnel, que l'on pouvait croire attaché à l'usurpateur, mais qui, réellement, était tout entier à moi, a péri victime d'un guet-apens bonapartiste? --C'est probable, Sire, répondit Villefort; mais ne sait-on rien de plus? --On est sur les traces de l'homme qui avait donné le rendez-vous. --On est sur ses traces? répéta Villefort. --Oui, le domestique a donné son signalement: c'est un homme de cinquante à cinquante-deux ans, brun, avec des yeux noirs couverts d'épais sourcils, et portant moustaches; il était vêtu d'une redingote bleue, et portait à sa boutonnière une rosette d'officier de la Légion d'honneur. Hier on a suivi un individu dont le signalement répond exactement à celui que je viens de dire, et on l'a perdu au coin de la rue de la Jussienne et de la rue Coq-Héron.» Villefort s'était appuyé au dossier d'un fauteuil car à mesure que le ministre de la Police parlait, il sentait ses jambes se dérober sous lui; mais lorsqu'il vit que l'inconnu avait échappé aux recherches de l'agent qui le suivait, il respira. «Vous chercherez cet homme, monsieur, dit le roi au ministre de la Police; car, si, comme tout me porte à le croire, le général Quesnel, qui nous eût été si utile en ce moment, a été victime d'un meurtre, bonapartistes ou non, je veux que ses assassins soient cruellement punis.» Villefort eut besoin de tout son sang-froid pour ne point trahir la terreur que lui inspirait cette recommandation du roi. «Chose étrange! continua le roi avec un mouvement d'humeur, la police croit avoir tout dit lorsqu'elle a dit: un meurtre a été commis, et tout fait lorsqu'elle a ajouté: on est sur la trace des coupables. --Sire, Votre Majesté, sur ce point du moins, sera satisfaite, je l'espère. --C'est bien, nous verrons; je ne vous retiens pas plus longtemps, baron; monsieur de Villefort, vous devez être fatigué de ce long voyage, allez vous reposer. Vous êtes sans doute descendu chez votre père?» Un éblouissement passa sur les yeux de Villefort. «Non, Sire, dit-il, je suis descendu hôtel de Madrid, rue de Tournon. --Mais vous l'avez vu? --Sire, je me suis fait tout d'abord conduire chez M. le duc de Blacas. --Mais vous le verrez, du moins? --Je ne le pense pas, Sire. --Ah! c'est juste, dit Louis XVIII en souriant de manière à prouver que toutes ces questions réitérées n'avaient pas été faites sans intention, j'oubliais que vous êtes en froid avec M. Noirtier, et que c'est un nouveau sacrifice fait à la cause royale, et dont il faut que je vous dédommage. --Sire, la bonté que me témoigne Votre Majesté est une récompense qui dépasse de si loin toutes mes ambitions, que je n'ai rien à demander de plus au roi. --N'importe, monsieur, et nous ne vous oublierons pas, soyez tranquille; en attendant (le roi détacha la croix de la Légion d'honneur qu'il portait d'ordinaire sur son habit bleu, près de la croix de Saint-Louis, au-dessus de la plaque de l'ordre de Notre-Dame du mont Carmel et de Saint-Lazare, et la donnant à Villefort), en attendant, dit-il, prenez toujours cette croix. --Sire, dit Villefort, Votre Majesté, se trompe, cette croix est celle d'officier. --Ma foi, monsieur, dit Louis XVIII, prenez-la telle qu'elle est; je n'ai pas le temps d'en faire demander une autre. Blacas, vous veillerez à ce que le brevet soit délivré à M. de Villefort.» Les yeux de Villefort se mouillèrent d'une larme d'orgueilleuse joie; il prit la croix et la baisa. «Et maintenant, demanda-t-il, quels sont les ordres que me fait l'honneur de me donner Votre Majesté? --Prenez le repos qui vous est nécessaire et songez que, sans force à Paris pour me servir, vous pouvez m'être à Marseille de la plus grande utilité. --Sire, répondit Villefort en s'inclinant, dans une heure j'aurai quitté Paris. --Allez, monsieur, dit le roi, et si je vous oubliais--la mémoire des rois est courte--ne craignez pas de vous rappeler à mon souvenir... Monsieur le baron, donnez l'ordre qu'on aille chercher le ministre de la Guerre. Blacas, restez. --Ah! monsieur, dit le ministre de la Police à Villefort en sortant des Tuileries, vous entrez par la bonne porte et votre fortune est faite. --Sera-t-elle longue?» murmura Villefort en saluant le ministre, dont la carrière était finie, et en cherchant des yeux une voiture pour rentrer chez lui. Un fiacre passait sur le quai, Villefort lui fit un signe, le fiacre s'approcha; Villefort donna son adresse et se jeta dans le fond de la voiture, se laissant aller à ses rêves d'ambition. Dix minutes après, Villefort était rentré chez lui; il commanda ses chevaux pour dans deux heures, et ordonna qu'on lui servît à déjeuner. Il allait se mettre à table lorsque le timbre de la sonnette retentit sous une main franche et ferme: le valet de chambre alla ouvrir, et Villefort entendit une voix qui prononçait son nom. «Qui peut déjà savoir que je suis ici?» se demanda le jeune homme. En ce moment, le valet de chambre rentra. «Eh bien, dit Villefort, qu'y a-t-il donc? qui a sonné? qui me demande? --Un étranger qui ne veut pas dire son nom. --Comment! un étranger qui ne veut pas dire son nom? et que me veut cet étranger? --Il veut parler à monsieur. --À moi? --Oui. --Il m'a nommé? --Parfaitement. --Et quelle apparence a cet étranger? --Mais, monsieur, c'est un homme d'une cinquantaine d'années. --Petit? grand? --De la taille de monsieur à peu près. --Brun ou blond? --Brun, très brun: des cheveux noirs, des yeux noirs, des sourcils noirs. --Et vêtu, demanda vivement Villefort, vêtu de quelle façon? --D'une grande lévite bleue boutonnée du haut en bas; décoré de la Légion d'honneur. --C'est lui, murmura Villefort en pâlissant. --Eh pardieu! dit en paraissant sur la porte l'individu dont nous avons déjà donné deux fois le signalement, voilà bien des façons; est-ce l'habitude à Marseille que les fils fassent faire antichambre à leur père? --Mon père! s'écria Villefort; je ne m'étais donc pas trompé... et je me doutais que c'était vous. --Alors, si tu te doutais que c'était moi, reprit le nouveau venu, en posant sa canne dans un coin et son chapeau sur une chaise, permets-moi de te dire, mon cher Gérard, que ce n'est guère aimable à toi de me faire attendre ainsi. --Laissez-nous, Germain», dit Villefort. Le domestique sortit en donnant des marques visibles d'étonnement. XII Le père et le fils. M. Noirtier, car c'était en effet lui-même qui venait d'entrer, suivit des yeux le domestique jusqu'à ce qu'il eût refermé la porte; puis, craignant sans doute qu'il n'écoutât dans l'antichambre, il alla rouvrir derrière lui: la précaution n'était pas inutile, et la rapidité avec laquelle maître Germain se retira prouva qu'il n'était point exempt du péché qui perdit nos premiers pères. M. Noirtier prit alors la peine d'aller fermer lui-même la porte de l'antichambre, revint fermer celle de la chambre à coucher, poussa les verrous, et revint tendre la main à Villefort, qui avait suivi tous ces mouvements avec une surprise dont il n'était pas encore revenu. «Ah çà! sais-tu bien, mon cher Gérard, dit-il au jeune homme en le regardant avec un sourire dont il était assez difficile de définir l'expression, que tu n'as pas l'air ravi de me voir? --Si fait, mon père, dit Villefort, je suis enchanté; mais j'étais si loin de m'attendre à votre visite, qu'elle m'a quelque peu étourdi. --Mais, mon cher ami, reprit M. Noirtier en s'asseyant, il me semble que je pourrais vous en dire autant. Comment! vous m'annoncez vos fiançailles à Marseille pour le 28 février, et le 3 mars vous êtes à Paris? --Si j'y suis, mon père, dit Gérard en se rapprochant de M. Noirtier, ne vous en plaignez pas, car c'est pour vous que j'étais venu, et ce voyage vous sauvera peut-être. --Ah! vraiment, dit M. Noirtier en s'allongeant nonchalamment dans le fauteuil où il était assis; vraiment! contez-moi donc cela, monsieur le magistrat, ce doit être curieux. --Mon père, vous avez entendu parler de certain club bonapartiste qui se tient rue Saint-Jacques? --No 53? Oui, j'en suis vice-président. --Mon père, votre sang-froid me fait frémir. --Que veux-tu, mon cher? quand on a été proscrit par les montagnards, qu'on est sorti de Paris dans une charrette de foin, qu'on a été traqué dans les landes de Bordeaux par les limiers de Robespierre, cela vous a aguerri à bien des choses. Continue donc. Eh bien, que s'est-il passé à ce club de la rue Saint-Jacques? --Il s'y est passé qu'on y a fait venir le général Quesnel, et que le général Quesnel, sorti à neuf heures du soir de chez lui, a été retrouvé le surlendemain dans la Seine. --Et qui vous a conté cette belle histoire? --Le roi lui-même, monsieur. --Eh bien, moi, en échange de votre histoire, continua Noirtier, je vais vous apprendre une nouvelle. --Mon père, je crois savoir déjà ce que vous allez me dire. --Ah! vous savez le débarquement de Sa Majesté l'Empereur? --Silence, mon père, je vous prie, pour vous d'abord, et puis ensuite pour moi. Oui, je savais cette nouvelle, et même je la savais avant vous, car depuis trois jours je brûle le pavé, de Marseille à Paris, avec la rage de ne pouvoir lancer à deux cents lieues en avant de moi la pensée qui me brûle le cerveau. --Il y a trois jours! êtes-vous fou? Il y a trois jours, l'Empereur n'était pas embarqué. --N'importe, je savais le projet. --Et comment cela? --Par une lettre qui vous était adressée de l'île d'Elbe. --À moi? --À vous, et que j'ai surprise dans le portefeuille du messager. Si cette lettre était tombée entre les mains d'un autre, à cette heure, mon père, vous seriez fusillé, peut-être.» Le père de Villefort se mit à rire. «Allons, allons, dit-il, il paraît que la Restauration a appris de l'Empire la façon d'expédier promptement les affaires.... Fusillé! mon cher, comme vous y allez! et cette lettre, où est-elle? Je vous connais trop pour craindre que vous l'ayez laissée traîner. --Je l'ai brûlée, de peur qu'il n'en restât un seul fragment: car cette lettre, c'était votre condamnation. --Et la perte de votre avenir, répondit froidement Noirtier; oui, je comprends cela; mais je n'ai rien à craindre puisque vous me protégez. --Je fais mieux que cela, monsieur, je vous sauve. --Ah! diable! ceci devient plus dramatique; expliquez-vous. --Monsieur, j'en reviens à ce club de la rue Saint-Jacques. --Il paraît que ce club tient au coeur de messieurs de la police. Pourquoi n'ont-ils pas mieux cherché? ils l'auraient trouvé. --Ils ne l'ont pas trouvé, mais ils sont sur la trace. --C'est le mot consacré, je le sais bien: quand la police est en défaut, elle dit qu'elle est sur la trace, et le gouvernement attend tranquillement le jour où elle vient dire, l'oreille basse, que cette trace est perdue. --Oui, mais on a trouvé un cadavre: le général Quesnel a été tué, et dans tous les pays du monde cela s'appelle un meurtre. --Un meurtre, dites-vous? mais rien ne prouve que le général ait été victime d'un meurtre: on trouve tous les jours des gens dans la Seine, qui s'y sont jetés de désespoir, qui s'y sont noyés ne sachant pas nager. --Mon père, vous savez très bien que le général ne s'est pas noyé par désespoir, et qu'on ne se baigne pas dans la Seine au mois de janvier. Non, non, ne vous abusez pas, cette mort est bien qualifiée de meurtre. --Et qui l'a qualifiée ainsi? --Le roi lui-même. --Le roi! Je le croyais assez philosophe pour comprendre qu'il n'y a pas de meurtre en politique. En politique, mon cher, vous le savez comme moi, il n'y a pas d'hommes, mais des idées; pas de sentiments, mais des intérêts; en politique, on ne tue pas un homme: on supprime un obstacle, voilà tout. Voulez-vous savoir comment les choses se sont passées? eh bien, moi, je vais vous le dire. On croyait pouvoir compter sur le général Quesnel: on nous l'avait recommandé de l'île d'Elbe, l'un de nous va chez lui, l'invite à se rendre rue Saint-Jacques à une assemblée où il trouvera des amis; il y vient, et là on lui déroule tout le plan, le départ de l'île d'Elbe, le débarquement projeté; puis, quand il a tout écouté tout entendu, qu'il ne reste plus rien à lui apprendre, il répond qu'il est royaliste: alors chacun se regarde; on lui fait faire serment, il le fait, mais de si mauvaise grâce vraiment, que c'était tenter Dieu que de jurer ainsi; eh bien, malgré tout cela, on a laissé le général sortir libre, parfaitement libre. Il n'est pas rentré chez lui, que voulez-vous, mon cher? Il est sorti de chez nous: il se sera trompé de chemin, voilà tout. Un meurtre! en vérité vous me surprenez, Villefort, vous, substitut du procureur du roi, de bâtir une accusation sur de si mauvaises preuves. Est-ce que jamais je me suis avisé de vous dire à vous, quand vous exercez votre métier de royaliste, et que vous faites couper la tête à l'un des miens: «Mon fils, vous avez commis un meurtre!» Non, j'ai dit: «Très bien, monsieur, vous avez combattu victorieusement; à demain la revanche.» --Mais, mon père, prenez garde, cette revanche sera terrible quand nous la prendrons. --Je ne vous comprends pas. --Vous comptez sur le retour de l'usurpateur? --Je l'avoue. --Vous vous trompez, mon père, il ne fera pas dix lieues dans l'intérieur de la France sans être poursuivi, traqué, pris comme une bête fauve. --Mon cher ami, l'Empereur est, en ce moment, sur la route de Grenoble, le 10 ou le 12 il sera à Lyon, et le 20 ou le 25 à Paris. --Les populations vont se soulever.... --Pour aller au-devant de lui. --Il n'a avec lui que quelques hommes, et l'on enverra contre lui des armées. --Qui lui feront escorte pour rentrer dans la capitale. En vérité, mon cher Gérard, vous n'êtes encore qu'un enfant; vous vous croyez bien informé parce qu'un télégraphe vous dit, trois jours après le débarquement: «L'usurpateur est débarqué à Cannes avec quelques hommes; on est à sa poursuite.» Mais où est-il? que fait-il? vous n'en savez rien: on le poursuit, voilà tout ce que vous savez. Eh bien, on le poursuivra ainsi jusqu'à Paris, sans brûler une amorce. --Grenoble et Lyon sont des villes fidèles, et qui lui opposeront une barrière infranchissable. --Grenoble lui ouvrira ses portes avec enthousiasme, Lyon tout entier ira au-devant de lui. Croyez-moi, nous sommes aussi bien informés que vous, et notre police vaut bien la vôtre: en voulez-vous une preuve? c'est que vous vouliez me cacher votre voyage, et que cependant j'ai su votre arrivée une demi-heure après que vous avez eu passé la barrière; vous n'avez donné votre adresse à personne qu'à votre postillon, eh bien, je connais votre adresse, et la preuve en est que j'arrive chez vous juste au moment où vous allez vous mettre à table; sonnez donc, et demandez un second couvert; nous dînerons ensemble. --En effet, répondit Villefort, regardant son père avec étonnement, en effet, vous me paraissez bien instruit. --Eh! mon Dieu, la chose est toute simple; vous autres, qui tenez le pouvoir, vous n'avez que les moyens que donne l'argent; nous autres, qui l'attendons, nous avons ceux que donne le dévouement. --Le dévouement? dit Villefort en riant. --Oui, le dévouement; c'est ainsi qu'on appelle en termes honnêtes, l'ambition qui espère.» Et le père de Villefort étendit lui-même la main vers le cordon de la sonnette pour appeler le domestique que n'appelait pas son fils. Villefort lui arrêta le bras. «Attendez, mon père, dit le jeune homme, encore un mot. --Dites. --Si mal faite que soit la police royaliste, elle sait cependant une chose terrible. --Laquelle? --C'est le signalement de l'homme qui, le matin du jour où a disparu le général Quesnel, s'est présenté chez lui. --Ah! elle sait cela, cette bonne police? et ce signalement, quel est-il? --Teint brun, cheveux, favoris et yeux noirs redingote bleue boutonnée jusqu'au menton, rosette d'officier de la Légion d'honneur à la boutonnière, chapeau à larges bords et canne de jonc. --Ah! ah! elle sait cela? dit Noirtier, et pourquoi donc, en ce cas, n'a-t-elle pas mis la main sur cet homme? --Parce qu'elle l'a perdu, hier ou avant-hier, au coin de la rue Coq-Héron. --Quand je vous disais que votre police était une sotte? --Oui, mais d'un moment à l'autre elle peut le trouver. --Oui, dit Noirtier en regardant insoucieusement autour de lui, oui, si cet homme n'est pas averti, mais il l'est; et, ajouta-t-il en souriant, il va changer de visage et de costume.» À ces mots, il se leva, mit bas sa redingote et sa cravate, alla vers une table sur laquelle étaient préparées toutes les pièces du nécessaire de toilette de son fils, prit un rasoir, se savonna le visage, et d'une main parfaitement ferme abattit ces favoris compromettants qui donnaient à la police un document si précieux. Villefort le regardait faire avec une terreur qui n'était pas exempte d'admiration. Ses favoris coupés, Noirtier donna un autre tour à ses cheveux: prit, au lieu de sa cravate noire, une cravate de couleur qui se présentait à la surface d'une malle ouverte; endossa, au lieu de sa redingote bleue et boutonnante, une redingote de Villefort, de couleur marron et de forme évasée; essaya devant la glace le chapeau à bords retroussés du jeune homme, parut satisfait de la manière dont il lui allait, et, laissant la canne de jonc dans le coin de la cheminée où il l'avait posée, il fit siffler dans sa main nerveuse une petite badine de bambou avec laquelle l'élégant substitut donnait à sa démarche la désinvolture qui en était une des principales qualités. «Eh bien, dit-il, se retournant vers son fils stupéfait, lorsque cette espèce de changement à vue fut opéré, eh bien, crois-tu que ta police me reconnaisse maintenant? --Non, mon père, balbutia Villefort; je l'espère, du moins. --Maintenant, mon cher Gérard, continua Noirtier, je m'en rapporte à ta prudence pour faire disparaître tous les objets que je laisse à ta garde. --Oh! soyez tranquille, mon père, dit Villefort. --Oui, oui! et maintenant je crois que tu as raison, et que tu pourrais bien, en effet, m'avoir sauvé la vie; mais, sois tranquille, je te rendrai cela prochainement.» Villefort hocha la tête. «Tu n'es pas convaincu? --J'espère, du moins, que vous vous trompez. --Reverras-tu le roi? --Peut-être. --Veux-tu passer à ses yeux pour un prophète? --Les prophètes de malheur sont mal venus à la cour, mon père. --Oui, mais, un jour ou l'autre, on leur rend justice; et suppose une seconde Restauration, alors tu passeras pour un grand homme. --Enfin, que dois-je dire au roi? --Dis-lui ceci: «Sire, on vous trompe sur les dispositions de la France, sur l'opinion des villes, sur l'esprit de l'armée; celui que vous appelez à Paris l'ogre de Corse, qui s'appelle encore l'usurpateur à Nevers, s'appelle déjà Bonaparte à Lyon, et l'Empereur à Grenoble. Vous le croyez traqué, poursuivi, en fuite; il marche, rapide comme l'aigle qu'il rapporte. Les soldats, que vous croyez mourants de faim, écrasés de fatigue, prêts à déserter, s'augmentent comme les atomes de neige autour de la boule qui se précipite. Sire, partez; abandonnez la France à son véritable maître, à celui qui ne l'a pas achetée, mais conquise; partez, Sire, non pas que vous couriez quelque danger, votre adversaire est assez fort pour faire grâce, mais parce qu'il serait humiliant pour un petit-fils de saint Louis de devoir la vie à l'homme d'Arcole, de Marengo et d'Austerlitz.» Dis-lui cela, Gérard; ou plutôt, va, ne lui dis rien; dissimule ton voyage; ne te vante pas de ce que tu es venu faire et de ce que tu as fait à Paris; reprends la poste; si tu as brûlé le chemin pour venir, dévore l'espace pour retourner; rentre à Marseille de nuit; pénètre chez toi par une porte de derrière, et là reste bien doux, bien humble, bien secret, bien inoffensif surtout, car cette fois, je te le jure, nous agirons en gens vigoureux et qui connaissent leurs ennemis. Allez, mon fils, allez, mon cher Gérard, et moyennant cette obéissance aux ordres paternels, ou, si vous l'aimez mieux, cette déférence pour les conseils d'un ami, nous vous maintiendrons dans votre place. Ce sera, ajouta Noirtier en souriant, un moyen pour vous de me sauver une seconde fois, si la bascule politique vous remet un jour en haut et moi en bas. Adieu, mon cher Gérard; à votre prochain voyage, descendez chez moi.» Et Noirtier sortit à ces mots, avec la tranquillité qui ne l'avait pas quitté un instant pendant la durée de cet entretien si difficile. Villefort, pâle et agité, courut à la fenêtre, entrouvrit le rideau, et le vit passer, calme et impassible, au milieu de deux ou trois hommes de mauvaise mine, embusqués au coin des bornes et à l'angle des rues, qui étaient peut-être là pour arrêter l'homme aux favoris noirs, à la redingote bleue et au chapeau à larges bords. Villefort demeura ainsi, debout et haletant, jusqu'à ce que son père eût disparu au carrefour Bussy. Alors il s'élança vers les objets abandonnés par lui, mit au plus profond de sa malle la cravate noire et la redingote bleue, tordit le chapeau qu'il fourra dans le bas d'une armoire, brisa la canne de jonc en trois morceaux qu'il jeta au feu, mit une casquette de voyage, appela son valet de chambre, lui interdit d'un regard les mille questions qu'il avait envie de faire, régla son compte avec l'hôtel, sauta dans sa voiture qui l'attendait tout attelée, apprit à Lyon que Bonaparte venait d'entrer à Grenoble, et, au milieu de l'agitation qui régnait tout le long de la route, arriva à Marseille, en proie à toutes les transes qui entrent dans le coeur de l'homme avec l'ambition et les premiers honneurs. XIII Les Cent-Jours. M. Noirtier était un bon prophète, et les choses marchèrent vite, comme il l'avait dit. Chacun connaît ce retour de l'île d'Elbe, retour étrange, miraculeux, qui, sans exemple dans le passé, restera probablement sans imitation dans l'avenir. Louis XVIII n'essaya que faiblement de parer ce coup si rude: son peu de confiance dans les hommes lui ôtait sa confiance dans les événements. La royauté, ou plutôt la monarchie, à peine reconstituée par lui, trembla sur sa base encore incertaine, et un seul geste de l'Empereur fit crouler tout cet édifice mélange informe de vieux préjugés et d'idées nouvelles. Villefort n'eut donc de son roi qu'une reconnaissance non seulement inutile pour le moment, mais même dangereuse, et cette croix d'officier de la Légion d'honneur, qu'il eut la prudence de ne pas montrer, quoique M. de Blacas, comme le lui avait recommandé le roi, lui en eût fait soigneusement expédier le brevet. Napoléon eût, certes, destitué Villefort sans la protection de Noirtier, devenu tout-puissant à la cour des Cent-Jours, et par les périls qu'il avait affrontés et par les services qu'il avait rendus. Ainsi, comme il le lui avait promis, le girondin de 93 et le sénateur de 1806 protégea celui qui l'avait protégé la veille. Toute la puissance de Villefort se borna donc, pendant cette évocation de l'empire, dont, au reste, il fut bien facile de prévoir la seconde chute, à étouffer le secret que Dantès avait été sur le point de divulguer. Le procureur du roi seul fut destitué, soupçonné qu'il était de tiédeur en bonapartisme. Cependant, à peine le pouvoir impérial fut-il rétabli, c'est-à-dire à peine l'empereur habita-t-il ces Tuileries que Louis XVIII venait de quitter, et eut-il lancé ses ordres nombreux et divergents de ce petit cabinet où nous avons, à la suite de Villefort, introduit nos lecteurs, et sur la table de noyer duquel il retrouva, encore tout ouverte et à moitié pleine, la tabatière de Louis XVIII, que Marseille, malgré l'attitude de ses magistrats, commença à sentir fermenter en elle ces brandons de guerre civile toujours mal éteints dans le Midi; peu s'en fallut alors que les représailles n'allassent au-delà de quelques charivaris dont on assiégea les royalistes enfermés chez eux, et des affronts publics dont on poursuivit ceux qui se hasardaient à sortir. Par un revirement tout naturel, le digne armateur, que nous avons désigné comme appartenant au parti populaire, se trouva à son tour en ce moment, nous ne dirons pas tout-puissant, car M. Morrel était un homme prudent et légèrement timide, comme tous ceux qui ont fait une lente et laborieuse fortune commerciale, mais en mesure, tout dépassé qu'il était par les zélés bonapartistes qui le traitaient de modéré, en mesure, dis-je, d'élever la voix pour faire entendre une réclamation; cette réclamation, comme on le devine facilement, avait trait à Dantès. Villefort était demeuré debout, malgré la chute de son supérieur, et son mariage, en restant décidé, était cependant remis à des temps plus heureux. Si l'empereur gardait le trône, c'était une autre alliance qu'il fallait à Gérard, et son père se chargerait de la lui trouver; si une seconde Restauration ramenait Louis XVIII en France, l'influence de M. de Saint-Méran doublait, ainsi que la sienne, et l'union redevenait plus sortable que jamais. Le substitut du procureur du roi était donc momentanément le premier magistrat de Marseille, lorsqu'un matin sa porte s'ouvrit, et on lui annonça M. Morrel. Un autre se fût empressé d'aller au-devant de l'armateur, et, par cet empressement, eût indiqué sa faiblesse; mais Villefort était un homme supérieur qui avait, sinon la pratique, du moins l'instinct de toutes choses. Il fit faire antichambre à Morrel, comme il eût fait sous la Restauration, quoiqu'il n'eût personne près de lui, mais par la simple raison qu'il est d'habitude qu'un substitut du procureur du roi fasse faire antichambre; puis, après un quart d'heure qu'il employa à lire deux ou trois journaux de nuances différentes, il ordonna que l'armateur fût introduit. M. Morrel s'attendait à trouver Villefort abattu: il le trouva comme il l'avait vu six semaines auparavant, c'est-à-dire calme, ferme et plein de cette froide politesse, la plus infranchissable de toutes les barrières qui séparent l'homme élevé de l'homme vulgaire. Il avait pénétré dans le cabinet de Villefort, convaincu que le magistrat allait trembler à sa vue, et c'était lui, tout au contraire, qui se trouvait tout frissonnant et tout ému devant ce personnage interrogateur, qui l'attendait le coude appuyé sur son bureau. Il s'arrêta à la porte. Villefort le regarda, comme s'il avait quelque peine à le reconnaître. Enfin, après quelques secondes d'examen et de silence, pendant lesquelles le digne armateur tournait et retournait son chapeau entre ses mains: «Monsieur Morrel, je crois? dit Villefort. --Oui, monsieur, moi-même, répondit l'armateur. --Approchez-vous donc, continua le magistrat, en faisant de la main un signe protecteur, et dites-moi à quelle circonstance je dois l'honneur de votre visite. --Ne vous en doutez-vous point, monsieur? demanda Morrel. --Non, pas le moins du monde; ce qui n'empêche pas que je ne sois tout disposé à vous être agréable, si la chose était en mon pouvoir. --La chose dépend entièrement de vous, monsieur, dit Morrel. --Expliquez-vous donc, alors. --Monsieur, continua l'armateur, reprenant son assurance à mesure qu'il parlait, et affermi d'ailleurs par la justice de sa cause et la netteté de sa position, vous vous rappelez que, quelques jours avant qu'on apprit le débarquement de Sa Majesté l'empereur, j'étais venu réclamer votre indulgence pour un malheureux jeune homme, un marin, second à bord de mon brick; il était accusé, si vous vous le rappelez de relations avec l'île d'Elbe: ces relations, qui étaient un crime à cette époque, sont aujourd'hui des titres de faveur. Vous serviez Louis XVIII alors, et ne l'avez pas ménagé, monsieur; c'était votre devoir. Aujourd'hui, vous servez Napoléon, et vous devez le protéger; c'est votre devoir encore. Je viens donc vous demander ce qu'il est devenu.» Villefort fit un violent effort sur lui même. «Le nom de cet homme? demanda-t-il: ayez la bonté de me dire son nom. --Edmond Dantès.» Évidemment, Villefort eût autant aimé, dans un duel, essuyer le feu de son adversaire à vingt-cinq pas, que d'entendre prononcer ainsi ce nom à bout portant; cependant il ne sourcilla point. «De cette façon, se dit en lui-même Villefort, on ne pourra point m'accuser d'avoir fait de l'arrestation de ce jeune homme une question purement personnelle.» «Dantès? répéta-t-il, Edmond Dantès, dites-vous? --Oui, monsieur.» Villefort ouvrit alors un gros registre placé dans un casier voisin, recourut à une table, de la table passa à des dossiers, et, se retournant vers l'armateur: «Êtes-vous bien sûr de ne pas vous tromper, monsieur?» lui dit-il de l'air le plus naturel. Si Morrel eût été un homme plus fin ou mieux éclairé sur cette affaire, il eût trouvé bizarre que le substitut du procureur du roi daignât lui répondre sur ces matières complètement étrangères à son ressort; et il se fût demandé pourquoi Villefort ne le renvoyait point aux registres d'écrou, aux gouverneurs de prison, au préfet du département. Mais Morrel, cherchant en vain la crainte dans Villefort, n'y vit plus, du moment où toute crainte paraissait absente, que la condescendance: Villefort avait rencontré juste. «Non, monsieur, dit Morrel, je ne me trompe pas; d'ailleurs, je connais le pauvre garçon depuis dix ans, et il est à mon service depuis quatre. Je vins, vous en souvenez-vous? il y a six semaines, vous prier d'être clément, comme je viens aujourd'hui vous prier d'être juste pour le pauvre garçon; vous me reçûtes même assez mal et me répondîtes en homme mécontent. Ah! c'est que les royalistes étaient durs aux bonapartistes en ce temps-là! --Monsieur, répondit Villefort arrivant à la parade avec sa prestesse et son sang-froid ordinaires, j'étais royaliste alors que je croyais les Bourbons non seulement les héritiers légitimes du trône, mais encore les élus de la nation; mais le retour miraculeux dont nous venons d'être témoins m'a prouvé que je me trompais. Le génie de Napoléon a vaincu: le monarque légitime est le monarque aimé. --À la bonne heure! s'écria Morrel avec sa bonne grosse franchise, vous me faites plaisir de me parler ainsi, et j'en augure bien pour le sort d'Edmond. --Attendez donc, reprit Villefort en feuilletant un nouveau registre, j'y suis: c'est un marin, n'est-ce pas, qui épousait une Catalane? Oui, oui; oh! je me rappelle maintenant: la chose était très grave. --Comment cela? --Vous savez qu'en sortant de chez moi il avait été conduit aux prisons du palais de justice. --Oui, eh bien? --Eh bien, j'ai fait mon rapport à Paris, j'ai envoyé les papiers trouvés sur lui. C'était mon devoir que voulez-vous... et huit jours après son arrestation le prisonnier fut enlevé. --Enlevé! s'écria Morrel; mais qu'a-t-on pu faire du pauvre garçon? --Oh! rassurez-vous. Il aura été transporté à Fenestrelle, à Pignerol, aux Îles Sainte-Marguerite, ce que l'on appelle dépaysé, en termes d'administration; et un beau matin vous allez le voir revenir prendre le commandement de son navire. --Qu'il vienne quand il voudra, sa place lui sera gardée. Mais comment n'est-il pas déjà revenu? Il me semble que le premier soin de la justice bonapartiste eût dû être de mettre dehors ceux qu'avait incarcérés la justice royaliste. --N'accusez pas témérairement, mon cher monsieur Morrel, répondit Villefort; il faut, en toutes choses, procéder légalement. L'ordre d'incarcération était venu d'en haut, il faut que d'en haut aussi vienne l'ordre de liberté. Or, Napoléon est rentré depuis quinze jours à peine; à peine aussi les lettres d'abolition doivent-elles être expédiées. --Mais, demanda Morrel, n'y a-t-il pas moyen de presser les formalités, maintenant que nous triomphons? J'ai quelques amis, quelque influence, je puis obtenir mainlevée de l'arrêt. --Il n'y a pas eu d'arrêt. --De l'écrou, alors. --En matière politique, il n'y a pas de registre d'écrou; parfois les gouvernements ont intérêt à faire disparaître un homme sans qu'il laisse trace de son passage: des notes d'écrou guideraient les recherches. --C'était comme cela sous les Bourbons peut-être, mais maintenant.... --C'est comme cela dans tous les temps, mon cher monsieur Morrel; les gouvernements se suivent et se ressemblent; la machine pénitentiaire montée sous Louis XIV va encore aujourd'hui, à la Bastille près. L'Empereur a toujours été plus strict pour le règlement de ses prisons que ne l'a été le Grand Roi lui-même; et le nombre des incarcérés dont les registres ne gardent aucune trace est incalculable.» Tant de bienveillance eût détourné des certitudes, et Morrel n'avait pas même de soupçons. «Mais enfin, monsieur de Villefort, dit-il, quel conseil me donneriez-vous qui hâtât le retour du pauvre Dantès? --Un seul, monsieur: faites une pétition au ministre de la Justice. --Oh! monsieur, nous savons ce que c'est que les pétitions: le ministre en reçoit deux cents par jour et n'en lit point quatre. --Oui, reprit Villefort, mais il lira une pétition envoyée par moi, apostillée par moi, adressée directement par moi. --Et vous vous chargeriez de faire parvenir cette pétition, monsieur? --Avec le plus grand plaisir. Dantès pouvait être coupable alors; mais il est innocent aujourd'hui, et il est de mon devoir de faire rendre la liberté à celui qu'il a été de mon devoir de faire mettre en prison.» Villefort prévenait ainsi le danger d'une enquête peu probable, mais possible, enquête qui le perdait sans ressource. «Mais comment écrit-on au ministre? --Mettez-vous là, monsieur Morrel, dit Villefort, en cédant sa place à l'armateur; je vais vous dicter. --Vous auriez cette bonté? --Sans doute. Ne perdons pas de temps, nous n'en avons déjà que trop perdu. --Oui, monsieur, songeons que le pauvre garçon attend, souffre et se désespère peut-être.» Villefort frissonna à l'idée de ce prisonnier le maudissant dans le silence et l'obscurité; mais il était engagé trop avant pour reculer: Dantès devait être brisé entre les rouages de son ambition. «J'attends, monsieur», dit l'armateur assis dans le fauteuil de Villefort et une plume à la main. Villefort alors dicta une demande dans laquelle, dans un but excellent, il n'y avait point à en douter, il exagérait le patriotisme de Dantès et les services rendus par lui à la cause bonapartiste; dans cette demande, Dantès était devenu un des agents les plus actifs du retour de Napoléon; il était évident qu'en voyant une pareille pièce, le ministre devait faire justice à l'instant même, si justice n'était point faite déjà. La pétition terminée, Villefort la relut à haute voix. «C'est cela, dit-il, et maintenant reposez-vous sur moi. --Et la pétition partira bientôt, monsieur? --Aujourd'hui même. --Apostillée par vous? --La meilleure apostille que je puisse mettre, monsieur, est de certifier véritable tout ce que vous dites dans cette demande.» Et Villefort s'assit à son tour, et sur un coin de la pétition appliqua son certificat. «Maintenant, monsieur, que faut-il faire? demanda Morrel. --Attendre, reprit Villefort; je réponds de tout.» Cette assurance rendit l'espoir à Morrel: il quitta le substitut du procureur du roi enchanté de lui, et alla annoncer au vieux père de Dantès qu'il ne tarderait pas à revoir son fils. Quand à Villefort, au lieu de l'envoyer à Paris, il conserva précieusement entre ses mains cette demande qui, pour sauver Dantès dans le présent, le compromettait si effroyablement dans l'avenir, en supposant une chose que l'aspect de l'Europe et la tournure des événements permettaient déjà de supposer, c'est-à-dire une seconde Restauration. Dantès demeura donc prisonnier: perdu dans les profondeurs de son cachot, il n'entendit point le bruit formidable de la chute du trône de Louis XVIII et celui, plus épouvantable encore, de l'écroulement de l'empire. Mais Villefort, lui, avait tout suivi d'un oeil vigilant, tout écouté d'une oreille attentive. Deux fois, pendant cette courte apparition impériale que l'on appela les Cent-Jours, Morrel était revenu à la charge, insistant toujours pour la liberté de Dantès, et chaque fois Villefort l'avait calmé par des promesses et des espérances; enfin, Waterloo arriva. Morrel ne reparut pas chez Villefort: l'armateur avait fait pour son jeune ami tout ce qu'il était humainement possible de faire; essayer de nouvelles tentatives sous cette seconde Restauration était se compromettre inutilement. Louis XVIII remonta sur le trône. Villefort, pour qui Marseille était plein de souvenirs devenus pour lui des remords, demanda et obtint la place de procureur du roi vacante à Toulouse; quinze jours après son installation dans sa nouvelle résidence, il épousa Mlle Renée de Saint-Méran, dont le père était mieux en cour que jamais. Voilà comment Dantès, pendant les Cent-Jours et après Waterloo, demeura sous les verrous, oublié, sinon des hommes, au moins de Dieu. Danglars comprit toute la portée du coup dont il avait frappé Dantès, en voyant revenir Napoléon en France: sa dénonciation avait touché juste, et, comme tous les hommes d'une certaine portée pour le crime et d'une moyenne intelligence pour la vie ordinaire, il appela cette coïncidence bizarre un -décret de la Providence-. Mais quand Napoléon fut de retour à Paris et que sa voix retentit de nouveau, impérieuse et puissante, Danglars eut peur; à chaque instant, il s'attendit à voir reparaître Dantès, Dantès sachant tout, Dantès menaçant et fort pour toutes les vengeances; alors il manifesta à M. Morrel le désir de quitter le service de mer, et se fit recommander par lui à un négociant espagnol, chez lequel il entra comme commis d'ordre vers la fin de mars, c'est-à-dire dix ou douze jours après la rentrée de Napoléon aux Tuileries; il partit donc pour Madrid, et l'on n'entendit plus parler de lui. Fernand, lui, ne comprit rien. Dantès était absent, c'était tout ce qu'il lui fallait. Qu'était-il devenu? il ne chercha point à le savoir. Seulement, pendant tout le répit que lui donnait son absence, il s'ingénia, partie à abuser Mercédès sur les motifs de cette absence, partie à méditer des plans d'émigration et d'enlèvement; de temps en temps aussi, et c'étaient les heures sombres de sa vie, il s'asseyait sur la pointe du cap Pharo, de cet endroit où l'on distingue à la fois Marseille et le village des Catalans, regardant, triste et immobile comme un oiseau de proie, s'il ne verrait point, par l'une de ces deux routes, revenir le beau jeune homme à la démarche libre, à la tête haute qui, pour lui aussi, était devenu messager d'une rude vengeance. Alors, le dessein de Fernand était arrêté: il cassait la tête de Dantès d'un coup de fusil et se tuait après, se disait-il à lui-même, pour colorer son assassinat. Mais Fernand s'abusait: cet homme-là ne se fût jamais tué, car il espérait toujours. Sur ces entrefaites, et parmi tant de fluctuations douloureuses, l'empire appela un dernier ban de soldats, et tout ce qu'il y avait d'hommes en état de porter les armes s'élança hors de France, à la voix retentissante de l'empereur. Fernand partit comme les autres, quittant sa cabane et Mercédès, et rongé de cette sombre et terrible pensée que, derrière lui peut-être, son rival allait revenir et épouser celle qu'il aimait. Si Fernand avait jamais dû se tuer, c'était en quittant Mercédès qu'il l'eût fait. Ses attentions pour Mercédès, la pitié qu'il paraissait donner à son malheur, le soin qu'il prenait d'aller au-devant de ses moindres désirs, avaient produit l'effet que produisent toujours sur les coeurs généreux les apparences du dévouement: Mercédès avait toujours aimé Fernand d'amitié; son amitié s'augmenta pour lui d'un nouveau sentiment, la reconnaissance. «Mon frère, dit-elle en attachant le sac du conscrit sur les épaules du Catalan, mon frère, mon seul ami, ne vous faites pas tuer, ne me laissez pas seule dans ce monde, où je pleure et où je serai seule dès que vous n'y serez plus.» Ces paroles, dites au moment du départ, rendirent quelque espoir à Fernand. Si Dantès ne revenait pas, Mercédès pourrait donc un jour être à lui. Mercédès resta seule sur cette terre nue, qui ne lui avait jamais paru si aride, et avec la mer immense pour horizon. Toute baignée de pleurs, comme cette folle dont on nous raconte la douloureuse histoire, on la voyait errer sans cesse autour du petit village des Catalans: tantôt s'arrêtant sous le soleil ardent du Midi, debout, immobile, muette comme une statue, et regardant Marseille; tantôt assise au bord du rivage, écoutant ce gémissement de la mer, éternel comme sa douleur, et se demandant sans cesse s'il ne valait pas mieux se pencher en avant, se laisser aller à son propre poids, ouvrir l'abîme et s'y engloutir, que de souffrir ainsi toutes ces cruelles alternatives d'une attente sans espérance. Ce ne fut pas le courage qui manqua à Mercédès pour accomplir ce projet, ce fut la religion qui lui vint en aide et qui la sauva du suicide. Caderousse fut appelé, comme Fernand; seulement, comme il avait huit ans de plus que le Catalan, et qu'il était marié, il ne fit partie que du troisième ban, et fut envoyé sur les côtes. Le vieux Dantès, qui n'était plus soutenu que par l'espoir, perdit l'espoir à la chute de l'empereur. Cinq mois, jour pour jour, après avoir été séparé de son fils, et presque à la même heure où il avait été arrêté, il rendit le dernier soupir entre les bras de Mercédès. M. Morrel pourvut à tous les frais de son enterrement, et paya les pauvres petites dettes que le vieillard avait faites pendant sa maladie. Il y avait plus que de la bienfaisance à agir ainsi, il y avait du courage. Le Midi était en feu, et secourir même à son lit de mort, le père d'un bonapartiste aussi dangereux que Dantès était un crime. XIV Le prisonnier furieux et le prisonnier fou. Un an environ après le retour de Louis XVIII, il y eut visite de M. l'inspecteur général des prisons. Dantès entendit rouler et grincer du fond de son cachot tous ces préparatifs, qui faisaient en haut beaucoup de fracas, mais qui, en bas, eussent été des bruits inappréciables pour toute autre oreille que pour celle d'un prisonnier, accoutumé à écouter, dans le silence de la nuit, l'araignée qui tisse sa toile, et la chute périodique de la goutte d'eau qui met une heure à se former au plafond de son cachot. Il devina qu'il se passait chez les vivants quelque chose d'inaccoutumé: il habitait depuis si longtemps une tombe qu'il pouvait bien se regarder comme mort. En effet, l'inspecteur visitait, l'un après l'autre, chambres, cellules et cachots. Plusieurs prisonniers furent interrogés: c'étaient ceux que leur douceur ou leur stupidité recommandait à la bienveillance de l'administration; l'inspecteur leur demanda comment ils étaient nourris, et quelles étaient les réclamations qu'ils avaient à faire. Ils répondirent unanimement que la nourriture était détestable et qu'ils réclamaient leur liberté. L'inspecteur leur demanda alors s'ils n'avaient pas autre chose à lui dire. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000