rendez-vous rue Saint-Jacques; malheureusement, le valet de chambre du
général, qui le coiffait au moment où cet inconnu a été introduit dans
le cabinet, a bien entendu qu'il désignait la rue Saint-Jacques, mais
n'a pas retenu le numéro.»
À mesure que le ministre de la Police donnait au roi Louis XVIII ces
renseignements, Villefort, qui semblait suspendu à ses lèvres,
rougissait et pâlissait.
Le roi se retourna de son côté.
«N'est-ce pas votre avis, comme c'est le mien, monsieur de Villefort,
que le général Quesnel, que l'on pouvait croire attaché à l'usurpateur,
mais qui, réellement, était tout entier à moi, a péri victime d'un
guet-apens bonapartiste?
--C'est probable, Sire, répondit Villefort; mais ne sait-on rien de
plus?
--On est sur les traces de l'homme qui avait donné le rendez-vous.
--On est sur ses traces? répéta Villefort.
--Oui, le domestique a donné son signalement: c'est un homme de
cinquante à cinquante-deux ans, brun, avec des yeux noirs couverts
d'épais sourcils, et portant moustaches; il était vêtu d'une redingote
bleue, et portait à sa boutonnière une rosette d'officier de la Légion
d'honneur. Hier on a suivi un individu dont le signalement répond
exactement à celui que je viens de dire, et on l'a perdu au coin de la
rue de la Jussienne et de la rue Coq-Héron.»
Villefort s'était appuyé au dossier d'un fauteuil car à mesure que le
ministre de la Police parlait, il sentait ses jambes se dérober sous
lui; mais lorsqu'il vit que l'inconnu avait échappé aux recherches de
l'agent qui le suivait, il respira.
«Vous chercherez cet homme, monsieur, dit le roi au ministre de la
Police; car, si, comme tout me porte à le croire, le général Quesnel,
qui nous eût été si utile en ce moment, a été victime d'un meurtre,
bonapartistes ou non, je veux que ses assassins soient cruellement
punis.»
Villefort eut besoin de tout son sang-froid pour ne point trahir la
terreur que lui inspirait cette recommandation du roi.
«Chose étrange! continua le roi avec un mouvement d'humeur, la police
croit avoir tout dit lorsqu'elle a dit: un meurtre a été commis, et tout
fait lorsqu'elle a ajouté: on est sur la trace des coupables.
--Sire, Votre Majesté, sur ce point du moins, sera satisfaite, je
l'espère.
--C'est bien, nous verrons; je ne vous retiens pas plus longtemps,
baron; monsieur de Villefort, vous devez être fatigué de ce long voyage,
allez vous reposer. Vous êtes sans doute descendu chez votre père?»
Un éblouissement passa sur les yeux de Villefort.
«Non, Sire, dit-il, je suis descendu hôtel de Madrid, rue de Tournon.
--Mais vous l'avez vu?
--Sire, je me suis fait tout d'abord conduire chez M. le duc de Blacas.
--Mais vous le verrez, du moins?
--Je ne le pense pas, Sire.
--Ah! c'est juste, dit Louis XVIII en souriant de manière à prouver que
toutes ces questions réitérées n'avaient pas été faites sans intention,
j'oubliais que vous êtes en froid avec M. Noirtier, et que c'est un
nouveau sacrifice fait à la cause royale, et dont il faut que je vous
dédommage.
--Sire, la bonté que me témoigne Votre Majesté est une récompense qui
dépasse de si loin toutes mes ambitions, que je n'ai rien à demander de
plus au roi.
--N'importe, monsieur, et nous ne vous oublierons pas, soyez tranquille;
en attendant (le roi détacha la croix de la Légion d'honneur qu'il
portait d'ordinaire sur son habit bleu, près de la croix de Saint-Louis,
au-dessus de la plaque de l'ordre de Notre-Dame du mont Carmel et de
Saint-Lazare, et la donnant à Villefort), en attendant, dit-il, prenez
toujours cette croix.
--Sire, dit Villefort, Votre Majesté, se trompe, cette croix est celle
d'officier.
--Ma foi, monsieur, dit Louis XVIII, prenez-la telle qu'elle est; je
n'ai pas le temps d'en faire demander une autre. Blacas, vous veillerez
à ce que le brevet soit délivré à M. de Villefort.»
Les yeux de Villefort se mouillèrent d'une larme d'orgueilleuse joie; il
prit la croix et la baisa.
«Et maintenant, demanda-t-il, quels sont les ordres que me fait
l'honneur de me donner Votre Majesté?
--Prenez le repos qui vous est nécessaire et songez que, sans force à
Paris pour me servir, vous pouvez m'être à Marseille de la plus grande
utilité.
--Sire, répondit Villefort en s'inclinant, dans une heure j'aurai quitté
Paris.
--Allez, monsieur, dit le roi, et si je vous oubliais--la mémoire des
rois est courte--ne craignez pas de vous rappeler à mon souvenir...
Monsieur le baron, donnez l'ordre qu'on aille chercher le ministre de la
Guerre. Blacas, restez.
--Ah! monsieur, dit le ministre de la Police à Villefort en sortant des
Tuileries, vous entrez par la bonne porte et votre fortune est faite.
--Sera-t-elle longue?» murmura Villefort en saluant le ministre, dont la
carrière était finie, et en cherchant des yeux une voiture pour rentrer
chez lui.
Un fiacre passait sur le quai, Villefort lui fit un signe, le fiacre
s'approcha; Villefort donna son adresse et se jeta dans le fond de la
voiture, se laissant aller à ses rêves d'ambition. Dix minutes après,
Villefort était rentré chez lui; il commanda ses chevaux pour dans deux
heures, et ordonna qu'on lui servît à déjeuner.
Il allait se mettre à table lorsque le timbre de la sonnette retentit
sous une main franche et ferme: le valet de chambre alla ouvrir, et
Villefort entendit une voix qui prononçait son nom.
«Qui peut déjà savoir que je suis ici?» se demanda le jeune homme.
En ce moment, le valet de chambre rentra.
«Eh bien, dit Villefort, qu'y a-t-il donc? qui a sonné? qui me demande?
--Un étranger qui ne veut pas dire son nom.
--Comment! un étranger qui ne veut pas dire son nom? et que me veut cet
étranger?
--Il veut parler à monsieur.
--À moi?
--Oui.
--Il m'a nommé?
--Parfaitement.
--Et quelle apparence a cet étranger?
--Mais, monsieur, c'est un homme d'une cinquantaine d'années.
--Petit? grand?
--De la taille de monsieur à peu près.
--Brun ou blond?
--Brun, très brun: des cheveux noirs, des yeux noirs, des sourcils
noirs.
--Et vêtu, demanda vivement Villefort, vêtu de quelle façon?
--D'une grande lévite bleue boutonnée du haut en bas; décoré de la
Légion d'honneur.
--C'est lui, murmura Villefort en pâlissant.
--Eh pardieu! dit en paraissant sur la porte l'individu dont nous avons
déjà donné deux fois le signalement, voilà bien des façons; est-ce
l'habitude à Marseille que les fils fassent faire antichambre à leur
père?
--Mon père! s'écria Villefort; je ne m'étais donc pas trompé... et je
me doutais que c'était vous.
--Alors, si tu te doutais que c'était moi, reprit le nouveau venu, en
posant sa canne dans un coin et son chapeau sur une chaise, permets-moi
de te dire, mon cher Gérard, que ce n'est guère aimable à toi de me
faire attendre ainsi.
--Laissez-nous, Germain», dit Villefort.
Le domestique sortit en donnant des marques visibles d'étonnement.
XII
Le père et le fils.
M. Noirtier, car c'était en effet lui-même qui venait d'entrer, suivit
des yeux le domestique jusqu'à ce qu'il eût refermé la porte; puis,
craignant sans doute qu'il n'écoutât dans l'antichambre, il alla rouvrir
derrière lui: la précaution n'était pas inutile, et la rapidité avec
laquelle maître Germain se retira prouva qu'il n'était point exempt du
péché qui perdit nos premiers pères. M. Noirtier prit alors la peine
d'aller fermer lui-même la porte de l'antichambre, revint fermer celle
de la chambre à coucher, poussa les verrous, et revint tendre la main à
Villefort, qui avait suivi tous ces mouvements avec une surprise dont il
n'était pas encore revenu.
«Ah çà! sais-tu bien, mon cher Gérard, dit-il au jeune homme en le
regardant avec un sourire dont il était assez difficile de définir
l'expression, que tu n'as pas l'air ravi de me voir?
--Si fait, mon père, dit Villefort, je suis enchanté; mais j'étais si
loin de m'attendre à votre visite, qu'elle m'a quelque peu étourdi.
--Mais, mon cher ami, reprit M. Noirtier en s'asseyant, il me semble que
je pourrais vous en dire autant. Comment! vous m'annoncez vos
fiançailles à Marseille pour le 28 février, et le 3 mars vous êtes à
Paris?
--Si j'y suis, mon père, dit Gérard en se rapprochant de M. Noirtier,
ne vous en plaignez pas, car c'est pour vous que j'étais venu, et ce
voyage vous sauvera peut-être.
--Ah! vraiment, dit M. Noirtier en s'allongeant nonchalamment dans le
fauteuil où il était assis; vraiment! contez-moi donc cela, monsieur le
magistrat, ce doit être curieux.
--Mon père, vous avez entendu parler de certain club bonapartiste qui se
tient rue Saint-Jacques?
--No 53? Oui, j'en suis vice-président.
--Mon père, votre sang-froid me fait frémir.
--Que veux-tu, mon cher? quand on a été proscrit par les montagnards,
qu'on est sorti de Paris dans une charrette de foin, qu'on a été traqué
dans les landes de Bordeaux par les limiers de Robespierre, cela vous a
aguerri à bien des choses. Continue donc. Eh bien, que s'est-il passé à
ce club de la rue Saint-Jacques?
--Il s'y est passé qu'on y a fait venir le général Quesnel, et que le
général Quesnel, sorti à neuf heures du soir de chez lui, a été retrouvé
le surlendemain dans la Seine.
--Et qui vous a conté cette belle histoire?
--Le roi lui-même, monsieur.
--Eh bien, moi, en échange de votre histoire, continua Noirtier, je
vais vous apprendre une nouvelle.
--Mon père, je crois savoir déjà ce que vous allez me dire.
--Ah! vous savez le débarquement de Sa Majesté l'Empereur?
--Silence, mon père, je vous prie, pour vous d'abord, et puis ensuite
pour moi. Oui, je savais cette nouvelle, et même je la savais avant
vous, car depuis trois jours je brûle le pavé, de Marseille à Paris,
avec la rage de ne pouvoir lancer à deux cents lieues en avant de moi la
pensée qui me brûle le cerveau.
--Il y a trois jours! êtes-vous fou? Il y a trois jours, l'Empereur
n'était pas embarqué.
--N'importe, je savais le projet.
--Et comment cela?
--Par une lettre qui vous était adressée de l'île d'Elbe.
--À moi?
--À vous, et que j'ai surprise dans le portefeuille du messager. Si
cette lettre était tombée entre les mains d'un autre, à cette heure, mon
père, vous seriez fusillé, peut-être.»
Le père de Villefort se mit à rire.
«Allons, allons, dit-il, il paraît que la Restauration a appris de
l'Empire la façon d'expédier promptement les affaires.... Fusillé! mon
cher, comme vous y allez! et cette lettre, où est-elle? Je vous connais
trop pour craindre que vous l'ayez laissée traîner.
--Je l'ai brûlée, de peur qu'il n'en restât un seul fragment: car cette
lettre, c'était votre condamnation.
--Et la perte de votre avenir, répondit froidement Noirtier; oui, je
comprends cela; mais je n'ai rien à craindre puisque vous me protégez.
--Je fais mieux que cela, monsieur, je vous sauve.
--Ah! diable! ceci devient plus dramatique; expliquez-vous.
--Monsieur, j'en reviens à ce club de la rue Saint-Jacques.
--Il paraît que ce club tient au coeur de messieurs de la police.
Pourquoi n'ont-ils pas mieux cherché? ils l'auraient trouvé.
--Ils ne l'ont pas trouvé, mais ils sont sur la trace.
--C'est le mot consacré, je le sais bien: quand la police est en défaut,
elle dit qu'elle est sur la trace, et le gouvernement attend
tranquillement le jour où elle vient dire, l'oreille basse, que cette
trace est perdue.
--Oui, mais on a trouvé un cadavre: le général Quesnel a été tué, et
dans tous les pays du monde cela s'appelle un meurtre.
--Un meurtre, dites-vous? mais rien ne prouve que le général ait été
victime d'un meurtre: on trouve tous les jours des gens dans la Seine,
qui s'y sont jetés de désespoir, qui s'y sont noyés ne sachant pas
nager.
--Mon père, vous savez très bien que le général ne s'est pas noyé par
désespoir, et qu'on ne se baigne pas dans la Seine au mois de janvier.
Non, non, ne vous abusez pas, cette mort est bien qualifiée de meurtre.
--Et qui l'a qualifiée ainsi?
--Le roi lui-même.
--Le roi! Je le croyais assez philosophe pour comprendre qu'il n'y a pas
de meurtre en politique. En politique, mon cher, vous le savez comme
moi, il n'y a pas d'hommes, mais des idées; pas de sentiments, mais des
intérêts; en politique, on ne tue pas un homme: on supprime un obstacle,
voilà tout. Voulez-vous savoir comment les choses se sont passées? eh
bien, moi, je vais vous le dire. On croyait pouvoir compter sur le
général Quesnel: on nous l'avait recommandé de l'île d'Elbe, l'un de
nous va chez lui, l'invite à se rendre rue Saint-Jacques à une assemblée
où il trouvera des amis; il y vient, et là on lui déroule tout le plan,
le départ de l'île d'Elbe, le débarquement projeté; puis, quand il a
tout écouté tout entendu, qu'il ne reste plus rien à lui apprendre, il
répond qu'il est royaliste: alors chacun se regarde; on lui fait faire
serment, il le fait, mais de si mauvaise grâce vraiment, que c'était
tenter Dieu que de jurer ainsi; eh bien, malgré tout cela, on a laissé
le général sortir libre, parfaitement libre. Il n'est pas rentré chez
lui, que voulez-vous, mon cher? Il est sorti de chez nous: il se sera
trompé de chemin, voilà tout. Un meurtre! en vérité vous me surprenez,
Villefort, vous, substitut du procureur du roi, de bâtir une accusation
sur de si mauvaises preuves. Est-ce que jamais je me suis avisé de vous
dire à vous, quand vous exercez votre métier de royaliste, et que vous
faites couper la tête à l'un des miens: «Mon fils, vous avez commis un
meurtre!» Non, j'ai dit: «Très bien, monsieur, vous avez combattu
victorieusement; à demain la revanche.»
--Mais, mon père, prenez garde, cette revanche sera terrible quand nous
la prendrons.
--Je ne vous comprends pas.
--Vous comptez sur le retour de l'usurpateur?
--Je l'avoue.
--Vous vous trompez, mon père, il ne fera pas dix lieues dans
l'intérieur de la France sans être poursuivi, traqué, pris comme une
bête fauve.
--Mon cher ami, l'Empereur est, en ce moment, sur la route de Grenoble,
le 10 ou le 12 il sera à Lyon, et le 20 ou le 25 à Paris.
--Les populations vont se soulever....
--Pour aller au-devant de lui.
--Il n'a avec lui que quelques hommes, et l'on enverra contre lui des
armées.
--Qui lui feront escorte pour rentrer dans la capitale. En vérité, mon
cher Gérard, vous n'êtes encore qu'un enfant; vous vous croyez bien
informé parce qu'un télégraphe vous dit, trois jours après le
débarquement: «L'usurpateur est débarqué à Cannes avec quelques hommes;
on est à sa poursuite.» Mais où est-il? que fait-il? vous n'en savez
rien: on le poursuit, voilà tout ce que vous savez. Eh bien, on le
poursuivra ainsi jusqu'à Paris, sans brûler une amorce.
--Grenoble et Lyon sont des villes fidèles, et qui lui opposeront une
barrière infranchissable.
--Grenoble lui ouvrira ses portes avec enthousiasme, Lyon tout entier
ira au-devant de lui. Croyez-moi, nous sommes aussi bien informés que
vous, et notre police vaut bien la vôtre: en voulez-vous une preuve?
c'est que vous vouliez me cacher votre voyage, et que cependant j'ai su
votre arrivée une demi-heure après que vous avez eu passé la barrière;
vous n'avez donné votre adresse à personne qu'à votre postillon, eh
bien, je connais votre adresse, et la preuve en est que j'arrive chez
vous juste au moment où vous allez vous mettre à table; sonnez donc, et
demandez un second couvert; nous dînerons ensemble.
--En effet, répondit Villefort, regardant son père avec étonnement, en
effet, vous me paraissez bien instruit.
--Eh! mon Dieu, la chose est toute simple; vous autres, qui tenez le
pouvoir, vous n'avez que les moyens que donne l'argent; nous autres, qui
l'attendons, nous avons ceux que donne le dévouement.
--Le dévouement? dit Villefort en riant.
--Oui, le dévouement; c'est ainsi qu'on appelle en termes honnêtes,
l'ambition qui espère.»
Et le père de Villefort étendit lui-même la main vers le cordon de la
sonnette pour appeler le domestique que n'appelait pas son fils.
Villefort lui arrêta le bras.
«Attendez, mon père, dit le jeune homme, encore un mot.
--Dites.
--Si mal faite que soit la police royaliste, elle sait cependant une
chose terrible.
--Laquelle?
--C'est le signalement de l'homme qui, le matin du jour où a disparu le
général Quesnel, s'est présenté chez lui.
--Ah! elle sait cela, cette bonne police? et ce signalement, quel
est-il?
--Teint brun, cheveux, favoris et yeux noirs redingote bleue boutonnée
jusqu'au menton, rosette d'officier de la Légion d'honneur à la
boutonnière, chapeau à larges bords et canne de jonc.
--Ah! ah! elle sait cela? dit Noirtier, et pourquoi donc, en ce cas,
n'a-t-elle pas mis la main sur cet homme?
--Parce qu'elle l'a perdu, hier ou avant-hier, au coin de la rue
Coq-Héron.
--Quand je vous disais que votre police était une sotte?
--Oui, mais d'un moment à l'autre elle peut le trouver.
--Oui, dit Noirtier en regardant insoucieusement autour de lui, oui, si
cet homme n'est pas averti, mais il l'est; et, ajouta-t-il en souriant,
il va changer de visage et de costume.»
À ces mots, il se leva, mit bas sa redingote et sa cravate, alla vers
une table sur laquelle étaient préparées toutes les pièces du nécessaire
de toilette de son fils, prit un rasoir, se savonna le visage, et d'une
main parfaitement ferme abattit ces favoris compromettants qui donnaient
à la police un document si précieux.
Villefort le regardait faire avec une terreur qui n'était pas exempte
d'admiration.
Ses favoris coupés, Noirtier donna un autre tour à ses cheveux: prit, au
lieu de sa cravate noire, une cravate de couleur qui se présentait à la
surface d'une malle ouverte; endossa, au lieu de sa redingote bleue et
boutonnante, une redingote de Villefort, de couleur marron et de forme
évasée; essaya devant la glace le chapeau à bords retroussés du jeune
homme, parut satisfait de la manière dont il lui allait, et, laissant la
canne de jonc dans le coin de la cheminée où il l'avait posée, il fit
siffler dans sa main nerveuse une petite badine de bambou avec laquelle
l'élégant substitut donnait à sa démarche la désinvolture qui en était
une des principales qualités.
«Eh bien, dit-il, se retournant vers son fils stupéfait, lorsque cette
espèce de changement à vue fut opéré, eh bien, crois-tu que ta police me
reconnaisse maintenant?
--Non, mon père, balbutia Villefort; je l'espère, du moins.
--Maintenant, mon cher Gérard, continua Noirtier, je m'en rapporte à ta
prudence pour faire disparaître tous les objets que je laisse à ta
garde.
--Oh! soyez tranquille, mon père, dit Villefort.
--Oui, oui! et maintenant je crois que tu as raison, et que tu pourrais
bien, en effet, m'avoir sauvé la vie; mais, sois tranquille, je te
rendrai cela prochainement.»
Villefort hocha la tête. «Tu n'es pas convaincu?
--J'espère, du moins, que vous vous trompez.
--Reverras-tu le roi?
--Peut-être.
--Veux-tu passer à ses yeux pour un prophète?
--Les prophètes de malheur sont mal venus à la cour, mon père.
--Oui, mais, un jour ou l'autre, on leur rend justice; et suppose une
seconde Restauration, alors tu passeras pour un grand homme.
--Enfin, que dois-je dire au roi?
--Dis-lui ceci: «Sire, on vous trompe sur les dispositions de la France,
sur l'opinion des villes, sur l'esprit de l'armée; celui que vous
appelez à Paris l'ogre de Corse, qui s'appelle encore l'usurpateur à
Nevers, s'appelle déjà Bonaparte à Lyon, et l'Empereur à Grenoble. Vous
le croyez traqué, poursuivi, en fuite; il marche, rapide comme l'aigle
qu'il rapporte. Les soldats, que vous croyez mourants de faim, écrasés
de fatigue, prêts à déserter, s'augmentent comme les atomes de neige
autour de la boule qui se précipite. Sire, partez; abandonnez la France
à son véritable maître, à celui qui ne l'a pas achetée, mais conquise;
partez, Sire, non pas que vous couriez quelque danger, votre adversaire
est assez fort pour faire grâce, mais parce qu'il serait humiliant pour
un petit-fils de saint Louis de devoir la vie à l'homme d'Arcole, de
Marengo et d'Austerlitz.» Dis-lui cela, Gérard; ou plutôt, va, ne lui
dis rien; dissimule ton voyage; ne te vante pas de ce que tu es venu
faire et de ce que tu as fait à Paris; reprends la poste; si tu as brûlé
le chemin pour venir, dévore l'espace pour retourner; rentre à Marseille
de nuit; pénètre chez toi par une porte de derrière, et là reste bien
doux, bien humble, bien secret, bien inoffensif surtout, car cette fois,
je te le jure, nous agirons en gens vigoureux et qui connaissent leurs
ennemis. Allez, mon fils, allez, mon cher Gérard, et moyennant cette
obéissance aux ordres paternels, ou, si vous l'aimez mieux, cette
déférence pour les conseils d'un ami, nous vous maintiendrons dans
votre place. Ce sera, ajouta Noirtier en souriant, un moyen pour vous de
me sauver une seconde fois, si la bascule politique vous remet un jour
en haut et moi en bas. Adieu, mon cher Gérard; à votre prochain voyage,
descendez chez moi.»
Et Noirtier sortit à ces mots, avec la tranquillité qui ne l'avait pas
quitté un instant pendant la durée de cet entretien si difficile.
Villefort, pâle et agité, courut à la fenêtre, entrouvrit le rideau, et
le vit passer, calme et impassible, au milieu de deux ou trois hommes de
mauvaise mine, embusqués au coin des bornes et à l'angle des rues, qui
étaient peut-être là pour arrêter l'homme aux favoris noirs, à la
redingote bleue et au chapeau à larges bords.
Villefort demeura ainsi, debout et haletant, jusqu'à ce que son père
eût disparu au carrefour Bussy. Alors il s'élança vers les objets
abandonnés par lui, mit au plus profond de sa malle la cravate noire et
la redingote bleue, tordit le chapeau qu'il fourra dans le bas d'une
armoire, brisa la canne de jonc en trois morceaux qu'il jeta au feu, mit
une casquette de voyage, appela son valet de chambre, lui interdit d'un
regard les mille questions qu'il avait envie de faire, régla son compte
avec l'hôtel, sauta dans sa voiture qui l'attendait tout attelée, apprit
à Lyon que Bonaparte venait d'entrer à Grenoble, et, au milieu de
l'agitation qui régnait tout le long de la route, arriva à Marseille, en
proie à toutes les transes qui entrent dans le coeur de l'homme avec
l'ambition et les premiers honneurs.
XIII
Les Cent-Jours.
M. Noirtier était un bon prophète, et les choses marchèrent vite, comme
il l'avait dit. Chacun connaît ce retour de l'île d'Elbe, retour
étrange, miraculeux, qui, sans exemple dans le passé, restera
probablement sans imitation dans l'avenir.
Louis XVIII n'essaya que faiblement de parer ce coup si rude: son peu de
confiance dans les hommes lui ôtait sa confiance dans les événements.
La royauté, ou plutôt la monarchie, à peine reconstituée par lui,
trembla sur sa base encore incertaine, et un seul geste de l'Empereur
fit crouler tout cet édifice mélange informe de vieux préjugés et
d'idées nouvelles. Villefort n'eut donc de son roi qu'une reconnaissance
non seulement inutile pour le moment, mais même dangereuse, et cette
croix d'officier de la Légion d'honneur, qu'il eut la prudence de ne pas
montrer, quoique M. de Blacas, comme le lui avait recommandé le roi, lui
en eût fait soigneusement expédier le brevet.
Napoléon eût, certes, destitué Villefort sans la protection de Noirtier,
devenu tout-puissant à la cour des Cent-Jours, et par les périls qu'il
avait affrontés et par les services qu'il avait rendus. Ainsi, comme il
le lui avait promis, le girondin de 93 et le sénateur de 1806 protégea
celui qui l'avait protégé la veille.
Toute la puissance de Villefort se borna donc, pendant cette évocation
de l'empire, dont, au reste, il fut bien facile de prévoir la seconde
chute, à étouffer le secret que Dantès avait été sur le point de
divulguer.
Le procureur du roi seul fut destitué, soupçonné qu'il était de tiédeur
en bonapartisme.
Cependant, à peine le pouvoir impérial fut-il rétabli, c'est-à-dire à
peine l'empereur habita-t-il ces Tuileries que Louis XVIII venait de
quitter, et eut-il lancé ses ordres nombreux et divergents de ce petit
cabinet où nous avons, à la suite de Villefort, introduit nos lecteurs,
et sur la table de noyer duquel il retrouva, encore tout ouverte et à
moitié pleine, la tabatière de Louis XVIII, que Marseille, malgré
l'attitude de ses magistrats, commença à sentir fermenter en elle ces
brandons de guerre civile toujours mal éteints dans le Midi; peu s'en
fallut alors que les représailles n'allassent au-delà de quelques
charivaris dont on assiégea les royalistes enfermés chez eux, et des
affronts publics dont on poursuivit ceux qui se hasardaient à sortir.
Par un revirement tout naturel, le digne armateur, que nous avons
désigné comme appartenant au parti populaire, se trouva à son tour en ce
moment, nous ne dirons pas tout-puissant, car M. Morrel était un homme
prudent et légèrement timide, comme tous ceux qui ont fait une lente et
laborieuse fortune commerciale, mais en mesure, tout dépassé qu'il était
par les zélés bonapartistes qui le traitaient de modéré, en mesure,
dis-je, d'élever la voix pour faire entendre une réclamation; cette
réclamation, comme on le devine facilement, avait trait à Dantès.
Villefort était demeuré debout, malgré la chute de son supérieur, et son
mariage, en restant décidé, était cependant remis à des temps plus
heureux. Si l'empereur gardait le trône, c'était une autre alliance
qu'il fallait à Gérard, et son père se chargerait de la lui trouver; si
une seconde Restauration ramenait Louis XVIII en France, l'influence de
M. de Saint-Méran doublait, ainsi que la sienne, et l'union redevenait
plus sortable que jamais.
Le substitut du procureur du roi était donc momentanément le premier
magistrat de Marseille, lorsqu'un matin sa porte s'ouvrit, et on lui
annonça M. Morrel.
Un autre se fût empressé d'aller au-devant de l'armateur, et, par cet
empressement, eût indiqué sa faiblesse; mais Villefort était un homme
supérieur qui avait, sinon la pratique, du moins l'instinct de toutes
choses. Il fit faire antichambre à Morrel, comme il eût fait sous la
Restauration, quoiqu'il n'eût personne près de lui, mais par la simple
raison qu'il est d'habitude qu'un substitut du procureur du roi fasse
faire antichambre; puis, après un quart d'heure qu'il employa à lire
deux ou trois journaux de nuances différentes, il ordonna que l'armateur
fût introduit.
M. Morrel s'attendait à trouver Villefort abattu: il le trouva comme il
l'avait vu six semaines auparavant, c'est-à-dire calme, ferme et plein
de cette froide politesse, la plus infranchissable de toutes les
barrières qui séparent l'homme élevé de l'homme vulgaire.
Il avait pénétré dans le cabinet de Villefort, convaincu que le
magistrat allait trembler à sa vue, et c'était lui, tout au contraire,
qui se trouvait tout frissonnant et tout ému devant ce personnage
interrogateur, qui l'attendait le coude appuyé sur son bureau.
Il s'arrêta à la porte. Villefort le regarda, comme s'il avait quelque
peine à le reconnaître. Enfin, après quelques secondes d'examen et de
silence, pendant lesquelles le digne armateur tournait et retournait son
chapeau entre ses mains:
«Monsieur Morrel, je crois? dit Villefort.
--Oui, monsieur, moi-même, répondit l'armateur.
--Approchez-vous donc, continua le magistrat, en faisant de la main un
signe protecteur, et dites-moi à quelle circonstance je dois l'honneur
de votre visite.
--Ne vous en doutez-vous point, monsieur? demanda Morrel.
--Non, pas le moins du monde; ce qui n'empêche pas que je ne sois tout
disposé à vous être agréable, si la chose était en mon pouvoir.
--La chose dépend entièrement de vous, monsieur, dit Morrel.
--Expliquez-vous donc, alors.
--Monsieur, continua l'armateur, reprenant son assurance à mesure qu'il
parlait, et affermi d'ailleurs par la justice de sa cause et la netteté
de sa position, vous vous rappelez que, quelques jours avant qu'on
apprit le débarquement de Sa Majesté l'empereur, j'étais venu réclamer
votre indulgence pour un malheureux jeune homme, un marin, second à bord
de mon brick; il était accusé, si vous vous le rappelez de relations
avec l'île d'Elbe: ces relations, qui étaient un crime à cette époque,
sont aujourd'hui des titres de faveur. Vous serviez Louis XVIII alors,
et ne l'avez pas ménagé, monsieur; c'était votre devoir. Aujourd'hui,
vous servez Napoléon, et vous devez le protéger; c'est votre devoir
encore. Je viens donc vous demander ce qu'il est devenu.»
Villefort fit un violent effort sur lui même.
«Le nom de cet homme? demanda-t-il: ayez la bonté de me dire son nom.
--Edmond Dantès.»
Évidemment, Villefort eût autant aimé, dans un duel, essuyer le feu de
son adversaire à vingt-cinq pas, que d'entendre prononcer ainsi ce nom à
bout portant; cependant il ne sourcilla point. «De cette façon, se dit
en lui-même Villefort, on ne pourra point m'accuser d'avoir fait de
l'arrestation de ce jeune homme une question purement personnelle.»
«Dantès? répéta-t-il, Edmond Dantès, dites-vous?
--Oui, monsieur.»
Villefort ouvrit alors un gros registre placé dans un casier voisin,
recourut à une table, de la table passa à des dossiers, et, se
retournant vers l'armateur:
«Êtes-vous bien sûr de ne pas vous tromper, monsieur?» lui dit-il de
l'air le plus naturel.
Si Morrel eût été un homme plus fin ou mieux éclairé sur cette affaire,
il eût trouvé bizarre que le substitut du procureur du roi daignât lui
répondre sur ces matières complètement étrangères à son ressort; et il
se fût demandé pourquoi Villefort ne le renvoyait point aux registres
d'écrou, aux gouverneurs de prison, au préfet du département. Mais
Morrel, cherchant en vain la crainte dans Villefort, n'y vit plus, du
moment où toute crainte paraissait absente, que la condescendance:
Villefort avait rencontré juste.
«Non, monsieur, dit Morrel, je ne me trompe pas; d'ailleurs, je connais
le pauvre garçon depuis dix ans, et il est à mon service depuis quatre.
Je vins, vous en souvenez-vous? il y a six semaines, vous prier d'être
clément, comme je viens aujourd'hui vous prier d'être juste pour le
pauvre garçon; vous me reçûtes même assez mal et me répondîtes en homme
mécontent. Ah! c'est que les royalistes étaient durs aux bonapartistes
en ce temps-là!
--Monsieur, répondit Villefort arrivant à la parade avec sa prestesse et
son sang-froid ordinaires, j'étais royaliste alors que je croyais les
Bourbons non seulement les héritiers légitimes du trône, mais encore les
élus de la nation; mais le retour miraculeux dont nous venons d'être
témoins m'a prouvé que je me trompais. Le génie de Napoléon a vaincu: le
monarque légitime est le monarque aimé.
--À la bonne heure! s'écria Morrel avec sa bonne grosse franchise, vous
me faites plaisir de me parler ainsi, et j'en augure bien pour le sort
d'Edmond.
--Attendez donc, reprit Villefort en feuilletant un nouveau registre,
j'y suis: c'est un marin, n'est-ce pas, qui épousait une Catalane? Oui,
oui; oh! je me rappelle maintenant: la chose était très grave.
--Comment cela?
--Vous savez qu'en sortant de chez moi il avait été conduit aux prisons
du palais de justice.
--Oui, eh bien?
--Eh bien, j'ai fait mon rapport à Paris, j'ai envoyé les papiers
trouvés sur lui. C'était mon devoir que voulez-vous... et huit jours
après son arrestation le prisonnier fut enlevé.
--Enlevé! s'écria Morrel; mais qu'a-t-on pu faire du pauvre garçon?
--Oh! rassurez-vous. Il aura été transporté à Fenestrelle, à Pignerol,
aux Îles Sainte-Marguerite, ce que l'on appelle dépaysé, en termes
d'administration; et un beau matin vous allez le voir revenir prendre le
commandement de son navire.
--Qu'il vienne quand il voudra, sa place lui sera gardée. Mais comment
n'est-il pas déjà revenu? Il me semble que le premier soin de la justice
bonapartiste eût dû être de mettre dehors ceux qu'avait incarcérés la
justice royaliste.
--N'accusez pas témérairement, mon cher monsieur Morrel, répondit
Villefort; il faut, en toutes choses, procéder légalement. L'ordre
d'incarcération était venu d'en haut, il faut que d'en haut aussi
vienne l'ordre de liberté. Or, Napoléon est rentré depuis quinze jours à
peine; à peine aussi les lettres d'abolition doivent-elles être
expédiées.
--Mais, demanda Morrel, n'y a-t-il pas moyen de presser les formalités,
maintenant que nous triomphons? J'ai quelques amis, quelque influence,
je puis obtenir mainlevée de l'arrêt.
--Il n'y a pas eu d'arrêt.
--De l'écrou, alors.
--En matière politique, il n'y a pas de registre d'écrou; parfois les
gouvernements ont intérêt à faire disparaître un homme sans qu'il
laisse trace de son passage: des notes d'écrou guideraient les
recherches.
--C'était comme cela sous les Bourbons peut-être, mais maintenant....
--C'est comme cela dans tous les temps, mon cher monsieur Morrel; les
gouvernements se suivent et se ressemblent; la machine pénitentiaire
montée sous Louis XIV va encore aujourd'hui, à la Bastille près.
L'Empereur a toujours été plus strict pour le règlement de ses prisons
que ne l'a été le Grand Roi lui-même; et le nombre des incarcérés dont
les registres ne gardent aucune trace est incalculable.»
Tant de bienveillance eût détourné des certitudes, et Morrel n'avait
pas même de soupçons.
«Mais enfin, monsieur de Villefort, dit-il, quel conseil me
donneriez-vous qui hâtât le retour du pauvre Dantès?
--Un seul, monsieur: faites une pétition au ministre de la Justice.
--Oh! monsieur, nous savons ce que c'est que les pétitions: le ministre
en reçoit deux cents par jour et n'en lit point quatre.
--Oui, reprit Villefort, mais il lira une pétition envoyée par moi,
apostillée par moi, adressée directement par moi.
--Et vous vous chargeriez de faire parvenir cette pétition, monsieur?
--Avec le plus grand plaisir. Dantès pouvait être coupable alors; mais
il est innocent aujourd'hui, et il est de mon devoir de faire rendre la
liberté à celui qu'il a été de mon devoir de faire mettre en prison.»
Villefort prévenait ainsi le danger d'une enquête peu probable, mais
possible, enquête qui le perdait sans ressource.
«Mais comment écrit-on au ministre?
--Mettez-vous là, monsieur Morrel, dit Villefort, en cédant sa place à
l'armateur; je vais vous dicter.
--Vous auriez cette bonté?
--Sans doute. Ne perdons pas de temps, nous n'en avons déjà que trop
perdu.
--Oui, monsieur, songeons que le pauvre garçon attend, souffre et se
désespère peut-être.»
Villefort frissonna à l'idée de ce prisonnier le maudissant dans le
silence et l'obscurité; mais il était engagé trop avant pour reculer:
Dantès devait être brisé entre les rouages de son ambition.
«J'attends, monsieur», dit l'armateur assis dans le fauteuil de
Villefort et une plume à la main.
Villefort alors dicta une demande dans laquelle, dans un but excellent,
il n'y avait point à en douter, il exagérait le patriotisme de Dantès et
les services rendus par lui à la cause bonapartiste; dans cette demande,
Dantès était devenu un des agents les plus actifs du retour de Napoléon;
il était évident qu'en voyant une pareille pièce, le ministre devait
faire justice à l'instant même, si justice n'était point faite déjà.
La pétition terminée, Villefort la relut à haute voix.
«C'est cela, dit-il, et maintenant reposez-vous sur moi.
--Et la pétition partira bientôt, monsieur?
--Aujourd'hui même.
--Apostillée par vous?
--La meilleure apostille que je puisse mettre, monsieur, est de
certifier véritable tout ce que vous dites dans cette demande.»
Et Villefort s'assit à son tour, et sur un coin de la pétition appliqua
son certificat.
«Maintenant, monsieur, que faut-il faire? demanda Morrel.
--Attendre, reprit Villefort; je réponds de tout.»
Cette assurance rendit l'espoir à Morrel: il quitta le substitut du
procureur du roi enchanté de lui, et alla annoncer au vieux père de
Dantès qu'il ne tarderait pas à revoir son fils.
Quand à Villefort, au lieu de l'envoyer à Paris, il conserva
précieusement entre ses mains cette demande qui, pour sauver Dantès dans
le présent, le compromettait si effroyablement dans l'avenir, en
supposant une chose que l'aspect de l'Europe et la tournure des
événements permettaient déjà de supposer, c'est-à-dire une seconde
Restauration.
Dantès demeura donc prisonnier: perdu dans les profondeurs de son
cachot, il n'entendit point le bruit formidable de la chute du trône de
Louis XVIII et celui, plus épouvantable encore, de l'écroulement de
l'empire.
Mais Villefort, lui, avait tout suivi d'un oeil vigilant, tout écouté
d'une oreille attentive. Deux fois, pendant cette courte apparition
impériale que l'on appela les Cent-Jours, Morrel était revenu à la
charge, insistant toujours pour la liberté de Dantès, et chaque fois
Villefort l'avait calmé par des promesses et des espérances; enfin,
Waterloo arriva. Morrel ne reparut pas chez Villefort: l'armateur avait
fait pour son jeune ami tout ce qu'il était humainement possible de
faire; essayer de nouvelles tentatives sous cette seconde Restauration
était se compromettre inutilement.
Louis XVIII remonta sur le trône. Villefort, pour qui Marseille était
plein de souvenirs devenus pour lui des remords, demanda et obtint la
place de procureur du roi vacante à Toulouse; quinze jours après son
installation dans sa nouvelle résidence, il épousa Mlle Renée de
Saint-Méran, dont le père était mieux en cour que jamais.
Voilà comment Dantès, pendant les Cent-Jours et après Waterloo, demeura
sous les verrous, oublié, sinon des hommes, au moins de Dieu.
Danglars comprit toute la portée du coup dont il avait frappé Dantès, en
voyant revenir Napoléon en France: sa dénonciation avait touché juste,
et, comme tous les hommes d'une certaine portée pour le crime et d'une
moyenne intelligence pour la vie ordinaire, il appela cette coïncidence
bizarre un -décret de la Providence-.
Mais quand Napoléon fut de retour à Paris et que sa voix retentit de
nouveau, impérieuse et puissante, Danglars eut peur; à chaque instant,
il s'attendit à voir reparaître Dantès, Dantès sachant tout, Dantès
menaçant et fort pour toutes les vengeances; alors il manifesta à M.
Morrel le désir de quitter le service de mer, et se fit recommander par
lui à un négociant espagnol, chez lequel il entra comme commis d'ordre
vers la fin de mars, c'est-à-dire dix ou douze jours après la rentrée de
Napoléon aux Tuileries; il partit donc pour Madrid, et l'on n'entendit
plus parler de lui.
Fernand, lui, ne comprit rien. Dantès était absent, c'était tout ce
qu'il lui fallait. Qu'était-il devenu? il ne chercha point à le savoir.
Seulement, pendant tout le répit que lui donnait son absence, il
s'ingénia, partie à abuser Mercédès sur les motifs de cette absence,
partie à méditer des plans d'émigration et d'enlèvement; de temps en
temps aussi, et c'étaient les heures sombres de sa vie, il s'asseyait
sur la pointe du cap Pharo, de cet endroit où l'on distingue à la fois
Marseille et le village des Catalans, regardant, triste et immobile
comme un oiseau de proie, s'il ne verrait point, par l'une de ces deux
routes, revenir le beau jeune homme à la démarche libre, à la tête haute
qui, pour lui aussi, était devenu messager d'une rude vengeance. Alors,
le dessein de Fernand était arrêté: il cassait la tête de Dantès d'un
coup de fusil et se tuait après, se disait-il à lui-même, pour colorer
son assassinat. Mais Fernand s'abusait: cet homme-là ne se fût jamais
tué, car il espérait toujours.
Sur ces entrefaites, et parmi tant de fluctuations douloureuses,
l'empire appela un dernier ban de soldats, et tout ce qu'il y avait
d'hommes en état de porter les armes s'élança hors de France, à la voix
retentissante de l'empereur. Fernand partit comme les autres, quittant
sa cabane et Mercédès, et rongé de cette sombre et terrible pensée que,
derrière lui peut-être, son rival allait revenir et épouser celle qu'il
aimait.
Si Fernand avait jamais dû se tuer, c'était en quittant Mercédès qu'il
l'eût fait.
Ses attentions pour Mercédès, la pitié qu'il paraissait donner à son
malheur, le soin qu'il prenait d'aller au-devant de ses moindres désirs,
avaient produit l'effet que produisent toujours sur les coeurs généreux
les apparences du dévouement: Mercédès avait toujours aimé Fernand
d'amitié; son amitié s'augmenta pour lui d'un nouveau sentiment, la
reconnaissance.
«Mon frère, dit-elle en attachant le sac du conscrit sur les épaules du
Catalan, mon frère, mon seul ami, ne vous faites pas tuer, ne me laissez
pas seule dans ce monde, où je pleure et où je serai seule dès que vous
n'y serez plus.»
Ces paroles, dites au moment du départ, rendirent quelque espoir à
Fernand. Si Dantès ne revenait pas, Mercédès pourrait donc un jour être
à lui.
Mercédès resta seule sur cette terre nue, qui ne lui avait jamais paru
si aride, et avec la mer immense pour horizon. Toute baignée de pleurs,
comme cette folle dont on nous raconte la douloureuse histoire, on la
voyait errer sans cesse autour du petit village des Catalans: tantôt
s'arrêtant sous le soleil ardent du Midi, debout, immobile, muette comme
une statue, et regardant Marseille; tantôt assise au bord du rivage,
écoutant ce gémissement de la mer, éternel comme sa douleur, et se
demandant sans cesse s'il ne valait pas mieux se pencher en avant, se
laisser aller à son propre poids, ouvrir l'abîme et s'y engloutir, que
de souffrir ainsi toutes ces cruelles alternatives d'une attente sans
espérance.
Ce ne fut pas le courage qui manqua à Mercédès pour accomplir ce projet,
ce fut la religion qui lui vint en aide et qui la sauva du suicide.
Caderousse fut appelé, comme Fernand; seulement, comme il avait huit ans
de plus que le Catalan, et qu'il était marié, il ne fit partie que du
troisième ban, et fut envoyé sur les côtes.
Le vieux Dantès, qui n'était plus soutenu que par l'espoir, perdit
l'espoir à la chute de l'empereur.
Cinq mois, jour pour jour, après avoir été séparé de son fils, et
presque à la même heure où il avait été arrêté, il rendit le dernier
soupir entre les bras de Mercédès.
M. Morrel pourvut à tous les frais de son enterrement, et paya les
pauvres petites dettes que le vieillard avait faites pendant sa maladie.
Il y avait plus que de la bienfaisance à agir ainsi, il y avait du
courage. Le Midi était en feu, et secourir même à son lit de mort, le
père d'un bonapartiste aussi dangereux que Dantès était un crime.
XIV
Le prisonnier furieux et le prisonnier fou.
Un an environ après le retour de Louis XVIII, il y eut visite de M.
l'inspecteur général des prisons.
Dantès entendit rouler et grincer du fond de son cachot tous ces
préparatifs, qui faisaient en haut beaucoup de fracas, mais qui, en bas,
eussent été des bruits inappréciables pour toute autre oreille que pour
celle d'un prisonnier, accoutumé à écouter, dans le silence de la nuit,
l'araignée qui tisse sa toile, et la chute périodique de la goutte d'eau
qui met une heure à se former au plafond de son cachot.
Il devina qu'il se passait chez les vivants quelque chose d'inaccoutumé:
il habitait depuis si longtemps une tombe qu'il pouvait bien se regarder
comme mort.
En effet, l'inspecteur visitait, l'un après l'autre, chambres, cellules
et cachots. Plusieurs prisonniers furent interrogés: c'étaient ceux que
leur douceur ou leur stupidité recommandait à la bienveillance de
l'administration; l'inspecteur leur demanda comment ils étaient nourris,
et quelles étaient les réclamations qu'ils avaient à faire.
Ils répondirent unanimement que la nourriture était détestable et qu'ils
réclamaient leur liberté.
L'inspecteur leur demanda alors s'ils n'avaient pas autre chose à lui
dire.
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