palais de justice, il entra majestueusement, après avoir salué avec une politesse de glace le malheureux armateur, qui resta comme pétrifié à la place où l'avait quitté Villefort. L'antichambre était pleine de gendarmes et d'agents de police; au milieu d'eux, gardé à vue, enveloppé de regards flamboyants de haine, se tenait debout, calme et immobile, le prisonnier. Villefort traversa l'antichambre, jeta un regard oblique sur Dantès, et, après avoir pris une liasse que lui remit un agent, disparut en disant: «Qu'on amène le prisonnier.» Si rapide qu'eût été ce regard, il avait suffi à Villefort pour se faire une idée de l'homme qu'il allait avoir à interroger: il avait reconnu l'intelligence dans ce front large et ouvert, le courage dans cet oeil fixe et ce sourcil froncé, et la franchise dans ces lèvres épaisses et à demi ouvertes, qui laissaient voir une double rangée de dents blanches comme l'ivoire. La première impression avait été favorable à Dantès; mais Villefort avait entendu dire si souvent, comme un mot de profonde politique, qu'il fallait se défier de son premier mouvement, attendu que c'était le bon, qu'il appliqua la maxime à l'impression, sans tenir compte de la différence qu'il y a entre les deux mots. Il étouffa donc les bons instincts qui voulaient envahir son coeur pour livrer de là assaut à son esprit, arrangea devant la glace sa figure des grands jours et s'assit, sombre et menaçant, devant son bureau. Un instant après lui, Dantès entra. Le jeune homme était toujours pâle, mais calme et souriant; il salua son juge avec une politesse aisée, puis chercha des yeux un siège, comme s'il eût été dans le salon de l'armateur Morrel. Ce fut alors seulement qu'il rencontra ce regard terne de Villefort, ce regard particulier aux hommes de palais, qui ne veulent pas qu'on lise dans leur pensée, et qui font de leur oeil un verre dépoli. Ce regard lui apprit qu'il était devant la justice, figure aux sombres façons. «Qui êtes-vous et comment vous nommez-vous? demanda Villefort en feuilletant ces notes que l'agent lui avait remises en entrant, et qui depuis une heure étaient déjà devenues volumineuses, tant la corruption des espionnages s'attache vite à ce corps malheureux qu'on nomme les prévenus. --Je m'appelle Edmond Dantès, monsieur, répondit le jeune homme d'une voix calme et sonore; je suis second à bord du navire le -Pharaon-, qui appartient à MM. Morrel et fils. --Votre âge? continua Villefort. --Dix-neuf ans, répondit Dantès. --Que faisiez-vous au moment où vous avez été arrêté? --J'assistais au repas de mes propres fiançailles, monsieur», dit Dantès d'une voix légèrement émue, tant le contraste était douloureux de ces moments de joie avec la lugubre cérémonie qui s'accomplissait, tant le visage sombre de M. de Villefort faisait briller de toute sa lumière la rayonnante figure de Mercédès. «Vous assistiez au repas de vos fiançailles? dit le substitut en tressaillant malgré lui. --Oui, monsieur, je suis sur le point d'épouser une femme que j'aime depuis trois ans.» Villefort, tout impassible qu'il était d'ordinaire, fut cependant frappé de cette coïncidence, et cette voix émue de Dantès surpris au milieu de son bonheur alla éveiller une fibre sympathique au fond de son âme: lui aussi se mariait, lui aussi était heureux, et on venait troubler son bonheur pour qu'il contribuât à détruire la joie d'un homme qui, comme lui, touchait déjà au bonheur. Ce rapprochement philosophique, pensa-t-il, fera grand effet à mon retour dans le salon de M. de Saint-Méran; et il arrangea d'avance dans son esprit, et pendant que Dantès attendait de nouvelles questions, les mots antithétiques à l'aide desquels les orateurs construisent ces phrases ambitieuses d'applaudissements qui parfois font croire à une véritable éloquence. Lorsque son petit speech intérieur fut arrangé, Villefort sourit à son effet, et revenant à Dantès: «Continuez, monsieur, dit-il. --Que voulez-vous que je continue? --D'éclairer la justice. --Que la justice me dise sur quel point elle veut être éclairée, et je lui dirai tout ce que je sais; seulement, ajouta-t-il à son tour avec un sourire, je la préviens que je ne sais pas grand-chose. --Avez-vous servi sous l'usurpateur? --J'allais être incorporé dans la marine militaire lorsqu'il est tombé. --On dit vos opinions politiques exagérées, dit Villefort, à qui l'on n'avait pas soufflé un mot de cela, mais qui n'était pas fâché de poser la demande comme on pose une accusation. --Mes opinions politiques, à moi, monsieur? Hélas! c'est presque honteux à dire, mais je n'ai jamais eu ce qu'on appelle une opinion: j'ai dix-neuf ans à peine, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire; je ne sais rien, je ne suis destiné à jouer aucun rôle; le peu que je suis et que je serai, si l'on m'accorde la place que j'ambitionne, c'est à M. Morrel que je le devrai. Aussi, toutes mes opinions, je ne dirai pas politiques, mais privées, se bornent-elles à ces trois sentiments: j'aime mon père, je respecte M. Morrel et j'adore Mercédès. Voilà, monsieur, tout ce que je puis dire à la justice; vous voyez que c'est peu intéressant pour elle.» À mesure que Dantès parlait, Villefort regardait son visage à la fois si doux et si ouvert, et se sentait revenir à la mémoire les paroles de Renée, qui, sans le connaître, lui avait demandé son indulgence pour le prévenu. Avec l'habitude qu'avait déjà le substitut du crime et des criminels, il voyait, à chaque parole de Dantès, surgir la preuve de son innocence. En effet, ce jeune homme, on pourrait presque dire cet enfant, simple, naturel, éloquent de cette éloquence du coeur qu'on ne trouve jamais quand on la cherche, plein d'affection pour tous, parce qu'il était heureux, et que le bonheur rend bons les méchants eux-mêmes, versait jusque sur son juge la douce affabilité qui débordait de son coeur, Edmond n'avait dans le regard, dans la voix, dans le geste, tout rude et tout sévère qu'avait été Villefort envers lui, que caresses et bonté pour celui qui l'interrogeait. «Pardieu, se dit Villefort, voici un charmant garçon, et je n'aurai pas grand-peine, je l'espère, à me faire bien venir de Renée en accomplissant la première recommandation qu'elle m'a faite: cela me vaudra un bon serrement de main devant tout le monde et un charmant baiser dans un coin.» Et à cette douce espérance la figure de Villefort s'épanouit; de sorte que, lorsqu'il reporta ses regards de sa pensée à Dantès, Dantès, qui avait suivi tous les mouvements de physionomie de son juge, souriait comme sa pensée. «Monsieur, dit Villefort, vous connaissez-vous quelques ennemis? --Des ennemis à moi, dit Dantès: j'ai le bonheur d'être trop peu de chose pour que ma position m'en ait fait. Quant à mon caractère, un peu vif peut-être, j'ai toujours essayé de l'adoucir envers mes subordonnés. J'ai dix ou douze matelots sous mes ordres: qu'on les interroge, monsieur, et ils vous diront qu'ils m'aiment et me respectent, non pas comme un père, je suis trop jeune pour cela, mais comme un frère aîné. --Mais, à défaut d'ennemis, peut-être avez-vous des jaloux: vous allez être nommé capitaine à dix-neuf ans, ce qui est un poste élevé dans votre état; vous allez épouser une jolie femme qui vous aime, ce qui est un bonheur rare dans tous les états de la terre; ces deux préférences du destin ont pu vous faire des envieux. --Oui, vous avez raison. Vous devez mieux connaître les hommes que moi, et c'est possible; mais si ces envieux devaient être parmi mes amis, je vous avoue que j'aime mieux ne pas les connaître pour ne point être forcé de les haïr. --Vous avez tort, monsieur. Il faut toujours, autant que possible, voir clair autour de soi; et, en vérité vous me paraissez un si digne jeune homme, que je vais m'écarter pour vous des règles ordinaires de la justice et vous aider à faire jaillir la lumière en vous communiquant la dénonciation qui vous amène devant moi: voici le papier accusateur; reconnaissez-vous l'écriture?» Et Villefort tira la lettre de sa poche et la présenta à Dantès. Dantès regarda et lut. Un nuage passa sur son front, et il dit: «Non, monsieur, je ne connais pas cette écriture, elle est déguisée, et cependant elle est d'une forme assez franche. En tout cas, c'est une main habile qui l'a tracée. Je suis bien heureux, ajouta-t-il en regardant avec reconnaissance Villefort, d'avoir affaire à un homme tel que vous, car en effet mon envieux est un véritable ennemi.» Et à l'éclair qui passa dans les yeux du jeune homme en prononçant ces paroles, Villefort put distinguer tout ce qu'il y avait de violente énergie cachée sous cette première douceur. «Et maintenant, voyons, dit le substitut, répondez-moi franchement, monsieur, non pas comme un prévenu à son juge, mais comme un homme dans une fausse position répond à un autre homme qui s'intéresse à lui: qu'y a-t-il de vrai dans cette accusation anonyme?» Et Villefort jeta avec dégoût sur le bureau la lettre que Dantès venait de lui rendre. «Tout et rien, monsieur, et voici la vérité pure, sur mon honneur de marin, sur mon amour pour Mercédès, sur la vie de mon père. --Parlez, monsieur», dit tout haut Villefort. Puis tout bas, il ajouta: «Si Renée pouvait me voir, j'espère qu'elle serait contente de moi, et qu'elle ne m'appellerait plus un coupeur de tête! --Eh bien, en quittant Naples, le capitaine Leclère tomba malade d'une fièvre cérébrale; comme nous n'avions pas de médecin à bord et qu'il ne voulut relâcher sur aucun point de la côte, pressé qu'il était de se rendre à l'île d'Elbe, sa maladie empira au point que vers la fin du troisième jour, sentant qu'il allait mourir, il m'appela près de lui. «--Mon cher Dantès, me dit-il, jurez-moi sur votre honneur de faire ce que je vais vous dire; il y va des plus hauts intérêts. «--Je vous le jure, capitaine, lui répondis-je. «--Eh bien, comme après ma mort le commandement du navire vous appartient, en qualité de second, vous prendrez ce commandement, vous mettrez le cap sur l'île d'Elbe, vous débarquerez à Porto-Ferrajo, vous demanderez le grand maréchal, vous lui remettrez cette lettre: peut-être alors vous remettra-t-on une autre lettre et vous chargera-t-on de quelque mission. Cette mission qui m'était réservée, Dantès, vous l'accomplirez à ma place, et tout l'honneur en sera pour vous. «--Je le ferai, capitaine, mais peut-être n'arrive-t-on pas si facilement que vous le pensez près du grand maréchal. «--Voici une bague que vous lui ferez parvenir, dit le capitaine, et qui lèvera toutes les difficultés. «Et à ces mots, il me remit une bague. «Il était temps: deux heures après le délire le prit; le lendemain il était mort. --Et que fîtes-vous alors? --Ce que je devais faire, monsieur, ce que tout autre eût fait à ma place: en tout cas, les prières d'un mourant sont sacrées; mais, chez les marins, les prières d'un supérieur sont des ordres que l'on doit accomplir. Je fis donc voile vers l'île d'Elbe, où j'arrivai le lendemain, je consignai tout le monde à bord et je descendis seul à terre. Comme je l'avais prévu, on fit quelques difficultés pour m'introduire près du grand maréchal; mais je lui envoyai la bague qui devait me servir de signe de reconnaissance, et toutes les portes s'ouvrirent devant moi. Il me reçut, m'interrogea sur les dernières circonstances de la mort du malheureux Leclère, et, comme celui-ci l'avait prévu, il me remit une lettre qu'il me chargea de porter en personne à Paris. Je le lui promis, car c'était accomplir les dernières volontés de mon capitaine. Je descendis à terre, je réglai rapidement toutes les affaires de bord; puis je courus voir ma fiancée, que je retrouvai plus belle et plus aimante que jamais. Grâce à M. Morrel, nous passâmes par-dessus toutes les difficultés ecclésiastiques; enfin, monsieur, j'assistais, comme je vous l'ai dit, au repas de mes fiançailles, j'allais me marier dans une heure, et je comptais partir demain pour Paris, lorsque, sur cette dénonciation que vous paraissez maintenant mépriser autant que moi, je fus arrêté. --Oui, oui, murmura Villefort, tout cela me paraît être la vérité, et, si vous êtes coupable, c'est par imprudence; encore cette imprudence était-elle légitimée par les ordres de votre capitaine. Rendez-nous cette lettre qu'on vous a remise à l'île d'Elbe, donnez-moi votre parole de vous représenter à la première réquisition, et allez rejoindre vos amis. --Ainsi je suis libre, monsieur! s'écria Dantès au comble de la joie. --Oui, seulement donnez-moi cette lettre. --Elle doit être devant vous, monsieur; car on me l'a prise avec mes autres papiers, et j'en reconnais quelques-uns dans cette liasse. --Attendez, dit le substitut à Dantès, qui prenait ses gants et son chapeau, attendez; à qui est-elle adressée? ---À M. Noirtier, rue Coq-Héron, à Paris-.» La foudre tombée sur Villefort ne l'eût point frappé d'un coup plus rapide et plus imprévu; il retomba sur son fauteuil, d'où il s'était levé à demi pour atteindre la liasse de papiers saisis sur Dantès, et, la feuilletant précipitamment, il en tira la lettre fatale sur laquelle il jeta un regard empreint d'une indicible terreur. «M. Noirtier, rue Coq-Héron, nº 13, murmura-t-il en pâlissant de plus en plus. --Oui, monsieur, répondit Dantès étonné, le connaissez-vous? --Non, répondit vivement Villefort: un fidèle serviteur du roi ne connaît pas les conspirateurs. --Il s'agit donc d'une conspiration? demanda Dantès, qui commençait, après s'être cru libre, à reprendre une terreur plus grande que la première. En tout cas, monsieur, je vous l'ai dit, j'ignorais complètement le contenu de la dépêche dont j'étais porteur. --Oui, reprit Villefort d'une voix sourde; mais vous savez le nom de celui à qui elle était adressée! --Pour la lui remettre à lui-même, monsieur, il fallait bien que je le susse. --Et vous n'avez montré cette lettre à personne? dit Villefort tout en lisant et en pâlissant, à mesure qu'il lisait. --À personne, monsieur, sur l'honneur! --Tout le monde ignore que vous étiez porteur d'une lettre venant de l'île d'Elbe et adressée à M. Noirtier? --Tout le monde, monsieur, excepté celui qui me l'a remise. --C'est trop, c'est encore trop!» murmura Villefort. Le front de Villefort s'obscurcissait de plus en plus à mesure qu'il avançait vers la fin; ses lèvres blanches, ses mains tremblantes, ses yeux ardents faisaient passer dans l'esprit de Dantès les plus douloureuses appréhensions. Après cette lecture, Villefort laissa tomber sa tête dans ses mains, et demeura un instant accablé. «Ô mon Dieu! qu'y a-t-il donc, monsieur?» demanda timidement Dantès. Villefort ne répondit pas; mais au bout de quelques instants, il releva sa tête pâle et décomposée, et relut une seconde fois la lettre. «Et vous dites que vous ne savez pas ce que contenait cette lettre? reprit Villefort. --Sur l'honneur, je le répète, monsieur, dit Dantès, je l'ignore. Mais qu'avez-vous vous-même, mon Dieu! vous allez vous trouver mal; voulez-vous que je sonne, voulez-vous que j'appelle? --Non, monsieur, dit Villefort en se levant vivement, ne bougez pas, ne dites pas un mot: c'est à moi à donner des ordres ici, et non pas à vous. --Monsieur, dit Dantès blessé, c'était pour venir à votre aide, voilà tout. --Je n'ai besoin de rien; un éblouissement passager, voilà tout: occupez-vous de vous et non de moi, répondez.» Dantès attendit l'interrogatoire qu'annonçait cette demande, mais inutilement: Villefort retomba sur son fauteuil, passa une main glacée sur son front ruisselant de sueur, et pour la troisième fois se mit à relire la lettre. «Oh! s'il sait ce que contient cette lettre, murmura-t-il, et qu'il apprenne jamais que Noirtier est le père de Villefort, je suis perdu, perdu à jamais!» Et de temps en temps il regardait Edmond, comme si son regard eût pu briser cette barrière invisible qui enferme dans le coeur les secrets que garde la bouche. «Oh! n'en doutons plus! s'écria-t-il tout à coup. --Mais, au nom du Ciel, monsieur! s'écria le malheureux jeune homme, si vous doutez de moi, si vous me soupçonnez, interrogez-moi, et je suis prêt à vous répondre.» Villefort fit sur lui-même un effort violent, et d'un ton qu'il voulait rendre assuré: «Monsieur, dit-il, les charges les plus graves résultent pour vous de votre interrogatoire, je ne suis donc pas le maître, comme je l'avais espéré d'abord, de vous rendre à l'instant même la liberté; je dois, avant de prendre une pareille mesure, consulter le juge d'instruction. En attendant, vous avez vu de quelle façon j'en ai agi envers vous. --Oh! oui, monsieur, s'écria Dantès, et je vous remercie, car vous avez été pour moi bien plutôt un ami qu'un juge. --Eh bien, monsieur, je vais vous retenir quelque temps encore prisonnier, le moins longtemps que je pourrai; la principale charge qui existe contre vous c'est cette lettre, et vous voyez...» Villefort s'approcha de la cheminée, la jeta dans le feu, et demeura jusqu'à ce qu'elle fût réduite en cendres. «Et vous voyez, continua-t-il, je l'anéantis. --Oh! s'écria Dantès, monsieur, vous êtes plus que la justice, vous êtes la bonté! --Mais; écoutez-moi, poursuivit Villefort, après un pareil acte, vous comprenez que vous pouvez avoir confiance en moi, n'est-ce pas? --Ô monsieur! ordonnez et je suivrai vos ordres. --Non, dit Villefort en s'approchant du jeune homme, non, ce ne sont pas des ordres que je veux vous donner; vous le comprenez, ce sont des conseils. --Dites, et je m'y conformerai comme à des ordres. --Je vais vous garder jusqu'au soir ici, au palais de justice; peut-être qu'un autre que moi viendra vous interroger: dites tout ce que vous m'avez dit, mais pas un mot de cette lettre. --Je vous le promets, monsieur.» C'était Villefort qui semblait supplier, c'était le prévenu qui rassurait le juge. «Vous comprenez, dit-il en jetant un regard sur les cendres, qui conservaient encore la forme du papier, et qui voltigeaient au-dessus des flammes: maintenant, cette lettre est anéantie, vous et moi savons seuls qu'elle a existé; on ne vous la représentera point: niez-la donc si l'on vous en parle, niez-la hardiment et vous êtes sauvé. --Je nierai, monsieur, soyez tranquille, dit Dantès. --Bien, bien!» dit Villefort en portant la main au cordon d'une sonnette. Puis s'arrêtant au moment de sonner: «C'était la seule lettre que vous eussiez? dit-il. --La seule. --Faites-en serment.» Dantès étendit la main. «Je le jure», dit-il. Villefort sonna. Le commissaire de police entra. Villefort s'approcha de l'officier public et lui dit quelques mots à l'oreille; le commissaire répondit par un simple signe de tête. «Suivez monsieur», dit Villefort à Dantès. Dantès s'inclina, jeta un dernier regard de reconnaissance à Villefort et sortit. À peine la porte fut-elle refermée derrière lui que les forces manquèrent à Villefort, et qu'il tomba presque évanoui sur un fauteuil. Puis, au bout d'un instant: «Ô mon Dieu! murmura-t-il, à quoi tiennent la vie et la fortune!... Si le procureur du roi eût été à Marseille, si le juge d'instruction eût été appelé au lieu de moi, j'étais perdu; et ce papier, ce papier maudit me précipitait dans l'abîme. Ah! mon père, mon père, serez-vous donc toujours un obstacle à mon bonheur en ce monde, et dois-je lutter éternellement avec votre passé!» Puis, tout à coup, une lueur inattendue parut passer par son esprit et illumina son visage; un sourire se dessina sur sa bouche encore crispée, ses yeux hagards devinrent fixes et parurent s'arrêter sur une pensée. «C'est cela, dit-il; oui, cette lettre qui devait me perdre fera ma fortune peut-être. Allons, Villefort, à l'oeuvre!» Et après s'être assuré que le prévenu n'était plus dans l'antichambre, le substitut du procureur du roi sortit à son tour, et s'achemina vivement vers la maison de sa fiancée. VIII Le château d'If. En traversant l'antichambre, le commissaire de police fit un signe à deux gendarmes, lesquels se placèrent, l'un à droite l'autre à gauche de Dantès; on ouvrit une porte qui communiquait de l'appartement du procureur du roi au palais de justice, on suivit quelque temps un de ces grands corridors sombres qui font frissonner ceux-là qui y passent, quand même ils n'ont aucun motif de frissonner. De même que l'appartement de Villefort communiquait au palais de justice, le palais de justice communiquait à la prison, sombre monument accolé au palais et que regarde curieusement, de toutes ses ouvertures béantes, le clocher des Accoules qui se dresse devant lui. Après nombre de détours dans le corridor qu'il suivait, Dantès vit s'ouvrir une porte avec un guichet de fer; le commissaire de police frappa, avec un marteau de fer, trois coups qui retentirent, pour Dantès, comme s'ils étaient frappés sur son coeur; la porte s'ouvrit, les deux gendarmes poussèrent légèrement leur prisonnier, qui hésitait encore. Dantès franchit le seuil redoutable, et la porte se referma bruyamment derrière lui. Il respirait un autre air, un air méphitique et lourd: il était en prison. On le conduisit dans une chambre assez propre, mais grillée et verrouillée; il en résulta que l'aspect de sa demeure ne lui donna point trop de crainte: d'ailleurs, les paroles du substitut du procureur du roi, prononcées avec une voix qui avait paru à Dantès si pleine d'intérêt, résonnaient à son oreille comme une douce promesse d'espérance. Il était déjà quatre heures lorsque Dantès avait été conduit dans sa chambre. On était, comme nous l'avons dit, au 1er mars, le prisonnier se trouva donc bientôt dans la nuit. Alors, le sens de l'ouïe s'augmenta chez lui du sens de la vue qui venait de s'éteindre: au moindre bruit qui pénétrait jusqu'à lui, convaincu qu'on venait le mettre en liberté, il se levait vivement et faisait un pas vers la porte; mais bientôt le bruit s'en allait mourant dans une autre direction, et Dantès retombait sur son escabeau. Enfin, vers les dix heures du soir, au moment où Dantès commençait à perdre l'espoir, un nouveau bruit se fit entendre, qui lui parut, cette fois, se diriger vers sa chambre: en effet, des pas retentirent dans le corridor et s'arrêtèrent devant sa porte; une clef tourna dans la serrure, les verrous grincèrent, et la massive barrière de chêne s'ouvrit, laissant voir, tout à coup dans la chambre sombre l'éblouissante lumière de deux torches. À la lueur de ces deux torches, Dantès vit briller les sabres et les mousquetons de quatre gendarmes. Il avait fait deux pas en avant, il demeura immobile à sa place en voyant ce surcroît de force. «Venez-vous me chercher? demanda Dantès. --Oui répondit un des gendarmes. --De la part de M. le substitut du procureur du roi? --Mais je le pense. --Bien, dit Dantès, je suis prêt à vous suivre.» La conviction qu'on venait le chercher de la part de M. de Villefort ôtait toute crainte au malheureux jeune homme: il s'avança donc, calme d'esprit, libre de démarche, et se plaça de lui-même au milieu de son escorte. Une voiture attendait à la porte de la rue, le cocher était sur son siège, un exempt était assis près du cocher. «Est-ce donc pour moi que cette voiture est là? demanda Dantès. --C'est pour vous, répondit un des gendarmes, montez.» Dantès voulut faire quelques observations, mais la portière s'ouvrit, il sentit qu'on le poussait; il n'avait ni la possibilité ni même l'intention de faire résistance, il se trouva en un instant assis au fond de la voiture, entre deux gendarmes; les deux autres s'assirent sur la banquette de devant, et la pesante machine se mit à rouler avec un bruit sinistre. Le prisonnier jeta les yeux sur les ouvertures, elles étaient grillées: il n'avait fait que changer de prison; seulement celle-là roulait, et le transportait en roulant vers un but ignoré. À travers les barreaux serrés à pouvoir à peine y passer la main, Dantès reconnut cependant qu'on longeait la rue Caisserie, et que par la rue Saint-Laurent et la rue Taramis on descendait vers le quai. Bientôt, il vit, à travers ses barreaux, à lui, et les barreaux du monument près duquel il se trouvait, briller les lumières de la Consigne. La voiture s'arrêta, l'exempt descendit, s'approcha du corps de garde; une douzaine de soldats en sortirent et se mirent en haie; Dantès voyait, à la lueur des réverbères du quai, reluire leurs fusils. «Serait-ce pour moi, se demanda-t-il, que l'on déploie une pareille force militaire?» L'exempt, en ouvrant la portière qui fermait à clef quoique sans prononcer une seule parole répondit à cette question, car Dantès vit, entre les deux haies de soldats, un chemin ménagé pour lui de la voiture au port. Les deux gendarmes qui étaient assis sur la banquette de devant descendirent les premiers, puis on le fit descendre à son tour, puis ceux qui se tenaient à ses côtés le suivirent. On marcha vers un canot qu'un marinier de la douane maintenait près du quai par une chaîne. Les soldats regardèrent passer Dantès d'un air de curiosité hébétée. En un instant, il fut installé à la poupe du bateau, toujours entre ces quatre gendarmes, tandis que l'exempt se tenait à la proue. Une violente secousse éloigna le bateau du bord, quatre rameurs nagèrent vigoureusement vers le Pilon. À un cri poussé de la barque, la chaîne qui ferme le port s'abaissa, et Dantès se trouva dans ce qu'on appelle le Frioul c'est-à-dire hors du port. Le premier mouvement du prisonnier, en se trouvant en plein air, avait été un mouvement de joie. L'air, c'est presque la liberté. Il respira donc à pleine poitrine cette brise vivace qui apporte sur ses ailes toutes ces senteurs inconnues de la nuit et de la mer. Bientôt, cependant, il poussa un soupir; il passait devant cette Réserve où il avait été si heureux le matin même pendant l'heure qui avait précédé son arrestation, et, à travers l'ouverture ardente de deux fenêtres, le bruit joyeux d'un bal arrivait jusqu'à lui. Dantès joignit ses mains, leva les yeux au ciel et pria. La barque continuait son chemin; elle avait dépassé la Tête de Mort, elle était en face de l'anse du Pharo; elle allait doubler la batterie, c'était une manoeuvre incompréhensible pour Dantès. «Mais où donc me menez-vous? demanda-t-il l'un des gendarmes. --Vous le saurez tout à l'heure. --Mais encore.... --Il nous est interdit de vous donner aucune explication.» Dantès était à moitié soldat; questionner des subordonnés auxquels il était défendu de répondre lui parut une chose absurde, et il se tut. Alors les pensées les plus étranges passèrent par son esprit: comme on ne pouvait faire une longue route dans une pareille barque, comme il n'y avait aucun bâtiment à l'ancre du côté où l'on se rendait, il pensa qu'on allait le déposer sur un point éloigné de la côte et lui dire qu'il était libre; il n'était point attaché, on n'avait fait aucune tentative pour lui mettre les menottes, cela lui paraissait d'un bon augure; d'ailleurs le substitut, si excellent pour lui, ne lui avait-il pas dit que, pourvu qu'il ne prononçât point ce nom fatal de Noirtier, il n'avait rien à craindre? Villefort n'avait-il pas, en sa présence, anéanti cette dangereuse lettre, seule preuve qu'il eût contre lui? Il attendit donc, muet et pensif, et essayant de percer, avec cet oeil du marin exercé aux ténèbres et accoutumé à l'espace, l'obscurité de la nuit. On avait laissé à droite l'île Ratonneau, où brûlait un phare, et tout en longeant presque la côte, on était arrivé à la hauteur de l'anse des Catalans. Là, les regards du prisonnier redoublèrent d'énergie: c'était là qu'était Mercédès, et il lui semblait à chaque instant voir se dessiner sur le rivage sombre la forme vague et indécise d'une femme. Comment un pressentiment ne disait-il pas à Mercédès que son amant passait à trois cents pas d'elle? Une seule lumière brillait aux Catalans. En interrogeant la position de cette lumière, Dantès reconnut qu'elle éclairait la chambre de sa fiancée. Mercédès était la seule qui veillât dans toute la petite colonie. En poussant un grand cri le jeune homme pouvait être entendu de sa fiancée. Une fausse honte le retint. Que diraient ces hommes qui le regardaient, en l'entendant crier comme un insensé? Il resta donc muet et les yeux fixés sur cette lumière. Pendant ce temps, la barque continuait son chemin; mais le prisonnier ne pensait point à la barque il pensait à Mercédès. Un accident de terrain fit disparaître la lumière. Dantès se retourna et s'aperçut que la barque gagnait le large. Pendant qu'il regardait, absorbé dans sa propre pensée, on avait substitué les voiles aux rames, et la barque s'avançait maintenant, poussée par le vent. Malgré la répugnance qu'éprouvait Dantès à adresser au gendarme de nouvelles questions, il se rapprocha de lui, et lui prenant la main. «Camarade, lui dit-il, au nom de votre conscience et de par votre qualité de soldat, je vous adjure d'avoir pitié de moi et de me répondre. Je suis le capitaine Dantès, bon et loyal Français, quoique accusé de je ne sais quelle trahison: où me menez-vous? dites-le, et, foi de marin, je me rangerai à mon devoir et me résignerai à mon sort.» Le gendarme se gratta l'oreille, regarda son camarade. Celui-ci fit un mouvement qui voulait dire à peu près: Il me semble qu'au point où nous en sommes il n'y a pas d'inconvénient, et le gendarme se retourna vers Dantès: «Vous êtes Marseillais et marin, dit-il, et vous me demandez où nous allons? --Oui, car, sur mon honneur, je l'ignore. --Ne vous en doutez-vous pas? --Aucunement. --Ce n'est pas possible. --Je vous le jure sur ce que j'ai de plus sacré monde. Répondez-moi donc, de grâce! --Mais la consigne? --La consigne ne vous défend pas de m'apprendre ce que je saurai dans dix minutes, dans une demi heure, dans une heure peut-être. Seulement vous m'épargnez d'ici là des siècles d'incertitude. Je vous le demande, comme si vous étiez mon ami, regardez: je ne veux ni me révolter ni fuir; d'ailleurs je ne le puis: où allons-nous? --À moins que vous n'ayez un bandeau sur les yeux, ou que vous ne soyez jamais sorti du port de Marseille, vous devez cependant deviner où vous allez? --Non. --Regardez autour de vous alors.» Dantès se leva, jeta naturellement les yeux sur le point où paraissait se diriger le bateau, et à cent toises devant lui il vit s'élever la roche noire et ardue sur laquelle monte, comme une superfétation du silex, le sombre château d'If. Cette forme étrange, cette prison autour de laquelle règne une si profonde terreur, cette forteresse qui fait vivre depuis trois cents ans Marseille de ses lugubre traditions, apparaissant ainsi tout à coup à Dantès qui ne songeait point à elle, lui fit l'effet que fait au condamné à mort l'aspect de l'échafaud. «Ah! mon Dieu! s'écria-t-il, le château d'If! et qu'allons nous faire là?» Le gendarme sourit. «Mais on ne me mène pas là pour être emprisonné? continua Dantès. Le château d'If est une prison d'État, destinée seulement aux grands coupables politiques. Je n'ai commis aucun crime. Est-ce qu'il y a des juges d'instruction, des magistrats quelconques au château d'If? --Il n'y a, je suppose, dit le gendarme, qu'un gouverneur, des geôliers, une garnison et de bons murs. Allons, allons, l'ami, ne faites pas tant l'étonné; car, en vérité, vous me feriez croire que vous reconnaissez ma complaisance en vous moquant de moi.» Dantès serra la main du gendarme à la lui briser. «Vous prétendez donc, dit-il, que l'on me conduit au château d'If pour m'y emprisonner? --C'est probable, dit le gendarme; mais en tout cas, camarade, il est inutile de me serrer si fort. --Sans autre information, sans autre formalité? demanda le jeune homme. --Les formalités sont remplies, l'information est faite. --Ainsi, malgré la promesse de M. de Villefort?... --Je ne sais si M. de Villefort vous a fait une promesse, dit le gendarme, mais ce que je sais, c'est que nous allons au château d'If. Eh bien, que faites-vous donc? Holà! camarades, à moi!» Par un mouvement prompt comme l'éclair, qui cependant avait été prévu par l'oeil exercé du gendarme, Dantès avait voulu s'élancer à la mer; mais quatre poignets vigoureux le retinrent au moment où ses pieds quittaient le plancher du bateau. Il retomba au fond de la barque en hurlant de rage. «Bon! s'écria le gendarme en lui mettant un genou sur la poitrine, bon! voilà comme vous tenez votre parole de marin. Fiez-vous donc aux gens doucereux! Eh bien, maintenant, mon cher ami, faites un mouvement, un seul, et je vous loge une balle dans la tête. J'ai manqué à ma première consigne, mais, je vous en réponds, je ne manquerai pas à la seconde.» Et il abaissa effectivement sa carabine vers Dantès qui sentit s'appuyer le bout du canon contre sa tempe. Un instant, il eut l'idée de faire ce mouvement défendu et d'en finir ainsi violemment avec le malheur inattendu qui s'était abattu sur lui et l'avait pris tout à coup dans ses serres de vautour. Mais, justement parce que ce malheur était inattendu, Dantès songea qu'il ne pouvait être durable; puis les promesses de M. de Villefort lui revinrent à l'esprit; puis, s'il faut le dire enfin, cette mort au fond d'un bateau, venant de la main d'un gendarme, lui apparue laide et nue. Il retomba donc sur le plancher de la barque en poussant un hurlement de rage et en se rongeant les mains avec fureur. Presque au même instant, un choc violent ébranla le canot. Un des bateliers sauta sur le roc que la proue de la petite barque venait de toucher, une corde grinça en se déroulant autour d'une poulie, et Dantès comprit qu'on était arrivé et qu'on amarrait l'esquif. En effet, ses gardiens, qui le tenaient à la fois par les bras et par le collet de son habit, le forcèrent de se relever, le contraignirent à descendre à terre, et le traînèrent vers les degrés qui montent à la porte de la citadelle, tandis que l'exempt, armé d'un mousqueton à baïonnette, le suivait par-derrière. Dantès, au reste, ne fit point une résistance inutile; sa lenteur venait plutôt d'inertie que d'opposition; il était étourdi et chancelant comme un homme ivre. Il vit de nouveau des soldats qui s'échelonnaient sur le talus rapide, il sentit des escaliers qui le forçaient de lever les pieds, il s'aperçut qu'il passait sous une porte et que cette porte se refermait derrière lui, mais tout cela machinalement, comme à travers un brouillard, sans rien distinguer de positif. Il ne voyait même plus la mer, cette immense douleur des prisonniers, qui regardent l'espace avec le sentiment terrible qu'ils sont impuissants à le franchir. Il y eut une halte d'un moment, pendant laquelle il essaya de recueillir ses esprits. Il regarda autour de lui: il était dans une cour carrée, formée par quatre hautes murailles; on entendait le pas lent et régulier des sentinelles; et chaque fois qu'elles passaient devant deux ou trois reflets que projetait sur les murailles la lueur de deux ou trois lumières qui brillaient dans l'intérieur du château, on voyait scintiller le canon de leurs fusils. On attendit là dix minutes à peu près; certains que Dantès ne pouvait plus fuir, les gendarmes l'avaient lâché. On semblait attendre des ordres, ces ordres arrivèrent. «Où est le prisonnier? demanda une voix. --Le voici, répondirent les gendarmes. --Qu'il me suive, je vais le conduire à son logement. --Allez», dirent les gendarmes en poussant Dantès. Le prisonnier suivit son conducteur, qui le conduisit effectivement dans une salle presque souterraine, dont les murailles nues et suantes semblaient imprégnées d'une vapeur de larmes. Une espèce de lampion posé sur un escabeau, et dont la mèche nageait dans une graisse fétide, illuminait les parois lustrées de cet affreux séjour, et montrait à Dantès son conducteur, espèce de geôlier subalterne, mal vêtu et de basse mine. «Voici votre chambre pour cette nuit, dit-il; il est tard, et M. le gouverneur est couché. Demain, quand il se réveillera et qu'il aura pris connaissance des ordres qui vous concernent, peut-être vous changera-t-il de domicile; en attendant, voici du pain, il y a de l'eau dans cette cruche, de la paille là-bas dans un coin: c'est tout ce qu'un prisonnier peut désirer. Bonsoir.» Et avant que Dantès eût songé à ouvrir la bouche pour lui répondre, avant qu'il eût remarqué où le geôlier posait ce pain, avant qu'il se fût rendu compte de l'endroit où gisait cette cruche, avant qu'il eût tourné les yeux vers le coin où l'attendait cette paille destinée à lui servir de lit, le geôlier avait pris le lampion, et, refermant la porte, enlevé au prisonnier ce reflet blafard qui lui avait montré, comme à la lueur d'un éclair, les murs ruisselants de sa prison. Alors il se trouva seul dans les ténèbres et dans le silence, aussi muet et aussi sombre que ces voûtes dont il sentait le froid glacial s'abaisser sur son front brûlant. Quand les premiers rayons du jour eurent ramené un peu de clarté dans cet antre, le geôlier revint avec ordre de laisser le prisonnier où il était. Dantès n'avait point changé de place. Une main de fer semblait l'avoir cloué à l'endroit même où la veille il s'était arrêté: seulement son oeil profond se cachait sous une enflure causée par la vapeur humide de ses larmes. Il était immobile et regardait la terre. Il avait ainsi passé toute la nuit debout, et sans dormir un instant. Le geôlier s'approcha de lui, tourna autour de lui, mais Dantès ne parut pas le voir. Il lui frappa sur l'épaule, Dantès tressaillit et secoua la tête. «N'avez-vous donc pas dormi, demanda le geôlier. --Je ne sais pas», répondit Dantès. Le geôlier le regarda avec étonnement. «N'avez-vous pas faim? continua-t-il. --Je ne sais pas, répondit encore Dantès. --Voulez-vous quelque chose? --Je voudrais voir le gouverneur.» Le geôlier haussa les épaules et sortit. Dantès le suivit des yeux, tendit les mains vers la porte entrouverte, mais la porte se referma. Alors sa poitrine sembla se déchirer dans un long sanglot. Les larmes qui gonflaient sa poitrine jaillirent comme deux ruisseaux, il se précipita le front contre terre et pria longtemps, repassant dans son esprit toute sa vie passée, et se demandant à lui-même quel crime il avait commis dans cette vie, jeune encore, qui méritât une si cruelle punition. La journée se passa ainsi. À peine s'il mangea quelques bouchées de pain et but quelques gouttes d'eau. Tantôt il restait assis et absorbé dans ses pensées; tantôt il tournait tout autour de sa prison comme fait un animal sauvage enfermé dans une cage de fer. Une pensée surtout le faisait bondir: c'est que, pendant cette traversée, où, dans son ignorance du lieu où on le conduisait, il était resté si calme et si tranquille, il aurait pu dix fois, se jeter à la mer, et, une fois dans l'eau, grâce à son habileté à nager, grâce à cette habitude qui faisait de lui un des plus habiles plongeurs de Marseille, disparaître sous l'eau, échapper à ses gardiens, gagner la côte, fuir, se cacher dans quelque crique déserte, attendre un bâtiment génois ou catalan, gagner l'Italie ou l'Espagne et de là écrire à Mercédès de venir le rejoindre. Quant à sa vie, dans aucune contrée il n'en était inquiet: partout les bons marins sont rares; il parlait l'italien comme un Toscan, l'espagnol comme un enfant de la Vieille-Castille; il eût vécu libre, heureux avec Mercédès, son père, car son père fût venu le rejoindre; tandis qu'il était prisonnier, enfermé au château d'If dans cette infranchissable prison, ne sachant pas ce que devenait son père, ce que devenait Mercédès, et tout cela parce qu'il avait cru à la parole de Villefort: c'était à en devenir fou; aussi Dantès se roulait-il furieux sur la paille fraîche que lui avait apportée son geôlier. Le lendemain, à la même heure, le geôlier entra. «Eh bien, lui demanda le geôlier, êtes-vous plus raisonnable aujourd'hui qu'hier?» Dantès ne répondit point. «Voyons donc, dit celui-ci, un peu de courage! Désirez-vous quelque chose qui soit à ma disposition? voyons, dites. --Je désire parler au gouverneur. --Eh! dit le geôlier avec impatience, je vous ai déjà dit que c'est impossible. --Pourquoi cela, impossible? --Parce que, par les règlements de la prison, il n'est point permis à un prisonnier de le demander. --Qu'y a-t-il donc de permis ici? demanda Dantès. --Une meilleure nourriture en payant, la promenade, et quelquefois des livres. --Je n'ai pas besoin de livres, je n'ai aucune envie de me promener et je trouve ma nourriture bonne; ainsi je ne veux qu'une chose, voir le gouverneur. --Si vous m'ennuyez à me répéter toujours la même chose, dit le geôlier, je ne vous apporterai plus à manger. --Eh bien, dit Dantès, si tu ne m'apportes plus à manger, je mourrai de faim, voilà tout.» L'accent avec lequel Dantès prononça ces mots prouva au geôlier que son prisonnier serait heureux de mourir; aussi, comme tout prisonnier, de compte fait, rapporte dix sous à peu près par jour à son geôlier, celui de Dantès envisagea le déficit qui résulterait pour lui de sa mort, et reprit d'un ton plus radouci: «Écoutez: ce que vous désirez là est impossible; ne le demandez donc pas davantage, car il est sans exemple que, sur sa demande, le gouverneur soit venu dans la chambre d'un prisonnier; seulement, soyez bien sage, on vous permettra la promenade, et il est possible qu'un jour, pendant que vous vous promènerez, le gouverneur passera: alors vous l'interrogerez, et, s'il veut vous répondre, cela le regarde. --Mais, dit Dantès, combien de temps puis-je attendre ainsi sans que ce hasard se présente? --Ah! dame, dit le geôlier, un mois, trois mois, six mois, un an peut-être. --C'est trop long, dit Dantès; je veux le voir tout de suite. --Ah! dit le geôlier, ne vous absorbez pas ainsi dans un seul désir impossible, ou, avant quinze jours, vous serez fou. --Ah! tu crois? dit Dantès. --Oui, fou. C'est toujours ainsi que commence la folie; nous en avons un exemple ici: c'est en offrant sans cesse un million au gouverneur, si on voulait le mettre en liberté, que le cerveau de l'abbé qui habitait cette chambre avant vous s'est détraqué. --Et combien y a-t-il qu'il a quitté cette chambre? --Deux ans. --On l'a mis en liberté? --Non: on l'a mis au cachot. --Écoute! dit Dantès, je ne suis pas un abbé, je ne suis pas fou; peut-être le deviendrai-je; mais, malheureusement, à cette heure, j'ai encore tout mon bon sens: je vais te faire une autre proposition. --Laquelle? --Je ne t'offrirai pas un million, moi, car je ne pourrais pas te le donner; mais je t'offrirai cent écus si tu veux, la première fois que tu iras à Marseille, descendre jusqu'aux Catalans, et remettre une lettre à une jeune fille qu'on appelle Mercédès... pas même une lettre, deux lignes seulement. --Si je portais ces deux lignes et que je fusse découvert, je perdrais ma place, qui est de mille livres par an, sans compter les bénéfices et la nourriture; vous voyez donc bien que je serais un grand imbécile de risquer de perdre mille livres pour en gagner trois cents. --Eh bien! dit Dantès, écoute et retiens bien ceci: si tu refuses de prévenir le gouverneur que je désire lui parler; si tu refuses de porter deux lignes à Mercédès, ou tout au moins de la prévenir que je suis ici, un jour je t'attendrai derrière ma porte, et, au moment où tu entreras, je te briserai la tête avec cet escabeau. --Des menaces! s'écria le geôlier en faisant un pas en arrière et en se mettant sur la défensive; décidément la tête vous tourne. L'abbé a commencé comme vous, et dans trois jours vous serez fou à lier, comme lui; heureusement que l'on a des cachots au château d'If.» Dantès prit l'escabeau, et il le fit tournoyer autour de sa tête. «C'est bien! c'est bien! dit le geôlier; eh bien! puisque vous le voulez absolument, on va prévenir le gouverneur. --À la bonne heure!» dit Dantès en reposant son escabeau sur le sol et en s'asseyant dessus, la tête basse et les yeux hagards, comme s'il devenait réellement insensé. Le geôlier sortit, et, un instant après, rentra avec quatre soldats et un caporal. «Par ordre du gouverneur, dit-il, descendez le prisonnier un étage au-dessous de celui-ci. 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000