pensées. La pâleur de Fernand était presque passée sur les joues de Danglars; quant à Fernand lui-même, il ne vivait plus et semblait un damné dans le lac de feu. Un des premiers, il s'était levé et se promenait de long en large dans la salle, essayant d'isoler son oreille du bruit des chansons et du choc des verres. Caderousse s'approcha de lui au moment où Danglars, qu'il semblait fuir, venait de le rejoindre dans un angle de la salle. «En vérité, dit Caderousse, à qui les bonnes façons de Dantès et surtout le bon vin du père Pamphile avaient enlevé tous les restes de la haine dont le bonheur inattendu de Dantès avait jeté les germes dans son âme, en vérité, Dantès est un gentil garçon; et quand je le vois assis près de sa fiancée, je me dis que ç'eût été dommage de lui faire la mauvaise plaisanterie que vous complotiez hier. --Aussi, dit Danglars, tu as vu que la chose n'a pas eu de suite; ce pauvre M. Fernand était si bouleversé qu'il m'avait fait de la peine d'abord; mais du moment qu'il en a pris son parti, au point de s'être fait le premier garçon de noces de son rival, il n'y a plus rien à dire.» Caderousse regarda Fernand, il était livide. «Le sacrifice est d'autant plus grand, continua Danglars, qu'en vérité la fille est belle. Peste! l'heureux coquin que mon futur capitaine; je voudrais m'appeler Dantès douze heures seulement. --Partons-nous? demanda la douce voix de Mercédès; voici deux heures qui sonnent, et l'on nous attend à deux heures un quart. --Oui, oui, partons! dit Dantès en se levant vivement. --Partons!» répétèrent en choeur tous les convives. Au même instant, Danglars, qui ne perdait pas de vue Fernand assis sur le rebord de la fenêtre, le vit ouvrir des yeux hagards, se lever comme par un mouvement convulsif, et retomber assis sur l'appui de cette croisée; presque au même instant un bruit sourd retentit dans l'escalier; le retentissement d'un pas pesant, une rumeur confuse de voix mêlées à un cliquetis d'armes couvrirent les exclamations des convives, si bruyantes qu'elles fussent, et attirèrent l'attention générale, qui se manifesta à l'instant même par un silence inquiet. Le bruit s'approcha: trois coups retentirent dans le panneau de la porte; chacun regarda son voisin d'un air étonné. «Au nom de la loi!» cria une voix vibrante, à laquelle aucune voix ne répondit. Aussitôt la porte s'ouvrit, et un commissaire, ceint de son écharpe, entra dans la salle, suivi de quatre soldats armés, conduits par un caporal. L'inquiétude fit place à la terreur. «Qu'y a-t-il? demanda l'armateur en s'avançant au-devant du commissaire qu'il connaissait; bien certainement, monsieur, il y a méprise. --S'il y a méprise, monsieur Morrel, répondit le commissaire croyez que la méprise sera promptement réparée; en attendant, je suis porteur d'un mandat d'arrêt; et quoique ce soit avec regret que je remplisse ma mission, il ne faut pas moins que je la remplisse: lequel de vous, messieurs, est Edmond Dantès?» Tous les regards se tournèrent vers le jeune homme qui, fort ému, mais conservant sa dignité, fit un pas en avant et dit: «C'est moi, monsieur, que me voulez-vous? --Edmond Dantès, reprit le commissaire, au nom de la loi, je vous arrête! --Vous m'arrêtez! dit Edmond avec une légère pâleur, mais pourquoi m'arrêtez-vous? --Je l'ignore, monsieur, mais votre premier interrogatoire vous l'apprendra.» M. Morrel comprit qu'il n'y avait rien à faire contre l'inflexibilité de la situation: un commissaire ceint de son écharpe n'est plus un homme, c'est la statue de la loi, froide, sourde, muette. Le vieillard, au contraire, se précipita vers l'officier; il y a des choses que le coeur d'un père ou d'une mère ne comprendra jamais. Il pria et supplia: larmes et prières ne pouvaient rien; cependant son désespoir était si grand, que le commissaire en fut touché. «Monsieur, dit-il, tranquillisez-vous; peut-être votre fils a-t-il négligé quelque formalité de douane ou de santé, et, selon toute probabilité, lorsqu'on aura reçu de lui les renseignements qu'on désire en tirer, il sera remis en liberté. --Ah çà! qu'est-ce que cela signifie? demanda en fronçant le sourcil Caderousse à Danglars, qui jouait la surprise. --Le sais-je, moi? dit Danglars; je suis comme toi: je vois ce qui se passe, je n'y comprends rien, et je reste confondu.» Caderousse chercha des yeux Fernand: il avait disparu. Toute la scène de la veille se représenta alors à son esprit avec une effrayante lucidité. On eût dit que la catastrophe venait de tirer le voile que l'ivresse de la veille avait jeté entre lui et sa mémoire. «Oh! oh! dit-il d'une voix rauque, serait-ce la suite de la plaisanterie dont vous parliez hier, Danglars? En ce cas, malheur à celui qui l'aurait faite, car elle est bien triste. --Pas du tout! s'écria Danglars, tu sais bien, au contraire, que j'ai déchiré le papier. --Tu ne l'as pas déchiré, dit Caderousse; tu l'as jeté dans un coin, voilà tout. --Tais-toi, tu n'as rien vu, tu étais ivre. --Où est Fernand? demanda Caderousse. --Le sais-je, moi! répondit Danglars, à ses affaires probablement: mais, au lieu de nous occuper de cela, allons donc porter du secours à ces pauvres affligés.» En effet, pendant cette conversation, Dantès avait en souriant, serré la main à tous ses amis, et s'était constitué prisonnier en disant: «Soyez tranquilles, l'erreur va s'expliquer, et probablement que je n'irai même pas jusqu'à la prison. --Oh! bien certainement, j'en répondrais», dit Danglars qui, en ce moment, s'approchait, comme nous l'avons dit, du groupe principal. Dantès descendit l'escalier, précédé du commissaire de police et entouré par les soldats. Une voiture, dont la portière était tout ouverte, attendait à la porte, il y monta, deux soldats et le commissaire montèrent après lui; la portière se referma, et la voiture reprit le chemin de Marseille. «Adieu, Dantès! adieu, Edmond!» s'écria Mercédès en s'élançant sur la balustrade. Le prisonnier entendit ce dernier cri, sorti comme un sanglot du coeur déchiré de sa fiancée; il passa la tête par la portière, cria: «Au revoir, Mercédès!» et disparut à l'un des angles du fort Saint-Nicolas. «Attendez-moi ici, dit l'armateur, je prends la première voiture que je rencontre, je cours à Marseille, et je vous rapporte des nouvelles. --Allez! crièrent toutes les voix, allez! et revenez bien vite!» Il y eut, après ce double départ, un moment de stupeur terrible parmi tous ceux qui étaient restés. Le vieillard et Mercédès restèrent quelque temps isolés, chacun dans sa propre douleur; mais enfin leurs yeux se rencontrèrent; ils se reconnurent comme deux victimes frappées du même coup, et se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Pendant ce temps, Fernand rentra, se versa un verre d'eau qu'il but, et alla s'asseoir sur une chaise. Le hasard fit que ce fut sur une chaise voisine que vint tomber Mercédès en sortant des bras du vieillard. Fernand, par un mouvement instinctif, recula sa chaise. «C'est lui, dit à Danglars Caderousse, qui n'avait pas perdu de vue le Catalan. --Je ne crois pas, répondit Danglars, il était trop bête; en tout cas, que le coup retombe sur celui qui l'a fait. --Tu ne me parles pas de celui qui l'a conseillé, dit Caderousse. --Ah! ma foi, dit Danglars, si l'on était responsable de tout ce que l'on dit en l'air! --Oui, lorsque ce que l'on dit en l'air retombe par la pointe.» Pendant ce temps, les groupes commentaient l'arrestation de toutes les manières. «Et vous, Danglars, dit une voix, que pensez-vous de cet événement? --Moi, dit Danglars, je crois qu'il aura rapporté quelques ballots de marchandises prohibées. --Mais si c'était cela, vous devriez le savoir, Danglars, vous qui étiez agent comptable. --Oui, c'est vrai; mais l'agent comptable ne connaît que les colis qu'on lui déclare: je sais que nous sommes chargés de coton, voilà tout; que nous avons pris le chargement à Alexandrie, chez M. Pastret, et à Smyrne, chez M. Pascal; ne m'en demandez pas davantage. --Oh! je me rappelle maintenant, murmura le pauvre père, se rattachant à ce débris, qu'il m'a dit hier qu'il avait pour moi une caisse de café et une caisse de tabac. --Voyez-vous, dit Danglars, c'est cela: en notre absence, la douane aura fait une visite à bord du -Pharaon-, et elle aura découvert le pot aux roses.» Mercédès ne croyait point à tout cela; car, comprimée jusqu'à ce moment, sa douleur éclata tout à coup en sanglots. «Allons, allons, espoir! dit, sans trop savoir ce qu'il disait, le père Dantès. --Espoir! répéta Danglars. --Espoir», essaya de murmurer Fernand. Mais ce mot l'étouffait; ses lèvres s'agitèrent, aucun son ne sortit de sa bouche. «Messieurs, cria un des convives resté en vedette sur la balustrade; messieurs, une voiture! Ah! c'est M. Morrel! courage, courage! sans doute qu'il nous apporte de bonnes nouvelles.» Mercédès et le vieux père coururent au-devant de l'armateur, qu'ils rencontrèrent à la porte. M. Morrel était fort pâle. «Eh bien? s'écrièrent-ils d'une même voix. --Eh bien, mes amis! répondit l'armateur en secouant la tête, la chose est plus grave que nous ne le pensions. --Oh! monsieur, s'écria Mercédès, il est innocent! --Je le crois, répondit M. Morrel, mais on l'accuse.... --De quoi donc? demanda le vieux Dantès. --D'être un agent bonapartiste.» Ceux de mes lecteurs qui ont vécu dans l'époque où se passe cette histoire se rappelleront quelle terrible accusation c'était alors, que celle que venait de formuler M. Morrel. Mercédès poussa un cri; le vieillard se laissa tomber sur une chaise. «Ah! murmura Caderousse, vous m'avez trompé, Danglars, et la plaisanterie a été faite; mais je ne veux pas laisser mourir de douleur ce vieillard et cette jeune fille, et je vais tout leur dire. --Tais-toi, malheureux! s'écria Danglars en saisissant la main de Caderousse, ou je ne réponds pas de toi-même; qui te dit que Dantès n'est pas véritablement coupable? Le bâtiment a touché à l'île d'Elbe, il y est descendu, il est resté tout un jour à Porto-Ferrajo; si l'on trouvait sur lui quelque lettre qui le compromette, ceux qui l'auraient soutenu passeraient pour ses complices.» Caderousse, avec l'instinct rapide de l'égoïsme, comprit toute la solidité de ce raisonnement; il regarda Danglars avec des yeux hébétés par la crainte et la douleur, et, pour un pas qu'il avait fait en avant, il en fit deux en arrière. «Attendons, alors, murmura-t-il. --Oui, attendons, dit Danglars; s'il est innocent, on le mettra en liberté; s'il est coupable, il est inutile de se compromettre pour un conspirateur. --Alors, partons, je ne puis rester plus longtemps ici. --Oui, viens, dit Danglars enchanté de trouver un compagnon de retraite, viens, et laissons-les se retirer de là comme ils pourront.» Ils partirent: Fernand, redevenu l'appui de la jeune fille, prit Mercédès par la main et la ramena aux Catalans. Les amis de Dantès ramenèrent, de leur côté, aux allées de Meilhan, ce vieillard presque évanoui. Bientôt cette rumeur, que Dantès venait d'être arrêté comme agent bonapartiste, se répandit par toute la ville. «Eussiez-vous cru cela, mon cher Danglars? dit M. Morrel en rejoignant son agent comptable et Caderousse, car il regagnait lui-même la ville en toute hâte pour avoir quelque nouvelle directe d'Edmond par le substitut du procureur du roi, M. de Villefort, qu'il connaissait un peu; auriez-vous cru cela? --Dame, monsieur! répondit Danglars, je vous avais dit que Dantès, sans aucun motif, avait relâché à l'île d'Elbe, et cette relâche, vous le savez, m'avait paru suspecte. --Mais aviez-vous fait part de vos soupçons à d'autres qu'à moi? --Je m'en serais bien gardé, monsieur, ajouta tout bas Danglars; vous savez bien qu'à cause de votre oncle, M. Policar Morrel, qui a servi sous l'autre et qui ne cache pas sa pensée, on vous soupçonne de regretter Napoléon; j'aurais eu peur de faire tort à Edmond et ensuite à vous; il y a de ces choses qu'il est du devoir d'un subordonné de dire à son armateur et de cacher sévèrement aux autres. --Bien, Danglars, bien, dit l'armateur, vous êtes un brave garçon; aussi j'avais d'avance pensé à vous, dans le cas où ce pauvre Dantès fût devenu le capitaine du -Pharaon-. --Comment cela, monsieur? --Oui, j'avais d'avance demandé à Dantès ce qu'il pensait de vous, et s'il aurait quelque répugnance à vous garder à votre poste; car, je ne sais pourquoi, j'avais cru remarquer qu'il y avait du froid entre vous. --Et que vous a-t-il répondu? --Qu'il croyait effectivement avoir eu dans une circonstance qu'il ne m'a pas dite, quelques torts envers vous, mais que toute personne qui avait la confiance de l'armateur avait la sienne. --L'hypocrite! murmura Danglars. --Pauvre Dantès! dit Caderousse, c'est un fait qu'il était excellent garçon. --Oui, mais en attendant, dit M. Morrel, voilà le -Pharaon- sans capitaine. --Oh! dit Danglars, il faut espérer, puisque nous ne pouvons repartir que dans trois mois, que d'ici à cette époque Dantès sera mis en liberté. --Sans doute, mais jusque-là? --Eh bien, jusque-là me voici, monsieur Morrel, dit Danglars; vous savez que je connais le maniement d'un navire aussi bien que le premier capitaine au long cours venu, cela vous offrira même un avantage, de vous servir de moi, car lorsque Edmond sortira de prison, vous n'aurez personne à remercier: il reprendra sa place et moi la mienne, voilà tout. --Merci, Danglars, dit l'armateur; voilà en effet qui concilie tout. Prenez donc le commandement, je vous y autorise, et surveillez le débarquement: il ne faut jamais, quelque catastrophe qui arrive aux individus, que les affaires souffrent. --Soyez tranquille, monsieur; mais pourra-t-on le voir au moins, ce bon Edmond? --Je vous dirai cela tout à l'heure, Danglars; je vais tâcher de parler à M. de Villefort et d'intercéder près de lui en faveur du prisonnier. Je sais bien que c'est un royaliste enragé, mais, que diable! tout royaliste et procureur du roi qu'il est, il est un homme aussi, et je ne le crois pas méchant. --Non, dit Danglars, mais j'ai entendu dire qu'il était ambitieux, et cela se ressemble beaucoup. --Enfin, dit M. Morrel avec un soupir, nous verrons; allez à bord, je vous y rejoins.» Et il quitta les deux amis pour prendre le chemin du palais de justice. «Tu vois, dit Danglars à Caderousse, la tournure que prend l'affaire. As-tu encore envie d'aller soutenir Dantès maintenant? --Non, sans doute; mais c'est cependant une terrible chose qu'une plaisanterie qui a de pareilles suites. --Dame! qui l'a faite? ce n'est ni toi ni moi, n'est-ce pas? c'est Fernand. Tu sais bien que quant à moi j'ai jeté le papier dans un coin: je croyais même l'avoir déchiré. --Non, non, dit Caderousse. Oh! quant à cela, j'en suis sûr; je le vois au coin de la tonnelle, tout froissé, tout roulé, et je voudrais même bien qu'il fût encore où je le vois! --Que veux-tu? Fernand l'aura ramassé, Fernand l'aura copié ou fait copier, Fernand n'aura peut-être même pas pris cette peine; et, j'y pense... mon Dieu! il aura peut-être envoyé ma propre lettre! Heureusement que j'avais déguisé mon écriture. --Mais tu savais donc que Dantès conspirait? --Moi, je ne savais rien au monde. Comme je l'ai dit, j'ai cru faire une plaisanterie, pas autre chose. Il paraît que, comme Arlequin, j'ai dit la vérité en riant. --C'est égal, reprit Caderousse, je donnerais bien des choses pour que toute cette affaire ne fût pas arrivée, ou du moins pour n'y être mêlé en rien. Tu verras qu'elle nous portera malheur, Danglars! --Si elle doit porter malheur à quelqu'un, c'est au vrai coupable, et le vrai coupable c'est Fernand et non pas nous. Quel malheur veux-tu qu'il nous arrive à nous? Nous n'avons qu'à nous tenir tranquilles, sans souffler le mot de tout cela, et l'orage passera sans que le tonnerre tombe. --Amen! dit Caderousse en faisant un signe d'adieu à Danglars et en se dirigeant vers les allées de Meilhan, tout en secouant la tête et en se parlant à lui-même, comme ont l'habitude de faire les gens fort préoccupés. --Bon! dit Danglars, les choses prennent la tournure que j'avais prévue: me voilà capitaine par intérim, et si cet imbécile de Caderousse peut se taire, capitaine tout de bon. Il n'y a donc que le cas où la justice relâcherait Dantès? Oh! mais, ajouta-t-il avec un sourire, la justice est la justice, et je m'en rapporte à elle.» Et sur ce, il sauta dans une barque en donnant l'ordre au batelier de le conduire à bord du -Pharaon-, où l'armateur, on se le rappelle, lui avait donné rendez-vous. VI Le substitut du procureur du roi. Rue du Grand-Cours, en face de la fontaine des Méduses, dans une de ces vieilles maisons à l'architecture aristocratique bâties par Puget, on célébrait aussi le même jour, à la même heure, un repas de fiançailles. Seulement, au lieu que les acteurs de cette autre scène fussent des gens du peuple, des matelots et des soldats, ils appartenaient à la tête de la société marseillaise. C'étaient d'anciens magistrats qui avaient donné la démission de leur charge sous l'usurpateur; de vieux officiers qui avaient déserté nos rangs pour passer dans ceux de l'armée de Condé; des jeunes gens élevés par leur famille encore mal rassurée sur leur existence, malgré les quatre ou cinq remplaçants qu'elle avait payés, dans la haine de cet homme dont cinq ans d'exil devaient faire un martyr, et quinze ans de Restauration un dieu. On était à table, et la conversation roulait, brûlante de toutes les passions, les passions de l'époque, passions d'autant plus terribles, vivantes et acharnées dans le Midi que depuis cinq cents ans les haines religieuses venaient en aide aux haines politiques. L'Empereur, roi de l'île d'Elbe après avoir été souverain d'une partie du monde, régnant sur une population de cinq à six mille âmes, après avoir entendu crier: Vive Napoléon! par cent vingt millions de sujets et en dix langues différentes, était traité là comme un homme perdu à tout jamais pour la France et pour le trône. Les magistrats relevaient les bévues politiques; les militaires parlaient de Moscou et de Leipsick; les femmes, de son divorce avec Joséphine. Il semblait à ce monde royaliste, tout joyeux et tout triomphant non pas de la chute de l'homme, mais de l'anéantissement du principe, que la vie recommençait pour lui, et qu'il sortait d'un rêve pénible. Un vieillard, décoré de la croix de Saint-Louis, se leva et proposa la santé du roi Louis XVIII à ses convives; c'était le marquis de Saint-Méran. À ce toast, qui rappelait à la fois l'exilé de Hartwell et le roi pacificateur de la France, la rumeur fut grande, les verres se levèrent à la manière anglaise, les femmes détachèrent leurs bouquets et en jonchèrent la nappe. Ce fut un enthousiasme presque poétique. «Ils en conviendraient s'ils étaient là, dit la marquise de Saint-Méran, femme à l'oeil sec, aux lèvres minces, à la tournure aristocratique et encore élégante, malgré ses cinquante ans, tous ces révolutionnaires qui nous ont chassés et que nous laissons à notre tour bien tranquillement conspirer dans nos vieux châteaux qu'ils ont achetés pour un morceau de pain, sous la Terreur: ils en conviendraient, que le véritable dévouement était de notre côté, puisque nous nous attachions à la monarchie croulante, tandis qu'eux, au contraire, saluaient le soleil levant et faisaient leur fortune, pendant que, nous, nous perdions la nôtre; ils en conviendraient que notre roi, à nous, était bien véritablement Louis le Bien-Aimé, tandis que leur usurpateur, à eux, n'a jamais été que Napoléon le Maudit; n'est-ce pas, de Villefort? --Vous dites, madame la marquise?... Pardonnez-moi, je n'étais pas à la conversation. --Eh! laissez ces enfants, marquise, reprit le vieillard qui avait porté le toast; ces enfants vont s'épouser, et tout naturellement ils ont à parler d'autre chose que de politique. --Je vous demande pardon, ma mère, dit une jeune et belle personne aux blonds cheveux, à l'oeil de velours nageant dans un fluide nacré; je vous rends M. de Villefort, que j'avais accaparé pour un instant. Monsieur de Villefort, ma mère vous parle. --Je me tiens prêt à répondre à madame si elle veut bien renouveler sa question que j'ai mal entendue, dit M. de Villefort. --On vous pardonne, Renée, dit la marquise avec un sourire de tendresse qu'on était étonné de voir fleurir sur cette sèche figure; mais le coeur de la femme est ainsi fait, que si aride qu'il devienne au souffle des préjugés et aux exigences de l'étiquette, il y a toujours un coin fertile et riant: c'est celui que Dieu a consacré à l'amour maternel. On vous pardonne.... Maintenant je disais, Villefort, que les bonapartistes n'avaient ni notre conviction, ni notre enthousiasme, ni notre dévouement. --Oh! madame, ils ont du moins quelque chose qui remplace tout cela: c'est le fanatisme. Napoléon est le Mahomet de l'Occident; c'est pour tous ces hommes vulgaires, mais aux ambitions suprêmes, non seulement un législateur et un maître, mais encore c'est un type, le type de l'égalité. --De l'égalité! s'écria la marquise. Napoléon, le type de l'égalité! et que ferez-vous donc de M. de Robespierre? Il me semble que vous lui volez sa place pour la donner au Corse; c'est cependant bien assez d'une usurpation, ce me semble. --Non, madame, dit Villefort, je laisse chacun sur son piédestal: Robespierre, place Louis XV, sur son échafaud; Napoléon, place Vendôme, sur sa colonne; seulement l'un a fait de l'égalité qui abaisse, et l'autre de l'égalité qui élève; l'un a ramené les rois au niveau de la guillotine, l'autre a élevé le peuple au niveau du trône. Cela ne veut pas dire, ajouta Villefort en riant, que tous deux ne soient pas d'infâmes révolutionnaires, et que le 9 thermidor et le 4 avril 1814 ne soient pas deux jours heureux pour la France, et dignes d'être également fêtés par les amis de l'ordre et de la monarchie; mais cela explique aussi comment, tout tombé qu'il est pour ne se relever jamais, je l'espère, Napoléon a conservé ses séides. Que voulez-vous, marquise? Cromwell, qui n'était que la moitié de tout ce qu'a été Napoléon, avait bien les siens! --Savez-vous que ce que vous dites là, Villefort, sent la révolution d'une lieue? Mais je vous pardonne: on ne peut pas être fils de girondin et ne pas conserver un goût de terroir.» Une vive rougeur passa sur le front de Villefort. «Mon père était girondin, madame, dit-il, c'est vrai; mais mon père n'a pas voté la mort du roi; mon père a été proscrit par cette même Terreur qui vous proscrivait, et peu s'en est fallu qu'il ne portât sa tête sur le même échafaud qui avait vu tomber la tête de votre père. --Oui, dit la marquise, sans que ce souvenir sanglant amenât la moindre altération sur ses traits; seulement c'était pour des principes diamétralement opposés qu'ils y fussent montés tous deux, et la preuve c'est que toute ma famille est restée attachée aux princes exilés, tandis que votre père a eu hâte de se rallier au nouveau gouvernement, et qu'après que le citoyen Noirtier a été girondin, le comte Noirtier est devenu sénateur. --Ma mère, ma mère, dit Renée, vous savez qu'il était convenu qu'on ne parlerait plus de ces mauvais souvenirs. --Madame, répondit Villefort, je me joindrai à Mlle de Saint-Méran pour vous demander bien humblement l'oubli du passé. À quoi bon récriminer sur des choses dans lesquelles la volonté de Dieu même est impuissante? Dieu peut changer l'avenir; il ne peut pas même modifier le passé. Ce que nous pouvons, nous autres hommes, c'est sinon le renier, du moins jeter un voile dessus. Eh bien, moi, je me suis séparé non seulement de l'opinion, mais encore du nom de mon père. Mon père a été ou est même peut-être encore bonapartiste et s'appelle Noirtier; moi, je suis royaliste et m'appelle de Villefort. Laissez mourir dans le vieux tronc un reste de sève révolutionnaire, et ne voyez, madame, que le rejeton qui s'écarte de ce tronc, sans pouvoir, et je dirai presque sans vouloir s'en détacher tout à fait. --Bravo, Villefort, dit le marquis, bravo, bien répondu! Moi aussi, j'ai toujours prêché à la marquise l'oubli du passé, sans jamais avoir pu l'obtenir d'elle, vous serez plus heureux, je l'espère. --Oui, c'est bien, dit la marquise, oublions le passé, je ne demande pas mieux, et c'est convenu; mais qu'au moins Villefort soit inflexible pour l'avenir. N'oubliez pas, Villefort, que nous avons répondu de vous à Sa Majesté: que Sa Majesté, elle aussi, a bien voulu oublier, à notre recommandation (elle tendit la main), comme j'oublie à votre prière. Seulement s'il vous tombe quelque conspirateur entre les mains, songez qu'on a d'autant plus les yeux sur vous que l'on sait que vous êtes d'une famille qui peut-être est en rapport avec ces conspirateurs. --Hélas! madame, dit Villefort, ma profession et surtout le temps dans lequel nous vivons m'ordonnent d'être sévère. Je le serai. J'ai déjà eu quelques accusations politiques à soutenir, et, sous ce rapport, j'ai fait mes preuves. Malheureusement, nous ne sommes pas au bout. --Vous croyez? dit la marquise. --J'en ai peur. Napoléon à l'île d'Elbe est bien près de la France; sa présence presque en vue de nos côtes entretient l'espérance de ses partisans. Marseille est pleine d'officiers à demi-solde, qui, tous les jours, sous un prétexte frivole, cherchent querelle aux royalistes; de là des duels parmi les gens de classe élevée, de là des assassinats dans le peuple. --Oui, dit le comte de Salvieux, vieil ami de M. de Saint-Méran et chambellan de M. le comte d'Artois, oui, mais vous savez que la Sainte-Alliance le déloge. --Oui, il était question de cela lors de notre départ de Paris, dit M. de Saint-Méran. Et où l'envoie-t-on? --À Sainte-Hélène. --À Sainte-Hélène! Qu'est-ce que cela? demanda la marquise. --Une île située à deux mille lieues d'ici, au-delà de l'équateur, répondit le comte. --À la bonne heure! Comme le dit Villefort, c'est une grande folie que d'avoir laissé un pareil homme entre la Corse, où il est né, et Naples, où règne encore son beau-frère, et en face de cette Italie dont il voulait faire un royaume à son fils. --Malheureusement, dit Villefort, nous avons les traités de 1814, et l'on ne peut toucher à Napoléon sans manquer à ces traités. --Eh bien, on y manquera, dit M. de Salvieux. Y a-t-il regardé de si près, lui, lorsqu'il s'est agi de faire fusiller le malheureux duc d'Enghien? --Oui, dit la marquise, c'est convenu, la Sainte-Alliance débarrasse l'Europe de Napoléon, et Villefort débarrasse Marseille de ses partisans. Le roi règne ou ne règne pas: s'il règne, son gouvernement doit être fort et ses agents inflexibles; c'est le moyen de prévenir le mal. --Malheureusement, madame, dit en souriant Villefort, un substitut du procureur du roi arrive toujours quand le mal est fait. --Alors, c'est à lui de le réparer. --Je pourrais vous dire encore, madame, que nous ne réparons pas le mal, mais que nous le vengeons: voilà tout. --Oh! monsieur de Villefort, dit une jeune et jolie personne, fille du comte de Salvieux et amie de Mlle de Saint-Méran, tâchez donc d'avoir un beau procès, tandis que nous serons à Marseille. Je n'ai jamais vu une cour d'assises, et l'on dit que c'est fort curieux. --Fort curieux, en effet, mademoiselle, dit le substitut; car au lieu d'une tragédie factice, c'est un drame véritable; au lieu de douleurs jouées ce sont des douleurs réelles. Cet homme qu'on voit là, au lieu, la toile baissée, de rentrer chez lui, de souper en famille et de se coucher tranquillement pour recommencer le lendemain, rentre dans la prison où il trouve le bourreau. Vous voyez bien que, pour les personnes nerveuses qui cherchent les émotions, il n'y a pas de spectacle qui vaille celui-là. Soyez tranquille, mademoiselle, si la circonstance se présente je vous le procurerai. --Il nous fait frissonner... et il rit! dit Renée toute pâlissante. --Que voulez-vous... c'est un duel.... J'ai déjà requis cinq ou six fois la peine de mort contre des accusés politiques ou autres.... Eh bien, qui sait combien de poignards à cette heure s'aiguisent dans l'ombre, ou sont déjà dirigés contre moi? --Oh! mon Dieu! dit Renée en s'assombrissant de plus en plus, parlez-vous donc sérieusement, monsieur de Villefort? --On ne peut plus sérieusement, mademoiselle, reprit le jeune magistrat, le sourire sur les lèvres. Et avec ces beaux procès que désire mademoiselle pour satisfaire sa curiosité, et que je désire, moi, pour satisfaire mon ambition, la situation ne fera que s'aggraver. Tous ces soldats de Napoléon, habitués à aller en aveugles à l'ennemi, croyez-vous qu'ils réfléchissent en brûlant une cartouche ou en marchant à la baïonnette? Eh bien, réfléchiront-ils davantage pour tuer un homme qu'ils croient leur ennemi personnel, que pour tuer un Russe, un Autrichien ou un Hongrois qu'ils n'ont jamais vu? D'ailleurs il faut cela, voyez-vous; sans quoi notre métier n'aurait point d'excuse. Moi-même, quand je vois luire dans l'oeil de l'accusé l'éclair lumineux de la rage, je me sens tout encouragé, je m'exalte: ce n'est plus un procès, c'est un combat; je lutte contre lui, il riposte, je redouble, et le combat finit, comme tous les combats, par une victoire ou une défaite. Voilà ce que c'est que de plaider! c'est le danger qui fait l'éloquence. Un accusé qui me sourirait après ma réplique me ferait croire que j'ai parlé mal, que ce que j'ai dit est pâle, sans vigueur, insuffisant. Songez donc à la sensation d'orgueil qu'éprouve un procureur du roi, convaincu de la culpabilité de l'accusé, lorsqu'il voit blêmir et s'incliner son coupable sous le poids des preuves et sous les foudres de son éloquence! Cette tête se baisse, elle tombera.» Renée jeta un léger cri. «Voilà qui est parler, dit un des convives. --Voilà l'homme qu'il faut dans des temps comme les nôtres! dit un second. --Aussi, dit un troisième, dans votre dernière affaire vous avez été superbe, mon cher Villefort. Vous savez, cet homme qui avait assassiné son père; eh bien, littéralement, vous l'aviez tué avant que le bourreau y touchât. --Oh! pour les parricides, dit Renée, oh! peu m'importe, il n'y a pas de supplice assez grand pour de pareils hommes; mais pour les malheureux accusés politiques!... --Mais c'est pire encore, Renée, car le roi est le père de la nation, et vouloir renverser ou tuer le roi, c'est vouloir tuer le père de trente-deux millions d'hommes. --Oh! c'est égal, monsieur de Villefort, dit Renée, vous me promettez d'avoir de l'indulgence pour ceux que je vous recommanderai? --Soyez tranquille, dit Villefort avec son plus charmant sourire, nous ferons ensemble mes réquisitoires. --Ma chère, dit la marquise, mêlez-vous de vos colibris, de vos épagneuls et de vos chiffons, et laissez votre futur époux faire son état. Aujourd'hui, les armes se reposent et la robe est en crédit; il y a là-dessus un mot latin d'une grande profondeur. ---Cedant arma togae-, dit en s'inclinant Villefort. --Je n'osais point parler latin, répondit la marquise. --Je crois que j'aimerais mieux que vous fussiez médecin, reprit Renée; l'ange exterminateur, tout ange qu'il est, m'a toujours fort épouvantée. --Bonne Renée! murmura Villefort en couvant la jeune fille d'un regard d'amour. --Ma fille, dit le marquis, M. de Villefort sera le médecin moral et politique de cette province; croyez-moi, c'est un beau rôle à jouer. --Et ce sera un moyen de faire oublier celui qu'a joué son père, reprit l'incorrigible marquise. --Madame, reprit Villefort avec un triste sourire, j'ai déjà eu l'honneur de vous dire que mon père avait, je l'espère du moins, abjuré les erreurs de son passé; qu'il était devenu un ami zélé de la religion et de l'ordre, meilleur royaliste que moi peut-être; car lui, c'était avec repentir, et, moi, je ne le suis qu'avec passion.» Et après cette phrase arrondie, Villefort, pour juger de l'effet de sa faconde, regarda les convives, comme, après une phrase équivalente, il aurait au parquet regardé l'auditoire. «Eh bien, mon cher Villefort, reprit le comte de Salvieux, c'est justement ce qu'aux Tuileries je répondais avant-hier au ministre de la maison du roi, qui me demandait un peu compte de cette singulière alliance entre le fils d'un girondin et la fille d'un officier de l'armée de Condé; et le ministre a très bien compris. Ce système de fusion est celui de Louis XVIII. Aussi le roi, qui, sans que nous nous en doutassions, écoutait notre conversation, nous a-t-il interrompus en disant: «Villefort, remarquez que le roi n'a pas prononcé le nom de Noirtier, et au contraire a appuyé sur celui de Villefort; Villefort, a donc dit le roi, fera un bon chemin; c'est un jeune homme déjà mûr, et qui est de mon monde. J'ai vu avec plaisir que le marquis et la marquise de Saint-Méran le prissent pour gendre, et je leur eusse conseillé cette alliance s'ils n'étaient venus les premiers me demander permission de la contracter.» --Le roi a dit cela, comte? s'écria Villefort ravi. --Je vous rapporte ses propres paroles, et si le marquis veut être franc, il avouera que ce que je vous rapporte à cette heure s'accorde parfaitement avec ce que le roi lui a dit à lui-même quand il lui a parlé, il y a six mois, d'un projet de mariage entre sa fille et vous. --C'est vrai, dit le marquis. --Oh! mais je lui devrai donc tout, à ce digne prince. Aussi que ne ferais-je pas pour le servir! --À la bonne heure, dit la marquise, voilà comme je vous aime: vienne un conspirateur dans ce moment, et il sera le bienvenu. --Et moi, ma mère, dit Renée, je prie Dieu qu'il ne vous écoute point, et qu'il n'envoie à M. de Villefort que de petits voleurs, de faibles banqueroutiers et de timides escrocs; moyennant cela, je dormirai tranquille. --C'est comme si, dit en riant Villefort, vous souhaitiez au médecin des migraines, des rougeoles et des piqûres de guêpe, toutes choses qui ne compromettent que l'épiderme. Si vous voulez me voir procureur du roi, au contraire, souhaitez-moi de ces terribles maladies dont la cure fait honneur au médecin.» En ce moment, et comme si le hasard n'avait attendu que l'émission du souhait de Villefort pour que ce souhait fût exaucé, un valet de chambre entra et lui dit quelques mots à l'oreille. Villefort quitta alors la table en s'excusant, et revint quelques instants après, le visage ouvert et les lèvres souriantes. Renée le regarda avec amour; car, vu ainsi, avec ses yeux bleus, son teint mat et ses favoris noirs qui encadraient son visage, c'était véritablement un élégant et beau jeune homme; aussi l'esprit tout entier de la jeune fille sembla-t-il suspendu à ses lèvres, en attendant qu'il expliquât la cause de sa disparition momentanée. «Eh bien, dit Villefort, vous ambitionniez tout à l'heure, mademoiselle, d'avoir pour mari un médecin, j'ai au moins avec les disciples d'Esculape (on parlait encore ainsi en 1815) cette ressemblance, que jamais l'heure présente n'est à moi, et qu'on me vient déranger même à côté de vous, même au repas de mes fiançailles. --Et pour quelle cause vous dérange-t-on, monsieur? demanda la belle jeune fille avec une légère inquiétude. --Hélas! pour un malade qui serait, s'il faut en croire ce que l'on m'a dit, à toute extrémité: cette fois c'est un cas grave, et la maladie frise l'échafaud. --Ô mon Dieu! s'écria Renée en pâlissant. --En vérité! dit tout d'une voix l'assemblée. --Il paraît qu'on vient tout simplement de découvrir un petit complot bonapartiste. --Est-il possible? dit la marquise. --Voici la lettre de dénonciation.» Et Villefort lut: »-Monsieur le procureur du roi est prévenu, par un ami du trône et de la religion, que le nommé Edmond Dantès, second du navire le- Pharaon, -arrivé ce matin de Smyrne, après avoir touché à Naples et à Porto-Ferrajo, a été chargé, par Murat, d'une lettre pour l'usurpateur, et, par l'usurpateur d'une lettre pour le comité bonapartiste de Paris-. -On aura la preuve de son crime en l'arrêtant, car on trouvera cette lettre ou sur lui, ou chez son père, ou dans sa cabine à bord du- Pharaon.» --Mais, dit Renée, cette lettre, qui n'est qu'une lettre anonyme d'ailleurs, est adressée à M. le procureur du roi, et non à vous. --Oui, mais le procureur du roi est absent; en son absence, l'épître est parvenue à son secrétaire, qui avait mission d'ouvrir les lettres; il a donc ouvert celle ci, m'a fait chercher, et, ne me trouvant pas, a donné des ordres pour l'arrestation. --Ainsi, le coupable est arrêté, dit la marquise. --C'est-à-dire l'accusé, reprit Renée. --Oui, madame, dit Villefort, et, comme j'avais l'honneur de le dire tout à l'heure à Mlle Renée, si l'on trouve la lettre en question, le malade est bien malade. --Et où est ce malheureux? demanda Renée. --Il est chez moi. --Allez, mon ami, dit le marquis, ne manquez pas à vos devoirs pour demeurer avec nous, quand le service du roi vous attend ailleurs; allez donc où le service du roi vous attend. --Oh! monsieur de Villefort, dit Renée en joignant les mains, soyez indulgent, c'est le jour de vos fiançailles!» Villefort fit le tour de la table, et, s'approchant de la chaise de la jeune fille, sur le dossier de laquelle il s'appuya: «Pour vous épargner une inquiétude, dit-il, je ferai tout ce que je pourrai, chère Renée; mais, si les indices sont sûrs, si l'accusation est vraie, il faudra bien couper cette mauvaise herbe bonapartiste.» Renée frissonna à ce mot -couper-, car cette herbe qu'il s'agissait de couper avait une tête. «Bah! bah! dit la marquise, n'écoutez pas cette petite fille, Villefort, elle s'y fera.» Et la marquise tendit à Villefort une main sèche qu'il baisa, tout en regardant Renée et en lui disant des yeux: «C'est votre main que je baise, ou du moins que je voudrais baiser en ce moment. --Tristes auspices! murmura Renée. --En vérité, mademoiselle, dit la marquise, vous êtes d'un enfantillage désespérant: je vous demande un peu ce que le destin de l'État peut avoir à faire avec vos fantaisies de sentiment et vos sensibleries de coeur. --Oh! ma mère! murmura Renée. --Grâce pour la mauvaise royaliste, madame la marquise, dit de Villefort, je vous promets de faire mon métier de substitut du procureur du roi en conscience, c'est-à-dire d'être horriblement sévère.» Mais, en même temps que le magistrat adressait ces paroles à la marquise, le fiancé jetait à la dérobée un regard à sa fiancée, et ce regard disait: «Soyez tranquille, Renée: en faveur de votre amour, je serai indulgent.» Renée répondit à ce regard par son plus doux sourire, et Villefort sortit avec le paradis dans le coeur. VII L'interrogatoire. À peine de Villefort fut-il hors de la salle à manger qu'il quitta son masque joyeux pour prendre l'air grave d'un homme appelé à cette suprême fonction de prononcer sur la vie de son semblable. Or, malgré la mobilité de sa physionomie, mobilité que le substitut avait, comme doit faire un habile acteur, plus d'une fois étudiée devant sa glace, ce fut cette fois un travail pour lui que de froncer son sourcil et d'assombrir ses traits. En effet, à part le souvenir de cette ligne politique suivie par son père, et qui pouvait, s'il ne s'en éloignait complètement, faire dévier son avenir, Gérard de Villefort était en ce moment aussi heureux qu'il est donné à un homme de le devenir; déjà riche par lui-même, il occupait à vingt-sept ans une place élevée dans la magistrature, il épousait une jeune et belle personne qu'il aimait, non pas passionnément, mais avec raison, comme un substitut du procureur du roi peut aimer, et outre sa beauté, qui était remarquable, Mlle de Saint-Méran, sa fiancée, appartenait à une des familles les mieux en cour de l'époque; et outre l'influence de son père et de sa mère, qui, n'ayant point d'autre enfant, pouvaient la conserver tout entière à leur gendre, elle apportait encore à son mari une dot de cinquante mille écus, qui, grâce aux espérances, ce mot atroce inventé par les entremetteurs de mariage, pouvait s'augmenter un jour d'un héritage d'un demi-million. Tous ces éléments réunis composaient donc pour Villefort un total de félicité éblouissant, à ce point qu'il lui semblait voir des taches au soleil, quand il avait longtemps regardé sa vie intérieure avec la vue de l'âme. À la porte, il trouva le commissaire de police qui l'attendait. La vue de l'homme noir le fit aussitôt retomber des hauteurs du troisième ciel sur la terre matérielle où nous marchons; il composa son visage, comme nous l'avons dit, et s'approchant de l'officier de justice: «Me voici, monsieur, lui dit-il; j'ai lu la lettre, et vous avez bien fait d'arrêter cet homme; maintenant donnez-moi sur lui et sur la conspiration tous les détails que vous avez recueillis. --De la conspiration, monsieur, nous ne savons rien encore, tous les papiers saisis sur lui ont été enfermés en une seule liasse, et déposés cachetés sur votre bureau. Quant au prévenu, vous l'avez vu par la lettre même qui le dénonce, c'est un nommé Edmond Dantès, second à bord du trois-mâts le -Pharaon-, faisant le commerce de coton avec Alexandrie et Smyrne, et appartenant à la maison Morrel et fils, de Marseille. --Avant de servir dans la marine marchande, avait-il servi dans la marine militaire? --Oh! non, monsieur; c'est un tout jeune homme. --Quel âge? --Dix-neuf ou vingt ans au plus.» En ce moment, et comme Villefort, en suivant la Grande-Rue, était arrivé au coin de la rue des Conseils, un homme qui semblait l'attendre au passage l'aborda: c'était M. Morrel. «Ah! monsieur de Villefort! s'écria le brave homme en apercevant le substitut, je suis bien heureux de vous rencontrer. Imaginez-vous qu'on vient de commettre la méprise la plus étrange, la plus inouïe: on vient d'arrêter le second de mon bâtiment, Edmond Dantès. --Je le sais, monsieur, dit Villefort, et je viens pour l'interroger. --Oh! monsieur, continua M. Morrel, emporté par son amitié pour le jeune homme, vous ne connaissez pas celui qu'on accuse, et je le connais, moi: imaginez-vous l'homme le plus doux, l'homme le plus probe, et j'oserai presque dire l'homme qui sait le mieux son état de toute la marine marchande. Ô monsieur de Villefort! je vous le recommande bien sincèrement et de tout mon coeur.» Villefort, comme on a pu le voir, appartenait au parti noble de la ville, et Morrel au parti plébéien; le premier était royaliste ultra, le second était soupçonné de sourd bonapartisme. Villefort regarda dédaigneusement Morrel, et lui répondit avec froideur: «Vous savez, monsieur, qu'on peut être doux dans la vie privée, probe dans ses relations commerciales, savant dans son état, et n'en être pas moins un grand coupable, politiquement parlant; vous le savez, n'est-ce pas, monsieur?» Et le magistrat appuya sur ces derniers mots, comme s'il en voulait faire l'application à l'armateur lui-même; tandis que son regard scrutateur semblait vouloir pénétrer jusqu'au fond du coeur de cet homme assez hardi d'intercéder pour un autre, quand il devait savoir que lui-même avait besoin d'indulgence. Morrel rougit, car il ne se sentait pas la conscience bien nette à l'endroit des opinions politiques; et d'ailleurs la confidence que lui avait faite Dantès à l'endroit de son entrevue avec le grand maréchal et des quelques mots que lui avait adressés l'Empereur lui troublait quelque peu l'esprit. Il ajouta, toutefois, avec l'accent du plus profond intérêt: «Je vous en supplie, monsieur de Villefort, soyez juste comme vous devez l'être, bon comme vous l'êtes toujours, et rendez-nous bien vite ce pauvre Dantès!» Le rendez-nous sonna révolutionnairement à l'oreille du substitut du procureur du roi. «Eh! eh! se dit-il tout bas, rendez-nous... ce Dantès serait-il affilié à quelque secte de carbonari, pour que son protecteur emploie ainsi, sans y songer, la formule collective? On l'a arrêté dans un cabaret, m'a dit, je crois, le commissaire; en nombreuse compagnie, a-t-il ajouté: ce sera quelque vente.» Puis tout haut: «Monsieur, répondit-il, vous pouvez être parfaitement tranquille, et vous n'aurez pas fait un appel inutile à ma justice si le prévenu est innocent; mais si, au contraire, il est coupable, nous vivons dans une époque difficile, monsieur, où l'impunité serait d'un fatal exemple: je serai donc forcé de faire mon devoir.» Et sur ce, comme il était arrivé à la porte de sa maison adossée au 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000