--J'en ai entendu parler.
--En bien ou en mal?
--Des deux façons.
--Diable! Et quelle est cette condition?
--C'est de vous laisser bander les yeux et de n'ôter votre bandeau que
lorsqu'il vous y invitera lui-même.»
Franz sonda autant que possible le regard de Gaetano pour savoir ce que
cachait cette proposition.
«Ah dame! reprit celui-ci, répondant à la pensée de Franz, je le sais
bien, la chose mérite réflexion.
--Que feriez-vous à ma place? fit le jeune homme.
--Moi, qui n'ai rien à perdre, j'irais.
--Vous accepteriez?
--Oui, ne fût-ce que par curiosité.
--Il y a donc quelque chose de curieux à voir chez ce chef?
--Écoutez, dit Gaetano en baissant la voix, je ne sais pas si ce qu'on
dit est vrai...»
Il s'arrêta en regardant si aucun étranger ne l'écoutait.
«Et que dit-on?
--On dit que ce chef habite un souterrain auprès duquel le palais Pitti
est bien peu de chose.
--Quel rêve! dit Franz en se rasseyant.
--Oh! ce n'est pas un rêve, continua le patron, c'est une réalité! Cama,
le pilote du -Saint-Ferdinand-, y est entré un jour, et il en est sorti
tout émerveillé, en disant qu'il n'y a de pareils trésors que dans les
contes de fées.
--Ah çà! mais, savez-vous, dit Franz, qu'avec de pareilles paroles vous
me feriez descendre dans la caverne d'Ali-Baba?
--Je vous dis ce qu'on m'a dit, Excellence.
--Alors, vous me conseillez d'accepter?
--Oh! je ne dis pas cela! Votre Excellence fera selon son bon plaisir.
Je ne voudrais pas lui donner un conseil dans une semblable occasion.»
Franz réfléchit quelques instants, comprit que cet homme si riche ne
pouvait lui en vouloir, à lui qui portait seulement quelques mille
francs; et, comme il n'entrevoyait dans tout cela qu'un excellent
souper, il accepta. Gaetano alla porter sa réponse.
Cependant nous l'avons dit, Franz était prudent; aussi voulut-il avoir
le plus de détails possible sur son hôte étrange et mystérieux. Il se
retourna donc du côté du matelot qui, pendant ce dialogue, avait plumé
les perdrix avec la gravité d'un homme fier de ses fonctions, et lui
demanda dans quoi ses hommes avaient pu aborder, puisqu'on ne voyait ni
barques, ni spéronares, ni tartanes.
«Je ne suis pas inquiet de cela, dit le matelot, et je connais le
bâtiment qu'ils montent.
--Est-ce un joli bâtiment?
--J'en souhaite un pareil à Votre Excellence pour faire le tour du
monde.
--De quelle force est-il?
--Mais de cent tonneaux à peu près. C'est, du reste un bâtiment de
fantaisie, un yacht, comme disent les Anglais, mais confectionné,
voyez-vous, de façon à tenir la mer par tous les temps.
--Et où a-t-il été construit?
--Je l'ignore. Cependant je le crois génois.
--Et comment un chef de contrebandiers, continua Franz, ose-t-il faire
construire un yacht destiné à son commerce dans le port de Gênes?
--Je n'ai pas dit, fit le matelot, que le propriétaire de ce yacht fût
un contrebandier.
--Non; mais Gaetano l'a dit, ce me semble.
--Gaetano avait vu l'équipage de loin, mais il n'avait encore parlé à
personne.
--Mais si cet homme n'est pas un chef de contrebandiers, quel est-il
donc?
--Un riche seigneur qui voyage pour son plaisir.»
«Allons, pensa Franz, le personnage n'en est que plus mystérieux,
puisque les versions sont différentes.»
«Et comment s'appelle-t-il?
--Lorsqu'on le lui demande, il répond qu'il se nomme Simbad le marin.
Mais je doute que ce soit son véritable nom.
--Simbad le marin?
--Oui.
--Et où habite ce seigneur?
--Sur la mer.
--De quel pays est-il?
--Je ne sais pas.
--L'avez-vous vu?
--Quelquefois.
--Quel homme est-ce?
--Votre Excellence en jugera elle-même.
--Et où va-t-il me recevoir?
--Sans doute dans ce palais souterrain dont vous a parlé Gaetano.
--Et vous n'avez jamais eu la curiosité, quand vous avez relâché ici et
que vous avez trouvé l'île déserte, de chercher à pénétrer dans ce
palais enchanté?
--Oh! si fait, Excellence, reprit le matelot, et plus d'une fois même;
mais toujours nos recherches ont été inutiles. Nous avons fouillé la
grotte de tous côtés et nous n'avons pas trouvé le plus petit passage.
Au reste, on dit que la porte ne s'ouvre pas avec une clef, mais avec un
mot magique.
--Allons, décidément, murmura Franz, me voilà embarqué dans un conte des
-Mille et une Nuits-.
--Son Excellence vous attend», dit derrière lui une voix qu'il reconnut
pour celle de la sentinelle. Le nouveau venu était accompagné de deux
hommes de l'équipage du yacht. Pour toute réponse, Franz tira son
mouchoir et le présenta à celui qui lui avait adressé la parole.
Sans dire une seule parole, on lui banda les yeux avec un soin qui
indiquait la crainte qu'il ne commit quelque indiscrétion; après quoi on
lui fit jurer qu'il n'essayerait en aucune façon d'ôter son bandeau.
Il jura. Alors les deux hommes le prirent chacun par un bras, et il
marcha guidé par eux et précédé de la sentinelle. Après une trentaine de
pas, il sentit, à l'odeur de plus en plus appétissante du chevreau,
qu'il repassait devant le bivouac; puis on lui fit continuer sa route
pendant une cinquantaine de pas encore, en avançant évidemment du côté
où l'on n'avait pas voulu laisser pénétrer Gaetano: défense qui
s'expliquait maintenant. Bientôt, au changement d'atmosphère, il comprit
qu'il entrait dans un souterrain; au bout de quelques secondes de
marche, il entendit un craquement, et il lui sembla que l'atmosphère
changeait encore de nature et devenait tiède et parfumée; enfin, il
sentit que ses pieds posaient sur un tapis épais et moelleux; ses guides
l'abandonnèrent. Il se fit un instant de silence, et une voix dit en bon
français, quoique avec un accent étranger:
«Vous êtes le bienvenu chez moi, monsieur, et vous pouvez ôter votre
mouchoir.»
Comme on le pense bien, Franz ne se fit pas répéter deux fois cette
invitation; il leva son mouchoir, et se trouva en face d'un homme de
trente-huit à quarante ans, portant un costume tunisien, c'est-à-dire
une calotte rouge avec un long gland de soie bleue, une veste de drap
noir toute brodée d'or, des pantalons sang de boeuf larges et bouffants
des guêtres de même couleur brodées d'or comme la veste, et des
babouches jaunes; un magnifique cachemire lui serrait la taille, et un
petit cangiar aigu et recourbé était passé dans cette ceinture.
Quoique d'une pâleur presque livide, cet homme avait une figure
remarquablement belle; ses yeux étaient vifs et perçants; son nez droit,
et presque de niveau avec le front, indiquait le type grec dans toute sa
pureté, et ses dents, blanches comme des perles, ressortaient
admirablement sous la moustache noire qui les encadrait.
Seulement cette pâleur était étrange; on eût dit un homme enfermé depuis
longtemps dans un tombeau, et qui n'eût pas pu reprendre la carnation
des vivants.
Sans être d'une grande taille, il était bien fait du reste, et, comme
les hommes du Midi, avait les mains et les pieds petits.
Mais ce qui étonna Franz, qui avait traité de rêve le récit de Gaetano,
ce fut la somptuosité de l'ameublement.
Toute la chambre était tendue d'étoffes turques de couleur cramoisie et
brochées de fleurs d'or. Dans un enfoncement était une espèce de divan
surmonté d'un trophée d'armes arabes à fourreaux de vermeil et à
poignées resplendissantes de pierreries; au plafond, pendait une lampe
en verre de Venise, d'une forme et d'une couleur charmantes, et les
pieds reposaient sur un tapis de Turquie dans lequel ils enfonçaient
jusqu'à la cheville: des portières pendaient devant la porte par
laquelle Franz était entré, et devant une autre porte donnant passage
dans une seconde chambre qui paraissait splendidement éclairée.
L'hôte laissa un instant Franz tout à sa surprise, et d'ailleurs il lui
rendait examen pour examen, et ne le quittait pas des yeux.
«Monsieur, lui dit-il enfin, mille fois pardon des précautions que l'on
a exigées de vous pour vous introduire chez moi: mais, comme la plupart
du temps cette île est déserte, si le secret de cette demeure était
connu, je trouverais sans doute, en revenant, mon pied-à-terre en assez
mauvais état, ce qui me serait fort désagréable, non pas pour la perte
que cela me causerait, mais parce que je n'aurais pas la certitude de
pouvoir, quand je le veux, me séparer du reste de la terre. Maintenant,
je vais tâcher de vous faire oublier ce petit désagrément, en vous
offrant ce que vous n'espériez certes pas trouver ici, c'est-à-dire un
souper passable et d'assez bons lits.
--Ma foi, mon cher hôte, répondit Franz, il ne faut pas vous excuser
pour cela. J'ai toujours vu que l'on bandait les yeux aux gens qui
pénétraient dans les palais enchantés: voyez plutôt Raoul dans les
-Huguenots- et véritablement je n'ai pas à me plaindre, car ce que vous
me montrez fait suite aux merveilles des -Mille et une Nuits-.
--Hélas! je vous dirai comme Lucullus: Si j'avais su avoir l'honneur de
votre visite, je m'y serais préparé. Mais enfin, tel qu'est mon
ermitage, je le mets à votre disposition; tel qu'il est, mon souper vous
est offert. Ali, sommes-nous servis?»
Presque au même instant, la portière se souleva, et un Nègre nubien,
noir comme l'ébène et vêtu d'une simple tunique blanche, fit signe à son
maître qu'il pouvait passer dans la salle à manger.
«Maintenant, dit l'inconnu à Franz, je ne sais si vous êtes de mon avis,
mais je trouve que rien n'est gênant comme de rester deux ou trois
heures en tête-à-tête sans savoir de quel nom ou de quel titre
s'appeler. Remarquez que je respecte trop les lois de l'hospitalité pour
vous demander ou votre nom ou votre titre; je vous prie seulement de me
désigner une appellation quelconque, à l'aide de laquelle je puisse vous
adresser la parole. Quant à moi, pour vous mettre à votre aise je vous
dirai que l'on a l'habitude de m'appeler Simbad le marin.
--Et moi, reprit Franz, je vous dirai que, comme il ne me manque, pour
être dans la situation d'Aladin, que la fameuse lampe merveilleuse, je
ne vois aucune difficulté à ce que, pour le moment, vous m'appeliez
Aladin. Cela ne nous sortira pas de l'Orient, où je suis tenté de croire
que j'ai été transporté par la puissance de quelque bon génie.
--Eh bien, seigneur Aladin, fit l'étrange amphitryon, vous avez entendu
que nous étions servis, n'est-ce pas? veuillez donc prendre la peine
d'entrer dans la salle à manger; votre très humble serviteur passe
devant vous pour vous montrer le chemin.»
Et à ces mots, soulevant la portière, Simbad passa effectivement devant
Franz.
Franz marchait d'enchantements en enchantements; la table était
splendidement servie. Une fois convaincu de ce point important, il porta
les yeux autour de lui. La salle à manger était non moins splendide que
le boudoir qu'il venait de quitter; elle était tout en marbre, avec des
bas reliefs antiques du plus grand prix, et aux deux extrémités de cette
salle, qui était oblongue, deux magnifiques statues portaient des
corbeilles sur leurs têtes. Ces corbeilles contenaient deux pyramides de
fruits magnifiques; c'étaient des ananas de Sicile, des grenades de
Malaga, des oranges des îles Baléares, des pêches de France et des
dattes de Tunis.
Quant au souper, il se composait d'un faisan rôti entouré de merles de
Corse, d'un jambon de sanglier à la gelée, d'un quartier de chevreau à
la tartare, d'un turbot magnifique et d'une gigantesque langouste. Les
intervalles des grands plats étaient remplis par de petits plats
contenant les entremets.
Les plats étaient en argent, les assiettes en porcelaine du Japon.
Franz se frotta les yeux pour s'assurer qu'il ne rêvait pas.
Ali seul était admis à faire le service et s'en acquittait fort bien. Le
convive en fit compliment à son hôte.
«Oui, reprit celui-ci, tout en faisant les honneurs de son souper avec
la plus grande aisance; oui, c'est un pauvre diable qui m'est fort
dévoué et qui fait de son mieux. Il se souvient que je lui ai sauvé la
vie, et comme il tenait à sa tête, à ce qu'il paraît, il m'a gardé
quelque reconnaissance de la lui avoir conservée.»
Ali s'approcha de son maître, lui prit la main et la baisa.
«Et serait-ce trop indiscret, seigneur Simbad, dit Franz, de vous
demander en quelle circonstance vous avez fait cette belle action?
--Oh! mon Dieu, c'est bien simple, répondit l'hôte. Il paraît que le
drôle avait rôdé plus près du sérail du bey de Tunis qu'il n'était
convenable de le faire à un gaillard de sa couleur; de sorte qu'il avait
été condamné par le bey à avoir la langue, la main et la tête tranchées:
la langue le premier jour, la main le second, et la tête le troisième.
J'avais toujours eu envie d'avoir un muet à mon service; j'attendis
qu'il eût la langue coupée, et j'allai proposer au bey de me le donner
pour un magnifique fusil à deux coups qui, la veille, m'avait paru
éveiller les désirs de Sa Hautesse. Il balança un instant, tant il
tenait à en finir avec ce pauvre diable. Mais j'ajoutai à ce fusil un
couteau de chasse anglais avec lequel j'avais haché le yatagan de Sa
Hautesse; de sorte que le bey se décida à lui faire grâce de la main et
de la tête, mais à condition qu'il ne remettrait jamais le pied à Tunis.
La recommandation était inutile. Du plus loin que le mécréant aperçoit
les côtes d'Afrique, il se sauve à fond de cale, et l'on ne peut le
faire sortir de là que lorsqu'on est hors de vue de la troisième partie
du monde.»
Franz resta un moment muet et pensif, cherchant ce qu'il devait penser
de la bonhomie cruelle avec laquelle son hôte venait de lui faire ce
récit.
«Et, comme l'honorable marin dont vous avez pris le nom, dit-il en
changeant de conversation, vous passez votre vie à voyager?
--Oui; c'est un voeu que j'ai fait dans un temps où je ne pensais guère
pouvoir l'accomplir, dit l'inconnu en souriant. J'en ai fait
quelques-uns comme cela, et qui, je l'espère, s'accompliront tous à leur
tour.»
Quoique Simbad eût prononcé ces mots avec le plus grand sang-froid, ses
yeux avaient lancé un regard de férocité étrange.
«Vous avez beaucoup souffert monsieur?» lui dit Franz.
Simbad tressaillit et le regarda fixement.
«À quoi voyez-vous cela? demanda-t-il.
--À tout, reprit Franz: à votre voix, à votre regard, à votre pâleur, et
à la vie même que vous menez.
--Moi! je mène la vie la plus heureuse que je connaisse, une véritable
vie de pacha; je suis le roi de la création: je me plais dans un
endroit, j'y reste; je m'ennuie, je pars; je suis libre comme l'oiseau,
j'ai des ailes comme lui; les gens qui m'entourent m'obéissent sur un
signe. De temps en temps, je m'amuse à railler la justice humaine en lui
enlevant un bandit qu'elle cherche, un criminel qu'elle poursuit. Puis
j'ai ma justice à moi, basse et haute, sans sursis et sans appel, qui
condamne ou qui absout, et à laquelle personne n'a rien à voir. Ah! si
vous aviez goûté de ma vie, vous n'en voudriez plus d'autre, et vous ne
rentreriez jamais dans le monde, à moins que vous n'eussiez quelque
grand projet à y accomplir.
--Une vengeance! par exemple», dit Franz.
L'inconnu fixa sur le jeune homme un de ces regards qui plongent au plus
profond du coeur et de la pensée.
«Et pourquoi une vengeance? demanda-t-il.
--Parce que, reprit Franz, vous m'avez tout l'air d'un homme qui,
persécuté par la société, a un compte terrible à régler avec elle.
--Eh bien, fit Simbad en riant de son rire étrange, qui montrait ses
dents blanches et aiguës, vous n'y êtes pas; tel que vous me voyez, je
suis une espèce de philanthrope, et peut-être un jour irai-je à Paris
pour faire concurrence à M. Appert et à l'homme au Petit Manteau Bleu.
--Et ce sera la première fois que vous ferez ce voyage?
--Oh! mon Dieu, oui. J'ai l'air d'être bien peu curieux, n'est-ce pas?
mais je vous assure qu'il n'y a pas de ma faute si j'ai tant tardé, cela
viendra un jour ou l'autre!
--Et comptez-vous faire bientôt ce voyage?
--Je ne sais encore, il dépend de circonstances soumises à des
combinaisons incertaines.
--Je voudrais y être à l'époque où vous y viendrez, je tâcherais de vous
rendre, en tant qu'il serait en mon pouvoir, l'hospitalité que vous me
donnez si largement à Monte-Cristo.
--J'accepterais votre offre avec un grand plaisir, reprit l'hôte; mais
malheureusement, si j'y vais, ce sera peut-être incognito.»
Cependant, le souper s'avançait et paraissait avoir été servi à la seule
intention de Franz, car à peine si l'inconnu avait touché du bout des
dents à un ou deux plats du splendide festin qu'il lui avait offert, et
auquel son convive inattendu avait fait si largement honneur.
Enfin, Ali apporta le dessert, ou plutôt prit les corbeilles des mains
des statues et les posa sur la table.
Entre les deux corbeilles, il plaça une petite coupe de vermeil fermée
par un couvercle de même métal.
Le respect avec lequel Ali avait apporté cette coupe piqua la curiosité
de Franz. Il leva le couvercle et vit une espèce de pâte verdâtre qui
ressemblait à des confitures d'angélique, mais qui lui était
parfaitement inconnue.
Il replaça le couvercle, aussi ignorant de ce que la coupe contenait
après avoir remis le couvercle qu'avant de l'avoir levé, et, en
reportant les yeux sur son hôte, il le vit sourire de son
désappointement.
«Vous ne pouvez pas deviner, lui dit celui-ci, quelle espèce de
comestible contient ce petit vase, et cela vous intrigue, n'est-ce pas?
--Je l'avoue.
--Eh bien, cette sorte de confiture verte n'est ni plus ni moins que
l'ambroisie qu'Hébé servait à la table de Jupiter.
--Mais cette ambroisie, dit Franz, a sans doute, en passant par la main
des hommes, perdu son nom céleste pour prendre un nom humain; en langue
vulgaire, comment cet ingrédient, pour lequel, au reste, je ne me sens
pas une grande sympathie, s'appelle-t-il?
--Eh! voilà justement ce qui révèle notre origine matérielle, s'écria
Simbad; souvent nous passons ainsi auprès du bonheur sans le voir, sans
le regarder, ou, si nous l'avons vu et regardé, sans le reconnaître.
Êtes-vous un homme positif et l'or est-il votre dieu, goûtez à ceci, et
les mines du Pérou, de Guzarate et de Golconde vous seront ouvertes.
Êtes-vous un homme d'imagination, êtes-vous poète, goûtez encore à ceci,
et les barrières du possible disparaîtront; les champs de l'infini vont
s'ouvrir, vous vous promènerez, libre de coeur, libre d'esprit, dans le
domaine sans bornes de la rêverie. Êtes-vous ambitieux courez-vous après
les grandeurs de la terre, goûtez de ceci toujours, et dans une heure
vous serez roi, non pas roi d'un petit royaume caché dans un coin de
l'Europe, comme la France, l'Espagne ou l'Angleterre mais roi du monde,
roi de l'univers, roi de la création. Votre trône sera dressé sur la
montagne où Satan emporta Jésus; et, sans avoir besoin de lui faire
hommage, sans être forcé de lui baiser la griffe, vous serez le
souverain maître de tous les royaumes de la terre. N'est-ce pas tentant,
ce que je vous offre là dites, et n'est-ce pas une chose bien facile
puisqu'il n'y a que cela à faire? Regardez.»
À ces mots, il découvrit à son tour la petite coupe de vermeil qui
contenait la substance tant louée, prit une cuillerée à café des
confitures magiques, la porta à sa bouche et la savoura lentement, les
yeux à moitié fermés, et la tête renversée en arrière.
Franz lui laissa tout le temps d'absorber son mets favori, puis,
lorsqu'il le vit un peu revenu à lui:
«Mais enfin, dit-il, qu'est-ce que ce mets si précieux?
--Avez-vous entendu parler du Vieux de la Montagne, lui demanda son
hôte, le même qui voulut faire assassiner Philippe Auguste?
--Sans doute.
--Eh bien, vous savez qu'il régnait sur une riche vallée qui dominait la
montagne d'où il avait pris son nom pittoresque. Dans cette vallée
étaient de magnifiques jardins plantés par Hassen-ben-Sabah, et, dans
ces jardins, des pavillons isolés. C'est dans ces pavillons qu'il
faisait entrer ses élus, et là il leur faisait manger, dit Marco-Polo,
une certaine herbe qui les transportait dans le paradis, au milieu de
plantes toujours fleuries, de fruits toujours mûrs, de femmes toujours
vierges. Or, ce que ces jeunes gens bienheureux prenaient pour la
réalité, c'était un rêve; mais un rêve si doux, si enivrant, si
voluptueux, qu'ils se vendaient corps et âme à celui qui le leur avait
donné, et qu'obéissant à ses ordres comme à ceux de Dieu, ils allaient
frapper au bout du monde la victime indiquée, mourant dans les tortures
sans se plaindre à la seule idée que la mort qu'ils subissaient n'était
qu'une transition à cette vie de délices dont cette herbe sainte, servie
devant vous, leur avait donné un avant-goût.
--Alors, s'écria Franz, c'est du hachisch! Oui, je connais cela, de nom
du moins.
--Justement, vous avez dit le mot, seigneur Aladin, c'est du hachisch,
tout ce qui se fait de meilleur et de plus pur en hachisch à Alexandrie,
du hachisch d'Abougor, le grand faiseur, l'homme unique, l'homme à qui
l'on devrait bâtir un palais avec cette inscription: -Au marchand du
bonheur, le monde reconnaissant.-
--Savez-vous, lui dit Franz, que j'ai bien envie de juger par moi-même
de la vérité ou de l'exagération de vos éloges?
--Jugez par vous-même, mon hôte, jugez; mais ne vous en tenez pas à une
première expérience: comme en toute chose, il faut habituer les sens à
une impression nouvelle, douce ou violente, triste ou joyeuse. Il y a
une lutte de la nature contre cette divine substance, de la nature qui
n'est pas faite pour la joie et qui se cramponne à la douleur. Il faut
que la nature vaincue succombe dans le combat, il faut que la réalité
succède au rêve; et alors le rêve règne en maître, alors c'est le rêve
qui devient la vie et la vie qui devient le rêve: mais quelle différence
dans cette transfiguration! c'est-à-dire qu'en comparant les douleurs de
l'existence réelle aux jouissances de l'existence factice, vous ne
voudrez plus vivre jamais, et que vous voudrez rêver toujours. Quand
vous quitterez votre monde à vous pour le monde des autres, il vous
semblera passer d'un printemps napolitain à un hiver lapon, il vous
semblera quitter le paradis pour la terre, le ciel pour l'enfer. Goûtez
du hachisch, mon hôte! goûtez-en!»
Pour toute réponse, Franz prit une cuillerée de cette pâte merveilleuse,
mesurée sur celle qu'avait prise son amphitryon, et la porta à sa
bouche.
«Diable! fit-il après avoir avalé ces confitures divines, je ne sais pas
encore si le résultat sera aussi agréable que vous le dites, mais la
chose ne me paraît pas aussi succulente que vous l'affirmez.
--Parce que les houppes de votre palais ne sont pas encore faites à la
sublimité de la substance qu'elles dégustent. Dites-moi: est-ce que dès
la première fois vous avez aimé les huîtres, le thé, le porter, les
truffes, toutes choses que vous avez adorées par la suite? Est-ce que
vous comprenez les Romains, qui assaisonnaient les faisans avec de
l'assafoetida, et les Chinois, qui mangent des nids d'hirondelles? Eh!
mon Dieu, non. Eh bien, il en est de même du hachisch: mangez-en huit
jours de suite seulement, nulle nourriture au monde ne vous paraîtra
atteindre à la finesse de ce goût qui vous paraît peut-être aujourd'hui
fade et nauséabond. D'ailleurs, passons dans la chambre à côté,
c'est-à-dire dans votre chambre, et Ali va nous servir le café et nous
donner des pipes.»
Tous deux se levèrent, et, pendant que celui qui s'était donné le nom de
Simbad, et que nous avons ainsi nommé de temps en temps, de façon à
pouvoir, comme son convive, lui donner une dénomination quelconque,
donnait quelques ordres à son domestique, Franz entra dans la chambre
attenante.
Celle-ci était d'un ameublement plus simple quoique non moins riche.
Elle était de forme ronde, et un grand divan en faisait tout le tour.
Mais divan, murailles, plafonds et parquet étaient tout tendus de peaux
magnifiques, douces et moelleuses comme les plus moelleux tapis;
c'étaient des peaux de lions de l'Atlas aux puissantes crinières;
c'étaient des peaux de tigres du Bengale aux chaudes rayures, des peaux
de panthères du Cap tachetées joyeusement comme celle qui apparaît à
Dante, enfin des peaux d'ours de Sibérie, de renards de Norvège, et
toutes ces peaux étaient jetées en profusion les unes sur les autres, de
façon qu'on eût cru marcher sur le gazon le plus épais et reposer sur le
lit le plus soyeux.
Tous deux se couchèrent sur le divan, des chibouques aux tuyaux de
jasmin et aux bouquins d'ambre étaient à la portée de la main, et toutes
préparées pour qu'on n'eût pas besoin de fumer deux fois dans la même.
Ils en prirent chacun une. Ali les alluma, et sortit pour aller chercher
le café.
Il y eut un moment de silence, pendant lequel Simbad se laissa aller aux
pensées qui semblaient l'occuper sans cesse, même au milieu de sa
conversation, et Franz s'abandonna à cette rêverie muette dans laquelle
on tombe presque toujours en fumant d'excellent tabac, qui semble
emporter avec la fumée toutes les peines de l'esprit et rendre en
échange au fumeur tous les rêves de l'âme.
Ali apporta le café.
«Comment le prendrez-vous? dit l'inconnu: à la française ou à la turque,
fort ou léger, sucré ou non sucré, passé ou bouilli? à votre choix: il y
en a de préparé de toutes les façons.
--Je le prendrai à la turque, répondit Franz.
--Et vous avez raison, s'écria son hôte, cela prouve que vous avez des
dispositions pour la vie orientale. Ah! les Orientaux, voyez-vous, ce
sont les seuls hommes qui sachent vivre! Quant à moi ajouta-t-il avec un
de ces singuliers sourires qui n'échappaient pas au jeune homme, quand
j'aurai fini mes affaires à Paris, j'irai mourir en Orient et si vous
voulez me retrouver alors, il faudra venir me chercher au Caire, à
Bagdad, ou à Ispahan.
--Ma foi, dit Franz, ce sera la chose du monde la plus facile, car je
crois qu'il me pousse des ailes d'aigles, et, avec ces ailes je ferais
le tour du monde en vingt-quatre heures.
--Ah! ah! c'est le hachisch qui opère, eh bien ouvrez vos ailes et
envolez-vous dans les régions surhumaines; ne craignez rien, on veille
sur vous, et si, comme celles d'Icare, vos ailes fondent au soleil nous
sommes là pour vous recevoir.
Alors il dit quelques mots arabes à Ali, qui fit un geste d'obéissance
et se retira, mais sans s'éloigner.
Quant à Franz, une étrange transformation s'opérait en lui. Toute la
fatigue physique de la journée, toute la préoccupation d'esprit
qu'avaient fait naître les événements du soir disparaissaient comme dans
ce premier moment de repos où l'on vit encore assez pour sentir venir le
sommeil. Son corps semblait acquérir une légèreté immatérielle, son
esprit s'éclaircissait d'une façon inouïe, ses sens semblaient doubler
leurs facultés; l'horizon allait toujours s'élargissant, mais non plus
cet horizon sombre sur lequel planait une vague terreur et qu'il avait
vu avant son sommeil, mais un horizon bleu, transparent, vaste, avec
tout ce que la mer a d'azur, avec tout ce que le soleil a de paillettes,
avec tout ce que la brise a de parfums; puis, au milieu des chants de
ses matelots, chants si limpides et si clairs qu'on en eût fait une
harmonie divine si on eût pu les noter, il voyait apparaître l'île de
Monte-Cristo, non plus comme un écueil menaçant sur les vagues, mais
comme une oasis perdue dans le désert; puis à mesure que la barque
approchait, les chants devenaient plus nombreux, car une harmonie
enchanteresse et mystérieuse montait de cette île à Dieu, comme si
quelque fée, comme Lorelay, ou quelque enchanteur comme Amphion, eût
voulu y attirer une âme ou y bâtir une ville.
Enfin la barque toucha la rive, mais sans effort, sans secousse comme
les lèvres touchent les lèvres, et il rentra dans la grotte sans que
cette musique charmante cessât. Il descendit ou plutôt il lui sembla
descendre quelques marches, respirant cet air frais et embaumé comme
celui qui devait régner autour de la grotte de Circé, fait de tels
parfums qu'ils font rêver l'esprit, de telles ardeurs qu'elles font
brûler les sens, et il revit tout ce qu'il avait vu avant son sommeil,
depuis Simbad, l'hôte fantastique, jusqu'à Ali, le serviteur muet; puis
tout sembla s'effacer et se confondre sous ses yeux, comme les dernières
ombres d'une lanterne magique qu'on éteint, et il se retrouva dans la
chambre aux statues, éclairée seulement d'une de ces lampes antiques et
pâles qui veillent au milieu de la nuit sur le sommeil ou la volupté.
C'étaient bien les mêmes statues riches de forme, de luxure et de
poésie, aux yeux magnétiques, aux sourires lascifs, aux chevelures
opulentes. C'était Phryné, Cléopâtre, Messaline, ces trois grandes
courtisanes: puis au milieu de ces ombres impudiques se glissait, comme
un rayon pur, comme un ange chrétien au milieu de l'Olympe, une de ces
figures chastes, une de ces ombres calmes, une de ces visions douces qui
semblait voiler son front virginal sous toutes ces impuretés de marbre.
Alors il lui parut que ces trois statues avaient réuni leurs trois
amours pour un seul homme, et que cet homme c'était lui, qu'elles
s'approchaient du lit où il rêvait un second sommeil, les pieds perdus
dans leurs longues tuniques blanches, la gorge nue, les cheveux se
déroulant comme une onde, avec une de ces poses auxquelles succombaient
les dieux, mais auxquelles résistaient les saints, avec un de ces
regards inflexibles et ardents comme celui du serpent sur l'oiseau, et
qu'il s'abandonnait à ces regards douloureux comme une étreinte,
voluptueux comme un baiser.
Il sembla à Franz qu'il fermait les yeux, et qu'à travers le dernier
regard qu'il jetait autour de lui il entrevoyait la statue pudique qui
se voilait entièrement; puis ses yeux fermés aux choses réelles, ses
sens s'ouvrirent aux impressions impossibles.
Alors ce fut une volupté sans trêve, un amour sans repos, comme celui
que promettait le Prophète à ses élus. Alors toutes ces bouches de
pierre se firent vivantes, toutes ces poitrines se firent chaudes, au
point que pour Franz, subissant pour la première fois l'empire du
hachisch, cet amour était presque une douleur, cette volupté presque une
torture, lorsqu'il sentait passer sur sa bouche altérée les lèvres de
ces statues, souples et froides comme les anneaux d'une couleuvre; mais
plus ses bras tentaient de repousser cet amour inconnu, plus ses sens
subissaient le charme de ce songe mystérieux, si bien qu'après une lutte
pour laquelle on eût donné son âme, il s'abandonna sans réserve et finit
par retomber haletant, brûlé de fatigue, épuisé de volupté, sous les
baisers de ces maîtresses de marbre et sous les enchantements de ce rêve
inouï.
FIN DU TOME PREMIER
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