mémoire ni dans mon coeur tout ce qu'il dit au Bon Dieu, j'irais tout droit me précipiter dans la mer pour ne pas souffrir plus longtemps. --Pauvre père! murmura le prêtre. --De jour en jour, il vivait plus seul et plus isolé: souvent M. Morrel et Mercédès venaient pour le voir, mais sa porte était fermée; et, quoique je fusse bien sûr qu'il était chez lui, il ne répondait pas. Un jour que, contre son habitude, il avait reçu Mercédès, et que la pauvre enfant, au désespoir elle-même, tentait de le réconforter: «--Crois-moi, ma fille, lui dit-il, il est mort; et, au lieu que nous l'attendions, c'est lui qui nous attend: je suis bien heureux, c'est moi qui suis le plus vieux et qui, par conséquent, le reverrai le premier. «Si bon que l'on soit, voyez-vous, on cesse bientôt de voir les gens qui vous attristent; le vieux Dantès finit par demeurer tout à fait seul: je ne voyais plus monter de temps en temps chez lui que des gens inconnus, qui descendaient avec quelque paquet mal dissimulé; j'ai compris depuis ce que c'était que ces paquets: il vendait peu à peu ce qu'il avait pour vivre. Enfin, le bonhomme arriva au bout de ses pauvres hardes; il devait trois termes: on menaça de le renvoyer; il demanda huit jours encore, on les lui accorda. Je sus ce détail parce que le propriétaire entra chez moi en sortant de chez lui. «Pendant les trois premiers jours, je l'entendis marcher comme d'habitude; mais le quatrième, je n'entendis plus rien. Je me hasardai à monter: la porte était fermée; mais à travers la serrure je l'aperçu si pâle et si défait, que, le jugeant bien malade, je fis prévenir M. Morrel et courus chez Mercédès. Tous deux s'empressèrent de venir. M. Morrel amenait un médecin; le médecin reconnut une gastro-entérite et ordonna la diète. J'étais là, monsieur, et je n'oublierai jamais le sourire du vieillard à cette ordonnance. «Dès lors, il ouvrit sa porte: il avait une excuse pour ne plus manger; le médecin avait ordonné la diète.» L'abbé poussa une espèce de gémissement. «Cette histoire vous intéresse, n'est-ce pas, monsieur? dit Caderousse. --Oui, répondit l'abbé; elle est attendrissante. --Mercédès revint; elle le trouva si changé, que, comme la première fois, elle voulut le faire transporter chez elle. C'était aussi l'avis de M. Morrel, qui voulait opérer le transport de force; mais le vieillard cria tant, qu'ils eurent peur. Mercédès resta au chevet de son lit. M. Morrel s'éloigna en faisant signe à la Catalane qu'il laissait une bourse sur la chemin. Mais, armé de l'ordonnance du médecin, le vieillard ne voulut rien prendre. Enfin, après neuf jours de désespoir et d'abstinence, le vieillard expira en maudissant ceux qui avaient causé son malheur et disant à Mercédès: «--Si vous revoyez mon Edmond, dites-lui que je meurs en le bénissant.» L'abbé se leva, fit deux tours dans la chambre en portant une main frémissante à sa gorge aride. «Et vous croyez qu'il est mort.... --De faim... monsieur, de faim, dit Caderousse; j'en réponds aussi vrai que nous sommes ici deux chrétiens.» L'abbé, d'une main convulsive, saisit le verre d'eau encore à moitié plein, le vida d'un trait et se rassit les yeux rougis et les joues pâles. «Avouez que voilà un grand malheur! dit-il d'une voix rauque. --D'autant plus grand, monsieur, que Dieu n'y est pour rien, et que les hommes seuls en sont cause. --Passons donc à ces hommes, dit l'abbé; mais songez-y, continua-t-il d'un air presque menaçant, vous vous êtes engagé à me tout dire: voyons, quels sont ces hommes qui ont fait mourir le fils de désespoir, et le père de faim? --Deux hommes jaloux de lui, monsieur, l'un par amour, l'autre par ambition: Fernand et Danglars. --Et de quelle façon se manifesta cette jalousie, dites? --Ils dénoncèrent Edmond comme agent bonapartiste. --Mais lequel des deux le dénonça, lequel des deux fut le vrai coupable. --Tous deux, monsieur, l'un écrivit la lettre, l'autre la mit à la poste. --Et où cette lettre fut-elle écrite? --À la Réserve même, la veille du mariage. --C'est bien cela, c'est bien cela, murmura l'abbé. Ô Faria! Faria! comme tu connaissais les hommes et les choses! --Vous dites, monsieur? demanda Caderousse. --Rien, reprit le prêtre; continuez. --Ce fut Danglars qui écrivit la dénonciation de la main gauche pour que son écriture ne fût pas reconnue, et Fernand qui l'envoya. --Mais, s'écria tout à coup l'abbé, vous étiez là, vous! --Moi! dit Caderousse étonné; qui vous a dit que j'y étais?» L'abbé vit qu'il s'était lancé trop avant. «Personne, dit-il, mais pour être si bien au fait de tous ces détails, il faut que vous en ayez été le témoin. --C'est vrai, dit Caderousse d'une voix étouffée, j'y étais. --Et vous ne vous êtes pas opposé à cette infamie? dit l'abbé; alors vous êtes leur complice. --Monsieur, dit Caderousse, ils m'avaient fait boire tous deux au point que j'en avais à peu près perdu la raison. Je ne voyais plus qu'à travers un nuage. Je dis tout ce que peut dire un homme dans cet état; mais ils me répondirent tous deux que c'était une plaisanterie qu'ils avaient voulu faire, et que cette plaisanterie n'aurait pas de suite. --Le lendemain, monsieur, le lendemain, vous vîtes bien qu'elle en avait; cependant vous ne dîtes rien; vous étiez là cependant lorsqu'il fut arrêté. --Oui, monsieur, j'étais là et je voulus parler, je voulus tout dire, mais Danglars me retint. --«Et s'il est coupable, par hasard, me dit-il, s'il a véritablement relâché à l'île d'Elbe, s'il est véritablement chargé d'une lettre pour le comité bonapartiste de Paris, si on trouve cette lettre sur lui, ceux qui l'auront soutenu passeront pour ses complices.» «J'eus peur de la politique telle qu'elle se faisait alors, je l'avoue; je me tus, ce fut une lâcheté, j'en conviens, mais ce ne fut pas un crime. --Je comprends; vous laissâtes faire, voilà tout. --Oui, monsieur, répondit Caderousse, et c'est mon remords de la nuit et du jour. J'en demande bien souvent pardon à Dieu, je vous le jure, d'autant plus que cette action, la seule que j'aie sérieusement à me reprocher dans tout le cours de ma vie, est sans doute la cause de mes adversités. J'expie un instant d'égoïsme; aussi, c'est ce que je dis toujours à la Carconte lorsqu'elle se plaint: «Tais-toi, femme, c'est Dieu qui le veut ainsi.» Et Caderousse baissa la tête avec tous les signes d'un vrai repentir. «Bien, monsieur, dit l'abbé, vous avez parlé avec franchise; s'accuser ainsi, c'est mériter son pardon. --Malheureusement, dit Caderousse, Edmond est mort et ne m'a pas pardonné, lui! --Il ignorait, dit l'abbé.... --Mais il sait maintenant, peut-être, reprit Caderousse; on dit que les morts savent tout.» Il se fit un instant de silence: l'abbé s'était levé et se promenait pensif; il revint à sa place et se rassit. «Vous m'avez nommé déjà deux ou trois fois un certain M. Morrel, dit-il. Qu'était-ce que cet homme? --C'était l'armateur du -Pharaon-, le patron de Dantès. --Et quel rôle a joué cet homme dans toute cette triste affaire? demanda l'abbé. --Le rôle d'un homme honnête, courageux et affectionné, monsieur. Vingt fois il intercéda pour Edmond; quand l'empereur rentra, il écrivit, pria, menaça, si bien qu'à la seconde Restauration il fut fort persécuté comme bonapartiste. Dix fois, comme je vous l'ai dit, il était venu chez le père Dantès pour le retirer chez lui, et la veille ou la surveille de sa mort, je vous l'ai dit encore, il avait laissé sur la cheminée une bourse avec laquelle on paya les dettes du bonhomme et l'on subvint à son enterrement; de sorte que le pauvre vieillard put du moins mourir comme il avait vécu, sans faire de tort à personne. C'est encore moi qui ai la bourse, une grande bourse en filet rouge. --Et, demanda l'abbé, ce M. Morrel vit-il encore? --Oui, dit Caderousse. --En ce cas, reprit l'abbé, ce doit être un homme béni de Dieu, il doit être riche... heureux?...» Caderousse sourit amèrement. «Oui, heureux, comme moi, dit-il. --M. Morrel serait malheureux! s'écria l'abbé. --Il touche à la misère, monsieur, et bien plus, il touche au déshonneur. --Comment cela? --Oui, reprit Caderousse, c'est comme cela; après vingt-cinq ans de travail, après avoir acquis la plus honorable place dans le commerce de Marseille, M. Morrel est ruiné de fond en comble. Il a perdu cinq vaisseaux en deux ans, a essuyé trois banqueroutes effroyables, et n'a plus d'espérance que dans ce même -Pharaon- que commandait le pauvre Dantès, et qui doit revenir des Indes avec un chargement de cochenille et d'indigo. Si ce navire-là manque comme les autres, il est perdu. --Et, dit l'abbé, a-t-il une femme, des enfants, le malheureux? --Oui, il a une femme qui, dans tout cela, se conduit comme une sainte; il a une fille qui allait épouser un homme qu'elle aimait, et à qui sa famille ne veut plus laisser épouser une fille ruinée; il a un fils enfin, lieutenant dans l'armée; mais, vous le comprenez bien, tout cela double sa douleur au lieu de l'adoucir, à ce pauvre cher homme. S'il était seul, il se brûlerait la cervelle et tout serait dit. --C'est affreux! murmura le prêtre. --Voilà comme Dieu récompense la vertu, monsieur, dit Caderousse. Tenez, moi qui n'ai jamais fait une mauvaise action à part ce que je vous ai raconté, moi, je suis dans la misère; moi, après avoir vu mourir ma pauvre femme de la fièvre, sans pouvoir rien faire pour elle, je mourrai de faim comme est mort le père Dantès, tandis que Fernand et Danglars roulent sur l'or. --Et comment cela? --Parce que tout leur a tourné à bien, tandis qu'aux honnêtes gens tout tourne à mal. --Qu'est devenu Danglars? le plus coupable, n'est-ce pas, l'instigateur? --Ce qu'il est devenu? il a quitté Marseille; il est entré, sur la recommandation de M. Morrel, qui ignorait son crime comme commis d'ordre chez un banquier espagnol; à l'époque de la guerre d'Espagne il s'est chargé d'une part dans les fournitures de l'armée française et a fait fortune; alors, avec ce premier argent il a joué sur les fonds, et a triplé, quadruplé ses capitaux, et, veuf lui-même de la fille de son banquier, il a épousé une veuve, Mme de Nargonne, fille de M. Servieux, chambellan du roi actuel, et qui jouit de la plus grande faveur. Il s'était fait millionnaire, on l'a fait baron; de sorte qu'il est baron Danglars maintenant, qu'il a un hôtel rue du Mont-Blanc, dix chevaux dans ses écuries, six laquais dans son antichambre, et je ne sais combien de millions dans ses caisses. --Ah! fit l'abbé avec un singulier accent; et il est heureux? --Ah! heureux, qui peut dire cela? Le malheur ou le bonheur, c'est le secret des murailles; les murailles ont des oreilles, mais elles n'ont pas de langue; si l'on est heureux avec une grande fortune, Danglars est heureux. --Et Fernand? --Fernand, c'est bien autre chose encore. --Mais comment a pu faire fortune un pauvre pêcheur catalan, sans ressources, sans éducation? Cela me passe, je vous l'avoue. --Et cela passe tout le monde aussi; il faut qu'il y ait dans sa vie quelque étrange secret que personne ne sait. --Mais enfin par quels échelons visibles a-t-il monté à cette haute fortune ou à cette haute position? --À toutes deux, monsieur, à toutes deux! lui a fortune et position tout ensemble. --C'est un conte que vous me faites là. --Le fait est que la chose en a bien l'air; mais écoutez, et vous allez comprendre. «Fernand, quelques jours avant le retour, était tombé à la conscription. Les Bourbons, le laissèrent bien tranquille aux Catalans, mais Napoléon revint, une levée extraordinaire fut décrétée, et Fernand fut forcé de partir. Moi aussi, je partis; mais comme j'étais plus vieux que Fernand et que je venais d'épouser ma pauvre femme, je fus envoyé sur les côtes seulement. «Fernand, lui, fut enrégimenté dans les troupes actives, gagna la frontière avec son régiment, et assista à la bataille de Ligny. «La nuit qui suivit la bataille, il était de planton à la porte du général qui avait des relations secrètes avec l'ennemi. Cette nuit même le général devait rejoindre les Anglais. Il proposa à Fernand de l'accompagner; Fernand accepta, quitta son poste et suivit le général. «Ce qui eût fait passer Fernand à un conseil de guerre si Napoléon fût resté sur le trône lui servit de recommandation près des Bourbons. Il rentra en France avec l'épaulette de sous-lieutenant; et comme la protection du général, qui est en haute faveur, ne l'abandonna point, il était capitaine en 1823, lors de la guerre d'Espagne, c'est-à-dire au moment même où Danglars risquait ses premières spéculations. Fernand était Espagnol, il fut envoyé à Madrid pour y étudier l'esprit de ses compatriotes; il y retrouva Danglars, s'aboucha avec lui, promit à son général un appui parmi les royalistes de la capitale et des provinces, reçut des promesses, prit de son côté des engagements, guida son régiment par les chemins connus de lui seul dans des gorges gardées par des royalistes, et enfin rendit dans cette courte campagne de tels services, qu'après la prise du Trocadéro il fut nommé colonel et reçut la croix d'officier de la Légion d'honneur avec le titre de comte. --Destinée! destinée! murmura l'abbé. --Oui, mais écoutez, ce n'est pas le tout. La guerre d'Espagne finie, la carrière de Fernand se trouvait compromise par la longue paix qui promettait de régner en Europe. La Grèce seule était soulevée contre la Turquie, et venait de commencer la guerre de son indépendance; tous les yeux étaient tournés vers Athènes: c'était la mode de plaindre et de soutenir les Grecs. Le gouvernement français, sans les protéger ouvertement, comme vous savez, tolérait les migrations partielles. Fernand sollicita et obtint la permission d'aller servir en Grèce, en demeurant toujours porté néanmoins sur les contrôles de l'armée. «Quelque temps après, on apprit que le comte de Morcerf, c'était le nom qu'il portait, était entré au service d'Ali-Pacha avec le grade de général instructeur. «Ali-Pacha fut tué, comme vous savez; mais avant de mourir il récompensa les services de Fernand en lui laissant une somme considérable avec laquelle Fernand revint en France, où son grade de lieutenant général lui fut confirmé. --De sorte qu'aujourd'hui?... demanda l'abbé. --De sorte qu'aujourd'hui, poursuivit Caderousse, il possède un hôtel magnifique à Paris, rue du Helder, nº 27.» L'abbé ouvrit la bouche, demeura un instant comme un homme qui hésite, mais faisant un effort sur lui-même: «Et Mercédès, dit-il, on m'a assuré qu'elle avait disparu? --Disparu, dit Caderousse, oui, comme disparaît le soleil pour se lever le lendemain plus éclatant. --A-t-elle donc fait fortune aussi? demanda l'abbé avec un sourire ironique. --Mercédès est à cette heure une des plus grandes dames de Paris, dit Caderousse. --Continuez, dit l'abbé, il me semble que j'écoute le récit d'un rêve. Mais j'ai vu moi-même des choses si extraordinaires, que celles que vous me dites m'étonnent moins. --Mercédès fut d'abord désespérée du coup qui lui enlevait Edmond. Je vous ai dit ses instances près de M. de Villefort et son dévouement pour le père de Dantès. Au milieu de son désespoir une nouvelle douleur vint l'atteindre, ce fut le départ de Fernand, de Fernand dont elle ignorait le crime, et qu'elle regardait comme son frère. «Fernand partit, Mercédès demeura seule. «Trois mois s'écoulèrent pour elle dans les larmes: pas de nouvelles d'Edmond, pas de nouvelles de Fernand; rien devant les yeux qu'un vieillard qui s'en allait mourant de désespoir. «Un soir, après être restée toute la journée assise, comme c'était son habitude, à l'angle des deux chemins qui se rendent de Marseille aux Catalans, elle rentra chez elle plus abattue qu'elle ne l'avait encore été: ni son amant ni son ami ne revenaient par l'un ou l'autre de ces deux chemins, et elle n'avait de nouvelles ni de l'un ni de l'autre. «Tout à coup il lui sembla entendre un pas connu; elle se retourna avec anxiété, la porte s'ouvrit, elle vit apparaître Fernand avec son uniforme de sous-lieutenant. «Ce n'était pas la moitié de ce qu'elle pleurait, mais c'était une portion de sa vie passée qui revenait à elle. «Mercédès saisit les mains de Fernand avec un transport que celui-ci prit pour de l'amour, et qui n'était que la joie de n'être plus seule au monde et de revoir enfin un ami, après de longues heures de la tristesse solitaire. Et puis, il faut le dire, Fernand n'avait jamais été haï, il n'était pas aimé, voilà tout; un autre tenait tout le coeur de Mercédès, cet autre était absent... était disparu... était mort peut-être. À cette dernière idée, Mercédès éclatait en sanglots et se tordait les bras de douleur; mais cette idée, qu'elle repoussait autrefois quand elle lui était suggérée par un autre lui revenait maintenant tout seule à l'esprit; d'ailleurs, de son côté, le vieux Dantès ne cessait de lui dire: «Notre Edmond est mort, car s'il n'était pas mort, il nous reviendrait.» «Le vieillard mourut, comme je vous l'ai dit: s'il eût vécu, peut-être Mercédès ne fût-elle jamais devenue la femme d'un autre; car il eût été là pour lui reprocher son infidélité. Fernand comprit cela. Quand il connut la mort du vieillard, il revint. Cette fois, il était lieutenant. Au premier voyage, il n'avait pas dit à Mercédès un mot d'amour; au second, il lui rappela qu'il l'aimait. «Mercédès lui demanda six mois encore pour attendre et pleurer Edmond. --Au fait, dit l'abbé avec un sourire amer, cela faisait dix-huit mois en tout. Que peut demander davantage l'amant le plus adoré?» Puis il murmura les paroles du poète anglais: -Frailty, thy name is woman!- «Six mois après, reprit Caderousse, le mariage eut lieu à l'église des Accoules. --C'était la même église où elle devait épouser Edmond, murmura le prêtre; il n'y avait que le fiancé de changé, voilà tout. --Mercédès se maria donc, continua Caderousse; mais, quoique aux yeux de tous elle parût calme, elle ne manqua pas moins de s'évanouir en passant devant la Réserve, où dix-huit mois auparavant avaient été célébrées ses fiançailles avec celui qu'elle eût vu qu'elle aimait encore, si elle eût oser regarder au fond de son coeur. «Fernand, plus heureux, mais non pas plus tranquille, car je le vis à cette époque, et il craignait sans cesse le retour d'Edmond, Fernand s'occupa aussitôt de dépayser sa femme et de s'exiler lui-même; il y avait à la fois trop de dangers et de souvenirs à rester aux Catalans. Huit jours après la noce, ils partirent. --Et revîtes-vous Mercédès? demanda le prêtre. --Oui, au moment de la guerre d'Espagne, à Perpignan où Fernand l'avait laissée; elle faisait alors l'éducation de son fils.» L'abbé tressaillit. «De son fils? dit-il. --Oui, répondit Caderousse, du petit Albert. --Mais pour instruire ce fils, continua l'abbé, elle avait donc reçu de l'éducation elle-même? Il me semblait avoir entendu dire à Edmond que c'était la fille d'un simple pêcheur, belle, mais inculte. --Oh! dit Caderousse, connaissait-il donc si mal sa propre fiancée! Mercédès eût pu devenir reine, monsieur, si la couronne se devait poser seulement sur les têtes les plus belles et les plus intelligentes. Sa fortune grandissait déjà, et elle grandissait avec sa fortune. Elle apprenait le dessin, elle apprenait la musique, elle apprenait tout. D'ailleurs, je crois, entre nous, qu'elle ne faisait tout cela que pour se distraire, pour oublier, et qu'elle ne mettait tant de choses dans sa tête que pour combattre ce qu'elle avait dans le coeur. Mais maintenant tout doit être dit, continua Caderousse: la fortune et les honneurs l'ont consolée sans doute. Elle est riche, elle est comtesse, et cependant...» Caderousse s'arrêta. «Cependant quoi? demanda l'abbé. --Cependant, je suis sûr qu'elle n'est pas heureuse, dit Caderousse. --Et qui vous le fait croire? --Eh bien, quand je me suis trouvé trop malheureux moi-même, j'ai pensé que mes anciens amis m'aideraient en quelque chose. Je me suis présenté chez Danglars, qui ne m'a pas même reçu. J'ai été chez Fernand, qui m'a fait remettre cent francs par son valet de chambre. --Alors vous ne les vîtes ni l'un ni l'autre? --Non; mais Mme de Morcerf m'a vu, elle. --Comment cela? --Lorsque je suis sorti, une bourse est tombée à mes pieds, elle contenait vingt-cinq louis: j'ai levé vivement la tête et j'ai vu Mercédès qui refermait la persienne. --Et M. de Villefort? demanda l'abbé. --Oh! lui n'avait pas été mon ami; je ne le connaissais pas; lui, je n'avais rien à lui demander. --Mais ne savez-vous point ce qu'il est devenu, et la part qu'il a prise au malheur d'Edmond? --Non, je sais seulement que, quelque temps après l'avoir fait arrêter, il a épousé Mlle de Saint-Méran, et bientôt a quitté Marseille. Sans doute que le bonheur lui aura souri comme aux autres, sans doute qu'il est riche comme Danglars, considéré comme Fernand; moi seul, vous le voyez, suis resté pauvre, misérable et oublié de Dieu. --Vous vous trompez, mon ami, dit l'abbé: Dieu peut paraître oublier parfois, quand sa justice se repose; mais il vient toujours un moment où il se souvient, et en voici la preuve.» À ces mots, l'abbé tira le diamant de sa poche, et le présentant à Caderousse: «Tenez, mon ami, lui dit-il, prenez ce diamant, car il est à vous. --Comment, à moi seul! s'écria Caderousse! Ah! monsieur, ne raillez-vous pas? --Ce diamant devait être partagé entre ses amis: Edmond n'avait qu'un seul ami, le partage devient donc inutile. Prenez ce diamant et vendez-le; il vaut cinquante mille francs, je vous le répète, de cette somme, je l'espère, suffira pour vous tirer de la misère. --Oh! monsieur, dit Caderousse en avançant timidement une main et en essuyant de l'autre la sueur qui perlait sur son front; oh! monsieur, ne faites pas une plaisanterie du bonheur ou du désespoir d'un homme! --Je sais ce que c'est que le bonheur et ce que c'est que le désespoir, et je ne jouerai jamais à plaisir avec les sentiments. Prenez donc, mais en échange...» Caderousse qui touchait déjà le diamant, retira sa main. L'abbé sourit. «En échange, continua-t-il, donnez-moi cette bourse de soie rouge que M. Morrel avait laissée sur la cheminée du vieux Dantès, et qui, me l'avez-vous dit, est encore entre vos mains.» Caderousse, de plus en plus étonné, alla vers une grande armoire de chêne, l'ouvrit et donna à l'abbé une bourse longue, de soie rouge flétrie, et autour de laquelle glissaient deux anneaux de cuivre dorés autrefois. L'abbé la prit, et en sa place donna le diamant à Caderousse. «Oh! vous êtes un homme de Dieu, monsieur! s'écria Caderousse, car en vérité personne ne savait qu'Edmond vous avait donné ce diamant et vous auriez pu le garder. --Bien, se dit tout bas l'abbé, tu l'eusses fait, à ce qu'il paraît, toi.» L'abbé se leva, prit son chapeau et ses gants. «Ah çà, dit-il, tout ce que vous m'avez dit est bien vrai, n'est-ce pas, et je puis y croire en tout point? --Tenez, monsieur l'abbé; dit Caderousse, voici dans le coin de ce mur un christ de bois bénit; voici sur ce bahut le livre d'évangiles de ma femme: ouvrez ce livre, et je vais vous jurer dessus, la main étendue vers le christ, je vais vous jurer sur le salut de mon âme, sur ma foi de chrétien, que je vous ai dit toutes choses comme elles s'étaient passées, et comme l'ange des hommes le dira à l'oreille de Dieu le jour du jugement dernier! --C'est bien, dit l'abbé, convaincu par cet accent que Caderousse disait la vérité, c'est bien; que cet argent vous profite! Adieu, je retourne loin des hommes qui se font tant de mal les uns aux autres.» Et l'abbé, se délivrant à grand peine des enthousiastes élans de Caderousse, leva lui-même la barre de la porte, sortit, remonta à cheval, salua une dernière fois l'aubergiste qui se confondait en adieux bruyants, et partit, suivant la même direction qu'il avait déjà suivie pour venir. Quand Caderousse se retourna, il vit derrière lui la Carconte plus pâle et plus tremblante que jamais. «Est-ce bien vrai, ce que j'ai entendu? dit-elle. --Quoi? qu'il nous donnait le diamant pour nous tout seuls? dit Caderousse, presque fou de joie. --Oui. --Rien de plus vrai, car le voilà.» La femme le regarda un instant; puis, d'une voix sourde: «Et s'il était faux?» dit-elle. Caderousse pâlit et chancela. «Faux, murmura-t-il, faux... et pourquoi cet homme m'aurait-il donné un diamant faux? --Pour avoir ton secret sans le payer, imbécile!» Caderousse resta un instant étourdi sous le poids de cette supposition. «Oh! dit-il au bout d'un instant, et en prenant son chapeau qu'il posa sur le mouchoir rouge noué autour de sa tête, nous allons bien le savoir. --Et comment cela? --C'est la foire à Beaucaire; il y a des bijoutiers de Paris: je vais aller le leur montrer. Toi, garde la maison, femme; dans deux heures je serai de retour.» Et Caderousse s'élança hors de la maison, et prit tout courant la route opposée à celle que venait de prendre l'inconnu. «Cinquante mille francs! murmura la Carconte, restée seule, c'est de l'argent... mais ce n'est pas une fortune.» XXVIII Les registres des prisons. Le lendemain du jour où s'était passée, sur la route de Bellegarde à Beaucaire, la scène que nous venons de raconter, un homme de trente à trente-deux ans, vêtu d'un frac bleu barbeau, d'un pantalon de nankin et d'un gilet blanc, ayant à la fois la tournure et l'accent britanniques, se présenta chez le maire de Marseille. «Monsieur, lui dit-il, je suis le premier commis de la maison Thomson et French de Rome. Nous sommes depuis dix ans en relations avec la maison Morrel et fils de Marseille. Nous avons une centaine de mille francs à peu près engagés dans ces relations, et nous ne sommes pas sans inquiétudes, attendu que l'on dit que la maison menace ruine: j'arrive donc tout exprès de Rome pour vous demander des renseignements sur cette maison. --Monsieur, répondit le maire, je sais effectivement que depuis quatre ou cinq ans le malheur semble poursuivre M. Morrel: il a successivement perdu quatre ou cinq bâtiments, essuyé trois ou quatre banqueroutes; mais il ne m'appartient pas, quoique son créancier moi-même pour une dizaine de mille francs, de donner aucun renseignement sur l'état de sa fortune. Demandez-moi comme maire ce que je pense de M. Morrel, et je vous répondrai que c'est un homme probe jusqu'à la rigidité, et qui jusqu'à présent a rempli tous ses engagements avec une parfaite exactitude. Voilà tout ce que je puis vous dire, monsieur; si vous voulez en savoir davantage, adressez-vous à M. de Boville, inspecteur des prisons, rue de Noailles, nº 15; il a, je crois, deux cent mille francs placés dans la maison Morrel, et s'il y a réellement quelque chose à craindre, comme cette somme est plus considérable que la mienne, vous le trouverez probablement sur ce point mieux renseigné que moi.» L'Anglais parut apprécier cette suprême délicatesse, salua, sortit et s'achemina de ce pas particulier aux fils de la Grande-Bretagne vers la rue indiquée. M. de Boville était dans son cabinet. En l'apercevant, l'Anglais fit un mouvement de surprise qui semblait indiquer que ce n'était point la première fois qu'il se trouvait devant celui auquel il venait faire une visite. Quand à M. de Boville, il était si désespéré, qu'il était évident que toutes les facultés de son esprit, absorbées dans la pensée qui l'occupait en ce moment, ne laissaient ni à sa mémoire ni à son imagination le loisir de s'égarer dans le passé. L'Anglais, avec le flegme de sa nation, lui posa à peu près dans les mêmes termes la même question qu'il venait de poser au maire de Marseille. «Oh! monsieur, s'écria M. de Boville, vos craintes sont malheureusement on ne peut plus fondées, et vous voyez un homme désespéré. J'avais deux cent mille francs placés dans la maison Morrel: ces deux cent mille francs étaient la dot de ma fille que je comptais marier dans quinze jours; ces deux cent mille francs étaient remboursables, cent mille le 15 de ce mois-ci, cent mille le 15 du mois prochain. J'avais donné avis à M. Morrel du désir que j'avais que ce remboursement fût fait exactement, et voilà qu'il est venu ici, monsieur, il y a à peine une demi-heure, pour me dire que si son bâtiment le -Pharaon- n'était pas rentré d'ici au 15, il se trouverait dans l'impossibilité de me faire ce paiement. --Mais, dit l'Anglais, cela ressemble fort à un atermoiement. --Dites monsieur, que cela ressemble à une banqueroute!» s'écria M. de Boville désespéré. L'Anglais parut réfléchir un instant, puis il dit: «Ainsi, monsieur, cette créance vous inspire des craintes? --C'est-à-dire que je la regarde comme perdue. --Eh bien, moi, je vous l'achète. --Vous? --Oui, moi. --Mais à un rabais énorme, sans doute? --Non, moyennant deux cent mille francs; notre maison, ajouta l'Anglais en riant, ne fait pas de ces sortes d'affaires. --Et vous payez? --Comptant.» Et l'Anglais tira de sa poche une liasse de billets de banque qui pouvait faire le double de la somme que M. de Boville craignait de perdre. Un éclair de joie passa sur le visage de M. de Boville; mais cependant il fit un effort sur lui-même et dit: «Monsieur, je dois vous prévenir que, selon toute probabilité, vous n'aurez pas six du cent de cette somme. --Cela ne me regarde pas, répondit l'Anglais; cela regarde la maison Thomson et French, au nom de laquelle j'agis. Peut-être a-t-elle intérêt à hâter la ruine d'une maison rivale. Mais ce que je sais, monsieur, c'est que je suis prêt à vous compter cette somme contre le transport que vous m'en ferez; seulement je demanderai un droit de courtage. --Comment, monsieur, c'est trop juste! s'écria M. de Boville. La commission est ordinairement de un et demi: voulez-vous deux? voulez-vous trois? voulez-vous cinq? voulez-vous plus, enfin? Parlez? --Monsieur, reprit l'Anglais en riant, je suis comme ma maison, je ne fais pas de ces sortes d'affaires; non: mon droit de courtage est de tout autre nature. --Parlez donc, monsieur, je vous écoute. --Vous êtes inspecteur des prisons? --Depuis plus de quatorze ans. --Vous tenez des registres d'entrée et de sortie? --Sans doute. --À ces registres doivent être jointes des notes relatives aux prisonniers? --Chaque prisonnier a son dossier. --Eh bien, monsieur, j'ai été élevé à Rome par un pauvre diable d'abbé qui a disparu tout à coup. J'ai appris, depuis, qu'il avait été détenu au château d'If, et je voudrais avoir quelques détails sur sa mort. --Comment le nommiez-vous? --L'abbé Faria. --Oh! je me le rappelle parfaitement! s'écria M. de Boville, il était fou. --On le disait. --Oh! il l'était bien certainement. --C'est possible; et quel était son genre de folie? --Il prétendait avoir la connaissance d'un trésor immense, et offrait des sommes folles au gouvernement si on voulait le mettre en liberté. --Pauvre diable! et il est mort? --Oui, monsieur, il y a cinq ou six mois à peu près, en février dernier. --Vous avez une heureuse mémoire, monsieur, pour vous rappeler ainsi les dates. --Je me rappelle celle-ci, parce que la mort du pauvre diable fut accompagnée d'une circonstance singulière. --Peut on connaître cette circonstance? demanda l'Anglais avec une expression de curiosité qu'un profond observateur eût été étonné de trouver sur son flegmatique visage. --Oh! mon Dieu! oui, monsieur: le cachot de l'abbé était éloigné de quarante-cinq à cinquante pieds à peu près de celui d'un ancien agent bonapartiste, un de ceux qui avaient le plus contribué au retour de l'usurpateur en 1815, homme très résolu et très dangereux. --Vraiment? dit l'Anglais. --Oui, répondit M. de Boville; j'ai eu l'occasion moi-même de voir cet homme en 1816 ou 1817, et l'on ne descendait dans son cachot qu'avec un piquet de soldats: cet homme m'a fait une profonde impression, et je n'oublierai jamais son visage.» L'Anglais sourit imperceptiblement. «Et vous dites donc, monsieur, reprit-il, que les deux cachots.... --Étaient séparés par une distance de cinquante pieds; mais il paraît que cet Edmond Dantès.... --Cet homme dangereux s'appelait.... --Edmond Dantès. Oui, monsieur; il paraît que cet Edmond Dantès s'était procuré des outils ou en avait fabriqué, car on trouva un couloir à l'aide duquel les prisonniers communiquaient. --Ce couloir avait sans doute été pratiqué dans un but d'évasion? --Justement; mais malheureusement pour les prisonniers, l'abbé Faria fut atteint d'une attaque de catalepsie et mourut. --Je comprends; cela dut arrêter court les projets d'évasion. --Pour le mort, oui, répondit M. de Boville, mais pas pour le vivant; au contraire, ce Dantès y vit un moyen de hâter sa fuite; il pensait sans doute que les prisonniers morts au château d'If étaient enterrés dans un cimetière ordinaire; il transporta le défunt dans sa chambre, prit sa place dans le sac où on l'avait cousu et attendit le moment de l'enterrement. --C'était un moyen hasardeux et qui indiquait quelque courage, reprit l'Anglais. --Oh! je vous ai dit, monsieur, que c'était un homme fort dangereux; par bonheur il a débarrassé lui-même le gouvernement des craintes qu'il avait à son sujet. --Comment cela? --Comment? vous ne comprenez pas? --Non. --Le château d'If n'a pas de cimetière; on jette tout simplement les morts à la mer, après leur avoir attaché aux pieds un boulet de trente-six. --Eh bien? fit l'Anglais, comme s'il avait la conception difficile. --Eh bien, on lui attacha un boulet de trente-six aux pieds et on le jeta à la mer. --En vérité? s'écria l'Anglais. --Oui monsieur, continua l'inspecteur. Vous comprenez quel dut être l'étonnement du fugitif lorsqu'il se sentit précipité du haut en bas des rochers. J'aurais voulu voir sa figure en ce moment-là. --Ç'eût été difficile. --N'importe! dit M. de Boville, que la certitude de rentrer dans ses deux cent mille francs mettait de belle humeur, n'importe! je me la représente.» Et il éclata de rire. «Et moi aussi», dit l'Anglais. Et il se mit à rire de son côté, mais comme rient les Anglais, c'est-à-dire du bout des dents. «Ainsi, continua l'Anglais, qui reprit le premier son sang-froid, ainsi le fugitif fut noyé? --Bel et bien. --De sorte que le gouverneur du château fut débarrassé à la fois du furieux et du fou? --Mais une espèce d'acte a dû être dressé de cet événement? demanda l'Anglais. --Oui, oui, acte mortuaire. Vous comprenez, les parents de Dantès, s'il en a, pouvaient avoir intérêt à s'assurer s'il était mort ou vivant. --De sorte que maintenant ils peuvent être tranquilles s'ils héritent de lui. Il est mort et bien mort? --Oh! mon Dieu, oui. Et on leur délivrera attestation quand ils voudront. --Ainsi soit-il, dit l'Anglais. Mais revenons aux registres. --C'est vrai. Cette histoire nous en avait éloignés. Pardon. --Pardon, de quoi? de l'histoire? Pas du tout, elle m'a paru curieuse. --Elle l'est en effet. Ainsi, vous désirez voir, monsieur, tout ce qui est relatif à votre pauvre abbé, qui était bien la douceur même, lui? --Cela me fera plaisir. --Passez dans mon cabinet et je vais vous montrer cela.» Et tous deux passèrent dans le cabinet de M. de Boville. Tout y était effectivement dans un ordre parfait: chaque registre était à son numéro, chaque dossier à sa case. L'inspecteur fit asseoir l'Anglais dans son fauteuil, et posa devant lui le registre et le dossier relatifs au château d'If, lui donnant tout le loisir de feuilleter, tandis que lui-même, assis dans un coin, lisait son journal. L'Anglais trouva facilement le dossier relatif à l'abbé Faria; mais il paraît que l'histoire que lui avait racontée M. de Boville l'avait vivement intéressé, car après avoir pris connaissance de ces premières pièces, il continua de feuilleter jusqu'à ce qu'il fût arrivé à la liasse d'Edmond Dantès. Là, il retrouva chaque chose à sa place: dénonciation, interrogatoire, pétition de Morrel, apostille de M. de Villefort. Il plia tout doucement la dénonciation, la mit dans sa poche, lut l'interrogatoire, et vit que le nom de Noirtier n'y était pas prononcé, parcourut la demande en date du 10 avril 1815, dans laquelle Morrel, d'après le conseil du substitut, exagérait dans une excellente intention, puisque Napoléon régnait alors, les services que Dantès avait rendus à la cause impériale, services que le certificat de Villefort rendait incontestables. Alors, il comprit tout. Cette demande à Napoléon, gardée par Villefort, était devenue sous la seconde Restauration une arme terrible entre les mains du procureur du roi. Il ne s'étonna donc plus en feuilletant le registre, de cette note mise en accolade en regard de son nom: -Edmond Dantès: Bonapartiste enragé: a pris une part active au retour de l'île d'Elbe-. -À tenir au plus grand secret et sous la plus stricte surveillance.- Au-dessous de ces lignes, était écrit d'une autre écriture: «Vu la note ci-dessus, -rien à faire-.» Seulement, en comparant l'écriture de l'accolade avec celle du certificat placé au bas de la demande de Morrel, il acquit la certitude que la note de l'accolade était de la même écriture que le certificat, c'est-à-dire tracée par la main de Villefort. Quant à la note qui accompagnait la note, l'Anglais comprit qu'elle avait dû être consignée par quelque inspecteur qui avait pris un intérêt passager à la situation de Dantès, mais que le renseignement que nous venons de citer avait mis dans l'impossibilité de donner suite à cet intérêt. Comme nous l'avons dit, l'inspecteur, par discrétion et pour ne pas gêner l'élève de l'abbé Faria dans ses recherches, s'était éloigné et lisait -Le Drapeau blanc-. Il ne vit donc pas l'Anglais plier et mettre dans sa poche la dénonciation écrite par Danglars sous la tonnelle de la Réserve, et portant le timbre de la poste de Marseille, 27 février, levée de 6 heures du soir. Mais, il faut le dire, il l'eût vu, qu'il attachait trop peu d'importance à ce papier et trop d'importance à ses deux cent mille francs, pour s'opposer à ce que faisait l'Anglais, si incorrect que cela fût. «Merci dit celui-ci en refermant bruyamment le registre. J'ai ce qu'il me faut; maintenant, c'est à moi de tenir ma promesse: faites-moi un simple transport de votre créance; reconnaissez dans ce transport en avoir reçu le montant, et je vais vous compter la somme.» Et il céda sa place au bureau à M. de Boville, qui s'y assit sans façon et s'empressa de faire le transport demandé, tandis que l'Anglais comptait les billets de banque sur le rebord du casier. XXIX La maison Morrel. Celui qui eût quitté Marseille quelques années auparavant, connaissant l'intérieur de la maison Morrel, et qui y fût entré à l'époque où nous sommes parvenus, y eût trouvé un grand changement. Au lieu de cet air de vie, d'aisance et de bonheur qui s'exhale, pour ainsi dire, d'une maison en voie de prospérité; au lieu de ces figures joyeuses se montrant derrière les rideaux des fenêtres, de ces commis affairés traversant les corridors, une plume fichée derrière l'oreille; au lieu de cette cour encombrée de ballots, retentissant des cris et des rires des facteurs; il eût trouvé, dès la première vue, je ne sais quoi de triste et de mort. Dans ce corridor désert et dans cette cour vide, de nombreux employés qui autrefois peuplaient les bureaux, deux seuls étaient restés: l'un était un jeune homme de vingt-trois ou vingt-quatre ans, nommé Emmanuel Raymond, lequel était amoureux de la fille de M. Morrel, et était resté dans la maison quoi qu'eussent pu faire ses parents pour l'en retirer; l'autre était un vieux garçon de caisse, borgne, nommé Coclès, sobriquet que lui avaient donné les jeunes gens qui peuplaient autrefois cette grande ruche bourdonnante, aujourd'hui presque inhabitée, et qui avait si bien et si complètement remplacé son vrai nom, que, selon toute probabilité, il ne se serait pas même retourné, si on l'eût appelé aujourd'hui de ce nom. Coclès était resté au service de M. Morrel, et il s'était fait dans la situation du brave homme un singulier changement. Il était à la fois monté au grade de caissier, et descendu au rang de domestique. Ce n'en était pas moins le même Coclès, bon, patient, dévoué, mais inflexible à l'endroit de l'arithmétique, le seul point sur lequel il eût tenu tête au monde entier, même à M. Morrel, et ne connaissant que sa table de Pythagore, qu'il savait sur le bout du doigt, de quelque façon qu'on la retournât et dans quelque erreur qu'on tentât de le faire tomber. Au milieu de la tristesse générale qui avait envahi la maison Morrel, Coclès était d'ailleurs le seul qui fût resté impassible. Mais, qu'on ne s'y trompe point; cette impassibilité ne venait pas d'un défaut d'affection, mais au contraire d'une inébranlable conviction. Comme les rats, qui, dit-on, quittent peu à peu un bâtiment condamné d'avance par le destin à périr en mer, de manière que ces hôtes égoïstes l'ont complètement abandonné au moment où il lève l'ancre, de même, nous l'avons dit, toute cette foule de commis et d'employés qui tirait son existence de la maison de l'armateur avait peu à peu déserté bureau et magasin; or, Coclès les avait vus s'éloigner tous sans songer même à se rendre compte de la cause de leur départ; tout, comme nous l'avons dit, se réduisait pour Coclès à une question de chiffres, et depuis vingt ans qu'il était dans la maison Morrel, il avait toujours vu les paiements s'opérer à bureaux ouverts avec une telle régularité, qu'il n'admettait pas plus que cette régularité pût s'arrêter et ces paiements se suspendre, qu'un meunier qui possède un moulin alimenté par les eaux d'une riche rivière n'admet que cette rivière puisse cesser de couler. En effet, jusque-là rien n'était encore venu porter atteinte à la conviction de Coclès. La dernière fin de mois s'était effectuée avec une ponctualité rigoureuse. Coclès avait relevé une erreur de soixante-dix centimes commise par M. Morrel à son préjudice, et le même jour il avait rapporté les quatorze sous d'excédent à M. Morrel, qui, avec un sourire mélancolique, les avait pris et laissés tomber dans un tiroir à peu près 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000