planta dans ces intervalles des myrtes et des bruyères, arrosa les plantations nouvelles afin qu'elles semblassent anciennes; effaça les traces de ses pas amassées autour de cet endroit, et attendit avec impatience le retour de ses compagnons. En effet, il ne s'agissait plus maintenant de passer son temps à regarder cet or et ces diamants et à rester à Monte-Cristo comme un dragon surveillant d'inutiles trésors. Maintenant, il fallait retourner dans la vie, parmi les hommes, et prendre dans la société le rang, l'influence et le pouvoir que donne en ce monde la richesse, la première et la plus grande des forces dont peut disposer la créature humaine. Les contrebandiers revinrent le sixième jour. Dantès reconnut de loin le port et la marche de la -Jeune-Amélie-; il se traîna jusqu'au port comme Philoctète blessé, et lorsque ses compagnons abordèrent, il leur annonça, tout en se plaignant encore, un mieux sensible; puis à son tour, il écouta le récit des aventuriers. Ils avaient réussi, il est vrai; mais à peine le chargement avait-il été déposé, qu'ils avaient eu avis qu'un brick en surveillance à Toulon venait de sortir du port et se dirigeait de leur côté. Ils s'étaient alors enfuis à tire-d'aile, regrettant que Dantès, qui savait donner une vitesse si supérieure au bâtiment, ne fût point là pour le diriger. En effet, bientôt ils avaient aperçu le bâtiment chasseur; mais à l'aide de la nuit, et en doublant le cap Corse, ils lui avaient échappé. En somme, ce voyage n'avait pas été mauvais; et tous, et surtout Jacopo, regrettaient que Dantès n'en eût pas été, afin d'avoir sa part des bénéfices qu'il avait rapportés, part qui montait à cinquante piastres. Edmond demeura impénétrable; il ne sourit même pas à l'énumération des avantages qu'il eût partagés s'il eût quitté l'île; et, comme la -Jeune-Amélie- n'était venue à Monte-Cristo que pour le chercher, il se rembarqua le soir même et suivit le patron à Livourne. À Livourne, il alla chez un juif et vendit cinq mille francs chacun quatre de ses plus petits diamants. Le juif aurait pu s'informer comment un matelot se trouvait possesseur de pareils objets; mais il s'en garda bien, il gagnait mille francs sur chacun. Le lendemain, il acheta une barque toute neuve qu'il donna à Jacopo, en ajoutant à ce don cent piastres afin qu'il pût engager un équipage; et cela, à la condition que Jacopo irait à Marseille demander des nouvelles d'un vieillard nommé Louis Dantès et qui demeurait aux Allées de Meilhan, et d'une jeune fille qui demeurait au village des Catalans et que l'on nommait Mercédès. Ce fut à Jacopo à croire qu'il faisait un rêve: Edmond lui raconta alors qu'il s'était fait marin par un coup de tête, et parce que sa famille lui refusait l'argent nécessaire à son entretien; mais qu'en arrivant à Livourne il avait touché la succession d'un oncle qui l'avait fait son seul héritier. L'éducation élevée de Dantès donnait à ce récit une telle vraisemblance que Jacopo ne douta point un instant que son ancien compagnon ne lui eût dit la vérité. D'un autre côté, comme l'engagement d'Edmond à bord de la -Jeune-Amélie- était expiré, il prit congé du marin, qui essaya d'abord de le retenir, mais qui, ayant appris comme Jacopo l'histoire de l'héritage, renonça dès lors à l'espoir de vaincre la résolution de son ancien matelot. Le lendemain, Jacopo mit à la voile pour Marseille; il devait retrouver Edmond à Monte-Cristo. Le même jour, Dantès partit sans dire où il allait, prenant congé de l'équipage de la -Jeune-Amélie- par une gratification splendide, et du patron avec la promesse de lui donner un jour ou l'autre de ses nouvelles. Dantès alla à Gênes. Au moment où il arrivait, on essayait un petit yacht commandé par un Anglais qui, ayant entendu dire que les Génois étaient les meilleurs constructeurs de la Méditerranée, avait voulu avoir un yacht construit à Gênes; l'Anglais avait fait prix à quarante mille francs: Dantès en offrit soixante mille, à la condition que le bâtiment lui serait livré le jour même. L'Anglais était allé faire un tour en Suisse, en attendant que son bâtiment fût achevé. Il ne devait revenir que dans trois semaines ou un mois: le constructeur pensa qu'il aurait le temps d'en remettre un autre sur le chantier. Dantès emmena le constructeur chez un juif, passa avec lui dans l'arrière-boutique et le juif compta soixante mille francs au constructeur. Le constructeur offrit à Dantès ses services pour lui composer un équipage; mais Dantès le remercia, en disant qu'il avait l'habitude de naviguer seul, et que la seule chose qu'il désirait était qu'on exécutât dans la cabine, à la tête du lit, une armoire à secret, dans laquelle se trouveraient trois compartiments à secret aussi. Il donna la mesure de ces compartiments, qui furent exécutés le lendemain. Deux heures après, Dantès sortait du port de Gênes, escorté par les regards d'une foule de curieux qui voulaient voir le seigneur espagnol qui avait l'habitude de naviguer seul. Dantès s'en tira à merveille; avec l'aide du gouvernail, et sans avoir besoin de le quitter, il fit faire à son bâtiment toutes les évolutions voulues; on eût dit un être intelligent prêt à obéir à la moindre impulsion donnée, et Dantès convint en lui-même que les Génois méritaient leur réputation de premiers constructeurs du monde. Les curieux suivirent le petit bâtiment des yeux jusqu'à ce qu'ils l'eussent perdu de vue, et alors les discussions s'établirent pour savoir où il allait: les uns penchèrent pour la Corse, les autres pour l'île d'Elbe; ceux-ci offrirent de parier qu'il allait en Espagne, ceux-là soutinrent qu'il allait en Afrique; nul ne pensa à nommer l'île de Monte-Cristo. C'était cependant à Monte-Cristo qu'allait Dantès. Il y arriva vers la fin du second jour: le navire était excellent voilier et avait parcouru la distance en trente-cinq heures. Dantès avait parfaitement reconnu le gisement de la côte; et, au lieu d'aborder au port habituel, il jeta l'ancre dans la petite crique. L'île était déserte; personne ne paraissait y avoir abordé depuis que Dantès en était parti; il alla à son trésor: tout était dans le même état qu'il l'avait laissé. Le lendemain, son immense fortune était transportée à bord du yacht et enfermée dans les trois compartiments de l'armoire à secret. Dantès attendit huit jours encore. Pendant huit jours il fit manoeuvrer son yacht autour de l'île, l'étudiant comme un écuyer étudie un cheval: au bout de ce temps, il en connaissait toutes les qualités et tous les défauts; Dantès se promit d'augmenter les unes et de remédier aux autres. Le huitième jour, Dantès vit un petit bâtiment qui venait sur l'île toutes voiles dehors, et reconnut la barque de Jacopo; il fit un signal auquel Jacopo répondit, et deux heures après, la barque était près du yacht. Il y avait une triste réponse à chacune des deux demandes faites par Edmond. Le vieux Dantès était mort. Mercédès avait disparu. Edmond écouta ces deux nouvelles d'un visage calme; mais aussitôt il descendit à terre, en défendant que personne l'y suivît. Deux heures après, il revint; deux hommes de la barque de Jacopo passèrent sur son yacht pour l'aider à la manoeuvre, et il donna l'ordre de mettre le cap sur Marseille. Il prévoyait la mort de son père; mais Mercédès, qu'était-elle devenue? Sans divulguer son secret, Edmond ne pouvait donner d'instructions suffisantes à un agent; d'ailleurs, il y avait d'autres renseignements qu'il voulait prendre, et pour lesquels il ne s'en rapportait qu'à lui-même. Son miroir lui avait appris à Livourne qu'il ne courait pas le danger d'être reconnu, d'ailleurs il avait maintenant à sa disposition tous les moyens de se déguiser. Un matin donc, le yacht, suivi de la petite barque, entra bravement dans le port de Marseille et s'arrêta juste en face de l'endroit où, ce soir de fatale mémoire, on l'avait embarqué pour le château d'If. Ce ne fut pas sans un certain frémissement que, dans le canot, Dantès vit venir à lui un gendarme. Mais Dantès, avec cette assurance parfaite qu'il avait acquise, lui présenta un passeport anglais qu'il avait acheté à Livourne; et moyennant ce laissez-passer étranger, beaucoup plus respecté en France que le nôtre, il descendit sans difficulté à terre. La première chose qu'aperçut Dantès, en mettant le pied sur la Canebière, fut un des matelots du -Pharaon-. Cet homme avait servi sous ses ordres, et se trouvait là comme un moyen de rassurer Dantès sur les changements qui s'étaient faits en lui. Il alla droit à cet homme et lui fit plusieurs questions auxquelles celui-ci répondit, sans même laisser soupçonner ni par ses paroles, ni par sa physionomie, qu'il se rappelât avoir jamais vu celui qui lui adressait la parole. Dantès donna au matelot une pièce de monnaie pour le remercier de ses renseignements; un instant après, il entendit le brave homme qui courait après lui. Dantès se retourna. «Pardon, monsieur, dit le matelot, mais vous vous êtes trompé sans doute; vous aurez cru me donner une pièce de quarante sous, et vous m'avez donné un double napoléon. --En effet, mon ami, dit Dantès, je m'étais trompé; mais, comme votre honnêteté mérite une récompense, en voici un second que je vous prie d'accepter pour boire à ma santé avec vos camarades.» Le matelot regarda Edmond avec tant d'étonnement, qu'il ne songea même pas à le remercier; et il le regarda s'éloigner en disant: «C'est quelque nabab qui arrive de l'Inde.» Dantès continua son chemin; chaque pas qu'il faisait oppressait son coeur d'une émotion nouvelle: tous ses souvenirs d'enfance, souvenirs indélébiles, éternellement présents à la pensée, étaient là, se dressant à chaque coin de place, à chaque angle de rue, à chaque borne de carrefour. En arrivant au bout de la rue de Noailles, et en apercevant les Allées de Meilhan, il sentit ses genoux qui fléchissaient, et il faillit tomber sous les roues d'une voiture. Enfin, il arriva jusqu'à la maison qu'avait habitée son père. Les aristoloches et les capucines avaient disparu de la mansarde, où autrefois la main du bonhomme les treillageait avec tant de soin. Il s'appuya contre un arbre, et resta quelque temps pensif, regardant les derniers étages de cette pauvre petite maison; enfin il s'avança vers la porte, en franchit le seuil, demanda s'il n'y avait pas un logement vacant, et, quoiqu'il fût occupé, insista si longtemps pour visiter celui du cinquième, que la concierge monta et demanda, de la part d'un étranger, aux personnes qui l'habitaient, la permission de voir les deux pièces dont il était composé. Les personnes qui habitaient ce petit logement étaient un jeune homme et une jeune femme qui venaient de se marier depuis huit jours seulement. En voyant ces deux jeunes gens, Dantès poussa un profond soupir. Au reste, rien ne rappelait plus à Dantès l'appartement de son père: ce n'était plus le même papier; tous les vieux meubles, ces amis d'enfance d'Edmond, présents à son souvenir dans tous leurs détails, avaient disparu. Les murailles seules étaient les mêmes. Dantès se tourna du côté du lit, il était là à la même place que celui de l'ancien locataire; malgré lui, les yeux d'Edmond se mouillèrent de larmes: c'était à cette place que le vieillard avait dû expirer en nommant son fils. Les deux jeunes gens regardaient avec étonnement cet homme au front sévère, sur les joues duquel coulaient deux grosses larmes sans que son visage sourcillât. Mais, comme toute douleur porte avec elle sa religion, les jeunes gens ne firent aucune question à l'inconnu; seulement, ils se retirèrent en arrière pour le laisser pleurer tout à son aise, et quand il se retira ils l'accompagnèrent, en lui disant qu'il pouvait revenir quand il voudrait et que leur pauvre maison lui serait toujours hospitalière. En passant à l'étage au-dessous, Edmond s'arrêta devant une autre porte et demanda si c'était toujours le tailleur Caderousse qui demeurait là. Mais le concierge lui répondit que l'homme dont il parlait avait fait de mauvaises affaires et tenait maintenant une petite auberge sur la route de Bellegarde à Beaucaire. Dantès descendit, demanda l'adresse du propriétaire de la maison des Allées de Meilhan, se rendit chez lui, se fit annoncer sous le nom de Lord Wilmore (c'était le nom et le titre qui étaient portés sur son passeport), et lui acheta cette petite maison pour la somme de vingt-cinq mille francs. C'était dix mille francs au moins de plus qu'elle ne valait. Mais Dantès, s'il la lui eût faite un demi-million, l'eût payée ce prix. Le jour même, les jeunes gens du cinquième étage furent prévenus par le notaire qui avait fait le contrat que le nouveau propriétaire leur donnait le choix d'un appartement dans toute la maison, sans augmenter en aucune façon leur loyer, à la condition qu'ils lui céderaient les deux chambres qu'ils occupaient. Cet événement étrange occupa pendant plus de huit jours tous les habitués des Allées de Meilhan, et fit faire mille conjectures dont pas une ne se trouva être exacte. Mais ce qui surtout brouilla toutes les cervelles et troubla tous les esprits, c'est qu'on vit le soir même le même homme qu'on avait vu entrer dans la maison des Allées de Meilhan se promener dans le petit village des Catalans, et entrer dans une pauvre maison de pêcheurs où il resta plus d'une heure à demander des nouvelles de plusieurs personnes qui étaient mortes ou qui avaient disparu depuis plus de quinze ou seize ans. Le lendemain, les gens chez lesquels il était entré pour faire toutes ces questions reçurent en cadeau une barque catalane toute neuve, garnie de deux seines et d'un chalut. Ces braves gens eussent bien voulu remercier le généreux questionneur; mais en les quittant on l'avait vu, après avoir donné quelques ordres à un marin, monter à cheval et sortir de Marseille par la porte d'Aix. XXVI L'auberge du pont du Gard. Ceux qui, comme moi, ont parcouru à pied le Midi de la France ont pu remarquer entre Bellegarde et Beaucaire, à moitié chemin à peu près du village à la ville, mais plus rapprochée cependant de Beaucaire que de Bellegarde, une petite auberge où pend, sur une plaque de tôle qui grince au moindre vent, une grotesque représentation du pont du Gard. Cette petite auberge, en prenant pour règle le cours du Rhône, est située au côté gauche de la route, tournant le dos au fleuve; elle est accompagnée de ce que dans le Languedoc on appelle un jardin: c'est-à-dire que la face opposée à celle qui ouvre sa porte aux voyageurs donne sur un enclos où rampent quelques oliviers rabougris et quelques figuiers sauvages au feuillage argenté par la poussière; dans leurs intervalles poussent, pour tout légume, des aulx, des piments et des échalotes; enfin, à l'un de ses angles, comme une sentinelle oubliée, un grand pin parasol élance mélancoliquement sa tige flexible, tandis que sa cime, épanouie en éventail, craque sous un soleil de trente degrés. Tous ces arbres, grands ou petits se courbent inclinés naturellement dans la direction où passe le mistral, l'un des trois fléaux de la Provence; les deux autres, comme on sait ou comme on ne sait pas, étant la Durance et le Parlement. Çà et là, dans la plaine environnante, qui ressemble à un grand lac de poussière, végètent quelques tiges de froment que les horticulteurs du pays élèvent sans doute par curiosité et dont chacune sert de perchoir à une cigale qui poursuit de son chant aigre et monotone les voyageurs égarés dans cette thébaïde. Depuis sept ou huit ans à peu près, cette petite auberge était tenue par un homme et une femme ayant pour tout domestique une fille de chambre appelée Trinette et un garçon d'écurie répondant au nom de Pacaud; double coopération qui au reste suffisait largement aux besoins du service, depuis qu'un canal creusé de Beaucaire à Aigues-mortes avait fait succéder victorieusement les bateaux au roulage accéléré, et le coche à la diligence. Ce canal, comme pour rendre plus vifs encore les regrets du malheureux aubergiste qu'il ruinait, passait entre le Rhône qui l'alimente et la route qu'il épuise, à cent pas à peu près de l'auberge dont nous venons de donner une courte mais fidèle description. L'hôtelier qui tenait cette petite auberge pouvait être un homme de quarante à quarante-cinq ans, grand, sec et nerveux, véritable type méridional avec ses yeux enfoncés et brillants, son nez en bec d'aigle et ses dents blanches comme celles d'un animal carnassier. Ses cheveux, qui semblaient, malgré les premiers souffles de l'âge, ne pouvoir se décider à blanchir, étaient, ainsi que sa barbe, qu'il portait en collier, épais, crépus et à peine parsemés de quelques poils blancs. Son teint, hâlé naturellement, s'était encore couvert d'une nouvelle couche de bistre par l'habitude que le pauvre diable avait prise de se tenir depuis le matin jusqu'au soir sur le seuil de sa porte, pour voir si, soit à pied, soit en voiture, il ne lui arrivait pas quelque pratique: attente presque toujours déçue, et pendant laquelle il n'opposait à l'ardeur dévorante du soleil d'autre préservatif pour son visage qu'un mouchoir rouge noué sur sa tête, à la manière des muletiers espagnols. Cet homme, c'était notre ancienne connaissance Gaspard Caderousse. Sa femme, au contraire, qui, de son nom de fille, s'appelait Madeleine Radelle, était une femme pâle, maigre et maladive; née aux environs d'Arles, elle avait, tout en conservant les traces primitives de la beauté traditionnelle de ses compatriotes, vu son visage se délabrer lentement dans l'accès presque continuel d'une de ces fièvres sourdes si communes parmi les populations voisines des étangs d'Aigues-mortes et des marais de la Camargue. Elle se tenait donc presque toujours assise et grelottante au fond de sa chambre située au premier, soit étendue dans un fauteuil, soit appuyée contre son lit, tandis que son mari montait à la porte sa faction habituelle: faction qu'il prolongeait d'autant plus volontiers que chaque fois qu'il se retrouvait avec son aigre moitié, celle-ci le poursuivait de ses plaintes éternelles contre le sort, plaintes auxquelles son mari ne répondait d'habitude que par ces paroles philosophiques: «Tais-toi, la Carconte! c'est Dieu qui le veut comme cela.» Ce sobriquet venait de ce que Madeleine Radelle était née dans le village de la Carconte, situé entre Salon et Lambesc. Or, suivant une habitude du pays, qui veut que l'on désigne presque toujours les gens par un surnom au lieu de les désigner par un nom, son mari avait substitué cette appellation à celle de Madeleine, trop douce et trop euphonique peut-être pour son rude langage. Cependant, malgré cette prétendue résignation aux décrets de la Providence, que l'on n'aille pas croire que notre aubergiste ne sentît pas profondément l'état de misère où l'avait réduit ce misérable canal de Beaucaire, et qu'il fût invulnérable aux plaintes incessantes dont sa femme le poursuivait. C'était, comme tous les Méridionaux, un homme sobre et sans de grands besoins, mais vaniteux pour les choses extérieures; aussi, au temps de sa prospérité, il ne laissait passer ni une ferrade, ni une procession de la tarasque sans s'y montrer avec la Carconte, l'un dans ce costume pittoresque des hommes du Midi et qui tient à la fois du catalan et de l'andalou; l'autre avec ce charmant habit des femmes d'Arles qui semble emprunté à la Grèce et à l'Arabie; mais peu à peu, chaînes de montres, colliers, ceinturés aux mille couleurs, corsages brodés, vestes de velours, bas à coins élégants, guêtres bariolées, souliers à boucles d'argent avaient disparu, et Gaspard Caderousse, ne pouvant plus se montrer à la hauteur de sa splendeur passée, avait renoncé pour lui et pour sa femme à toutes ces pompes mondaines, dont il entendait, en se rongeant sourdement le coeur, les bruits joyeux retentir jusqu'à cette pauvre auberge, qu'il continuait de garder bien plus comme un abri que comme une spéculation. Caderousse s'était donc tenu, comme c'était son habitude, une partie de la matinée devant la porte, promenant son regard mélancolique d'un petit gazon pelé, où picoraient quelques poules, aux deux extrémités du chemin désert qui s'enfonçait d'un côté au midi et de l'autre au nord, quand tout à coup la voix aigre de sa femme le força de quitter son poste; il rentra en grommelant et monta au premier laissant néanmoins la porte toute grande ouverte comme pour inviter les voyageurs à ne pas l'oublier en passant. Au moment où Caderousse rentrait, la grande route dont nous avons parlé, et que parcouraient ses regards, était aussi nue et aussi solitaire que le désert à midi; elle s'étendait, blanche et infinie, entre deux rangées d'arbres maigres, et l'on comprenait parfaitement qu'aucun voyageur, libre de choisir une autre heure du jour, ne se hasardât dans cet effroyable Sahara. Cependant, malgré toutes les probabilités, s'il fût resté à son poste, Caderousse aurait pu voir poindre, du côté de Bellegarde, un cavalier et un cheval venant de cette allure honnête et amicale qui indique les meilleures relations entre le cheval et le cavalier; le cheval était un cheval hongre, marchant agréablement l'amble; le cavalier était un prêtre vêtu de noir et coiffé d'un chapeau à trois cornes, malgré la chaleur dévorante du soleil alors à son midi; ils n'allaient tous deux qu'à un trot fort raisonnable. Arrivé devant la porte, le groupe s'arrêta: il eût été difficile de décider si ce fut le cheval qui arrêta l'homme ou l'homme qui arrêta le cheval; mais en tout cas le cavalier mit pied à terre, et, tirant l'animal par la bride, il alla l'attacher au tourniquet d'un contrevent délabré qui ne tenait plus qu'à un gond; puis s'avançant vers la porte, en essuyant d'un mouchoir de coton rouge son front ruisselant de sueur, le prêtre frappa trois coups sur le seuil, du bout ferré de la canne qu'il tenait à la main. Aussitôt, un grand chien noir se leva et fit quelques pas en aboyant et en montrant ses dents blanches et aiguës; double démonstration hostile qui prouvait le peu d'habitude qu'il avait de la société. Aussitôt, un pas lourd ébranla l'escalier de bois rampant le long de la muraille, et que descendait, en se courbant et à reculons, l'hôte du pauvre logis à la porte duquel se tenait le prêtre. «Me voilà! disait Caderousse tout étonné, me voilà! veux-tu te taire, Margottin! N'ayez pas peur, monsieur, il aboie, mais il ne mord pas. Vous désirez du vin, n'est-ce pas? car il fait une polissonne de chaleur.... Ah! pardon, interrompit Caderousse, en voyant à quelle sorte de voyageur il avait affaire, je ne savais pas qui j'avais l'honneur de recevoir; que désirez-vous, que demandez-vous, monsieur l'abbé? je suis à vos ordres.» Le prêtre regarda cet homme pendant deux ou trois secondes avec une attention étrange, il parut même chercher à attirer de son côté sur lui l'attention de l'aubergiste; puis, voyant que les traits de celui-ci n'exprimaient d'autre sentiment que la surprise de ne pas recevoir une réponse, il jugea qu'il était temps de faire cesser cette surprise, et dit avec un accent italien très prononcé: «N'êtes-vous pas monsou Caderousse? --Oui, monsieur, dit l'hôte peut-être encore plus étonné de la demande qu'il ne l'avait été du silence, je le suis en effet; Gaspard Caderousse, pour vous servir. --Gaspard Caderousse... oui, je crois que c'est là le prénom et le nom; vous demeuriez autrefois Allées de Meilhan, n'est-ce pas? au quatrième? --C'est cela. --Et vous y exerciez la profession de tailleur? --Oui, mais l'état a mal tourné: il fait si chaud à ce coquin de Marseille que l'on finira, je crois, par ne plus s'y habiller du tout. Mais à propos de chaleur, ne voulez-vous pas vous rafraîchir, monsieur l'abbé? --Si fait, donnez-moi une bouteille de votre meilleur vin, et nous reprendrons la conversation, s'il vous plaît, où nous la laissons. --Comme il vous fera plaisir, monsieur l'abbé» dit Caderousse. Et pour ne pas perdre cette occasion de placer une des dernières bouteilles de vin de Cahors qui lui restaient, Caderousse se hâta de lever une trappe pratiquée dans le plancher même de cette espèce de chambre du rez-de-chaussée, qui servait à la fois de salle et de cuisine. Lorsque au bout de cinq minutes il reparut, il trouva l'abbé assis sur un escabeau, le coude appuyé à une table longue, tandis que Margottin, qui paraissait avoir fait sa paix avec lui en entendant que, contre l'habitude, ce voyageur singulier allait prendre quelque chose, allongeait sur sa cuisse son cou décharné et son oeil langoureux. «Vous êtes seul? demanda l'abbé à son hôte, tandis que celui-ci posait devant lui la bouteille et un verre. --Oh! mon Dieu! oui! seul ou à peu près, monsieur l'abbé; car j'ai ma femme qui ne me peut aider en rien, attendu qu'elle est toujours malade, la pauvre Carconte. --Ah! vous êtes marié! dit le prêtre avec une sorte d'intérêt, et en jetant autour de lui un regard qui paraissait estimer à sa mince valeur le maigre mobilier du pauvre ménage. --Vous trouvez que je ne suis pas riche, n'est-ce pas monsieur l'abbé? dit en soupirant Caderousse; mais que voulez-vous! il ne suffit pas d'être honnête homme pour prospérer dans ce monde.» L'abbé fixa sur lui un regard perçant. «Oui, honnête homme; de cela, je puis me vanter, monsieur, dit l'hôte en soutenant le regard de l'abbé, une main sur sa poitrine et en hochant la tête du haut en bas; et, dans notre époque, tout le monde n'en peut pas dire autant. --Tant mieux si ce dont vous vous vantez est vrai, dit l'abbé; car tôt ou tard, j'en ai la ferme conviction, l'honnête homme est récompensé et le méchant puni. --C'est votre état de dire cela, monsieur l'abbé; c'est votre état de dire cela, reprit Caderousse avec une expression amère; après cela, on est libre de ne pas croire ce que vous dites. --Vous avez tort de parler ainsi, monsieur, dit l'abbé, car peut-être vais-je être moi-même pour vous, tout à l'heure, une preuve de ce que j'avance. --Que voulez-vous dire? demanda Caderousse d'un air étonné. --Je veux dire qu'il faut que je m'assure avant tout si vous êtes celui à qui j'ai affaire. --Quelles preuves voulez-vous que je vous donne? --Avez-vous connu en 1814 ou 1815 un marin qui s'appelait Dantès? --Dantès!... si je l'ai connu, ce pauvre Edmond! je le crois bien! c'était même un de mes meilleurs amis! s'écria Caderousse, dont un rouge de pourpre envahit le visage, tandis que l'oeil clair et assuré de l'abbé semblait se dilater pour couvrir tout entier celui qu'il interrogeait. --Oui, je crois en effet qu'il s'appelait Edmond. --S'il s'appelait Edmond, le petit! je le crois bien! aussi vrai que je m'appelle, moi, Gaspard Caderousse. Et qu'est-il devenu, monsieur, ce pauvre Edmond? continua l'aubergiste; l'auriez-vous connu? vit-il encore? est-il libre? est-il heureux? --Il est mort prisonnier, plus désespéré et plus misérable que les forçats qui traînent leur boulet au bagne de Toulon.» Une pâleur mortelle succéda sur le visage de Caderousse à la rougeur qui s'en était d'abord emparée. Il se retourna et l'abbé lui vit essuyer une larme avec un coin du mouchoir rouge qui lui servait de coiffure. «Pauvre petit! murmura Caderousse. Eh bien, voilà encore une preuve de ce que je vous disais monsieur l'abbé, que le Bon Dieu n'était bon que pour les mauvais. Ah! continua Caderousse, avec ce langage coloré des gens du Midi, le monde va de mal en pis, qu'il tombe donc du ciel deux jours de poudre et une heure de feu, et que tout soit dit! --Vous paraissez aimer ce garçon de tout votre coeur, monsieur, demanda l'abbé. --Oui, je l'aimais bien, dit Caderousse quoique j'aie à me reprocher d'avoir un instant envié son bonheur. Mais depuis, je vous le jure, foi de Caderousse, j'ai bien plaint son malheureux sort.» Il se fit un instant de silence pendant lequel le regard fixe de l'abbé ne cessa point un instant d'interroger la physionomie mobile de l'aubergiste. «Et vous l'avez connu, le pauvre petit? continua Caderousse. --J'ai été appelé à son lit de mort pour lui offrir les derniers secours de la religion, répondit l'abbé. --Et de quoi est-il mort? demanda Caderousse d'une voix étranglée. --Et de quoi meurt-on en prison quand on y meurt à trente ans, si ce n'est de la prison elle-même?» Caderousse essuya la sueur qui coulait de son front. «Ce qu'il y a d'étrange dans tout cela, reprit l'abbé, c'est que Dantès, à son lit de mort, sur le christ dont il baisait les pieds, m'a toujours juré qu'il ignorait la véritable cause de sa captivité. --C'est vrai, c'est vrai, murmura Caderousse, il ne pouvait pas le savoir; non, monsieur l'abbé, il ne mentait pas, le pauvre petit. --C'est ce qui fait qu'il m'a chargé d'éclaircir son malheur qu'il n'avait jamais pu éclaircir lui-même, et de réhabiliter sa mémoire, si cette mémoire avait reçu quelque souillure.» Et le regard de l'abbé, devenant de plus en plus fixe, dévora l'expression presque sombre qui apparut sur le visage de Caderousse. «Un riche Anglais, continua l'abbé, son compagnon d'infortune, et qui sortit de prison, à la seconde Restauration, était possesseur d'un diamant d'une grande valeur. En sortant de prison, il voulut laisser à Dantès, qui, dans une maladie qu'il avait faite, l'avait soigné comme un frère, un témoignage de sa reconnaissance en lui laissant ce diamant. Dantès, au lieu de s'en servir pour séduire ses geôliers, qui d'ailleurs pouvaient le prendre et le trahir après, le conserva toujours précieusement pour le cas où il sortirait de prison; car s'il sortait de prison, sa fortune était assurée par la vente seule de ce diamant. --C'était donc, comme vous le dites, demanda Caderousse avec des yeux ardents, un diamant d'une grande valeur? --Tout est relatif, reprit l'abbé; d'une grande valeur pour Edmond; ce diamant était estimé cinquante mille francs. --Cinquante mille francs! dit Caderousse; mais il était donc gros comme une noix? --Non, pas tout à fait, dit l'abbé, mais vous allez en juger vous-même, car je l'ai sur moi.» Caderousse sembla chercher sous les vêtements de l'abbé le dépôt dont il parlait. L'abbé tira de sa poche une petite boîte de chagrin noir, l'ouvrit et fit briller aux yeux éblouis de Caderousse l'étincelante merveille montée sur une bague d'un admirable travail. «Et cela vaut cinquante mille francs? --Sans la monture, qui est elle-même d'un certain prix», dit l'abbé. Et il referma l'écrin, et remit dans sa poche le diamant qui continuait d'étinceler au fond de la pensée de Caderousse. «Mais comment vous trouvez-vous avoir ce diamant en votre possession, monsieur l'abbé? demanda Caderousse. Edmond vous a donc fait son héritier? --Non, mais son exécuteur testamentaire. «J'avais trois bons amis et une fiancée, m'a-t-il dit: tous quatre, j'en suis sûr, me regrettent amèrement: l'un de ces bons amis s'appelait Caderousse.» Caderousse frémit. «--L'autre, continua l'abbé sans paraître s'apercevoir de l'émotion de Caderousse, l'autre s'appelait Danglars; le troisième, a-t-il ajouté, bien que mon rival, m'aimait aussi.» Un sourire diabolique éclaira les traits de Caderousse qui fit un mouvement pour interrompre l'abbé. «Attendez, dit l'abbé, laisse-moi finir, et si vous avez quelque observation à me faire, vous me la ferez tout à l'heure. «L'autre, bien que mon rival, m'aimait aussi et s'appelait Fernand; quant à ma fiancée son nom était...» Je ne me rappelle plus le nom de la fiancée, dit l'abbé. --Mercédès, dit Caderousse. --Ah! oui, c'est cela, reprit l'abbé avec un soupir étouffé, Mercédès. --Eh bien? demanda Caderousse. --Donnez-moi une carafe d'eau», dit l'abbé. Caderousse s'empressa d'obéir. L'abbé remplit le verre et but quelques gorgées. «Où en étions-nous? demanda-t-il en posant son verre sur la table. --La fiancée s'appelait Mercédès. --Oui, c'est cela. «Vous irez à Marseille...» C'est toujours Dantès qui parle, comprenez-vous? --Parfaitement. --«Vous vendrez ce diamant, vous ferez cinq parts et vous les partagerez entre ces bons amis, les seuls êtres qui m'aient aimé sur la terre!» --Comment cinq parts? dit Caderousse, vous ne m'avez nommé que quatre personnes. --Parce que la cinquième est morte, à ce qu'on m'a dit.... La cinquième était le père de Dantès. --Hélas! oui, dit Caderousse ému par les passions qui s'entrechoquaient en lui; hélas! oui, le pauvre homme, il est mort. --J'ai appris cet événement à Marseille, répondit l'abbé en faisant un effort pour paraître indifférent, mais il y a si longtemps que cette mort est arrivée que je n'ai pu recueillir aucun détail.... Sauriez-vous quelque chose de la fin de ce vieillard, vous? --Eh! dit Caderousse, qui peut savoir cela mieux que moi?... Je demeurais porte à porte avec le bon homme.... Eh! mon Dieu! oui: un an à peine après la disparition de son fils, il mourut, le pauvre vieillard! --Mais, de quoi mourut-il? --Les médecins ont nommé sa maladie... une gastro-entérite, je crois; ceux qui le connaissaient ont dit qu'il était mort de douleur... et moi, qui l'ai presque vu mourir, je dis qu'il est mort...» Caderousse s'arrêta. «Mort de quoi? reprit avec anxiété le prêtre. --Eh bien, mort de faim! --De faim? s'écria l'abbé bondissant sur son escabeau, de faim! les plus vils animaux ne meurent pas de faim! les chiens qui errent dans les rues trouvent une main compatissante qui leur jette un morceau de pain; et un homme, un chrétien, est mort de faim au milieu d'autres hommes qui se disent chrétiens comme lui! Impossible! oh! c'est impossible! --J'ai dit ce que j'ai dit, reprit Caderousse. --Et tu as tort, dit une voix dans l'escalier, de quoi te mêles-tu?» Les deux hommes se retournèrent, et virent à travers les barres de la rampe la tête maladive de Carconte; elle s'était traînée jusque-là et écoutait la conversation, assise sur la dernière marche, la tête appuyée sur ses genoux. «De quoi te mêles-tu toi-même, femme? dit Caderousse. Monsieur demande des renseignements, politesse veut que je les lui donne. --Oui, mais la prudence veut que tu les refuses. Qui te dit dans quelle intention on veut te faire parler, imbécile? --Dans une excellente, madame, je vous en réponds, dit l'abbé. Votre mari n'a donc rien à craindre, pourvu qu'il réponde franchement. --Rien à craindre, oui! on commence par de belles promesses, puis on se contente, après, de dire qu'on n'a rien à craindre; puis on s'en va sans rien tenir de ce qu'on a dit, et un beau matin le malheur tombe sur le pauvre monde sans que l'on sache d'où il vient. --Soyez tranquille, bonne femme, le malheur ne vous viendra pas de mon côté, je vous en réponds.» La Carconte grommela quelques paroles qu'on ne put entendre, laissa retomber sur ses genoux sa tête un instant soulevée et continua de trembler de la fièvre, laissant son mari libre de continuer la conversation, mais placée de manière à n'en pas perdre un mot. Pendant ce temps, l'abbé avait bu quelques gorgées d'eau et s'était remis. «Mais reprit-il, ce malheureux vieillard était-il donc si abandonné de tout le monde, qu'il soit mort d'une pareille mort? --Oh! monsieur, reprit Caderousse, ce n'est pas que Mercédès la Catalane, ni M. Morrel l'aient abandonné; mais le pauvre vieillard s'était pris d'une antipathie profonde pour Fernand, celui-là même, continua Caderousse avec un sourire ironique, que Dantès vous a dit être de ses amis. --Ne l'était-il donc pas? dit l'abbé. --Gaspard! Gaspard! murmura la femme du haut de son escalier, fais attention à ce que tu vas dire.» Caderousse fit un mouvement d'impatience, et sans accorder d'autre réponse à celle qui l'interrompait: «Peut-on être l'ami de celui dont on convoite la femme? répondit-il à l'abbé. Dantès, qui était un coeur d'or, appelait tous ces gens-là ses amis.... Pauvre Edmond!... Au fait, il vaut mieux qu'il n'ait rien su; il aurait eu trop de peine à leur pardonner au moment de la mort.... Et, quoi qu'on dise, continua Caderousse dans son langage qui ne manquait pas d'une sorte de rude poésie, j'ai encore plus peur de la malédiction des morts que de la haine des vivants. --Imbécile! dit la Carconte. --Savez-vous donc, continua l'abbé, ce que Fernand a fait contre Dantès. --Si je sais, je le crois bien. --Parlez alors. --Gaspard, fais ce que tu veux, tu es le maître, dit la femme; mais si tu m'en croyais, tu ne dirais rien. --Cette fois, je crois que tu as raison, femme, dit Caderousse. --Ainsi, vous ne voulez rien dire? reprit l'abbé. --À quoi bon! dit Caderousse. Si le petit était vivant et qu'il vînt à moi pour connaître une bonne fois pour toutes ses amis et ses ennemis, je ne dis pas; mais il est sous terre, à ce que vous m'avez dit, il ne peut plus avoir de haine, il ne peut plus se venger. Éteignons tout cela. --Vous voulez alors, dit l'abbé, que je donne à ces gens, que vous donnez pour d'indignes et faux amis une récompense destinée à la fidélité? --C'est vrai, vous avez raison, dit Caderousse. D'ailleurs que serait pour eux maintenant le legs du pauvre Edmond? une goutte d'eau tombant à mer! --Sans compter que ces gens-là peuvent t'écraser d'un geste, dit la femme. --Comment cela? ces gens-là sont donc devenus riches et puissants? --Alors, vous ne savez pas leur histoire? --Non, racontez-la-moi.» Caderousse parut réfléchir un instant. «Non, en vérité, dit-il, ce serait trop long. --Libre à vous de vous taire, mon ami, dit l'abbé avec l'accent de la plus profonde indifférence, et je respecte vos scrupules; d'ailleurs ce que vous faites là est d'un homme vraiment bon: n'en parlons donc plus. De quoi étais-je chargé? D'une simple formalité. Je vendrai donc ce diamant.» Et il tira le diamant de sa poche, ouvrit l'écrin, et le fit briller aux yeux éblouis de Caderousse. «Viens donc voir, femme! dit celui-ci d'une voix rauque. --Un diamant! dit la Carconte se levant et descendant d'un pas assez ferme l'escalier, qu'est-ce que c'est donc que ce diamant? --N'as-tu donc pas entendu, femme? dit Caderousse, c'est un diamant que le petit nous a légué: à son père d'abord, à ses trois amis Fernand, Danglars et moi et à Mercédès sa fiancée. Le diamant vaut cinquante mille francs. --Oh! le beau joyau! dit-elle. --Le cinquième de cette somme nous appartient, alors? dit Caderousse. --Oui, monsieur, répondit l'abbé, plus la part du père de Dantès, que je me crois autorisé à répartir sur vous quatre. --Et pourquoi sur nous quatre? demanda la Carconte. --Parce que vous étiez les quatre amis d'Edmond. --Les amis ne sont pas ceux qui trahissent! murmura sourdement à son tour la femme. --Oui, oui, dit Caderousse, et c'est ce que je disais: c'est presque une profanation, presque un sacrilège que de récompenser la trahison, le crime peut-être. --C'est vous qui l'aurez voulu, reprit tranquillement l'abbé en remettant le diamant dans la poche de sa soutane; maintenant donnez-moi l'adresse des amis d'Edmond, afin que je puisse exécuter ses dernières volontés.» La sueur coulait à lourdes gouttes du front de Caderousse; il vit l'abbé se lever, se diriger vers la porte, comme pour jeter un coup d'oeil d'avis à son cheval, et revenir. Caderousse et sa femme se regardaient avec une indicible expression. «Le diamant serait pour nous tout entier, dit Caderousse. --Le crois-tu? répondit la femme. --Un homme d'Église ne voudrait pas nous tromper. --Fais comme tu voudras, dit la femme; quant à moi, je ne m'en mêle pas.» Et elle reprit le chemin de l'escalier toute grelottante; ses dents claquaient, malgré la chaleur ardente qu'il faisait. Sur la dernière marche, elle s'arrêta un instant. «Réfléchis bien, Gaspard! dit-elle. --Je suis décidé», dit Caderousse. La Carconte rentra dans sa chambre en poussant un soupir; on entendit le plafond crier sous ses pas jusqu'à ce qu'elle eût rejoint son fauteuil où elle tomba assise lourdement. «À quoi êtes-vous décidé? demanda l'abbé. --À tout vous dire, répondit celui-ci. --Je crois, en vérité, que c'est ce qu'il y a de mieux à faire, dit le prêtre; non pas que je tienne à savoir les choses que vous voudriez me cacher; mais enfin, vous pouvez m'amener à distribuer les legs selon les voeux du testateur, ce sera mieux. --Je l'espère, répondit Caderousse, les joues enflammées par la rougeur de l'espérance et de la cupidité. --Je vous écoute, dit l'abbé. --Attendez, reprit Caderousse, on pourrait nous interrompre à l'endroit le plus intéressant, et ce serait désagréable; d'ailleurs, il est inutile que personne sache que vous êtes venu ici.» Et il alla à la porte de son auberge et ferma la porte, à laquelle, par surcroît de précaution, il mit la barre de nuit. Pendant ce temps, l'abbé avait choisi sa place pour écouter tout à son aise; il s'était assis dans un angle, de manière à demeurer dans l'ombre, tandis que la lumière tomberait en plein sur le visage de son interlocuteur. Quant à lui, la tête inclinée, les mains jointes ou plutôt crispées, il s'apprêtait à écouter de toutes ses oreilles. Caderousse approcha un escabeau et s'assit en face de lui. «Souviens-toi que je ne te pousse à rien! dit la voix tremblotante de la Carconte, comme si, à travers le plancher, elle eût pu voir la scène qui se préparait. --C'est bien, c'est bien, dit Caderousse, n'en parlons plus; je prends tout sur moi.» Et il commença. XXVII Le récit. «Avant tout, dit Caderousse, je dois, monsieur, vous prier de me promettre une chose. --Laquelle? demanda l'abbé. --C'est que jamais, si vous faites un usage quelconque des détails que je vais vous donner, on ne saura que ces détails viennent de moi, car ceux dont je vais vous parler sont riches et puissants, et, s'ils me touchaient seulement du bout du doigt, ils me briseraient comme verre. --Soyez tranquille, mon ami, dit l'abbé, je suis prêtre, et les confessions meurent dans mon sein; rappelez-vous que nous n'avons d'autre but que d'accomplir dignement les dernières volontés de notre ami; parlez donc sans ménagement comme sans haine; dites la vérité, toute la vérité: je ne connais pas et ne connaîtrai probablement jamais les personnes dont vous allez me parler; d'ailleurs, je suis Italien et non pas Français; j'appartiens à Dieu et non pas aux hommes, et je vais rentrer dans mon couvent, dont je ne suis sorti que pour remplir les dernières volontés d'un mourant.» Cette promesse positive parut donner à Caderousse un peu d'assurance. «Eh bien, en ce cas, dit Caderousse, je veux, je dirai même plus, je dois vous détromper sur ces amitiés que le pauvre Edmond croyait sincères et dévouées. --Commençons par son père, s'il vous plaît, dit l'abbé. Edmond m'a beaucoup parlé de ce vieillard, pour lequel il avait un profond amour. --L'histoire est triste, monsieur, dit Caderousse en hochant la tête; vous en connaissez probablement les commencements. --Oui, répondit l'abbé, Edmond m'a raconté les choses jusqu'au moment où il a été arrêté, dans un petit cabaret près de Marseille. --À la Réserve! ô mon Dieu, oui! je vois encore la chose comme si j'y étais. --N'était-ce pas au repas même de ses fiançailles? --Oui, et le repas qui avait eu un gai commencement eut une triste fin: un commissaire de police suivi de quatre fusiliers entra, et Dantès fut arrêté. --Voilà où s'arrête ce que je sais, monsieur, dit le prêtre; Dantès lui-même ne savait rien autre que ce qui lui était absolument personnel, car il n'a jamais revu aucune des cinq personnes que je vous ai nommées, ni entendu parler d'elles. --Eh bien, Dantès une fois arrêté, M. Morrel courut prendre des informations: elles furent bien tristes. Le vieillard retourna seul dans sa maison, ploya son habit de noces en pleurant, passa toute la journée à aller et venir dans sa chambre, et le soir ne se coucha point, car je demeurais au-dessous de lui et je l'entendis marcher toute la nuit; moi-même, je dois le dire, je ne dormis pas non plus, car la douleur de ce pauvre père me faisait grand mal, et chacun de ses pas me broyait le coeur, comme s'il eût réellement posé son pied sur ma poitrine. «Le lendemain, Mercédès vint à Marseille pour implorer la protection de M. de Villefort: elle n'obtint rien; mais, du même coup, elle alla rendre visite au vieillard. Quand elle le vit si morne et abattu, qu'il avait passé la nuit sans se mettre au lit, qu'il n'avait pas mangé depuis la veille, elle voulut l'emmener pour en prendre soin, mais le vieillard ne voulut jamais y consentir. «--Non, disait-il, je ne quitterai pas la maison, car c'est moi que mon pauvre enfant aime avant toutes choses, et, s'il sort de prison, c'est moi qu'il accourra voir d'abord. Que dirait-il si je n'étais point là à l'attendre? «J'écoutais tout cela du carré, car j'aurais voulu que Mercédès déterminât le vieillard à la suivre; ce pas retentissant tous les jours sur ma tête ne me laissait pas un instant de repos. --Mais ne montiez-vous pas vous-même près du vieillard pour le consoler? demanda le prêtre. --Ah! monsieur! répondit Caderousse, on ne console que ceux qui veulent être consolés, et lui ne voulait pas l'être: d'ailleurs, je ne sais pourquoi, mais il me semblait qu'il avait de la répugnance à me voir. Une nuit cependant que j'entendais ses sanglots, je n'y pus résister et je montai; mais quand j'arrivai à la porte, il ne sanglotait plus, il priait. Ce qu'il trouvait d'éloquentes paroles et de pitoyables supplications, je ne saurais vous le redire, monsieur: c'était plus que de la piété, c'était plus que de la douleur; aussi, moi qui ne suis pas cagot et qui n'aime pas les jésuites, je me dis ce jour-là: C'est bien heureux, en vérité, que je sois seul, et que le Bon Dieu ne m'ait pas envoyé d'enfants, car si j'étais père et que je ressentisse une douleur semblable à celle du pauvre vieillard, ne pouvant trouver dans ma 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 12 13 14 15 16 17 18 19 20 21 22 23 24 25 26 27 28 29 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42 43 44 45 46 47 48 49 50 51 52 53 54 55 56 57 58 59 60 61 62 63 64 65 66 67 68 69 70 71 72 73 74 75 76 77 78 79 80 81 82 83 84 85 86 87 88 89 90 91 92 93 94 95 96 97 98 99 100 101 102 103 104 105 106 107 108 109 110 111 112 113 114 115 116 117 118 119 120 121 122 123 124 125 126 127 128 129 130 131 132 133 134 135 136 137 138 139 140 141 142 143 144 145 146 147 148 149 150 151 152 153 154 155 156 157 158 159 160 161 162 163 164 165 166 167 168 169 170 171 172 173 174 175 176 177 178 179 180 181 182 183 184 185 186 187 188 189 190 191 192 193 194 195 196 197 198 199 200 201 202 203 204 205 206 207 208 209 210 211 212 213 214 215 216 217 218 219 220 221 222 223 224 225 226 227 228 229 230 231 232 233 234 235 236 237 238 239 240 241 242 243 244 245 246 247 248 249 250 251 252 253 254 255 256 257 258 259 260 261 262 263 264 265 266 267 268 269 270 271 272 273 274 275 276 277 278 279 280 281 282 283 284 285 286 287 288 289 290 291 292 293 294 295 296 297 298 299 300 301 302 303 304 305 306 307 308 309 310 311 312 313 314 315 316 317 318 319 320 321 322 323 324 325 326 327 328 329 330 331 332 333 334 335 336 337 338 339 340 341 342 343 344 345 346 347 348 349 350 351 352 353 354 355 356 357 358 359 360 361 362 363 364 365 366 367 368 369 370 371 372 373 374 375 376 377 378 379 380 381 382 383 384 385 386 387 388 389 390 391 392 393 394 395 396 397 398 399 400 401 402 403 404 405 406 407 408 409 410 411 412 413 414 415 416 417 418 419 420 421 422 423 424 425 426 427 428 429 430 431 432 433 434 435 436 437 438 439 440 441 442 443 444 445 446 447 448 449 450 451 452 453 454 455 456 457 458 459 460 461 462 463 464 465 466 467 468 469 470 471 472 473 474 475 476 477 478 479 480 481 482 483 484 485 486 487 488 489 490 491 492 493 494 495 496 497 498 499 500 501 502 503 504 505 506 507 508 509 510 511 512 513 514 515 516 517 518 519 520 521 522 523 524 525 526 527 528 529 530 531 532 533 534 535 536 537 538 539 540 541 542 543 544 545 546 547 548 549 550 551 552 553 554 555 556 557 558 559 560 561 562 563 564 565 566 567 568 569 570 571 572 573 574 575 576 577 578 579 580 581 582 583 584 585 586 587 588 589 590 591 592 593 594 595 596 597 598 599 600 601 602 603 604 605 606 607 608 609 610 611 612 613 614 615 616 617 618 619 620 621 622 623 624 625 626 627 628 629 630 631 632 633 634 635 636 637 638 639 640 641 642 643 644 645 646 647 648 649 650 651 652 653 654 655 656 657 658 659 660 661 662 663 664 665 666 667 668 669 670 671 672 673 674 675 676 677 678 679 680 681 682 683 684 685 686 687 688 689 690 691 692 693 694 695 696 697 698 699 700 701 702 703 704 705 706 707 708 709 710 711 712 713 714 715 716 717 718 719 720 721 722 723 724 725 726 727 728 729 730 731 732 733 734 735 736 737 738 739 740 741 742 743 744 745 746 747 748 749 750 751 752 753 754 755 756 757 758 759 760 761 762 763 764 765 766 767 768 769 770 771 772 773 774 775 776 777 778 779 780 781 782 783 784 785 786 787 788 789 790 791 792 793 794 795 796 797 798 799 800 801 802 803 804 805 806 807 808 809 810 811 812 813 814 815 816 817 818 819 820 821 822 823 824 825 826 827 828 829 830 831 832 833 834 835 836 837 838 839 840 841 842 843 844 845 846 847 848 849 850 851 852 853 854 855 856 857 858 859 860 861 862 863 864 865 866 867 868 869 870 871 872 873 874 875 876 877 878 879 880 881 882 883 884 885 886 887 888 889 890 891 892 893 894 895 896 897 898 899 900 901 902 903 904 905 906 907 908 909 910 911 912 913 914 915 916 917 918 919 920 921 922 923 924 925 926 927 928 929 930 931 932 933 934 935 936 937 938 939 940 941 942 943 944 945 946 947 948 949 950 951 952 953 954 955 956 957 958 959 960 961 962 963 964 965 966 967 968 969 970 971 972 973 974 975 976 977 978 979 980 981 982 983 984 985 986 987 988 989 990 991 992 993 994 995 996 997 998 999 1000