planta dans ces intervalles des myrtes et des bruyères, arrosa les
plantations nouvelles afin qu'elles semblassent anciennes; effaça les
traces de ses pas amassées autour de cet endroit, et attendit avec
impatience le retour de ses compagnons. En effet, il ne s'agissait plus
maintenant de passer son temps à regarder cet or et ces diamants et à
rester à Monte-Cristo comme un dragon surveillant d'inutiles trésors.
Maintenant, il fallait retourner dans la vie, parmi les hommes, et
prendre dans la société le rang, l'influence et le pouvoir que donne en
ce monde la richesse, la première et la plus grande des forces dont peut
disposer la créature humaine.
Les contrebandiers revinrent le sixième jour. Dantès reconnut de loin le
port et la marche de la -Jeune-Amélie-; il se traîna jusqu'au port
comme Philoctète blessé, et lorsque ses compagnons abordèrent, il leur
annonça, tout en se plaignant encore, un mieux sensible; puis à son
tour, il écouta le récit des aventuriers. Ils avaient réussi, il est
vrai; mais à peine le chargement avait-il été déposé, qu'ils avaient eu
avis qu'un brick en surveillance à Toulon venait de sortir du port et se
dirigeait de leur côté. Ils s'étaient alors enfuis à tire-d'aile,
regrettant que Dantès, qui savait donner une vitesse si supérieure au
bâtiment, ne fût point là pour le diriger. En effet, bientôt ils avaient
aperçu le bâtiment chasseur; mais à l'aide de la nuit, et en doublant le
cap Corse, ils lui avaient échappé.
En somme, ce voyage n'avait pas été mauvais; et tous, et surtout Jacopo,
regrettaient que Dantès n'en eût pas été, afin d'avoir sa part des
bénéfices qu'il avait rapportés, part qui montait à cinquante piastres.
Edmond demeura impénétrable; il ne sourit même pas à l'énumération des
avantages qu'il eût partagés s'il eût quitté l'île; et, comme la
-Jeune-Amélie- n'était venue à Monte-Cristo que pour le chercher, il se
rembarqua le soir même et suivit le patron à Livourne.
À Livourne, il alla chez un juif et vendit cinq mille francs chacun
quatre de ses plus petits diamants. Le juif aurait pu s'informer comment
un matelot se trouvait possesseur de pareils objets; mais il s'en garda
bien, il gagnait mille francs sur chacun.
Le lendemain, il acheta une barque toute neuve qu'il donna à Jacopo, en
ajoutant à ce don cent piastres afin qu'il pût engager un équipage; et
cela, à la condition que Jacopo irait à Marseille demander des nouvelles
d'un vieillard nommé Louis Dantès et qui demeurait aux Allées de
Meilhan, et d'une jeune fille qui demeurait au village des Catalans et
que l'on nommait Mercédès.
Ce fut à Jacopo à croire qu'il faisait un rêve: Edmond lui raconta alors
qu'il s'était fait marin par un coup de tête, et parce que sa famille
lui refusait l'argent nécessaire à son entretien; mais qu'en arrivant à
Livourne il avait touché la succession d'un oncle qui l'avait fait son
seul héritier. L'éducation élevée de Dantès donnait à ce récit une telle
vraisemblance que Jacopo ne douta point un instant que son ancien
compagnon ne lui eût dit la vérité.
D'un autre côté, comme l'engagement d'Edmond à bord de la -Jeune-Amélie-
était expiré, il prit congé du marin, qui essaya d'abord de le retenir,
mais qui, ayant appris comme Jacopo l'histoire de l'héritage, renonça
dès lors à l'espoir de vaincre la résolution de son ancien matelot.
Le lendemain, Jacopo mit à la voile pour Marseille; il devait retrouver
Edmond à Monte-Cristo.
Le même jour, Dantès partit sans dire où il allait, prenant congé de
l'équipage de la -Jeune-Amélie- par une gratification splendide, et du
patron avec la promesse de lui donner un jour ou l'autre de ses
nouvelles.
Dantès alla à Gênes.
Au moment où il arrivait, on essayait un petit yacht commandé par un
Anglais qui, ayant entendu dire que les Génois étaient les meilleurs
constructeurs de la Méditerranée, avait voulu avoir un yacht construit à
Gênes; l'Anglais avait fait prix à quarante mille francs: Dantès en
offrit soixante mille, à la condition que le bâtiment lui serait livré
le jour même. L'Anglais était allé faire un tour en Suisse, en attendant
que son bâtiment fût achevé. Il ne devait revenir que dans trois
semaines ou un mois: le constructeur pensa qu'il aurait le temps d'en
remettre un autre sur le chantier. Dantès emmena le constructeur chez un
juif, passa avec lui dans l'arrière-boutique et le juif compta soixante
mille francs au constructeur.
Le constructeur offrit à Dantès ses services pour lui composer un
équipage; mais Dantès le remercia, en disant qu'il avait l'habitude de
naviguer seul, et que la seule chose qu'il désirait était qu'on exécutât
dans la cabine, à la tête du lit, une armoire à secret, dans laquelle se
trouveraient trois compartiments à secret aussi. Il donna la mesure de
ces compartiments, qui furent exécutés le lendemain.
Deux heures après, Dantès sortait du port de Gênes, escorté par les
regards d'une foule de curieux qui voulaient voir le seigneur espagnol
qui avait l'habitude de naviguer seul.
Dantès s'en tira à merveille; avec l'aide du gouvernail, et sans avoir
besoin de le quitter, il fit faire à son bâtiment toutes les évolutions
voulues; on eût dit un être intelligent prêt à obéir à la moindre
impulsion donnée, et Dantès convint en lui-même que les Génois
méritaient leur réputation de premiers constructeurs du monde.
Les curieux suivirent le petit bâtiment des yeux jusqu'à ce qu'ils
l'eussent perdu de vue, et alors les discussions s'établirent pour
savoir où il allait: les uns penchèrent pour la Corse, les autres pour
l'île d'Elbe; ceux-ci offrirent de parier qu'il allait en Espagne,
ceux-là soutinrent qu'il allait en Afrique; nul ne pensa à nommer l'île
de Monte-Cristo.
C'était cependant à Monte-Cristo qu'allait Dantès.
Il y arriva vers la fin du second jour: le navire était excellent
voilier et avait parcouru la distance en trente-cinq heures. Dantès
avait parfaitement reconnu le gisement de la côte; et, au lieu d'aborder
au port habituel, il jeta l'ancre dans la petite crique.
L'île était déserte; personne ne paraissait y avoir abordé depuis que
Dantès en était parti; il alla à son trésor: tout était dans le même
état qu'il l'avait laissé.
Le lendemain, son immense fortune était transportée à bord du yacht et
enfermée dans les trois compartiments de l'armoire à secret.
Dantès attendit huit jours encore. Pendant huit jours il fit manoeuvrer
son yacht autour de l'île, l'étudiant comme un écuyer étudie un cheval:
au bout de ce temps, il en connaissait toutes les qualités et tous les
défauts; Dantès se promit d'augmenter les unes et de remédier aux
autres.
Le huitième jour, Dantès vit un petit bâtiment qui venait sur l'île
toutes voiles dehors, et reconnut la barque de Jacopo; il fit un signal
auquel Jacopo répondit, et deux heures après, la barque était près du
yacht.
Il y avait une triste réponse à chacune des deux demandes faites par
Edmond.
Le vieux Dantès était mort.
Mercédès avait disparu.
Edmond écouta ces deux nouvelles d'un visage calme; mais aussitôt il
descendit à terre, en défendant que personne l'y suivît.
Deux heures après, il revint; deux hommes de la barque de Jacopo
passèrent sur son yacht pour l'aider à la manoeuvre, et il donna l'ordre
de mettre le cap sur Marseille. Il prévoyait la mort de son père; mais
Mercédès, qu'était-elle devenue?
Sans divulguer son secret, Edmond ne pouvait donner d'instructions
suffisantes à un agent; d'ailleurs, il y avait d'autres renseignements
qu'il voulait prendre, et pour lesquels il ne s'en rapportait qu'à
lui-même. Son miroir lui avait appris à Livourne qu'il ne courait pas
le danger d'être reconnu, d'ailleurs il avait maintenant à sa
disposition tous les moyens de se déguiser. Un matin donc, le yacht,
suivi de la petite barque, entra bravement dans le port de Marseille et
s'arrêta juste en face de l'endroit où, ce soir de fatale mémoire, on
l'avait embarqué pour le château d'If.
Ce ne fut pas sans un certain frémissement que, dans le canot, Dantès
vit venir à lui un gendarme. Mais Dantès, avec cette assurance parfaite
qu'il avait acquise, lui présenta un passeport anglais qu'il avait
acheté à Livourne; et moyennant ce laissez-passer étranger, beaucoup
plus respecté en France que le nôtre, il descendit sans difficulté à
terre.
La première chose qu'aperçut Dantès, en mettant le pied sur la
Canebière, fut un des matelots du -Pharaon-. Cet homme avait servi sous
ses ordres, et se trouvait là comme un moyen de rassurer Dantès sur les
changements qui s'étaient faits en lui. Il alla droit à cet homme et lui
fit plusieurs questions auxquelles celui-ci répondit, sans même laisser
soupçonner ni par ses paroles, ni par sa physionomie, qu'il se rappelât
avoir jamais vu celui qui lui adressait la parole.
Dantès donna au matelot une pièce de monnaie pour le remercier de ses
renseignements; un instant après, il entendit le brave homme qui courait
après lui.
Dantès se retourna.
«Pardon, monsieur, dit le matelot, mais vous vous êtes trompé sans
doute; vous aurez cru me donner une pièce de quarante sous, et vous
m'avez donné un double napoléon.
--En effet, mon ami, dit Dantès, je m'étais trompé; mais, comme votre
honnêteté mérite une récompense, en voici un second que je vous prie
d'accepter pour boire à ma santé avec vos camarades.»
Le matelot regarda Edmond avec tant d'étonnement, qu'il ne songea même
pas à le remercier; et il le regarda s'éloigner en disant:
«C'est quelque nabab qui arrive de l'Inde.»
Dantès continua son chemin; chaque pas qu'il faisait oppressait son
coeur d'une émotion nouvelle: tous ses souvenirs d'enfance, souvenirs
indélébiles, éternellement présents à la pensée, étaient là, se dressant
à chaque coin de place, à chaque angle de rue, à chaque borne de
carrefour. En arrivant au bout de la rue de Noailles, et en apercevant
les Allées de Meilhan, il sentit ses genoux qui fléchissaient, et il
faillit tomber sous les roues d'une voiture. Enfin, il arriva jusqu'à la
maison qu'avait habitée son père. Les aristoloches et les capucines
avaient disparu de la mansarde, où autrefois la main du bonhomme les
treillageait avec tant de soin. Il s'appuya contre un arbre, et resta
quelque temps pensif, regardant les derniers étages de cette pauvre
petite maison; enfin il s'avança vers la porte, en franchit le seuil,
demanda s'il n'y avait pas un logement vacant, et, quoiqu'il fût occupé,
insista si longtemps pour visiter celui du cinquième, que la concierge
monta et demanda, de la part d'un étranger, aux personnes qui
l'habitaient, la permission de voir les deux pièces dont il était
composé. Les personnes qui habitaient ce petit logement étaient un jeune
homme et une jeune femme qui venaient de se marier depuis huit jours
seulement.
En voyant ces deux jeunes gens, Dantès poussa un profond soupir.
Au reste, rien ne rappelait plus à Dantès l'appartement de son père: ce
n'était plus le même papier; tous les vieux meubles, ces amis d'enfance
d'Edmond, présents à son souvenir dans tous leurs détails, avaient
disparu. Les murailles seules étaient les mêmes.
Dantès se tourna du côté du lit, il était là à la même place que celui
de l'ancien locataire; malgré lui, les yeux d'Edmond se mouillèrent de
larmes: c'était à cette place que le vieillard avait dû expirer en
nommant son fils.
Les deux jeunes gens regardaient avec étonnement cet homme au front
sévère, sur les joues duquel coulaient deux grosses larmes sans que son
visage sourcillât. Mais, comme toute douleur porte avec elle sa
religion, les jeunes gens ne firent aucune question à l'inconnu;
seulement, ils se retirèrent en arrière pour le laisser pleurer tout à
son aise, et quand il se retira ils l'accompagnèrent, en lui disant
qu'il pouvait revenir quand il voudrait et que leur pauvre maison lui
serait toujours hospitalière.
En passant à l'étage au-dessous, Edmond s'arrêta devant une autre porte
et demanda si c'était toujours le tailleur Caderousse qui demeurait là.
Mais le concierge lui répondit que l'homme dont il parlait avait fait
de mauvaises affaires et tenait maintenant une petite auberge sur la
route de Bellegarde à Beaucaire.
Dantès descendit, demanda l'adresse du propriétaire de la maison des
Allées de Meilhan, se rendit chez lui, se fit annoncer sous le nom de
Lord Wilmore (c'était le nom et le titre qui étaient portés sur son
passeport), et lui acheta cette petite maison pour la somme de
vingt-cinq mille francs. C'était dix mille francs au moins de plus
qu'elle ne valait. Mais Dantès, s'il la lui eût faite un demi-million,
l'eût payée ce prix.
Le jour même, les jeunes gens du cinquième étage furent prévenus par le
notaire qui avait fait le contrat que le nouveau propriétaire leur
donnait le choix d'un appartement dans toute la maison, sans augmenter
en aucune façon leur loyer, à la condition qu'ils lui céderaient les
deux chambres qu'ils occupaient.
Cet événement étrange occupa pendant plus de huit jours tous les
habitués des Allées de Meilhan, et fit faire mille conjectures dont pas
une ne se trouva être exacte.
Mais ce qui surtout brouilla toutes les cervelles et troubla tous les
esprits, c'est qu'on vit le soir même le même homme qu'on avait vu
entrer dans la maison des Allées de Meilhan se promener dans le petit
village des Catalans, et entrer dans une pauvre maison de pêcheurs où il
resta plus d'une heure à demander des nouvelles de plusieurs personnes
qui étaient mortes ou qui avaient disparu depuis plus de quinze ou seize
ans.
Le lendemain, les gens chez lesquels il était entré pour faire toutes
ces questions reçurent en cadeau une barque catalane toute neuve, garnie
de deux seines et d'un chalut.
Ces braves gens eussent bien voulu remercier le généreux questionneur;
mais en les quittant on l'avait vu, après avoir donné quelques ordres à
un marin, monter à cheval et sortir de Marseille par la porte d'Aix.
XXVI
L'auberge du pont du Gard.
Ceux qui, comme moi, ont parcouru à pied le Midi de la France ont pu
remarquer entre Bellegarde et Beaucaire, à moitié chemin à peu près du
village à la ville, mais plus rapprochée cependant de Beaucaire que de
Bellegarde, une petite auberge où pend, sur une plaque de tôle qui
grince au moindre vent, une grotesque représentation du pont du Gard.
Cette petite auberge, en prenant pour règle le cours du Rhône, est
située au côté gauche de la route, tournant le dos au fleuve; elle est
accompagnée de ce que dans le Languedoc on appelle un jardin:
c'est-à-dire que la face opposée à celle qui ouvre sa porte aux
voyageurs donne sur un enclos où rampent quelques oliviers rabougris et
quelques figuiers sauvages au feuillage argenté par la poussière; dans
leurs intervalles poussent, pour tout légume, des aulx, des piments et
des échalotes; enfin, à l'un de ses angles, comme une sentinelle
oubliée, un grand pin parasol élance mélancoliquement sa tige flexible,
tandis que sa cime, épanouie en éventail, craque sous un soleil de
trente degrés.
Tous ces arbres, grands ou petits se courbent inclinés naturellement
dans la direction où passe le mistral, l'un des trois fléaux de la
Provence; les deux autres, comme on sait ou comme on ne sait pas, étant
la Durance et le Parlement.
Çà et là, dans la plaine environnante, qui ressemble à un grand lac de
poussière, végètent quelques tiges de froment que les horticulteurs du
pays élèvent sans doute par curiosité et dont chacune sert de perchoir à
une cigale qui poursuit de son chant aigre et monotone les voyageurs
égarés dans cette thébaïde.
Depuis sept ou huit ans à peu près, cette petite auberge était tenue par
un homme et une femme ayant pour tout domestique une fille de chambre
appelée Trinette et un garçon d'écurie répondant au nom de Pacaud;
double coopération qui au reste suffisait largement aux besoins du
service, depuis qu'un canal creusé de Beaucaire à Aigues-mortes avait
fait succéder victorieusement les bateaux au roulage accéléré, et le
coche à la diligence.
Ce canal, comme pour rendre plus vifs encore les regrets du malheureux
aubergiste qu'il ruinait, passait entre le Rhône qui l'alimente et la
route qu'il épuise, à cent pas à peu près de l'auberge dont nous venons
de donner une courte mais fidèle description.
L'hôtelier qui tenait cette petite auberge pouvait être un homme de
quarante à quarante-cinq ans, grand, sec et nerveux, véritable type
méridional avec ses yeux enfoncés et brillants, son nez en bec d'aigle
et ses dents blanches comme celles d'un animal carnassier. Ses cheveux,
qui semblaient, malgré les premiers souffles de l'âge, ne pouvoir se
décider à blanchir, étaient, ainsi que sa barbe, qu'il portait en
collier, épais, crépus et à peine parsemés de quelques poils blancs. Son
teint, hâlé naturellement, s'était encore couvert d'une nouvelle couche
de bistre par l'habitude que le pauvre diable avait prise de se tenir
depuis le matin jusqu'au soir sur le seuil de sa porte, pour voir si,
soit à pied, soit en voiture, il ne lui arrivait pas quelque pratique:
attente presque toujours déçue, et pendant laquelle il n'opposait à
l'ardeur dévorante du soleil d'autre préservatif pour son visage qu'un
mouchoir rouge noué sur sa tête, à la manière des muletiers espagnols.
Cet homme, c'était notre ancienne connaissance Gaspard Caderousse.
Sa femme, au contraire, qui, de son nom de fille, s'appelait Madeleine
Radelle, était une femme pâle, maigre et maladive; née aux environs
d'Arles, elle avait, tout en conservant les traces primitives de la
beauté traditionnelle de ses compatriotes, vu son visage se délabrer
lentement dans l'accès presque continuel d'une de ces fièvres sourdes si
communes parmi les populations voisines des étangs d'Aigues-mortes et
des marais de la Camargue. Elle se tenait donc presque toujours assise
et grelottante au fond de sa chambre située au premier, soit étendue
dans un fauteuil, soit appuyée contre son lit, tandis que son mari
montait à la porte sa faction habituelle: faction qu'il prolongeait
d'autant plus volontiers que chaque fois qu'il se retrouvait avec son
aigre moitié, celle-ci le poursuivait de ses plaintes éternelles contre
le sort, plaintes auxquelles son mari ne répondait d'habitude que par
ces paroles philosophiques:
«Tais-toi, la Carconte! c'est Dieu qui le veut comme cela.»
Ce sobriquet venait de ce que Madeleine Radelle était née dans le
village de la Carconte, situé entre Salon et Lambesc. Or, suivant une
habitude du pays, qui veut que l'on désigne presque toujours les gens
par un surnom au lieu de les désigner par un nom, son mari avait
substitué cette appellation à celle de Madeleine, trop douce et trop
euphonique peut-être pour son rude langage.
Cependant, malgré cette prétendue résignation aux décrets de la
Providence, que l'on n'aille pas croire que notre aubergiste ne sentît
pas profondément l'état de misère où l'avait réduit ce misérable canal
de Beaucaire, et qu'il fût invulnérable aux plaintes incessantes dont sa
femme le poursuivait. C'était, comme tous les Méridionaux, un homme
sobre et sans de grands besoins, mais vaniteux pour les choses
extérieures; aussi, au temps de sa prospérité, il ne laissait passer ni
une ferrade, ni une procession de la tarasque sans s'y montrer avec la
Carconte, l'un dans ce costume pittoresque des hommes du Midi et qui
tient à la fois du catalan et de l'andalou; l'autre avec ce charmant
habit des femmes d'Arles qui semble emprunté à la Grèce et à l'Arabie;
mais peu à peu, chaînes de montres, colliers, ceinturés aux mille
couleurs, corsages brodés, vestes de velours, bas à coins élégants,
guêtres bariolées, souliers à boucles d'argent avaient disparu, et
Gaspard Caderousse, ne pouvant plus se montrer à la hauteur de sa
splendeur passée, avait renoncé pour lui et pour sa femme à toutes ces
pompes mondaines, dont il entendait, en se rongeant sourdement le coeur,
les bruits joyeux retentir jusqu'à cette pauvre auberge, qu'il
continuait de garder bien plus comme un abri que comme une spéculation.
Caderousse s'était donc tenu, comme c'était son habitude, une partie de
la matinée devant la porte, promenant son regard mélancolique d'un petit
gazon pelé, où picoraient quelques poules, aux deux extrémités du chemin
désert qui s'enfonçait d'un côté au midi et de l'autre au nord, quand
tout à coup la voix aigre de sa femme le força de quitter son poste; il
rentra en grommelant et monta au premier laissant néanmoins la porte
toute grande ouverte comme pour inviter les voyageurs à ne pas l'oublier
en passant.
Au moment où Caderousse rentrait, la grande route dont nous avons parlé,
et que parcouraient ses regards, était aussi nue et aussi solitaire que
le désert à midi; elle s'étendait, blanche et infinie, entre deux
rangées d'arbres maigres, et l'on comprenait parfaitement qu'aucun
voyageur, libre de choisir une autre heure du jour, ne se hasardât dans
cet effroyable Sahara.
Cependant, malgré toutes les probabilités, s'il fût resté à son poste,
Caderousse aurait pu voir poindre, du côté de Bellegarde, un cavalier et
un cheval venant de cette allure honnête et amicale qui indique les
meilleures relations entre le cheval et le cavalier; le cheval était un
cheval hongre, marchant agréablement l'amble; le cavalier était un
prêtre vêtu de noir et coiffé d'un chapeau à trois cornes, malgré la
chaleur dévorante du soleil alors à son midi; ils n'allaient tous deux
qu'à un trot fort raisonnable.
Arrivé devant la porte, le groupe s'arrêta: il eût été difficile de
décider si ce fut le cheval qui arrêta l'homme ou l'homme qui arrêta le
cheval; mais en tout cas le cavalier mit pied à terre, et, tirant
l'animal par la bride, il alla l'attacher au tourniquet d'un contrevent
délabré qui ne tenait plus qu'à un gond; puis s'avançant vers la porte,
en essuyant d'un mouchoir de coton rouge son front ruisselant de sueur,
le prêtre frappa trois coups sur le seuil, du bout ferré de la canne
qu'il tenait à la main.
Aussitôt, un grand chien noir se leva et fit quelques pas en aboyant et
en montrant ses dents blanches et aiguës; double démonstration hostile
qui prouvait le peu d'habitude qu'il avait de la société.
Aussitôt, un pas lourd ébranla l'escalier de bois rampant le long de la
muraille, et que descendait, en se courbant et à reculons, l'hôte du
pauvre logis à la porte duquel se tenait le prêtre.
«Me voilà! disait Caderousse tout étonné, me voilà! veux-tu te taire,
Margottin! N'ayez pas peur, monsieur, il aboie, mais il ne mord pas.
Vous désirez du vin, n'est-ce pas? car il fait une polissonne de
chaleur.... Ah! pardon, interrompit Caderousse, en voyant à quelle sorte
de voyageur il avait affaire, je ne savais pas qui j'avais l'honneur de
recevoir; que désirez-vous, que demandez-vous, monsieur l'abbé? je suis
à vos ordres.»
Le prêtre regarda cet homme pendant deux ou trois secondes avec une
attention étrange, il parut même chercher à attirer de son côté sur lui
l'attention de l'aubergiste; puis, voyant que les traits de celui-ci
n'exprimaient d'autre sentiment que la surprise de ne pas recevoir une
réponse, il jugea qu'il était temps de faire cesser cette surprise, et
dit avec un accent italien très prononcé:
«N'êtes-vous pas monsou Caderousse?
--Oui, monsieur, dit l'hôte peut-être encore plus étonné de la demande
qu'il ne l'avait été du silence, je le suis en effet; Gaspard
Caderousse, pour vous servir.
--Gaspard Caderousse... oui, je crois que c'est là le prénom et le nom;
vous demeuriez autrefois Allées de Meilhan, n'est-ce pas? au quatrième?
--C'est cela.
--Et vous y exerciez la profession de tailleur?
--Oui, mais l'état a mal tourné: il fait si chaud à ce coquin de
Marseille que l'on finira, je crois, par ne plus s'y habiller du tout.
Mais à propos de chaleur, ne voulez-vous pas vous rafraîchir, monsieur
l'abbé?
--Si fait, donnez-moi une bouteille de votre meilleur vin, et nous
reprendrons la conversation, s'il vous plaît, où nous la laissons.
--Comme il vous fera plaisir, monsieur l'abbé» dit Caderousse.
Et pour ne pas perdre cette occasion de placer une des dernières
bouteilles de vin de Cahors qui lui restaient, Caderousse se hâta de
lever une trappe pratiquée dans le plancher même de cette espèce de
chambre du rez-de-chaussée, qui servait à la fois de salle et de
cuisine.
Lorsque au bout de cinq minutes il reparut, il trouva l'abbé assis sur
un escabeau, le coude appuyé à une table longue, tandis que Margottin,
qui paraissait avoir fait sa paix avec lui en entendant que, contre
l'habitude, ce voyageur singulier allait prendre quelque chose,
allongeait sur sa cuisse son cou décharné et son oeil langoureux.
«Vous êtes seul? demanda l'abbé à son hôte, tandis que celui-ci posait
devant lui la bouteille et un verre.
--Oh! mon Dieu! oui! seul ou à peu près, monsieur l'abbé; car j'ai ma
femme qui ne me peut aider en rien, attendu qu'elle est toujours malade,
la pauvre Carconte.
--Ah! vous êtes marié! dit le prêtre avec une sorte d'intérêt, et en
jetant autour de lui un regard qui paraissait estimer à sa mince valeur
le maigre mobilier du pauvre ménage.
--Vous trouvez que je ne suis pas riche, n'est-ce pas monsieur l'abbé?
dit en soupirant Caderousse; mais que voulez-vous! il ne suffit pas
d'être honnête homme pour prospérer dans ce monde.»
L'abbé fixa sur lui un regard perçant.
«Oui, honnête homme; de cela, je puis me vanter, monsieur, dit l'hôte en
soutenant le regard de l'abbé, une main sur sa poitrine et en hochant la
tête du haut en bas; et, dans notre époque, tout le monde n'en peut pas
dire autant.
--Tant mieux si ce dont vous vous vantez est vrai, dit l'abbé; car tôt
ou tard, j'en ai la ferme conviction, l'honnête homme est récompensé et
le méchant puni.
--C'est votre état de dire cela, monsieur l'abbé; c'est votre état de
dire cela, reprit Caderousse avec une expression amère; après cela, on
est libre de ne pas croire ce que vous dites.
--Vous avez tort de parler ainsi, monsieur, dit l'abbé, car peut-être
vais-je être moi-même pour vous, tout à l'heure, une preuve de ce que
j'avance.
--Que voulez-vous dire? demanda Caderousse d'un air étonné.
--Je veux dire qu'il faut que je m'assure avant tout si vous êtes celui
à qui j'ai affaire.
--Quelles preuves voulez-vous que je vous donne?
--Avez-vous connu en 1814 ou 1815 un marin qui s'appelait Dantès?
--Dantès!... si je l'ai connu, ce pauvre Edmond! je le crois bien!
c'était même un de mes meilleurs amis! s'écria Caderousse, dont un rouge
de pourpre envahit le visage, tandis que l'oeil clair et assuré de
l'abbé semblait se dilater pour couvrir tout entier celui qu'il
interrogeait.
--Oui, je crois en effet qu'il s'appelait Edmond.
--S'il s'appelait Edmond, le petit! je le crois bien! aussi vrai que je
m'appelle, moi, Gaspard Caderousse. Et qu'est-il devenu, monsieur, ce
pauvre Edmond? continua l'aubergiste; l'auriez-vous connu? vit-il
encore? est-il libre? est-il heureux?
--Il est mort prisonnier, plus désespéré et plus misérable que les
forçats qui traînent leur boulet au bagne de Toulon.»
Une pâleur mortelle succéda sur le visage de Caderousse à la rougeur qui
s'en était d'abord emparée. Il se retourna et l'abbé lui vit essuyer une
larme avec un coin du mouchoir rouge qui lui servait de coiffure.
«Pauvre petit! murmura Caderousse. Eh bien, voilà encore une preuve de
ce que je vous disais monsieur l'abbé, que le Bon Dieu n'était bon que
pour les mauvais. Ah! continua Caderousse, avec ce langage coloré des
gens du Midi, le monde va de mal en pis, qu'il tombe donc du ciel deux
jours de poudre et une heure de feu, et que tout soit dit!
--Vous paraissez aimer ce garçon de tout votre coeur, monsieur, demanda
l'abbé.
--Oui, je l'aimais bien, dit Caderousse quoique j'aie à me reprocher
d'avoir un instant envié son bonheur. Mais depuis, je vous le jure, foi
de Caderousse, j'ai bien plaint son malheureux sort.»
Il se fit un instant de silence pendant lequel le regard fixe de l'abbé
ne cessa point un instant d'interroger la physionomie mobile de
l'aubergiste.
«Et vous l'avez connu, le pauvre petit? continua Caderousse.
--J'ai été appelé à son lit de mort pour lui offrir les derniers secours
de la religion, répondit l'abbé.
--Et de quoi est-il mort? demanda Caderousse d'une voix étranglée.
--Et de quoi meurt-on en prison quand on y meurt à trente ans, si ce
n'est de la prison elle-même?»
Caderousse essuya la sueur qui coulait de son front.
«Ce qu'il y a d'étrange dans tout cela, reprit l'abbé, c'est que Dantès,
à son lit de mort, sur le christ dont il baisait les pieds, m'a
toujours juré qu'il ignorait la véritable cause de sa captivité.
--C'est vrai, c'est vrai, murmura Caderousse, il ne pouvait pas le
savoir; non, monsieur l'abbé, il ne mentait pas, le pauvre petit.
--C'est ce qui fait qu'il m'a chargé d'éclaircir son malheur qu'il
n'avait jamais pu éclaircir lui-même, et de réhabiliter sa mémoire, si
cette mémoire avait reçu quelque souillure.»
Et le regard de l'abbé, devenant de plus en plus fixe, dévora
l'expression presque sombre qui apparut sur le visage de Caderousse.
«Un riche Anglais, continua l'abbé, son compagnon d'infortune, et qui
sortit de prison, à la seconde Restauration, était possesseur d'un
diamant d'une grande valeur. En sortant de prison, il voulut laisser à
Dantès, qui, dans une maladie qu'il avait faite, l'avait soigné comme un
frère, un témoignage de sa reconnaissance en lui laissant ce diamant.
Dantès, au lieu de s'en servir pour séduire ses geôliers, qui d'ailleurs
pouvaient le prendre et le trahir après, le conserva toujours
précieusement pour le cas où il sortirait de prison; car s'il sortait de
prison, sa fortune était assurée par la vente seule de ce diamant.
--C'était donc, comme vous le dites, demanda Caderousse avec des yeux
ardents, un diamant d'une grande valeur?
--Tout est relatif, reprit l'abbé; d'une grande valeur pour Edmond; ce
diamant était estimé cinquante mille francs.
--Cinquante mille francs! dit Caderousse; mais il était donc gros comme
une noix?
--Non, pas tout à fait, dit l'abbé, mais vous allez en juger vous-même,
car je l'ai sur moi.»
Caderousse sembla chercher sous les vêtements de l'abbé le dépôt dont il
parlait.
L'abbé tira de sa poche une petite boîte de chagrin noir, l'ouvrit et
fit briller aux yeux éblouis de Caderousse l'étincelante merveille
montée sur une bague d'un admirable travail.
«Et cela vaut cinquante mille francs?
--Sans la monture, qui est elle-même d'un certain prix», dit l'abbé.
Et il referma l'écrin, et remit dans sa poche le diamant qui continuait
d'étinceler au fond de la pensée de Caderousse.
«Mais comment vous trouvez-vous avoir ce diamant en votre possession,
monsieur l'abbé? demanda Caderousse. Edmond vous a donc fait son
héritier?
--Non, mais son exécuteur testamentaire. «J'avais trois bons amis et
une fiancée, m'a-t-il dit: tous quatre, j'en suis sûr, me regrettent
amèrement: l'un de ces bons amis s'appelait Caderousse.»
Caderousse frémit.
«--L'autre, continua l'abbé sans paraître s'apercevoir de l'émotion de
Caderousse, l'autre s'appelait Danglars; le troisième, a-t-il ajouté,
bien que mon rival, m'aimait aussi.»
Un sourire diabolique éclaira les traits de Caderousse qui fit un
mouvement pour interrompre l'abbé.
«Attendez, dit l'abbé, laisse-moi finir, et si vous avez quelque
observation à me faire, vous me la ferez tout à l'heure. «L'autre, bien
que mon rival, m'aimait aussi et s'appelait Fernand; quant à ma fiancée
son nom était...» Je ne me rappelle plus le nom de la fiancée, dit
l'abbé.
--Mercédès, dit Caderousse.
--Ah! oui, c'est cela, reprit l'abbé avec un soupir étouffé, Mercédès.
--Eh bien? demanda Caderousse.
--Donnez-moi une carafe d'eau», dit l'abbé.
Caderousse s'empressa d'obéir.
L'abbé remplit le verre et but quelques gorgées.
«Où en étions-nous? demanda-t-il en posant son verre sur la table.
--La fiancée s'appelait Mercédès.
--Oui, c'est cela. «Vous irez à Marseille...» C'est toujours Dantès qui
parle, comprenez-vous?
--Parfaitement.
--«Vous vendrez ce diamant, vous ferez cinq parts et vous les
partagerez entre ces bons amis, les seuls êtres qui m'aient aimé sur la
terre!»
--Comment cinq parts? dit Caderousse, vous ne m'avez nommé que quatre
personnes.
--Parce que la cinquième est morte, à ce qu'on m'a dit.... La cinquième
était le père de Dantès.
--Hélas! oui, dit Caderousse ému par les passions qui s'entrechoquaient
en lui; hélas! oui, le pauvre homme, il est mort.
--J'ai appris cet événement à Marseille, répondit l'abbé en faisant un
effort pour paraître indifférent, mais il y a si longtemps que cette
mort est arrivée que je n'ai pu recueillir aucun détail.... Sauriez-vous
quelque chose de la fin de ce vieillard, vous?
--Eh! dit Caderousse, qui peut savoir cela mieux que moi?... Je
demeurais porte à porte avec le bon homme.... Eh! mon Dieu! oui: un an à
peine après la disparition de son fils, il mourut, le pauvre vieillard!
--Mais, de quoi mourut-il?
--Les médecins ont nommé sa maladie... une gastro-entérite, je crois;
ceux qui le connaissaient ont dit qu'il était mort de douleur... et moi,
qui l'ai presque vu mourir, je dis qu'il est mort...»
Caderousse s'arrêta. «Mort de quoi? reprit avec anxiété le prêtre.
--Eh bien, mort de faim!
--De faim? s'écria l'abbé bondissant sur son escabeau, de faim! les plus
vils animaux ne meurent pas de faim! les chiens qui errent dans les rues
trouvent une main compatissante qui leur jette un morceau de pain; et un
homme, un chrétien, est mort de faim au milieu d'autres hommes qui se
disent chrétiens comme lui! Impossible! oh! c'est impossible!
--J'ai dit ce que j'ai dit, reprit Caderousse.
--Et tu as tort, dit une voix dans l'escalier, de quoi te mêles-tu?»
Les deux hommes se retournèrent, et virent à travers les barres de la
rampe la tête maladive de Carconte; elle s'était traînée jusque-là et
écoutait la conversation, assise sur la dernière marche, la tête appuyée
sur ses genoux.
«De quoi te mêles-tu toi-même, femme? dit Caderousse. Monsieur demande
des renseignements, politesse veut que je les lui donne.
--Oui, mais la prudence veut que tu les refuses. Qui te dit dans quelle
intention on veut te faire parler, imbécile?
--Dans une excellente, madame, je vous en réponds, dit l'abbé. Votre
mari n'a donc rien à craindre, pourvu qu'il réponde franchement.
--Rien à craindre, oui! on commence par de belles promesses, puis on se
contente, après, de dire qu'on n'a rien à craindre; puis on s'en va sans
rien tenir de ce qu'on a dit, et un beau matin le malheur tombe sur le
pauvre monde sans que l'on sache d'où il vient.
--Soyez tranquille, bonne femme, le malheur ne vous viendra pas de mon
côté, je vous en réponds.»
La Carconte grommela quelques paroles qu'on ne put entendre, laissa
retomber sur ses genoux sa tête un instant soulevée et continua de
trembler de la fièvre, laissant son mari libre de continuer la
conversation, mais placée de manière à n'en pas perdre un mot.
Pendant ce temps, l'abbé avait bu quelques gorgées d'eau et s'était
remis.
«Mais reprit-il, ce malheureux vieillard était-il donc si abandonné de
tout le monde, qu'il soit mort d'une pareille mort?
--Oh! monsieur, reprit Caderousse, ce n'est pas que Mercédès la
Catalane, ni M. Morrel l'aient abandonné; mais le pauvre vieillard
s'était pris d'une antipathie profonde pour Fernand, celui-là même,
continua Caderousse avec un sourire ironique, que Dantès vous a dit
être de ses amis.
--Ne l'était-il donc pas? dit l'abbé.
--Gaspard! Gaspard! murmura la femme du haut de son escalier, fais
attention à ce que tu vas dire.»
Caderousse fit un mouvement d'impatience, et sans accorder d'autre
réponse à celle qui l'interrompait:
«Peut-on être l'ami de celui dont on convoite la femme? répondit-il à
l'abbé. Dantès, qui était un coeur d'or, appelait tous ces gens-là ses
amis.... Pauvre Edmond!... Au fait, il vaut mieux qu'il n'ait rien su; il
aurait eu trop de peine à leur pardonner au moment de la mort.... Et,
quoi qu'on dise, continua Caderousse dans son langage qui ne manquait
pas d'une sorte de rude poésie, j'ai encore plus peur de la malédiction
des morts que de la haine des vivants.
--Imbécile! dit la Carconte.
--Savez-vous donc, continua l'abbé, ce que Fernand a fait contre Dantès.
--Si je sais, je le crois bien.
--Parlez alors.
--Gaspard, fais ce que tu veux, tu es le maître, dit la femme; mais si
tu m'en croyais, tu ne dirais rien.
--Cette fois, je crois que tu as raison, femme, dit Caderousse.
--Ainsi, vous ne voulez rien dire? reprit l'abbé.
--À quoi bon! dit Caderousse. Si le petit était vivant et qu'il vînt à
moi pour connaître une bonne fois pour toutes ses amis et ses ennemis, je
ne dis pas; mais il est sous terre, à ce que vous m'avez dit, il ne peut
plus avoir de haine, il ne peut plus se venger. Éteignons tout cela.
--Vous voulez alors, dit l'abbé, que je donne à ces gens, que vous
donnez pour d'indignes et faux amis une récompense destinée à la
fidélité?
--C'est vrai, vous avez raison, dit Caderousse. D'ailleurs que serait
pour eux maintenant le legs du pauvre Edmond? une goutte d'eau tombant à
mer!
--Sans compter que ces gens-là peuvent t'écraser d'un geste, dit la
femme.
--Comment cela? ces gens-là sont donc devenus riches et puissants?
--Alors, vous ne savez pas leur histoire?
--Non, racontez-la-moi.»
Caderousse parut réfléchir un instant.
«Non, en vérité, dit-il, ce serait trop long.
--Libre à vous de vous taire, mon ami, dit l'abbé avec l'accent de la
plus profonde indifférence, et je respecte vos scrupules; d'ailleurs ce
que vous faites là est d'un homme vraiment bon: n'en parlons donc plus. De
quoi étais-je chargé? D'une simple formalité. Je vendrai donc ce
diamant.»
Et il tira le diamant de sa poche, ouvrit l'écrin, et le fit briller aux
yeux éblouis de Caderousse.
«Viens donc voir, femme! dit celui-ci d'une voix rauque.
--Un diamant! dit la Carconte se levant et descendant d'un pas assez
ferme l'escalier, qu'est-ce que c'est donc que ce diamant?
--N'as-tu donc pas entendu, femme? dit Caderousse, c'est un diamant que
le petit nous a légué: à son père d'abord, à ses trois amis Fernand,
Danglars et moi et à Mercédès sa fiancée. Le diamant vaut cinquante
mille francs.
--Oh! le beau joyau! dit-elle.
--Le cinquième de cette somme nous appartient, alors? dit Caderousse.
--Oui, monsieur, répondit l'abbé, plus la part du père de Dantès, que
je me crois autorisé à répartir sur vous quatre.
--Et pourquoi sur nous quatre? demanda la Carconte.
--Parce que vous étiez les quatre amis d'Edmond.
--Les amis ne sont pas ceux qui trahissent! murmura sourdement à son
tour la femme.
--Oui, oui, dit Caderousse, et c'est ce que je disais: c'est presque une
profanation, presque un sacrilège que de récompenser la trahison, le
crime peut-être.
--C'est vous qui l'aurez voulu, reprit tranquillement l'abbé en
remettant le diamant dans la poche de sa soutane; maintenant donnez-moi
l'adresse des amis d'Edmond, afin que je puisse exécuter ses dernières
volontés.»
La sueur coulait à lourdes gouttes du front de Caderousse; il vit l'abbé
se lever, se diriger vers la porte, comme pour jeter un coup d'oeil
d'avis à son cheval, et revenir.
Caderousse et sa femme se regardaient avec une indicible expression.
«Le diamant serait pour nous tout entier, dit Caderousse.
--Le crois-tu? répondit la femme.
--Un homme d'Église ne voudrait pas nous tromper.
--Fais comme tu voudras, dit la femme; quant à moi, je ne m'en mêle
pas.»
Et elle reprit le chemin de l'escalier toute grelottante; ses dents
claquaient, malgré la chaleur ardente qu'il faisait.
Sur la dernière marche, elle s'arrêta un instant.
«Réfléchis bien, Gaspard! dit-elle.
--Je suis décidé», dit Caderousse.
La Carconte rentra dans sa chambre en poussant un soupir; on entendit
le plafond crier sous ses pas jusqu'à ce qu'elle eût rejoint son
fauteuil où elle tomba assise lourdement.
«À quoi êtes-vous décidé? demanda l'abbé.
--À tout vous dire, répondit celui-ci.
--Je crois, en vérité, que c'est ce qu'il y a de mieux à faire, dit le
prêtre; non pas que je tienne à savoir les choses que vous voudriez me
cacher; mais enfin, vous pouvez m'amener à distribuer les legs selon les
voeux du testateur, ce sera mieux.
--Je l'espère, répondit Caderousse, les joues enflammées par la rougeur
de l'espérance et de la cupidité.
--Je vous écoute, dit l'abbé.
--Attendez, reprit Caderousse, on pourrait nous interrompre à l'endroit
le plus intéressant, et ce serait désagréable; d'ailleurs, il est
inutile que personne sache que vous êtes venu ici.»
Et il alla à la porte de son auberge et ferma la porte, à laquelle, par
surcroît de précaution, il mit la barre de nuit.
Pendant ce temps, l'abbé avait choisi sa place pour écouter tout à son
aise; il s'était assis dans un angle, de manière à demeurer dans
l'ombre, tandis que la lumière tomberait en plein sur le visage de son
interlocuteur. Quant à lui, la tête inclinée, les mains jointes ou
plutôt crispées, il s'apprêtait à écouter de toutes ses oreilles.
Caderousse approcha un escabeau et s'assit en face de lui.
«Souviens-toi que je ne te pousse à rien! dit la voix tremblotante de la
Carconte, comme si, à travers le plancher, elle eût pu voir la scène qui
se préparait.
--C'est bien, c'est bien, dit Caderousse, n'en parlons plus; je prends
tout sur moi.»
Et il commença.
XXVII
Le récit.
«Avant tout, dit Caderousse, je dois, monsieur, vous prier de me
promettre une chose.
--Laquelle? demanda l'abbé.
--C'est que jamais, si vous faites un usage quelconque des détails que
je vais vous donner, on ne saura que ces détails viennent de moi, car
ceux dont je vais vous parler sont riches et puissants, et, s'ils me
touchaient seulement du bout du doigt, ils me briseraient comme verre.
--Soyez tranquille, mon ami, dit l'abbé, je suis prêtre, et les
confessions meurent dans mon sein; rappelez-vous que nous n'avons
d'autre but que d'accomplir dignement les dernières volontés de notre
ami; parlez donc sans ménagement comme sans haine; dites la vérité,
toute la vérité: je ne connais pas et ne connaîtrai probablement jamais
les personnes dont vous allez me parler; d'ailleurs, je suis Italien et
non pas Français; j'appartiens à Dieu et non pas aux hommes, et je vais
rentrer dans mon couvent, dont je ne suis sorti que pour remplir les
dernières volontés d'un mourant.»
Cette promesse positive parut donner à Caderousse un peu d'assurance.
«Eh bien, en ce cas, dit Caderousse, je veux, je dirai même plus, je
dois vous détromper sur ces amitiés que le pauvre Edmond croyait
sincères et dévouées.
--Commençons par son père, s'il vous plaît, dit l'abbé. Edmond m'a
beaucoup parlé de ce vieillard, pour lequel il avait un profond amour.
--L'histoire est triste, monsieur, dit Caderousse en hochant la tête;
vous en connaissez probablement les commencements.
--Oui, répondit l'abbé, Edmond m'a raconté les choses jusqu'au moment
où il a été arrêté, dans un petit cabaret près de Marseille.
--À la Réserve! ô mon Dieu, oui! je vois encore la chose comme si j'y
étais.
--N'était-ce pas au repas même de ses fiançailles?
--Oui, et le repas qui avait eu un gai commencement eut une triste fin:
un commissaire de police suivi de quatre fusiliers entra, et Dantès fut
arrêté.
--Voilà où s'arrête ce que je sais, monsieur, dit le prêtre; Dantès
lui-même ne savait rien autre que ce qui lui était absolument personnel,
car il n'a jamais revu aucune des cinq personnes que je vous ai nommées,
ni entendu parler d'elles.
--Eh bien, Dantès une fois arrêté, M. Morrel courut prendre des
informations: elles furent bien tristes. Le vieillard retourna seul dans
sa maison, ploya son habit de noces en pleurant, passa toute la journée
à aller et venir dans sa chambre, et le soir ne se coucha point, car je
demeurais au-dessous de lui et je l'entendis marcher toute la nuit;
moi-même, je dois le dire, je ne dormis pas non plus, car la douleur de
ce pauvre père me faisait grand mal, et chacun de ses pas me broyait le
coeur, comme s'il eût réellement posé son pied sur ma poitrine.
«Le lendemain, Mercédès vint à Marseille pour implorer la protection de
M. de Villefort: elle n'obtint rien; mais, du même coup, elle alla
rendre visite au vieillard. Quand elle le vit si morne et abattu, qu'il
avait passé la nuit sans se mettre au lit, qu'il n'avait pas mangé
depuis la veille, elle voulut l'emmener pour en prendre soin, mais le
vieillard ne voulut jamais y consentir.
«--Non, disait-il, je ne quitterai pas la maison, car c'est moi que mon
pauvre enfant aime avant toutes choses, et, s'il sort de prison, c'est
moi qu'il accourra voir d'abord. Que dirait-il si je n'étais point là à
l'attendre?
«J'écoutais tout cela du carré, car j'aurais voulu que Mercédès
déterminât le vieillard à la suivre; ce pas retentissant tous les jours
sur ma tête ne me laissait pas un instant de repos.
--Mais ne montiez-vous pas vous-même près du vieillard pour le consoler?
demanda le prêtre.
--Ah! monsieur! répondit Caderousse, on ne console que ceux qui veulent
être consolés, et lui ne voulait pas l'être: d'ailleurs, je ne sais
pourquoi, mais il me semblait qu'il avait de la répugnance à me voir.
Une nuit cependant que j'entendais ses sanglots, je n'y pus résister et
je montai; mais quand j'arrivai à la porte, il ne sanglotait plus, il
priait. Ce qu'il trouvait d'éloquentes paroles et de pitoyables
supplications, je ne saurais vous le redire, monsieur: c'était plus que
de la piété, c'était plus que de la douleur; aussi, moi qui ne suis pas
cagot et qui n'aime pas les jésuites, je me dis ce jour-là: C'est bien
heureux, en vérité, que je sois seul, et que le Bon Dieu ne m'ait pas
envoyé d'enfants, car si j'étais père et que je ressentisse une douleur
semblable à celle du pauvre vieillard, ne pouvant trouver dans ma
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