as fait descendre.
Et le spectre continua son chemin sans hâter le pas.
Roland, un instant étonné, descendit de son estrade et se mit
résolument à la poursuite du fantôme.
Le chemin était difficile, encombré qu'il se présentait de
pierres, de bancs mis en travers, de tables renversées.
Et cependant on eût dit qu'à travers tous ces obstacles un sentier
invisible était tracé pour le spectre, qui marchait du même pas
sans que rien l'arrêtât.
Chaque fois qu'il passait devant une fenêtre, la lumière
extérieure, si faible qu'elle fût, se réfléchissait sur ce
linceul, et le fantôme dessinait ses contours, qui, la fenêtre
franchie, se perdaient dans lobscurité pour reparaître bientôt et
se perdre encore.
Roland, l'oeil fixé sur celui qu'il poursuivait, craignant de le
perdre de vue s'il en détachait un instant son regard, ne pouvait
interroger du regard ce chemin si facile au spectre et si hérissé
d'obstacles pour lui.
À chaque pas, il trébuchait; le fantôme gagnait sur lui.
Le fantôme arriva près de la porte opposée à celle par laquelle il
était entré, Roland vit s'ouvrir lentrée d'un corridor obscur; il
comprit que lombre allait lui échapper.
-- Homme ou spectre, voleur ou moine, dit-il, arrête, ou je fais
feu!
-- On ne tue pas deux fois le même corps, et la mort, tu le sais
bien, continua le fantôme d'une voix sourde, n'a pas de prise sur
les âmes.
-- Qui es-tu donc? demanda Roland.
-- Je suis le spectre de celui que tu as violemment arraché de ce
monde.
Le jeune officier éclata de rire, de son rire strident et nerveux
rendu plus effrayant encore dans les ténèbres.
-- Par ma foi, dit-il, si tu n'as pas d'autre indication à me
donner, je ne prendrai pas même la peine de chercher, je t'en
préviens.
-- Rappelle-toi la fontaine de Vaucluse, dit le fantôme avec un
accent si faible, que cette phrase sembla sortir de sa bouche
plutôt comme un soupir que comme des paroles articulées.
Un instant, Roland sentit, non pas son coeur faiblir, mais la
sueur perler à son front; par une réaction sur lui-même, il reprit
sa force, et, d'une voix menaçante:
-- Une dernière fois, apparition ou réalité, cria-t-il, je te
préviens que, si tu ne m'attends pas, je fais feu.
Le spectre fut sourd et continua son chemin.
Roland s'arrêta une seconde pour viser: le spectre était à dix pas
de lui: Roland avait la main sûre, c'était lui-même qui avait
glissé la balle dans le pistolet, un instant auparavant; il venait
de passer la baguette dans les canons pour s'assurer qu'ils
étaient chargés.
Au moment où le spectre se dessinait de toute sa hauteur, blanc,
sous la voûte sombre du corridor, Roland fit feu.
La flamme illumina comme un éclair le corridor, dans lequel
continua de s'enfoncer le spectre, sans hâter ni ralentir le pas.
Puis tout rentra dans une obscurité d'autant plus profonde que la
lumière avait été plus vive.
Le spectre avait disparu sous larcade sombre.
Roland s'y élança à sa poursuite, tout en faisant passer son
second pistolet dans sa main droite.
Mais, si court qu'eût été le temps d'arrêt, le fantôme avait gagné
du chemin; Roland le vit au bout du corridor, se dessinant cette
fois en vigueur sur l'atmosphère grise de la nuit.
Il doubla le pas et arriva à l'extrémité du corridor au moment où
le spectre disparaissait derrière la porte de la citerne.
Roland redoubla de vitesse; arrivé sur le seuil de la porte, il
lui sembla que le spectre s'enfonçait dans les entrailles de la
terre.
Cependant tout le torse était encore visible.
-- Fusses-tu le démon, dit Roland, je te rejoindrai.
Et il lâcha son second coup de pistolet, qui emplit de flamme et
de fumée le caveau dans lequel s'était englouti le spectre.
Quand la fumée fut dissipée, Roland chercha vainement; il était
seul.
Roland se précipita dans le caveau en hurlant de rage; il sonda
les murs de la crosse de ses pistolets, il frappa le sol du pied:
partout le sol et la pierre rendirent ce son mat des objets
solides.
Il essaya de percer lobscurité du regard; mais c'était chose
impossible: le peu de lumière que laissait filtrer la lune
s'arrêtait aux premières marches de la citerne.
-- Oh! s'écria Roland, une torche! une torche!
Personne ne lui répondit; le seul bruit qui se fît entendre était
le murmure de la source coulant à trois pas de lui.
Il vit qu'une plus longue recherche serait inutile, sortit du
caveau, tira de sa poche une poire à poudre, deux balles tout
enveloppées dans du papier, et rechargea vivement ses pistolets.
Puis il reprit le chemin qu'il venait de suivre, retrouva le
couloir sombre, au bout du couloir le réfectoire immense, et alla
reprendre, à lextrémité de la salle muette, la place qu'il avait
quittée pour suivre le fantôme.
Là, il attendit.
Mais les heures de la nuit sonnèrent successivement jusqu'à ce
qu'elles devinssent les heures matinales et que les premiers
rayons du jour teignissent de leurs tons blafards les murailles du
cloître.
-- Allons, murmura Roland, c'est fini pour cette nuit; peut-être
une autre fois serai-je plus heureux.
Vingt minutes après, il rentrait au château des Noires-Fontaines.
XVII -- PERQUISITION
Il ne pouvait point se figurer que sa soeur craignit pour un autre
que lui.
Amélie s'élança hors de sa chambre, avec son peignoir de nuit.
Il était facile de voir, à la pâleur de son teint, au cercle de
bistre s'étendant jusqu'à la moitié de sa joue, qu'elle navait
pas fermé loeil de la nuit.
-- Il ne test rien arrivé, Roland? s'écria-t-elle en serrant son
frère dans ses bras et en le tâtant avec inquiétude.
-- Rien.
-- Ni à toi ni à personne?
-- Ni à moi ni à personne.
-- Et tu n'as rien vu?
-- Je ne dis pas cela, fit Roland.
-- Qu'as-tu vu, mon Dieu?
-- Je te raconterai cela plus tard; en attendant, tant tués que
blessés, il n'y a personne de mort.
-- Ah! je respire.
-- Maintenant, si j'ai un conseil à te donner, petite soeur, c'est
d'aller te mettre gentiment dans ton lit et de dormir, si tu peux,
jusqu'à lheure du déjeuner. Je vais faire autant, et je te
promets que lon n'aura pas besoin de me bercer pour m'endormir:
bonne nuit ou plutôt bon matin!
Roland embrassa tendrement sa soeur, et, en affectant de siffloter
insoucieusement un air de chasse, il monta lescalier du second
étage.
Sir John l'attendait franchement dans le corridor.
Il alla droit au jeune homme.
-- Eh bien? lui demanda-t-il.
-- Eh bien, je n'ai point fait complètement buisson creux.
-- Vous avez vu un fantôme?
-- J'ai vu quelque chose, du moins, qui y ressemblait beaucoup.
-- Vous allez me raconter cela.
-- Oui, je comprends, vous ne dormiriez pas ou vous dormiriez mal;
voici en deux mots la chose telle qu'elle s'est passée...
Et Roland fit un récit exact et circonstancié de laventure de la
nuit.
-- Bon! dit sir John quand Roland eut achevé, j'espère que vous en
avez laissé pour moi?
-- J'ai même peur, dit Roland, de vous avoir laissé le plus dur.
Puis, comme sir John insistait, revenant sur chaque détail, se
faisant indiquer la disposition des localités:
-- Écoutez, dit Roland; aujourd'hui, après déjeuner, nous irons
faire à la chartreuse une visite de jour, ce qui ne vous empêchera
point d'y faire votre station de nuit; au contraire, la visite de
jour vous servira à étudier les localités. Seulement, ne dites
rien à personne.
-- Oh! fit sir John, ai-je donc l'air d'un bavard?
-- Non, c'est vrai, dit Roland en riant; ce n'est pas vous,
milord, qui êtes un bavard, c'est moi qui suis un niais.
Et il rentra dans sa chambre.
Après le déjeuner, les deux hommes descendirent les pentes du
jardin comme pour aller faire une promenade aux bords de la
Reyssouse, puis ils appuyèrent à gauche, remontèrent au bout de
quarante pas, gagnèrent la grande route, traversèrent le bois, et
se trouvèrent au pied du mur de la chartreuse, à l'endroit même où
la veille Roland l'avait escaladé.
-- Milord, dit Roland, voici le chemin.
-- En bien, fit sir John, prenons-le.
Et lentement, mais avec une admirable force de poignet qui
indiquait un homme possédant à fond sa gymnastique, l'Anglais
saisit le chaperon du mur, s'assit sur le faîte, et se laissa
retomber de l'autre.
Roland le suivit avec la prestesse d'un homme qui n'en était point
à son coup d'essai.
Tous deux se trouvèrent de l'autre côté.
L'abandon était encore plus visible de jour que la nuit.
L'herbe avait poussé partout dans les allées et montait jusqu'aux
genoux; les escaliers étaient envahis par des vignes devenues si
épaisses, que le raisin ny pouvait mûrir sous l'ombre des
feuilles; en plusieurs endroits, le mur était dégradé, et le
lierre, ce parasite bien plus que cet ami des ruines, commençait à
s'étendre de tous côtés.
Quant aux arbres en plein vent, pruniers, pêchers, abricotiers,
ils avaient poussé avec la liberté des hêtres et des chênes de la
forêt, dont ils semblaient envier la hauteur et l'épaisseur, et la
sève, tout entière absorbée par les branches aux jets multiples et
vigoureux, ne donnait que des fruits rares et mal venus.
Deux ou trois fois, au mouvement des longues herbes agitées devant
eux, sir John et Roland devinèrent que la couleuvre, cette hôtesse
rampante de la solitude, avait établi là son domicile et fuyait
tout étonnée qu'on la dérangeât.
Roland conduisit son ami droit à la porte donnant du verger dans
le cloître; mais, avant d'entrer dans le cloître, il jeta les yeux
sur le cadran de l'horloge; l'horloge, qui marchait la nuit, était
arrêtée le jour.
Du cloître, il passa dans le réfectoire: là, le jour lui révéla
sous leur véritable aspect les objets que l'obscurité avait
revêtus des formes fantastiques de la nuit.
Roland montra à sir John l'escabeau renversé, la table rayée sous
les batteries des pistolets, la porte par laquelle était entré le
fantôme.
Il suivit, avec l'Anglais, le chemin qu'il avait suivi à la piste
du fantôme; il reconnut les obstacles qui l'avaient arrêté, mais
qui étaient faciles à franchir pour quelqu'un qui d'avance aurait
pris connaissance de la localité.
Arrivé à l'endroit où il avait fait feu, il retrouva les bourres,
mais il chercha inutilement la balle.
Par la disposition du corridor, fuyant en biais, il était
cependant impossible, si la balle n'avait pas laissé de traces sur
la muraille, qu'elle n'eût point atteint le fantôme.
Et cependant, si le fantôme avait été atteint et présentait un
corps solide, comment se faisait-il que ce corps fût resté debout?
comment, au moins, n'avait-il point été blessé? et comment, ayant
été blessé, ne trouvait-on sur le sol aucune trace de sang?
Or, il n'y avait ni trace de sang ni trace de balle.
Lord Tanlay n'était pas loin d'admettre que son ami eût eu affaire
à un spectre véritable.
-- On est venu depuis moi, dit Roland, et l'on a ramassé la balle.
-- Mais, si vous avez tiré sur un homme, comment la balle n'est-
elle pas entrée?
-- Oh! c'est bien simple, l'homme avait une cotte de mailles sous
son linceul.
C'était possible: cependant, sir John secoua la tête en signe de
doute; il aimait mieux croire à un événement surnaturel, cela le
fatiguait moins.
L'officier et lui continuèrent leur investigation.
On arriva au bout du corridor, et l'on se trouva à l'autre
extrémité du verger.
C'était là que Roland avait revu son spectre, un instant disparu
sous la voûte sombre.
Il alla droit à la citerne; il semblait suivre encore le fantôme,
tant il hésitait peu.
Là, il comprit l'obscurité de la nuit devenue plus intense encore
par l'absence de tout reflet extérieur: à peine y voyait-on
pendant le jour.
Roland tira de dessous son manteau deux torches d'un pied de long,
prit un briquet, y alluma de l'amadou, et à lamadou une
allumette.
Les deux torches flambèrent.
Il s'agissait de découvrir le passage par où le fantôme avait
disparu.
Roland et sir John approchèrent les torches du sol.
La citerne était pavée de grandes dalles de liais qui semblaient
parfaitement jointes les unes aux autres.
Roland cherchait sa seconde balle avec autant de persistance qu'il
avait cherché la première. Une pierre se trouvait sous ses pieds,
il repoussa la pierre et aperçut un anneau scellé dans une des
dalles.
Sans rien dire, Roland passa sa main dans lanneau, s'arc-bouta
sur ses pieds et tira à lui.
La dalle tourna sur son pivot avec une facilité qui indiquait
qu'elle opérait souvent la même manoeuvre.
En tournant, elle découvrit lentrée du souterrain.
-- Ah! fit Roland, voici le passage de mon spectre.
Et il descendit dans louverture béante.
Sir John le suivit.
Ils firent le même trajet qu'avait fait Morgan lorsqu'il était
revenu rendre compte de son expédition; au bout du souterrain, ils
trouvèrent la grille donnant sur les caveaux funéraires.
Roland secoua la grille; la grille n'était point fermée, elle
céda.
Ils traversèrent le cimetière souterrain et atteignirent l'autre
grille; comme la première, elle était ouverte.
Roland marchant toujours le premier, ils montèrent quelques
marches et se trouvèrent dans le choeur de la chapelle où s'était
passée la scène que nous avons racontée entre Morgan et les
compagnons de Jéhu.
Seulement, les stalles étaient vides, le choeur était solitaire,
et l'autel, dégradé par l'abandon du culte, n'avait plus ni ses
cierges flamboyants, ni sa nappe sainte.
Il était évident pour Roland que là avait abouti la course du faux
fantôme, que sir John s'obstinait à croire véritable.
Mais, que le fantôme fût vrai ou faux, sir John avouait que
c'était là en effet que sa course avait dû aboutir.
Il réfléchit un instant, puis, après cet instant de réflexion:
-- Eh bien, dit lAnglais, puisque c'est à mon tour à veiller ce
soir, puisque j'ai le droit de choisir la place où je veillerai,
je veillerai là, dit-il.
Et il montra une espèce de table formée au milieu du choeur par le
pied de chêne qui supportait autrefois l'aile du lutrin.
-- En effet, dit Roland avec la même insouciance que s'il se fût
agi de lui-même, vous ne serez pas mal là; seulement, comme ce
soir vous pourriez trouver la pierre scellée et les deux grilles
fermées, nous allons chercher une issue qui vous conduise,
directement ici.
Au bout de cinq minutes, l'issue était trouvée.
La porte d'une ancienne sacristie s'ouvrait sur le choeur, et, de
cette sacristie, une fenêtre dégradée donnait passage dans la
forêt.
Les deux hommes sortirent par la fenêtre et se trouvèrent dans le
plus épais du bois, juste à vingt pas de l'endroit où ils avaient
tué le sanglier.
-- Voilà notre affaire, dit Roland; seulement, mon cher lord,
comme vous ne vous retrouveriez pas de nuit dans cette forêt où
l'on a déjà assez de mal à se retrouver de jour, je vous
accompagnerai jusqu'ici.
-- Oui, mais, moi entré, vous vous retirez aussitôt, dit
l'Anglais; je me souviens de ce que vous m'avez dit touchant la
susceptibilité des fantômes: vous sachant à quelques pas de moi,
ils pourraient hésiter à apparaître, et, puisque vous en avez vu
un, je veux aussi en voir un au moins.
-- Je me retirerai, répondit Roland, soyez tranquille; seulement,
ajouta-t-il en riant, je n'ai qu'une peur.
-- Laquelle?
-- C'est qu'en votre qualité d'Anglais et d'hérétique; ils ne
soient mal à laise avec vous.
-- Oh! dit sir John gravement, quel malheur que je n'aie pas le
temps d'abjurer d'ici à ce soir!
Les deux amis avaient vu tout ce qu'ils avaient à voir: en
conséquence, ils revinrent au château.
Personne, pas même Amélie, n'avait paru soupçonner dans leur
promenade autre chose qu'une promenade ordinaire.
La journée se passa donc sans questions et même sans inquiétudes
apparentes: d'ailleurs, au retour des deux amis, elle était déjà
bien avancée.
On se mit à table, et, à la grande joie d'Édouard, on projeta une
nouvelle chasse.
Cette chasse fit les frais de la conversation pendant le dîner et
pendant une partie de la soirée.
À dix heures, comme d'habitude, chacun était rentré dans sa
chambre, seulement Roland était dans celle de sir John.
La différence des caractères éclatait visiblement dans les
préparatifs: Roland avait fait les siens joyeusement, comme pour
une partie de plaisir; sir John faisait les siens gravement, comme
pour un duel.
Les pistolets furent chargés avec le plus grand soin et passés à
la ceinture de l'Anglais, et, au lieu d'un manteau qui pouvait
gêner ses mouvements, ce fut une grande redingote à collet qu'il
endossa par-dessus son habit.
À dix heures et demie, tous deux sortirent avec les mêmes
précautions que Roland avait prises pour lui tout seul.
À onze heures moins cinq minutes, ils étaient au pied de la
fenêtre dégradée, mais à laquelle des pierres tombées de la voûte
pouvaient servir de marchepied.
Là, ils devaient, selon leurs conventions, se séparer.
Sir John rappela ces conditions à Roland:
-- Oui, dit le jeune homme, avec moi, milord, une fois pour
toutes, ce qui est convenu est convenu; seulement, à mon tour, une
recommandation.
-- Laquelle?
-- Je n'ai pas retrouvé les balles parce que lon est venu les
enlever; on est venu les enlever pour que je ne visse pas
lempreinte qu'elles avaient conservée sans doute.
-- Et, dans votre opinion, quelle empreinte eussent-elles
conservée?
-- Celle des chaînons d'une cotte de mailles; mon fantôme était un
homme cuirassé.
-- Tant pis, dit sir John, j'aimais fort le fantôme, moi.
Puis, après un moment de silence où un soupir de lAnglais
exprimait son regret profond d'être forcé de renoncer au spectre:
-- Et votre recommandation? dit-il.
-- Tirez au visage.
L'Anglais fit un signe d'assentiment, serra la main du jeune
officier, escalada les pierres, entra dans la sacristie, et
disparut.
-- Bonne nuit! lui cria Roland.
Et, avec cette insouciance du danger qu'en général un soldat a
pour lui-même et pour ses compagnons, Roland, comme il lavait
promis à sir John, reprit le chemin du château des Noires-
Fontaines.
XVIII -- LE JUGEMENT
Le lendemain, Roland, qui n'était parvenu à s'endormir que vers
deux heures du matin, s'éveilla à sept heures.
En s'éveillant, il réunit ses souvenirs épars, se rappela ce qui
s'était passé la veille, entre lui et sir John, et s'étonna qu'à
son retour l'Anglais ne leût point éveillé.
Il s'habilla vivement et alla, au risque de le réveiller au milieu
de son premier sommeil, frapper à la porte de la chambre de sir
John.
Mais sir John ne répondit point.
Roland frappa plus fort.
Même silence.
Cette fois, un peu d'inquiétude se mêlait à la curiosité de
Roland.
La clef était en dehors; le jeune officier ouvrit la porte et
plongea dans la chambre un regard rapide.
Sir John n'était point dans la chambre, sir John n'était point
rentré.
Le lit était intact.
Qu'était-il donc arrivé?
Il n'y avait pas un instant à perdre, et, avec la rapidité de
résolution que nous connaissons à Roland, on devine qu'il ne
perdit pas un instant.
Il s'élança dans sa chambre, acheva de s'habiller, mit son couteau
de chasse à sa ceinture, son fusil en bandoulière, et sortit.
Personne n'était encore éveillé, sinon la femme de chambre.
Roland la rencontra sur lescalier:
-- Vous direz à madame de Montrevel, dit-il, que je suis sorti
pour faire un tour dans la forêt de Seillon avec mon fusil; qu'on
ne soit pas inquiet si milord et moi ne rentrions pas précisément
à lheure du déjeuner.
Et Roland s'élança rapidement hors du château.
Dix minutes après, il était près de la fenêtre où, la veille, à
onze heures du soir, il avait quitté lord Tanlay.
Il écouta: on n'entendait aucun bruit à l'intérieur; à lextérieur
seulement, loreille d'un chasseur pouvait reconnaître toutes ces
rumeurs matinales que fait le gibier dans les bois.
Roland escalada la fenêtre avec son agilité ordinaire et s'élança
de la sacristie dans le choeur.
Un regard lui suffit pour s'assurer que non seulement le choeur,
mais le vaisseau entier de la petite chapelle, était vide.
Les fantômes avaient-ils fait suivre à lAnglais le chemin opposé
à celui qu'il avait suivi lui-même?
C'était possible.
Roland passa rapidement derrière lautel, gagna la grille des
caveaux: la grille était ouverte.
Il s'engagea dans le cimetière souterrain.
L'obscurité l'empêchait de voir dans ses profondeurs. Il appela à
trois reprises sir John; personne ne lui répondit.
Il gagna lautre grille donnant dans le souterrain; elle était
ouverte comme la première.
Il s'engagea dans le passage voûté.
Seulement, là, comme il eût été impossible, au milieu des
ténèbres, de se servir de son fusil, il le passa en bandoulière et
mit le couteau de chasse à la main.
En tâtonnant, il s'enfonça toujours davantage sans rencontrer
personne, et, au fur et à mesure qu'il allait en avant,
lobscurité redoublait, ce qui indiquait que la dalle de la
citerne était fermée.
Il arriva ainsi à la première marche de lescalier, monta jusqu'à
ce qu'il touchât la dalle tournante avec sa tête, fit un effort,
la dalle tourna.
Roland revit le jour.
Il s'élança dans la citerne.
La porte qui donnait sur le verger était ouverte; Roland sortit
par cette porte, traversa la partie du verger qui se trouvait
entre la citerne et le corridor, à lautre extrémité duquel il
avait fait feu sur son fantôme.
Il traversa le corridor et se trouva dans le réfectoire.
Le réfectoire était vide.
Comme il avait fait dans le souterrain funèbre, Roland appela
trois fois sir John.
L'écho étonné, qui semblait avoir désappris les sons de la parole
humaine, lui répondit seul en balbutiant.
Il n'était point probable que sir John fût venu de ce côté; il
fallait retourner au point de départ.
Roland repassa par le même chemin et se retrouva dans le choeur de
la chapelle.
C'était là que sir John avait dû passer la nuit, c'était là qu'on
devait retrouver sa trace.
Roland s'avança dans le choeur.
À peine y fut-il, qu'un cri s'échappa de sa poitrine.
Une large tache de sang s'étendait à ses pieds et tachait les
dalles du choeur.
De l'autre côté du choeur, à quatre pas de celle qui rougissait le
marbre à ses pieds, il y avait une seconde tache non moins large,
non mois rouge, non moins récente, et qui semblait faire le
pendant de la première.
Une de ces taches était à droite, l'autre à gauche de cette espèce
de piédestal devant lequel milord avait dit qu'il établirait son
domicile.
Roland s'approcha du piédestal; le piédestal était ruisselant de
sang.
C'était là évidement que le drame s'était passé.
Le drame, s'il fallait en croire les traces qu'il avait laissées,
le drame avait été terrible.
Roland, en sa double qualité de chasseur et de soldat, devait être
un habile chercheur de piste.
Il avait pu calculer ce qu'a répandu de sang un homme mort, ou ce
qu'en répand un homme blessé.
Cette nuit avait vu tomber trois hommes morts ou blessés.
Maintenant, quelles étaient les probabilités?
Les deux taches de sang du choeur, celle de droite et celle de
gauche, étaient probablement le sang de deux des antagonistes de
sir John.
Le sang du piédestal, était probablement le sien.
Attaqué de deux côtés, à droite et à gauche, il avait fait feu des
deux mains et avait tué ou blessé un homme de chaque coup.
De là les deux taches de sang qui rougissaient le pavé.
Attaqué à son tour lui-même, il avait été frappé près du
piédestal, et sur le piédestal son sang avait rejailli.
Au bout de cinq secondes d'examen, Roland était aussi sûr de ce
que nous venons de dire, que s'il avait vu la lutte de ses propres
yeux.
Maintenant qu'avait-on fait des deux autres corps et du corps de
sir John?
Ce qu'on avait fait des deux autres corps, Roland s'en inquiétait
assez peu.
Mais il tenait fort à savoir ce qu'était devenu celui de sir John.
Une trace de sang partait du piédestal et allait jusquà la porte.
Le corps de sir John avait été porté dehors.
Roland secoua la porte massive; elle n'était fermée qu'au pêne.
Sous son premier effort elle s'ouvrit: de l'autre côté du seuil,
il retrouva les traces de sang.
Puis, à travers les broussailles, le chemin qu'avaient suivi les
gens qui emportaient le corps.
Les branches brisées, les herbes foulées conduisirent Roland
jusqu'à la lisière de la forêt donnant sur le chemin de Pont-d'Ain
à Bourg.
Là, vivant ou mort, le corps semblait avoir été déposé le long du
talus du fossé.
Après quoi, plus rien.
Un homme passa, venant du côté du château des Noires-Fontaines;
Roland alla à lui.
-- N'avez-vous rien vu sur votre chemin? n'avez-vous rencontré
personne? demanda-t-il.
-- Si fait, répondit l'homme, j'ai vu deux paysans qui portaient
un corps sur une civière.
-- Ah! s'écria Roland, et ce corps était celui d'un homme vivant?
-- L'homme était pâle et sans mouvement, et il avait bien l'air
d'être mort.
-- Le sang coulait-il?
-- J'en ai vu des gouttes sur le chemin.
-- En ce cas, il vit.
Alors, tirant un louis de sa poche:
-- Voilà un louis, dit-il; cours chez le docteur Milliet, à Bourg;
dis-lui de monter à cheval et de se rendre à franc étrier au
château des Noires-Fontaines; ajoute, qu'il y a un homme en danger
de mort.
Et, tandis que le paysan, stimulé par la récompense reçue,
pressait sa course vers Bourg, Roland, bondissant sur son jarret
de fer, pressait la sienne vers le château.
Et maintenant, comme notre lecteur est selon toute probabilité,
aussi curieux que Roland de savoir ce qui est arrivé à sir John,
nous allons le mettre au courant des événements de la nuit.
Sir John, comme on la vu, était entré à onze heures moins
quelques minutes dans ce que l'on avait coutume d'appeler la
Correrie ou le pavillon de la chartreuse, et qui n'était rien
autre chose qu'une chapelle élevée au milieu du bois.
De la sacristie, il avait passé dans le choeur.
Le choeur était vide et paraissait solitaire. Une lune assez
brillante, mais qui cependant disparaissait de temps en temps
voilée par les nuages, infiltrait son rayon bleuâtre à travers les
fenêtres en ogive et les vitraux de couleur à moitié brisés de la
chapelle.
Sir John pénétra jusqu'au milieu du choeur, s'arrêta devant le
piédestal et s'y tint debout.
Les minutes s'écoulèrent; mais, cette fois, ce ne fut point
l'horloge de la chartreuse qui donna la mesure du temps, ce fut
l'église de Péronnaz, c'est-à-dire du village le plus proche de la
chapelle où sir John attendait.
Tout se passa, jusqu'à minuit, comme tout s'était passé pour
Roland, c'est-à-dire que sir John ne fut distrait que par de
vagues rumeurs et par des bruits passagers.
Minuit sonna: c'était le moment qu'attendait avec impatience sir
John, car c'était celui où l'événement devait se produire, si un
événement quelconque se produisait.
Au dernier coup, il lui sembla entendre des pas souterrains et
voir une lumière apparaître du côté de la grille qui communiquait
aux tombeaux.
Toute son attention se porta donc de ce côté.
Un moine sortit du passage, son capuchon rabattu sur ses yeux et
tenant une torche à la main.
Il portait la robe des chartreux.
Un second le suivit, puis un troisième. Sir John en compta douze.
Ils se séparèrent devant lautel. Il y avait douze stalles dans le
choeur; six à la droite de sir John, six à sa gauche.
Les douze moines prirent silencieusement place dans les douze
stalles.
Chacun planta sa torche dans un trou pratiqué à cet effet dans les
appuis du chêne, et attendit.
Un treizième parut et se plaça devant lautel.
Aucun de ces moines n'affectait l'allure fantastique des fantômes
ou des ombres; tous appartenaient évidemment encore à la Terre,
tous étaient des hommes vivants.
Sir John, debout, un pistolet de chaque main, appuyé à son
piédestal placé juste au milieu du choeur, regardait avec un grand
flegme cette manoeuvre qui tendait à l'envelopper.
Comme lui, les moines étaient debout et muets.
Le moine de lautel rompit le silence.
-- Frères, demanda-t-il, pourquoi les vengeurs sont-ils réunis?
-- Pour juger un profane, répondirent les moines.
-- Ce profane, reprit l'interrogateur, quel crime a-t-il commis?
-- Il a tenté de pénétrer les secrets des compagnons de Jéhu.
-- Quelle peine a-t-il méritée?
-- La peine de mort.
Le moine de l'autel laissa, pour ainsi dire, à l'arrêt qui venait
d'être rendu le temps de pénétrer jusqu'au coeur de celui qu'il
atteignait.
Puis, se retournant vers lAnglais, toujours aussi calme que s'il
eût assisté à une comédie:
-- Sir John Tanlay, lui dit-il, vous êtes étranger, vous êtes
Anglais; c'était une double raison pour laisser tranquillement les
compagnons de Jéhu débattre leurs affaires avec le gouvernement
dont ils ont juré la perte. Vous n'avez point eu cette sagesse;
vous avez cédé à une vaine curiosité; au lieu de vous en écarter,
vous avez pénétré dans lantre du lion, le lion vous déchirera.
Puis, après un instant de silence pendant lequel il sembla
attendre la réponse de l'Anglais, voyant que celui-ci demeurait
muet:
-- Sir John Tanlay, ajouta-t-il, tu es condamné à mort; prépare-
toi à mourir.
-- Ah! ah! je vois que je suis tombé au milieu d'une bande de
voleurs. S'il en est ainsi, on peut se racheter par une rançon.
Puis se tournant vers le moine de lautel:
-- À combien la fixez-vous, capitaine?
Un murmure de menaces accueillit ces insolentes paroles.
Le moine de lautel étendit la main.
-- Tu te trompes, sir John: nous ne sommes pas une bande de
voleurs, dit-il d'un ton qui pouvait lutter de calme et de sang-
froid avec celui de lAnglais, et la preuve, c'est que, si tu as
quelque somme considérable ou quelques bijoux précieux sur toi, tu
n'as qu'à donner tes instructions, et argent et bijoux seront
remis, soit à ta famille, soit à la personne que tu désigneras.
-- Et quel garant aurais-je que ma dernière volonté sera
accomplie?
-- Ma parole.
-- La parole d'un chef d'assassins! je n'y crois pas.
-- Cette fois comme l'autre, tu te trompes, sir John: je ne suis
pas plus un chef d'assassins que je n'étais un capitaine de
voleurs.
-- Et qu'es-tu donc alors?
-- Je suis lélu de la vengeance céleste; je suis lenvoyé de
Jéhu, roi d'Israël, qui a été sacré par le prophète Élisée pour
exterminer la maison d'Achab.
-- Si vous êtes ce que vous dites, pourquoi vous voilez-vous le
visage? Pourquoi vous cuirassez-vous sous vos robes? Des élus
frappent à découvert et risquent la mort en donnant la mort.
Rabattez vos capuchons, montrez-moi vos poitrines nues, et je vous
reconnaîtrai pour ce que vous prétendez être.
-- Frères, vous avez entendu? dit le moine de l'autel.
Et, dépouillant sa robe, il ouvrit d'un seul coup son habit, son
gilet et jusqu'à sa chemise.
Chaque moine en fit autant, et se trouva visage découvert et
poitrine nue.
C'étaient tous de beaux jeunes gens dont le plus âgé ne paraissait
pas avoir trente-cinq ans.
Leur mise indiquait lélégance la plus parfaite; seulement, chose
étrange, pas un seul n'était armé.
C'étaient bien des juges et pas autre chose.
-- Sois content, sir John Tanlay, dit le moine de lautel, tu vas
mourir; mais, en mourant, comme tu en as exprimé le désir tout à
l'heure, tu pourras reconnaître et tuer. Sir John, tu as cinq
minutes pour recommander ton âme à Dieu.
Sir John, au lieu de profiter de la permission accordée et de
songer à son salut spirituel, souleva tranquillement la batterie
de ses pistolets pour voir si lamorce était en bon état, fit
jouer les chiens pour s'assurer de la bonté des ressorts, et passa
la baguette dans les canons pour être bien certain de l'immobilité
des balles.
Puis, sans attendre les cinq minutes qui lui étaient accordées:
-- Messieurs, dit-il, je suis prêt; l'êtes-vous?
Les jeunes gens se regardèrent: puis, sur un signe de leur chef,
marchèrent droit à sir John, l'enveloppant de tous les côtés.
Le moine de lautel resta immobile à sa place, dominant du regard
la scène qui allait se passer.
Sir John n'avait que deux pistolets, par conséquent que deux
hommes à tuer.
Il choisit ses victimes et fit feu.
Deux compagnons de Jéhu roulèrent sur les dalles qu'ils rougirent
de leur sang.
Les autres, comme si rien ne s'était passé, s'avancèrent du même
pas, étendant la main sur sir John.
Sir John avait pris ses pistolets par le canon et s'en servait
comme de deux marteaux.
Il était vigoureux, la lutte fut longue.
Pendant près de dix minutes, un groupe confus s'agita au milieu du
choeur; puis, enfin, ce mouvement désordonné cessa, et les
compagnons de Jéhu s'écartèrent à droite et à gauche, regagnant
leurs stalles, et laissant sir John garrotté avec les cordes de
leur robes et couché sur le piédestal au milieu du choeur.
-- As-tu recommandé ton âme à Dieu? demanda le moine de l'autel.
-- Oui, assassin! répondit sir John; tu peux frapper.
Le moine prit sur l'autel un poignard, s'avança le bras haut vers
sir John, et suspendant le poignard au-dessus de sa poitrine:
-- Sir John Tanlay, lui dit-il, tu es brave, tu dois être loyal;
fais serment que pas un mot de ce que tu viens de voir ne sortira
de ta bouche; jure que dans quelque circonstance que ce soit, tu
ne reconnaîtras aucun de nous, et nous te faisons grâce de la vie.
-- Aussitôt sorti d'ici, répondit sir John, ce sera pour vous
dénoncer; aussitôt libre, ce sera pour vous poursuivre.
-- Jure! répéta une seconde fois le moine.
-- Non! dit sir John.
-- Jure! répéta une troisième fois le moine.
-- Jamais! répéta à son tour sir John.
-- Eh bien, meurs donc, puisque tu le veux!
Et il enfonça son poignard jusqu'à la garde dans la poitrine de
sir John, qui, soit force de volonté, soit qu'il eût été tué sur
le coup, ne poussa pas même un soupir.
Puis, dune voix pleine, sonore, de la voix d'un homme qui a la
conscience d'avoir accompli son devoir:
-- Justice est faite! dit le moine.
Alors, remontant à l'autel en laissant le poignard dans la
blessure:
-- Frères, dit-il, vous savez que vous êtes invités à Paris, rue
du Bac, n° 35, au bal des victimes, qui aura lieu le 21 janvier
prochain, en mémoire de la mort du roi Louis XVI.
Puis, le premier, il rentra dans le souterrain, où le suivirent
les dix moines restés debout, emportant chacun sa torche.
Deux torches restaient pour éclairer les trois cadavres.
Un instant après, à la lueur de ces deux torches, quatre frères
servants entrèrent; ils commencèrent par prendre les deux cadavres
gisant sur les dalles et les emportèrent dans le caveau.
Puis ils rentrèrent, soulevèrent le corps de sir John, le posèrent
sur un brancard, l'emportèrent hors de la chapelle, par la grande
porte d'entrée, qu'ils refermèrent derrière eux.
Les deux moines qui marchaient devant le brancard avaient pris les
deux dernières torches.
Et maintenant, si nos lecteurs nous demandent pourquoi cette
différence entre les événements arrivés à Roland et ceux arrivés à
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