cuisines pour raconter lévénement à Michel, par lequel il était
bien sûr d'être écouté.
En effet, cela intéressait Michel au plus haut degré; seulement,
quand Édouard, après avoir dit l'endroit où gisait le sanglier,
lui intima, de la part de Roland, l'ordre de trouver des hommes
pour aller chercher l'animal, il secoua la tête.
-- Eh bien, quoi! demanda Édouard, vas-tu refuser d'obéir à mon
frère?
-- Dieu m'en garde, monsieur Édouard, et Jacques va partir à
l'instant même pour Montagnat.
-- Tu as peur qu'il ne trouve personne?
-- Bon! Il trouvera dix hommes pour un; mais c'est à cause de
l'heure qu'il est, et de l'endroit de l'hallali. Vous dites que
c'est près du pavillon de la chartreuse?
-- À vingt pas.
-- J'aimerais mieux que c'en fût à une lieue, répondit Michel en
se grattant la tête; mais n'importe: on va toujours les envoyer
chercher sans leur dire ni pourquoi ni comment. Une fois ici, eh
bien, dame, ce sera à votre frère à les décider.
-- C'est bien! c'est bien! qu'ils viennent, je les déciderai, moi.
-- Oh! fit Michel, si je n'avais pas ma gueuse d'entorse, j'irais
moi-même; mais la journée d'aujourd'hui lui a fait drôlement du
bien. Jacques! Jacques!
Jacques arriva.
Édouard resta non seulement jusqu'à ce que l'ordre fût donné au
jeune homme de partir pour Montagnat, mais jusqu'à ce qu'il fût
parti.
Puis il remonta pour faire ce que faisaient sir John et Roland,
c'est-à-dire pour faire sa toilette.
Il ne fut, comme on le comprend bien, question à table que des
prouesses de la journée. Édouard ne demandait pas mieux que d'en
parler, et sir John, émerveillé de ce courage, de cette adresse et
de ce bonheur de Roland, renchérissait sur le récit de l'enfant.
Madame de Montrevel frémissait à chaque détail, et cependant elle
se faisait redire chaque détail vingt fois.
Ce qui lui parut le plus clair, à la fin de tout cela, c'est que
Roland avait sauvé la vie à Édouard.
-- L'as-tu bien remercié, au moins? demanda-t-elle à lenfant.
-- Qui cela?
-- Le grand frère.
-- Pourquoi donc le remercier? dit Édouard. Est-ce que je n'aurais
pas fait comme lui?
-- Que voulez-vous, madame! dit sir John, vous êtes une gazelle
qui, sans vous en douter, avez mis au jour une race de lions.
Amélie avait, de son côté, accordé une grande attention au récit;
mais c'était surtout quand elle avait vu les chasseurs se
rapprocher de la chartreuse.
À partir de ce moment, elle avait écouté, l'oeil inquiet, et
n'avait paru respirer que lorsque les trois chasseurs, n'ayant,
après lhallali, aucun motif de poursuivre leur course dans le
bois, étaient remontés à cheval.
À la fin du dîner, on vint annoncer que Jacques était de retour
avec deux paysans de Montagnat; les paysans demandaient des
renseignements précis sur l'endroit où les chasseurs avaient
laissé l'animal.
Roland se leva pour aller les donner; mais madame de Montrevel,
qui ne voyait jamais assez son fils, se tournant vers le messager:
-- Faites entrer ces braves gens, dit-elle; il est inutile que
Roland se dérange pour cela.
Cinq minutes après, les deux paysans entrèrent, roulant leurs
chapeaux entre leurs doigts.
-- Mes enfants, dit Roland, il s'agit d'aller chercher dans la
forêt de Seillon un sanglier que nous y avons tué.
-- Ça peut se faire, répondit un des paysans.
Et il consulta son compagnon du regard.
-- Ça peut se faire tout de même, dit lautre.
-- Soyez tranquilles, continua Roland, vous ne perdrez pas votre
peine.
-- Oh! nous sommes tranquilles, fit un des paysans; on vous
connaît, monsieur de Montrevel.
-- Oui, répondit lautre, on sait que vous n'avez pas plus que
votre père, le général, l'habitude de faire travailler les gens
pour rien. Oh! si tous les aristocrates avaient été comme vous, il
n'y aurait pas eu de révolution, monsieur Louis.
-- Mais non, qu'il n'y en aurait pas eu, dit lautre, qui semblait
venu là pour être l'écho affirmatif de ce que disait son
compagnon.
-- Reste maintenant à savoir où est lanimal, demanda le premier
paysan.
-- Oui, répéta le second, reste à savoir où il est.
-- Oh! il ne sera pas difficile à trouver.
-- Tant mieux, fit le paysan.
-- Vous connaissez bien le pavillon de la forêt?
-- Lequel?
-- Oui, lequel?
-- Le pavillon qui dépend de la chartreuse de Seillon.
Les deux paysans se regardèrent.
-- Eh bien, vous le trouverez à vingt pas de la façade du côté du
bois de Genoud.
Les deux paysans se regardèrent encore.
-- Hum! fit lun.
-- Hum! répéta lautre, fidèle écho de son compagnon.
-- Eh bien, quoi, hum? demanda Roland.
-- Dame...
-- Voyons, expliquez-vous; qu'y a-t-il?
-- Il y a que nous aimerions mieux que ce fût à lautre extrémité
de la forêt.
-- Comment à l'autre extrémité de la forêt?
-- Ça est un fait, dit le second paysan.
-- Mais pourquoi à lautre extrémité de la forêt? reprit Roland
avec impatience; il y a trois lieues d'ici à l'autre extrémité de
la forêt, tandis que vous avez une lieue à peine d'ici à lendroit
où est le sanglier.
-- Oui, dit le premier paysan, c'est que lendroit où est le
sanglier...
Et il s'arrêta en se grattant la tête.
-- Justement, voilà! dit le second.
-- Voilà quoi?
-- C'est un peu trop près de la chartreuse.
-- Pas de la chartreuse, je vous ai dit du pavillon.
-- C'est tout un; vous savez bien, monsieur Louis, qu'on dit qu'il
y a un passage souterrain qui va du pavillon à la chartreuse.
-- Oh! il y en a un, c'est sûr, dit le second paysan.
-- Eh bien, fit Roland, qu'ont de commun la chartreuse, le
pavillon et le passage souterrain avec notre sanglier?
-- Cela a de commun que lanimal est dans un mauvais endroit;
voilà.
-- Oh! oui, un mauvais endroit, répéta le second paysan.
-- Ah çà! vous expliquerez-vous, drôles? s'écria Roland, qui
commençait à se fâcher, tandis que sa mère s'inquiétait et
qu'Amélie pâlissait visiblement.
-- Pardon, monsieur Louis, dit le paysan, nous ne sommes pas des
drôles: nous sommes des gens craignant Dieu, voilà tout.
-- Eh! mille tonnerres! dit Roland, moi aussi je crains Dieu!
Après?
-- Ce qui fait que nous ne nous soucions pas d'avoir des démêlés
avec le diable.
-- Non, non, non, dit le second paysan.
-- Avec son semblable, continua le premier paysan, un homme vaut
un homme.
-- Quelquefois même il en vaut deux, dit le second bâti en
Hercule.
-- Mais avec des êtres surnaturels, des fantômes, des spectres,
non, merci! continua le premier paysan.
-- Merci! répéta le second.
-- Ah çà, ma mère; ah çà, ma soeur, demanda Roland s'adressant aux
deux femmes, comprenez-vous, au nom du ciel, quelque chose à ce
que disent ces deux imbéciles?
-- Imbéciles! fit le premier paysan, c'est possible; mais il n'en
est pas moins vrai que Pierre Marey, pour avoir voulu regarder
seulement par-dessus le mur de la chartreuse, a eu le cou tordu;
il est vrai que c'était un samedi, jour de sabbat.
-- Et qu'on n'a jamais pu le lui redresser, affirma le second
paysan; de sorte qu'on a été obligé de lenterrer le visage à
lenvers et regardant ce qui se passe derrière lui.
-- Oh! oh! fit sir John, voilà qui devient intéressant; j'aime
fort les histoires de fantômes.
-- Bon! dit Édouard, ce n'est point comme ma soeur Amélie, milord,
à ce qu'il paraît.
-- Pourquoi cela?
-- Regarde donc, frère Roland, comme elle est pâle.
-- En effet, dit sir John, mademoiselle semble près de se trouver
mal.
-- Moi? pas du tout, fit Amélie; seulement ne trouvez-vous pas
qu'il fait un peu chaud ici, ma mère?
Et Amélie essuya son front couvert de sueur.
-- Non, dit madame de Montrevel.
-- Cependant, insista Amélie, si je ne craignais pas de vous
incommoder, madame, je vous demanderais la permission d'ouvrir une
fenêtre.
-- Fais, mon enfant.
Amélie se leva vivement pour mettre à profit la permission reçue,
et, tout en chancelant, alla ouvrir une fenêtre donnant sur le
jardin.
La fenêtre ouverte, elle resta debout, adossée à la barre d'appui,
et à moitié cachée par les rideaux.
-- Ah! dit-elle, ici, au moins, on respire.
Sir John se leva pour lui offrir son flacon de sels; mais
vivement:
-- Non, non, milord, dit Amélie, je vous remercie, cela va tout à
fait mieux.
-- Voyons, voyons, dit Roland, il ne s'agit pas de cela, mais de
notre sanglier.
-- Eh bien, votre sanglier, monsieur Louis, on l'ira chercher
demain.
-- C'est ça, dit le second paysan, demain matin il fera jour.
-- De sorte que, pour y aller ce soir?...
-- Oh! pour y aller ce soir...
Le paysan regarda son camarade, et, tous deux en même temps,
secouant la tête:
-- Pour y aller ce soir, ça ne se peut pas.
-- Poltrons!
-- Monsieur Louis, on n'est pas poltron pour avoir peur, dit le
premier paysan.
-- Que non, on n'est pas poltron pour ça, répondit le second.
-- Ah! fit Roland, je voudrais bien qu'un plus fort que vous me
soutînt cette thèse, que l'on n'est pas poltron pour avoir peur.
-- Dame, c'est selon la chose dont on a peur, monsieur Louis:
qu'on me donne une bonne serpe et un bon gourdin, je n'ai pas peur
d'un loup; qu'on me donne un bon fusil, je n'ai pas peur d'un
homme, quand bien même je saurais que cet homme m'attend pour
m'assassiner...
-- Oui, dit Édouard; mais d'un fantôme, fût-ce d'un fantôme de
moine, tu as peur?
-- Mon petit monsieur Édouard, dit le paysan, laissez parler votre
frère, M. Louis; vous n'êtes pas encore assez grand pour
plaisanter avec ces choses-là, non.
-- Non, ajouta lautre paysan; attendez que vous ayez de la barbe
au menton, mon petit monsieur.
-- Je n'ai pas de barbe au menton, répondit Édouard en se
redressant; mais cela n'empêche point que, si j'étais assez fort
pour porter le sanglier, je l'irais bien chercher tout seul, que
ce fût le jour ou la nuit.
-- Grand bien vous fasse, mon jeune monsieur; mais voilà mon
camarade et moi qui vous disons que, pour un louis, nous n'irions
pas.
-- Mais pour deux? dit Roland, qui voulait les pousser à bout.
-- Ni pour deux, ni pour quatre, ni pour dix, monsieur de
Montrevel. C'est bon, dix louis; mais qu'est-ce que je ferais de
vos dix louis quand j'aurais le cou tordu?
-- Oui, le cou tordu comme Pierre Marey, dit le second paysan.
-- Ce n'est pas vos dix louis qui donneront du pain à ma femme et
à mes enfants pour le restant de leurs jours, n'est-ce pas?
-- Et encore, quand tu dis dix louis, reprit le second paysan,
cela ne serait que cinq, puisqu'il y en aurait cinq pour moi.
-- Alors, il revient des fantômes dans le pavillon? demanda
Roland.
-- Je ne dis pas dans le pavillon -- dans le pavillon, je n'en
suis pas sûr -- mais dans la chartreuse...
-- Dans la chartreuse, tu en es sûr?
-- Oh! oui, là, bien certainement.
-- Tu les as vus?
-- Pas moi; mais il y a des gens qui les ont vus.
-- Ton camarade? demanda le jeune officier en se tournant vers le
second paysan.
-- Je ne les ai pas vus; mais j'ai vu des flammes, et Claude
Philippon a entendu des chaînes.
-- Ah! il y a des flammes et des chaînes? demanda Roland.
-- Oui! et, quant aux flammes, dit le premier paysan, je les ai
vues, moi.
-- Et Claude Philippon a entendu les chaînes, répéta le premier.
-- Très bien, mes amis, très bien, reprit Roland d'un ton
goguenard; donc, à aucun prix, vous n'irez ce soir?
-- À aucun prix.
-- Pas pour tout lor du monde.
-- Et vous irez demain au jour?
-- Oh! monsieur Louis, avant que vous soyez levé, le sanglier sera
ici.
-- Il y sera que vous ne serez pas levé, répondit lécho.
-- Eh bien, fit Roland, venez me revoir après-demain.
-- Volontiers, monsieur Louis; pourquoi faire?
-- Venez toujours.
-- Oh! nous viendrons.
-- C'est-à-dire que, du moment où vous nous dites: «Venez!» vous
pouvez être sûr que nous n'y manquerons pas, monsieur Louis.
-- Eh bien, moi, je vous en donnerai des nouvelles sûres.
-- De qui?
-- Des fantômes.
Amélie jeta un cri étouffé; madame de Montrevel, seule, entendit
ce cri. Louis prenait de la main congé des deux paysans, qui se
cognaient à la porte, où ils voulaient passer tous les deux en
même temps.
Il ne fut plus question, pendant tout le reste de la soirée, ni de
la Chartreuse, ni du pavillon, ni des hôtes surnaturels, spectres
ou fantômes, qui les hantaient.
XV -- L'ESPRIT FORT
À dix heures sonnantes, tout le monde était couché au château des
Noires-Fontaines, ou tout au moins chacun était retiré dans sa
chambre.
Deux ou trois fois pendant la soirée, Amélie s'était approchée de
Roland, comme si elle eût eu quelque chose à lui dire; mais
toujours la parole avait expiré sur ses lèvres.
Quand on avait quitté le salon, elle s'était appuyée à son bras,
et, quoique la chambre de Roland fût située un étage au-dessus de
la sienne, elle avait accompagné Roland jusqu'à la porte de sa
chambre.
Roland l'avait embrassée, avait fermé sa porte, en lui souhaitant
une bonne nuit et en se déclarant très fatigué.
Cependant, malgré cette déclaration, Roland, rentré chez lui,
n'avait point procédé à sa toilette de nuit; il était allé à son
trophée d'armes, en avait tiré une magnifique paire de pistolets
d'honneur, de la manufacture de Versailles, donnée à son père par
la Convention, en avait fait jouer les chiens, et avait soufflé
dans les canons pour voir s'ils n'étaient pas vieux chargés.
Les pistolets étaient en excellent état.
Après quoi, il les avait posés côte à côte sur la table, était
allé ouvrir doucement la porte de la chambre, regardant du côté de
l'escalier pour savoir si personne ne lépiait, et, voyant que
corridor et escalier étaient solitaires, il était allé frapper à
la porte de sir John.
-- Entrez, dit lAnglais.
Sir John, lui non plus, n'avait pas encore commencé sa toilette de
nuit.
-- J'ai compris, à un signe que vous m'avez fait, que vous aviez
quelque chose à me dire, fit sir John, et, vous le voyez, je vous
attendais.
-- Certainement, que j'ai quelque chose à vous dire, répondit
Roland en s'étendant joyeusement dans un fauteuil.
-- Mon cher hôte, répondit lAnglais, je commence à vous
connaître; de sorte que, quand je vous vois aussi gai que cela, je
suis comme vos paysans, j'ai peur.
-- Vous avez entendu ce qu'ils ont dit?
-- C'est-à-dire qu'ils ont raconté une magnifique histoire de
fantômes. J'ai un château en Angleterre, où il en revient, des
fantômes.
-- Vous les avez vus, milord?
-- Oui, quand j'étais petit; par malheur, depuis que je suis
grand, ils ont disparu.
-- C'est comme cela, les fantômes, dit gaiement Roland, ça va, ça
vient; quelle chance, hein! que je sois revenu justement à l'heure
où il y a des fantômes à la chartreuse de Seillon.
-- Oui, fit sir John, c'est bien heureux; seulement, êtes-vous sûr
qu'il y en ait?
-- Non; mais, après-demain, je saurai à quoi m'en tenir là-dessus.
-- Comment cela?
-- Je compte passer là-bas la nuit de demain.
-- Oh! dit l'Anglais, voulez-vous, moi, que j'aille avec vous?
-- Ce serait avec plaisir; mais, par malheur, la chose est
impossible.
-- Impossible, oh!
-- C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, mon cher hôte.
-- Impossible! Pourquoi?
-- Connaissez-vous les moeurs des fantômes, milord? demanda
gravement Roland.
-- Non.
-- Eh bien, je les connais, moi: les fantômes ne se montrent que
dans certaines conditions.
-- Expliquez-moi cela.
-- Ainsi, par exemple, tenez, milord, en Italie, en Espagne, pays
des plus superstitieux, eh bien, il n'y a pas de fantômes, ou,
s'il y en a, dame, dame, c'est tous les dix ans, c'est tous les
vingt ans, c'est tous les siècles.
-- Et à quoi attribuez-vous cette absence de fantômes?
-- Au défaut de brouillard, milord.
--Ah! ah!
-- Sans doute; vous comprenez bien l'atmosphère des fantômes,
c'est le brouillard: en Écosse, en Danemark, en Angleterre, pays
de brouillards, on regorge de fantômes: on a le spectre du père
d'Hamlet, le spectre de Banquo, les ombres des victimes de Richard
III. En Italie, vous n'avez qu'un spectre, celui de César; et
encore où apparaît-il à Brutus? À Philippes en Macédoine, en
Thrace, c'est-à-dire dans le Danemark de la Grèce, dans l'Écosse
de l'Orient, où le brouillard a trouvé moyen de rendre Ovide
mélancolique à ce point qu'il a intitulé Tristes les vers qu'il y
a faits. Pourquoi Virgile fait-il apparaître l'ombre d'Anchise à
Énée? Parce que Virgile est de Mantoue. Connaissez-vous Mantoue?
un pays de marais, une vraie grenouillère, une fabrique de
rhumatismes, une atmosphère de vapeurs, par conséquent, un nid de
fantômes!
-- Allez toujours, je vous écoute.
-- Vous avez vu les bords du Rhin?
-- Oui.
-- L'Allemagne, n'est-ce pas?
-- Oui.
-- Encore un pays de fées, d'ondines, de sylphes et, par
conséquent, de fantômes (qui peut le plus, peut le moins) tout
cela à cause du brouillard toujours; mais, en Italie, en Espagne,
où diable voulez-vous que les fantômes se réfugient? Pas la plus
petite vapeur... Aussi, si j'étais en Espagne ou en Italie, je ne
tenterais même pas l'aventure de demain.
-- Tout cela ne me dit point pourquoi vous refusez ma compagnie,
insista sir John.
-- Attendez donc: je vous ai déjà expliqué comment les fantômes ne
se hasardent pas dans certains pays, parce qu'ils n'y trouvent pas
certaines conditions atmosphériques; laissez-moi vous expliquer
les chances qu'il faut se ménager quand on désire en voir.
-- Expliquez! expliquez! dit sir John; en vérité, vous êtes
l'homme que j'aime le mieux entendre parler, Roland.
Et sir John s'étendit à son tour dans un fauteuil, s'apprêtant à
écouter avec délices les improvisations de cet esprit fantasque,
qu'il avait déjà vu sous tant de faces depuis cinq ou six jours à
peine qu'il le connaissait.
Roland s'inclina en signe de remerciement.
-- Eh bien, voici donc l'affaire, et vous allez comprendre cela,
milord: j'ai tant entendu parler fantômes dans ma vie, que je
connais ces gaillards-là comme si je les avais faits. Pourquoi les
fantômes se montrent-ils?
-- Vous me demandez cela? fit sir John.
-- Oui, je vous le demande.
-- Je vous avoue que, n'ayant pas étudié les fantômes comme vous,
je ne saurais vous faire une réponse positive.
-- Vous voyez bien! Les fantômes se montrent, mon cher lord, pour
faire peur à celui auquel ils apparaissent.
-- C'est incontestable.
-- Parbleu! s'ils ne font pas peur à celui à qui ils apparaissent,
c'est celui à qui ils apparaissent qui leur fait peur: témoin
M. de Turenne, dont les fantômes se sont trouvés être des faux-
monnayeurs. Connaissez-vous cette histoire-là?
-- Non.
-- Je vous la raconterai un autre jour; ne nous embrouillons pas.
Voilà pourquoi, lorsqu'ils se décident à apparaître -- ce qui est
rare -- voilà pourquoi les fantômes choisissent les nuits
orageuses, où il fait des éclairs, du tonnerre, du vent: c'est
leur mise en scène.
-- Je suis forcé d'avouer que tout cela est on ne peut pas plus
juste.
-- Attendez! il y a certaines secondes où lhomme le plus brave
sent un frisson courir dans ses veines; du temps où je n'avais pas
un anévrisme, cela m'est arrivé dix fois, quand je voyais briller
sur ma tête léclair des sabres et que j'entendais gronder à mes
oreilles le tonnerre des canons. Il est vrai que, depuis que j'ai
un anévrisme, je cours où l'éclair brille, où le tonnerre gronde;
mais j'ai une chance: c'est que les fantômes ne sachent pas cela,
c'est que les fantômes croient que je puis avoir peur.
-- Tandis que c'est impossible, n'est-ce pas? demanda sir John.
-- Que voulez-vous? quand, au lieu d'avoir peur de la mort, on
croit, à tort ou à raison, avoir un motif de chercher la mort, je
ne sais pas de quoi l'on aurait peur; mais, je vous le répète, il
est possible que les fantômes, qui savent beaucoup de choses
cependant, ne sachent point cela. Seulement, ils savent ceci:
c'est que le sentiment de la peur s'augmente ou diminue par la vue
et par l'audition des objets extérieurs. Ainsi, par exemple, où
les fantômes apparaissent-ils de préférence? dans les lieux
obscurs, dans les cimetières, dans les vieux cloîtres, dans les
ruines, dans les souterrains parce que déjà laspect des localités
a disposé l'âme à la peur. Après quoi apparaissent-ils? après des
bruits de chaînes, des gémissements, des soupirs, parce que tout
cela n'a rien de bien récréatif; ils n'ont garde de venir au
milieu d'une grande lumière ou après un air de contredanse; non,
la peur est abîme où l'on descend marche à marche, jusquà ce que
le vertige vous prenne, jusqu'à ce que le pied vous glisse,
jusqu'à ce que vous tombiez les yeux fermés jusqu'au fond du
précipice. Ainsi, lisez le récit de toutes les apparitions, voici
comment les fantômes procèdent: d'abord le ciel sobscurcit, le
tonnerre gronde, le vent siffle, les fenêtres et les portes
crient, la lampe, s'il y a une lampe dans la chambre de celui à
qui ils tiennent à faire peur, la lampe pétille, pâlit et
s'éteint; obscurité complète! alors, dans lobscurité, on entend
des plaintes; des gémissements; des bruits de chaînes, enfin la
porte s'ouvre et le fantôme apparaît. Je dois dire que toutes les
apparitions que j'ai, non pas vues, mais lues, se sont produites
dans des circonstances pareilles. Voyons, est-ce bien cela, sir
John?
-- Parfaitement.
-- Et avez-vous jamais vu qu'un fantôme ait apparu à deux
personnes à la fois?
-- En effet, je ne l'ai jamais lu, ni entendu dire.
-- C'est tout simple, mon cher lord: à deux, vous comprenez, on
n'a pas peur; la peur, c'est une chose mystérieuse, étrange,
indépendante de la volonté, pour laquelle il faut lisolement, les
ténèbres, la solitude. Un fantôme n'est pas plus dangereux qu'un
boulet de canon. Eh bien, est-ce qu'un soldat a peur d'un boulet
de canon, le jour, quand il est en compagnie de ses camarades,
quand il sent les coudes à gauche? Non, il va droit à la pièce, il
est tué ou il tue: c'est ce que ne veulent pas les fantômes; c'est
ce qui fait qu'ils napparaissent pas à deux personnes à la fois!
c'est ce qui fait que je veux aller seul à la chartreuse, milord;
votre présence empêcherait le fantôme le plus résolu de paraître.
Si je n'ai rien vu, ou si j'ai vu quelque chose qui en vaille la
peine, eh bien, ce sera votre tour après demain. Le marché vous
convient-il?
-- À merveille! Mais pourquoi nirais-je pas le premier?
-- Ah! d'abord, parce que lidée ne vous en est pas venue, et que
c'est bien le moins que j'aie le bénéfice de mon idée; ensuite,
parce que je suis du pays, que jétais lié avec tous ces bons
moines de leur vivant, et qu'il y a dans cette liaison une chance
de plus qu'ils m'apparaissent après leur mort; enfin, parce que,
connaissant les localités, s'il faut fuir ou poursuivre, je me
tirerai mieux que vous de l'agression ou de la retraite. Tout cela
vous paraît-il juste, mon cher lord?
-- On ne peut plus juste, oui; mais, moi, j'irai le lendemain?
-- Le lendemain, le surlendemain, tous les jours, toutes les nuits
si vous voulez; ce à quoi je tiens, c'est à la primeur.
Maintenant, continua Roland en se levant, c'est entre vous et moi,
n'est-ce pas? Pas un mot à qui que ce soit au monde; les fantômes
pourraient être prévenus et agir en conséquence. Il ne faut pas
nous faire rouler par ces gaillards-là, ce serait trop grotesque.
-- Soyez tranquille. Vous prendrez des armes, n'est-ce pas?
-- Si je croyais n'avoir affaire qu'à des fantômes, j'irais les
deux mains dans mes poches, et rien dans les goussets; mais, comme
je vous disais tout à l'heure, je me rappelle les faux-monnayeurs
de M. de Turenne, et je prendrai des pistolets.
-- Voulez-vous les miens?
-- Non, merci; ceux-là, quoiqu'ils soient bons, j'ai à peu près
résolu de ne men servir jamais.
Puis, avec un sourire dont il serait impossible de rendre
lamertume:
-- Ils me portent malheur, ajouta Roland. Bonne nuit, milord! Il
faut que je dorme les poings fermés, cette nuit, pour ne pas avoir
envie de dormir demain.
Et, après avoir secoué énergiquement la main de lAnglais, il
sortit de la chambre de celui-ci et rentra dans la sienne.
Seulement, en rentrant dans la sienne, une chose le frappa: c'est
qu'il retrouvait ouverte sa porte, qu'il était sûr d'avoir laissée
fermée.
Mais il fut à peine entré, que la vue de sa soeur lui expliqua ce
changement.
-- Tiens! fit-il moitié étonné, moitié inquiet, c'est toi, Amélie?
-- Oui, c'est moi, fit la jeune fille.
Puis, s'approchant de son frère et lui donnant son front à baiser.
-- Tu n'iras pas, dit-elle d'un ton suppliant, n'est-ce pas, mon
ami?
-- Où cela? demanda Roland.
-- À la chartreuse.
-- Bon? et qui t'a dit que j'y allais?
-- Oh! lorsqu'on te connaît, comme c'est difficile à deviner!
-- Et pourquoi veux-tu que je n'aille pas à la chartreuse?
-- Je crains qu'il ne t'arrive un malheur.
-- Ah çà! tu crois donc aux fantômes, toi? dit Roland en fixant
son regard sur celui d'Amélie.
Amélie baissa les yeux, et Roland sentit la main de sa soeur
trembler dans la sienne.
-- Voyons, dit Roland, Amélie, celle qu'autrefois j'ai connue, du
moins, la fille du général de Montrevel, la soeur de Roland, est
trop intelligente pour subir des terreurs vulgaires; il est
impossible que tu croies à ces contes d'apparitions, de chaînes,
de flammes, de spectres, de fantômes.
-- Si j'y croyais, mon ami, mes craintes seraient moins grandes:
si les fantômes existent, ce sont des âmes dépouillées de leur
corps, et, par conséquent, qui ne peuvent sortir du tombeau avec
les haines de la matière; or, pourquoi un fantôme te haïrait-il,
toi, Roland, qui n'as jamais fait de mal à personne?
-- Bon! tu oublies ceux que j'ai tués à larmée ou en duel.
Amélie secoua la tête.
-- Je ne crains pas ceux-là.
-- Que crains-tu donc, alors?
La jeune fille leva sur Roland. ses beaux yeux tout mouillés de
larmes, et, se jetant dans les bras de son frère:
-- Je ne sais, dit-elle, Roland; mais, que veux-tu! je crains!
Le jeune homme, par une légère violence, releva la tête qu'Amélie
cachait dans sa poitrine, et, baisant doucement et tendrement ses
longues paupières:
-- Tu ne crois pas que ce soient des fantômes que j'aurai demain à
combattre, n'est-ce pas? demanda-t-il.
-- Mon frère, ne va pas à la chartreuse! insista Amélie d'un ton
suppliant, en éludant la question.
-- C'est notre mère qui t'a chargée de me demander cela: avoue-le,
Amélie.
-- Oh! mon frère, non, ma mère ne m'en a pas dit un mot; c'est moi
qui ai deviné que tu voulais y aller.
-- Eh bien, si je voulais y aller, Amélie, dit Roland d'un ton
ferme, tu dois savoir une chose, c'est que j'irais.
-- Même si je t'en prie à mains jointes, mon frère? dit Amélie
avec un accent presque douloureux, même si je t'en prie à genoux?
Et elle se laissa glisser aux pieds de son frère.
-- Oh! femmes! femmes! murmura Roland, inexplicables créatures
dont les paroles sont un mystère, dont la bouche ne dit jamais les
secrets du coeur, qui pleurent, qui prient, qui tremblent,
pourquoi? Dieu le sait! mais nous autres hommes, jamais! J'irai,
Amélie, parce que j'ai résolu d'y aller, et que, quand j'ai pris
une fois une résolution, nulle puissance au monde n'a le pouvoir
de m'en faire changer. Maintenant, embrasse-moi, ne crains rien,
et je te dirai tout bas un grand secret.
Amélie releva la tête, fixant sur Roland un regard à la fois
interrogateur et désespéré.
-- J'ai reconnu depuis plus d'un an, répondit le jeune homme, que
j'ai le malheur de ne pouvoir mourir; rassure-toi donc et sois
tranquille.
Roland prononça ces paroles d'un ton si douloureux, qu'Amélie, qui
jusque-là était parvenue à retenir ses larmes, rentra chez elle en
éclatant en sanglots.
Le jeune officier après s'être assuré que sa soeur avait refermé
sa porte, referma la sienne en murmurant:
-- Nous verrons bien qui se lassera enfin, de moi ou de la
destinée.
XVI -- LE FANTÔME
Le lendemain, à lheure à peu près à laquelle nous venons de
quitter Roland, le jeune officier, après s'être assuré que tout le
monde était couché au château des Noires-Fontaines, entrouvrit
doucement sa porte, descendit lescalier en retenant sa
respiration, gagna le vestibule, tira sans bruit les verrous de la
porte d'entrée, descendit le perron, se retourna pour s'assurer
que tout était bien tranquille, et, rassuré par lobscurité des
fenêtres, il attaqua bravement la grille.
La grille, dont les gonds avaient, selon toute probabilité, été
huilés dans la journée, tourna sans faire entendre le moindre
grincement, et se referma comme elle s'était ouverte, après avoir
donné passage à Roland, qui s'avança rapidement alors dans la
direction du chemin de Pont-d'Ain à Bourg.
À peine eut-il fait cent pas que la cloche de Saint-Just tinta un
coup: celle de Montagnat lui répondit comme un écho de bronze; dix
heures et demie sonnaient.
Au pas dont marchait le jeune homme, il lui fallait à peine vingt
minutes pour atteindre la chartreuse de Seillon, surtout si, au
lieu de contourner le bois, il prenait le sentier qui conduisait
droit au monastère.
Roland était trop familiarisé depuis sa jeunesse avec les moindres
laies de la forêt de Seillon pour allonger inutilement son chemin
de dix minutes. Il prit donc sans hésiter à travers bois, et, au
bout de cinq minutes, il reparut de l'autre côté de la forêt.
Arrivé là, il n'avait plus à traverser qu'un bout de plaine pour
être arrivé au mur du verger du cloître.
Ce fut l'affaire de cinq autres minutes à peine.
Au pied du mur, il s'arrêta, mais ce fut pour quelques secondes.
Il dégrafa son manteau, le roula en tampon et le jeta par-dessus
le mur.
Son manteau ôté, il resta avec une redingote de velours, une
culotte de peau blanche et des bottes à retroussis.
La redingote était serrée autour du corps par une ceinture dans
laquelle étaient passés deux pistolets.
Un chapeau à larges bords couvrait son visage et le voilait
d'ombre.
Avec la même rapidité qu'il s'était débarrassé du vêtement qui
pouvait le gêner pour franchir le mur, il se mit à l'escalader.
Son pied chercha une jointure qu'il n'eut pas de peine à trouver;
il s'élança, saisit la crête du chaperon, et retomba de lautre
côté sans avoir même touché le faîte de ce mur, par-dessus lequel
il avait bondi.
Il ramassa son manteau, le rejeta sur ses épaules, lagrafa de
nouveau, et, à travers le verger, gagna à grands pas une petite
porte qui servait de communication entre le verger et le cloître.
Comme il franchissait le seuil de cette petite porte, onze heures
sonnaient.
Roland s'arrêta, compta les coups, fit lentement le tour du
cloître, regardant et écoutant.
Il ne vit rien et n'entendit pas le moindre bruit.
Le monastère offrait limage de la désolation et de la solitude;
toutes les portes étaient ouvertes: celles des cellules, celle de
la chapelle, celle du réfectoire.
Dans le réfectoire, immense pièce où les tables étaient encore
dressées, Roland vit voleter cinq ou six chauves-souris; une
chouette effrayée s'échappa par une fenêtre brisée, se percha sur
un arbre à quelques pas de là et fit entendre son cri funèbre.
-- Bon! dit tout haut Roland, je crois que c'est ici que je dois
établir mon quartier général; chauves-souris et chouettes sont
lavant-garde des fantômes.
Le son de cette voix humaine, s'élevant du milieu de cette
solitude, de ces ténèbres et de cette désolation, avait quelque
chose d'insolite et de lugubre qui eût fait frissonner celui-là
même qui venait de parler, si Roland, comme il l'avait dit lui-
même, n'avait pas eu une âme inaccessible à la peur.
Il chercha un point d'où il pût du regard embrasser toute la
salle: une table isolée, placée sur une espèce d'estrade, à lune
des extrémités du réfectoire, et qui avait sans doute servi au
supérieur du couvent, soit pour faire une lecture pieuse pendant
le repas, soit pour prendre son repas séparé des autres frères,
lui parut un lieu d'observation réunissant tous les avantages
qu'il pouvait désirer.
Appuyé au mur, il ne pouvait être surpris par derrière, et, de là,
son regard, lorsqu'il serait habitué aux ténèbres, dominerait tous
les points de la salle.
Il chercha un siège quelconque et trouva, renversé à trois pas de
la table, l'escabeau qui avait dû être celui du convive ou du
lecteur isolé.
Il s'assit devant la table, détacha son manteau pour avoir toute
liberté dans ses mouvements, prit ses pistolets à sa ceinture, en
disposa un devant lui, et, frappant trois coups sur la table avec
la crosse de lautre:
-- La séance est ouverte, dit-il à haute voix, les fantômes
peuvent venir.
Ceux qui, la nuit, traversant à deux des cimetières ou des
églises, ont quelquefois éprouvé, sans s'en rendre compte, ce
suprême besoin de parler bas et religieusement, qui s'attache à
certaines localités, ceux-là seuls comprendront quelle étrange
impression eût produite, sur celui qui leût entendue, cette voix
railleuse et saccadée troublant la solitude et les ténèbres.
Elle vibra un instant dans lobscurité, qu'elle fit en quelque
sorte tressaillir; puis elle s'éteignit et mourut sans écho,
s'échappant à la fois par toutes ces ouvertures que les ailes du
temps avaient faites sur son passage.
Comme il s'y était attendu, les yeux de Roland s'étaient habitués
aux ténèbres, et maintenant, grâce à la pâle lumière de la lune,
qui venait de se lever, et qui pénétrait dans le réfectoire en
longs rayons blanchâtres, par les fenêtres brisées, pouvait voir
distinctement d'un bout à l'autre de limmense chambre.
Quoique évidemment, à lintérieur comme à l'extérieur, Roland fût
sans crainte, il n'était pas sans défiance, et son oreille
percevait les moindres bruits.
II entendit sonner la demie.
Malgré lui, le timbre le fit tressaillir; il venait de l'église
même du couvent.
Comment, dans cette ruine où tout était mort, lhorloge, cette
pulsation du temps, était-elle demeurée vivante?
-- Oh! oh! dit Roland, voilà qui m'indique que je verrai quelque
chose.
Ces paroles furent presque un aparté; la majesté des lieux et du
silence agissait sur ce coeur pétri d'un bronze aussi dur que
celui qui venait de lui envoyer cet appel du temps contre
l'éternité.
Les minutes s'écoulèrent les unes après les autres; sans doute un
nuage passait entre la lune et la terre, car il semblait à Roland
que les ténèbres s'épaississaient.
Puis il lui semblait, à mesure que minuit s'approchait, entendre
mille bruits à peine perceptibles, confus et différents, qui, sans
doute, venaient de ce monde nocturne qui s'éveille quand lautre
s'endort.
La nature n'a pas voulu qu'il y eût suspension dans la vie, même
pour le repos; elle a fait son univers nocturne comme elle a fait
son monde du jour, depuis le moustique bourdonnant au chevet du
dormeur, jusqu'au lion rôdant autour du -douar- de lArabe.
Mais, Roland, veilleur des camps, sentinelle perdue dans le
désert, Roland chasseur, Roland soldat, connaissait tous ces
bruits; ces bruits ne le troublaient donc pas, lorsque, tout à
coup, à ces bruits vint se mêler de nouveau le timbre de l'horloge
vibrant pour la seconde fois au-dessus de sa tête.
Cette fois, c'était minuit; il compta les douze coups les uns
après les autres.
Le dernier se fit entendre, frissonna dans lair comme un oiseau
aux ailes de bronze, puis s'éteignit lentement, tristement,
douloureusement.
En même temps, il sembla, au jeune homme qu'il entendait une
plainte.
Roland tendit l'oreille du côté d'où venait le bruit.
La plainte se fit entendre plus rapprochée.
Il se leva, mais les mains appuyées sur la table et ayant sous la
paume de chacune de ses mains la crosse dun pistolet. Un
frôlement pareil à celui d'un drap ou dune robe qui traînerait
sur l'herbe, se fit entendre à sa gauche, à dix pas de lui.
II se redressa comme mû par un ressort.
Au même moment, une ombre apparut au seuil de la salle immense.
Cette ombre ressemblait à une de ces vieilles statues couchées sur
les sépulcres; elle était enveloppée d'un immense linceul qui
traînait derrière elle.
Roland douta un instant de lui-même. La préoccupation de son
esprit lui faisait-elle voir ce qui n'était pas? était-il la dupe
de ses sens, le jouet de ces hallucinations que la médecine
constate, mais ne peut expliquer?
Une plainte poussée par le fantôme fit évanouir ses doutes.
-- Ah! par ma foi! dit-il en éclatant de rire, à nous deux, ami
spectre!
Le spectre s'arrêta et étendit la main vers le jeune officier.
-- Roland! Roland, dit le spectre dune voix sourde, ce serait une
pitié que de ne pas poursuivre les morts dans le tombeau où tu les
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