-- Pour le reste? dit le président, nous nous en rapportons à
votre royalisme et à votre loyauté.
-- Alors, mes amis, permettez-moi de prendre congé de vous à
l'instant même; je voudrais être sur la route de Paris avant le
jour, et j'ai une visite indispensable à faire avant mon départ.
-- Va! dit le président en ouvrant ses bras à Morgan; je
t'embrasse au nom de tous les frères. À un autre je dirais: «sois
brave, persévérant, actif!» à toi je dirai: «Sois prudent!»
Le jeune homme reçut l'accolade fraternelle, salua d'un sourire
ses autres amis, échangea une poignée de main avec deux ou trois
d'entre eux, s'enveloppa de son manteau, enfonça son chapeau sur
sa tête et sortit.
IX -- ROMÉO ET JULIETTE
Dans la prévoyance dun prochain départ, le cheval de Morgan,
après avoir été lavé, bouchonné, séché, avait reçu double ration
d'avoine et avait été de nouveau sellé et bridé.
Le jeune homme n'eut donc qu'à le demander et à sauter dessus.
À peine fut-il en selle que la porte s'ouvrit comme par
enchantement; le cheval s'élança dehors hennissant et rapide,
ayant oublié sa première course et prêt à en dévorer une seconde.
À la porte de la chartreuse, Morgan demeura un instant indécis,
pour savoir s'il tournerait à droite ou à gauche; enfin, il tourna
à droite, suivit un instant le sentier qui conduit de Bourg à
Seillon, se jeta une seconde fois à droite, mais à travers plaine,
s'enfonça dans un angle de forêt qu'il rencontra sur son chemin,
reparut bientôt de l'autre côté du bois, gagna la grande route de
Pont-d'Ain, la suivit pendant l'espace d'une demi-lieue à peu
près, et ne s'arrêta qu'à un groupe de maisons que l'on appelle
aujourd'hui la Maison-des-Gardes.
Une de ces maisons portait pour enseigne un bouquet de houx, qui
indiquait une de ces haltes campagnardes où les piétons se
désaltèrent et reprennent des forces en se reposant un instant,
avant de continuer le long et fatigant voyage de la vie.
Ainsi qu'il avait fait à la porte de la chartreuse, Morgan
s'arrêta, tira un pistolet de sa fonte et se servit de sa crosse
comme d'un marteau; seulement, comme, selon toute probabilité, les
braves gens qui habitaient l'humble auberge ne conspiraient pas,
la réponse à l'appel du voyageur se fit plus longtemps attendre
qu'à la chartreuse.
Enfin, on entendit le pas du garçon d'écurie, alourdi par ses
sabots; la porte cria, et le bonhomme qui venait de l'ouvrir,
voyant un cavalier tenant un pistolet à la main, s'apprêta
instinctivement à la refermer.
-- C'est moi, Pataut, dit le jeune homme; n'aie pas peur.
-- Ah! de fait, dit le paysan, c'est vous, monsieur Charles. Ah!
je n'ai pas peur non plus; mais vous savez, comme disait M. le
curé, du temps qu'il y avait un bon Dieu, les précautions, c'est
la mère de la sûreté.
-- Oui, Pataut, oui, dit le jeune homme en mettant pied à terre et
en glissant une pièce d'argent dans la main du garçon d'écurie;
mais, sois tranquille, le bon Dieu reviendra, et, par contrecoup,
M. le curé aussi.
-- Oh! quant à ça, fit le bonhomme, on voit bien qu'il n'y a plus
personne là-haut, à la façon dont tout marche. Est-ce que ça
durera longtemps encore comme ça, monsieur Charles?
-- Pataut, je te promets de faire de mon mieux pour que tu ne
timpatientes pas trop, parole d'honneur! je ne suis pas moins
pressé que toi. Aussi te prierai-je de ne pas te coucher, mon bon
Pataut.
-- Ah! vous savez bien, monsieur, que, quand vous venez, c'est
assez mon habitude de ne pas me coucher; et, quant au cheval... Ah
çà! vous en changez donc tous les jours, de cheval? L'avant-
dernière fois, c'était un alezan; la dernière fois, c'était un
pommelé, et, aujourd'hui, c'est un noir.
-- Oui, je suis capricieux de ma nature. Quant au cheval, comme tu
disais, mon cher Pataut, il n'a besoin de rien, et tu ne ten
occuperas que pour le débrider. Laisse lui la selle sur le dos...
Attends: remets donc ce pistolet dans les fontes, et puis garde-
moi encore ces deux-là.
Et le jeune homme détacha ceux qui étaient passés à sa ceinture et
les donna au garçon d'écurie.
-- Bon! fit celui-ci en riant, plus que ça d'aboyeurs!
-- Tu sais, Pataut, on dit que les routes ne sont pas sûres.
-- Ah! je crois bien qu'elles ne sont pas sûres! nous nageons en
plein brigandage, monsieur Charles. Est-ce qu'on n'a pas arrêté et
dépouillé, pas plus tard que la semaine dernière, la diligence de
Genève à Bourg?
-- Bah! fit Morgan; et qui accuse-t-on de ce vol?
-- Oh! c'est une farce; imaginez-vous qu'ils disent que c'est les
compagnons de Jésus. Je n'en ai pas cru un mot, vous pensez bien;
qu'est-ce que c'est que les compagnons de Jésus, sinon les douze
apôtres?
-- En effet, dit Morgan avec son éternel et joyeux sourire, je
n'en vois pas d'autres.
-- Bon! continua Pataut, accuser les douze apôtres de dévaliser
les diligences, il ne manquerait plus que cela! Oh! je vous le
dis, monsieur Charles, nous vivons dans un temps où l'on ne
respecte plus rien.
Et, tout en secouant la tête en misanthrope dégoûté, sinon de la
vie, du moins des hommes, Pataut conduisit le cheval à l'écurie.
Quant à Morgan, il regarda pendant quelques secondes Pataut
s'enfoncer dans les profondeurs de la cour et dans les ténèbres
des écuries; puis, tournant la haie qui ceignait le jardin, il
descendit vers un grand massif d'arbres dont les hautes cimes se
dressaient et se découpaient dans la nuit avec la majesté des
choses immobiles, tout en ombrageant une charmante petite campagne
qui portait, dans les environs, le titre pompeux de château des
Noires-Fontaines.
Comme Morgan atteignait le mur du château, l'heure sonna au
clocher du village de Montagnac. Le jeune homme prêta loreille au
timbre qui passait en vibrant dans latmosphère calme et
silencieuse d'une nuit d'automne, et compta jusqu'à onze coups.
Bien des choses, comme on le voit, s'étaient passées en deux
heures.
Morgan fit encore quelques pas, examina le mur, paraissant
chercher un endroit connu, puis, cet endroit trouvé, introduisit
la pointe de sa botte dans la jointure de deux pierres, s'élança
comme un homme qui monte à cheval, saisit le chaperon du mur de la
main gauche, d'un seul élan se trouva à califourchon sur le mur,
et, rapide comme l'éclair, se laissa retomber de lautre côté.
Tout cela s'était fait avec tant de rapidité, d'adresse et de
légèreté, que, si quelqu'un eût passé par hasard en ce moment-là,
il eût pu croire qu'il était le jouet d'une vision.
Comme il avait fait d'un côté du mur, Morgan s'arrêta et écouta de
l'autre, tandis que son oeil sondait, autant que la chose était
possible, dans les ténèbres obscurcies par le feuillage des
trembles et des peupliers, les profondeurs du petit buis.
Tout était solitaire et silencieux. Morgan se hasarda de continuer
son chemin.
Nous disons se hasarda, parce qu'il y avait, depuis qu'il s'était
approché du château des Noires-Fontaines, dans toutes les allures
du jeune homme, une timidité et une hésitation si peu habituelles
à son caractère, qu'il était évident que, cette fois, s'il avait
des craintes, ces craintes n'étaient pas pour lui seul.
Il gagna la lisière du bois en prenant les mêmes précautions.
Arrivé sur une pelouse, à l'extrémité de laquelle s'élevait le
petit château, il s'arrêta et interrogea la façade de la maison.
Une seule fenêtre était éclairée, des douze fenêtres qui, sur
trois étages, perçaient cette façade.
Elle était au premier étage, à l'angle de la maison.
Un petit balcon tout couvert de vignes vierges qui grimpaient le
long de la muraille, s'enroulaient autour des rinceaux de fer et
retombaient en festons, s'avançait au-dessous de cette fenêtre et
surplombait le jardin.
Aux deux côtés de la fenêtre, placés sur le balcon même, des
arbres à larges feuilles s'élançaient de leurs caisses et
formaient au-dessus de la corniche un berceau de verdure.
Une jalousie, montant et descendant à l'aide de cordes, faisait
une séparation entre le balcon et la fenêtre, séparation qui
disparaissait à volonté.
C'était à travers les interstices de la jalousie que Morgan avait
vu la lumière.
Le premier mouvement du jeune homme, fut de traverser la pelouse
en droite ligne; mais, cette fois encore, les craintes dont nous
avons parlé le retinrent.
Une allée de tilleuls longeait la muraille et conduisait à la
maison.
Il fit un détour et s'engagea sous la voûte obscure et feuillue.
Puis, arrivé à l'extrémité de lallée, il traversa, rapide comme
un daim effarouché, l'espace libre, et se trouva au pied de la
muraille, dans lombre épaisse projetée par la maison.
Il fit quelques pas à reculons, les yeux fixés sur la fenêtre,
mais de manière à ne pas sortir de l'ombre.
Puis, arrivé au point calculé par lui, il frappa trois fois dans
ses mains.
À cet appel, une ombre s'élança du fond de l'appartement, et vint,
gracieuse, flexible, presque transparente, se coller à la fenêtre.
Morgan renouvela le signal.
Aussitôt la fenêtre s'ouvrit, la jalousie se leva, et une
ravissante jeune fille, en peignoir de nuit avec sa chevelure
blonde ruisselant sur ses épaules, parut dans lencadrement de
verdure.
Le jeune homme tendit les bras à celle dont les bras étaient
tendus vers lui, et deux noms, ou plutôt deux cris sortis du
coeur, se croisèrent, allant au-devant l'un de lautre.
-- Charles!
-- Amélie!
Puis le jeune homme bondit contre la muraille, s'accrocha aux
tiges des vigies, aux aspérités de la pierre, aux saillies des
corniches, et en une seconde se trouva sur le balcon.
Ce que les deux beaux jeunes gens se dirent alors ne fut qu'un
murmure d'amour perdu dans un interminable baiser.
Mais, par un doux effort, le jeune homme entraîna d'un bras la
jeune fille dans la chambre, tandis que l'autre lâchait les
cordons de la jalousie, qui retombait bruyante derrière eux.
Derrière la jalousie la fenêtre se referma.
Puis la lumière s'éteignit, et toute la façade du château des
Noires-Fontaines se trouva dans l'obscurité.
Cette obscurité durait depuis un quart d'heure à peu près,
lorsqu'on entendit le roulement d'une voiture sur le chemin qui
conduisait de la grande route de Pont-d'Ain à l'entrée du château.
Puis le bruit cessa; il était évident que la voiture venait de
s'arrêter devant la grille.
X -- LA FAMILLE DE ROLAND
Cette voiture qui s'arrêtait à la porte était celle qui ramenait à
sa famille Roland, accompagné de sir John.
On était si loin de l'attendre, que, nous l'avons dit, toutes les
lumières de la maison étaient éteintes, toutes les fenêtres dans
l'obscurité, même celle d'Amélie.
Le postillon, depuis cinq cents pas, faisait bien claquer son
fouet à outrance; mais le bruit était insuffisant pour réveiller
des provinciaux dans leur premier sommeil.
La voiture une fois arrêtée, Roland ouvrit la portière, sauta à
terre sans toucher le marchepied, et se pendit à la sonnette.
Cela dura cinq minutes pendant lesquelles, après chaque sonnerie,
Roland se retournait vers la voiture en disant:
-- Ne vous impatientez pas, sir John.
Enfin, une fenêtre s'ouvrit et une voix enfantine, mais ferme,
cria:
-- Qui sonne donc ainsi?
-- Ah! c'est toi, petit Édouard, dit Roland; ouvre vite!
L'enfant se rejeta en arrière avec un cri joyeux et disparut.
Mais, en même temps, on entendit sa voix qui criait dans les
corridors:
-- Mère! réveille-toi, c'est Roland!... Soeur! réveille-toi, c'est
le grand frère.
Puis, avec sa chemise seulement et ses petites pantoufles, il se
précipita par les degrés en criant:
-- Ne t'impatiente pas, Roland, me voilà! me voilà!
Un instant après, on entendit la clef qui grinçait dans la
serrure, les verrous qui glissaient dans les tenons; puis une
forme blanche apparut sur le perron et vola, plutôt qu'elle ne
courut, vers la grille, qui, au bout d'un instant, grinça à son
tour sur ses gonds et s'ouvrit.
L'enfant sauta au cou de Roland et y resta pendu.
-- Ah! frère! ah! frère! criait-il en embrassant le jeune homme et
en riant et pleurant tout à la fois; ah! grand frère Roland, que
mère va être contente! et Amélie donc! Tout le monde se porte
bien, c'est moi le plus malade... ah! excepté Michel, tu sais, le
jardinier, qui s'est donné une entorse. Pourquoi donc n'es-tu pas
en militaire?... Ah! que tu es laid en bourgeois! Tu viens
d'Égypte; m'as-tu rapporté des pistolets montés en argent et un
beau sabre recourbé? Non! ah bien, tu n'es pas gentil et je ne
veux plus t'embrasser; mais non, non, va, n'aie pas peur, je
t'aime toujours!
Et l'enfant couvrait le grand frère de baisers, comme il
l'écrasait de questions.
L'Anglais, resté dans la voiture, regardait, la tête inclinée à la
portière, et souriait.
Au milieu de ces tendresses fraternelles, une voix de femme
éclata.
Une voix de mère!
-- Où est-il, mon Roland, mon fils bien-aimé? demandait madame de
Montrevel d'une voix empreinte d'une émotion joyeuse si violente,
qu'elle allait presque jusqu'à la douleur; où est-il? Est-ce bien
vrai qu'il soit revenu? est-ce bien vrai qu'il ne soit pas
prisonnier, qu'il ne soit pas mort? est-ce bien vrai qu'il vive?
L'enfant, à cette voix, glissa comme un serpent dans les bras de
son frère, tomba debout sur le gazon, et, comme enlevé par un
ressort, bondit vers sa mère.
-- Par ici, mère, par ici! dit-il en entraînant sa mère à moitié
vêtue vers Roland.
À la vue de sa mère, Roland n'y put tenir; il sentit se fondre
cette espèce de glaçon qui semblait pétrifié dans sa poitrine; son
coeur battit comme celui d'un autre.
-- Ah! s'écria-t-il, j'étais véritablement ingrat envers Dieu
quand la vie me garde encore de semblables joies.
Et il se jeta tout sanglotant au cou de madame de Montrevel sans
se souvenir de sir John, qui, lui aussi, sentait se fondre son
flegme anglican, et qui essuyait silencieusement les larmes qui
coulaient sur ses joues et qui venaient mouiller son sourire.
L'enfant, la mère et Roland formaient un groupe adorable de
tendresse et d'émotion.
Tout à coup, le petit Édouard, comme une feuille que le vent
emporte, se détacha du groupe en criant:
-- Et soeur Amélie, où est-elle donc?
Puis il s'élança vers la maison, en répétant:
-- Soeur Amélie, réveille-toi! lève-toi accours!
Et l'on entendit les coups de pied et les coups de poing de
l'enfant qui retentissaient contre une porte.
Il se fit un grand silence.
Puis presque aussitôt on entendit le petit Édouard qui criait:
-- Au secours, mère! au secours, frère Roland! soeur Amélie se
trouve mal.
Madame de Montrevel et son fils s'élancèrent dans la maison; sir
John, qui, en touriste consommé qu'il était, avait dans une
trousse des lancettes et dans sa poche un flacon de sels,
descendit de voiture, et, obéissant à un premier mouvement,
s'avança jusqu'au perron.
Là, il s'arrêta, réfléchissant qu'il n'était point présenté,
formalité toute puissante pour un Anglais.
Mais, d'ailleurs, en ce moment, celle au-devant de laquelle il
allait venait au-devant de lui.
Au bruit que son frère faisait à sa porte, Amélie avait enfin paru
sur le palier; mais sans doute la commotion qui l'avait frappée en
apprenant le retour de Roland était trop forte, et, après avoir
descendu quelques degrés d'un pas presque automatique et en
faisant un violent effort sur elle-même, elle avait poussé un
soupir; et, comme une fleur qui plie, comme une branche qui
s'affaisse, comme une écharpe qui flotte, elle était tombée ou
plutôt s'était couchée sur l'escalier.
C'était alors que l'enfant avait crié.
Mais, au cri de l'enfant, Amélie avait retrouvé, sinon la force,
du moins la volonté; elle s'était redressée et en balbutiant:
«Tais-toi, Édouard! tais-toi au nom du ciel! me voilà!» Elle
s'était cramponnée d'une main à la rampe, et, appuyée de l'autre
sur l'enfant, elle avait continué de descendre les degrés.
À la dernière marche, elle avait rencontré sa mère et son frère;
alors d'un mouvement violent, presque désespéré, elle avait jeté
ses deux bras au cou de Roland, en criant:
-- Mon frère! mon frère!
Puis Roland avait senti que la jeune fille pesait plus lourdement
à son épaule, et en disant: «Elle se trouve mal, de l'air! de
l'air!» il l'avait entraînée vers le perron.
C'était ce nouveau groupe, si différent du premier, que sir John
avait sous les yeux.
Au contact de l'air, Amélie respira et redressa la tête.
En ce moment, la lune, dans toute sa splendeur, se débarrassait
d'un nuage qui la voilait, et éclairait le visage d'Amélie, aussi
pâle qu'elle.
Sir John poussa un cri d'admiration.
Il n'avait jamais vu statue de marbre si parfaite que ce marbre
vivant qu'il avait sous les yeux.
Il faut dire qu'Amélie était merveilleusement belle, vue ainsi.
Vêtue d'un long peignoir de batiste, qui dessinait les formes d'un
corps moulé sur celui de la Polymnie antique, sa tête pâle,
légèrement inclinée sur l'épaule de son frère, ses longs cheveux
d'un blond d'or tombant sur des épaules de neige, son bras jeté au
cou de sa mère, et qui laissait pendre sur le châle rouge dont
madame de Montrevel était enveloppée une main d'albâtre rosé,
telle était la soeur de Roland apparaissant aux regards de sir
John.
Au cri d'admiration que poussa lAnglais, Roland se souvint que
celui-ci était là, et madame de Montrevel s'aperçut de sa
présence.
Quant à l'enfant, étonné de voir cet étranger chez sa mère, il
descendit rapidement le perron, et, restant seul sur la troisième
marche, non pas qu'il craignît d'aller plus loin, mais pour rester
à la hauteur de celui qu'il interpellait:
-- Qui êtes-vous, monsieur? demanda-t-il à sir John, et que
faites-vous ici?
-- Mon petit Édouard, dit sir John, je suis un ami de votre frère,
et je viens vous apporter les pistolets montés en argent et le
damas qu'il vous a promis.
-- Où sont-ils? demanda l'enfant.
-- Ah! dit sir John, ils sont en Angleterre, et il faut le temps
de les faire venir; mais voilà votre grand frère qui répondra de
moi et qui vous dira que je suis un homme de parole.
-- Oui, Édouard, oui, dit Roland; si milord te les promet, tu les
auras.
Puis, s'adressant à madame de Montrevel et à sa soeur:
-- Excusez-moi, ma mère; excuse-moi, Amélie, dit-il, ou plutôt
excusez-vous vous-mêmes comme vous pourrez près de milord: vous
venez de faire de moi un abominable ingrat.
Puis, allant à sir John et lui prenant la main:
-- Ma mère, continua Roland, milord a trouvé moyen, le premier
jour qu'il m'a vu, la première fois qu'il m'a rencontré, de me
rendre un éminent service; je sais que vous n'oubliez pas ces
choses-là: j'espère donc que vous voudrez bien vous souvenir que
sir John est un de vos meilleurs amis, et il va vous en donner une
preuve en répétant avec moi qu'il consent à s'ennuyer quinze jours
ou trois semaines avec nous.
-- Madame, dit sir John, permettez-moi, au contraire, de ne point
répéter les paroles de mon ami Roland; ce ne serait point quinze
jours, ce ne serait point trois semaines que je voudrais passer au
milieu de votre famille, ce serait une vie toute entière..
Madame de Montrevel descendit le perron, et tendit à sir John une
main que celui-ci baisa avec une galanterie toute française.
-- Milord, dit-elle, cette maison est la vôtre; le jour où vous y
êtes entré a été un jour de joie, le jour où vous la quitterez
sera un jour de regret et de tristesse.
Sir John se tourna vers Amélie, qui, confuse de paraître ainsi
défaite devant un étranger, ramenait autour de son cou les plis de
son peignoir:
-- Je vous parle en mon nom et au nom de ma fille, trop émue
encore du retour inattendu de son frère pour vous accueillir elle-
même comme elle le fera dans un instant, continua madame de
Montrevel en venant au secours d'Amélie.
-- Ma soeur, dit Roland, permettra à mon ami sir John de lui
baiser la main, et il acceptera, j'en suis sûr, cette façon de lui
souhaiter la bienvenue.
Amélie balbutia quelques mots, souleva lentement le bras, et
tendit sa main à sir John avec un sourire presque douloureux.
L'Anglais prit la main d'Amélie; mais, sentant que cette main
était glacée et frissonnante, au lieu de la porter à ses lèvres:
-- Roland, dit-il, votre soeur est sérieusement indisposée; ne
nous occupons ce soir que de sa santé; je suis un peu médecin, et,
si elle veut bien convertir la faveur qu'elle daignait m'accorder
en celle que je lui tâte le pouls, je lui en aurai une égale
reconnaissance.
Mais, comme si elle craignait que l'on ne devinât la cause de son
mal, Amélie retira vivement sa main en disant:
-- Mais, non, milord se trompe: la joie ne rend pas malade, et la
joie seule de revoir mon frère a causé cette indisposition d'un
instant qui a déjà disparu.
Puis, se retournant vers madame de Montrevel:
-- Ma mère, dit-elle avec un accent rapide, presque fiévreux, nous
oublions que ces messieurs arrivent d'un long voyage; que, depuis
Lyon ils n'ont probablement rien pris; et que, si Roland a
toujours ce bon appétit que nous lui connaissions, il ne m'en
voudra pas de vous laisser faire, à lui et à milord, les honneurs
de la maison, en songeant que je m'occupe des détails peu
poétiques, mais très appréciés par lui du ménage.
Et laissant, en effet, sa mère faire les honneurs de la maison,
Amélie rentra pour réveiller les femmes de chambre et le
domestique, laissant dans l'esprit de sir John cette espèce de
souvenir féerique que laisserait, dans celui d'un touriste
descendant les bords du Rhin, l'apparition de la Lorély debout sur
son rocher, sa lyre à la main et laissant flotter au vent de la
nuit l'or fluide de ses cheveux!
Pendant ce temps, Morgan remontait à cheval, reprenant au grand
galop le chemin de la chartreuse, s'arrêtant devant la porte,
tirant un carnet de sa poche, et écrivant sur une feuille de ce
carnet quelques lignes au crayon, qu'il roulait et faisait passer
d'un côté à l'autre de la serrure, sans prendre le temps de
descendre de son cheval.
Puis, piquant des deux et se courbant sur la crinière du noble
animal, il disparaissait dans la forêt, rapide et mystérieux comme
Faust se rendant à la montagne du sabbat.
Les trois lignes qu'il avait écrites étaient celles-ci:
«Louis de Montrevel, aide de camp du général Bonaparte, est arrivé
cette nuit au château des Noires-Fontaines.
«Garde à vous, compagnons de Jéhu!»
Mais, tout en prévenant ses amis de se garder de Louis de
Montrevel, Morgan avait tracé une croix au-dessus de son nom, ce
qui voulait dire que, quelque chose qu'il arrivât, le jeune
officier devait leur être sacré.
Chaque compagnon de Jéhu pouvait sauvegarder un ami sans avoir
besoin de rendre compte des motifs qui le faisaient agir ainsi.
Morgan usait de son privilège: il sauvegardait le frère d'amitié.
XI -- LE CHÂTEAU DES NOIRES--FONTAINES
Le château des Noires-Fontaines, où nous venons de conduire deux
des principaux personnages de cette histoire, était situé dans une
des plus charmantes situations de la vallée, ou s'élève la ville
de Bourg.
Son parc, de cinq ou six arpents, planté d'arbres centenaires,
était fermé de trois côtés par des murailles de grès, ouvertes sur
le devant de toute la largeur d'une belle grille de fer travaillée
au marteau, et façonnée du temps et à la manière de Louis XV, et
du quatrième côté par la petite rivière de la Royssouse, charmant
ruisseau qui prend sa source à Journaud, c'est-à-dire au bas des
premières rampes jurassiques, et qui, coulant du midi au nord d'un
cours presque insensible, va se jeter dans la Saône au pont de
Fleurville, en face de Pont-de-Vaux, patrie de Joubert, lequel, un
mois avant lépoque où nous sommes arrivés, venait d'être tué à la
fatale bataille de Novi.
Au-delà de la Reyssouse et sur ses rives s'étendaient, à droite et
à gauche du château des Noires-Fontaines, les villages de
Montagnat et de Saint-Just, dominés par celui de Ceyzeriat.
Derrière ce dernier bourg se dessinent les gracieuses silhouettes
des collines du Jura, au-dessus de la crête desquelles on
distingue la cime bleuâtre des montagnes du Bugey, qui semblent se
hausser pour regarder curieusement par-dessus l'épaule de leurs
soeurs cadettes ce qui se passe dans la vallée de l'Ain.
Ce fut en face de ce ravissant paysage que se réveilla sir John.
Pour la première fois de sa vie peut-être, le morose et taciturne
Anglais souriait à la nature; il lui semblait être dans une de ces
belles vallées de la Thessalie, célébrées par Virgile, ou près de
ces douces rives du Lignon, chantées par d'Urfé, dont la maison
natale, quoi qu'en disent les biographes, tombait en ruine à trois
quarts de lieue du château des Noires-Fontaines.
Il fut tiré de sa contemplation par trois coups légèrement frappés
à sa porte: c'était son hôte, Roland, qui venait s'informer de
quelle façon il avait passé la nuit.
Il le trouva radieux comme le soleil qui se jouait sur les
feuilles déjà jaunies des marronniers et des tilleuls.
-- Oh! oh! sir John, dit-il, permettez-moi de vous féliciter; je
m'attendais à voir un homme triste comme ces pauvres chartreux aux
longues robes blanches qui m'effrayaient tant dans ma jeunesse,
quoique, à vrai dire, je n'aie jamais été facile à la peur; et,
pas du tout, je vous trouve, au milieu de notre triste mois
d'octobre, souriant comme une matinée de mai.
-- Mon cher Roland, répondit sir John, je suis presque orphelin;
j'ai perdu ma mère le jour de ma naissance, mon père à douze ans.
À l'âge où l'on met les enfants au collège, j'étais maître d'une
fortune de plus d'un million de rente; mais j'étais seul en ce
monde, sans personne que j'aimasse, sans personne qui m'aimât; les
douces joies de la famille me sont donc complètement inconnues. De
douze à dix-huit ans, j'ai étudié à l'université de Cambridge; mon
caractère taciturne, un peu hautain peut-être, m'isolait au milieu
de mes jeunes compagnons. À dix-huit ans, je voyageai. Voyageur
armé qui parcourez le monde à l'ombre de votre drapeau, c'est-à-
dire à l'ombre de la patrie; qui avez tous les jours les émotions
de la lutte et les orgueils de la gloire, vous ne vous doutez
point quelle chose lamentable c'est que de traverser les villes,
les provinces, les États, les royaumes, pour visiter tout
simplement une église ici, un château là; de quitter le lit à
quatre heures du matin à la voix du guide impitoyable, pour voir
le soleil se lever du haut du Righi ou de l'Etna; de passer, comme
un fantôme déjà mort, au milieu de ces ombres vivantes que l'on
appelle les hommes; de ne savoir où s'arrêter; de n'avoir pas une
terre où prendre racine, pas un bras où s'appuyer, pas un coeur où
verser son coeur! Eh bien, hier au soir, mon cher Roland, tout à
coup, en un instant, en une seconde, ce vide de ma vie a été
comblé; j'ai vécu en vous; les joies que je cherche, je vous les
ai vu éprouver; cette famille que j'ignore, je l'ai vue s'épanouir
florissante autour de vous; en regardant votre mère, je me suis
dit: ma mère était ainsi, j'en suis certain. En regardant votre
soeur, je me suis dit: si j'avais eu une soeur, je ne l'aurais pas
voulue autrement. En embrassant votre frère, je me suis dit que je
pourrais, à la rigueur, avoir un enfant de cet âge-là, et laisser
ainsi quelque chose après moi dans ce monde; tandis qu'avec le
caractère dont je me connais, je mourrai comme j'ai vécu, triste,
maussade aux autres et importun à moi-même. Ah! vous êtes heureux,
Roland! vous avez la famille, vous avez la gloire, vous avez la
jeunesse, vous avez -- ce qui ne gâte rien même chez un homme --
vous avez la beauté. Aucune joie ne vous manque, aucun bonheur ne
vous fait défaut; je vous le répète, Roland, vous êtes un homme
heureux, bien heureux.
-- Bon! dit Roland, et vous oubliez mon anévrisme, milord.
Sir John regarda le jeune homme d'un air d'incrédulité. En effet,
Roland paraissait jouir d'une santé formidable.
-- Votre anévrisme contre mon million de rente, Roland, dit avec
un sentiment de profonde tristesse lord Tanlay, pourvu qu'avec
votre anévrisme vous me donniez cette mère qui pleure de joie en
vous revoyant, cette soeur qui se trouve mal de bonheur à votre
retour, cet enfant qui se pend à votre cou comme un jeune et beau
fruit à un arbre jeune et beau; pourvu qu'avec tout cela encore
vous me donniez ce château aux frais ombrages, cette rivière aux
rives gazonneuses et fleuries, ces lointains bleuâtres, où
blanchissent, comme des troupes de cygnes, de jolis villages avec
leurs clochers bourdonnants; votre anévrisme, Roland, la mort dans
trois ans, dans deux ans, dans un an, dans six mois; mais six mois
de votre vie si pleine, si agitée, si douce, si accidentée, si
glorieuse! et je me regarderai comme un homme heureux.
Roland éclata de rire, de ce rire nerveux qui lui était
particulier.
-- Ah! dit-il, que voilà bien le touriste, le voyageur
superficiel, le juif errant de la civilisation, qui, ne s'arrêtant
nulle part, ne peut rien apprécier, rien approfondir, juge chaque
chose par la sensation qu'elle lui apporte, et dit, sans ouvrir la
porte de ces cabanes où sont renfermés ces fous qu'on appelle des
hommes: derrière cette muraille on est heureux! Eh bien, mon cher,
vous voyez bien cette charmante rivière, n'est-ce pas? ces beaux
gazons fleuris, ces jolis villages: c'est l'image de la paix, de
l'innocence, de la fraternité; c'est le siècle de Saturne, c'est
l'âge d'or; c'est l'Éden; c'est le paradis. Eh bien, tout cela est
peuplé de gens qui s'égorgent les uns les autres; les jungles de
Calcutta, les roseaux du Bengale ne sont pas peuplés de tigres
plus féroces et de panthères plus cruelles que ces jolis villages,
que ces frais gazons, que les bords de cette charmante rivière.
Après avoir fait des fêtes funéraires au bon, au grand, à
l'immortel Marat, qu'on a fini, Dieu merci! par jeter à la voirie
comme une charogne qu'il était, et même qu'il avait toujours été;
après avoir fait des fêtes funéraires dans lesquelles chacun
apportait une urne où il versait toutes les larmes de son corps,
voilà que nos bons Bressans, nos doux Bressans, nos engraisseurs
de poulardes, se sont avisés que les républicains étaient tous des
assassins, et qu'ils les ont assassinés par charretées, pour les
corriger de ce vilain défaut qu'a lhomme sauvage ou civilisé de
tuer son semblable. Vous doutez? Oh! mon cher, sur la route de
Lons-le-Saulnier, si vous êtes curieux, on vous montrera la place
où, voilà six mois à peine, il s'est organisé une tuerie qui
ferait lever le coeur aux plus féroces sabreurs de nos champs de
bataille. Imaginez-vous une charrette chargée de prisonniers que
l'on conduisait à Lons-le-Saulnier, une charrette à ridelles, une
de ces immenses charrettes sur lesquelles on conduit les veaux à
la boucherie; dans cette charrette, une trentaine d'hommes dont
tout le crime était une folle exaltation de pensées et de paroles
menaçantes; tout cela lié, garrotté, la tête pendante et bosselée
par les cahots, la poitrine haletante de soif, de désespoir et de
terreur; des malheureux qui n'ont pas même, comme au temps de
Néron et de Commode, la lutte du cirque, la discussion à main
armée avec la mort; que le massacre surprend impuissants et
immobiles; qu'on égorge dans leurs liens et qu'on frappe non
seulement pendant leur vie, mais jusqu'au fond de la mort; sur le
corps desquels -- quand, dans ces corps, le coeur a cessé de
battre -- sur le corps desquels l'assommoir retentit sourd et mat,
pliant les chairs, broyant les os, et des femmes regardant ce
massacre, paisibles et joyeuses, soulevant au-dessus de leurs
têtes leurs enfants battant des mains; des vieillards qui
n'auraient plus dû penser qu'à faire une mort chrétienne, et qui
contribuaient, par leurs cris et leurs excitations, à faire à ces
malheureux une mort désespérée, et, au milieu de ces vieillards,
un petit septuagénaire, bien coquet, bien poudré, chiquenaudant
son jabot de dentelle pour le moindre grain de poussière, prenant
son tabac d'Espagne dans une tabatière d'or avec un chiffre en
diamants, mangeant ses pastilles à lambre dans une bonbonnière de
Sèvres qui lui a été donnée par madame du Barry, bonbonnière ornée
du portrait de la donatrice, ce septuagénaire -- voyez le tableau,
mon cher! -- piétinant avec ses escarpins sur ces corps qui ne
laissaient plus qu'un matelas de chair humaine, et fatigant son
bras, appauvri par l'âge, à frapper avec un jonc à pomme de
vermeil ceux de ces cadavres qui ne lui paraissaient pas
suffisamment morts, convenablement passés au pilon... Pouah! mon
cher, j'ai vu Montebello, j'ai vu Arcole, j'ai vu Rivoli, j'ai vu
les Pyramides; je croyais ne pouvoir rien voir de plus terrible.
Eh bien, le simple récit de ma mère, hier, quand vous avez été
rentré dans votre chambre, m'a fait dresser les cheveux? Ma foi!
voilà qui explique les spasmes de ma pauvre soeur aussi clairement
que mon anévrisme explique les miens.
Sir John regardait et écoutait Roland avec cet étonnement curieux
que lui causaient toujours les sorties misanthropiques de son
jeune ami. En effet, Roland semblait embusqué au coin de la
conversation pour tomber sur le genre humain à la moindre occasion
qui s'en présenterait. Il s'aperçut du sentiment qu'il venait de
faire pénétrer dans l'esprit de sir John et changea complètement
de ton, substituant la raillerie amère à l'emportement
philanthropique.
-- Il est vrai, dit-il, qu'après cet excellent aristocrate qui
achevait ce que les massacreurs avaient commencé, et qui
retrempait dans le sang ses talons rouges déteints, les gens qui
font ces sortes d'exécutions sont des gens de bas étage, des
bourgeois et des manants, comme disaient nos aïeux en parlant de
ceux qui les nourrissaient; les nobles s'y prennent plus
élégamment. Vous avez vu, au reste, ce qui s'est passé à Avignon:
on vous le raconterait, n'est-ce pas? que vous ne le croiriez pas.
Ces messieurs les détrousseurs de diligences se piquent d'une
délicatesse infinie; ils ont deux faces sans compter leur masque:
ce sont tantôt des Cartouches et des Mandrins, tantôt des Amadis
et des Galaors. On raconte des histoires fabuleuses de ces héros
de grand chemin. Ma mère me disait hier qu'il y avait un nommé
Laurent -- vous comprenez bien, mon cher, que Laurent est un nom
de guerre qui sert à cacher le nom véritable, comme le masque
cache le visage -- il y avait un nommé Laurent qui réunissait
toutes les qualités d'un héros de roman, tous les
accomplissements, comme vous dites, vous autres Anglais, qui, sous
le prétexte que vous avez été Normands autrefois, vous permettez
de temps en temps d'enrichir notre langue d'une expression
pittoresque, d'un mot dont la gueuse demandait l'aumône à nos
savants, qui se gardaient bien de la lui faire. Le susdit Laurent
était donc beau jusqu'à l'idéalité; il faisait partie d'une bande
de soixante et douze compagnons de Jéhu que l'on vient de juger à
Yssengeaux: soixante-dix furent acquittés; lui et un de ses
compagnons furent seuls condamnés à mort; on renvoya les innocents
séance tenante, et l'on garda Laurent et son compagnon pour la
guillotine. Mais bast! maître Laurent avait une trop jolie tête
pour que cette tête tombât sous l'ignoble couteau d'un exécuteur:
les juges qui l'avaient jugé, les curieux qui s'attendaient à le
voir exécuter, avaient oublié cette recommandation corporelle de
la beauté, comme dit Montaigne. Il y avait une femme chez le
geôlier d'Yssengeaux, sa fille, sa soeur, sa nièce; lhistoire --
car c'est une histoire que je vous raconte et non un roman --
l'histoire n'est pas fixée là-dessus; tant il y a que la femme,
quelle qu'elle fût, devint amoureuse du beau condamné; si bien
que, deux heures avant l'exécution, au moment ou maître Laurent
croyait voir entrer l'exécuteur, et dormait ou faisait semblant de
dormir, comme il se pratique toujours en pareil cas, il vit entrer
l'ange sauveur.
«Vous dire comment les mesures étaient prises, je n'en sais rien:
les deux amants ne sont point entrés dans les détails, et pour
cause; mais la vérité est -- et je vous rappelle toujours, sir
John, que c'est la vérité et non une fable -- la vérité est que
Laurent se trouva libre avec le regret de ne pouvoir sauver son
camarade, qui était dans un autre cachot. Gensonné, en pareille
circonstance, refusa de fuir et voulut mourir avec ses compagnons
les Girondins; mais Gensonné n'avait pas la tête d'Antinoüs sur le
corps d'Apollon: plus la tête est belle, vous comprenez, plus on y
tient. Laurent accepta donc loffre qui lui était faite et
s'enfuit; un cheval l'attendait au prochain village; la jeune
fille, qui eût pu retarder ou embarrasser sa fuite, devait l'y
rejoindre au point du jour. Le jour parut, mais n'amena point
l'ange sauveur; il paraît que notre chevalier tenait plus à sa
maîtresse qu'à son compagnon: il avait fui sans son compagnon, il
ne voulut pas fuir sans sa maîtresse. Il était six heures du
matin, lheure juste de l'exécution; l'impatience, le gagnait. Il
avait, depuis quatre heures, tourné trois fois la fête de son
cheval vers la ville et chaque fois s'en était approché davantage.
Une idée, à cette troisième fois, lui passa par lesprit: c'est
que sa maîtresse est prise et va payer pour lui; il était venu
jusqu'aux premières maisons, il pique son cheval, rentre dans la
ville, traverse à visage découvert et au milieu de gens qui le
nomment par son nom, tout étonnés de le voir libre et à cheval,
quand ils s'attendaient à le voir garrotté et en charrette,
traverse la place de lexécution, où le bourreau vient d'apprendre
qu'un de ses patients a disparu, aperçoit sa libératrice qui
fendait à grand-peine la foule, non pas pour voir lexécution,
elle, mais pour aller le rejoindre. À sa vue, il enlève son
cheval, bondit vers elle, renverse trois ou quatre badauds en les
heurtant du poitrail de son Bayard, parvient jusqu'à elle, la
jette sur l'arçon de sa selle, pousse un cri de joie et disparaît
en brandissant son chapeau, comme M. de Condé à la bataille de
Lens; et le peuple d'applaudir et les femmes de trouver l'action
héroïque et de devenir amoureuses du héros.
Roland s'arrêta et, voyant que sir John gardait le silence, il
l'interrogea du regard.
-- Allez toujours, répondit l'Anglais, je vous écoute, et, comme
je suis sûr que vous ne me dites tout cela que pour arriver à un
point qui vous reste à dire, j'attends.
-- Eh bien, reprit en riant Roland, vous avez raison, très cher,
et vous me connaissez, ma parole, comme si nous étions amis de
collège. Eh bien, savez-vous l'idée qui m'a, toute la nuit, trotté
dans l'esprit? C'est de voir de près ce que c'est que ces
messieurs de Jéhu.
-- Ah! oui, je comprends, vous n'avez pas pu vous faire tuer par
M. de Barjols, vous allez essayer de vous faire tuer par
M. Morgan.
-- Ou un autre, mon cher sir John, répondit tranquillement le
jeune officier; car je vous déclare que je n'ai rien
particulièrement contre M. Morgan, au contraire, quoique ma
première pensée, quand il est entré dans la salle et a fait son
petit -speech- -- n'est-ce pas un -speech -que vous appelez cela?
Sir John fit de la tête un signe affirmatif.
-- Bien que ma première pensée, reprit Roland, ait été de lui
sauter au cou et de létrangler d'une main, tandis que, de
l'autre, je lui eusse arraché son masque.
-- Maintenant que je vous connais, mon cher Roland, je me demande,
en effet, comment vous n'avez pas mis un si beau projet à
exécution.
-- Ce n'est pas ma faute, je vous le jure! j'étais parti, mon
compagnon ma retenu.
-- Il y a donc des gens qui vous retiennent?
-- Pas beaucoup, mais celui-là.
-- De sorte que vous en êtes aux regrets?
-- Non pas, en vérité; ce brave détrousseur de diligences a fait
sa petite affaire avec une crânerie qui m'a plu: j'aime
instinctivement les gens braves; si je n'avais pas tué
M. de Barjols, j'aurais voulu être son ami. Il est vrai que je ne
pouvais savoir combien il était brave qu'en le tuant. Mais parlons
d'autre chose. C'est un de mes mauvais souvenirs que ce duel.
Pourquoi étais-je donc monté? À coup sûr, ce n'était point pour
vous parler des compagnons de Jéhu, ni des exploits de
M. Laurent... Ah! c'était pour m'entendre avec vous sur ce que
vous comptez faire ici. Je me mettrai en quatre pour vous amuser,
mon cher hôte, mais jai deux chances contre moi: mon pays, qui
n'est guère amusant; votre nation, qui n'est guère amusable.
-- Je vous ai déjà dit, Roland, répliqua lord Tanlay en tendant la
main au jeune homme, que je tenais le château de Noires-Fontaines
pour un paradis.
-- D'accord; mais, pourtant, dans la crainte que vous ne trouviez
bientôt votre paradis monotone, je ferai de mon mieux pour vous
distraire. Aimez-vous l'archéologie, Westminster, Cantorbéry? nous
avons l'église de Brou, une merveille, de la dentelle sculptée par
maître Colomban; il y a une légende là-dessus, je vous la dirai un
soir que vous aurez le sommeil difficile. Vous y verrez les
tombeaux de Marguerite de Bourbon, de Philippe le Beau et de
Marguerite d'Autriche; nous vous poserons le grand problème de sa
devise: «Fortune, infortune, fortune» que j'ai la prétention
d'avoir résolu par cette version latinisée: «F-ortuna, infortuna,
forti una-»- -Aimez-vous la pêche, mon cher hôte? vous avez la
Reyssouse au bout de votre pied; à l'extrémité de votre main une
collection de lignes et d'hameçons appartenant à Édouard, une
collection de filets appartenant à Michel. Quant aux poissons,
vous savez que c'est la dernière chose dont on s'occupe. Aimez-
vous la chasse? nous avons la forêt de Seillon à cent pas de nous;
pas la chasse à courre, par exemple, il faut y renoncer, mais la
chasse à tir. Il paraît que les bois de mes anciens
croquemitaines, les chartreux, foisonnent de sangliers, de
chevreuils, de lièvres et de renards. Personne n'y chasse par la
raison que c'est au gouvernement, et que le gouvernement, dans ce
moment-ci, c'est personne. En ma qualité d'aide de camp du général
Bonaparte, je remplirai la lacune, et nous verrons si quelqu'un
ose trouver mauvais qu'après avoir chassé les Autrichiens sur
l'Adige et les mameluks sur le Nil, je chasse les sangliers, les
daims, les chevreuils, les renards et les lièvres sur la
Reyssouse. Un jour d'archéologie, un jour de pêche et un jour de
chasse. Voilà déjà trois jours, vous voyez, mon cher hôte, nous
n'avons plus à avoir d'inquiétude que pour quinze ou seize.
-- Mon cher Roland, dit sir John avec une profonde tristesse et
sans répondre à la verbeuse improvisation du jeune officier, ne me
direz-vous jamais quelle fièvre vous brûle, quel chagrin vous
mine?
-- Ah! par exemple, fit Roland avec un éclat de rire strident et
douloureux, je n'ai jamais été si gai que ce matin; c'est vous qui
avez le -spleen-, milord, et qui voyez tout en noir.
-- Un jour, je serai réellement votre ami, répondit sérieusement
sir John; ce jour-là, vous me ferez vos confidences; ce jour-là,
je porterai une part de vos peines.
-- Et la moitié de mon anévrisme... Avez-vous faim, milord?
-- Pourquoi me faites-vous cette question?
-- C'est que j'entends dans l'escalier les pas d'Édouard, qui
vient nous dire que le déjeuner est servi.
En effet, Roland n'avait pas prononcé le dernier mot, que la porte
s'ouvrait et que l'enfant disait:
-- Grand frère Roland, mère et soeur Amélie attendent pour
déjeuner milord et toi.
Puis, s'attachant à la main droite de l'Anglais, il lui regarda
attentivement la première phalange du pouce, de l'index et de
lannulaire.
-- Que regardez-vous, mon jeune ami? demanda sir John.
-- Je regarde si vous avez de l'encre aux doigts.
-- Et si j'avais de l'encre aux doigts, que voudrait dire cette
encre?
-- Que vous auriez écrit en Angleterre. Vous auriez demandé mes
pistolets et mon sabre.
-- Non, je n'ai pas écrit, dit sir John; mais j'écrirai
aujourd'hui.
-- Tu entends, grand frère Roland? j'aurai dans quinze jours mes
pistolets et mon sabre!
Et l'enfant, tout joyeux, présenta ses joues roses et fermes au
baiser de sir John, qui lembrassa aussi tendrement que leût fait
un père.
Puis tous trois descendirent dans la salle à manger, où les
attendaient Amélie et madame de Montrevel.
XII -- LES PLAISIRS DE LA PROVINCE
Le même jour, Roland mit une partie du projet arrêté à exécution:
il emmena sir John voir l'église de Brou.
Ceux qui ont vu la charmante petite chapelle de Brou savent que
c'est une des cent merveilles de la Renaissance; ceux qui ne l'ont
pas vue lont entendu dire.
Roland, qui comptait faire à sir John les honneurs de son bijou
historique, et qui ne l'avait pas vu depuis sept ou huit ans, fut
fort désappointé quand, en arrivant devant la façade, il trouva
les niches des saints vides et les figurines du portail
décapitées.
Il demanda le sacristain; on lui rit au nez: il n'y avait plus de
sacristain.
Il s'informa à qui il devait s'adresser pour avoir les clefs: on
lui répondit que c'était au capitaine de la gendarmerie.
Le capitaine de la gendarmerie n'était pas loin; le cloître
attenant à léglise avait été converti en caserne.
Roland monta à la chambre du capitaine, se fit reconnaître pour
aide de camp de Bonaparte. Le capitaine, avec lobéissance passive
d'un inférieur pour son supérieur, lui remit les clefs et le
suivit par derrière.
Sir John attendait devant le porche, admirant, malgré les
mutilations qu'ils avaient subies, les admirables détails de la
façade.
Roland ouvrit la porte et recula d'étonnement: léglise était
littéralement bourrée de foin, comme un canon chargé jusqu'à la
gueule.
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